• 55.9 Boucler la boucle.


    Dimanche 26 août 2001

    Il est 3 heures du mat lorsque nous quittons le B Machine. Après une overdose de décibels, ça fait du bien de retrouver le silence de la nuit ; tout comme, après les températures tropicales de la boîte, ça fait du bien de retrouver un air plus respirable.
    Le vent d’Autan souffle toujours, et la fraîcheur nocturne est la bienvenue.
    Nous contournons le parking en spirale, alors que nous entendons voler un : « Bande de pd ! » sur notre passage.
    « N’y fais pas attention… surveille juste du coin de l’œil qu’ils n’approchent pas… et si tu les vois approcher, cours le plus vite possible, et n’arrête pas tant que tu n’as pas croisé du monde… j’ai un pote qui s’est fait démolir par une bande de casseurs… ».
    « Des casseurs ? ».
    « Des casseurs de pd… ».
    « Oui, ça existe… » fait-il, devant mon étonnement.
    Nous sortons des petites rues et nous débouchons sur les allées Verdier.
    Nous n’avons pas fait 100 mètres qu’une silhouette blanche rentre dans mon champ de vision.
    J’ai beau être à 150-200 mètres de distance, je reconnais une démarche cadencée, rapide, souple, masculine ; je reconnais également une façon de fumer, elle aussi, éminemment masculine.
    Nous avançons, le type avance droit vers nous : nous allons fatalement nous rencontrer.
    Un t-shirt de mec, blanc, aveuglant, bien ajusté, un simple jeans, des baskets…
    Soudainement, j’ai l’impression que le sang vient de se figer dans mes veines, que mon cœur est sur le point d’exploser à la suite d’un ultime battement, tellement puissant qui défoncerait ma caisse thoracique ; ma tête tourne comme un tambour de machine à laver en mode essorage, mes muscles se crispent, mes tripes se vrillent, j’ai du mal à marcher, et même juste à respirer.
    Oui, à cette distance je reconnais la façon de fumer, non pas la cigarette, mais le pétard : SA façon à LUI.
    Pas ça, pas ça, pas ça, non…
    Je cherche une raison plausible pour faire demi-tour, pour éviter le choc frontal. En vain. Mon cerveau est paralysé, je suis incapable de me focaliser sur la moindre pensée ; le t-shirt blanc approche vite et la collision est déjà inévitable.
    Un étrange mélange d’émotions s’agite en moi… j’ai envie de pleurer et j’ai peur…
    Quinze jours depuis ce maudit vendredi 10 août ; quinze jours passés à tenter de l’oublier, à tenter de soigner mes blessures, à essayer de me donner l’illusion que je suis en passe de guérir de cet amour dévastateur.
    Pourtant, il me suffit de capter sa présence à des centaines de mètres pour qu’en une fraction de seconde, tout remonte, dans mon cerveau, dans ma chair : son sourire pendant la semaine magique, sa langue, les baiser musclés, le goût de sa peau, son kif, mon kif, la puissance de ses giclées, le goût de son jus ; ses coups de reins ; ses doigts sur mes tétons, sa main sur ma queue, sa main qui me fait jouir ; la capote qui tombe de son jeans ; notre dispute, mon coup, son coup…
    Alors, oui, j’ai envie de pleurer.
    Mais aussi, et surtout, j’ai peur ; peur de sa réaction lorsqu’il va me voir en compagnie d’un mec, et à fortiori CE mec, dont il a déjà été jaloux.
    Bien sûr, le voir jaloux ce serait une belle revanche par rapport à sa méchanceté de cet horrible vendredi !
    Ce que je redoute par-dessus tout, c’est son indifférence ; alors qu’une bonne scène de jalousie me ferait tant de bien, ça montrerait que je ne suis pas qu’une petite merde à ses yeux.
    Ce qui me fait peur, c’est qu’une scène de jalousie ce serait assurément virulent ; j’ai peur de l’esclandre, des mots blessants, de son mépris ; j’ai peur de la violence, de l’affrontement ; le connaissant, avec son sang chaud bouillant, ça pourrait vite déraper.
    Je me demande aussi comment Martin, dont je ne connais pas le caractère, pourrait réagir si Jérém se mettait à faire le con. Je ne veux surtout pas de bagarre.
    100 mètres… je reconnais ce t-shirt, c’est le même qu’il portait le soir du repas de fin de lycée, tellement moulant qu’on le croirait peint sur sa peau… combien de souvenirs autour de ce t-shirt…
    50 mètres… t-shirt CK proche collision… mais qu’est-ce qu’il fait là, seul, à cette heure ? Il n’est pas avec sa pouffe ? Est-ce qu’il a bu ? Fumé ? Il vient d’où, il va où ?
    40 mètres… dernière possibilité de mise en garde…
    « Martin… ».
    « Oui ? ».
    « Mon ex garde du corps nous fonce dessus… ».
    « Ah, c’est lui, là ? J’étais justement en train de tenter d’évaluer le degré de canonitude du mec… ».
    « Oui, c’est lui… s’il te plaît Martin… ».
    « Tu gardes ton calme, je garderai le mien… et on s’en débarrasse vite fait… ».
    30 mètres… allure alcoolisée/fumée confirmée… et il fume toujours…
    20 mètres… un petit hochement de la tête, accompagné d’un éclair mauvais traversant son beau visage de mec : voilà la notification du fait qu’il vient de me capter, et de capter que je ne suis pas seul…
    15 mètres… il est beau, beau comme un dieu dans son t-shirt blanc immaculé, presque une deuxième peau sur sa plastique de fou… ah, putain ! C’est à hurler à s’en casser les cordes vocales…
    10 mètres… putain de brassard tatoué, et putain de nouveau tatouage, ressortant par le col du t-shirt, le long de son cou, jusqu’à son oreille, jaillissant par la manchette collée à son biceps…
    9 mètres… le blanc du coton, sa peau mate, chaude, douce, parfumée, l’encre noir des tatouages… contrastes magiques… je craque !
    8 mètres… ses beaux cheveux bruns, comment j’ai envie de les caresser !
    7 mètres… le petit grain de beauté dans le cou, la chaînette posée sur le coton blanc… j’ai envie de lui !
    6 mètres… envie de le serrer dans mes bras, de le couvrir de bisous, de câlins…
    5 mètres… envie de son corps musclé sur le mien, et lui coulissant en moi…
    4 mètres… envie de le sentir prendre son pied… envie de mes sentir dominé, débordé, chauffé, rempli par sa virilité, par sa puissance de jeune mâle…
    3 mètres… envie de retrouver la complicité de la semaine magique…
    2 mètres… envie de lui crier : « je t’aime »…

    Et BAM !

    « Hey… » fait-il sur un ton étonnamment décontracté… ou, surtout, complètement shooté par le pétard….ce qui n’est pas une bonne chose, a priori…
    Tout de suite, je remarque que sous son œil, une légère trace de coup persiste : putain, je l’ai vraiment frappé fort.
    « Salut… » je lui réponds avec une petite voix ridicule ; j’ai le souffle coupé, le cœur dans la gorge.
    « On se balade ? » fait-il, sur un ton en apparence aimable.
    « Ouais… il fait bon maintenant… ».
    On peut toujours chercher une réplique plus idiote.
    Lorsqu’il expire la fumée, je reconnais l’odeur du tarpé.
    « Tu me présentes pas ton pote ? ».
    Bon, ça commence moins mal que je l’avais imaginé ; il n’y a que son ton distant et détaché qui me blesse ; pourtant, quelque chose dans le ton un brin sarcastique de sa voix me ferait dire qu’au-dessous de cette politesse de façade, ça bouillonne sévère.
    J’ai l’impression de marcher sur des œufs… écourter… s’en débarrasser vite… suit le conseil de Martin, Nico…
    « Si… Martin… Jérémie… Jérém… Martin… » j’énumère, les jambes flageolantes.
    Dans mon champ de vision, deux facettes de la plus absolue perfection masculine, deux styles opposés : t-shirt-blanc-jeans-baskets-chaînette-de-mec VS chemise-à-carreaux-noirs-et-blancs-pantalon -chaussures-de-ville-belle-montre-de-marque… bref, p’tit con insupportablement sexy VS mec très classe insupportablement sexy.
    Oui, ça avait l’air de ne pas avoir trop mal commencé ; mais ça ne va pas durer.
    Martin lui tend la main, poliment ; mais Jérém, petit con de son statut, ne la saisit pas, tout en expirant la fumée dans sa direction.
    « On s’est déjà croisés à l’Esmé… » il ajoute, avec mépris ; et il continue, avec un certain dédain : « alors, t’as été t’amuser au… B Machine ? ».
    Ainsi, Jérém connaît le B Machine… tout comme la Ciguë… et le On Off… combien de fois a-t-il déjà mis les pieds dans le milieu gay ? Combien de mecs s’est-il déjà envoyés ? Romain a donc raison de me mettre en garde…
    Voilà peut-être la réponse à ma question de savoir où est-ce qu’il allait, seul, à cette heure tardive : il était peut-être en train de se diriger vers là d’où justement nous venons…
    Je ne sais pas trop quoi répondre, ni comment me comporter face à son attitude ; oui, il a fumé, et il certainement bu aussi, je le sens au ton éraillé de sa voix ; je dois éviter de le chatouiller, je dois éviter à tout prix que ça dérape.
    Un silence gênant s’installe. Vite, trouver un prétexte pour se tirer.
    Mais avant que j’aie pu échafauder quoi que ce soit, Jérém revient à la charge, le ton de la voix de plus en plus froid et méprisant :
    « C’est bien, t’as trouvé un nouveau mec… ».

    Tutt'al più, mi accoglierai/Tout au plus, tu m’accueilleras
    Con la freddezza che, non hai avuto mai/Avec la froideur que tu n’as jamais eue

    Pourtant, je sens qu’au fond de lui, il est énervé de me trouver en compagnie de Martin. Comme si ça le faisait chier de me trouver :

    Assieme a quelle che, ha preso il posto moi/Avec (celle) celui qui a pris (ma) sa place…

    Au fond de moi, une voix a envie de crier que personne n’a pris sa place ; que si j’ai été au B Machine,

    Non è perché l’amore sia finito/Ce n’est pas parce que l'amour est terminé
    Io ti amo ancora/Je t’aime encore

    Oui, j’ai envie de lui crier que, non, personne n’a pris sa place, du tout ; que si j’ai accepté de finir ma soirée avec Martin, c’est juste parce que j’ai besoin de ne pas être seul, parce que je n’ai plus envie de pleurer en pensant à lui ; j’ai envie de lui crier que la présence de Martin à mes côtés est juste une façon de trouver un peu de répit à la souffrance, une façon de supporter cet immense gâchis.
    Mais à cet instant, la seule chose que je me sens capable de faire, c’est de partir loin, au plus vite, loin de lui, de ce malaise et des larmes que je sens monter en moi.
    « On va y aller… » je fais à l’attention de Martin.
    « Non, moi je dis que c’est bien, il faut savoir passer à autre chose… » revient à la charge Jérém, de plus en plus sarcastique « alors, t’en as bien profité depuis deux semaines ? ».

    E forse mi chiederai/Et peut-être tu me demanderas
    Quanti ragazzi ho avuto/Combien de gars j'ai eus
    Dimenticando te/En oubliant que tu (étais le plus important de tous pour moi)

    « Ça y est, tu es à nouveau « amoureux » ? » il ajoute, railleur.

    Eppure tu sai bene/Pourtant, tu le sais bien
    Che una ragazza come me/Qu'(une fille) un mec comme moi
    Non scherza con l’amore/Ne plaisante pas avec l'amour
    Non ha scherzato mai/N’a jamais plaisanté.

    « Jérém, tu es relou… ».
    « Tu ne disais pas ça quand tu me suppliais de te baiser… » fait-il, mauvais.
    « Tu ferais bien de te calmer… ».
    La voix chaude et calme de Martin vient de se manifester.
    « Sinon quoi ? » fait Jérém, soudainement agressif.
    « Sinon rien… il est tard, on va rentrer… ».
    « C’est qui ce bouffon ? » fait Jérém, de plus en plus piquant.
    « Hey… » fait Martin en haussant le ton de la voix « je t’insulte pas, tu m’insultes pas ! ».
    « La ferme, toi ! C’est à lui que je cause ! A toi je n’ai rien à dire… toi, tu n’existes même pas ! ».
    Ses mots, tout comme son attitude, sont clairement provocateurs et mauvais. J’ai l’impression que Jérém cherche à faire sortir Martin de ses gonds : j’ai l’impression qu’il cherche la bagarre.
    « Tu commences vraiment à me casser les couilles ! » fait Martin, soudainement emporté. J’ai l’impression qu’il est lui aussi à deux doigts de perdre son calme.
    « Tu veux quoi, tu veux me cogner ? » fait Jérém, en mode petit coq arrogant et provocateur.
    « Je ne me bats jamais… ça ne sert à rien ! ».
    « Tu te bats pas parce que t’as pas de couilles… ».
    « Tu veux voir ça ? ».
    « Martin, Jérém, s’il vous plaît, arrêtez ! » je crie, tout en m’interposant entre les deux.
    « Martin, on y va ! Et toi, Jérém, casse-toi ! Tu m’as dit de dégager de ta vie, alors, maintenant, fiche-moi la paix ! ».
    « T’inquiète, je vais te foutre la paix… tu ne me verras plus jamais ! ».
    « Tant mieux ! » je crâne, alors que je crie et je pleure et je saigne à l’intérieur.
    « Fais-toi sauter par qui tu veux, je n’en ai rien à foutre, je me suis assez amusé avec toi ! ».

    Tutt’al più mi offenderai/Tout au plus, tu m’offenseras
    Et tu mi caccerai/Et puis tu me chasseras (…)
    Dicendo che oramai/Me disant que maintenant
    Non t’interessa più/Tu ne te soucies pas plus
    Una ragazza che/Pour un(e) (fille) mec qui
    Serviva solamente/A servi seulement
    Per divertirsi un po’/Pour s’amuser un temps

    « T’es nul, Jérém… »
    « Viens, on y va… » fait Martin sèchement.
    « Oui, on va y aller… » je le seconde « salut Jérém… ».
    Jérém se tait, le regard vide, comme désemparé. C’est un regard dans lequel j’ai l’impression de lire le même souvenir qui m’arrache le cœur depuis que le destin, avec son ironie impitoyable, ait provoqué cette rencontre inattendue : c’est le souvenir de cette nuit à l’Esmé où j’avais failli partir avec Martin… le souvenir de son sketch, lorsqu’il était venu me chercher, me sommant de rentrer avec lui ; obtenant, au final, que je rentre avec lui.
    Un souvenir qui se met tout seul en parallèle avec cette nuit, où je suis en train de repartir avec ce même gars, sous ses yeux. Certes, Jérém ne m’a pas demandé de repartir avec lui, cette nuit : d’une part parce qu’il n’a plus de chez lui ; et d’autre part, parce qu’il m’a quitté il y a deux semaines.
    Jérém se tait, comme s’il essayait de contenir sa colère, des mots qu’il regretterait ; il se tait, comme pour garder les apparences, comme s’il renonçait à « jouer » pour ne pas devoir affronter la « défaite ».
    Ses traits sont figés, par la fatigue et la frustration, ses lèvres sont serrées, parcourues par un frémissement incontrôlable ; sa pomme d’Adam bondit sous l’effet d’une déglutition fiévreuse ; son regard perdu, rempli de désolation, est le même que j’ai vu dans ses yeux la dernière fois qu’il est venu chez moi, après qu’il m’ait quitté, alors que j’essayais de le retenir ; et tout comme à ce moment-là, ce que je vois à cet instant, ce n’est plus le connard ivre mort qui vient de me balancer des horreurs, mais un garçon très, très, très malheureux. Et ça me fend le cœur.
    Mais quoi faire pour annuler cette distance infinie qu’il a voulu, lui et lui seul, mettre entre nous ?
    Je me suis battu pour cela, depuis des mois ; j’ai tout essayé pour me rapprocher de lui. Et là, force est de constater mon échec. Oui, c’est un gâchis inouï ; mais puisqu’il ne veut rien entendre, à quoi bon dépenser encore de l’énergie pour me battre, alors que je n’ai plus l’énergie de me battre.
    Ce qui ne m’empêche pas de me demander si, au cas où il avait encore eu un « chez lui », il aurait à nouveau essayé de m’arracher de Martin… l’espoir de retrouver un amour malheureux est si dur à juguler…
    Pendant que Martin et moi reprenons notre chemin, je sens son regard s’accrocher lourdement à moi, happer mon énergie, entraver le mouvement de mes jambes : le fait est que mon corps est en train de s’éloigner DE lui, mais que mon cœur est resté AVEC lui. Mes pas sont de plus en plus pénibles au fur et à mesure que je tente de m’éloigner, comme si un fil invisible était en train de se tendre entre ces deux bouts de moi : jusqu’où ce fil va se tendre avant de casser ? Ou bien, lequel des deux bouts sera de taille à ramener l’autre auprès de lui, lorsque le fil trop tendu donnera un grand coup de ressort ?
    Nous n’avons pas fait 10 pas, que j’entends sa voix résonner dans l’allée :
    « Nico… ».
    Je me fige sur place, le dos secoué par mille frissons, la tête comme un manège, la respiration coupée : au fond de moi, j’espère, je veux, je crie pour qu’il puisse changer d’attitude du tout au tout, qu’il essaie de me rattraper comme lors de cette fameuse nuit ; qu’il me laisse enfin comprendre que, malgré tout, je suis quelqu’un de spécial pour lui, que je lui manque.
    Je me retourne, le cœur en mode marteau piqueur ; mon espoir aura été de courte durée : son regard est à nouveau noir et plein d’éclairs mauvais :
    « Pour ton info… ton cadeau de merde, je n’en ai rien à cirer ! ».
    « T’as qu’à le foutre à la poubelle, si ça te chante ! ».
    « T’inquiète, c’est fait ! ».
    Et BAM ! Voilà le grand coup de ressort qui ramène mon cœur à moi, mais en mille morceaux.
    « Laisse tomber, viens… » fait Martin, impatient.
    Un doigt d’honneur pour seule et unique réponse, Jérém reprend son chemin comme une furie.
    Je le regarde s’éloigner, en pensant à l’affreux gâchis qu’il vient de faire du souvenir de cette merveilleuse complicité que nous avions, il y a encore trois semaines.
    Je pensais qu’il ne pouvait pas me faire davantage souffrir qu’il l’avait pu il y a deux semaines : je me trompais. Cette nuit, il a tout trainé dans la boue ; cette nuit, ma souffrance est renouvelée et portée à des sommets encore jamais atteints.
    Envie de pleurer. De courir et de pleurer. D’être seul et de pleurer.
    « Ne l’écoute pas… il est rond comme une bille, il dit n’importe quoi… » fait Martin, adorable.
    Merci Martin.

    Chez Martin, nous avons pris un verre et je lui ai reparlé de mon amour impossible, lui du sien ; je lui ai reparlé de mon cœur brisé, il a fait de même.
    Nous nous sommes allongés sur son lit. Il m’a pris dans ses bras, il m’a caressé, il m’a embrassé. Je me suis laissé faire.
    Son parfum m’étourdissait, son regard m’hypnotisait. Le contact avec sa peau chaude, avec son torse dénudé, avec ses pecs saillants et assez poilus, me faisait sentir bien.
    Martin a été doux, attentionné, câlin, sensuel. Lorsqu’il a passé sa main sous mon t-shirt, il s’est attardé à me caresser, tout en continuant à m’embrasser.
    J’ai croisé son regard, un regard qui attendait un signe de ma part pour savoir de quoi j’avais envie… est-ce que je savais seulement de quoi j’avais envie ?

    Se immagino che tu sei qui con me/Si j’imagine que tu es ici avec moi
    Sto male, lo sai!/Je me sens mal, tu sais!
    Voglio illudermi di riaverti ancora/Je veux me donner l’illusion de t’avoir à nouveau
    Com'era un anno fa/Comme c’était il y a un an.
    Io stasera insieme ad un altro/Ce soir, je suis avec un autre (…)



     

    Puis, Martin s’est glissé sur moi, il a défait ma ceinture, ma braguette. Lorsqu’il m’a pris en bouche, ça a été le feu d’artifice pour mes sens.
    Pourtant, pendant que mon corps prenait son plaisir, mon cœur pleurait ; alors, je fermais les yeux et je me laissais aller à cette… Pazza Idea/Idée folle…

    Pazza idea di far l'amore con lui/Idée folle de faire l'amour avec lui
    Pensando di stare ancora insieme a te!/En imaginant d’être encore avec toi!
    Folle, folle, folle idea di averti qui/Folle, folle, folle idée de t’avoir ici
    Mentre chiudo gli occhi e sono tua/Pendant que je ferme les yeux et je suis à toi.

    Martin s’est allongé sur moi, il m’a embrassé ; il m’a souri, je lui ai souri…

    Pazza idea, io che sorrido a lui/Idée folle, alors que je souris à lui
    Sognando di stare a piangere con te/Tout en rêvant de pleurer dans tes bras
    Folle, folle, folle idea sentirti mio/Folle, folle, folle idée de te sentir à moi
    Se io chiudo gli occhi vedo te/Si je ferme les yeux c’est toi que je vois.

    Pazza idea.../Idée folle, que de coucher chacun de notre côté… alors qu’on est fait l’un pour l’autre…

    Ainsi, après avoir partagé nos solitudes et nos détresses, Martin et moi avons partagé le plaisir ; puis, nous nous sommes assoupis l’un à côté de l’autre.

    Il est 4h30 du mat lorsque je me réveille, en sursaut. Il fait chaud dans l’appart et je sors chercher de la fraîcheur sur le balcon.
    Je regarde la ville endormie, j’écoute le silence de la nuit ; Jérém me manque à en crever.
    Je repense à ce maudit vendredi, la dernière fois qu’il est venu chez moi. Je le revois, planté sur le pas de porte, si distant, le regard fuyant, me demandant de lui rendre sa chaînette, pressé de repartir.

    J’avais dû insister pour qu’il rentre, et j’avais dû ramer pour qu’il me laisse lui faire plaisir : et même s’il avait fini par se laisser faire, ce jour-là, le sexe avait été incroyablement triste.
    Jérém semblait ailleurs, perturbé par une sorte de mélancolie, par un malaise palpable que même son attitude de macho, qui sonnait d’ailleurs un brin forcée, n’avait pas réussi à masquer.
    Et puis il y avait eu l’accident de la capote tombée de son jeans, ses mots blessants, sa goujaterie, qui sonnait fausse elle aussi ; je repense à son regard, toujours ailleurs, à sa jambe, animée par une sorte de tremblement nerveux.
    « Ça ne peut pas finir comme ça entre nous ! » j’avais essayé de le retenir.
    Je le revois, là, devant moi, muré dans son silence, le regard posé sur la poignée de la porte ; je revois ses traits figés, ses paupières qui clignent nerveusement, ses lèvres serrées, parcourues par un frémissement incontrôlable ; sa pomme d’Adam qui bondit sous l’effet d’une déglutition fiévreuse ; ses yeux qui se ferment lourdement, se rouvrent ; ce petit mouvement de sa tête sur le côté, comme s’il voulait chercher mon regard, avant que ses yeux ne se perdent à nouveau dans le vide.
    J’ai eu l’impression de me retrouver devant un garçon qui n’était pas mon Jérém ; un garçon qui se faisait violence pour être aussi méchant, pour me blesser et m’éloigner de lui :
    « Il n’y a toujours eu que ton cul qui m’intéressait ! » ; « Le mec de la piscine, c’est pas moi qui t’a dit de baiser avec… » ; « T’es pas le seul mec que j’ai fait couiner… ».
    Ma colère aveugle ; mon coup ; son coup.
    « T’es vraiment qu’une petite merde ! »… « tu vas dégager de ma vie ! ».
    Maman qui débarque.
    Et je repense à son dernier regard avant de partir, ce regard qui me brise le cœur davantage encore que ses mots cruels ; ce regard perdu, rempli de désolation, de chagrin, et de regret. Ce que je vois à cet instant, ce n’est plus le connard qui vient de me balancer plein d’horreurs, mais un garçon très malheureux.
    Ce même regard que j’ai retrouvé ce soir, alors que je repartais avec Martin ; ce regard que j’ai retrouvé au-delà de sa colère, de sa vulgarité, de son mépris, de son état d’ivresse.
    Oui, Thibault a raison : au fond, Jérém, n’est qu’un animal blessé qui se débat, qui réagit à sa souffrance par la violence ; oui, que ce soit en me quittant il y a quinze jours, ou en me retrouvant en compagnie d’un autre cette nuit, son comportement n’est au fait que le révélateur de sa détresse.
    Quand je vois Jérém dans cet état, je comprends l’inquiétude de Thibault et je ressens la même inquiétude, une inquiétude qui me prend au ventre. J’ai peur qu’il se mettre en danger, j’ai peur qu’il lui arrive quelque chose.
    Qu’a-il-fait, après être reparti en colère tout à l’heure ? Où est-il allé ? Qui a-t-il rencontré ? Est-ce qu’il a bu davantage, fumé davantage ? Avec qui a-t-il couché ? Est-ce qu’il s’est au moins protégé ?
    Soudainement, je me sens prêt à aller le voir, où qu’il soit, prêt à retourner toute la ville pour le retrouver et pour m’excuser de l’avoir frappé, pour lui dire qu’il est la plus belle chose qui me soit arrivé dans la vie.
    Non, je ne peux pas me résigner à le perdre de cette façon, sans tenter une dernière fois de lui faire comprendre à quel point on pourrait être bien ensemble.
    Alors, à cet instant précis, je me dis que, dès demain, je vais l’appeler, et le convaincre de se voir pour discuter calmement ; je me dis que oui, demain je vais trouver les mots ; que demain, je vais retrouver mon Jérém.
    À cet instant précis, le lendemain me semble encore plein de promesses.

    À l'autre bout de la ville, cherchant lui aussi la fraîcheur sur son balcon, Thibault non plus n'arrive pas à dormir. Quelque chose le tracasse, lui empêchant de trouver le sommeil. Cette nuit, comme depuis de nombreuses nuits.
    Thibault est inquiet de ne pas avoir des nouvelles de son Jéjé depuis plus d’une semaine ; il a la nostalgie de cette époque où ils étaient comme des frères, l’un pour l’autre ; et il ressent une immense tristesse en pensant que cette époque semble être désormais bel et bien révolue ; et imaginer l’avenir sans la présence de son Jéjé, ça lui arrache le cœur.
    Jamais il n’aurait cru que ça puisse arriver un jour ; il a fallu que le Stade le choisisse, lui, et qu’il laisse son pote sur la touche. Il a fallu que le rugby s’interpose entre eux.
    Depuis une semaine, il a essayé d’appeler son Jéjé, il lui a laissé des messages ; il n’a jamais réussi à l’avoir.
    Depuis une semaine, il n’y a pas eu une heure, une minute, où il n’a pas pensé à son pote et à sa déception  après l’injustice de son exclusion des poteaux toulousains ; pas un seul instant où il n’a pas pensé à son Jéjé, se privant lui-même de la présence bénéfique de Nico ; pas un instant sans qu’il ne pense à son pote loin de lui, sans qu’il s’en veuille à mort pour la façon dont ils ses sont quittés la dernière fois qu’ils se sont vus ; pas un moment sans ressentir l’inquiétude que son pote, désormais seul et désorienté, puisse se mettre en danger ; pas un moment, sans que tout cela ne lui noue la gorge, lui vrille les tripes.
    Oui, depuis une semaine, Thibault a le cœur lourd, très lourd : un cœur qui en a encore pris un coup quelques heures plus tôt, lorsque Nico est allé lui parler. Car, à partir de ce moment-là, son cœur s’est encore alourdi un peu plus, de la honte d’avoir menti à Nico ; ou du moins de ne pas lui avoir tout dit, comme c’était le cas déjà l’avant dernière fois qu’ils s’étaient vus.
    Une grande résolution de profile dans son esprit ; une décision importante, terriblement difficile à prendre.
    Mais avant de cela, Thibault se dit que, dès demain, il va rappeler son Jéjé, et le convaincre de se voir pour discuter calmement ; il se dit que oui, demain il va trouver les mots pour sauver leur belle amitié ; que demain, il va retrouver son Jéjé.
    À cet instant précis, pour Thibault, tout comme pour moi, le lendemain semble encore plein de promesses.
    C’est reposant de se dire qu’il y aura toujours un demain pour faire ce que nous nous sentons pas le courage de faire aujourd’hui, pour trouver les mots que nous n’avons pas su prononcer plus tôt, pour nous reconcilier avec les personnes avec qui nous regrettons d’être fâchés : en somme, pour être en harmonie avec nous-mêmes ; pour être heureux, tout simplement.
    La nuit va bientôt se terminer et le vent d’Autan n’a rien perdu de sa vigueur ; il caresse ma peau, s’engouffre dans mes cheveux, essuie mes larmes ; il fait onduler les branches les arbres des allées, il balaie les feuilles que la sécheresse commence à faire tomber ; c’est encore lui qui qui fait osciller les câbles des lignes électriques, qui s’engouffre dans les places, les avenues, les rues de la ville rose, qui traverse les grilles du Boulingrin, que je contourne en rentrant chez moi, après avoir quitté l’appart de Martin au petit matin.
    Devant le Grand Rond, je ralentis le pas : je suis percuté par la violence du souvenir, ce tout premier souvenir de ma nouvelle vie, le souvenir d’un beau jour de mai, le souvenir de mon parcours, plein d’angoisses et d’inquiétudes, vers les « révisions », vers l’appart du garçon que j’aime depuis le tout premier jour du lycée.
    Je me souviens de cet après-midi ensoleillé ; ce jour-là, le vent d’Autan soufflait très fort dans les rues de la ville Rose. Puissant, insistant, caressant ma peau, s’engouffrant dans mes oreilles, me racontant le réveil d’un printemps qui se manifestait partout, dans les arbres des allées au feuillage triomphant, dans les massifs fleuris du Grand Rond.
    J’ai le net souvenir de la sensation de ce vent dans le dos, accompagnant mes pas, encourageant ma démarche, comme pour tenter de faire taire mon hésitation.
    Cette nuit encore, le vent d’Autan semble m’encourager à retrouver mon Jérém, dès demain.

    Oui, c’est reposant de se dire qu’il y aura toujours un demain pour faire ce que nous n’avons pas le courage de faire aujourd’hui…

    Je ne me lasse pas de cette caresse légère que le vent d’Autan pose sur moi ; c’est la même caresse qui glisse dans les moindres recoins de la ville, dans la place du Capitole, place Wilson, boulevard Carnot, rue de la Colombette, jusqu’à cette rue du centre-ville, là où une petite foule s’est amassée autour d’un gars à terre, inconscient, après que sa tête ait heurté violemment un mur en briques, lors d’une bagarre entre mecs bourrés…

    … la vérité c’est que nous ne savons rien de ce que demain nous réserve ; car, en une fraction de seconde, le temps d’un battement d’aile de papillon, la vie que nous connaissons peut se retourner, du tout au tout…

    Le vent d’Autan glisse sur mon visage, tout en glissant au même moment sur un t-shirt qui a été blanc ; mais qui, plus les secondes passent, plus il se tache copieusement de rouge vif…

    … la vérité c’est que la vie est un cadeau ; un cadeau dont il faut savoir profiter, tant qu’il est possible.


    FIN de la SAISON 1 de JEREM & NICO.


    Ne ratez pas le générique de fin de saison ci-dessous, avec les remerciements à tous ceux qui ont rendu cette aventure possible.
    Merci de le regarder jusqu’au bout, vraiment jusqu’au bout : une petite surprise vous attend... une surprise à venir dans quelques jours sur jerem-nico.com !

     

     

    Bonjour à toutes et à tous ! Bienvenue sur le site Jérém&Nico   55.2 Des grains de sable et des pas de crabe.


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    Le livre existe également en format pdf + epub (format liseuses), au prix de 15 euros, cliquez ICI


  • Commentaires

    1
    Sasa
    Mardi 8 Mai à 10:56
    Merci énormément pour cette histoire Fabien. Ton talent, ton imagination, ton cœur ont rendu cette histoire grandiose, cet amour plus que réel, plus que touchant ...
    Merci mille fois d'avoir su retranscrire à la perfection les sentiments de tout tes personnages, pour que nous puissions les ressentir comme si nous étions nous même dans ton récit. Merci également à toutes les personnes qui t'ont aidé, grâce à vous tous, nous avons eu le bonheur de lire les aventures de Jérém, Nico, Thibault et les autres.
    À bientôt, et vivement la sortie de la saison 2, j'ai déjà une envie folle de la lire !

    Sasa
      • Mardi 8 Mai à 18:48
        Bonjour et merci sasa, ça fait plaisir des mots aussi gentils. Merci pour ta fidélité. Mais avant la saison 2, il y a encore l'épisode Thibault pour finir la saison 1, à paraître dans quelques jours. Fabien
    2
    Perock
    Mercredi 9 Mai à 10:58
    Quel beau final, j'avais envie de pleurer pour nico, mais surtout pour jerem. Le savoir si déboussolé, seul. Si seulement il avait le courage de faire un pas vers nico, celui ci serait prêts à le rattraper si il venait à chuter.

    Dire que je trouvait deux semaines entre chaque chapitres long, comment faire jusqu'en septembre
    3
    Yann
    Jeudi 10 Mai à 10:47

    Com sur épisodes 55.6, 55.7, 55.8, 55.9 et générique.

    Bouleversant. Au cours de presque 4 années (et combien d'épisodes ? je ne les ais pas comptés) tu as su créer des personnages avec leur propre personnalité une psychologie qui en a fait  dans l'imaginaire de tous ceux qui te suivent des personnes touchantes. Tu es parvenu dans la durée à construire une histoire émouvante par son réalisme. Bravo Fabien, à la fin de cette première saison, je suis immensément heureux pour ta réussite dont tu peux être fier.

    Sur les derniers épisodes tu nous fais découvrir un peu plus de la personnalité de Jerem et aussi de Thibault.  Nico n'est pas la première expérience de Jerem avec les garçons, il est connu dans les boîtes gays. Mais pour avoir noté son 06 à MonNico cela prouve combien cette expérience est particulière : il y est attaché. Alors, pour en arriver à lancer à la figure de Nico tout le contraire de ce qu'il ressent on mesure combien son mal être est grand. Nico est malheureux de cette rupture, mais pour Jerem c'est plus compliqué d'abord parce que cette situation vient de lui. Sentimentalement il en souffre mais il préfère souffrir et faire souffrir Nico plutôt que d'accepter la réalité qui s'impose à lui : il aime les garçons et un en particulier Nico. Quant à Thibault on découvre que l'amitié pour son pote est passée avant ses sentiments qu'il a gardé cachés jusqu'à ce qu'il apprenne que Jerem est à l'hôpital.

    Fabien tu as réalisé ton rêve, profite de ces quelques mois de repos où Jerem, Nico Thibault vont me manquer mais surtout n'arrête pas de rêver car si ça te fait du bien d'écrire ça en fait aussi à tous ceux qui te lisent.

    Yann

    4
    Virginie-aux-accents
    Samedi 12 Mai à 15:43

    Je peux difficilement dire mieux que tous ceux qui viennent de t'écrire...  MERCI!! 

    J'ai hâte de lire le "bonus", mais aussi envie de le savourer lentement pour mieux attendre l'automne.

    Remarque : la bande-son de leur amour était en anglais, celle de leur séparation est en italien... c'est troublant.

    5
    Jeudi 17 Mai à 08:14

    Merci Fabien pour ces 4 fabuleux épisodes !

    Que Jerem ait enregistré Nico en « MonNico » dans son téléphone  c’est vraiment une preuve de son attachement ; c’est tellement mignon en plus comme terme.

    La crise de jalousie de Jerem devant Nico et Martin en est une preuve supplémentaire.

    La fin de l’épisode est vraiment très triste sur ce qui arrive à Jerem.

    J’ai vraiment hâte de lire l’épisode bonus !

    6
    Florentdenon
    Vendredi 13 Juillet à 22:26
    Comme dirait Nico : cela ne peut pas se finir comme cela entre nous...Merci infiniment pour ces moments de lecture qui m'ont transporte.
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