• Après un petit déj avec Charlène et un nouveau coup de main pour nourrir la troupe d’équidés, nous passons chez Martine pour faire quelques courses, avant de gagner la petite maison.
    Un beau soleil nous accompagne ce matin, et la petite construction est à moitié ensevelie par la neige. Nous commençons par déblayer les fenêtres et la porte d’entrée.
    La maison est froide et humide et elle sent la pièce restée longuement fermée. C’est une ambiance très différente de celle, chaleureuse et réconfortante, avec laquelle elle m’avait accueilli quelques mois plus tôt. Un grand feu brûlait alors dans la cheminée, dans l’âtre maintenant sombre, muet et froid.
    Mais mon Jérém, le maître du feu est là, et je sais que le miracle va bientôt se répéter. Je l’aide à ramener le bois que Charlène nous a donné pour démarrer la flamme. Il nettoie le foyer des cendres qui l’encombrent. Puis, il fait un petit tas de bois fin, et il ajoute du papier. Il sort le briquet de sa poche et il fait démarrer la magie. Je regarde la flamme prendre peu à peu, tandis que mon bobrun approche une cigarette pour l’allumer.
    « Viens là » il me lance, m’invitant à le rejoindre près du feu.

    Les heures, les jours et les nuits qui suivent sont le récit d’un bonheur parfait. Nous sommes un vrai petit couple qui vaque aux corvées du quotidien – repas, ménage, feu – en parfaite harmonie.
    Les gestes du quotidien ont un charme particulier en présence de mon Jérém. Je le regarde en train de cuisiner – il est vraiment doué aux fourneaux, et la cuisine le rend très sexy – et je ne peux résister à l’envie de m’approcher doucement de lui, de glisser mes bras autour de sa taille, de le serrer contre moi, de lui faire plein de bisous dans le cou. Le bobrun se retourne, je croise son regard brun et doux. Un regard plein d’amour, de l’amour à donner, de l’amour à recevoir. Lorsqu’il tombe son armure, ce gars est un véritable puits à câlins.
    Parfois, c’est moi qui essaie de faire à manger. Et c’est Jérém qui se glisse derrière moi, qui me serre contre lui et qui m’enivre de bisous.
    Le temps passé avec Jérém est tellement magique que j’arrive presqu’à oublier l’« accident », l’attente du test, l’angoisse. La prise de mon traitement devient presque un geste mécanique, accompli entre deux moments de bonheur et cesse peu à peu d’être le sombre pivot de mes journées.

    L’un des moments que je préfère, ce sont les instants avant de m’endormir, lorsque je me retrouve blotti bien au chaud sous ses draps et dans ses bras. Pendant ces instants, je me sens tellement bien, tellement en sécurité. Je voudrais ne pas m’endormir, je voudrais passer la nuit à profiter de son étreinte, de la chaleur de son corps, de sa respiration silencieuse et calme.
    Cette petite maison est un nid de bonheur. Je n'ai besoin de rien de plus.
    Un autre moment que je chéris tout particulièrement, c’est le réveil à ses côtés. Ce que j’aime, c’est émerger un peu avant lui et me dire « il est là, avec moi, la vie me fait le cadeau d’une nouvelle journée en compagnie du gars que j’aime ». J’aime me réveiller avant lui pour avoir le temps de nettoyer la cheminée, aller chercher du bois, faire repartir le feu, et préparer le café. Bref, de faire de cette maison ce nid douillet que j’aime tant.
    J’adore voir mon bobrun se laisser doucement réveiller par le bruit de la cafetière italienne et par l’arôme de la boisson chaude qui monte. J’adore lui apporter son café au lit, le voir émerger des draps, le regard encore un peu vaseux, mais touché par mon geste. Et j’adore recevoir des bisous, des caresses, et beaucoup de tendresse.
    J’aime regarder le bogoss boire son café par petites gorgées, le regard dans le vide, se réveiller peu à peu. Et lorsqu’il pose sa tasse vide par terre, et que la mienne atterrit juste à côté, j’adore m’allonger à côté de lui, et poser ma tête sur son épaule, sur ses pecs ou ses abdos.
    Parfois, Jérém me prend dans ses bras, et il pose mille bisous dans mon cou. Nos lèvres se cherchent, nos doigts s’enlacent. Bien entendu, j’aime aussi le réveiller avec une gâterie matinale. Mais c’est tellement bon de prendre un café et de faire des câlins… d’abord.

    La situation me rend inventif. Ne pouvant pas vraiment lui faire plaisir avec ma bouche à cause de la capote, j’innove. Je me glisse derrière lui, je l’enserre dans mes bras, je me blottis contre son torse solide. Être si proche de son cou puissant, de ses tatouages, de ses épaules, de ses cheveux bruns, de ses beaux biceps, des petites odeurs tièdes qui se dégagent de sa peau mate, ça me fait vraiment un effet de dingue.
    Je pose des bisous dans son cou, j’envoie ma langue titiller ses oreilles. Elles m’excitent terriblement et elles sont également, je le sais, un point très érogène chez mon bobrun. J’arrive ainsi à lui arracher un premier frisson.
    Je glisse ma main sous son t-shirt, je conduis mes doigts à l’aveugle mais en sachant parfaitement où les envoyer. Ils suivent les creux de ses abdos, remontent lentement le long de la ligne médiane de son torse, s’énivrent au contact du reliefs saillant de ses pecs, apprécient toutes les nuances du contraste entre la puissance de ses muscles et la douceur de sa peau, de ses poils. Je sens son excitation monter en flèche.
    Et là, et seulement là, je glisse ma main sur sa queue déjà raide, je la saisis délicatement et je commence à la branler doucement.
    J’adore sentir ses ahanements de tout près, ses petits spasmes d’excitation, voir sa tête basculer en arrière sous le frisson du plaisir, et profiter de cette proximité pour mordiller ses oreilles.
    J’adore sentir la vibration de son bonheur sexuel se propager dans mon corps grâce à ce contact si rapproché. J’adore sentir que je tiens mon beau mâle dans mes bras, son plaisir entre mes deux mains, j’adore sentir son orgasme retentir partout en moi.

    Le lendemain de notre arrivée, nous sommes conviés au relais pour une soirée fondue organisée par JP et Carine.
    C’est avec un plaisir intact que je retrouve Arielle, toujours aussi peu douée pour la cuisine – sa tarte salée est un affront aux papilles, Martine – sa bonne humeur est toujours aussi pétaradante et contagieuse, Carine – sa curiosité et sa minauderie jamais démenties, Jean Paul – la bienveillance personnifiée, mais habillée d’un humour fin et poilant, Nadine au rire tonitruant et implacable, Marie Line et Bernard – un couple dont la simple présence dégage une zénitude incroyable, Ginette et son mari – autre couple légendaire, que ce soit pour leur belle complicité après tant d’années de vie commune, ou pour leur infinie gentillesse.
    Je retrouve également Loïc, et cette fois-ci sans Sylvain – Satine m’expliquant en aparté que leur idylle serait bel et bien terminée, Charlène ajoutant que Fabien, l’ex de Loïc, chez qui nous sommes allés prendre un verre au détour d’une balade, aurait depuis quelques temps un nouveau compagnon avec qui il filerait le parfait bonheur.
    Mais aussi Daniel et sa Lola, Daniel et sa grande gueule, Daniel et son humour détonnant, Daniel et ses grimaces à la « De Funes », Daniel et ses blagues de cul. Mais surtout, Daniel, sa guitare et sa voix.
    Une guitare et une voix qui nous font voyager et qui nous portent loin dans la nuit sur des airs populaires, dans une ambiance bon enfant qu’on a envie de faire durer encore, encore et encore. Même au-delà de cette vingtième fois où ce fou chantant nous annonce sans y croire, et sans le souhaiter vraiment, que « mesdames et messieurs, ceci sera mon dernier rappel ».
    La nuit s’étire dans la bonne humeur, dans cette ambiance déjantée qui réchauffe le cœur, dans le partage de l’un de ces moments de convivialité que je n’ai trouvé ailleurs que dans ce village, dans cette salle, avec ces cavaliers. Et des moments comme ça, ça fait tellement de bien.
    D’autant plus que, dans cette ambiance magique, mon Jérém a l’air tellement heureux. Définitivement, c’est ici à Campan que je retrouve le Jérém que j’aime.
    Daniel est en train de tout donner sur « L’amour c’est comme une cigarette », lorsque je vois mon bobrun se lever et se diriger vers la cheminée pour, justement, fumer une cigarette.
    Une autre chanson démarre, et Jérém est seul à côté du feu, l’air pensif. Je ne peux m’empêcher d’aller le rejoindre et de lui demander :
    « Ça va ? ».
    « Je suis heureux » il me lance, sans quitter le feu des yeux.
    « Moi aussi je suis heureux ».
    « C’est ça que j’aime te proposer, pas ce que je peux te proposer à Paris » fait mon Jérém, sa main cherchant la mienne.
    « Je sais, je sais ».
    « OOOOOh les amoureux » j’entends Satine nous charrier.
    Puis, une seconde plus tard, un chœur composé de toutes les nanas et de quelques gars également, et certainement de la somme de tous les verres descendus depuis le début de la soirée, répétant à tue-tête :
    « Le bisou, le bisou, le bisou, le bisou, le bisou ».
    Jérém a l’air surpris, mais très vite je le vois lâcher un magnifique sourire canaille, craquant à souhait.
    « Ok, nous allons nous embrasser » je l’entends annoncer « mais à condition que tous les couples se roulent une pelle en même temps que nous ».
    « Chiche ! » fait JP.
    « Oui, chiche ! » fait Daniel.
    « Et ceux qui sont célibataires ? » s’insurge Satine.
    « Tu cherches un célibataire et tu lui roules une pelle » fait Jérém, joueur.
    « On va se contenter d’une bise ».
    « Allez, au trois, tout le monde s’embrasse » fait mon bobrun, avant de poser ses lèvres sur les miennes .

    Pendant la semaine entre Noël et le jour de l’an nous nous penchons sur nos révisions pour les partiels. Je découvre un Jérém en mode « étudiant », à la fois sexy et touchant. Un Jérém appliqué, motivé, qui me demande parfois de l’aider à comprendre certains passages, avec une attitude de gosse qui interpelle son prof, comme si ça le gênait de me déranger ou de montrer ses faiblesses.
    Je n’avais jamais réalisé que sa dyslexie compliquait à ce point son apprentissage. Il faut dire que je ne l’avais jamais vraiment vu bosser auparavant. Nos « révisions » rue de la Colombette étant plus « récréatives » que studieuses.
    Je suis ému de le voir autant d’énergie pour lire et comprendre un texte, butant parfois longtemps sur un mot, le plus souvent des mots « abstraits ».
    Mais sa motivation, sa persévérance et son courage me touchent, et suis heureux de pouvoir l’aider. J’essaie de l’encourager pour qu’il se sente à l’aise à m’interpeller autant que nécessaire, et ça finit par devenir un jeu, un plaisir partagé.

    Nous retrouvons les cavaliers deux jours avant le réveillon de fin d’année pour une journée ski. Au menu, pistes bleues et noires pour les plus expérimentés, rouges et bleues pour les débutants comme moi. Sur le papier, une belle journée en vue.
    Mais tout ne va pas se passer pour le mieux. Déjà, la première journée de ski de ma vie commence mal. Je réalise trop tard, c'est-à-dire une fois sur la piste, que mes chaussures de ski sont trop petites. Du coup, je ne suis pas à l’aise dedans, ce qui me déconcentre.
    Heureusement, comme ça avait déjà été le cas pour le cheval, Jérém ne me lâche pas d’une semelle – là encore, mention spéciale pour le panache avec lequel il arrive à porter ce bonnet improbable, à pompon et multicolore, qu’il a pu se procurer au magasin de location de skis, le sien étant resté à la petite maison. Alors que moi, avec un bonnet semblable, acheté dans le même rayon, j’ai vraiment une tête de con.
    Le bobrun m’apprend les rudiments de la glisse – évidemment, en plus d’être rugbyman pro, cavalier expérimenté, très bon nageur, il sait aussi bien skier – et il fait preuve d’une patience remarquable. Et comme ça avait été également le cas pour le cheval, Charlène et JP apportent chacun leur contribution à mon apprentissage « sur le tas ».
    Malgré cela, j’enchaîne les maladresses, les chutes, les déchaussements de skis. Une fois, alors que je viens de déchausser à nouveau au beau milieu d’un virage, je n’arrive pas à me relever tout de suite. Et là, je vois mon ski commencer à glisser dans le sens de la pente. Je le regarde, impuissant, en train de se diriger vers la falaise boisée hors-piste.
    Et là, je vois Jérém arriver comme une fusée et rattraper le ski de justesse, juste avant qu’il se perde dans le grand blanc.
    « Mais qu’est-ce que tu fiches ? » il me gronde gentiment, tout en se marrant « tu pouvais pas appeler ? T’as failli perdre ton ski ».
    « Je pensais que j’arriverais à le rattraper ».
    Jérém m’aide à me relever et à rechausser mon ski. Nous reprenons la descente. Le bobrun repart à l’aise. Quant à moi, on dirait un canard dans le désert. Je suis peureux et donc maladroit et empatté.
    Régulièrement, des skieurs chevronnés passent tout près de moi, lancés comme des fusées. Le bruit de leur vitesse, presque un vrombissement, m’impressionne. Leur arrivée et leur passage me surprennent, me font peur. J’ai l’impression que leur vitesse m’aspire, comme lorsqu’on double un semi-remorque sur l’autoroute. Je perds toute concentration, je me raidis, mon équilibre précaire est mis à rude épreuve.
    Mais à force de persister et de prendre sur moi, peu à peu j’arrive presque à trouver un début d’assurance. Je reprends la descente et je commence à avoir l’impression de m’en sortir un peu mieux. Déjà, je ne tombe plus. Et ce, depuis plusieurs… secondes !
    Mais ça ne va pas durer.
    Au milieu de la descente, je finis par tomber à nouveau. Je me sens de plus en plus épuisé, et j’ai vraiment du mal à me relever. Jérém est déjà en bas de la piste et il ne peut plus venir m’aider. Je serre les dents, et c’est au prix d’un grand effort que j’arrive à me remettre debout. Une fois d’aplomb, je tiens péniblement sur mes jambes et sur mes genoux déjà bien fatigués.
    Je regarde en bas, Jérém a disparu. Je pense qu’il a dû repartir au télésiège pour remonter et venir me rejoindre. Je prends une grande inspiration et je m’apprête à reprendre la descente. Et là, un skieur en combi rouge feu passe si près de moi qu’il m’effleure. Le contact est tout léger. Mais rien qu’à cause de la surprise, je tombe à nouveau.
    « Mais quel connard ! » j’entends Jérém pester quelques instants plus tard, tout en m’aidant à me relever.
    « Je ne pense pas qu’il ait fait exprès ».
    « Il n’a pas fait attention non plus ce con ! ».
    Cette fois-ci, Jérém m’accompagne, il descend à mon rythme, c'est-à-dire au ralenti. Ce n’est que vers la fin de la piste, lorsque la pente se fait plus douce, que j’arrive enfin à retrouver confiance et à glisser avec un peu plus d’aisance.
    « Ça te dit de refaire cette piste ? » me questionne le bobrun.
    « Oui, je veux bien » je lui réponds, boosté par ma réussite sur les dernières longueurs de la descente.
    Le télésiège est à l’arrêt, et il y a quelques skieurs en train d’attendre. Parmi eux, on ne voit que la combi rouge feu.
    « Tiens, le voilà, lui » j’entends Jérém lâcher « je vais aller lui expliquer un truc ».
    « Non, Jérém, laisse tomber, je ne pense vraiment pas qu’il l’ait fait exprès » je tente de l’en dissuader, en craignant l’approche de Jérém, la réaction du mec, et une bagarre en vue.
    Mais évidemment, Jérém n’en fait qu’à sa tête.
    « Eh mec ! » il lui lance sur un ton agressif.
    Le mec se retourne, il nous toise et il lâche :
    « C’est à moi que tu causes ? ».
    « A toi, oui » fait Jérém, sur un ton bagarreur.
    « Tu me veux quoi, toi ? ».
    « Tu devrais faire plus attention aux autres skieurs ».
    « Mais de quoi je me mêle ? ».
    « Tu as fait tomber mon pote ».
    « S’il ne sait pas skier, il a qu’à faire du fond ».
    « Si tu veux aller vite, t’as qu’à faire des pistes noires ».
    « C’est ton œil qui va être noir si tu n’arrêtes pas de me casser les couilles ».
    « Tu veux voir ? » fait mon bobrun, remonté à bloc.
    « Oui, je veux bien voir » fait le gars, de plus en plus insolent et provocateur.
    « Arrête Jérém, ça ne fait rien ».
    « Tu dois vraiment bien l’aimer ton pote si tu es prêt à te faire casser la tronche pour lui ».
    Soudain, j’ai peur. J’ai peur parce que je sens la bagarre venir. Soudain, je repense à une autre occasion où j’ai vu Jérém monter en pression. C’était dans les chiottes de la boîte de nuit à Toulouse, la nuit où il m’avait débarrassé d’un type saoul qui voulait me cogner. Ça m’avait profondément touché qu’il vienne à mon secours. Mais j’ai tellement peur de la bagarre, et des dangers qu’elle comporte. La violence et l’affrontement me tétanisent. Je ne me suis jamais battu de ma vie, et je m’en passe bien.
    Aujourd’hui comme lors de cette nuit déjà lointaine, je sens cette escalade entre jeunes coqs monter en puissance et atteindre un point de non-retour. Je me sens bloqué, je suis incapable d’intervenir. Et j’ai terriblement peur qu’il puisse arriver malheur à mon bobrun.
    « Tu fermes un peu ta gueule, connard ou c’est moi qui vais te la fermer » j’entends Jérém atteindre le point de non-retour, le regard noir comme le ciel qui annonce un violent orage d’été.
    Et là, je vois le gars s’avancer vers mon bobrun, l’air vraiment belliqueux. Sa carrure est massive, son attitude impressionnante.
    « Oh, les gars, vous arrêtez ça tout de suite ! ».
    C’est une voix familière et ô combien rassurante qui vient à notre secours. Je me retourne et je vois JP et Martine ralentir sur leurs skis et s’arrêter tout près de nous. La voix de cette dernière, ferme, autoritaire, suffit à bloquer l’énergumène dans son élan.
    « T’es sa mère, toi ? ».
    « Non, je ne suis personne, mais si vous vous battez j’appelle le type des remontées et votre journée ski à tous les deux est finie sur le champ. C’est ça que vous voulez, les gars, pour cette journée ensoleillée, parfaite pour skier, vous faire jeter à 15 heures ? ».
    « C’est pas moi qui ai commencé » fait le type.
    Jérém ne dit rien, mais il conserve son regard bien noir et menaçant, et il est sexy à mort.
    « Mais t’as quel âge ? » se moque Martine.
    « Allez, on ne va pas se fâcher pour ça. Désolé pour l’incident. Tu as raison, je ferais mieux d’aller sur des pistes de mon niveau » fait le gars, en changeant d’attitude du tout au tout, visiblement intimidé par la présence et le caractère de Martine.
    Mais avant de partir, il glisse à Jérém :
    « T’as pas intérêt de croiser ma route une deuxième fois ».
    « Toi non plus, je t’assure ».

    « Regarde ce gars, le pauvre. Tu lui as foutu la frousse, Martine » fait JP, moqueur.
    « Grand bien lui fasse ».
    « Tu sais que tu m’as fait peur à moi aussi ? » il continue, taquin.
    « N’importe quoi ».
    « Je t’assure, j’ai les poils des bras qui se sont dressés ».
    « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? » elle nous questionne.
    « Le gars descendait vite, et il m’a effleuré. Mais comme je ne suis pas très assuré, ça m’a fait tomber » j’explique.
    « Il n’a pas du tout fait attention, on aurait dit que la piste n’était que pour lui » fait Jérém, sur un ton très irrité.
    « Et ça c’est une raison pour en venir aux mains ? ».
    « Je n’avais pas besoin de ton aide ».
    « Non, c’est sûr, tu n’avais pas besoin de mon aide pour te battre. Mais tu avais besoin de mon aide pour ne pas te battre. Et ne pas se battre est toujours mieux ».
    « Il doit vraiment t’aimer pour aller s’attaquer à un type plus solide que lui » me glisse Martine pendant que nous attendons le télésiège.

    Il faut plusieurs remontées et plusieurs descentes à Jérém pour se calmer.
    « Ca me touche beaucoup ce que tu viens de faire » je trouve le cran de placer, pendant une nouvelle remontée en télésiège « mais je ne veux pas que tu te mettes en danger pour moi. J’ai trop peur qu’il t’arrive quelque chose. Je tiens trop à toi »
    « Je n’aurais pas dû chercher ce type. Mais je ne supporte pas qu’on te fasse du mal » finit par admettre Jérém, avant d’ajouter « Si je m’écoutais, j’irais à Bordeaux chercher ce type qui n’a pas voulu se faire dépister et je lui casserais la tête ».
    « Mais ça ne servirait à rien ».
    « Je sais ».
    Jérém ayant retrouvé le sourire et sa complicité avec Martine, la journée se termine ainsi dans la bonne humeur. Le soir, nous nous retrouvons pour une soirée raclette au relais.
    Une nouvelle fois, l’ambiance bon enfant réchauffe la grande salle au même titre que le feu qui brûle dans la grande cheminée. Une nouvelle fois, la guitare de Denis a le dernier mot pour clore un délicieux moment entre potes.
    Charlène insiste pour que nous restions à nouveau dormir chez elle, « vous n’allez pas rentrer à cette heure dans une maison glaciale, de toute façon, je n’ai pas enlevé les draps dans la chambre d’amis ». Ce soir nous sommes bien fatigués, car le ski est un sport très physique. Ce soir, nous ne faisons pas l’amour. Nous nous contentons de tendresse, de câlins, et du bonheur apaisant de sentir le contact du corps chaud de l’autre contre le sien. Et dans notre étreinte, c’est notre amour réciproque que nous ressentons, sans besoin d’ajouter le moindre mot.

    Pendant ces derniers jours de l’année, le sexe ponctue nos journées, notamment nos pauses entre révisions, et nos nuits. Peu à peu, nous nous habituons à cet « intrus » en latex qui s’invite de force entre nous à chaque fois que nous avons envie de faire l’amour.
    Le fait de se protéger devient un automatisme, et je finis par trouver les gestes de chausser la capote avant l’amour et de la retirer après, bien pleine, à la fois terriblement frustrants mais aussi terriblement érotiques.
    La capote ne fait pas qu’imposer sa présence, elle impose également ses temps. Jérém est bien plus long à jouir avec le préservatif. Mais ce n’est pas plus mal, c’est même très plaisant. Il n’est plus dans la « performance », ni dans le « timing », ni dans l’étalage de sa puissance virile. Désormais, il prend son temps, il prend son pied, avec moi, et c’est délicieux.

    Un soir nous sommes invités avec quelques autres cavaliers à dîner chez Ginette et son mari. La soirée se termine vers 2 heures du mat. Jérém a un peu bu et il me passe les clefs de sa voiture. A vrai dire, je ne me sens pas très à l’aise à l’idée de conduire sa voiture dans le chemin étroit et verglacé qui conduit à la petite maison. Mais mon bobrun a l’air assez éméché, alors je prends sur moi et j’accepte de prendre le volant.
    Oui, mon bobrun a l’air un tantinet saoul, ce qui, le connaissant un peu, laisse présager une fin de soirée très fougueuse.
    Je ne m’y suis pas trompé. A la petite maison, dès la porte refermée derrière nous, le bobrun se jette sur moi, ses lèvres et sa langue comme affamées de mes lèvres, de ma peau, de mes oreilles, ses mains avides de caresser mes cheveux, de se glisser sous mon t-shirt, et dans ma braguette.
    Très vite, nous nous retrouvons nus, sous la couette, nos corps cherchant fébrilement dans celui de l’autre à faire monter l’excitation, à provoquer le frisson qui appelle le plaisir.
    Je me retrouve à faire glisser ma langue dans la ligne médiane de son torse, cette délicate vallée courant au beau milieu du double relief de ses pecs, descendant jusqu’à ses abdos, cette « plaine » creusée par ailleurs par d’autres délicieux sillons transversaux, un bas-relief magnifique, expression d’une musculature parfaite.
    Nos mains et nos doigts caressent et excitent nos tétons respectifs. Je sens son excitation, elle nourrit la mienne, la mienne nourrit la sienne. Nous sommes embarqués dans une spirale qui nous mène tout droit vers une dimension de désir inouï.
    Après l’avoir longuement branlé, tout en agaçant ses tétons avec ma langue, je me retrouve à cheval sur son bassin, sa queue calée entre mes fesses, mes reins ondulant lentement pour provoquer de légers frottements de son gland dans ma raie et décupler encore son excitation. Je sais que je vais devoir mettre une capote. Mais j’ai envie de faire durer cet instant d’excitation.
    Le bobrun me fait basculer avec ses bras puissants, et je me retrouve allongé sur le dos, dominé par son corps musclé. Son haleine alcoolisée et sa fougue rajoutent de l’excitation à cet instant de pur bonheur sensuel.
    Jérém se faufile entre mes cuisses, et je sens son gland glisser dans ma raie et amorcer des petits frottements très excitants. Une excitation qui se teinte d’inquiétude lorsque je réalise qu’il vise précisément mon trou, et qu’il vise à le pénétrer « à cru ».
    Ça m’excite terriblement, car j’en ai sacrement envie aussi. Mais la peur est plus forte que l’envie. Dans ma tête, les mots du médecin lors de la deuxième consultation, résonnent toujours avec la même cinglante intensité : « Surtout, surtout, si vous avez des rapports, que vous soyez actif ou passif, protégez-vous et protégez votre partenaire. N’oubliez pas le préservatif sous aucun prétexte »
    « Non, Jérém, pas comme ça, il faut une capote ».
    « Allez… j’en peux plus des capotes… j’ai envie… de te gicler dans le cul » fait-il avec une voix ralentie par un mélange d’alcool et d’excitation.
    Rien que ses derniers mots ont le pouvoir de provoquer en moi une montée d’excitation qui me ferait presque perdre de vue le fait que je dois continuer à nous protéger. Mais j’arrive quand-même à garder raison.
    « Non, on ne peut pas, on ne peut pas ».
    « Allez, laisse-toi aller, ça va aller » il insiste.
    « On ne peut pas faire ça comme ça ».
    « Allez ! S’il te plaît… juste une fois » il persiste, tout en continuant à forcer son gland sur ma rondelle.
    Je sens que la pression qu’il exerce va vite vaincre la résistance de mes muscles.
    « Non, Jérém ! » je m’entends lâcher brusquement, tout en saisissant ses biceps si développés que mes mains n’arrivent pas à en faire le tour, et en le faisant basculer sur le côté.
    « Tu fais chier ! Bordel ! » il me balance, en quittant le lit comme un ressort qui vient d’être relâché. Il passe un t-shirt et un boxer. Il attrape son paquet de cigarettes et il part en fumer une à côté du feu. Ses gestes sont brusques, ils traduisent son agacement.
    « Moi aussi j’ai envie de toi sans capote » je lui explique en m’installant à côté de lui « si tu savais comment j’ai envie de te sentir jouir en moi ! ».
    « Désolé » je l’entends chuchoter, soudainement ravisé « c’est toi qui as raison ».
    « Je ne veux pas t’exposer au moindre risque. J’ignore comment tout ça va se finir, si je vais être négatif ou bien si… ».
    « Ne dis pas de bêtises, tu seras négatif ! » il me coupe, tout en me serrant fort contre lui.
    « Mais je sais que si jamais je te contaminais » je continue, ému « je ne m’en remettrais pas ».
    « C’est de ma faute tout ça, si tu savais comment je m’en veux ».
    « Je te le répète, ce n’est pas de ta faute. C’est la faute à pas de chance. Ne laissons pas cet accident gâcher ces moments. L’important c’est que nous soyons ensemble, et que nous soyons heureux ensemble. C’est ce qui compte le plus pour moi ».
    « Je ne te mérite pas ».
    « Maintenant c’est toi qui dis des bêtises ».
    Mes mots sont suivis pas un long moment de silence. Pendant de longs instants, j’ai l’impression que Jérém veut me dire quelque chose sans y parvenir, comme si les mots restaient bloqués au fond de sa gorge. C’est une impression qui me vient d’après sa respiration agitée, ponctuée par des inspirations qui ressemblent à celles qu’on prend juste avant de parler.
    Je voudrais lui demander de me parler, je voudrais savoir qu’est-ce qui est si difficile à dire. Mais je n’ose pas, je ne veux pas le forcer, je ne veux pas gâcher la magie de cet instant. Mais ma curiosité travaille à bloc, et pendant ce temps mon cœur tape à mille.
    J’attends un mot, mais ça ne vient pas. Ce qui vient en revanche, c’est une pluie de câlins et de la tendresse.
    De retour au lit, nous recommençons ce que nous avons interrompu un peu plus tôt. Jérém passe une capote, et nous faisons l’amour. Et, en dépit de cette protection, c’est divinement bon. Nous nous aimons, nous nous respectons, nous nous protégeons.
    Tous mes sens sont envoûtés.
    La vue, par la beauté de son corps et sa présence, ses attitudes de mec viril et amoureux.
    L’odorat, par l’empreinte olfactive de sa présence, la fragrance tiède de la peau et de sa virilité.
    L’ouïe, captivée par le crépitement du feu dans la cheminée, par la sensualité de sa respiration, le frottement de nos corps, et par les innombrables claquements de nos bisous.
    Le goût, celui de sa peau, et celui de sa bouche que je ne cesse d’embrasser.
    Et le toucher, mon Dieu comment le toucher est un feu d’artifice pendant l’amour avec Jérém ! Le contact de nos corps, de nos torses, la présence de sa queue en moi, les caresses de ses mains, de ses doigts habiles, de sa langue adroite, la chaleur virile et sensuelle de son corps de mâle.
    Oui, tous mes sens sont concernés par les bonheurs de l’amour. Un plaisir qui ne tarde pas à s’embraser, provoquant mon orgasme. Et ce, sans le moindre contact sur ma queue, juste en regardant, en sentant mon beau mâle brun coulisser lentement et sensuellement en moi.
    Je jouis en premier. Et là, je vois Jérém relever son torse, et me dominer avec toute l’envergure de son torse musclé. Ses coups de reins prennent de l’ampleur. Sentant son orgasme approcher, j’envoie mes doigts caresser et agacer ses tétons pour amplifier encore son plaisir.
    Une poignée de va-et-vient plus tard, il jouit à son tour, lentement, longuement, assommé par le plaisir. Et, à en juger de l’expression se son visage, je dirais qu’il vient de vivre l’un des orgasmes les plus intenses de sa vie. Tout comme ça a été mon cas quelques instants plus tôt.

    Une autre nuit, Jérém veut que je le prenne. Bien sûr, ça commençait à me manquer. Et pourtant, je suis mort de trouille. J’ai trop peur que quelque chose se passe mal, que la capote casse, je suis tétanisé.
    « Tu n’as pas envie ? » il me questionne, face à mon hésitation.
    « Bien sûr que j’ai envie mais j’ai trop peur qu’il y ait un accident ».
    « Tu vas faire doucement et il ne va rien arriver ».
    Je finis par me laisser convaincre. Je rentre en lui, mais la peur me fait débander. Mais Jérém ne s’avoue pas vaincu. Il s’occupe de moi, il excite mes points sensibles, jusqu’à ce que je rebande.
    Un brin rassuré, reboosté par ses caresses, je ressaie, je me laisse à nouveau glisser en lui. Et pendant que je coulisse doucement entre ses cuisses musclées, j’ai l’impression que le plaisir que mon bobrun retire pendant que je lui fais l’amour n’a jamais été aussi intense.
    « Qu’est-ce que tu m’excites, beau mec ! » je l’entends me lancer, rugissant d’excitation, tout en empoignant mes pecs et mes tétons avec ses mains avides de contact sensuel.
    « Tu aimes ça, hein ? » je me surprends à prendre plaisir à jouer au mec sûr de lui.
    « Je kiffe grave ».
    « Je vais jouir… ».
    « Fais-toi plaisir, beau mec ! ».
    Lorsque je jouis, Jérém jouit à son tour, presque en même temps que moi, parsemant son torse puissant de traînées brillantes et odorantes.
    Après l’apothéose du plaisir, je me sens comme lessivé. Je me retire vite, pressé de vérifier la tenue de ma capote. Tout va bien de ce côté.
    Jérém vient de s’essuyer, et je me colle contre son torse, je m’enivre des petites intenses odeurs de mâlitude qui se dégagent de son corps après l’amour. Mon bobrun me prend dans ses bras et je me laisse happer par cet abandon des sens, par cette petite absence qu’est le contrecoup des plus beaux orgasmes.
    « C’était très bon » je l’entends me chuchoter à l’oreille.
    « Faire l’amour avec toi, c’est toujours bon, et plus que ça même ».
    « Tu y prends goût à jouer les petits mecs ».
    « C’est pas faux ».
    « Et tu te débrouilles plutôt pas mal ».
    « J’essaie, je découvre ».
    « Tu prends de l’assurance ».
    « Tu trouves ? Je me trouve toujours maladroit ».
    « Ah, non, tu es même plutôt sexy quand tu fais le « mec »… ».
    « J’ai un bon prof depuis sept mois ! ».
    Le bogoss sourit, avant d’ajouter :
    « Au début, j’étais attiré par toi justement parce que tu n’étais pas très viril. Je te voyais comme un mec passif, soumis, qui adorait mon corps et ma queue et qui ne me refuserait jamais rien. Au début, je croyais que c’était ça qui me faisait de l’effet. Mais en fait, c’est pas ça. En tout cas, ce n’est plus ça ».
    « Et c’est quoi alors ? ».
    « Plus tu gagnes de l’assurance, plus tu deviens « mec », plus je te trouve bandant ».
    « Parce que je te fais l’amour ? ».
    « Aussi. Mais ce sont tes attitudes que je trouve très excitantes. Le fait que tu me tiennes tête. Et cette petite barbe que tu te laisser pousser, putain, je kiffe vraiment ! ».
    « Merci ».
    « Avant de coucher avec toi » il ajoute après s’être allumé une cigarette « je pensais que les types qui se font prendre n’étaient que des pd qui aiment faire plaisir aux mecs ».
    « Ah, tu avais une sacrée image de moi » je plaisante.
    « Mais en couchant avec toi, je me suis rendu compte que tu prenais beaucoup de plaisir à ça » il enchaîne « Et ça a commencé à m’intriguer. Mais c’était pas simple à assumer.
    En étant exclusivement actif, c’était facile de continuer à me dire que je n’étais pas vraiment gay, que je ne faisais que baiser un gars qui kiffait ça.
    Et je me disais qu’au moment où je me laisserais prendre, je ne pourrais plus revenir en arrière, et je devrais accepter le fait que j’étais vraiment gay ».
    « C’est bizarre, parce que tu étais le seul gars avec qui je me voyais tenter cette expérience » il continue, après avoir jeté son mégot dans le feu « mais en même temps, je pensais que si je te montrais que j’avais ce genre d’envie, ton regard sur moi changerait. Et je ne pouvais pas accepter ça ».
    « Et pourtant, c’est exactement l’inverse que je ressens. Je ne t’ai jamais trouvé autant couillu que depuis que tu acceptes tes envies, toutes tes envies ».
    « Je ne voyais pas les choses comme ça. Je me disais que si je cédais à ça, je ne serais plus jamais un vrai mec.
    Je sentais que tu en avais envie depuis un certain temps, mais jamais tu m’as mis la pression. Et quand le moment est venu, tu as été très doux. Tu as su rendre ça beau et sensuel. C’était juste parfait ».
    « Et depuis, tu kiffes… » je considère.
    « Je kiffe, c’est sûr. Quand tu es là avec moi, tout ça me paraît tellement naturel. Mais quand tu es loin, tout se complique dans ma tête ».

    Nous avions prévu de faire le réveillon du nouvel an chez Charlène, avec une partie de la petite bande de cavaliers, et de rester dormir une nouvelle fois au centre équestre.
    Mais la météo vient d’en décider autrement. En fin d’après-midi, alors que nous venons de faire l’amour une nouvelle fois et que nous nous apprêtons à bouger, une puissante tempête de neige vient ajouter plusieurs dizaines de centimètres de poudreuse, rendant la petite route impraticable et provoquant de surcroît une coupure d’électricité.
    Nous voilà isolés du monde, un soir de 31 décembre.
    Nous nous arrangeons avec les quelques provisions restantes pour préparer un semblant de repas de réveillon. En fait, il reste des œufs, du râpé, de la salade. Une omelette en guise de repas du nouvel an, c’est original. C’est pas le luxe, mais c’est mieux que rien. Et puis, tout est délicieux du moment que c’est partagé avec le gars que j’aime.
    Après ce mémorable « banquet », nous nous réchauffons devant la cheminée. Jérém est blotti dans mes bras, sa main caresse doucement mon avant-bras. J’ai l’impression que nos cœurs ont rarement été aussi proches. Et alors que je suis sur le point d’amorcer la discussion concernant notre avenir, une discussion qui, malgré tout, m’angoisse toujours, j’entends le bobrun me lancer :
    « C’est qui ce gars avec qui tu as couché à Bordeaux ? ».
    « Un mec qui m’a abordé dans le train ».
    « Et c’était quoi entre vous ? ».
    « C’était une distraction, rien de plus. Tu me manquais à en crever et ce gars me changeait les idées ».
    « Je t’ai laissé tomber, et je n’aurais pas dû ».
    « J’ai mes torts aussi. Mais le passé est passé, et on ne peut pas le changer. Ce qui est important, maintenant, c’est ce qui va se passer quand tu vas rentrer à Paris et moi à Bordeaux ».
    « Maintenant j’ai une voiture, et je pourrai bouger plus facilement ».
    « Mais tu n’as pas le temps de venir à Bordeaux ».
    « C’est vrai. Mais nous pourrions nous retrouver quelque part à mi-chemin, genre à Tours ou à Poitiers. Je serai loin de Paris et je serai plus serein. Nous pourrions prendre un hôtel, si tu peux te libérer quand j’ai un après-midi off. Tiens, je ne suis jamais allé au Futuroscope. Il paraît que c’est génial, nous pourrions y aller tous les deux ».
    « Ce serait merveilleux ».
    « Et ça le sera. Je ne veux plus qu’on se perde, je ne veux plus rester des mois sans te voir ».
    « Moi non plus je ne veux plus rester des mois sans te voir, plus jamais ça ! ».
    « Mais pour le reste, on va faire comment ? » j’enchaîne, tant que nous sommes dans les perspectives d’avenir « Je veux dire… tu vas continuer à te taper des nanas pour garder les apparences ? ».
    « Je pense que je leur ai suffisamment montré de quoi j’étais capable. Et puis, j’ai désormais un allié de taille ».
    « Un allié ? ».
    « J’ai parlé à Ulysse ».
    « Tu lui as parlé… de quoi ? » je fais, interloqué.
    « De moi. Je lui ai dit qui je suis ».
    « Tu lui as parlé de… ».
    « De toi, de nous ».
    Je suis scié. Jérém a fait un coming out auprès de son co-équipier.
    « Le soir avant mon départ pour Toulouse, il y a deux jours, je n’allais vraiment pas bien » il me raconte « il m’a fait parler. Il a fini par me demander si je voyais toujours ma copine de Bordeaux ».
    « Et tu lui as répondu quoi ? ».
    « Que c’était compliqué. Alors il a voulu savoir pourquoi c’était si compliqué. Et là, je lui ai dit que ça l’était parce que ce n’était pas une copine mais un copain… un petit copain ».
    « Et il l’a pris comment ? ».
    « Bien, très bien ».

    [« Tu sais, Jérém, ça ne change rien pour moi. Tu es mon pote et je prends comme tu es ».
    Les mots d’Ulysse lui avaient ôté un grand poids du cœur, et il s’était senti comme revivre.
    « Je m’en voulais de te mentir ».
    « Tu m’en as parlé quand tu t’es senti prêt à le faire ».
    « Ça me soulage que tu le prennes comme ça ».
    « Vraiment, je veux que ce soit clair, ça ne change rien entre nous. Au contraire, ça me touche que tu me fasses confiance. Et tu peux me faire confiance. Bien entendu, ça restera entre nous, je n’en parlerai à personne, même pas à ma copine. Et tu peux compter sur moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
    Mais arrangez-vous pour vous voir en dehors de Paris. Bordeaux c’est loin, mais vous pouvez peut être vous retrouver quelque part à mi-chemin. Vous serez plus tranquilles, vous serez mieux ».
    « Merci beaucoup, je ne sais pas quoi dire… tu es un vrai pote… ».
    « Je ne t’en ai jamais parlé, mais mon petit frère est gay lui aussi. Nous sommes très proches, et je sais à quel point c’est compliqué d’être heureux quand on est différent des autres. Ce que je regrette, c’est de ne pas le voir plus souvent, et de ne pas être là pour le soutenir, pour l’aider.
    Tu sais, si je me suis autant rapproché de toi, c’est parce que d’une certaine façon, tu me fais penser à lui. Tu as à peu près le même âge que Dylan, et tu es un gars génial, tout comme lui. Le fait de pouvoir être là pour toi me donne l’impression de me rattraper, et apaise mon regret de ne pas pouvoir être présent pour lui »].

    « Ulysse est un vrai pote. Ça m’a fait du bien de lui en parler ».
    « C’est une bonne chose qu’il ait bien réagi. Et alors, il se doutait de quelque chose ? ».
    « Il m’a dit qu’il avait eu un doute la première fois qu’il t’avait vu, au Pousse. Surtout quand Léo avait parlé de cette nana avec qui il disait que j’avais couché. Il a eu un doute parce que tu faisais la tête. Après, quand il t’a vu te pointer chez moi par surprise, il a compris ».
    « Je n’aurais peut-être pas du débarquer de cette façon ».
    « Quand tu as débarqué à l’appart, j’étais contrarié parce qu’Ulysse était là. Mais ça m’a fait super plaisir que tu sois venu, même si je t’avais dit de ne pas venir. Ou justement parce que tu es venu malgré mon refus. Dès que je t’ai vu, j’ai eu envie de te serrer dans mes bras, et de te faire l’amour. Ta présence me fait du bien ».
    « C’est la même chose pour moi. Je me sens plus fort quand je suis avec toi ».
    « Je voudrais ne plus te faire souffrir ».
    « Je voudrais que tu me parles davantage quand ça ne va pas ».
    « Je ne suis pas habitué à me sentir aimé et ça me fait peur ».
    « Qu’est-ce qui te fait peur, au juste ? ».
    « Tes sentiments, ton attachement ».
    « Et pourquoi, ça ? ».
    « Au début, tes sentiments me faisaient peur parce que ça rendait nos baises trop… « pd ». Et puis, tu m’as obligé à cesser de me mentir. Mais c’était dur d’admettre la vérité ».
    « Et quelle était cette vérité ? ».
    « La vérité c’est que je m’attachais trop à toi. Et que je n’arrête pas de me dire qu’un jour tu en auras marre de moi et que tu me laisseras tomber. Et je ne peux pas supporter l’idée qu’on me laisse tomber. J’ai trop souffert de l’abandon pendant mon enfance, j’ai trop peur de revivre ça ».
    La peur, encore la peur. Tant de fois j’ai entendu parler Jérém de peur, et je me suis entendu moi-même parler de peur. En fin de compte, c’est la peur avant toute chose qui nous empêche d’être heureux.
    « Tu sais, Jérém, moi aussi j’ai peur de te perdre. Tout le temps, et depuis toujours. J’avais déjà peur de te perdre quand nous n’étions même pas encore ensemble. J’avais peur de te perdre quand on ne faisait que baiser chez toi, et que tu me disais que tu ne voulais rien de plus. A chaque fois que je repartais de chez toi, je me disais que je ne te reverrais probablement plus jamais.
    J’avais peur de te perdre même avant qu’on commence à coucher ensemble. En fait, j’ai eu peur de te perdre dès le premier jour du lycée, dès que je t’ai vu dans la cour avec tes potes, dès que j’ai croisé ton regard ».
    « Et comment tu arrives à gérer cette peur ? ».
    « Je pense qu’aimer quelqu’un, c’est lui donner la clé de son propre cœur, de son propre bonheur. Oui, aimer, c’est s’exposer au risque de souffrir. Mais quand on aime, on est tellement heureux. Je pense qu’on ne connaît le vrai bonheur que lorsqu’on connaît l’amour.
    Alors, est-ce qu’il faut s’empêcher d’aimer pour écarter le risque de souffrir, et ne jamais connaître non plus le vrai bonheur, ou bien faut-il prendre le risque ? ».
    « Je n’en sais rien ».
    « Moi, perso, je prends le risque. Je prends le risque parce que dans tes bras je me sens bien. Dans tes bras, je me sens chez moi. Alors, si toi aussi tu te sens bien dans mes bras, c'est qu’il y a quelque chose de spécial entre nous. Et qu’il vaut le coup de le vivre, malgré les difficultés et les peurs.
    Si tu me laisses une place dans ta vie, même quand tu es à Paris, même quand ça ne va pas fort, si tu me parles, si tu me fais confiance, je te promets que je ne te laisserai pas tomber, Jérém, jamais ».
    « Et toi, tu vas gérer comment avec les gars qui te draguent à Bordeaux ? ».
    « Je ne me fais pas non plus draguer à chaque coin de rue ».
    « Tu es beau mec, Nico, et tu attires des beaux mecs ».
    « Quand ça va bien entre toi et moi, je n’ai aucune envie de coucher avec d’autres gars. Je suis attiré, je ne dis pas le contraire, mais je ne franchirai pas le pas.
    Bien que nous soyons loin, je n’ai pas l’intention de vivre la vie d’un célibataire Je ne vais pas saisir toutes les occasions qui se présentent, et encore moins provoquer les rencontres. Je ne vais pas sortir dans le milieu, ni traîner dans les lieux de drague.
    Après, la vie est imprévisible. Tu peux faire des rencontres, je peux faire des rencontres. Ça peut arriver.
    Mais comme tu l’as dit, rien ni personne ne pourra changer ce qu’il y a entre nous, jamais ».
    Je sens mon Jérém touché. Soudain, son téléphone émet un petit son. Ce qui crée une diversion et casse la magie du moment.
    « C’est Maxou, il nous souhaite la bonne année ».
    « Ah, mince, je n’ai pas fait gaffe. Il est presque minuit » je considère.
    « A l’heure qu’il est on devrait être en train de triquer avec les cavaliers » il ajoute.
    « Tu es déçu de ne pas être avec eux ? ».
    « Non, parce que je suis avec toi ».
    « Je te fais la promesse » il enchaîne « que le prochain réveillon ce sera à Campan, et avec les cavaliers ».
    « J’adore l’effet que Campan a sur toi, Jérém ».
    « Quel effet ? ».
    « Il fait ressortir ta véritable personnalité. Et tu es si adorable ! »
    « Campan n’est qu’à nous ! » il s’exclame, l’air heureux.
    « Oui, c’est notre refuge ».

    Nous refaisons l’amour, et c’est doux, tendre. Ce petit gars viril au regard amoureux est tellement touchant. Lorsqu’il jouit, je jouis avec lui.
    « Bonne année, ourson » je l’entends me glisser, le visage dans le creux de mon épaule.
    « Bonne année, p’tit loup ».
    Et là, tout comme le soir de retour de la soirée chez Ginette, après que je l’ai empêché de me prendre sans capote, je sens que mon bobrun veut me dire quelque chose mais qu’il n’y arrive pas. Je perçois la même respiration agitée, ponctuée par des inspirations qui ressemblent à celles qu’on prend juste avant de parler.
    Mon cœur s’emballe, l’attente est insupportable. Je suis sur le point de lui lancer : « Parle-moi, Jérém, parle-moi », lorsque mon bobrun se lâche enfin.
    « Ourson… ».
    « Oui, p’tit loup ? ».
    Et là, après un court mais interminable instant de silence pendant lequel j’ai l’impression que nos cœurs vont exploser, je l’entends me glisser tout doucement :
    « Je t’aime, ourson ».
    Trois mots sur l’oreiller, trois petits mots, un monde entier.

    0242 Une année peut en cacher une autre.


    Après un petit déj avec Charlène et un nouveau coup de main pour nourrir la troupe d’équidés, nous passons chez Martine pour faire quelques courses, avant de gagner la petite maison.
    Un beau soleil nous accompagne ce matin, et la petite construction est à moitié ensevelie par la neige. Nous commençons par déblayer les fenêtres et la porte d’entrée.
    La maison est froide et humide et elle sent la pièce restée longuement fermée. C’est une ambiance très différente de celle, chaleureuse et réconfortante, avec laquelle elle m’avait accueilli quelques mois plus tôt. Un grand feu brûlait alors dans la cheminée, dans l’âtre maintenant sombre, muet et froid.
    Mais mon Jérém, le maître du feu est là, et je sais que le miracle va bientôt se répéter. Je l’aide à ramener le bois que Charlène nous a donné pour démarrer la flamme. Il nettoie le foyer des cendres qui l’encombrent. Puis, il fait un petit tas de bois fin, et il ajoute du papier. Il sort le briquet de sa poche et il fait démarrer la magie. Je regarde la flamme prendre peu à peu, tandis que mon bobrun approche une cigarette pour l’allumer.
    « Viens là » il me lance, m’invitant à le rejoindre près du feu.

    Les heures, les jours et les nuits qui suivent sont le récit d’un bonheur parfait. Nous sommes un vrai petit couple qui vaque aux corvées du quotidien – repas, ménage, feu – en parfaite harmonie.
    Les gestes du quotidien ont un charme particulier en présence de mon Jérém. Je le regarde en train de cuisiner – il est vraiment doué aux fourneaux, et la cuisine le rend très sexy – et je ne peux résister à l’envie de m’approcher doucement de lui, de glisser mes bras autour de sa taille, de le serrer contre moi, de lui faire plein de bisous dans le cou. Le bobrun se retourne, je croise son regard brun et doux. Un regard plein d’amour, de l’amour à donner, de l’amour à recevoir. Lorsqu’il tombe son armure, ce gars est un véritable puits à câlins.
    Parfois, c’est moi qui essaie de faire à manger. Et c’est Jérém qui se glisse derrière moi, qui me serre contre lui et qui m’enivre de bisous.
    Le temps passé avec Jérém est tellement magique que j’arrive presqu’à oublier l’« accident », l’attente du test, l’angoisse. La prise de mon traitement devient presque un geste mécanique, accompli entre deux moments de bonheur et cesse peu à peu d’être le sombre pivot de mes journées.

    L’un des moments que je préfère, ce sont les instants avant de m’endormir, lorsque je me retrouve blotti bien au chaud sous ses draps et dans ses bras. Pendant ces instants, je me sens tellement bien, tellement en sécurité. Je voudrais ne pas m’endormir, je voudrais passer la nuit à profiter de son étreinte, de la chaleur de son corps, de sa respiration silencieuse et calme.
    Cette petite maison est un nid de bonheur. Je n'ai besoin de rien de plus.
    Un autre moment que je chéris tout particulièrement, c’est le réveil à ses côtés. Ce que j’aime, c’est émerger un peu avant lui et me dire « il est là, avec moi, la vie me fait le cadeau d’une nouvelle journée en compagnie du gars que j’aime ». J’aime me réveiller avant lui pour avoir le temps de nettoyer la cheminée, aller chercher du bois, faire repartir le feu, et préparer le café. Bref, de faire de cette maison ce nid douillet que j’aime tant.
    J’adore voir mon bobrun se laisser doucement réveiller par le bruit de la cafetière italienne et par l’arôme de la boisson chaude qui monte. J’adore lui apporter son café au lit, le voir émerger des draps, le regard encore un peu vaseux, mais touché par mon geste. Et j’adore recevoir des bisous, des caresses, et beaucoup de tendresse.
    J’aime regarder le bogoss boire son café par petites gorgées, le regard dans le vide, se réveiller peu à peu. Et lorsqu’il pose sa tasse vide par terre, et que la mienne atterrit juste à côté, j’adore m’allonger à côté de lui, et poser ma tête sur son épaule, sur ses pecs ou ses abdos.
    Parfois, Jérém me prend dans ses bras, et il pose mille bisous dans mon cou. Nos lèvres se cherchent, nos doigts s’enlacent. Bien entendu, j’aime aussi le réveiller avec une gâterie matinale. Mais c’est tellement bon de prendre un café et de faire des câlins… d’abord.

    La situation me rend inventif. Ne pouvant pas vraiment lui faire plaisir avec ma bouche à cause de la capote, j’innove. Je me glisse derrière lui, je l’enserre dans mes bras, je me blottis contre son torse solide. Être si proche de son cou puissant, de ses tatouages, de ses épaules, de ses cheveux bruns, de ses beaux biceps, des petites odeurs tièdes qui se dégagent de sa peau mate, ça me fait vraiment un effet de dingue.
    Je pose des bisous dans son cou, j’envoie ma langue titiller ses oreilles. Elles m’excitent terriblement et elles sont également, je le sais, un point très érogène chez mon bobrun. J’arrive ainsi à lui arracher un premier frisson.
    Je glisse ma main sous son t-shirt, je conduis mes doigts à l’aveugle mais en sachant parfaitement où les envoyer. Ils suivent les creux de ses abdos, remontent lentement le long de la ligne médiane de son torse, s’énivrent au contact du reliefs saillant de ses pecs, apprécient toutes les nuances du contraste entre la puissance de ses muscles et la douceur de sa peau, de ses poils. Je sens son excitation monter en flèche.
    Et là, et seulement là, je glisse ma main sur sa queue déjà raide, je la saisis délicatement et je commence à la branler doucement.
    J’adore sentir ses ahanements de tout près, ses petits spasmes d’excitation, voir sa tête basculer en arrière sous le frisson du plaisir, et profiter de cette proximité pour mordiller ses oreilles.
    J’adore sentir la vibration de son bonheur sexuel se propager dans mon corps grâce à ce contact si rapproché. J’adore sentir que je tiens mon beau mâle dans mes bras, son plaisir entre mes deux mains, j’adore sentir son orgasme retentir partout en moi.

    Le lendemain de notre arrivée, nous sommes conviés au relais pour une soirée fondue organisée par JP et Carine.
    C’est avec un plaisir intact que je retrouve Arielle, toujours aussi peu douée pour la cuisine – sa tarte salée est un affront aux papilles, Martine – sa bonne humeur est toujours aussi pétaradante et contagieuse, Carine – sa curiosité et sa minauderie jamais démenties, Jean Paul – la bienveillance personnifiée, mais habillée d’un humour fin et poilant, Nadine au rire tonitruant et implacable, Marie Line et Bernard – un couple dont la simple présence dégage une zénitude incroyable, Ginette et son mari – autre couple légendaire, que ce soit pour leur belle complicité après tant d’années de vie commune, ou pour leur infinie gentillesse.
    Je retrouve également Loïc, et cette fois-ci sans Sylvain – Satine m’expliquant en aparté que leur idylle serait bel et bien terminée, Charlène ajoutant que Fabien, l’ex de Loïc, chez qui nous sommes allés prendre un verre au détour d’une balade, aurait depuis quelques temps un nouveau compagnon avec qui il filerait le parfait bonheur.
    Mais aussi Daniel et sa Lola, Daniel et sa grande gueule, Daniel et son humour détonnant, Daniel et ses grimaces à la « De Funes », Daniel et ses blagues de cul. Mais surtout, Daniel, sa guitare et sa voix.
    Une guitare et une voix qui nous font voyager et qui nous portent loin dans la nuit sur des airs populaires, dans une ambiance bon enfant qu’on a envie de faire durer encore, encore et encore. Même au-delà de cette vingtième fois où ce fou chantant nous annonce sans y croire, et sans le souhaiter vraiment, que « mesdames et messieurs, ceci sera mon dernier rappel ».
    La nuit s’étire dans la bonne humeur, dans cette ambiance déjantée qui réchauffe le cœur, dans le partage de l’un de ces moments de convivialité que je n’ai trouvé ailleurs que dans ce village, dans cette salle, avec ces cavaliers. Et des moments comme ça, ça fait tellement de bien.
    D’autant plus que, dans cette ambiance magique, mon Jérém a l’air tellement heureux. Définitivement, c’est ici à Campan que je retrouve le Jérém que j’aime.
    Daniel est en train de tout donner sur « L’amour c’est comme une cigarette », lorsque je vois mon bobrun se lever et se diriger vers la cheminée pour, justement, fumer une cigarette.
    Une autre chanson démarre, et Jérém est seul à côté du feu, l’air pensif. Je ne peux m’empêcher d’aller le rejoindre et de lui demander :
    « Ça va ? ».
    « Je suis heureux » il me lance, sans quitter le feu des yeux.
    « Moi aussi je suis heureux ».
    « C’est ça que j’aime te proposer, pas ce que je peux te proposer à Paris » fait mon Jérém, sa main cherchant la mienne.
    « Je sais, je sais ».
    « OOOOOh les amoureux » j’entends Satine nous charrier.
    Puis, une seconde plus tard, un chœur composé de toutes les nanas et de quelques gars également, et certainement de la somme de tous les verres descendus depuis le début de la soirée, répétant à tue-tête :
    « Le bisou, le bisou, le bisou, le bisou, le bisou ».
    Jérém a l’air surpris, mais très vite je le vois lâcher un magnifique sourire canaille, craquant à souhait.
    « Ok, nous allons nous embrasser » je l’entends annoncer « mais à condition que tous les couples se roulent une pelle en même temps que nous ».
    « Chiche ! » fait JP.
    « Oui, chiche ! » fait Daniel.
    « Et ceux qui sont célibataires ? » s’insurge Satine.
    « Tu cherches un célibataire et tu lui roules une pelle » fait Jérém, joueur.
    « On va se contenter d’une bise ».
    « Allez, au trois, tout le monde s’embrasse » fait mon bobrun, avant de poser ses lèvres sur les miennes .

    Pendant la semaine entre Noël et le jour de l’an nous nous penchons sur nos révisions pour les partiels. Je découvre un Jérém en mode « étudiant », à la fois sexy et touchant. Un Jérém appliqué, motivé, qui me demande parfois de l’aider à comprendre certains passages, avec une attitude de gosse qui interpelle son prof, comme si ça le gênait de me déranger ou de montrer ses faiblesses.
    Je n’avais jamais réalisé que sa dyslexie compliquait à ce point son apprentissage. Il faut dire que je ne l’avais jamais vraiment vu bosser auparavant. Nos « révisions » rue de la Colombette étant plus « récréatives » que studieuses.
    Je suis ému de le voir autant d’énergie pour lire et comprendre un texte, butant parfois longtemps sur un mot, le plus souvent des mots « abstraits ».
    Mais sa motivation, sa persévérance et son courage me touchent, et suis heureux de pouvoir l’aider. J’essaie de l’encourager pour qu’il se sente à l’aise à m’interpeller autant que nécessaire, et ça finit par devenir un jeu, un plaisir partagé.

    Nous retrouvons les cavaliers deux jours avant le réveillon de fin d’année pour une journée ski. Au menu, pistes bleues et noires pour les plus expérimentés, rouges et bleues pour les débutants comme moi. Sur le papier, une belle journée en vue.
    Mais tout ne va pas se passer pour le mieux. Déjà, la première journée de ski de ma vie commence mal. Je réalise trop tard, c'est-à-dire une fois sur la piste, que mes chaussures de ski sont trop petites. Du coup, je ne suis pas à l’aise dedans, ce qui me déconcentre.
    Heureusement, comme ça avait déjà été le cas pour le cheval, Jérém ne me lâche pas d’une semelle – là encore, mention spéciale pour le panache avec lequel il arrive à porter ce bonnet improbable, à pompon et multicolore, qu’il a pu se procurer au magasin de location de skis, le sien étant resté à la petite maison. Alors que moi, avec un bonnet semblable, acheté dans le même rayon, j’ai vraiment une tête de con.
    Le bobrun m’apprend les rudiments de la glisse – évidemment, en plus d’être rugbyman pro, cavalier expérimenté, très bon nageur, il sait aussi bien skier – et il fait preuve d’une patience remarquable. Et comme ça avait été également le cas pour le cheval, Charlène et JP apportent chacun leur contribution à mon apprentissage « sur le tas ».
    Malgré cela, j’enchaîne les maladresses, les chutes, les déchaussements de skis. Une fois, alors que je viens de déchausser à nouveau au beau milieu d’un virage, je n’arrive pas à me relever tout de suite. Et là, je vois mon ski commencer à glisser dans le sens de la pente. Je le regarde, impuissant, en train de se diriger vers la falaise boisée hors-piste.
    Et là, je vois Jérém arriver comme une fusée et rattraper le ski de justesse, juste avant qu’il se perde dans le grand blanc.
    « Mais qu’est-ce que tu fiches ? » il me gronde gentiment, tout en se marrant « tu pouvais pas appeler ? T’as failli perdre ton ski ».
    « Je pensais que j’arriverais à le rattraper ».
    Jérém m’aide à me relever et à rechausser mon ski. Nous reprenons la descente. Le bobrun repart à l’aise. Quant à moi, on dirait un canard dans le désert. Je suis peureux et donc maladroit et empatté.
    Régulièrement, des skieurs chevronnés passent tout près de moi, lancés comme des fusées. Le bruit de leur vitesse, presque un vrombissement, m’impressionne. Leur arrivée et leur passage me surprennent, me font peur. J’ai l’impression que leur vitesse m’aspire, comme lorsqu’on double un semi-remorque sur l’autoroute. Je perds toute concentration, je me raidis, mon équilibre précaire est mis à rude épreuve.
    Mais à force de persister et de prendre sur moi, peu à peu j’arrive presque à trouver un début d’assurance. Je reprends la descente et je commence à avoir l’impression de m’en sortir un peu mieux. Déjà, je ne tombe plus. Et ce, depuis plusieurs… secondes !
    Mais ça ne va pas durer.
    Au milieu de la descente, je finis par tomber à nouveau. Je me sens de plus en plus épuisé, et j’ai vraiment du mal à me relever. Jérém est déjà en bas de la piste et il ne peut plus venir m’aider. Je serre les dents, et c’est au prix d’un grand effort que j’arrive à me remettre debout. Une fois d’aplomb, je tiens péniblement sur mes jambes et sur mes genoux déjà bien fatigués.
    Je regarde en bas, Jérém a disparu. Je pense qu’il a dû repartir au télésiège pour remonter et venir me rejoindre. Je prends une grande inspiration et je m’apprête à reprendre la descente. Et là, un skieur en combi rouge feu passe si près de moi qu’il m’effleure. Le contact est tout léger. Mais rien qu’à cause de la surprise, je tombe à nouveau.
    « Mais quel connard ! » j’entends Jérém pester quelques instants plus tard, tout en m’aidant à me relever.
    « Je ne pense pas qu’il ait fait exprès ».
    « Il n’a pas fait attention non plus ce con ! ».
    Cette fois-ci, Jérém m’accompagne, il descend à mon rythme, c'est-à-dire au ralenti. Ce n’est que vers la fin de la piste, lorsque la pente se fait plus douce, que j’arrive enfin à retrouver confiance et à glisser avec un peu plus d’aisance.
    « Ça te dit de refaire cette piste ? » me questionne le bobrun.
    « Oui, je veux bien » je lui réponds, boosté par ma réussite sur les dernières longueurs de la descente.
    Le télésiège est à l’arrêt, et il y a quelques skieurs en train d’attendre. Parmi eux, on ne voit que la combi rouge feu.
    « Tiens, le voilà, lui » j’entends Jérém lâcher « je vais aller lui expliquer un truc ».
    « Non, Jérém, laisse tomber, je ne pense vraiment pas qu’il l’ait fait exprès » je tente de l’en dissuader, en craignant l’approche de Jérém, la réaction du mec, et une bagarre en vue.
    Mais évidemment, Jérém n’en fait qu’à sa tête.
    « Eh mec ! » il lui lance sur un ton agressif.
    Le mec se retourne, il nous toise et il lâche :
    « C’est à moi que tu causes ? ».
    « A toi, oui » fait Jérém, sur un ton bagarreur.
    « Tu me veux quoi, toi ? ».
    « Tu devrais faire plus attention aux autres skieurs ».
    « Mais de quoi je me mêle ? ».
    « Tu as fait tomber mon pote ».
    « S’il ne sait pas skier, il a qu’à faire du fond ».
    « Si tu veux aller vite, t’as qu’à faire des pistes noires ».
    « C’est ton œil qui va être noir si tu n’arrêtes pas de me casser les couilles ».
    « Tu veux voir ? » fait mon bobrun, remonté à bloc.
    « Oui, je veux bien voir » fait le gars, de plus en plus insolent et provocateur.
    « Arrête Jérém, ça ne fait rien ».
    « Tu dois vraiment bien l’aimer ton pote si tu es prêt à te faire casser la tronche pour lui ».
    Soudain, j’ai peur. J’ai peur parce que je sens la bagarre venir. Soudain, je repense à une autre occasion où j’ai vu Jérém monter en pression. C’était dans les chiottes de la boîte de nuit à Toulouse, la nuit où il m’avait débarrassé d’un type saoul qui voulait me cogner. Ça m’avait profondément touché qu’il vienne à mon secours. Mais j’ai tellement peur de la bagarre, et des dangers qu’elle comporte. La violence et l’affrontement me tétanisent. Je ne me suis jamais battu de ma vie, et je m’en passe bien.
    Aujourd’hui comme lors de cette nuit déjà lointaine, je sens cette escalade entre jeunes coqs monter en puissance et atteindre un point de non-retour. Je me sens bloqué, je suis incapable d’intervenir. Et j’ai terriblement peur qu’il puisse arriver malheur à mon bobrun.
    « Tu fermes un peu ta gueule, connard ou c’est moi qui vais te la fermer » j’entends Jérém atteindre le point de non-retour, le regard noir comme le ciel qui annonce un violent orage d’été.
    Et là, je vois le gars s’avancer vers mon bobrun, l’air vraiment belliqueux. Sa carrure est massive, son attitude impressionnante.
    « Oh, les gars, vous arrêtez ça tout de suite ! ».
    C’est une voix familière et ô combien rassurante qui vient à notre secours. Je me retourne et je vois JP et Martine ralentir sur leurs skis et s’arrêter tout près de nous. La voix de cette dernière, ferme, autoritaire, suffit à bloquer l’énergumène dans son élan.
    « T’es sa mère, toi ? ».
    « Non, je ne suis personne, mais si vous vous battez j’appelle le type des remontées et votre journée ski à tous les deux est finie sur le champ. C’est ça que vous voulez, les gars, pour cette journée ensoleillée, parfaite pour skier, vous faire jeter à 15 heures ? ».
    « C’est pas moi qui ai commencé » fait le type.
    Jérém ne dit rien, mais il conserve son regard bien noir et menaçant, et il est sexy à mort.
    « Mais t’as quel âge ? » se moque Martine.
    « Allez, on ne va pas se fâcher pour ça. Désolé pour l’incident. Tu as raison, je ferais mieux d’aller sur des pistes de mon niveau » fait le gars, en changeant d’attitude du tout au tout, visiblement intimidé par la présence et le caractère de Martine.
    Mais avant de partir, il glisse à Jérém :
    « T’as pas intérêt de croiser ma route une deuxième fois ».
    « Toi non plus, je t’assure ».

    « Regarde ce gars, le pauvre. Tu lui as foutu la frousse, Martine » fait JP, moqueur.
    « Grand bien lui fasse ».
    « Tu sais que tu m’as fait peur à moi aussi ? » il continue, taquin.
    « N’importe quoi ».
    « Je t’assure, j’ai les poils des bras qui se sont dressés ».
    « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? » elle nous questionne.
    « Le gars descendait vite, et il m’a effleuré. Mais comme je ne suis pas très assuré, ça m’a fait tomber » j’explique.
    « Il n’a pas du tout fait attention, on aurait dit que la piste n’était que pour lui » fait Jérém, sur un ton très irrité.
    « Et ça c’est une raison pour en venir aux mains ? ».
    « Je n’avais pas besoin de ton aide ».
    « Non, c’est sûr, tu n’avais pas besoin de mon aide pour te battre. Mais tu avais besoin de mon aide pour ne pas te battre. Et ne pas se battre est toujours mieux ».
    « Il doit vraiment t’aimer pour aller s’attaquer à un type plus solide que lui » me glisse Martine pendant que nous attendons le télésiège.

    Il faut plusieurs remontées et plusieurs descentes à Jérém pour se calmer.
    « Ca me touche beaucoup ce que tu viens de faire » je trouve le cran de placer, pendant une nouvelle remontée en télésiège « mais je ne veux pas que tu te mettes en danger pour moi. J’ai trop peur qu’il t’arrive quelque chose. Je tiens trop à toi »
    « Je n’aurais pas dû chercher ce type. Mais je ne supporte pas qu’on te fasse du mal » finit par admettre Jérém, avant d’ajouter « Si je m’écoutais, j’irais à Bordeaux chercher ce type qui n’a pas voulu se faire dépister et je lui casserais la tête ».
    « Mais ça ne servirait à rien ».
    « Je sais ».
    Jérém ayant retrouvé le sourire et sa complicité avec Martine, la journée se termine ainsi dans la bonne humeur. Le soir, nous nous retrouvons pour une soirée raclette au relais.
    Une nouvelle fois, l’ambiance bon enfant réchauffe la grande salle au même titre que le feu qui brûle dans la grande cheminée. Une nouvelle fois, la guitare de Denis a le dernier mot pour clore un délicieux moment entre potes.
    Charlène insiste pour que nous restions à nouveau dormir chez elle, « vous n’allez pas rentrer à cette heure dans une maison glaciale, de toute façon, je n’ai pas enlevé les draps dans la chambre d’amis ». Ce soir nous sommes bien fatigués, car le ski est un sport très physique. Ce soir, nous ne faisons pas l’amour. Nous nous contentons de tendresse, de câlins, et du bonheur apaisant de sentir le contact du corps chaud de l’autre contre le sien. Et dans notre étreinte, c’est notre amour réciproque que nous ressentons, sans besoin d’ajouter le moindre mot.

    Pendant ces derniers jours de l’année, le sexe ponctue nos journées, notamment nos pauses entre révisions, et nos nuits. Peu à peu, nous nous habituons à cet « intrus » en latex qui s’invite de force entre nous à chaque fois que nous avons envie de faire l’amour.
    Le fait de se protéger devient un automatisme, et je finis par trouver les gestes de chausser la capote avant l’amour et de la retirer après, bien pleine, à la fois terriblement frustrants mais aussi terriblement érotiques.
    La capote ne fait pas qu’imposer sa présence, elle impose également ses temps. Jérém est bien plus long à jouir avec le préservatif. Mais ce n’est pas plus mal, c’est même très plaisant. Il n’est plus dans la « performance », ni dans le « timing », ni dans l’étalage de sa puissance virile. Désormais, il prend son temps, il prend son pied, avec moi, et c’est délicieux.

    Un soir nous sommes invités avec quelques autres cavaliers à dîner chez Ginette et son mari. La soirée se termine vers 2 heures du mat. Jérém a un peu bu et il me passe les clefs de sa voiture. A vrai dire, je ne me sens pas très à l’aise à l’idée de conduire sa voiture dans le chemin étroit et verglacé qui conduit à la petite maison. Mais mon bobrun a l’air assez éméché, alors je prends sur moi et j’accepte de prendre le volant.
    Oui, mon bobrun a l’air un tantinet saoul, ce qui, le connaissant un peu, laisse présager une fin de soirée très fougueuse.
    Je ne m’y suis pas trompé. A la petite maison, dès la porte refermée derrière nous, le bobrun se jette sur moi, ses lèvres et sa langue comme affamées de mes lèvres, de ma peau, de mes oreilles, ses mains avides de caresser mes cheveux, de se glisser sous mon t-shirt, et dans ma braguette.
    Très vite, nous nous retrouvons nus, sous la couette, nos corps cherchant fébrilement dans celui de l’autre à faire monter l’excitation, à provoquer le frisson qui appelle le plaisir.
    Je me retrouve à faire glisser ma langue dans la ligne médiane de son torse, cette délicate vallée courant au beau milieu du double relief de ses pecs, descendant jusqu’à ses abdos, cette « plaine » creusée par ailleurs par d’autres délicieux sillons transversaux, un bas-relief magnifique, expression d’une musculature parfaite.
    Nos mains et nos doigts caressent et excitent nos tétons respectifs. Je sens son excitation, elle nourrit la mienne, la mienne nourrit la sienne. Nous sommes embarqués dans une spirale qui nous mène tout droit vers une dimension de désir inouï.
    Après l’avoir longuement branlé, tout en agaçant ses tétons avec ma langue, je me retrouve à cheval sur son bassin, sa queue calée entre mes fesses, mes reins ondulant lentement pour provoquer de légers frottements de son gland dans ma raie et décupler encore son excitation. Je sais que je vais devoir mettre une capote. Mais j’ai envie de faire durer cet instant d’excitation.
    Le bobrun me fait basculer avec ses bras puissants, et je me retrouve allongé sur le dos, dominé par son corps musclé. Son haleine alcoolisée et sa fougue rajoutent de l’excitation à cet instant de pur bonheur sensuel.
    Jérém se faufile entre mes cuisses, et je sens son gland glisser dans ma raie et amorcer des petits frottements très excitants. Une excitation qui se teinte d’inquiétude lorsque je réalise qu’il vise précisément mon trou, et qu’il vise à le pénétrer « à cru ».
    Ça m’excite terriblement, car j’en ai sacrement envie aussi. Mais la peur est plus forte que l’envie. Dans ma tête, les mots du médecin lors de la deuxième consultation, résonnent toujours avec la même cinglante intensité : « Surtout, surtout, si vous avez des rapports, que vous soyez actif ou passif, protégez-vous et protégez votre partenaire. N’oubliez pas le préservatif sous aucun prétexte »
    « Non, Jérém, pas comme ça, il faut une capote ».
    « Allez… j’en peux plus des capotes… j’ai envie… de te gicler dans le cul » fait-il avec une voix ralentie par un mélange d’alcool et d’excitation.
    Rien que ses derniers mots ont le pouvoir de provoquer en moi une montée d’excitation qui me ferait presque perdre de vue le fait que je dois continuer à nous protéger. Mais j’arrive quand-même à garder raison.
    « Non, on ne peut pas, on ne peut pas ».
    « Allez, laisse-toi aller, ça va aller » il insiste.
    « On ne peut pas faire ça comme ça ».
    « Allez ! S’il te plaît… juste une fois » il persiste, tout en continuant à forcer son gland sur ma rondelle.
    Je sens que la pression qu’il exerce va vite vaincre la résistance de mes muscles.
    « Non, Jérém ! » je m’entends lâcher brusquement, tout en saisissant ses biceps si développés que mes mains n’arrivent pas à en faire le tour, et en le faisant basculer sur le côté.
    « Tu fais chier ! Bordel ! » il me balance, en quittant le lit comme un ressort qui vient d’être relâché. Il passe un t-shirt et un boxer. Il attrape son paquet de cigarettes et il part en fumer une à côté du feu. Ses gestes sont brusques, ils traduisent son agacement.
    « Moi aussi j’ai envie de toi sans capote » je lui explique en m’installant à côté de lui « si tu savais comment j’ai envie de te sentir jouir en moi ! ».
    « Désolé » je l’entends chuchoter, soudainement ravisé « c’est toi qui as raison ».
    « Je ne veux pas t’exposer au moindre risque. J’ignore comment tout ça va se finir, si je vais être négatif ou bien si… ».
    « Ne dis pas de bêtises, tu seras négatif ! » il me coupe, tout en me serrant fort contre lui.
    « Mais je sais que si jamais je te contaminais » je continue, ému « je ne m’en remettrais pas ».
    « C’est de ma faute tout ça, si tu savais comment je m’en veux ».
    « Je te le répète, ce n’est pas de ta faute. C’est la faute à pas de chance. Ne laissons pas cet accident gâcher ces moments. L’important c’est que nous soyons ensemble, et que nous soyons heureux ensemble. C’est ce qui compte le plus pour moi ».
    « Je ne te mérite pas ».
    « Maintenant c’est toi qui dis des bêtises ».
    Mes mots sont suivis pas un long moment de silence. Pendant de longs instants, j’ai l’impression que Jérém veut me dire quelque chose sans y parvenir, comme si les mots restaient bloqués au fond de sa gorge. C’est une impression qui me vient d’après sa respiration agitée, ponctuée par des inspirations qui ressemblent à celles qu’on prend juste avant de parler.
    Je voudrais lui demander de me parler, je voudrais savoir qu’est-ce qui est si difficile à dire. Mais je n’ose pas, je ne veux pas le forcer, je ne veux pas gâcher la magie de cet instant. Mais ma curiosité travaille à bloc, et pendant ce temps mon cœur tape à mille.
    J’attends un mot, mais ça ne vient pas. Ce qui vient en revanche, c’est une pluie de câlins et de la tendresse.
    De retour au lit, nous recommençons ce que nous avons interrompu un peu plus tôt. Jérém passe une capote, et nous faisons l’amour. Et, en dépit de cette protection, c’est divinement bon. Nous nous aimons, nous nous respectons, nous nous protégeons.
    Tous mes sens sont envoûtés.
    La vue, par la beauté de son corps et sa présence, ses attitudes de mec viril et amoureux.
    L’odorat, par l’empreinte olfactive de sa présence, la fragrance tiède de la peau et de sa virilité.
    L’ouïe, captivée par le crépitement du feu dans la cheminée, par la sensualité de sa respiration, le frottement de nos corps, et par les innombrables claquements de nos bisous.
    Le goût, celui de sa peau, et celui de sa bouche que je ne cesse d’embrasser.
    Et le toucher, mon Dieu comment le toucher est un feu d’artifice pendant l’amour avec Jérém ! Le contact de nos corps, de nos torses, la présence de sa queue en moi, les caresses de ses mains, de ses doigts habiles, de sa langue adroite, la chaleur virile et sensuelle de son corps de mâle.
    Oui, tous mes sens sont concernés par les bonheurs de l’amour. Un plaisir qui ne tarde pas à s’embraser, provoquant mon orgasme. Et ce, sans le moindre contact sur ma queue, juste en regardant, en sentant mon beau mâle brun coulisser lentement et sensuellement en moi.
    Je jouis en premier. Et là, je vois Jérém relever son torse, et me dominer avec toute l’envergure de son torse musclé. Ses coups de reins prennent de l’ampleur. Sentant son orgasme approcher, j’envoie mes doigts caresser et agacer ses tétons pour amplifier encore son plaisir.
    Une poignée de va-et-vient plus tard, il jouit à son tour, lentement, longuement, assommé par le plaisir. Et, à en juger de l’expression se son visage, je dirais qu’il vient de vivre l’un des orgasmes les plus intenses de sa vie. Tout comme ça a été mon cas quelques instants plus tôt.

    Une autre nuit, Jérém veut que je le prenne. Bien sûr, ça commençait à me manquer. Et pourtant, je suis mort de trouille. J’ai trop peur que quelque chose se passe mal, que la capote casse, je suis tétanisé.
    « Tu n’as pas envie ? » il me questionne, face à mon hésitation.
    « Bien sûr que j’ai envie mais j’ai trop peur qu’il y ait un accident ».
    « Tu vas faire doucement et il ne va rien arriver ».
    Je finis par me laisser convaincre. Je rentre en lui, mais la peur me fait débander. Mais Jérém ne s’avoue pas vaincu. Il s’occupe de moi, il excite mes points sensibles, jusqu’à ce que je rebande.
    Un brin rassuré, reboosté par ses caresses, je ressaie, je me laisse à nouveau glisser en lui. Et pendant que je coulisse doucement entre ses cuisses musclées, j’ai l’impression que le plaisir que mon bobrun retire pendant que je lui fais l’amour n’a jamais été aussi intense.
    « Qu’est-ce que tu m’excites, beau mec ! » je l’entends me lancer, rugissant d’excitation, tout en empoignant mes pecs et mes tétons avec ses mains avides de contact sensuel.
    « Tu aimes ça, hein ? » je me surprends à prendre plaisir à jouer au mec sûr de lui.
    « Je kiffe grave ».
    « Je vais jouir… ».
    « Fais-toi plaisir, beau mec ! ».
    Lorsque je jouis, Jérém jouit à son tour, presque en même temps que moi, parsemant son torse puissant de traînées brillantes et odorantes.
    Après l’apothéose du plaisir, je me sens comme lessivé. Je me retire vite, pressé de vérifier la tenue de ma capote. Tout va bien de ce côté.
    Jérém vient de s’essuyer, et je me colle contre son torse, je m’enivre des petites intenses odeurs de mâlitude qui se dégagent de son corps après l’amour. Mon bobrun me prend dans ses bras et je me laisse happer par cet abandon des sens, par cette petite absence qu’est le contrecoup des plus beaux orgasmes.
    « C’était très bon » je l’entends me chuchoter à l’oreille.
    « Faire l’amour avec toi, c’est toujours bon, et plus que ça même ».
    « Tu y prends goût à jouer les petits mecs ».
    « C’est pas faux ».
    « Et tu te débrouilles plutôt pas mal ».
    « J’essaie, je découvre ».
    « Tu prends de l’assurance ».
    « Tu trouves ? Je me trouve toujours maladroit ».
    « Ah, non, tu es même plutôt sexy quand tu fais le « mec »… ».
    « J’ai un bon prof depuis sept mois ! ».
    Le bogoss sourit, avant d’ajouter :
    « Au début, j’étais attiré par toi justement parce que tu n’étais pas très viril. Je te voyais comme un mec passif, soumis, qui adorait mon corps et ma queue et qui ne me refuserait jamais rien. Au début, je croyais que c’était ça qui me faisait de l’effet. Mais en fait, c’est pas ça. En tout cas, ce n’est plus ça ».
    « Et c’est quoi alors ? ».
    « Plus tu gagnes de l’assurance, plus tu deviens « mec », plus je te trouve bandant ».
    « Parce que je te fais l’amour ? ».
    « Aussi. Mais ce sont tes attitudes que je trouve très excitantes. Le fait que tu me tiennes tête. Et cette petite barbe que tu te laisser pousser, putain, je kiffe vraiment ! ».
    « Merci ».
    « Avant de coucher avec toi » il ajoute après s’être allumé une cigarette « je pensais que les types qui se font prendre n’étaient que des pd qui aiment faire plaisir aux mecs ».
    « Ah, tu avais une sacrée image de moi » je plaisante.
    « Mais en couchant avec toi, je me suis rendu compte que tu prenais beaucoup de plaisir à ça » il enchaîne « Et ça a commencé à m’intriguer. Mais c’était pas simple à assumer.
    En étant exclusivement actif, c’était facile de continuer à me dire que je n’étais pas vraiment gay, que je ne faisais que baiser un gars qui kiffait ça.
    Et je me disais qu’au moment où je me laisserais prendre, je ne pourrais plus revenir en arrière, et je devrais accepter le fait que j’étais vraiment gay ».
    « C’est bizarre, parce que tu étais le seul gars avec qui je me voyais tenter cette expérience » il continue, après avoir jeté son mégot dans le feu « mais en même temps, je pensais que si je te montrais que j’avais ce genre d’envie, ton regard sur moi changerait. Et je ne pouvais pas accepter ça ».
    « Et pourtant, c’est exactement l’inverse que je ressens. Je ne t’ai jamais trouvé autant couillu que depuis que tu acceptes tes envies, toutes tes envies ».
    « Je ne voyais pas les choses comme ça. Je me disais que si je cédais à ça, je ne serais plus jamais un vrai mec.
    Je sentais que tu en avais envie depuis un certain temps, mais jamais tu m’as mis la pression. Et quand le moment est venu, tu as été très doux. Tu as su rendre ça beau et sensuel. C’était juste parfait ».
    « Et depuis, tu kiffes… » je considère.
    « Je kiffe, c’est sûr. Quand tu es là avec moi, tout ça me paraît tellement naturel. Mais quand tu es loin, tout se complique dans ma tête ».

    Nous avions prévu de faire le réveillon du nouvel an chez Charlène, avec une partie de la petite bande de cavaliers, et de rester dormir une nouvelle fois au centre équestre.
    Mais la météo vient d’en décider autrement. En fin d’après-midi, alors que nous venons de faire l’amour une nouvelle fois et que nous nous apprêtons à bouger, une puissante tempête de neige vient ajouter plusieurs dizaines de centimètres de poudreuse, rendant la petite route impraticable et provoquant de surcroît une coupure d’électricité.
    Nous voilà isolés du monde, un soir de 31 décembre.
    Nous nous arrangeons avec les quelques provisions restantes pour préparer un semblant de repas de réveillon. En fait, il reste des œufs, du râpé, de la salade. Une omelette en guise de repas du nouvel an, c’est original. C’est pas le luxe, mais c’est mieux que rien. Et puis, tout est délicieux du moment que c’est partagé avec le gars que j’aime.
    Après ce mémorable « banquet », nous nous réchauffons devant la cheminée. Jérém est blotti dans mes bras, sa main caresse doucement mon avant-bras. J’ai l’impression que nos cœurs ont rarement été aussi proches. Et alors que je suis sur le point d’amorcer la discussion concernant notre avenir, une discussion qui, malgré tout, m’angoisse toujours, j’entends le bobrun me lancer :
    « C’est qui ce gars avec qui tu as couché à Bordeaux ? ».
    « Un mec qui m’a abordé dans le train ».
    « Et c’était quoi entre vous ? ».
    « C’était une distraction, rien de plus. Tu me manquais à en crever et ce gars me changeait les idées ».
    « Je t’ai laissé tomber, et je n’aurais pas dû ».
    « J’ai mes torts aussi. Mais le passé est passé, et on ne peut pas le changer. Ce qui est important, maintenant, c’est ce qui va se passer quand tu vas rentrer à Paris et moi à Bordeaux ».
    « Maintenant j’ai une voiture, et je pourrai bouger plus facilement ».
    « Mais tu n’as pas le temps de venir à Bordeaux ».
    « C’est vrai. Mais nous pourrions nous retrouver quelque part à mi-chemin, genre à Tours ou à Poitiers. Je serai loin de Paris et je serai plus serein. Nous pourrions prendre un hôtel, si tu peux te libérer quand j’ai un après-midi off. Tiens, je ne suis jamais allé au Futuroscope. Il paraît que c’est génial, nous pourrions y aller tous les deux ».
    « Ce serait merveilleux ».
    « Et ça le sera. Je ne veux plus qu’on se perde, je ne veux plus rester des mois sans te voir ».
    « Moi non plus je ne veux plus rester des mois sans te voir, plus jamais ça ! ».
    « Mais pour le reste, on va faire comment ? » j’enchaîne, tant que nous sommes dans les perspectives d’avenir « Je veux dire… tu vas continuer à te taper des nanas pour garder les apparences ? ».
    « Je pense que je leur ai suffisamment montré de quoi j’étais capable. Et puis, j’ai désormais un allié de taille ».
    « Un allié ? ».
    « J’ai parlé à Ulysse ».
    « Tu lui as parlé… de quoi ? » je fais, interloqué.
    « De moi. Je lui ai dit qui je suis ».
    « Tu lui as parlé de… ».
    « De toi, de nous ».
    Je suis scié. Jérém a fait un coming out auprès de son co-équipier.
    « Le soir avant mon départ pour Toulouse, il y a deux jours, je n’allais vraiment pas bien » il me raconte « il m’a fait parler. Il a fini par me demander si je voyais toujours ma copine de Bordeaux ».
    « Et tu lui as répondu quoi ? ».
    « Que c’était compliqué. Alors il a voulu savoir pourquoi c’était si compliqué. Et là, je lui ai dit que ça l’était parce que ce n’était pas une copine mais un copain… un petit copain ».
    « Et il l’a pris comment ? ».
    « Bien, très bien ».

    [« Tu sais, Jérém, ça ne change rien pour moi. Tu es mon pote et je prends comme tu es ».
    Les mots d’Ulysse lui avaient ôté un grand poids du cœur, et il s’était senti comme revivre.
    « Je m’en voulais de te mentir ».
    « Tu m’en as parlé quand tu t’es senti prêt à le faire ».
    « Ça me soulage que tu le prennes comme ça ».
    « Vraiment, je veux que ce soit clair, ça ne change rien entre nous. Au contraire, ça me touche que tu me fasses confiance. Et tu peux me faire confiance. Bien entendu, ça restera entre nous, je n’en parlerai à personne, même pas à ma copine. Et tu peux compter sur moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
    Mais arrangez-vous pour vous voir en dehors de Paris. Bordeaux c’est loin, mais vous pouvez peut être vous retrouver quelque part à mi-chemin. Vous serez plus tranquilles, vous serez mieux ».
    « Merci beaucoup, je ne sais pas quoi dire… tu es un vrai pote… ».
    « Je ne t’en ai jamais parlé, mais mon petit frère est gay lui aussi. Nous sommes très proches, et je sais à quel point c’est compliqué d’être heureux quand on est différent des autres. Ce que je regrette, c’est de ne pas le voir plus souvent, et de ne pas être là pour le soutenir, pour l’aider.
    Tu sais, si je me suis autant rapproché de toi, c’est parce que d’une certaine façon, tu me fais penser à lui. Tu as à peu près le même âge que Dylan, et tu es un gars génial, tout comme lui. Le fait de pouvoir être là pour toi me donne l’impression de me rattraper, et apaise mon regret de ne pas pouvoir être présent pour lui »].

    « Ulysse est un vrai pote. Ça m’a fait du bien de lui en parler ».
    « C’est une bonne chose qu’il ait bien réagi. Et alors, il se doutait de quelque chose ? ».
    « Il m’a dit qu’il avait eu un doute la première fois qu’il t’avait vu, au Pousse. Surtout quand Léo avait parlé de cette nana avec qui il disait que j’avais couché. Il a eu un doute parce que tu faisais la tête. Après, quand il t’a vu te pointer chez moi par surprise, il a compris ».
    « Je n’aurais peut-être pas du débarquer de cette façon ».
    « Quand tu as débarqué à l’appart, j’étais contrarié parce qu’Ulysse était là. Mais ça m’a fait super plaisir que tu sois venu, même si je t’avais dit de ne pas venir. Ou justement parce que tu es venu malgré mon refus. Dès que je t’ai vu, j’ai eu envie de te serrer dans mes bras, et de te faire l’amour. Ta présence me fait du bien ».
    « C’est la même chose pour moi. Je me sens plus fort quand je suis avec toi ».
    « Je voudrais ne plus te faire souffrir ».
    « Je voudrais que tu me parles davantage quand ça ne va pas ».
    « Je ne suis pas habitué à me sentir aimé et ça me fait peur ».
    « Qu’est-ce qui te fait peur, au juste ? ».
    « Tes sentiments, ton attachement ».
    « Et pourquoi, ça ? ».
    « Au début, tes sentiments me faisaient peur parce que ça rendait nos baises trop… « pd ». Et puis, tu m’as obligé à cesser de me mentir. Mais c’était dur d’admettre la vérité ».
    « Et quelle était cette vérité ? ».
    « La vérité c’est que je m’attachais trop à toi. Et que je n’arrête pas de me dire qu’un jour tu en auras marre de moi et que tu me laisseras tomber. Et je ne peux pas supporter l’idée qu’on me laisse tomber. J’ai trop souffert de l’abandon pendant mon enfance, j’ai trop peur de revivre ça ».
    La peur, encore la peur. Tant de fois j’ai entendu parler Jérém de peur, et je me suis entendu moi-même parler de peur. En fin de compte, c’est la peur avant toute chose qui nous empêche d’être heureux.
    « Tu sais, Jérém, moi aussi j’ai peur de te perdre. Tout le temps, et depuis toujours. J’avais déjà peur de te perdre quand nous n’étions même pas encore ensemble. J’avais peur de te perdre quand on ne faisait que baiser chez toi, et que tu me disais que tu ne voulais rien de plus. A chaque fois que je repartais de chez toi, je me disais que je ne te reverrais probablement plus jamais.
    J’avais peur de te perdre même avant qu’on commence à coucher ensemble. En fait, j’ai eu peur de te perdre dès le premier jour du lycée, dès que je t’ai vu dans la cour avec tes potes, dès que j’ai croisé ton regard ».
    « Et comment tu arrives à gérer cette peur ? ».
    « Je pense qu’aimer quelqu’un, c’est lui donner la clé de son propre cœur, de son propre bonheur. Oui, aimer, c’est s’exposer au risque de souffrir. Mais quand on aime, on est tellement heureux. Je pense qu’on ne connaît le vrai bonheur que lorsqu’on connaît l’amour.
    Alors, est-ce qu’il faut s’empêcher d’aimer pour écarter le risque de souffrir, et ne jamais connaître non plus le vrai bonheur, ou bien faut-il prendre le risque ? ».
    « Je n’en sais rien ».
    « Moi, perso, je prends le risque. Je prends le risque parce que dans tes bras je me sens bien. Dans tes bras, je me sens chez moi. Alors, si toi aussi tu te sens bien dans mes bras, c'est qu’il y a quelque chose de spécial entre nous. Et qu’il vaut le coup de le vivre, malgré les difficultés et les peurs.
    Si tu me laisses une place dans ta vie, même quand tu es à Paris, même quand ça ne va pas fort, si tu me parles, si tu me fais confiance, je te promets que je ne te laisserai pas tomber, Jérém, jamais ».
    « Et toi, tu vas gérer comment avec les gars qui te draguent à Bordeaux ? ».
    « Je ne me fais pas non plus draguer à chaque coin de rue ».
    « Tu es beau mec, Nico, et tu attires des beaux mecs ».
    « Quand ça va bien entre toi et moi, je n’ai aucune envie de coucher avec d’autres gars. Je suis attiré, je ne dis pas le contraire, mais je ne franchirai pas le pas.
    Bien que nous soyons loin, je n’ai pas l’intention de vivre la vie d’un célibataire Je ne vais pas saisir toutes les occasions qui se présentent, et encore moins provoquer les rencontres. Je ne vais pas sortir dans le milieu, ni traîner dans les lieux de drague.
    Après, la vie est imprévisible. Tu peux faire des rencontres, je peux faire des rencontres. Ça peut arriver.
    Mais comme tu l’as dit, rien ni personne ne pourra changer ce qu’il y a entre nous, jamais ».
    Je sens mon Jérém touché. Soudain, son téléphone émet un petit son. Ce qui crée une diversion et casse la magie du moment.
    « C’est Maxou, il nous souhaite la bonne année ».
    « Ah, mince, je n’ai pas fait gaffe. Il est presque minuit » je considère.
    « A l’heure qu’il est on devrait être en train de triquer avec les cavaliers » il ajoute.
    « Tu es déçu de ne pas être avec eux ? ».
    « Non, parce que je suis avec toi ».
    « Je te fais la promesse » il enchaîne « que le prochain réveillon ce sera à Campan, et avec les cavaliers ».
    « J’adore l’effet que Campan a sur toi, Jérém ».
    « Quel effet ? ».
    « Il fait ressortir ta véritable personnalité. Et tu es si adorable ! »
    « Campan n’est qu’à nous ! » il s’exclame, l’air heureux.
    « Oui, c’est notre refuge ».

    Nous refaisons l’amour, et c’est doux, tendre. Ce petit gars viril au regard amoureux est tellement touchant. Lorsqu’il jouit, je jouis avec lui.
    « Bonne année, ourson » je l’entends me glisser, le visage dans le creux de mon épaule.
    « Bonne année, p’tit loup ».
    Et là, tout comme le soir de retour de la soirée chez Ginette, après que je l’ai empêché de me prendre sans capote, je sens que mon bobrun veut me dire quelque chose mais qu’il n’y arrive pas. Je perçois la même respiration agitée, ponctuée par des inspirations qui ressemblent à celles qu’on prend juste avant de parler.
    Mon cœur s’emballe, l’attente est insupportable. Je suis sur le point de lui lancer : « Parle-moi, Jérém, parle-moi », lorsque mon bobrun se lâche enfin.
    « Ourson… ».
    « Oui, p’tit loup ? ».
    Et là, après un court mais interminable instant de silence pendant lequel j’ai l’impression que nos cœurs vont exploser, je l’entends me glisser tout doucement :
    « Je t’aime, ourson ».
    Trois mots sur l’oreiller, trois petits mots, un monde entier.

    0242 Une année peut en cacher une autre.


    Après un petit déj avec Charlène et un nouveau coup de main pour nourrir la troupe d’équidés, nous passons chez Martine pour faire quelques courses, avant de gagner la petite maison.
    Un beau soleil nous accompagne ce matin, et la petite construction est à moitié ensevelie par la neige. Nous commençons par déblayer les fenêtres et la porte d’entrée.
    La maison est froide et humide et elle sent la pièce restée longuement fermée. C’est une ambiance très différente de celle, chaleureuse et réconfortante, avec laquelle elle m’avait accueilli quelques mois plus tôt. Un grand feu brûlait alors dans la cheminée, dans l’âtre maintenant sombre, muet et froid.
    Mais mon Jérém, le maître du feu est là, et je sais que le miracle va bientôt se répéter. Je l’aide à ramener le bois que Charlène nous a donné pour démarrer la flamme. Il nettoie le foyer des cendres qui l’encombrent. Puis, il fait un petit tas de bois fin, et il ajoute du papier. Il sort le briquet de sa poche et il fait démarrer la magie. Je regarde la flamme prendre peu à peu, tandis que mon bobrun approche une cigarette pour l’allumer.
    « Viens là » il me lance, m’invitant à le rejoindre près du feu.

    Les heures, les jours et les nuits qui suivent sont le récit d’un bonheur parfait. Nous sommes un vrai petit couple qui vaque aux corvées du quotidien – repas, ménage, feu – en parfaite harmonie.
    Les gestes du quotidien ont un charme particulier en présence de mon Jérém. Je le regarde en train de cuisiner – il est vraiment doué aux fourneaux, et la cuisine le rend très sexy – et je ne peux résister à l’envie de m’approcher doucement de lui, de glisser mes bras autour de sa taille, de le serrer contre moi, de lui faire plein de bisous dans le cou. Le bobrun se retourne, je croise son regard brun et doux. Un regard plein d’amour, de l’amour à donner, de l’amour à recevoir. Lorsqu’il tombe son armure, ce gars est un véritable puits à câlins.
    Parfois, c’est moi qui essaie de faire à manger. Et c’est Jérém qui se glisse derrière moi, qui me serre contre lui et qui m’enivre de bisous.
    Le temps passé avec Jérém est tellement magique que j’arrive presqu’à oublier l’« accident », l’attente du test, l’angoisse. La prise de mon traitement devient presque un geste mécanique, accompli entre deux moments de bonheur et cesse peu à peu d’être le sombre pivot de mes journées.

    L’un des moments que je préfère, ce sont les instants avant de m’endormir, lorsque je me retrouve blotti bien au chaud sous ses draps et dans ses bras. Pendant ces instants, je me sens tellement bien, tellement en sécurité. Je voudrais ne pas m’endormir, je voudrais passer la nuit à profiter de son étreinte, de la chaleur de son corps, de sa respiration silencieuse et calme.
    Cette petite maison est un nid de bonheur. Je n'ai besoin de rien de plus.
    Un autre moment que je chéris tout particulièrement, c’est le réveil à ses côtés. Ce que j’aime, c’est émerger un peu avant lui et me dire « il est là, avec moi, la vie me fait le cadeau d’une nouvelle journée en compagnie du gars que j’aime ». J’aime me réveiller avant lui pour avoir le temps de nettoyer la cheminée, aller chercher du bois, faire repartir le feu, et préparer le café. Bref, de faire de cette maison ce nid douillet que j’aime tant.
    J’adore voir mon bobrun se laisser doucement réveiller par le bruit de la cafetière italienne et par l’arôme de la boisson chaude qui monte. J’adore lui apporter son café au lit, le voir émerger des draps, le regard encore un peu vaseux, mais touché par mon geste. Et j’adore recevoir des bisous, des caresses, et beaucoup de tendresse.
    J’aime regarder le bogoss boire son café par petites gorgées, le regard dans le vide, se réveiller peu à peu. Et lorsqu’il pose sa tasse vide par terre, et que la mienne atterrit juste à côté, j’adore m’allonger à côté de lui, et poser ma tête sur son épaule, sur ses pecs ou ses abdos.
    Parfois, Jérém me prend dans ses bras, et il pose mille bisous dans mon cou. Nos lèvres se cherchent, nos doigts s’enlacent. Bien entendu, j’aime aussi le réveiller avec une gâterie matinale. Mais c’est tellement bon de prendre un café et de faire des câlins… d’abord.

    La situation me rend inventif. Ne pouvant pas vraiment lui faire plaisir avec ma bouche à cause de la capote, j’innove. Je me glisse derrière lui, je l’enserre dans mes bras, je me blottis contre son torse solide. Être si proche de son cou puissant, de ses tatouages, de ses épaules, de ses cheveux bruns, de ses beaux biceps, des petites odeurs tièdes qui se dégagent de sa peau mate, ça me fait vraiment un effet de dingue.
    Je pose des bisous dans son cou, j’envoie ma langue titiller ses oreilles. Elles m’excitent terriblement et elles sont également, je le sais, un point très érogène chez mon bobrun. J’arrive ainsi à lui arracher un premier frisson.
    Je glisse ma main sous son t-shirt, je conduis mes doigts à l’aveugle mais en sachant parfaitement où les envoyer. Ils suivent les creux de ses abdos, remontent lentement le long de la ligne médiane de son torse, s’énivrent au contact du reliefs saillant de ses pecs, apprécient toutes les nuances du contraste entre la puissance de ses muscles et la douceur de sa peau, de ses poils. Je sens son excitation monter en flèche.
    Et là, et seulement là, je glisse ma main sur sa queue déjà raide, je la saisis délicatement et je commence à la branler doucement.
    J’adore sentir ses ahanements de tout près, ses petits spasmes d’excitation, voir sa tête basculer en arrière sous le frisson du plaisir, et profiter de cette proximité pour mordiller ses oreilles.
    J’adore sentir la vibration de son bonheur sexuel se propager dans mon corps grâce à ce contact si rapproché. J’adore sentir que je tiens mon beau mâle dans mes bras, son plaisir entre mes deux mains, j’adore sentir son orgasme retentir partout en moi.

    Le lendemain de notre arrivée, nous sommes conviés au relais pour une soirée fondue organisée par JP et Carine.
    C’est avec un plaisir intact que je retrouve Arielle, toujours aussi peu douée pour la cuisine – sa tarte salée est un affront aux papilles, Martine – sa bonne humeur est toujours aussi pétaradante et contagieuse, Carine – sa curiosité et sa minauderie jamais démenties, Jean Paul – la bienveillance personnifiée, mais habillée d’un humour fin et poilant, Nadine au rire tonitruant et implacable, Marie Line et Bernard – un couple dont la simple présence dégage une zénitude incroyable, Ginette et son mari – autre couple légendaire, que ce soit pour leur belle complicité après tant d’années de vie commune, ou pour leur infinie gentillesse.
    Je retrouve également Loïc, et cette fois-ci sans Sylvain – Satine m’expliquant en aparté que leur idylle serait bel et bien terminée, Charlène ajoutant que Fabien, l’ex de Loïc, chez qui nous sommes allés prendre un verre au détour d’une balade, aurait depuis quelques temps un nouveau compagnon avec qui il filerait le parfait bonheur.
    Mais aussi Daniel et sa Lola, Daniel et sa grande gueule, Daniel et son humour détonnant, Daniel et ses grimaces à la « De Funes », Daniel et ses blagues de cul. Mais surtout, Daniel, sa guitare et sa voix.
    Une guitare et une voix qui nous font voyager et qui nous portent loin dans la nuit sur des airs populaires, dans une ambiance bon enfant qu’on a envie de faire durer encore, encore et encore. Même au-delà de cette vingtième fois où ce fou chantant nous annonce sans y croire, et sans le souhaiter vraiment, que « mesdames et messieurs, ceci sera mon dernier rappel ».
    La nuit s’étire dans la bonne humeur, dans cette ambiance déjantée qui réchauffe le cœur, dans le partage de l’un de ces moments de convivialité que je n’ai trouvé ailleurs que dans ce village, dans cette salle, avec ces cavaliers. Et des moments comme ça, ça fait tellement de bien.
    D’autant plus que, dans cette ambiance magique, mon Jérém a l’air tellement heureux. Définitivement, c’est ici à Campan que je retrouve le Jérém que j’aime.
    Daniel est en train de tout donner sur « L’amour c’est comme une cigarette », lorsque je vois mon bobrun se lever et se diriger vers la cheminée pour, justement, fumer une cigarette.
    Une autre chanson démarre, et Jérém est seul à côté du feu, l’air pensif. Je ne peux m’empêcher d’aller le rejoindre et de lui demander :
    « Ça va ? ».
    « Je suis heureux » il me lance, sans quitter le feu des yeux.
    « Moi aussi je suis heureux ».
    « C’est ça que j’aime te proposer, pas ce que je peux te proposer à Paris » fait mon Jérém, sa main cherchant la mienne.
    « Je sais, je sais ».
    « OOOOOh les amoureux » j’entends Satine nous charrier.
    Puis, une seconde plus tard, un chœur composé de toutes les nanas et de quelques gars également, et certainement de la somme de tous les verres descendus depuis le début de la soirée, répétant à tue-tête :
    « Le bisou, le bisou, le bisou, le bisou, le bisou ».
    Jérém a l’air surpris, mais très vite je le vois lâcher un magnifique sourire canaille, craquant à souhait.
    « Ok, nous allons nous embrasser » je l’entends annoncer « mais à condition que tous les couples se roulent une pelle en même temps que nous ».
    « Chiche ! » fait JP.
    « Oui, chiche ! » fait Daniel.
    « Et ceux qui sont célibataires ? » s’insurge Satine.
    « Tu cherches un célibataire et tu lui roules une pelle » fait Jérém, joueur.
    « On va se contenter d’une bise ».
    « Allez, au trois, tout le monde s’embrasse » fait mon bobrun, avant de poser ses lèvres sur les miennes .

    Pendant la semaine entre Noël et le jour de l’an nous nous penchons sur nos révisions pour les partiels. Je découvre un Jérém en mode « étudiant », à la fois sexy et touchant. Un Jérém appliqué, motivé, qui me demande parfois de l’aider à comprendre certains passages, avec une attitude de gosse qui interpelle son prof, comme si ça le gênait de me déranger ou de montrer ses faiblesses.
    Je n’avais jamais réalisé que sa dyslexie compliquait à ce point son apprentissage. Il faut dire que je ne l’avais jamais vraiment vu bosser auparavant. Nos « révisions » rue de la Colombette étant plus « récréatives » que studieuses.
    Je suis ému de le voir autant d’énergie pour lire et comprendre un texte, butant parfois longtemps sur un mot, le plus souvent des mots « abstraits ».
    Mais sa motivation, sa persévérance et son courage me touchent, et suis heureux de pouvoir l’aider. J’essaie de l’encourager pour qu’il se sente à l’aise à m’interpeller autant que nécessaire, et ça finit par devenir un jeu, un plaisir partagé.

    Nous retrouvons les cavaliers deux jours avant le réveillon de fin d’année pour une journée ski. Au menu, pistes bleues et noires pour les plus expérimentés, rouges et bleues pour les débutants comme moi. Sur le papier, une belle journée en vue.
    Mais tout ne va pas se passer pour le mieux. Déjà, la première journée de ski de ma vie commence mal. Je réalise trop tard, c'est-à-dire une fois sur la piste, que mes chaussures de ski sont trop petites. Du coup, je ne suis pas à l’aise dedans, ce qui me déconcentre.
    Heureusement, comme ça avait déjà été le cas pour le cheval, Jérém ne me lâche pas d’une semelle – là encore, mention spéciale pour le panache avec lequel il arrive à porter ce bonnet improbable, à pompon et multicolore, qu’il a pu se procurer au magasin de location de skis, le sien étant resté à la petite maison. Alors que moi, avec un bonnet semblable, acheté dans le même rayon, j’ai vraiment une tête de con.
    Le bobrun m’apprend les rudiments de la glisse – évidemment, en plus d’être rugbyman pro, cavalier expérimenté, très bon nageur, il sait aussi bien skier – et il fait preuve d’une patience remarquable. Et comme ça avait été également le cas pour le cheval, Charlène et JP apportent chacun leur contribution à mon apprentissage « sur le tas ».
    Malgré cela, j’enchaîne les maladresses, les chutes, les déchaussements de skis. Une fois, alors que je viens de déchausser à nouveau au beau milieu d’un virage, je n’arrive pas à me relever tout de suite. Et là, je vois mon ski commencer à glisser dans le sens de la pente. Je le regarde, impuissant, en train de se diriger vers la falaise boisée hors-piste.
    Et là, je vois Jérém arriver comme une fusée et rattraper le ski de justesse, juste avant qu’il se perde dans le grand blanc.
    « Mais qu’est-ce que tu fiches ? » il me gronde gentiment, tout en se marrant « tu pouvais pas appeler ? T’as failli perdre ton ski ».
    « Je pensais que j’arriverais à le rattraper ».
    Jérém m’aide à me relever et à rechausser mon ski. Nous reprenons la descente. Le bobrun repart à l’aise. Quant à moi, on dirait un canard dans le désert. Je suis peureux et donc maladroit et empatté.
    Régulièrement, des skieurs chevronnés passent tout près de moi, lancés comme des fusées. Le bruit de leur vitesse, presque un vrombissement, m’impressionne. Leur arrivée et leur passage me surprennent, me font peur. J’ai l’impression que leur vitesse m’aspire, comme lorsqu’on double un semi-remorque sur l’autoroute. Je perds toute concentration, je me raidis, mon équilibre précaire est mis à rude épreuve.
    Mais à force de persister et de prendre sur moi, peu à peu j’arrive presque à trouver un début d’assurance. Je reprends la descente et je commence à avoir l’impression de m’en sortir un peu mieux. Déjà, je ne tombe plus. Et ce, depuis plusieurs… secondes !
    Mais ça ne va pas durer.
    Au milieu de la descente, je finis par tomber à nouveau. Je me sens de plus en plus épuisé, et j’ai vraiment du mal à me relever. Jérém est déjà en bas de la piste et il ne peut plus venir m’aider. Je serre les dents, et c’est au prix d’un grand effort que j’arrive à me remettre debout. Une fois d’aplomb, je tiens péniblement sur mes jambes et sur mes genoux déjà bien fatigués.
    Je regarde en bas, Jérém a disparu. Je pense qu’il a dû repartir au télésiège pour remonter et venir me rejoindre. Je prends une grande inspiration et je m’apprête à reprendre la descente. Et là, un skieur en combi rouge feu passe si près de moi qu’il m’effleure. Le contact est tout léger. Mais rien qu’à cause de la surprise, je tombe à nouveau.
    « Mais quel connard ! » j’entends Jérém pester quelques instants plus tard, tout en m’aidant à me relever.
    « Je ne pense pas qu’il ait fait exprès ».
    « Il n’a pas fait attention non plus ce con ! ».
    Cette fois-ci, Jérém m’accompagne, il descend à mon rythme, c'est-à-dire au ralenti. Ce n’est que vers la fin de la piste, lorsque la pente se fait plus douce, que j’arrive enfin à retrouver confiance et à glisser avec un peu plus d’aisance.
    « Ça te dit de refaire cette piste ? » me questionne le bobrun.
    « Oui, je veux bien » je lui réponds, boosté par ma réussite sur les dernières longueurs de la descente.
    Le télésiège est à l’arrêt, et il y a quelques skieurs en train d’attendre. Parmi eux, on ne voit que la combi rouge feu.
    « Tiens, le voilà, lui » j’entends Jérém lâcher « je vais aller lui expliquer un truc ».
    « Non, Jérém, laisse tomber, je ne pense vraiment pas qu’il l’ait fait exprès » je tente de l’en dissuader, en craignant l’approche de Jérém, la réaction du mec, et une bagarre en vue.
    Mais évidemment, Jérém n’en fait qu’à sa tête.
    « Eh mec ! » il lui lance sur un ton agressif.
    Le mec se retourne, il nous toise et il lâche :
    « C’est à moi que tu causes ? ».
    « A toi, oui » fait Jérém, sur un ton bagarreur.
    « Tu me veux quoi, toi ? ».
    « Tu devrais faire plus attention aux autres skieurs ».
    « Mais de quoi je me mêle ? ».
    « Tu as fait tomber mon pote ».
    « S’il ne sait pas skier, il a qu’à faire du fond ».
    « Si tu veux aller vite, t’as qu’à faire des pistes noires ».
    « C’est ton œil qui va être noir si tu n’arrêtes pas de me casser les couilles ».
    « Tu veux voir ? » fait mon bobrun, remonté à bloc.
    « Oui, je veux bien voir » fait le gars, de plus en plus insolent et provocateur.
    « Arrête Jérém, ça ne fait rien ».
    « Tu dois vraiment bien l’aimer ton pote si tu es prêt à te faire casser la tronche pour lui ».
    Soudain, j’ai peur. J’ai peur parce que je sens la bagarre venir. Soudain, je repense à une autre occasion où j’ai vu Jérém monter en pression. C’était dans les chiottes de la boîte de nuit à Toulouse, la nuit où il m’avait débarrassé d’un type saoul qui voulait me cogner. Ça m’avait profondément touché qu’il vienne à mon secours. Mais j’ai tellement peur de la bagarre, et des dangers qu’elle comporte. La violence et l’affrontement me tétanisent. Je ne me suis jamais battu de ma vie, et je m’en passe bien.
    Aujourd’hui comme lors de cette nuit déjà lointaine, je sens cette escalade entre jeunes coqs monter en puissance et atteindre un point de non-retour. Je me sens bloqué, je suis incapable d’intervenir. Et j’ai terriblement peur qu’il puisse arriver malheur à mon bobrun.
    « Tu fermes un peu ta gueule, connard ou c’est moi qui vais te la fermer » j’entends Jérém atteindre le point de non-retour, le regard noir comme le ciel qui annonce un violent orage d’été.
    Et là, je vois le gars s’avancer vers mon bobrun, l’air vraiment belliqueux. Sa carrure est massive, son attitude impressionnante.
    « Oh, les gars, vous arrêtez ça tout de suite ! ».
    C’est une voix familière et ô combien rassurante qui vient à notre secours. Je me retourne et je vois JP et Martine ralentir sur leurs skis et s’arrêter tout près de nous. La voix de cette dernière, ferme, autoritaire, suffit à bloquer l’énergumène dans son élan.
    « T’es sa mère, toi ? ».
    « Non, je ne suis personne, mais si vous vous battez j’appelle le type des remontées et votre journée ski à tous les deux est finie sur le champ. C’est ça que vous voulez, les gars, pour cette journée ensoleillée, parfaite pour skier, vous faire jeter à 15 heures ? ».
    « C’est pas moi qui ai commencé » fait le type.
    Jérém ne dit rien, mais il conserve son regard bien noir et menaçant, et il est sexy à mort.
    « Mais t’as quel âge ? » se moque Martine.
    « Allez, on ne va pas se fâcher pour ça. Désolé pour l’incident. Tu as raison, je ferais mieux d’aller sur des pistes de mon niveau » fait le gars, en changeant d’attitude du tout au tout, visiblement intimidé par la présence et le caractère de Martine.
    Mais avant de partir, il glisse à Jérém :
    « T’as pas intérêt de croiser ma route une deuxième fois ».
    « Toi non plus, je t’assure ».

    « Regarde ce gars, le pauvre. Tu lui as foutu la frousse, Martine » fait JP, moqueur.
    « Grand bien lui fasse ».
    « Tu sais que tu m’as fait peur à moi aussi ? » il continue, taquin.
    « N’importe quoi ».
    « Je t’assure, j’ai les poils des bras qui se sont dressés ».
    « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? » elle nous questionne.
    « Le gars descendait vite, et il m’a effleuré. Mais comme je ne suis pas très assuré, ça m’a fait tomber » j’explique.
    « Il n’a pas du tout fait attention, on aurait dit que la piste n’était que pour lui » fait Jérém, sur un ton très irrité.
    « Et ça c’est une raison pour en venir aux mains ? ».
    « Je n’avais pas besoin de ton aide ».
    « Non, c’est sûr, tu n’avais pas besoin de mon aide pour te battre. Mais tu avais besoin de mon aide pour ne pas te battre. Et ne pas se battre est toujours mieux ».
    « Il doit vraiment t’aimer pour aller s’attaquer à un type plus solide que lui » me glisse Martine pendant que nous attendons le télésiège.

    Il faut plusieurs remontées et plusieurs descentes à Jérém pour se calmer.
    « Ca me touche beaucoup ce que tu viens de faire » je trouve le cran de placer, pendant une nouvelle remontée en télésiège « mais je ne veux pas que tu te mettes en danger pour moi. J’ai trop peur qu’il t’arrive quelque chose. Je tiens trop à toi »
    « Je n’aurais pas dû chercher ce type. Mais je ne supporte pas qu’on te fasse du mal » finit par admettre Jérém, avant d’ajouter « Si je m’écoutais, j’irais à Bordeaux chercher ce type qui n’a pas voulu se faire dépister et je lui casserais la tête ».
    « Mais ça ne servirait à rien ».
    « Je sais ».
    Jérém ayant retrouvé le sourire et sa complicité avec Martine, la journée se termine ainsi dans la bonne humeur. Le soir, nous nous retrouvons pour une soirée raclette au relais.
    Une nouvelle fois, l’ambiance bon enfant réchauffe la grande salle au même titre que le feu qui brûle dans la grande cheminée. Une nouvelle fois, la guitare de Denis a le dernier mot pour clore un délicieux moment entre potes.
    Charlène insiste pour que nous restions à nouveau dormir chez elle, « vous n’allez pas rentrer à cette heure dans une maison glaciale, de toute façon, je n’ai pas enlevé les draps dans la chambre d’amis ». Ce soir nous sommes bien fatigués, car le ski est un sport très physique. Ce soir, nous ne faisons pas l’amour. Nous nous contentons de tendresse, de câlins, et du bonheur apaisant de sentir le contact du corps chaud de l’autre contre le sien. Et dans notre étreinte, c’est notre amour réciproque que nous ressentons, sans besoin d’ajouter le moindre mot.

    Pendant ces derniers jours de l’année, le sexe ponctue nos journées, notamment nos pauses entre révisions, et nos nuits. Peu à peu, nous nous habituons à cet « intrus » en latex qui s’invite de force entre nous à chaque fois que nous avons envie de faire l’amour.
    Le fait de se protéger devient un automatisme, et je finis par trouver les gestes de chausser la capote avant l’amour et de la retirer après, bien pleine, à la fois terriblement frustrants mais aussi terriblement érotiques.
    La capote ne fait pas qu’imposer sa présence, elle impose également ses temps. Jérém est bien plus long à jouir avec le préservatif. Mais ce n’est pas plus mal, c’est même très plaisant. Il n’est plus dans la « performance », ni dans le « timing », ni dans l’étalage de sa puissance virile. Désormais, il prend son temps, il prend son pied, avec moi, et c’est délicieux.

    Un soir nous sommes invités avec quelques autres cavaliers à dîner chez Ginette et son mari. La soirée se termine vers 2 heures du mat. Jérém a un peu bu et il me passe les clefs de sa voiture. A vrai dire, je ne me sens pas très à l’aise à l’idée de conduire sa voiture dans le chemin étroit et verglacé qui conduit à la petite maison. Mais mon bobrun a l’air assez éméché, alors je prends sur moi et j’accepte de prendre le volant.
    Oui, mon bobrun a l’air un tantinet saoul, ce qui, le connaissant un peu, laisse présager une fin de soirée très fougueuse.
    Je ne m’y suis pas trompé. A la petite maison, dès la porte refermée derrière nous, le bobrun se jette sur moi, ses lèvres et sa langue comme affamées de mes lèvres, de ma peau, de mes oreilles, ses mains avides de caresser mes cheveux, de se glisser sous mon t-shirt, et dans ma braguette.
    Très vite, nous nous retrouvons nus, sous la couette, nos corps cherchant fébrilement dans celui de l’autre à faire monter l’excitation, à provoquer le frisson qui appelle le plaisir.
    Je me retrouve à faire glisser ma langue dans la ligne médiane de son torse, cette délicate vallée courant au beau milieu du double relief de ses pecs, descendant jusqu’à ses abdos, cette « plaine » creusée par ailleurs par d’autres délicieux sillons transversaux, un bas-relief magnifique, expression d’une musculature parfaite.
    Nos mains et nos doigts caressent et excitent nos tétons respectifs. Je sens son excitation, elle nourrit la mienne, la mienne nourrit la sienne. Nous sommes embarqués dans une spirale qui nous mène tout droit vers une dimension de désir inouï.
    Après l’avoir longuement branlé, tout en agaçant ses tétons avec ma langue, je me retrouve à cheval sur son bassin, sa queue calée entre mes fesses, mes reins ondulant lentement pour provoquer de légers frottements de son gland dans ma raie et décupler encore son excitation. Je sais que je vais devoir mettre une capote. Mais j’ai envie de faire durer cet instant d’excitation.
    Le bobrun me fait basculer avec ses bras puissants, et je me retrouve allongé sur le dos, dominé par son corps musclé. Son haleine alcoolisée et sa fougue rajoutent de l’excitation à cet instant de pur bonheur sensuel.
    Jérém se faufile entre mes cuisses, et je sens son gland glisser dans ma raie et amorcer des petits frottements très excitants. Une excitation qui se teinte d’inquiétude lorsque je réalise qu’il vise précisément mon trou, et qu’il vise à le pénétrer « à cru ».
    Ça m’excite terriblement, car j’en ai sacrement envie aussi. Mais la peur est plus forte que l’envie. Dans ma tête, les mots du médecin lors de la deuxième consultation, résonnent toujours avec la même cinglante intensité : « Surtout, surtout, si vous avez des rapports, que vous soyez actif ou passif, protégez-vous et protégez votre partenaire. N’oubliez pas le préservatif sous aucun prétexte »
    « Non, Jérém, pas comme ça, il faut une capote ».
    « Allez… j’en peux plus des capotes… j’ai envie… de te gicler dans le cul » fait-il avec une voix ralentie par un mélange d’alcool et d’excitation.
    Rien que ses derniers mots ont le pouvoir de provoquer en moi une montée d’excitation qui me ferait presque perdre de vue le fait que je dois continuer à nous protéger. Mais j’arrive quand-même à garder raison.
    « Non, on ne peut pas, on ne peut pas ».
    « Allez, laisse-toi aller, ça va aller » il insiste.
    « On ne peut pas faire ça comme ça ».
    « Allez ! S’il te plaît… juste une fois » il persiste, tout en continuant à forcer son gland sur ma rondelle.
    Je sens que la pression qu’il exerce va vite vaincre la résistance de mes muscles.
    « Non, Jérém ! » je m’entends lâcher brusquement, tout en saisissant ses biceps si développés que mes mains n’arrivent pas à en faire le tour, et en le faisant basculer sur le côté.
    « Tu fais chier ! Bordel ! » il me balance, en quittant le lit comme un ressort qui vient d’être relâché. Il passe un t-shirt et un boxer. Il attrape son paquet de cigarettes et il part en fumer une à côté du feu. Ses gestes sont brusques, ils traduisent son agacement.
    « Moi aussi j’ai envie de toi sans capote » je lui explique en m’installant à côté de lui « si tu savais comment j’ai envie de te sentir jouir en moi ! ».
    « Désolé » je l’entends chuchoter, soudainement ravisé « c’est toi qui as raison ».
    « Je ne veux pas t’exposer au moindre risque. J’ignore comment tout ça va se finir, si je vais être négatif ou bien si… ».
    « Ne dis pas de bêtises, tu seras négatif ! » il me coupe, tout en me serrant fort contre lui.
    « Mais je sais que si jamais je te contaminais » je continue, ému « je ne m’en remettrais pas ».
    « C’est de ma faute tout ça, si tu savais comment je m’en veux ».
    « Je te le répète, ce n’est pas de ta faute. C’est la faute à pas de chance. Ne laissons pas cet accident gâcher ces moments. L’important c’est que nous soyons ensemble, et que nous soyons heureux ensemble. C’est ce qui compte le plus pour moi ».
    « Je ne te mérite pas ».
    « Maintenant c’est toi qui dis des bêtises ».
    Mes mots sont suivis pas un long moment de silence. Pendant de longs instants, j’ai l’impression que Jérém veut me dire quelque chose sans y parvenir, comme si les mots restaient bloqués au fond de sa gorge. C’est une impression qui me vient d’après sa respiration agitée, ponctuée par des inspirations qui ressemblent à celles qu’on prend juste avant de parler.
    Je voudrais lui demander de me parler, je voudrais savoir qu’est-ce qui est si difficile à dire. Mais je n’ose pas, je ne veux pas le forcer, je ne veux pas gâcher la magie de cet instant. Mais ma curiosité travaille à bloc, et pendant ce temps mon cœur tape à mille.
    J’attends un mot, mais ça ne vient pas. Ce qui vient en revanche, c’est une pluie de câlins et de la tendresse.
    De retour au lit, nous recommençons ce que nous avons interrompu un peu plus tôt. Jérém passe une capote, et nous faisons l’amour. Et, en dépit de cette protection, c’est divinement bon. Nous nous aimons, nous nous respectons, nous nous protégeons.
    Tous mes sens sont envoûtés.
    La vue, par la beauté de son corps et sa présence, ses attitudes de mec viril et amoureux.
    L’odorat, par l’empreinte olfactive de sa présence, la fragrance tiède de la peau et de sa virilité.
    L’ouïe, captivée par le crépitement du feu dans la cheminée, par la sensualité de sa respiration, le frottement de nos corps, et par les innombrables claquements de nos bisous.
    Le goût, celui de sa peau, et celui de sa bouche que je ne cesse d’embrasser.
    Et le toucher, mon Dieu comment le toucher est un feu d’artifice pendant l’amour avec Jérém ! Le contact de nos corps, de nos torses, la présence de sa queue en moi, les caresses de ses mains, de ses doigts habiles, de sa langue adroite, la chaleur virile et sensuelle de son corps de mâle.
    Oui, tous mes sens sont concernés par les bonheurs de l’amour. Un plaisir qui ne tarde pas à s’embraser, provoquant mon orgasme. Et ce, sans le moindre contact sur ma queue, juste en regardant, en sentant mon beau mâle brun coulisser lentement et sensuellement en moi.
    Je jouis en premier. Et là, je vois Jérém relever son torse, et me dominer avec toute l’envergure de son torse musclé. Ses coups de reins prennent de l’ampleur. Sentant son orgasme approcher, j’envoie mes doigts caresser et agacer ses tétons pour amplifier encore son plaisir.
    Une poignée de va-et-vient plus tard, il jouit à son tour, lentement, longuement, assommé par le plaisir. Et, à en juger de l’expression se son visage, je dirais qu’il vient de vivre l’un des orgasmes les plus intenses de sa vie. Tout comme ça a été mon cas quelques instants plus tôt.

    Une autre nuit, Jérém veut que je le prenne. Bien sûr, ça commençait à me manquer. Et pourtant, je suis mort de trouille. J’ai trop peur que quelque chose se passe mal, que la capote casse, je suis tétanisé.
    « Tu n’as pas envie ? » il me questionne, face à mon hésitation.
    « Bien sûr que j’ai envie mais j’ai trop peur qu’il y ait un accident ».
    « Tu vas faire doucement et il ne va rien arriver ».
    Je finis par me laisser convaincre. Je rentre en lui, mais la peur me fait débander. Mais Jérém ne s’avoue pas vaincu. Il s’occupe de moi, il excite mes points sensibles, jusqu’à ce que je rebande.
    Un brin rassuré, reboosté par ses caresses, je ressaie, je me laisse à nouveau glisser en lui. Et pendant que je coulisse doucement entre ses cuisses musclées, j’ai l’impression que le plaisir que mon bobrun retire pendant que je lui fais l’amour n’a jamais été aussi intense.
    « Qu’est-ce que tu m’excites, beau mec ! » je l’entends me lancer, rugissant d’excitation, tout en empoignant mes pecs et mes tétons avec ses mains avides de contact sensuel.
    « Tu aimes ça, hein ? » je me surprends à prendre plaisir à jouer au mec sûr de lui.
    « Je kiffe grave ».
    « Je vais jouir… ».
    « Fais-toi plaisir, beau mec ! ».
    Lorsque je jouis, Jérém jouit à son tour, presque en même temps que moi, parsemant son torse puissant de traînées brillantes et odorantes.
    Après l’apothéose du plaisir, je me sens comme lessivé. Je me retire vite, pressé de vérifier la tenue de ma capote. Tout va bien de ce côté.
    Jérém vient de s’essuyer, et je me colle contre son torse, je m’enivre des petites intenses odeurs de mâlitude qui se dégagent de son corps après l’amour. Mon bobrun me prend dans ses bras et je me laisse happer par cet abandon des sens, par cette petite absence qu’est le contrecoup des plus beaux orgasmes.
    « C’était très bon » je l’entends me chuchoter à l’oreille.
    « Faire l’amour avec toi, c’est toujours bon, et plus que ça même ».
    « Tu y prends goût à jouer les petits mecs ».
    « C’est pas faux ».
    « Et tu te débrouilles plutôt pas mal ».
    « J’essaie, je découvre ».
    « Tu prends de l’assurance ».
    « Tu trouves ? Je me trouve toujours maladroit ».
    « Ah, non, tu es même plutôt sexy quand tu fais le « mec »… ».
    « J’ai un bon prof depuis sept mois ! ».
    Le bogoss sourit, avant d’ajouter :
    « Au début, j’étais attiré par toi justement parce que tu n’étais pas très viril. Je te voyais comme un mec passif, soumis, qui adorait mon corps et ma queue et qui ne me refuserait jamais rien. Au début, je croyais que c’était ça qui me faisait de l’effet. Mais en fait, c’est pas ça. En tout cas, ce n’est plus ça ».
    « Et c’est quoi alors ? ».
    « Plus tu gagnes de l’assurance, plus tu deviens « mec », plus je te trouve bandant ».
    « Parce que je te fais l’amour ? ».
    « Aussi. Mais ce sont tes attitudes que je trouve très excitantes. Le fait que tu me tiennes tête. Et cette petite barbe que tu te laisser pousser, putain, je kiffe vraiment ! ».
    « Merci ».
    « Avant de coucher avec toi » il ajoute après s’être allumé une cigarette « je pensais que les types qui se font prendre n’étaient que des pd qui aiment faire plaisir aux mecs ».
    « Ah, tu avais une sacrée image de moi » je plaisante.
    « Mais en couchant avec toi, je me suis rendu compte que tu prenais beaucoup de plaisir à ça » il enchaîne « Et ça a commencé à m’intriguer. Mais c’était pas simple à assumer.
    En étant exclusivement actif, c’était facile de continuer à me dire que je n’étais pas vraiment gay, que je ne faisais que baiser un gars qui kiffait ça.
    Et je me disais qu’au moment où je me laisserais prendre, je ne pourrais plus revenir en arrière, et je devrais accepter le fait que j’étais vraiment gay ».
    « C’est bizarre, parce que tu étais le seul gars avec qui je me voyais tenter cette expérience » il continue, après avoir jeté son mégot dans le feu « mais en même temps, je pensais que si je te montrais que j’avais ce genre d’envie, ton regard sur moi changerait. Et je ne pouvais pas accepter ça ».
    « Et pourtant, c’est exactement l’inverse que je ressens. Je ne t’ai jamais trouvé autant couillu que depuis que tu acceptes tes envies, toutes tes envies ».
    « Je ne voyais pas les choses comme ça. Je me disais que si je cédais à ça, je ne serais plus jamais un vrai mec.
    Je sentais que tu en avais envie depuis un certain temps, mais jamais tu m’as mis la pression. Et quand le moment est venu, tu as été très doux. Tu as su rendre ça beau et sensuel. C’était juste parfait ».
    « Et depuis, tu kiffes… » je considère.
    « Je kiffe, c’est sûr. Quand tu es là avec moi, tout ça me paraît tellement naturel. Mais quand tu es loin, tout se complique dans ma tête ».

    Nous avions prévu de faire le réveillon du nouvel an chez Charlène, avec une partie de la petite bande de cavaliers, et de rester dormir une nouvelle fois au centre équestre.
    Mais la météo vient d’en décider autrement. En fin d’après-midi, alors que nous venons de faire l’amour une nouvelle fois et que nous nous apprêtons à bouger, une puissante tempête de neige vient ajouter plusieurs dizaines de centimètres de poudreuse, rendant la petite route impraticable et provoquant de surcroît une coupure d’électricité.
    Nous voilà isolés du monde, un soir de 31 décembre.
    Nous nous arrangeons avec les quelques provisions restantes pour préparer un semblant de repas de réveillon. En fait, il reste des œufs, du râpé, de la salade. Une omelette en guise de repas du nouvel an, c’est original. C’est pas le luxe, mais c’est mieux que rien. Et puis, tout est délicieux du moment que c’est partagé avec le gars que j’aime.
    Après ce mémorable « banquet », nous nous réchauffons devant la cheminée. Jérém est blotti dans mes bras, sa main caresse doucement mon avant-bras. J’ai l’impression que nos cœurs ont rarement été aussi proches. Et alors que je suis sur le point d’amorcer la discussion concernant notre avenir, une discussion qui, malgré tout, m’angoisse toujours, j’entends le bobrun me lancer :
    « C’est qui ce gars avec qui tu as couché à Bordeaux ? ».
    « Un mec qui m’a abordé dans le train ».
    « Et c’était quoi entre vous ? ».
    « C’était une distraction, rien de plus. Tu me manquais à en crever et ce gars me changeait les idées ».
    « Je t’ai laissé tomber, et je n’aurais pas dû ».
    « J’ai mes torts aussi. Mais le passé est passé, et on ne peut pas le changer. Ce qui est important, maintenant, c’est ce qui va se passer quand tu vas rentrer à Paris et moi à Bordeaux ».
    « Maintenant j’ai une voiture, et je pourrai bouger plus facilement ».
    « Mais tu n’as pas le temps de venir à Bordeaux ».
    « C’est vrai. Mais nous pourrions nous retrouver quelque part à mi-chemin, genre à Tours ou à Poitiers. Je serai loin de Paris et je serai plus serein. Nous pourrions prendre un hôtel, si tu peux te libérer quand j’ai un après-midi off. Tiens, je ne suis jamais allé au Futuroscope. Il paraît que c’est génial, nous pourrions y aller tous les deux ».
    « Ce serait merveilleux ».
    « Et ça le sera. Je ne veux plus qu’on se perde, je ne veux plus rester des mois sans te voir ».
    « Moi non plus je ne veux plus rester des mois sans te voir, plus jamais ça ! ».
    « Mais pour le reste, on va faire comment ? » j’enchaîne, tant que nous sommes dans les perspectives d’avenir « Je veux dire… tu vas continuer à te taper des nanas pour garder les apparences ? ».
    « Je pense que je leur ai suffisamment montré de quoi j’étais capable. Et puis, j’ai désormais un allié de taille ».
    « Un allié ? ».
    « J’ai parlé à Ulysse ».
    « Tu lui as parlé… de quoi ? » je fais, interloqué.
    « De moi. Je lui ai dit qui je suis ».
    « Tu lui as parlé de… ».
    « De toi, de nous ».
    Je suis scié. Jérém a fait un coming out auprès de son co-équipier.
    « Le soir avant mon départ pour Toulouse, il y a deux jours, je n’allais vraiment pas bien » il me raconte « il m’a fait parler. Il a fini par me demander si je voyais toujours ma copine de Bordeaux ».
    « Et tu lui as répondu quoi ? ».
    « Que c’était compliqué. Alors il a voulu savoir pourquoi c’était si compliqué. Et là, je lui ai dit que ça l’était parce que ce n’était pas une copine mais un copain… un petit copain ».
    « Et il l’a pris comment ? ».
    « Bien, très bien ».

    [« Tu sais, Jérém, ça ne change rien pour moi. Tu es mon pote et je prends comme tu es ».
    Les mots d’Ulysse lui avaient ôté un grand poids du cœur, et il s’était senti comme revivre.
    « Je m’en voulais de te mentir ».
    « Tu m’en as parlé quand tu t’es senti prêt à le faire ».
    « Ça me soulage que tu le prennes comme ça ».
    « Vraiment, je veux que ce soit clair, ça ne change rien entre nous. Au contraire, ça me touche que tu me fasses confiance. Et tu peux me faire confiance. Bien entendu, ça restera entre nous, je n’en parlerai à personne, même pas à ma copine. Et tu peux compter sur moi si tu as besoin de quoi que ce soit.
    Mais arrangez-vous pour vous voir en dehors de Paris. Bordeaux c’est loin, mais vous pouvez peut être vous retrouver quelque part à mi-chemin. Vous serez plus tranquilles, vous serez mieux ».
    « Merci beaucoup, je ne sais pas quoi dire… tu es un vrai pote… ».
    « Je ne t’en ai jamais parlé, mais mon petit frère est gay lui aussi. Nous sommes très proches, et je sais à quel point c’est compliqué d’être heureux quand on est différent des autres. Ce que je regrette, c’est de ne pas le voir plus souvent, et de ne pas être là pour le soutenir, pour l’aider.
    Tu sais, si je me suis autant rapproché de toi, c’est parce que d’une certaine façon, tu me fais penser à lui. Tu as à peu près le même âge que Dylan, et tu es un gars génial, tout comme lui. Le fait de pouvoir être là pour toi me donne l’impression de me rattraper, et apaise mon regret de ne pas pouvoir être présent pour lui »].

    « Ulysse est un vrai pote. Ça m’a fait du bien de lui en parler ».
    « C’est une bonne chose qu’il ait bien réagi. Et alors, il se doutait de quelque chose ? ».
    « Il m’a dit qu’il avait eu un doute la première fois qu’il t’avait vu, au Pousse. Surtout quand Léo avait parlé de cette nana avec qui il disait que j’avais couché. Il a eu un doute parce que tu faisais la tête. Après, quand il t’a vu te pointer chez moi par surprise, il a compris ».
    « Je n’aurais peut-être pas du débarquer de cette façon ».
    « Quand tu as débarqué à l’appart, j’étais contrarié parce qu’Ulysse était là. Mais ça m’a fait super plaisir que tu sois venu, même si je t’avais dit de ne pas venir. Ou justement parce que tu es venu malgré mon refus. Dès que je t’ai vu, j’ai eu envie de te serrer dans mes bras, et de te faire l’amour. Ta présence me fait du bien ».
    « C’est la même chose pour moi. Je me sens plus fort quand je suis avec toi ».
    « Je voudrais ne plus te faire souffrir ».
    « Je voudrais que tu me parles davantage quand ça ne va pas ».
    « Je ne suis pas habitué à me sentir aimé et ça me fait peur ».
    « Qu’est-ce qui te fait peur, au juste ? ».
    « Tes sentiments, ton attachement ».
    « Et pourquoi, ça ? ».
    « Au début, tes sentiments me faisaient peur parce que ça rendait nos baises trop… « pd ». Et puis, tu m’as obligé à cesser de me mentir. Mais c’était dur d’admettre la vérité ».
    « Et quelle était cette vérité ? ».
    « La vérité c’est que je m’attachais trop à toi. Et que je n’arrête pas de me dire qu’un jour tu en auras marre de moi et que tu me laisseras tomber. Et je ne peux pas supporter l’idée qu’on me laisse tomber. J’ai trop souffert de l’abandon pendant mon enfance, j’ai trop peur de revivre ça ».
    La peur, encore la peur. Tant de fois j’ai entendu parler Jérém de peur, et je me suis entendu moi-même parler de peur. En fin de compte, c’est la peur avant toute chose qui nous empêche d’être heureux.
    « Tu sais, Jérém, moi aussi j’ai peur de te perdre. Tout le temps, et depuis toujours. J’avais déjà peur de te perdre quand nous n’étions même pas encore ensemble. J’avais peur de te perdre quand on ne faisait que baiser chez toi, et que tu me disais que tu ne voulais rien de plus. A chaque fois que je repartais de chez toi, je me disais que je ne te reverrais probablement plus jamais.
    J’avais peur de te perdre même avant qu’on commence à coucher ensemble. En fait, j’ai eu peur de te perdre dès le premier jour du lycée, dès que je t’ai vu dans la cour avec tes potes, dès que j’ai croisé ton regard ».
    « Et comment tu arrives à gérer cette peur ? ».
    « Je pense qu’aimer quelqu’un, c’est lui donner la clé de son propre cœur, de son propre bonheur. Oui, aimer, c’est s’exposer au risque de souffrir. Mais quand on aime, on est tellement heureux. Je pense qu’on ne connaît le vrai bonheur que lorsqu’on connaît l’amour.
    Alors, est-ce qu’il faut s’empêcher d’aimer pour écarter le risque de souffrir, et ne jamais connaître non plus le vrai bonheur, ou bien faut-il prendre le risque ? ».
    « Je n’en sais rien ».
    « Moi, perso, je prends le risque. Je prends le risque parce que dans tes bras je me sens bien. Dans tes bras, je me sens chez moi. Alors, si toi aussi tu te sens bien dans mes bras, c'est qu’il y a quelque chose de spécial entre nous. Et qu’il vaut le coup de le vivre, malgré les difficultés et les peurs.
    Si tu me laisses une place dans ta vie, même quand tu es à Paris, même quand ça ne va pas fort, si tu me parles, si tu me fais confiance, je te promets que je ne te laisserai pas tomber, Jérém, jamais ».
    « Et toi, tu vas gérer comment avec les gars qui te draguent à Bordeaux ? ».
    « Je ne me fais pas non plus draguer à chaque coin de rue ».
    « Tu es beau mec, Nico, et tu attires des beaux mecs ».
    « Quand ça va bien entre toi et moi, je n’ai aucune envie de coucher avec d’autres gars. Je suis attiré, je ne dis pas le contraire, mais je ne franchirai pas le pas.
    Bien que nous soyons loin, je n’ai pas l’intention de vivre la vie d’un célibataire Je ne vais pas saisir toutes les occasions qui se présentent, et encore moins provoquer les rencontres. Je ne vais pas sortir dans le milieu, ni traîner dans les lieux de drague.
    Après, la vie est imprévisible. Tu peux faire des rencontres, je peux faire des rencontres. Ça peut arriver.
    Mais comme tu l’as dit, rien ni personne ne pourra changer ce qu’il y a entre nous, jamais ».
    Je sens mon Jérém touché. Soudain, son téléphone émet un petit son. Ce qui crée une diversion et casse la magie du moment.
    « C’est Maxou, il nous souhaite la bonne année ».
    « Ah, mince, je n’ai pas fait gaffe. Il est presque minuit » je considère.
    « A l’heure qu’il est on devrait être en train de triquer avec les cavaliers » il ajoute.
    « Tu es déçu de ne pas être avec eux ? ».
    « Non, parce que je suis avec toi ».
    « Je te fais la promesse » il enchaîne « que le prochain réveillon ce sera à Campan, et avec les cavaliers ».
    « J’adore l’effet que Campan a sur toi, Jérém ».
    « Quel effet ? ».
    « Il fait ressortir ta véritable personnalité. Et tu es si adorable ! »
    « Campan n’est qu’à nous ! » il s’exclame, l’air heureux.
    « Oui, c’est notre refuge ».

    Nous refaisons l’amour, et c’est doux, tendre. Ce petit gars viril au regard amoureux est tellement touchant. Lorsqu’il jouit, je jouis avec lui.
    « Bonne année, ourson » je l’entends me glisser, le visage dans le creux de mon épaule.
    « Bonne année, p’tit loup ».
    Et là, tout comme le soir de retour de la soirée chez Ginette, après que je l’ai empêché de me prendre sans capote, je sens que mon bobrun veut me dire quelque chose mais qu’il n’y arrive pas. Je perçois la même respiration agitée, ponctuée par des inspirations qui ressemblent à celles qu’on prend juste avant de parler.
    Mon cœur s’emballe, l’attente est insupportable. Je suis sur le point de lui lancer : « Parle-moi, Jérém, parle-moi », lorsque mon bobrun se lâche enfin.
    « Ourson… ».
    « Oui, p’tit loup ? ».
    Et là, après un court mais interminable instant de silence pendant lequel j’ai l’impression que nos cœurs vont exploser, je l’entends me glisser tout doucement :
    « Je t’aime, ourson ».
    Trois mots sur l’oreiller, trois petits mots, un monde entier.



    Bonjour à tout le monde, chers lecteurs,

    La saison 2 de Jérém&Nico vient de s’achever. A l’occasion de cette étape importante, je souhaite partager une soirée chat avec vous pour recueillir vos impressions, vos commentaires, vos ressentis, vos critiques sur ces deux dernières années d’écriture, ainsi que pour connaître vos attentes pour la saison 3 à venir.
    La soirée se tiendra le 25 novembre 2020 à 21h00.
    Pour y participer, rien de plus simple, il suffit de cliquer sur le lien suivant :

    https://discord.gg/QxErkvW

    J’espère vous retrouver nombreux.
    Ps : au cours de la soirée chat, un extrait de la saison 3 sera dévoilé.

    Merci pour votre fidélité.
    Fabien


    Bonjour à tout le monde, chers lecteurs,

    La saison 2 de Jérém&Nico vient de s’achever. A l’occasion de cette étape importante, je souhaite partager une soirée chat avec vous pour recueillir vos impressions, vos commentaires, vos ressentis, vos critiques sur ces deux dernières années d’écriture, ainsi que pour connaître vos attentes pour la saison 3 à venir.
    La soirée se tiendra le 25 novembre 2020 à 21h00.
    Pour y participer, rien de plus simple, il suffit de cliquer sur le lien suivant :

    https://discord.gg/QxErkvW

    J’espère vous retrouver nombreux.
    Ps : au cours de la soirée chat, un extrait de la saison 3 sera dévoilé.

    Merci pour votre fidélité.
    Fabien


    Bonjour à tout le monde, chers lecteurs,

    La saison 2 de Jérém&Nico vient de s’achever. A l’occasion de cette étape importante, je souhaite partager une soirée chat avec vous pour recueillir vos impressions, vos commentaires, vos ressentis, vos critiques sur ces deux dernières années d’écriture, ainsi que pour connaître vos attentes pour la saison 3 à venir.
    La soirée se tiendra le mercredi 25 novembre 2020 à 21h00.
    Pour y participer, rien de plus simple, il suffit de cliquer sur le lien suivant :

    https://discord.gg/QxErkvW

    J’espère vous retrouver nombreux.


    Ps : au cours de la soirée chat, un extrait de la saison 3 sera dévoilé.


    Jérém&Nico ce sont plus de 150 épisodes sur 6 années d'écriture, avec un cumul de vues qui approche désormais les 3 millions.

    Merci à chacun et chacun d'entre vous  pour votre fidélité, pour vos commentaires, pour votre soutien.

    Un merci particulier à FanB pour son engagement et son aide précieuse dans la finalisation des épisodes.

    Fabien


    8 commentaires
  •  

    Merci de m'aider avec Tipeee en bref ou Paypal, en cliquant sur ce bouton Bouton Faire un don Merci !

    Bonjour à toutes et à tous ! Bienvenue sur le site Jérém&Nico


    Oui, le père Noël existe. A Toulouse, loin de Paris, un soir de Noël, j’ai retrouvé le vrai Jérém. Et ce Jérém, je l’aime comme un fou.
    Ce sont les dernières pensées qui ont traversé mon esprit avant de m’endormir quelques heures plus tôt dans cette chambre d’hôtel, à côté du gars que j’aime. Et ce sont les premières qui remontent à ma conscience lorsque je me réveille en ce matin de Noël, dans les bras chauds de mon bobrun.
    Dans la pénombre, la pendule de la chambre affiche 9h50. Je n’ai dormi que 5 heures, mais je suis bien, tellement bien. Alors, je profite de cet instant, je me blottis contre son épaule solide, et je me sens protégé, aimé.
    Mais soudain, une pensée dissonante dans cette symphonie de bonheur vient gâcher mon enchantement. Mon traitement ! J’aurais dû le prendre il y a deux heures ! Evidemment, hier soir, bouleversé par le bonheur de retrouver Jérém, je n’ai pas pensé à en prendre avec moi.
    Eh merde ! Il va falloir que je rentre chez moi en vitesse. Je ne vais pas pouvoir profiter davantage de Jérém. Adieu les câlins, la gâterie du matin, le petit déj ensemble. Je vais devoir partir en vitesse, sans savoir quand je vais le retrouver.
    Je dois me faire violence pour quitter le lit. J’ai l’impression que sa peau retient la mienne, comme un aimant.
    Lorsque je reviens de la salle de bain, mon bobrun dort toujours. Je commence à m’habiller, mais je ne veux pas partir. Je ne veux pas le quitter. Je ne sais pas comment le quitter.
    Je finis de m’habiller, je me chausse, lorsque Jérém commence à remuer sous les draps. Il ouvre les yeux et il me fixe, comme hébété.
    « Tu pars ? » il me questionne, la voix pâteuse.
    « Je dois prendre mon médoc ».
    « Ah d’accord. Et tu allais partir sans me dire au revoir ? ».
    « J’allais te réveiller ».
    Je m’approche de lui, je l’embrasse. Ce matin, mon bobrun est gourmand de bisous.
    « Je dois y aller » je lance, la mort dans le cœur.
    « Attends ».
    Une seconde après, Jérém est debout. Sa tenue t-shirt blanc et boxer noir est excessivement bandante. Le bogoss s’étire, en levant juste un bras. Le coton blanc ajusté à sa plastique se tend autour de l’aisselle et du flanc, s’étire sur ses pecs, moule ses tétons. L’image est sexy à un point que les mots me font défaut pour la décrire.
    « Dommage que tu doives y aller » fait le bobrun en s’approchant tout près de moi, si près que je sens sa présence virile envahir sensuellement mon espace vital et intime.
    Si près, ses pecs collés aux miens, son bassin plaqué contre le mien, sa queue raide pressée contre la mienne. Si près, le blanc de son t-shirt aveuglant mes rétines, la tiédeur de sa peau mate irradiant dans mon corps, la fragrance de son déo de la veille enivrant mes sens, la vision de ses tatouages et de sa chaînette posée sur le coton fin faisant appel à mes fantasmes les plus torrides.
    Si près, sa trique du matin si tentante que l’idée de ne pas en profiter est un véritable supplice.
    Si tentant, écarter un peu le V de son t-shirt blanc et plonger mon nez dedans pour capter le délicieux bouquet de petite odeur tièdes et envoutantes, petites odeurs viriles de jeune mâle qui me mettent presqu’en état d’hypnose.
    « J’ai envie de toi » lâche le bogoss, en chuchotant les mots à mon oreille, ses lèvres et sa barbe virile effleurant mon pavillon et provoquant en moi des frissons inouïs. Définitivement, Jérém sait comment faire vibrer mes cordes les plus sensibles.
    « Moi aussi j’ai envie de toi. Très envie. Mais je dois y aller, j’ai deja plus de deux heures de retard ».
    « Je comprends » fait le bogoss, dont la sensualité m’entoure comme un brouillard épais.
    Je dois y aller, oui, mais je n’en ai vraiment pas envie. Surtout sans savoir quand nous allons nous revoir. Surtout sans avoir eu le temps de parler avec lui, de cette « pause » soudainement devenue « connerie ». Sans avoir eu l’occasion de discuter de l’avenir de notre relation, de comment nous allons affronter les semaines, les mois qui vont venir.
    « Tu vas faire quoi ces jours-ci ? Tu restes à Toulouse ? » je finis par le questionner.
    « Non, je vais partir ».
    « Ah… d’accord… » je lâche, déçu, avant d’ajouter, sur un ton dépité « peut-être que nous nous reverrons en 2002… ».
    Sur ce, je me dirige vers la porte de la chambre, alors qu’une immense solitude et une infinie tristesse envahissent déjà mon esprit. Je le savais. Retrouver Jérém, c’est à chaque fois le perdre à nouveau.
    « Attends, Nico » je l’entends me lancer, alors que sa main puissante saisit mon avant-bras, m’obligeant à m’arrêter net. Un geste qui me rappelle celui par lequel il m’avait retenu sous la halle de Campan le jour où j’étais allé le rejoindre, et que j’avais failli repartir aussitôt.
    Je me retourne vers lui, je croise son regard brun, à la fois doux et sensuel.
    « Et toi, tu as prévu quoi pour les jours à venir ? » il me questionne à son tour.
    « Rien de spécial, je vais rester chez mes parents, réviser pour les partiels ».
    « Et tu vas pas te faire chier ? ».
    « Si, je crois ».
    « Pourquoi tu ne viendrais pas avec moi ? ».
    « Et tu vas où ? ».
    « A Campan ».
    CAMPAN. Six petites lettres qui dégagent pour moi la musique la plus douce, la mélodie la plus émouvante. Je « m’absente » pendant quelques secondes en rêvant au bonheur de Campan, à l’immense joie qui vient de m’envahir en entendant Jérém me faire une telle proposition, tout en me demandant comment je vais encore annoncer ça à mes parents.
    « Alors, tu en dis quoi ? » fait mon bobrun, qui semble s’impatienter.
    « Mais bien sûr que je vais venir ! » je lui lance, en me précipitant pour le serrer dans mes bras et le couvrir de bisous.
    « Tu m’as fait peur » je l’entends lâcher, après avoir poussé un soupir de soulagement.
    « Peur ? » je fais, étonné.
    « Pendant un instant, j’ai cru que tu allais dire non ».
    « Comment veux-tu que je dise non à Campan, avec toi ! » je m’exclame, tout en continuant à le couvrir de bisous.
     « Ourson à moi ! » il me glisse à l’oreille, un petit mot qui me fait vibrer comme peu d’autres.
    « P’tit loup » je lui lance, la voix cassée par les larmes.
    « Allez, il faut y aller, tu dois prendre ton médoc ».
    « Ouais, je vais y aller ».
    « Je vais te ramener ».
    « T’embêtes pas, je vais prendre le bus ».
    « Discute pas » fait le bogoss, en passant sa belle chemise et en faisant disparaître son t-shirt immaculé au fur et à mesure qu’il referme les boutons.
    Une petite minute plus tard, le bogoss est habillé. Il passe à la salle de bain, il enfile son beau blouson en cuir et il est prêt à partir.
    Dans l’ascenseur, je ne peux m’empêcher de l’embrasser à nouveau comme pour le remercier pour tant d’attention et de bonheur. Son sourire à la fois heureux et ému me fait vibrer.
    Lorsque nous sortons de l’hôtel, une surprise nous attend. Une couche de neige s’est posée sur la ville pendant la nuit. Et dans la seconde qui suit, Jérém ne peut renoncer à la tentation d’attraper une poignée de poudreuse sur une voiture et de me la balancer à la tête. Une « déclaration de guerre » à laquelle je riposte avec la même arme.
    Nous nous retrouvons ainsi à nous balancer des boules de neige, comme des gosses, en évitant parfois de justesse les passants que nous croisons. Le rire de Jérém est beau, franc, contagieux. Je crois que je ne l’ai jamais vu si fripouille, si épanoui, si heureux. Au fond de moi, je ressens un bonheur si intense que mes rires deviennent des larmes, des larmes de joie.
    Ce gars je l’aime, je l’aime, je l’aime. Il n’y a qu’avec lui que je suis si heureux. Il n’y a que son bonheur qui me rend si heureux.
    « Tu voudrais partir vers quelle heure ? » je le questionne alors que nous traversons la Garonne par le pont St Michel.
    « Tout de suite ».
    « Quoi ? »
    « Je ne peux rester une minute de plus dans cette ville meurtrie. Ça me fait mal au cœur ».
    « Mais moi je dois en parler à mes parents ».
    « Tu leur annonces, tu prends quelques affaires et tu te casses. Tu es majeur, Nico ».
    « C’est vrai ».
    Jérém a raison. Plus vite je pars, moins j’aurai d’explications à donner. Ça me fait de la peine pour maman qui ne pourra pas profiter de ma présence autant qu’elle l’aurait voulu. Mais vis-à-vis de mon père, je n’ai vraiment pas envie de traîner.
    Jérém trouve une place pour se garer à dix mètres à peine de chez mes parents.
    « Allez, je file. A tout de suite ».
    « Je vais appeler Charlène, et essayer de nous faire inviter à déjeuner » fait-il, avec un petit regard insolent laissant sous-entendre son assurance que sa « maman d’adoption » ne saurait rien lui refuser.
    Nous ne nous embrassons pas, mais le sourire complice que nous nous échangeons a presque le même effet d’un baiser.
    Une minute plus tard, je franchis le seuil de la maison non sans une certaine appréhension.
    La première personne que je croise dans le séjour est papa.
    « A la bonne heure. Tu étais passé où ? T’as dormi où ? » il me questionne sur un ton agressif.
    « J’étais chez un copain ». Ça c’est la première réponse, politiquement correcte, qui m’est venue à l’esprit. Mais ce n’est pas elle que je choisis de livrer à mon paternel.
    « J’étais avec mon copain. Mon petit copain » je lui balance à la figure, comme si j’avais cessé d’avoir peur le lui.
    « C’est encore ce sale gars je parie ».
    « Oui, il s’agit bien de lui ».
    « Tu me fais honte Nicolas ».
    « C’est toi qui me fais honte » je me surprends à lui balancer.
    « Ecoute moi, tu devrais vraiment te faire soigner. Je me suis renseigné, il y a des bons médecins qui peuvent t’aider ».
    « Mais m’aider à quoi, bon sang ? ».
    « A redevenir normal ».
    « Mais je suis normal, et je n’ai jamais été différent de celui que je suis aujourd’hui. A 10 ans, même à 8 ans, je savais déjà que j’étais intéressé par les garçons ».
    « Tais-toi, tais-toi ! ».
    « Tu as une mentalité tellement étriquée. Quand je pense qu’ado, je voulais te ressembler. Mais ça c’est fini, fini ».
    « Tu vas trop loin, Nicolas. Fais attention ! ».
    « Je m’en fiche ! De toute façon, tu ne m’as jamais soutenu. Tu as toujours pensé que je suis nul. Le champion de la famille, c’est Cédric. Moi c’est le looser. Tu me l’as bien fait sentir, depuis toujours, et encore hier soir. Alors, que tu penses que je suis nul, ou que je suis une merde parce que je suis pd, tu vois, je n’en ai plus rien à faire. Je m’en tape, complet. De toute façon, quoique je fasse, tu trouverais toujours le moyen de me rabaisser. Alors, je vis ma vie. Et je renonce à chercher ton approbation ».
    C’est là que je capte du coin de l’œil la présence de maman sur le seuil de la cuisine. Je ne sais pas depuis combien de temps elle là et si elle a tout entendu.
    « Je vais partir quelques jours à Campan, maman » je lui lance, en essayant de me calmer, les larmes aux yeux.
    « Oui, mon chéri, tu seras mieux à Campan ».
    « Je repasserai avant de repartir à Bordeaux ».
    « Ne te sens pas obligé de repasser » fait papa en s’éloignant, en direction de son garage adoré.
    « Je viens voir maman, j’ai le droit ? ».
    « Mais oui tu as le droit. Tout comme moi j’ai le droit de ne plus payer tes études foireuses ».
    « Un seul mot de plus et je pars dormir chez ma sœur, même si c’est Noël, compris ? ».
    « De toute façon, dans cette maison je n’ai que le droit de bosser et de fermer ma gueule ».
    « Tant que t’auras que des mots débiles à proférer, ce sera le cas ».
    « Ça s’est bien passé cette nuit ? » me demande maman lorsque nous sommes seuls.
    « Très bien »
    « Alors ça s’est arrangé avec Jérémie ? ».
    « Et comment ! ».
    « Je suis heureuse pour toi ».
    « Merci maman ».
    « Mais dis-moi, les routes sont praticables pour aller Campan ? Tu devrais appeler la sécurité routière pour savoir si le plateau de Lannemezan est dégagé ».
    « Tu as raison, je vais le faire ».
    « Donne-moi des nouvelles, mon lapin ».

    Une minute plus tard, je retrouve Jérém dans sa voiture. Le bobrun est tout guilleret et ça fait plaisir à voir.
    « Charlène nous attend pour midi, avec Martine, JP et Carine » il me lance, en quittant la place de stationnement.
    « Cool ! » je m’exclame. L’idée de retrouver une partie des cavaliers, et a fortiori ceux avec qui j’ai le plus sympathisé, me réjouit.
    « Alors, ils ont dit quoi tes parents ? ».
    « Maman est heureuse pour moi ».
    « Et ton père me déteste, c’est ça ? ».
    « Je crois que mon père n’aime personne. Je ne sais même pas s’il s’aime lui-même ».
    « Il doit penser que c’est moi qui t’ai abordé et qui t’ai rendu pd ».
    « Il y a un peu de ça. Mais je m’en fiche. Je n’ai même pas envie de le lui expliquer. On ne peut pas parler avec lui ».

    La voiture quitte la ville, puis la rocade. Sur l’autoroute vers Campan, vers le bonheur avec mon Jérém, j’ai l’impression de recommencer à respirer. L’idée de partager les jours à venir avec mon adorable bobrun, de nous retrouver, de faire l’amour avec lui, de discuter m’enchante. Et la perspective de passer des moments en compagnie de gens tolérant et bienveillants, de fêter peut-être le passage à la nouvelle année avec eux, ce sont autant de sources de bonheur.
    Un bonheur parfait ou presque, car entaché par l’accrochage avec mon père. Je n’aurais jamais pensé qu’un jour mon père me lancerait des mots si durs. Tout comme je n’aurais jamais pensé que je me permettrais un jour de lui balancer des mots si blessants.
    Au fond de moi, et même si sur le coup j’ai ressenti un sentiment de soulagement, je regrette déjà certains de mes mots. Parce qu’au fond de moi, je sais que cette dispute est un nouveau grand coup de pelle donné au fossé qui nous sépare depuis longtemps, un fossé désormais transformé en canal infranchissable.
    Je me dis que j’ai été trop loin. Je me dis que maman doit souffrir de ce conflit entre papa et moi. Je voudrais avoir le pouvoir d’apaiser tout ça. Mais je ne vois vraiment pas comment m’y prendre.
    Je n’ai aucune crainte en ce qui concerne le financement de mes études, maman ne lui permettra jamais de me couper les vivres. Ma crainte, c’est plutôt au niveau de leur couple. Jusqu’ici, maman a l’air de tenir tête à papa sans trop lui en vouloir. J’ignore quelles sont leurs relations en mon absence. J’espère juste que maman ne va pas en avoir marre, un jour.
    Cette menace : « Un seul mot de plus et je pars dormir chez ma sœur, même si c’est Noël » m’a surpris, et m’a fait peur. Et si mes parents se séparaient ? Un certain nombre de mes copains de lycée ont vécu cela. Souvent mal. Jérém aussi a vécu cela. Très mal. Il était plus jeune, certes, et ça s’est passé de façon brutale. Mais est ce qu’on est préparé un jour au divorce de ses propres parents ?
    Bien sûr, ça fait un certain temps que je me suis rendu compte que mes parents ne sont plus vraiment amoureux. Il y a de l’affection entre eux et une volonté d’assistance mutuelle, comme énoncé dans le mariage. Et il y avait également de l’estime réciproque. Bref, une « charpente » qui fait tenir pas mal de mariages.
    Mais cette charpente en équilibre précaire c’est moi qui l’ai faite vaciller. Il a fallu que je fasse mon coming out. Oui, je suis amoureux, et c’est souvent quand on est amoureux qu’on est enfin prêts à s’assumer. Mais ai-je été trop imprudent, trop naïf, trop égoïste ?
    En me dévoilant, j’ai fait exploser chez mon père toutes les frustrations accumulées depuis des années à mon égard, et elles se sont cristallisées autour de ma sexualité, un sujet facile à démoniser.
    Au fond de moi, je savais qu’il ne l’aurait pas bien pris. Mais je ne m’attendais pas non plus à qu’il le prenne si mal. J’espère seulement que maman va tenir bon. J’en serais malade si mes parents se séparaient à cause de mon coming out.
    Après cette dispute, je me sens très mal à l’aise avec l’idée de vivre grâce à l’argent de papa, alors qu’il n’approuve ni ma vie ni mes études.
    Soudain, je me souviens avoir vu à Bordeaux qu’une célèbre chaîne de restauration rapide recherche du personnel pour faire chauffer du surgelé et pour transformer des poudres en boissons. Je devrais peut être répondre à cette annonce. Une annonce qui m’a fait rire, car elle parlait de cet endroit en utilisant le mot « restaurant ». Terme qui techniquement n’est pas inexact, faute d’être approprié à ce genre d’endroit.

    « A quoi tu penses ? » me questionne Jérém alors que nous passons le péage de Muret.
    « A la dispute avec mon père ».
    « Il a été mauvais ? ».
    « En gros, il m’a dit que je lui fais honte et qu’il ne veut plus me voir. Je n’aurais jamais dû lui dire ».
    « Tu l’as fait parce que tu en avais besoin. Maintenant c’est fait, tu ne peux plus revenir en arrière. Mais tu n’as plus besoin de sa bénédiction ».
    « Je sais, mais je dépends encore de son argent pour mes études. Je pense que je devrais prendre un job pour ne plus devoir complètement dépendre de lui ».
    « Mais si tu prends un job à côté, tu vas arriver à réussir tes études ? ».
    « Tu y arrives bien avec le rugby et tes études ».
    « J’essaie. Mais nous les sportifs nous avons des cursus aménagés ».
    « Tu ne laisses pas tomber, alors ? ».
    « Non, pas pour l’instant. J’ai des partiels en janvier, je vais voir comment je m’en sors ».
    « Et tu les sens comment ? ».
    « J’ai du retard à rattraper. Je vais devoir travailler un peu cette semaine. J’ai mes cours dans la malle ».
    « Ça tombe bien parce que moi aussi j’ai mes cours avec moi et beaucoup de retard à rattraper. Nous nous motiverons l’un l’autre ».
    « Je veux bien », il fait en me souriant. Et son sourire est beau, lumineux et rassurant comme le soleil qui illumine la route vers le bonheur de Campan.
    « Ah, tant que j’y pense, je vais appeler la sécurité routière pour savoir si l’autoroute est praticable à Lannemezan ».
    « Tu as le numéro ? ».
    « Je l’ai pris avant de partir ».
    « Eh beh » fait le bobrun, l’air impressionné que j’y aie pensé. Merci maman.

    « Alors ? » me questionne Jérém dès que je raccroche.
    « Ils disent que pour l’instant le plateau est dégagé mais qu’il y a un risque neige à tout moment ».
    « Il faut qu’on se dépêche, alors » fait le bogoss en se penchant vers moi pour me faire un bisou.
    « C’est marrant » je l’entends lâcher, après un petit moment de silence.
    « Qu’est ce qui est marrant ? ».
    « En fait, hier soir, quand j’ai reçu ton sms, j’étais moi aussi en train de t’en écrire un, au même moment ».
    « C’est vrai ? ».
    « Enfin, j’essayais depuis un petit moment. Mais je ne savais pas par où commencer. Je crois que je n’osais pas ».
    « Pourquoi tu n’osais pas ? ».
    « Parce que je t’ai fait trop de mal. Et que je ne veux plus t’en faire. Et parce que j’ai l’impression que je finis toujours par te faire du mal ».
    « Mais aussi beaucoup de bien » je lui lance, en glissant mes doigts dans ses beaux cheveux bruns.
    « Je crois que si tu ne m’avais pas envoyé ton message en premier, tu ne serais pas dans cette voiture. Et tu me manquerais à en crever ».
    « Mais tu m’avais dit qu’on se verrait à Noël ».
    « Oui, mais c’était avant que je te demande de faire une pause, et avant tous mes derniers soucis. Je ne sais pas si j’aurais osé revenir vers toi. Je ne veux pas que tu penses que je viens te chercher quand ça va mieux et que je te laisse tomber quand ça va mal. Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux que tu m’aies envoyé ce message ».
    « Et moi je suis heureux de te l’avoir envoyé ».
    « Je commençais à penser que tu étais passé à autre chose… ».
    « Comment as-tu pu penser une chose pareille ? ».
    « Je t’en ai fait pas mal baver ».
    « C’est vrai, tes silences et la distance que tu as mis entre nous m’ont rendu dingue. Et quand j’ai su que tu couchais avec des nanas, ça m’a rendu fou de jalousie ».
    « Moi aussi été jaloux de toi, tu sais… ».
    « T’as été jaloux de qui ? ».
    « Des mecs que tu aurais pu rencontrer à Bordeaux. Comme je l’ai été de ce fameux Stéphane, ou du mec avec qui tu as failli partir une fois de la boîte de nuit, et avec qui tu étais le soir de mon accident. Ou du mec du On Off avec qui on a fait un plan. Ou de Thib. J’ai toujours pensé qu’ils pourraient finir par te plaire plus que moi ».
    « Pourquoi me plaire plus que toi ? ».
    « Parce que n’importe quel gars aurait davantage à t’offrir que moi ».
    « Plus… de quoi ? ».
    « Plus qu’une vie à se cacher. Plus que des silences, de la distance, des questions ».
    « Personne ne m’offre plus que ce que toi tu m’offres. Le bonheur que je ressens avec toi, aucun autre gars ne me l’a jamais apporté ».
    « Et il est sorti d’où ce mec de la piscine ? ».
    « Un jour d’épreuve du bac, je faisais la sieste sur la pelouse autour de la cathédrale de St Etienne, et son chien m’a réveillé. Le mec est venu s’excuser, on a sympathisé. Il m’a invité prendre un verre chez lui, et on s’est revus. Mais Stéphane a été surtout un vrai pote pour moi ».
    « Tu as gardé contact avec lui ? ».
    « Pas vraiment, il est parti vivre en Suisse ».
    « Mais s’il n’était pas parti, tu le verrais toujours ? Je veux dire, tu serais peut-être avec lui… ».
    « Je ne sais pas, Jérém. Quand j’ai rencontré Stéphane, je ne croyais pas qu’un jour notre relation serait autre chose qu’une succession de baises comme elle l’était au départ. A l’époque, tu ne me laissais aucun espoir. Stéphane est un gars qui assume son homosexualité, il a déjà été en couple, et il correspondait mieux à ce dont j’avais besoin. Mais il était sur le point de partir. De toute façon, rien ne peut prouver que ça aurait marché entre nous.
    Et puis, c’est de toi dont je suis fou, Jérém. Tu sais, le soir où je suis venu te voir à la salle de sport du terrain de rugby, j’avais rendez-vous avec lui. Quand j’ai reçu ton sms, j’ai annulé à la dernière minute, et c’est toi que je suis allé rejoindre ».
    « Et il y a eu d’autres gars ? ».
    « Il y a eu un type que j’ai rencontré au On Off, un soir où on s’était pris la tête. C’était le soir où ta voisine a failli nous gauler dans l’entrée de ton immeuble ».
    « T’as été au On Off ce soir-là ? ».
    « Je ne suis pas rentré, je suis juste passé devant. Ce mec était dehors, il m’a dragué, je l’ai suivi chez lui. Mais c’était une grosse erreur ».
    « Pourquoi ça ? ».
    « Parce que j’étais mal et j’avais besoin de réconfort. Alors que le mec voulait juste tirer son coup. Il m’a foutu à la porte dès qu’il a eu ce qu’il voulait. J’étais pas bien avant, et j’étais encore plus mal après ».
    « Je suis désolé pour ce soir-là, j’ai été vraiment con avec toi. Heureusement que tu as oublié ton portable. Ça m’a donné l’occasion de venir te voir. Je voulais savoir comment tu allais ».
    « Cette semaine-là, quand tu es venu tous les jours me voir à la pause, c’était tellement génial. Pendant cette semaine, j’ai vraiment senti que tu tenais à moi ».
    « Je tenais à toi bien avant, mais c’était dur à admettre. Pendant cette semaine, j’ai voulu rattraper le coup avec toi. Parce que j’avais eu peur de te perdre ».
    « Mais après tu as encore changé radicalement d’attitude, et du jour au lendemain ».
    « Tu sais, je ressentais des trucs pour toi que je n’avais jamais ressentis pour personne. Et ça remuait pas mal des choses en moi. J’ai senti qu’on s’attachait trop l’un à l’autre et j’ai eu peur de souffrir, et de te faire souffrir ».
    « C’est pour ça que tu as arrêté de venir me voir ? ».
    « Oui, à cause de tout ça. Et aussi à cause du coup de fil de Paris. Quand ma nouvelle vie s’est dessinée, je me suis dit que de toute façon, une fois là-bas, tout se terminerait entre nous. Je n’ai jamais cru aux relations à distance ».
    « Et tu m’aurais quitté comme ça, après cette semaine magique, sans un mot ? ».
    « Te revoir aurait été un déchirement, je n’aurais pas supporté de te voir souffrir ou pleurer à cause de moi. Je me suis dit que si je me comportais comme un connard, tu te dégoûterais de moi et tu m’oublierais plus vite ».

    Cette conversation à « cœur ouvert » avec Jérém, sa façon de s’ouvrir à moi « sans filtres » me touche beaucoup. J’ai adoré recevoir enfin la réponse à des questions restées de longs mois en suspens. Ses mots me font du bien, me rassurent quant à ses sentiments pour moi et me montrent sa réelle difficulté à les assumer. Je me rends compte des pas de géant que Jérém a accomplis en si peu de temps. Aujourd’hui, il assume le fait d’être gay. Il assume le fait de m’aimer. Et il assume le fait de me le montrer.
    Ce qu’il n’assume pas, parce que son entourage ne l’y encourage pas du tout, c’est de vivre notre histoire au grand jour.
    Et ce qu’il redoute par-dessus tout, c’est de me faire souffrir.

    L’autoroute défile sous mes yeux, avec ses paysages couverts par une couche de neige que le soleil fait étinceler comme une immense boule à facettes. Chaque pont dépassé, chaque sortie laissée derrière nous m’éloigne un peu plus de Toulouse et de mes soucis familiaux, tout en m’approchant un peu plus du bonheur de Campan, ce bonheur qui m’attend en compagnie de mon Jérém.
    Un bonheur qui sera, hélas, à durée déterminée. Pendant quelques jours, la magie de Noël va nous entourer et nous donner une parfaite illusion du bonheur. Mais qu’adviendra-t-il de nous à la rentrée ? Est-ce que tout va recommencer comme avant ? Le rugby, la distance, les silences, l’attente, les doutes, les sorties de Jérém avec ses potes, ses coucheries avec les nanas, les miennes avec d’autres mecs, les capotes, les MST ?
    Est-ce que ces retrouvailles de Noël vont être une belle parenthèse enchantée comme les premières retrouvailles à Campan ou vont-elles devenir le point de départ d’une nouvelle phase de notre relation ? Dans ce cas, sur quelles bases allons-nous faire repartir notre relation ? Comment allons-nous composer avec l’attente de mon test jusqu’en mars ?
    Nous devons impérativement parler de notre avenir. Tant de questions se bousculent dans ma tête, mais je sais que ce n’est pas le moment de les affronter. Nous aurons le temps et l’occasion pour cela.
    Pour l’instant, je profite du beau soleil de ce matin qui ressemble à une renaissance. Je me laisse transporter par le défilement incessant du paysage sous mes yeux, comme une invitation à aller de l’avant. Et cette main ferme et tiède que mon Jérém pose sur ma cuisse me rassure, me donne tant d’espoir.

    Plus nous avançons vers les Pyrénées, plus le ciel se couvre. Kilomètre après kilomètre, la couche de neige qui recouvre le paysage se fait de plus en plus conséquente. Nous traversons le plateau de Lannemezan de justesse, alors que la neige tombe et commence à prendre sur la chaussée fraîchement dégagée. Je suis touché par la féérie hivernale des bois, avec leurs arbres saupoudrés de neige fraîche qui longent l’autoroute.
    Nous nous apprêtons à quitter l’autoroute, lorsque mon portable émet un son de notification. C’est un message de maman.
    « Profite bien de tes vacances. Oublie ce qui se passe à la maison, ne t’en fais pas, ça va s’arranger ».
    Elle est adorable.
    « Merci maman, je t’adore ».
    « C’est qui ? » me questionne mon bobrun, un brin possessif.
    « C’est maman ».
    Me voilà suffisamment loin de Toulouse et rassuré pour vivre mon bonheur à fond. Nous voilà partis pour un nouveau beau voyage dont la destination est l’endroit exact où j’ai été le plus heureux de ma vie, avec mon Jérém. Je regarde mon bobrun, il me regarde. Il me sourit. Qu’est-ce qu’il est beau et adorable. Je lui fais un bisou rapide.
    Les jours à venir s’annoncent heureux.

    Après avoir quitté l’autoroute à Tournay, l’ambiance de la montagne se fait plus marquée. Nous traversons des villages solitaires, comme endormis, enrobés par la neige. On a l’impression d’être au beau milieu de nulle part, et loin de tout. C’est à la fois beau et mélancolique. Et pourtant, dans ce « milieu de nulle part » je suis bien comme nulle part ailleurs. Parce que j’y suis en compagnie du gars que j’aime.
    La neige ne cesse de tomber, et plus nous avançons vers notre destination, plus la route est encombrée. Les quelques bornes restantes s’étirent, car Jérém est obligé de rouler au pas.
    Malgré ses précautions, je sens la voiture patiner par moments, déraper à l’arrière. Ça nous fait des petites frayeurs, mais aussi beaucoup de rires. Notre complicité retrouvée me met du baume au cœur.
    Malgré la neige insistante, Jérém insiste pour faire une halte à Bagnères et faire quelques courses. Pendant qu’il part au bureau de tabac pour s’acheter des cigarettes, je vais à la pharmacie acheter des capotes et du gel.
    Nous reprenons la route alors que la visibilité est de plus en plus mauvaise et la viabilité de plus en plus difficile à cause de la neige qui s’accumule sur la chaussée. Jérém est obligé de s’arrêter et de monter à la hâte des chaînes neige tirées de la malle de sa voiture. Le bogoss a tout prévu.
    Les chaînes me rassurent, mais il me tarde d’arriver. Il me tarde d’être en sécurité et au chaud dans une maison, et non pas dans une voiture qui pourrait être bloquée par la neige.
    A la vision du premier panneau indiquant la direction de Campan, je suis envahi de souvenirs. Soudain, je sens un frisson géant monter de mon bas ventre et se propager dans tout mon corps, jusqu’à mon esprit.
    Je repense au coup de fil de Jérém après son accident, inespéré. A son invitation à aller le rejoindre à Campan, « je t’attendrai sur la halle ».
    Je repense au jour de mon départ, à ma fébrilité, à ma voiture qui ne veut pas démarrer, à mon pote Julien qui vient à ma rescousse avec sa propre voiture et des câbles. A la route, sous la pluie battante. A mes espoirs, à mes angoisses, à mes questions.
    Je me souviens de l’intense mélancolie que j’avais ressentie en découvrant ce paysage de montagne, les villages aux bâtisses en pierre. De mon excitation à l’approche de Campan. Je me souviens que j’en tremblais.
    Je me souviens d’à quel point j’appréhendais les retrouvailles avec Jérém, autant que je les appelais de tous mes vœux. Et je me souviens que j’étais en retard, et que je me disais, de plus en plus inquiet : « pourvu qu’il soit encore là ».

    « CAMPAN ».

    Lorsque le panneau d’entrée d’agglomération rentre dans mon champ de vision, les six lettres me percutent comme une gifle puissante. Je me souviens que lorsque ce panneau s’était présenté à mes yeux pour la première fois, quatre mois plus tôt, mon cœur avait eu des ratés.
    Et voilà la fameuse halle, avec son toit recouvert d’ardoise et ses piliers en pierre. Je me souviens de mon émotion lorsque je l’ai vue pour la première fois, mon lieu de rendez-vous pour les retrouvailles avec Jérém.
    Et voilà le petit boulevard où je me suis garé ce jour-là. Jérém s’y engouffre pour se garer, « on va faire un coucou à Martine ».
    Je me revois en train de le remonter, ce petit boulevard, de me hâter en direction de la halle en pierre. De me « hâter » comme je le pouvais, alors que j’avais les jambes en coton, le souffle coupé, le cœur dans la gorge, les mains moites, la tête qui tournait.

    La neige continue de tomber, mais à un rythme moins soutenu. Il y en a facilement quinze centimètres partout, et ça a un côté vraiment apaisant.
    Le claquement des portes de la voiture, nos voix, nos rires, le crissement sourd de chacun de nos pas, chaque son est comme atténué par la présence de la poudreuse. Le temps lui-même semble comme ralenti et apaisé par la présence de la neige.
    A l’instant même où nous passons la porte de la superette, Martine nous accueille avec un sourire aussi solaire que bruyant.
    « Ahhhhh, les voilààààààààààà les garçoooooooooooooooooons !!!!!!!!!!!!! ».
    Elle est, à elle toute seule, un comité d’accueil.
    « Salut Martine. Tu vas bien ? » fait Jérém.
    « Ah, on se tutoie encore, monsieur le joueur pro de rugby ? ».
    « Tais-toi et viens faire la bise ».
    Et là, l’adorable cavalière fait le tour de son comptoir et vient nous prendre dans ses bras et nous faire des bises on ne peut plus démonstratives.
    « Ça fait plaisir de vous voir ».
    « Moi aussi je suis content de te voir » je lui réponds.
    « Alors comment tu vas Nico ? Les études, la vie à Bordeaux… ».
    « Eh doucement » fait Jérém, taquin « on vient d’arriver. Laisse-nous souffler un peu. De toute façon tu viens manger chez Charlène, non ? ».
    « Oui, il semblerait que je sois invitée ».
    « Alors on te dira tout à table ».
    « D’accord, je range ma curiosité, mais je la ressortirai tout à l’heure. Je veux tout savoir ».
    « T’as un dessert et une bouteille de vin ? ».
    « Oui, j’ai ça, pourquoi ? ».
    « Pour ce midi ».
    « T’inquiètes, champion, je m’en occupe ».
    « Non, j’insiste » fait Jérém.
    « Allez, du vent. Allez prendre l’apéro chez Charlène. Moi j’arrive, le temps de me débarrasser des derniers clients et de fermer la boutique ».

    « Cette nana est vraiment super » fait Jérém alors que nous regagnons la voiture les mains vides. La neige fait une pause. Mais le village ressemble désormais à un immense gâteau recouvert de crème fouettée.
    Avant de repartir, Jérém appelle Maxime pour annoncer que nous sommes bien arrivés à destination. Je fais la même chose avec maman.
    Nous remontons la petite allée. Le temps que Jérém donne la priorité à une voiture qui roule à trois à l’heure, la halle se dresse fière et massive devant nous.
    Je me souviens de l’instant où j’ai aperçu sa présence dans la pénombre, sa carrure, son attitude de mec. Il était de dos, l’épaule appuyée contre le pilier d’angle du bâtiment, habillé d’un pull gris avec la capuche rabattue sur sa tête. J’ai ressenti le vertige, ma vue s’est brouillée. Je me souviens d’avoir eu envie de faire demi-tour. Et je me souviens avoir entendu de cette voix au fond de moi se lever pour crier :
    « VAS-Y ! ».
    Je me souviens du moment où il s’était brusquement retourné vers moi, alors que j’étais encore à plus de cinq mètres et que le bruit de la pluie couvrait toujours le bruit de mes pas. Comme si je l’avais appelé. Comme s’il avait senti ma présence.
    Je me souviens de sa barbe de quelques jours, de ses cheveux en bataille, des traces des coups de sa bagarre sur son visage, de son beau et doux sourire qui m’a fait craquer.
    Je me souviens du silence entre nous.
    Je me souviens de ses mots : « Tu es très beau ».
    Je me souviens qu’il portait sous son pull le maillot de rugby que je lui avais offert.
    Je me souviens de ses excuses : « Je me suis vraiment comporté comme un con avec toi… ». « Je suis vraiment, vraiment désolé… ».
    Je me souviens avoir pleuré et je me souviens que Jérém m’avait pris dans ses bras.
    Je me souviens de ses aveux : « C’est trop dur de vivre « ce truc » qu’il y a entre nous… toi t’as envie de le vivre à fond, moi ça me fait peur ».
    Je me souviens de ma déception. De mon envie de repartir sur le champ. Je me souviens de sa main qui avait saisi fermement mon avant-bras pour me retenir.
    Et je me souviens d’avoir eu l’éclair mental de lui demander : « Ça veut dire quoi MonNico ? ». « MonNico », un mot que j’avais entendu prononcer pour la première fois par une nana qui avait décroché son portable. C’était mon dernier appel, c’était quelques jours avant son accident.
    Je me souviens que dans un coin de la halle de Campan, pendant que la pluie tombait à seau dehors, Jérém m’avait donné un vrai baiser pour la toute première fois, un baiser à la fois fougueux et presque désespéré.
    « Ça te convient comme réponse ? ». « Tu voulais savoir ce que ça veut dire MonNico… ». « Tu m’as manqué… ».
    Et je me souviens que ce baiser et ces mots m’avaient décidé à rester.
    Je me souviens aussi de la dame qui traversait la halle à ce moment-là et qui nous avait regardés de travers parce qu’elle venait de voir deux gars en train de s’embrasser.
    Et je me souviens que Jérém m’avait donné son pull pour sortir de la halle sous la pluie battante.

    En quittant Campan pour rejoindre le centre équestre de Charlène, nous passons devant l’embranchement pour la petite maison.
    Je me souviens de la route étroite et sinueuse. De l’impression d’être enveloppé par la montagne, une présence qui force le respect.
    Je me souviens de la petite maison au toit en ardoise, posée dans un décor de nuages, de pluie et de brouillard. Du feu dans la cheminée, de l’odeur du feu de bois, de la chaleur accueillante de cette petite maison.
    Je me souviens que dès le seuil de la maison franchi, Jérém m’avait plaqué contre le mur et m’avait embrassé à nouveau, comme affamé, insatiable. Et je me souviens avoir vu dans ses yeux le regard d’un petit gars plein de tendresse et de bonheur.

    « Tu penses à quoi, Nico ? » j’entends à nouveau mon Jérém me questionner, me tirant soudainement de mes souvenirs.
    « A tout le bonheur que tu m’apportes. Et au fait que cet endroit c’est un Paradis sur terre ».
    Le bobrun me sourit et c’est beau à en pleurer.
    A l’approche du centre équestre de Charlène, je ressens une nouvelle vague de souvenirs me submerger.
    La rencontre avec cette grande dame qui a été et qui est toujours une sorte de maman de substitution pour mon Jérém. Charlène qui nous surprend en train de s’embrasser dans un box de chevaux. Jérém qui essaie de nier ce qui vient de se passer. Charlène qui le met à l’aise, lui disant que cela ne changera rien pour elle.
    Et puis ma première balade à cheval, Jérém préoccupé par ma sécurité, au petit soin lors de ma chute ; à la soirée fondue organisée par Martine, à la guitare de Denis, à cette ambiance bon enfant et bonne humeur qui a m’a tant touché. Et je me souviens du coming out de Jérém, un soir, devant ses potes. Certainement, l’une des plus grosses surprises que mon Jérém ne m’aie jamais fait.

    Après avoir garé la voiture devant la réserve de fourrage, et avant même d’aller voir la maîtresse des lieux, Jérém passe direct la porte e l’écurie. Un instant plus tard, il est en train de faire des papouilles à son bobrun de cheval Unico.
    Qu’est-ce que j’aime ce Jérém attachant qui va direct au contact de ces équidés qui sont comme un lien direct avec son enfance, et avec ses grands-parents. J’aime ce côté « terrien » qui ressort lorsqu’il retrouve ses racines.
    En ville, Jérém est un garçon qui aime soigner son apparence, se mettre en valeur. A Campan, il est tout autre. A Campan, il se fiche que son cheval mette du bazar dans son brushing ou que, dans l’élan des câlins, il laisse de la mousse blanche sur son beau blouson en cuir. A Campan, Jérém devient « nature », et ça, je kiffe à mort. A Campan, Jérém sourit souvent, beaucoup plus souvent qu’ailleurs. A Campan, il est heureux. Et ça, ça me rend heureux comme un fou.
    Dans le box d’à côté, « ma » Tequila s’impatiente pour recevoir sa part de câlins. Une tâche à laquelle je m’attèle avec plaisir. Un cheval c’est tout aussi affectueux et démonstratif qu’un chien. Et le contact avec l’animal, d’un naturel sans filtres, qui montre tout ce qu’il ressent, et notamment l’amour, ça fait du bien, et ça apaise.
    « Eh beh, ils ont l’air contents de nous voir » je lance.
    « Ça doit faire au moins deux mois qu’ils n’ont pas été montés. Ils ont envie de sortir. Mais vu la couche qu’il y a dehors, c’est pas d’actu ».
    « Viens » fait Jérém en m’attrapant par la main, en m’attirant contre lui et en m’embrassant doucement « on a encore une visite à faire ».
    Le bobrun se dirige vers le secteur des poneys, il inspecte les box jusqu’à retrouver Bille, la ponette qu’il montait lorsqu’il était enfant. Le petit équidé est contre le mur du fond et, contrairement à Unico et Tequila, ne fait pas le moindre pas vers nous en nous voyant arriver. Jérém l’appelle plusieurs fois, mais Bille n’est pas très coopérative. Un dirait même qu’elle fait la tête.
    « Elle est caractérielle » fait Jérém « elle me fait le coup à chaque fois. Elle fait la gueule parce qu’elle ne me voit pas assez souvent. Elle a peur que je l’abandonne ».
    Je me fais la réflexion que définitivement les animaux ne savent pas faire semblant. Mais aussi que nous avons tous les mêmes peurs, qu’on s’appelle Nico, Jérém, ou Bille.
    Jérém rentre alors dans le box et s’approche d’elle. La vieille ponette se laisse caresser, mais sans être démonstrative. Et le regard doux, enfantin, ému de mon bobrun pendant ces papouilles me touche au plus haut point.
    « Allez, on va voir Charlène » il me lance, en quittant le box.
    Je suis tellement ému que je ne peux m’empêcher de le serrer dans mes bras et de le couvrir de bisous et de tendresse.
    « Allez, on est attendus ».
    En nous dirigeant vers la sortie, nous passons devant le box dans lequel Charlène nous a surpris en train de nous embrasser.
    « Tu te souviens de la tête de Charlène ? » me lance Jérém.
    « Je me souviens surtout de TA tête ».
    « Je n’en menais pas large ».
    « Mais ça s’est bien passé ».
    « Charlène est une nana formidable ».
    Quelques pas plus tard, nous passons devant le box des équipements.
    « Tu te souviens ? » je le questionne à mon tour.
    « Putain, qu’est-ce que c’était bon de s’envoyer là-dedans ! ».
    « Truc de fou, oui… » je confirme.
    « Heureusement qu’on avait fermé à clé ! ».
    « C’est clair… JP et Carine ont débarqué pile au mauvais moment ».

    Charlène nous accueille à son tour avec un élan d’affection qui fait le plus grand bien. Et elle n’est pas seule. JP et Carine sont là, ainsi que Ginette et son mari. Et eux aussi nous gratifient d’un accueil digne du retour du fils prodig(u)e. Je ne me lasserai jamais du côté démonstratif et exubérant des gens d’ici.
    « Il a suffi que je dise à Martine que vous alliez venir, pour que tout le village soit au courant » se marre Charlène « et pour que le gang des retraités débarque illico ».
    « Le gang des retraités t’a bien aidée à préparer la soupe » fait Carine.
    « Et puis le gang des retraités… t’emmerde » fait JP, déconneur. C’est marrant d’entendre ce genre de mot dans la bouche de quelqu’un aussi classe que JP, mais le deuxième degré qu’il met dans cette formule rend sa sortie hilarante.
    « Il y en a d’autres qui veulent vous voir » fait Charlène « j’espère que vous n’avez rien prévu pour demain soir. Parce que c’est soirée fondue au relais ».
    « Le cavalier est un animal qui ne sort pas en balade l’hiver » fait JP, taquin « mais il n’hiberne pas pour autant. Et il n’est jamais le dernier pour un bon gueuleton en compagnie de bons amis ».
    La table est dressée avec le soin des grandes occasions. Le feu est dans la cheminée, accueillant, rassurant. Très vite, il me fait penser à un autre feu, à une autre cheminée que j’ai hâte de retrouver. Je ne suis pas pressé de partir de là, je me sens on ne peut mieux en compagnie de ces êtres adorables. Mais la petite maison est la destination ultime, être dans les bras de Jérém est le bonheur ultime.
    Les apéros sont servis par la main généreuse de JP, et nous nous installons à table en attendant l’arrivée de Martine.
    « Alors, racontez-nous tous les gars » fait Charlène, impatiente de savoir « Comment se passe la vie parisienne ? Et la vie bordelaise ? ».
    Jérém raconte ses débuts parisiens, sans omettre ses difficultés des premières semaines à s’intégrer dans une équipe existante. Il parle du soutien d’Ulysse, son nouveau grand pote, et de sa blessure pendant un match d’entraînement.
    « Rien de sérieux ? » le questionne JP.
    « Non, ça va, mais le médecin m’a mis un arrêt de trois semaines. Et en plus je me suis fait suspendre par le coach ».
    « Mais qu’est-ce que tu as foutu ? ».
    « Je me suis battu avec le con qui m’a blessé pendant le jeu. Je suis sûr qu’il l’a fait exprès ».
    « Et c’est pour cette raison que tu t’es battu ? » le questionne Charlène.
    « Non, je l’ai cogné c’est parce qu’en plus il se foutait de ma gueule. Je ne sais pas ce que je lui ai fait, mais ce type ne peut pas me blairer ».
    « Tu dois être meilleur que lui, ça suffit largement à le rendre mauvais » fait JP, perspicace comme toujours.
    C’est là que Martine débarque, dans un tourbillon de bonne humeur et de rires qui semble flotter en permanence autour d’elle.
    « T’es à l’avance » fait JP, railleur.
    « Mais j’ai un métier, MOI ! » elle se marre « tiens, au lieu de dire des bêtises, sers-moi plutôt un Martini blanc. J’espère que vous m’avez attendue pour commencer l’interrogatoire des deux citadins ».
    « Charlène n’a pas pu attendre ».
    « Rhoooo. Alors, j’ai raté quoi ? Allez, faites-moi un résumé comme au début des épisodes des séries. Précédemment, dans Jérém et Nico… ».
    Jérém résume ce qu’il vient de raconter, puis je me lance dans le récit de ma vie bordelaise, de mes études, de mes partiels à venir. Bien évidemment, il y a des choses que je passe sous silence.
    « Et dans tout ça, vous arrivez à vous voir un peu ? » demande Carine, en touchant un point sensible sans le savoir.
    « Pas autant qu’on aimerait » fait Jérém.
    « Entre les entraînements et les match, tu dois avoir un emploi du temps de fou » fait Ginette.
    « Oui. Et je fais des études aussi ».
    « Des études de quoi ? ».
    « Dans le commerce et le marketing ».
    « Ah, le marketing, ou l’art de faire croire au consommateur qu’il a besoin du produit qu’on veut lui vendre, alors qu’il pourrait parfaitement s’en passer » fait JP, philosophe comme toujours.
    « C’est assez bien résumé » fait Jérém, mort de rire.
    « Avec une gueule comme la tienne et un peu de technique, tu pourrais vendre du sable à des Touaregs » fait Martine.
    « Blagues à part » elle continue « je trouve bien que tu prépares ton avenir pour plus tard. Le rugby c’est bien, et je te souhaite de faire une immense carrière. Mais ça peut aussi s’arrêter brutalement, et c’est bien d’avoir un plan B pour se retourner, au cas où. Alors, même si mener études et carrière sportive en parallèle est difficile, il ne faut rien lâcher. L’important c’est de valider tes partiels, à ton rythme, et de ne pas se décourager, même en cas d’échec ».
    « Du coup vous ne vous voyez pas trop » revient à la charge Carine.
    « Une fois par mois… à peu près » fait Jérém.
    « C’est pas beaucoup » fait Carine.
    « Le week-end, j’ai match, je ne peux pas bouger ».
    « Mais Nico peut venir ».
    « On doit rester prudents » je me lance.
    Je surprends sur moi un regard attendri de Jérém qui semble dire « merci de comprendre », et cela me fait un bien fou.
    « Tu crains que ça si se savait… » fait Ginette en s’adressant à mon bobrun.
    « Ce serait une cata » la coupe JP.
    « Pourquoi ? ».
    « Parce que sur ce sujet il y a encore trop de gens qui sont cons, notamment dans le sport, et surtout « entre mecs »… » fait JP.
    « Mais si tu ne vois pas de nanas, ils vont quand même finir par se poser des questions » considère Carine.
    « Je gère » fait le bogoss « officiellement, j’ai une copine à Bordeaux ».
    « J’adore » fait Martine.
    Je suis content que Jérém ne parle pas de ses coucheries, et je me garde bien de dire le moindre mot sur le fonctionnement compliqué de notre relation, un sujet qui ne concerne que nous deux et à propos duquel nous allons certainement être amenés à discuter dans les jours à venir.
    « Ça doit être difficile d’avoir une vie sentimentale épanouie si on doit faire attention à chaque instant » commente Charlène.
    « C’est un casse-tête, en effet » admet Jérém.
    « Mais votre amour est plus fort que ça, la preuve est que vous êtes à nouveau là, tous les deux ensemble, même après quatre mois de vie parisienne » fait JP, visiblement heureux pour nous « je trinque à ces deux beaux garçons, je leur souhaite que la vie leur apporte le meilleur dans tous les domaines ».

    Le repas de Noël se termine tard dans l’après-midi. Charlène, toujours égale à elle-même, nous propose de rester dîner le soir et de dormir au chaud.
    « Vous irez à la maison demain matin, avec le jour, vous prendrez du bois sec ici pour vous chauffer et vous aurez le temps de faire des courses ».
    Je n’arrive pas à m’habituer à tant de bienveillance et de générosité. A chaque fois, je suis touché au plus haut point.
    Bien évidemment, nous l’aidons à ranger la table et la cuisine, ainsi qu’à nourrir les chevaux. Je retrouve avec plaisir cette douce odeur, mélange de fourrage, de crottin et de cuir qui caractérise l’ambiance d’une écurie. Je retrouve le bruit des sabots, les hennissements, les ébrouements, le glissement du grain dans un seau, le bruit de la fourche qui racle le sol bétonné, celui du foin qui glisse sur lui-même.
    Sans compter le fait que mon Jérém en cotte, même mal coupée, même élimée, est sexy à un point inimaginable. Un côté de la double fermeture zip étant laissé ouvert sur une bonne vingtaine de centimètres, cela laisse mon regard buter sur une belle portion de coton blanc de son t-shirt, ainsi que sur sa chaînette de mec et sur la partie de son tatouage qui remonte le long de son cou. Quant à ce bonnet informe qu’il a sorti de son sac de sport, inutile de préciser qu’il le porte avec un panache remarquable.
    Le voir travailler de bonne haleine, se donner à fond, sans rechigner devant aucune tâche, y compris les plus lourdes, comme dégager du fumier, pour aider Charlène, cela me touche beaucoup. Ça me donne envie de l’aider et de partager ce moment avec lui. Dans un box vide, alors que nous attendons pour remplir des seaux d’eau, nous nous embrassons. Une nouvelle fois, Charlène nous surprend.
    « Oh qu’ils sont beaux mes petits amoureux ! ».
    Jérém s’éloigne immédiatement de mes lèvres.
    « Mais ne faites pas attention à moi, vous pouvez continuer ».
    Jérém sourit et vient poser un dernier bisou rapide sur mes lèvres, avant de récupérer deux seaux et d’aller les poser dans d’autres box.
    « Je suis vraiment heureuse de voir que vous êtes toujours ensemble. Vraiment, vous êtes si beaux, et si heureux, tous les deux. Ça fait plaisir à voir ».
    « Ce n’est pas facile tous les jours ».
    « J’imagine, mais ici vous êtes bien, vous allez pouvoir vous ressourcer, et vous retrouver ».
    « Ici, c’est juste le Paradis ».
    Nous terminons les soins aux animaux alors que la nuit s’installe et que la neige recommence à tomber de plus belle. Nous dînons tous les trois, et je me laisse transporter par la conversation de Jérém et Charlène, un échange évoquant des moments du passé, des balades, les grands parents de Jérém, les derniers potins au sujet de la petite bande.
    Il est tout juste 21h30 lorsque Charlène nous annonce qu’elle va se mettre au chaud dans son lit en compagnie d’un bon livre. Mais avant cela, elle nous installe dans une chambre à l’étage qui avait été jadis la chambre de sa fille.
    La chambre est petite, le lit n’est pas grand, le plafond est bas et mansardé, le placo est très fatigué, la porte à moitié destroy, le papier peint gagnerait à être euthanasié, le ménage mériterait de passer dans une émission télé.
    Mais les draps son propres, et la chambre est chaude. Voilà un nid douillet dans lequel je m’installe avec bonheur en compagnie de mon bobrun.
    Cette nuit, nous faisons l’amour, alors que la neige tombe toujours dehors. Et nous nous faisons une infinité de câlins, de promesses silencieuses.



    Bonjour à toutes et à tous,

     

    voici quelques infos au sujet de Jérém&Nico.

    Prochain épisode "0242 Une année peut en cacher une autre" : sortie 20 novembre. Cet épisode est le dernier de la saison 2.

    Soirée chat le 26 novembre à 21 heures pour échanger avec vous au sujet des développements de la saison 2 et pour évoquer la saison 3 qui démarrera le premier jour du printemps 2021. Détails pour le chat dans le dernier épisode.

    Fabien

     

     

     


    13 commentaires
  • JN0240 Symphonie Toulousaine
    (En plusieurs mouvements et quelques dissonances).


    Lundi 17 décembre 2001.

    Dans la foulée du coup de fil à Benjamin et de son refus de se faire dépister, j’appelle les urgences pour connaître les plages de garde du médecin qui s’est occupé de moi la veille. On me dit de passer le soir même après 19 heures.
    Le médecin a l’air déçu que mon « partenaire » n’ait pas été plus coopératif. Elle me fait une ordonnance pour passer chercher le traitement pour le reste du mois à la pharmacie de l’hôpital.
    « Bon courage à vous » elle me lance à la fin de la consultation « Revenez à la fin du traitement pour un premier dépistage. Et surtout, si vous avez des rapports d’ici là, n’oubliez pas de vous protéger et de protéger votre partenaire, y compris en cas de rapport buccal. Le risque est moindre, certes, mais pas inexistant ».

    Mardi 18 décembre 2001.

    Depuis quelques heures, ma vie a changé. Elle est désormais marquée par l’« accident », une pensée qui ne cesse de me hanter, ainsi que par le « traitement », une cadence quotidienne qui contribue à ne pas me faire oublier l’« accident » lui-même.
    Comme prévu, ce traitement est assez dur à supporter.
    Mais le plus difficile à supporter est ailleurs. Le plus dur à gérer est cette peur, cette angoisse, l’attente du test trois mois après l’« accident ».
    Cette attente est un lourd fardeau à porter. Un fardeau que je ne veux partager avec personne. Je ne veux pas inquiéter les gens qui m’aiment. Je ne peux pas livrer ce doute, cette peur qui va durer trois mois. Je dois savoir avant. Si je suis négatif, tout cela n’aura été qu’un cauchemar. Et si le destin en aura décidé autrement, j’aurai le temps d’en parler plus tard.
    Si je n’ai pas du tout envie d’en parler, c’est aussi à cause d’une sorte de « superstition ». En parler, c’est rendre tout ça plus réel. C’est con, mais dans ma tête, en parler c’est aussi augmenter la chance que ça se termine mal.
    En attendant, je ne dors plus. Alors, entre la fatigue et les effets secondaires du traitement, je me dis que ce n’est pas la peine d’aller en cours. Je n’irai pas non plus demain, mercredi, ni jeudi.
    J’envoie un sms à Monica pour lui dire que je ne retournerai pas en cours avant la rentrée. Je prétexte la grippe. Elle me rappelle entre midi et deux. Elle me promet de me passer les cours à la rentrée. Cette nana est vraiment adorable.
    En raccrochant, je ressens au fond de moi la désagréable certitude que je vais foirer mes partiels de la mi-janvier.
    Je passe la journée de mardi à penser aux vacances imminentes. Je ne vais pas pouvoir échapper à un séjour et à au moins un réveillon chez mes parents. L’idée de me pointer à Toulouse dans cet état, de faire face à maman, à son regard qui captera immédiatement mon mal-être, ce qui ne manquera pas de l’inquiéter, me fait mal au cœur. Quant à la perspective de faire face à papa, de retrouver son regard dégoûté, hostile, ça me donne envie de partir très loin de tout ça.
    Et pourtant, je vais devoir y faire face. Et dans pas longtemps. Je m’en passerais bien, mais maman ne comprendrait pas que je ne revienne pas à la maison pour Noël.
    Pour l’instant, j’essaie d’apprendre à vivre avec la peur et l’incertitude quant à l’avenir. J’essaie de ne pas oublier de prendre les médocs. Et je m’emploie à éviter mes voisins. J’ai trop peur de ne pas pouvoir leur cacher ma détresse.
    Mais le mercredi soir, je me fais avoir par la ruse. En fin d’après-midi, Denis vient me chercher avec le prétexte de l’aider à déplacer un meuble. Le meuble en question est un meuble télé, que Denis aurait très bien pu déplacer tout seul. Et une fois dans l’appart, je suis « coincé », et je suis une fois de plus sommé de rester manger.
    « Je n’ai pas faim ».
    « Si tu as faim ! » me lance Denis.
    « Tu restes, un point c’est tout » fait Albert.
    Je finis par m’asseoir, à bout de forces.
    « Mais qu’est ce qui t’arrive Nico ? » me questionne Denis sans détours.
    « Rien, pourquoi ? ».
    « A d’autres ! Nous voyons bien que tu vas mal. Tu ne vas plus en cours, tu ne sors plus de chez toi. Tu as maigri. On dirait que tu n’as pas dormi depuis des semaines ».
    « C’est à cause de la « pause » avec Jérém ».
    « Non, je ne te crois pas. Il n’y a pas que ça. Tu n’es pas juste malheureux, tu as l’air préoccupé. Qu’est-ce qui se passe au juste ? ».
    « Rien d’important ».
    « Tu ne nous parles plus, tu nous évites. Ça ne te ressemble pas ».
    « Tu sais que tu peux tout nous dire et que nous pouvons tout entendre » ajoute Albert avec la voix douce et rassurante d’un grand-père « Parce que plus qu’un locataire, nous te considérons comme un ami, presque comme notre petit enfant ».
    Je suis touché par tant de gentillesse et de bienveillance. Mais les mots restent bloqués au fond de ma gorge.
    « Allez, Nico, laisse-toi aller ».
    « Il m’est arrivé un truc dimanche dernier » j’admets.
    « Qu’est ce qui t’est arrivé ? ».
    « J’ai rencontré un gars ».
    « Il t’a fait du mal ? ».
    « Non… non. Ça se passait bien, on s’entendait bien ».
    « Et qu’est ce qui s’est passé ? ».
    « Nous avons couché ensemble et… la capote a cassé… et il ne s’en est rendu compte qu’après avoir fini ».
    « Ah mince ! Et tu le connais bien ce gars ? ».
    « Pas plus que ça. Mais je sais qu’il fait pas mal de plans ».
    « Et tu es allé voir un médecin ? ».
    « Je suis allé aux urgences le soir même, et on m’a donné le traitement post-exposition ».
    « Et ce gars a fait le test ? ».
    « Il n’a pas voulu ».
    « C’est pour ça que tu es si mal depuis dimanche ».
    « Je ne voulais pas vous en parler pour ne pas vous inquiéter ».
    « Tu sais, on connaît d’autres gars à qui s’est arrivé ».
    « Et comment ça s’est passé pour eux ? ».
    « Avant le traitement post-exposition, ça se passait parfois mal » lâche Albert, en posant sa main chaude sur mon avant-bras « mais maintenant ça existe et ça a l’air de bien marcher. Il ne faut pas perdre espoir ».
    « De plus, tu as été exposé une seule fois et c’est pas sûr que le gars était positif. Avec le traitement en plus, je pense que tu n’as pas trop à t’inquiéter » continue Albert.
    « J’espère. Mais les trois mois à attendre le test vont être longs ».
    « Tu ne dois pas penser à dans trois mois. Concentre-toi sur le présent, et dis-toi que chaque jour est une cadeau et une victoire ».
    « Tu fais quoi à Noël ? » me questionne Denis.
    « Je vais chez mes parents. Mais j’ai peur de comment ça va se passer. Je ne veux pas leur parler de ça, mais je ne sais pas si je vais tenir ».
    « Si c’est trop dur, sors, balade-toi. Ne reste pas enfermé dans ta chambre. Va au cinéma, fais ce qui te fait plaisir. Prends un livre, et va le lire dans un bar. Va voir un pote qui te fait rire. Ou un pote que tu n’as pas vu depuis longtemps. Le temps passera plus vite ».
    Mes voisins et proprios sont vraiment adorables. En rentrant chez moi, je me sens un peu mieux. C’est encore tôt, et je trouve l’énergie pour appeler maman et lui dire que je serai à Toulouse dès vendredi.
    Elle me demande si je vais retrouver Jérém pendant les vacances.
    « Non, c’est compliqué en ce moment. Je t’expliquerai ».
    « Ce garçon ne mesure pas la chance qu’il a de t’avoir ».
    « Ou alors je ne suis pas le gars qu’il lui faut ».
    « Ne dis pas de bêtises mon lapin. Rentre vite à la maison, tu vas tout me raconter ».

    Je débarque à Toulouse le vendredi 21 décembre en milieu d’après-midi. Le premier constat en arrivant dans ma ville est de voir qu’elle porte à la fois les stigmates de l’explosion AZF et les décorations de Noël. C’est assez effrayant comme contraste. Je pense à ceux qui ont péri, aux blessés, à tous ceux qui ont été touchés de près ou de loin par cette catastrophe. Par ricochet, je pense aux new-yorkais touchés par les attentats. Pour eux non plus ce Noël 2001 ne restera pas dans les annales des Noëls heureux.

    Les retrouvailles avec maman sont pleines d’émotions. Je lui ai manqué tout autant qu’elle m’a manqué. Je tente de faire bonne figure, mais elle voit de suite que je ne suis pas bien et tente de me cuisiner. Je tente de mettre ça sur le compte de la « pause » avec Jérém mais je ne suis pas sûr qu’elle se contente de ça, surtout si je continue à me montrer abattu. Je ne veux pas qu’elle s’inquiète. Je dois apprendre à mieux faire semblant, je ne veux pas gâcher son Noël.
    Pour occuper ma soirée, je prévois de suivre l’un des conseils de Albert, d’aller voir un film dont j’attendais la sortie avec impatience. Le film en question est en salles depuis deux semaines déjà mais je n’ai pas encore trouvé le bon moment pour aller le voir. Le fait est que sa sortie est arrivée au même moment que la « pause », que Benjamin, que l’« accident ». Autant dire que dernièrement mes priorités ont été un brin chamboulées.
    Je propose à Elodie de m’accompagner, car je me souviens de lui avoir parlé de ce film à Gruissan et de l’avoir entendue me dire avec enthousiasme qu’on irait le voir ensemble. D’autant plus que c’est elle qui m’a fait découvrir cette saga. Mais je la prends trop de court, elle a déjà prévu quelque chose pour ce soir.
    Et pourtant, j’ai l’impression qu’il ne s’agit pas que de ça. J’ai l’impression que depuis qu’elle est en couple, et a fortiori depuis qu’elle est fiancée, notre complicité se relâche peu à peu. Et je pense qu’à l’avenir ça ne va pas s’arranger. Car elle aura forcément moins de temps à partager avec moi. Moins de temps et moins de complicité. Ainsi va la vie. Elle a désormais d’autres priorités, chose que je comprends parfaitement. Ce qui ne m’empêche pas pour autant de ressentir une certaine nostalgie teintée de tristesse. Car nos moments à discuter à bâtons rompus, à refaire le monde, à déconner, me manquent. Et je pense qu’ils ne reviendront pas.
    En fin d’après-midi, je prends un verre avec Julien dans un bar du centre-ville. Les retrouvailles avec le boblond sont toujours flamboyantes. Le gars est un tourbillon d’énergie et son sourire solaire et malicieux est un rayon de soleil. Julien a toujours des trucs drôles à raconter, et sa capacité à s’amuser de tout et à transporter ailleurs son interlocuteur fait partie de son charme ravageur.
    Il me demande de lui raconter ma vie à Bordeaux, ce que je fais sans trop d’entrain. Il me demande si je vois toujours « mon » rugbyman. Je lui raconte la « pause ».
    « Encore ? Mais ce gars est une véritable girouette ! Il est pire que moi avec les nanas ! ».
    « Il a ses raisons. Mais c’est trop dur pour moi de suivre » je coupe court.
    « J’ai du mal à imaginer que ce soit si difficile que ça de trouver le moyen de vous voir régulièrement.
    Ton beau brun a peut-être tout simplement peur de l’engagement que tu lui demandes. Vous êtes jeunes. Et puis, quels projets avez-vous en commun ? Aucun à ce jour. Toi tu vas poursuive tes études à Bordeaux, et lui essayer de se faire une place dans le rugby. Que pouvez-vous faire ensemble à ce stade ? ».
    « Nous voir, tout simplement, être bien ensemble, non ? Être là l’un pour l’autre. Ce serait pas mal pour commencer… ».
    « Votre histoire est belle parce qu’elle est compliquée » il poursuit « Vous vous aimez, vous vous adorez quand vous êtes ensemble, puis vous vous jetez, vous vous manquez, et vous vous retrouvez. C’est pas mieux ça que de tomber trop tôt dans la routine des amoureux ? La routine est la fin de l’amour ».
    « Tu as peut-être raison, mais en attendant c’est fatiguant ».
    « Et sinon, maintenant que tu es célibataire, tu es un peu sorti, tu t’es fait draguer ? Je parie que oui, tu es quand-même beau mec… ».
    Je n’ai pas le cœur d’affronter ce sujet. Parce que je sais qu’il va me mettre sur une pente glissante qui va m’obliger à parler de l’« accident ». Je ne veux pas lui parler de ça. Je lui en parlerai peut-être un jour, mais pas avant trois mois. Il m’en voudra peut-être de ne pas lui avoir « fait confiance ». Mais tant pis. Je ne veux pas qu’il se fasse du souci pour moi.
    Au moment de nous quitter, je propose au beau moniteur de m’accompagner au cinéma. Mais quand je lui annonce le film que je vais voir, il se moque de moi.
    « Mais t’as quel âge ? » il me charrie, tout en m’expliquant qu’il a un rancard avec une nouvelle nana plus tard dans la soirée.
    C’est donc seul que ce soir-là je me rends à la salle de la place Wilson pour découvrir le premier volet cinématographique de la saga de J.K Rowling.
    C’est toujours un drôle d’exercice que de découvrir un film tiré d’un livre qu’on a lu. Ça fait bizarre de voir les choix, essentiellement des coupes et des raccourcis, faits par le scénariste ou le réalisateur pour adapter l’histoire à l’écran, pour contenir 300 pages en moins de 2 heures. Ça fait bizarre de voir le livre mis en images et de voir ces images remplacer celles que mon imagination avait générées à la lecture. Et ça fait très bizarre de mettre un vrai visage sur Harry Potter. Mais la sauce finit par prendre, et je me laisse embarquer dans l’alchimie cinématographique dans laquelle la géniale musique de John Williams joue un rôle majeur.

    https://www.youtube.com/watch?v=wtHra9tFISY

    Lorsque je sors de la projection, il est presque minuit. Un vent glacial sillonne la place Wilson, fait valser les guirlandes suspendues entre les immeubles et le grand sapin au milieu de la place. Il fait froid, horriblement froid. Un froid qui traverse mon blouson, mon pull, mon t-shirt, mon jeans et qui arrive jusqu’à ma peau. Il fait froid dehors, comme il fait froid dans mon cœur.
    En revenant vers la maison, je ne peux m’empêcher de faire un détour par la rue de la Colombette. La nostalgie me happe, elle guide mes pas presque malgré moi. Car même si cela me fait de la peine, je ressens un besoin irrépressible de retrouver ces lieux familiers, les rues que j’ai empruntées tant de fois pour aller retrouver Jérém, la façade de son ancien immeuble, son ancienne terrasse où il a fumé tant de cigarettes après chacune de nos « révisions ». Oui, j’ai besoin de retrouver ces lieux, nos lieux, à la fois si proches physiquement et si lointains dans le temps, dans mon cœur.
    Je repense à la résolution que j’avais prise quelques jours plus tôt, d’appeler Jérém quand je serais à Toulouse, juste avant Noël. Mais ça c’était avant l’« accident ». Aujourd’hui, je ne me sens plus le courage de le faire.
    Ce soir, je voudrais être Harry Potter. Accio Jerem ! Accio résultats négatifs ! Je voudrais tant pouvoir prendre le train au départ de la voie 9 et ¾ pour partir loin, très loin.

    Noël approche à grand pas et le repas du réveillon se précise. Ce sera en famille, avec mes parents, mon oncle, le frère de mon père et sa femme, qui feront le voyage depuis Brive. Mais ils viendront sans leur fils Cédric, car mon cousin a prévu de passer le réveillon dans la famille de sa copine.
    Je pressens que cette soirée va être chiante à mort. Je sens que Cédric, le bogoss, le futur grand médecin, le joueur de foot, même absent, sera quand même bien à ce réveillon. Ce sera encore une confrontation entre Cédric le winner et Nico le looser. Je sens que je vais encore m’en prendre plein la gueule. Je sens que je vais adorer ça, je sens que ça va être un Noël de rêve. D’ailleurs, je rêve déjà…
    J’espère au moins que papa ne va pas trop me faire la gueule. Je vais essayer de me faire tout petit, de faire profil bas en attendant que ça passe. De toute façon, en ce moment j’ai des tracas plus importants que l’hostilité de mon père.

    Le lendemain, le dimanche 23 décembre, j’ai envie de revoir un pote. Je lui envoie un message le matin.
    « Salut, ça va ? Tu as un moment pour prendre un verre ? ».
    Bien sûr, j’ai toujours en tête les mots de sa copine Nathalie me demandant de couper le « laisser tranquille » pour ne pas raviver sa « bisexualité ». Mais Thibault est un pote, et j’ai envie d’avoir de ses nouvelles. J’ai envie de savoir comment il va, comment il récupère après ses blessures suite à la catastrophe d’AZF.
    L’adorable pompier me rappelle aussitôt.
    « Hey, Nico, tu es sur Toulouse ? ».
    Le simple fait d’entendre sa voix me fait du bien. J’ai l’impression que l’ancien mécano est en bonne forme et ça me fait vraiment plaisir.
    « Oui, depuis vendredi ».
    « Bien sûr que j’ai un moment pour prendre un verre, tu peux même venir manger à la maison ce soir. On se fait une soirée pizza si tu veux ».
    « Je ne veux pas m’incruster, je connais à peine ta copine ».
    « Elle ne sera pas là, elle travaille à 20 heures ».
    Voilà des mots capables de provoquer un grand soulagement en moi.
    « D’accord, j’apporte les pizzas alors ».

    A 20h30 je sonne à la porte de l’appart aux Minimes. Le battant s’ouvre aussitôt. Sourire solaire, regard bienveillant, charmant et touchant, Thibault apparaît dans l’embrasure de la porte. Il est toujours aussi beau. Il est habillé d’un pantalon en tissu molletonné, ainsi que d’un t-shirt gris. Un t-shirt qui me permet de constater que son corps a encore pris du muscle.
    « Hey, Nico, ça me fait plaisir de te voir » fait le beau stadiste, tout en me prenant dans ses bras, et en me claquant la bise, l’air vraiment content de me voir. Le contact avec sa barbe de quelques jours est enivrant.
    « Moi aussi je suis content de te voir ».
    Ça me fait drôlement plaisir de le voir debout, bien portant, si loin du Thibault abattu sur son canapé, le genou bandé, lors de ma précédente visite, juste après la catastrophe d’AZF. J’en suis presque ému.
    « Tu vas bien, Nico ? ».
    « Je vais bien, merci » je réponds machinalement « Et toi ? ».
    « Ça va beaucoup mieux, merci ».
    « Je suis content de te voir en forme ».
    « Merci, tu es gentil. Alors, raconte, comment se passent tes études à Bordeaux ? Tu t’es fait des potes là-bas ? ».
    « Les études ça va, je vais bientôt avoir mes premiers partiels. Oui j’ai quelques amis, surtout des camarades de cours. J’ai aussi sympathisé avec mes voisins et propriétaires, un couple d’hommes âgés qui sont vraiment adorables avec moi ».
    « C’est cool que tu trouves tes marques ».
    « C’est vrai ».
    « Alors, dis-moi » j’enchaîne « Tu as recommencé à jouer ? ».
    « Pour l’instant, j’ai repris la musculation. Ça fait trois semaines. Et si tout va bien, je devrais reprendre les entraînements mi-janvier. Il me tarde ! ».
    « Ça me soulage d’entendre ça. Finalement tu restes au rugby, alors ».
    « Pour l’instant, oui. Je vais faire la saison, après j’aviserai ».
    « Et les pompiers ? ».
    « Je reste aussi, je ne peux pas renoncer à ça, bien que j’aurai moins de disponibilités pour les astreintes ».
    « C’est tout à ton honneur. Définitivement, tu es un bon gars ».
    « Au fait, tu as des nouvelles de Jé ? » il change de sujet.
    « Vous n’avez pas repris contact ? » je le questionne à mon tour.
    « Non, pas vraiment. J’imagine qu’il doit être très occupé, je n’ose pas trop le déranger ».
    « Je n’ai pas de ses nouvelles depuis quelques semaines » je réponds enfin à sa question.
    « Ah bon ? Vous ne vous voyez pas, vous ne vous appelez pas régulièrement ? ».
    « Pas vraiment. Enfin… plus vraiment ».
    « Ah… et qu’est-ce qui s’est passé ? ».
    « Depuis qu’il est à Paris, Jérém a peur que son entourage découvre notre relation. Alors il ne veut pas que j’aille le voir. Il a même recommencé à coucher avec des nanas pour faire semblant ».
    « Tu crois ? ».
    « Je le sais parce que l’une d’entre elles s’est pointée à l’appart à Paris lui faire un sketch pendant que j’y étais en novembre ».
    « Ah… ».
    Il m’a dit qu’il tenait à moi, mais qu’il ne pouvait pas pour l’instant me proposer mieux que de faire chacun notre vie de son côté et de se retrouver pendant les vacances ».
    « Sur le coup, j’ai vu rouge. Mais j’ai fini par comprendre ses raisons, et que ça lui coûtait de me proposer ça. J’étais prêt à accepter ce mode de fonctionnement, mais à condition de le voir plus souvent. Je lui ai dit au téléphone. Et il m’a répondu qu’il avait besoin de temps. J’ai insisté et il a fini par me balancer qu’il voulait prendre une pause. C’était il y a presque trois semaines. Depuis, je n’ai pas de nouvelles ».
    « Ah, mince ! Toujours le même mon pote Jé. Quand il se sent dos au mur, il envoie tout balader ».
    « Après, je comprends ce qu’il doit ressentir » il continue « si son homosexualité s’ébruite, il court le risque de se faire marginaliser. Dans le monde du rugby, nous les joueurs nous sommes très populaires auprès de nos supporters. Nous partageons avec eux la même ville, les mêmes bars, les mêmes boîtes. Les rumeurs peuvent aller vite et détruire une carrière.
    Jérém doit vivre tous les jours dans la peur d’être découvert et que tout s’effondre autour de lui, que son travail et son investissement dans le rugby lui filent entre les mains.
    Il sait que s’il se fait rejeter personne ne viendra à son secours. Même pas son club. Si un gars se fait rejeter, si sa carrière est foutue à cause de ça, c’est pas un problème, ils en recruteront un autre. Les bureaux des dirigeants des clubs sont remplis de CV de joueurs avec du potentiel ».
    « Sinon, comment ça se passe son intégration dans l’équipe ? » il me questionne.
    « Il a eu quelques difficultés, mais depuis quelques semaines ça semble bien démarrer ».
    « Je peux me tromper, mais je ne pense pas que le rugby soit la seule raison de son comportement à ton égard ».
    « Tu penses à quoi ? ».
    « Jé a du mal à gérer ses sentiments. La dernière fois tu m’as parlé de vos retrouvailles à Campan, du fait qu’il était différent, que votre complicité avait pris une nouvelle dimension. Peut-être que sans le vouloir, tu lui as mis la pression, ou qu’il s’est mis la pression tout seul, et que ça lui a fait peur.
    Je pense qu’il doit aussi peur de te perdre que toi de le perdre. Jé a été marqué par la souffrance de l’abandon et il s’est construit autour de ça ».
    « Tu parles de sa mère ? ».
    « Oui, il ne s’est jamais remis du fait qu’elle ait refait sa vie loin de lui et de Maxime. Mais il y aussi souffert de la distance de son père qui a toujours été très dur avec lui, et qui a toujours pensé savoir de quel bonheur avait besoin son fils sans jamais lui avoir posé la question.
    Mais il y a aussi autre chose. Jé ne s’attendait pas qu’un gars comme toi viendrait lui révéler sa vraie nature et bouleverser sa vie. Il n’était pas préparé à ça. Et ça ne fait que quelques mois que tu es vraiment rentré dans sa vie. Mais l’espoir d’une évolution est permis, comme le prouvent les pas de géant qu’il a déjà faits vers toi ».
    « Il y a des moments où je me dis que cette pause est définitive, et que c’est fini entre nous ».
    « Non, je ne le pense pas. Tôt ou tard tu vas lui manquer et il va revenir à la raison. Après, je comprends qu’une pause imposée avec de la détermination peut ressembler à une rupture. Mais tu commences à connaître l’oiseau, d’abord il envoie tout valser, après il réfléchit. Il fonctionne comme ça depuis toujours ».

    « Sinon, ça se passe toujours bien avec Nathalie ? » je le questionne pendant que nous mangeons les pizzas.
    « Je crois, oui ».
    « Et pour votre bébé, tout avance bien ? ».
    « Très bien, Nath a passé une écho la semaine dernière, tout est normal ».
    « Dans trois mois mon enfant va arriver » il ajoute après quelques instants de silence « et plus ça approche, plus je me demande si je suis prêt à l’assumer ».
    « Pourquoi tu dis ça ? ».
    Thibault se tait, comme gêné de s’être trop avancé.
    « Allez raconte, tu peux tout me dire, tu sais ? » je tente de le mettre à l’aise « De la même façon que moi je sais que je peux tout te dire ».
    « Parfois… je pense à des trucs… ».
    « Des trucs ? ».
    « A des gars… des gars qui me font de l’effet. Et… je culpabilise… tu comprends, Nico ? Je vais avoir un gosse et je n’arrête pas de penser à ça… ».
    « Oui, je comprends. Mais tu as déjà… ».
    « Non, non ».
    « Mais tu en as envie… ».
    « Je ne sais pas. De toute façon, je ne veux pas faire des bêtises, je ne veux pas que cet enfant grandisse avec des parents séparés ».
    « Tu l’aimes Nath ? ».
    « Grande question ».
    « Si tu ne réponds pas par un « oui » franc à cette question, c’est peut-être que tu ne l’aimes peut-être pas ».
    Il est facile d’être clairvoyant lorsqu’il s’agit des histoires des autres.
    « Et tu préfères que cet enfant grandisse avec des parents qui ne s’aiment pas plutôt qu’avec des parents séparés mais heureux parce qu’ils ont refait leur vie ? ».
    « Je ne vois pas comment je pourrais refaire ma vie et être heureux ».
    « Tu es attiré par les mecs, Thibault, tu ne peux pas te voiler la face ».
    « Je ne me voile pas la face. Enfin, plus maintenant. Le fait d’avoir frôlé la mort il y a trois mois m’a obligé à me poser les bonnes questions. Je n’ai eu que ça à faire pendant des semaines.
    Mais je suis dans la même situation que Jé. Si je veux mener une carrière dans le rugby, je ne peux pas me permettre d’être moi-même ».
    « Tu crois que tu vas tenir le coup ? ».
    « Je n’ai pas le choix. J’ai trop à perdre. De toute façon, tout ça est encore trop nouveau pour moi. Et puis, je vais être franc avec toi, je n’ai toujours pas arrêté de penser à Jé. Je sais qu’il n’y aura plus jamais rien entre nous, parce qu’il est amoureux de toi et que tu es amoureux de lui, et je respecte ça. Mais c’est dur à assumer. C’est pour ça que je n’arrive pas à l’appeler. J’ai besoin de prendre de la distance pour tourner la page. Jé doit le sentir, j’imagine que c’est pour ça qu’il respecte mon silence ».
    « Mais assez parlé de moi » il coupe court pendant que nous nous déplaçons sur le clic clac devant la télé. « Comment tu comptes t’y prendre pour mettre fin à cette pause avec Jé ? ».
    « Je ne sais pas trop. Et je ne sais même pas si je devrais essayer quoi que ce soit ».
    « Qu’est ce qui se passe, Nico ? Je t’ai connu plus combattif que ça ».
    « Je suis fatigué », je me dérobe, alors que j’ai de plus en plus de mal pas à contrôler les larmes qui se pressent à mes yeux. Je suis à deux doigts de lui parler de l’« accident ». Mais je prends sur moi. je me dis que Thibault a bien assez se soucis de son côté pour que je l’accable avec les miens.
    Le jeune rugbyman m’attire contre lui. Je me retrouve demi allongé sur l’assise du clic-clac, installé entre ses cuisses, le dos collé contre son torse chaud, enlacé par ses bras.
    « N’aie pas peur de revenir vers Jé, il comprendra, j’en suis sûr, car il tient trop à toi ».
    Thibault sait trouver les mots pour me réconforter. Mais plus encore que ses mots, c’est sa présence, sa proximité, son amitié qui me font du bien.
    Dans le silence, dans la pénombre, je n’entends que sa respiration, calme, apaisante. Je sens son souffle dans mon cou, les battements lents de son cœur. Nous restons ainsi, enlacés, pendant un long moment.  Et ça me fait un bien fou.

    Il est presque minuit lorsque je décide de rentrer. Devant la porte d’entrée, nous nous regardons en silence pendant de longs instants, sans arriver à trouver la façon de nous quitter. Il y a tant de choses dans cet échange silencieux, peut-être plus que dans mille mots. Il y a de l’amitié, il y a de la tendresse, il y a de la complicité. Il y a, de ma part, une immense considération, une profonde estime, une affection infinie pour ce garçon si adorable.
    Mais il y a également autre chose. Je crois que nos corps se souviennent du plaisir qu’ils se sont donnés pendant une nuit déjà lointaine.
    Je sens que Thibault sait que, malgré mon amour pour Jérém, il me fait de l’effet. Et à cet instant précis, j’ai désormais la certitude que, comme je l’avais imaginé, ce gars dont Thibault m’avait parlé la dernière fois, et qui lui aussi lui fait de l’effet, c’est bien moi.
    Ça fait du bien de se sentir désiré par un beau gars comme Thibault. Mais en même temps, ça me rend triste. Car je sais que je ne pourrai pas lui apporter l’amour qu’il mérite. Je suis toujours amoureux de Jérém, et je ne sais pas si je cesserai un jour de l’aimer.
     « Appelle-moi si ça ne va pas » finit par lâcher l’adorable stadiste.
    « Toi aussi tu peux m’appeler, si tu as besoin de quoi que ce soit ».
    « Merci d’être passé Nico. Tu es le seul à qui je peux parler ».
    « Alors n’hésite pas ».
    « Je tiens beaucoup à notre amitié » il ajoute.
    « Moi aussi je tiens beaucoup à notre amitié. Tu es un gars génial ».
    « Bon courage, Nico ».
    « Bon courage à toi, Thibault. Et Joyeux Noël ».
    « Joyeux Noël à toi aussi » fait l’ancien mécano en me serrant une dernière fois dans ses bras pleins d’affection. Une accolade et une affection que je lui rends avec émotion, car ce petit gars me touche vraiment beaucoup.
    Je passe la porte et je repars seul avec mon fardeau, tout en laissant Thibault seul avec les siens. Dans cette vie, chacun a ses propres fardeaux à porter. Et en fin de compte, nous les portons toujours seuls.

    Le lendemain matin, le 24, je me réveille de bonne heure. Je me réveille en plein cauchemar. J’ai rêvé de Jérém, j’ai rêvé qu’on était dans ma chambre, alors que mes parents étaient en bas. J’ai rêvé que Jérém était là juste pour me baiser, comme il le faisait dans son appart de la rue de la Colombette. Il était macho, dominateur, limite violent et humiliant.
    J’étais triste de le retrouver ainsi, je ne le reconnaissais plus, j’avais envie de pleurer tant je ne retrouvais pas dans ce gars le Jérém que j’avais connu depuis Campan. Mais dans ma conscience du rêve, je savais que je ne pouvais pas changer son attitude. Je ne savais pas pourquoi il était redevenu ainsi, mais je savais que je n’avais pas d’autre choix que de l’accepter, pour ne pas le perdre. Je me souviens qu’il était venu en moi brutalement et que j’avais eu mal et que je m’étais dégagé de lui.
    Il avait voulu revenir en moi, mais je lui avais demandé de mettre une capote. Il m’avait demandé pourquoi et j’avais dû lui expliquer ce qui s’était passé avec Benjamin. Et là, il m’avait regardé avec un grand mépris, il s’était rhabillé et il était parti en me balançant sur un ton énervé et méprisant : « Surtout oublie mon numéro de téléphone ».

    Je me réveille en nage, le cœur emballé, les larmes aux yeux. Je reste longtemps immobile, hébété, me demandant si j’aurais un jour le courage d’annoncer cela à Jérém.
    Je tente de me rendormir mais je n’y arrive pas. Je me lève vers 8 heures, et je constate qu’au bout d’une semaine les effets secondaires du traitement semblent enfin s’estomper. Je prends mes médocs en cachette et je descends prendre le petit déj avec maman. Ce matin je me sens un brin mieux, et je sens maman aussi un peu plus détendue. Ça me fait plaisir. J’espère garder le moral jusqu’à ce soir, je pense que je vais en avoir besoin pour le réveillon.
    Le matin, j’aide maman à faire le ménage. L’après-midi, je l’aide à préparer le repas, nourriture et déco. J’aime bien partager ces moments avec elle, et rien qu’avec elle. Papa étant au travail, je profite de ces moments privilégiés pour parler avec maman de la « pause » avec Jérém.
    A plusieurs reprises, je suis à deux doigts de craquer, et de lui parler également de l’« accident ». Mais je ne peux pas, je ne peux pas lui faire ça. Pas à Noël. Les mots restent coincés dans ma gorge et c’est très bien ainsi.

    En s’occupant et en discutant, la journée passe vite. Il est déjà 19 heures, la voiture de papa vient de rentrer dans le garage, tata et tonton vont bientôt être là. Je passe à la douche, je m’habille, je prends une profonde inspiration et je descends affronter le regard paternel.
    « Tu as passé une bonne journée ? » je tente d’amorcer une conversation.
    « Une journée comme les autres » il me refroidit.
    Je reviens donc à la cuisine retrouver de la chaleur humaine auprès de maman. Je n’en ressors que lorsque j’entends la sonnette à l’entrée et qu’elle me demande d’aller ouvrir.
    Tata et tonton sont là, bruyants, bavards, étouffants, comme toujours. Dans leurs rondeurs et leurs manières guindées, ils me font penser à quelqu’un, mais qui ?

    Nous voilà en piste pour le réveillon. Comme je l’avais prévu, après quelques échanges de banalités, mon winner de cousin Cédric, même absent, ne tarde pas à s’inviter dans la conversation à table. Car son père, mon oncle, ne jure que par les réussites en cascade de son rejeton, dont il est très fier. Tout le contraire de mon père, qui n’a aucune estime pour moi. Comme à chaque repas de famille depuis mon enfance, la comparaison entre Cédric et moi est à l’ordre du jour et je me retrouve systématiquement en mauvaise position par rapport à lui – mon cousin étant plus fort que moi dans les études, promis à un avenir professionnel radieux et, ce, depuis le berceau, capitaine de son équipe au foot, doté de copine, sans oublier qu’il fait plutôt « mec ».
    Je savais que j’allais encore en prendre plein la gueule. Mais ce que je n’avais pas prévu, c’est que le plus difficile à supporter serait l’humiliation ressentie par mon père en entendant mon oncle faire l’éloge incessant et inconditionnel de son fils. Une humiliation bien trop visible dans son regard et dans ses silences. Une humiliation et une exaspération que mon père n’arrive à contenir, me semble-t-il, qu’au prix d’une énergie folle. D’autant plus qu’après mon coming out il a intégré un nouveau sujet de déception vis-à-vis de moi.
    Oui, le plus dur à supporter ce soir, c’est son humiliation. Parce que son humiliation, c’est la mienne aussi, décuplée par la sienne.
    Une seule chose, une seule personne aurait pu sauver ce réveillon qui s’annonce comme interminable et d’une lourdeur insupportable : ma cousine Elodie. Hélas, elle aussi s’est laissé entraîner dans un réveillon de belle famille avec son beau Philippe. Elle n’est donc pas de la partie et je me retrouve seul à affronter le poids de la famille.
    Il n’est même pas 22 heures et j’ai déjà envie de partir loin. J’ai envie de transplaner à Bordeaux et attendre minuit avec mes adorables papis. Peut-être qu’ils sont invités, ou qu’ils ont des invités. J’ai l’impression que tout le monde passera un meilleur Noël que moi.
    Si je m’écoutais, je monterais dans ma chambre et je n’en ressortirais que demain. Si je reste, c’est pour maman, et pour elle uniquement.
    Tonton et tata continuent de faire la conversation en mode « nous, nous », version pour couples du fameux « moi, je », sans oublier de revenir régulièrement en mode « Cédric, lui ».
    Ça y est, ça y est. Je viens de réaliser à qui mon oncle et ma tante me font penser, avec leurs rondeurs et habités comme le sont par l’admiration inconditionnelle et aveugle de leur fiston. Vernon et Pétunia, les parents de Dudley, l’oncle et la tante d’Harry Potter. Si seulement je pouvais posséder une baguette magique et leur lancer un sortilège de Bouchecousue !
    Le problème est que lorsque la conversation se détourne de leurs vies, ce n’est pas mieux. Car ils se mettent à m’interroger sur la mienne. Je suis questionné sur mes études, sur mes éventuelles copines, autant de sujets que je ne me sens pas à l’aise d’affronter devant papa. J’ai l’impression de marcher sur des œufs, et que chacun de mes mots augmente un peu plus son dégoût à mon égard. Alors, à choisir, je préfère encore quand ils sont en mode « nous, nous ».
    Je retrouve un peu de tranquillité lorsque la conversation se porte sur des sujets qui ne concernent pas la famille.
    Seul avec mes pensées, Jérém me manque à en crever. Je m’en veux terriblement de n’avoir pas su attendre Noël pour le retrouver. A l’heure qu’il est, nous serions peut-être ensemble ou bien nous nous apprêterions à passer des bons jours ensemble à faire l’amour. Si j’avais su attendre, il n’y aurait pas eu la « pause » et je ne serais pas tombé dans les bras de Benjamin. Il n’y aurait pas eu l’« accident ». Et je ne serais pas accablé par un compte à rebours qui m’apporte inquiétude et tristesse. Je me dis qu’une fois de plus c’est mon impatience qui a tout gâché.
    Soudain, je réalise avec effroi que, tout pris dans les préparatifs du réveillon, j’ai oublié de prendre mon traitement à l’heure habituelle du soir.
    Ma peur doit se voir sur mon visage car tata s’empresse de me demander si je vais bien.
    « C’est rien, j’ai juste un peu mal à la gorge. Ça doit être un coup de froid. Je vais aller prendre un truc ».
    Je sors de table et monte dans ma chambre prendre mes médocs. Je regarde l’écran de mon portable. Il est 23h42, et je n’ai toujours aucun message. Ce soir j’ai tellement besoin d’être dans ses bras. Même sans faire l’amour, je donnerais cher rien que pour me retrouver dans ses bras.
    Je cherche en moi le courage de lui envoyer un message. J’écris, j’efface, je réécris, j’efface à nouveau, encore et encore. Aucun mot ne me semble adapté. J’ai tellement peur. Je n’ose pas. Je sais que je vais le perdre. Assis sur mon lit, je pleure.
    Je dois revenir à table avant que mon absence ne soit remarquée. Mais je n’arrive pas à arrêter de pleurer, et je ne peux pas me montrer tant que je ne me serai pas calmé. Je ne veux surtout pas attirer l’attention sur moi.
    Ce n’est qu’au bout de plusieurs minutes, et après que maman m’a appelé m’annonçant que la bûche allait être servie, que je trouve le courage de redescendre.
    J’espère passer inaperçu, j’espère pouvoir cacher ma tristesse et les larmes que j’ai eu du mal à sécher. Mais tante « Pétunia » ne me rate pas.
    « Ça va Nicolas ? On dirait que tu as pleuré ! ».
    « Mais ta gueule, conasse !!! ». Ça, ce sont les premiers mots qui me traversent l’esprit.
    « J’ai avalé le cachet de travers ». Ça, c’est la même chose, mais en version politiquement correcte. Celle que je choisis, bien évidemment.
    « Il ne manque que quelques minutes avant minuit » fait remarquer maman, alors que papa vient de faire péter le bouchon du champagne.
    Une seule pensée occupe mon esprit à cet instant. Jérém, où es-tu ?
    Je suis complètement ailleurs, j’étouffe dans cette pièce trop chaude, autour de cette table trop bruyante, devant ce gâteau que je n’ai pas envie de manger et de ces bulles que je n’ai pas envie d’avaler. J’ai encore envie de pleurer, et je sens qu’au moment où nous trinquerons, j’aurais le plus grand mal à retenir mes larmes.
    Je regarde la pendule et je découvre qu’il ne manque plus que trois petites minutes avant minuit. C’est là que se produit comme un déclic dans ma tête.

    « Rien ni personne ne peut nous enlever ce qu’il y entre nous ».
    « Et qu’est-ce qu’il y a « entre nous », au juste ? ».
    « On est bien ensemble ».
    « Mais on n’est jamais ensemble ! ».
    « Je crois que ce qu’il y a entre nous est plus fort que tout ça ».

    Ces quelques échanges de la dernière fois où j’ai vu Jérém remontent à ma mémoire. Je me souviens de chaque mot, du ton de sa voix, doux, calme, comme une caresse. Je me souviens de son regard, désolé de me faire du mal et de ne pas avoir mieux à m’offrir.
    Les gestes sont machinaux, et pourtant naturels, évidents. Sans plus réfléchir, je glisse la main dans ma poche, je sors mon téléphone. Je suis en mode automatique, j’ai débranché tous les capteurs dans ma tête, toutes les balances des pours et des contres. A cet instant précis, c’est mon cœur qui me guide et rien d’autre.
    « Joyeux Noël ».
    C’est le message que j’envoie à Jérém. Simple et direct. Je tape et j’envoie, le tout en une seconde à peine.
    C’est la petite notification sonore du message envoyé qui me fait réaliser ce que je viens de faire.
    Je viens de lui envoyer un message. Et je viens de m’exposer au risque de ne pas avoir de réponse. Car Jérém est capable de faire le mort, ce ne serait pas la première fois. Et si c’est le cas ce soir, ce serait particulièrement dur à supporter.
    Je m’enfonce dans ce genre de réflexion, lorsque la sonnerie de mon portable retentit de façon retentissante dans le séjour.
    « MonJerem ».
    Mon cœur s’emballe, je ressens comme un tremblement de terre intérieur.
    « Tu peux pas mettre ton téléphone en sourdine ? » fait sèchement mon père.
    Et là, paniqué, je ne trouve pas mieux que d’appuyer sur le bouton rouge.
    Le coup de fil que j’ai tant attendu, que je désespérais de recevoir, ce coup de fil arrive enfin, il arrive contre toute attente, et moi je ne trouve pas mieux que de le rejeter. Bien joué, Nico !
    « De nos jours, les jeunes sont tous accrocs à ces portables. Quand Cédric s’est acheté son premier portable… ».
    « Mais bon sang, tu n’en as pas marre de parler tout le temps de ce putain de Cédric ? Si tu savais, tata, combien de fois je me suis branlé pendant mon adolescence, en pensant à ton champion, et combien de fois je l’ai fait jouir, ton Cédric, même si ce n’est que dans mes pensées lubriques ! » je manque de laisser échapper.
    Mais pour l’heure, je m’en tape de « Pétunia », de « Vernon », de Cédric. Tout ce qui compte c’est que Jérém vient de me rappeler, presque dans la seconde après mon message. Tout ce qui compte, c’est de monter dans ma chambre et de le rappeler. Je cherche fébrilement le moyen pour m’éclipser discrètement. Mais maman est en train de servir la bûche et je ne me sens pas à l’aise à l’idée de sortir de table maintenant.
    Je me dis que je vais vite manger ma part de gâteau et que je vais monter après. Mais je n’en ai pas le temps, car mon portable se met à sonner à nouveau.
    « MonJerem », à nouveau.
    « Mais c’est qui, à la fin ? » fait papa, l’air passablement exaspéré.
    « C’est un pote. Je vais le rappeler dans ma chambre ».
    « C’est pas plutôt une nana ? » fait ma tante.
    La sortie de « Pétunia » me permet de prendre congé avec un sourire et un haussement d’épaules.
    Je monte les marches de l’escalier quatre à quatre, alors que la sonnerie retentit toujours. J’arrive dans ma chambre avec le souffle coupé, lorsque le portable vient tout juste de se taire.
    Je tiens le petit appareil dans mes mains tremblantes, comme un moineau fragile, hésitant à appuyer sur le bouton vert qui me projettera vers Jérém. J’hésite, je cherche mon courage. J’éteins la lumière dans ma chambre. Je m’allonge sur le lit. Parfois le courage se laisse mieux trouver dans le noir. Je ferme les yeux et j’appuie sur le bouton vert. Je porte l’appareil à mon oreille. Et alors que la tonalité retentit dans mon crâne, j’ai le souffle coupé et le cœur qui bat la chamade.
    Lorsque ça décroche, j’ai l’impression que mon cœur a cessé de battre, que je suis dans un avion en panne de carburant. J’ai peur de la chute, j’ai peur de mourir.
    « Joyeux Noël à toi aussi, Nico » ce sont ses premiers mots.
    « Merci ».
    « Ton message m’a fait vraiment plaisir » il me lance.
    « Ton coup de fil aussi m’a fait plaisir. Désolé de ne pas avoir répondu de suite, j’étais à table ».
    « Tu vas bien ? » il enchaîne sur un ton bienveillant.
    « Ça va. Et toi ? ».
    « Ouais, pas mal non plus ».
    « Tu réveillonnes chez tes parents ? ».
    « Oui, chez mes parents. Et toi ? ».
    « Chez mon père ».
    L’idée que nous fêtons Noël à deux endroits pas si éloignés, mais chacun de notre côté, me rend malade.
    « Tu passes un bon Noël ? ».
    « Oui » je mens « et toi ? ».
    « Je me fais chier grave ».
    « En vrai, moi aussi » j’admets.
    Une nouvelle pause s’installe dans notre conversation. J’ai envie de lui dire tant de choses, mais je me dis que ce n’est pas le moment. Mais c’est peut-être le moment de lui dire à quel point je regrette de ne pas avoir su l’écouter davantage.
    « Jérém, je voulais que tu saches… ».
    « Eh, Nico… » il me coupe net.
    « Oui… ».
    « On se casse ? ».
    « Tu veux te casser où ? » je lui demande, désarçonné.
    « Loin. Je ne sais pas où, j’ai juste envie de me casser. Pas toi ? ».
    « Si, si ! ».
    « On se tire alors ».
    « Et tu veux qu’on se tire où ? ».
    « Je n’en sais rien. Dans un hôtel, une tente, un igloo. Je m’en fiche. Là où on sera que tous les deux ».
    « J’aimerais bien… » je fais, rêveur.
    « Je passe te chercher » il fait, très déterminé.
    « Quoi ?! Maintenant ? ».
    « Disons… dans une heure ».
    Je suis aux anges. En une poignée de secondes, je suis passé de la détresse noire à une joie pleine de belles couleurs.
    « Et la pause ? ».
    « Oublie, c’était une connerie. Allez, je vais partir. Je t’enverrai un message quand j’arrive dans ta rue ».
    « T’es fou !!!!! » je fais, fou de joie.
    « Oui, fou de toi ».

    En raccrochant, je suis le gars le plus heureux de l’Univers.
    Mais déjà un instant plus tard les inquiétudes me rattrapent. Revoir Jérém, ça veut dire recommencer à espérer, à me projeter, à me faire des beaux films. Rejoindre Jérém, ça veut dire être tenté de faire l’amour avec lui. Faire l’amour avec lui, c’est l’exposer à un risque. Pour réduire ce risque, nous allons devoir prendre des précautions. Et pour prendre ces précautions, je vais devoir lui expliquer ce qui m’est arrivé. Je vais devoir affronter son regard. Ça va être humiliant et risqué. Le risque de me faire rejeter me fait peur. L’idée de lui faire de la peine me fait mal au cœur.
    Mais toutes ces inquiétudes ne font pas le poids face à mon besoin de le revoir. Je suis trop content que Noël m’apporte ce cadeau que j’ai appelé de tous mes veux. Je ne peux pas le refuser. Alors, pour les explications, on verra plus tard.
    Pour l’heure, le premier problème qui se présente à moi, c’est comment expliquer à mes parents cette sortie tardive et imprévue. Ainsi que l’éventualité – enfin, une quasi-certitude que je vais présenter en éventualité pour tenter de mieux la faire accepter – que je passe la nuit dehors.
    Je reviens dans la salle à manger comme en lévitation, la force responsable de cela étant la joie soudainement retrouvée. Je mange enfin ma tranche de bûche et j’arrive même à supporter les discussions entre papa et tonton. Je regarde régulièrement mon portable, trop régulièrement. 00h10, 00h15, 00h25, 00h30. Le temps passe lentement pour ceux qui attendent. Les minutes s’écoulent, le frisson au ventre, pendant que je cherche les mots et l’attitude pour annoncer mon départ imminent.
    Enfin minuit quarante. Je ne peux plus procrastiner, il est temps d’annoncer que je vais partir. Il me tarde de me soustraire à ce stress, à ces regards, de me retrouver dans la rue, seul, et de savourer à fond les quelques minutes d’attente avant de retrouver Jérém.
    Je me fais violence pour quitter ma chaise et me lever, pour ne pas me faire écraser par les regards qui se posent sur moi.
    « Tu montes te coucher ? » me questionne maman.
    « Non, je vais sortir… avec des potes ».
    « Maintenant ? » fait papa, surpris et amer.
    « Oui ».
    « A mon avis, il va retrouver une poulette » fait « Pétunia », toujours aussi perspicace.
    « Et tu rentres tard ? » me questionne maman.
    « Il se peut. Je pense qu’on va sortir en boîte ».
    « Tu me tiens au courant ? ».
    « Promis » je lui lance, en tentant d’ignorer le fait que papa fait la tête.
    « Bonne soirée chéri ».
    Je prends congé de mes oncles, en leur disant de passer le bonjour au fameux Cédric.
    Je traverse le couloir, je passe mon blouson, j’ouvre la porte d’entrée, je la referme derrière moi sans me retourner. Me voilà dans le froid de la nuit de Noël, dans le vent d’Autan, dans la pluie fine mais insistante. Des aléas que je savoure, que j’aime, car ils ont le goût de la liberté, et du bonheur.
    Je regarde le portable pour voir si un message est arrivé. Rien du tout. Soudain, je me demande si tout ça est bien vrai. Si je n’ai pas tout imaginé. Le coup de fil de Jérém, son invitation. Heureusement, dans mes appels récents, il y a bien du « MonJerem ». Mais s’il ne venait pas ? S’il avait changé d’avis ? S’il avait eu un empêchement ? Combien de temps pourrais-je l’attendre, avant de trouver le courage de rentrer chez moi bredouille ?
    Le vent d’Autan souffle fort, très fort ce soir. Je m’avance jusqu’à l’abribus le plus proche et je m’y installe pour me protéger du froid. Je m’assois, je sors à nouveau mon portable, je m’apprête à appeler Jérém pour lui dire que je suis déjà dans la rue. Devant moi, la circulation ralentit. Le feu un peu plus loin vient sans doute de passer au rouge. Une voiture noire et compacte, l’éclat de la peinture sublimé par les gouttes de pluie posées sur la carrosserie, glisse lentement devant moi, presque à l’arrêt. Mon regard est happé par son conducteur, un beau gars brun, visiblement sur son 31, sexy en diable. Mon cœur fait un bond dans ma poitrine, puis semble s’arrêter.
    Je le fixe, comme hébété, comme paralysé. La circulation repart peu à peu, le beau brun est sur le point de redémarrer, lorsque je me lève d’un bond. Ce qui a pour effet d’attirer enfin son attention vers moi. Et là, le gars pile net, s’attirant immédiatement un concert de klaxons.
    Mais Jérém a l’air de s’en foutre royalement. Il me sourit et se penche pour débloquer la porte côté passager. J’ouvre la porte et je bondis dans sa nouvelle voiture.
    « Salut » il me lance, tout en redémarrant aussitôt.
    « Salut ».
    Blouson en cuir, chemise bleu nuit, t-shirt blanc qui dépasse du dernier bouton ouvert, nouveau parfum de mec, brushing de bogoss, sourire ravageur. Et dans ses gestes, dans sa voix, dans son regard, une douceur qui me fait fondre. Je sens que je pourrais partir à l’autre bout du monde avec ce gars.
    « T’étais pressé, dis-donc » il me taquine.
    « Je n’en pouvais plus de ce réveillon, j’étouffais ».
    « Fais un bisou » il me lance, en se penchant vers moi et en me tendant ses lèvres.
    « Allez, vite » il insiste face à mon hésitation.
    Je pose un bisou sur ses lèvres tièdes, mais très furtif.
    « On va où ? » je le questionne.
    « Il y a un hôtel sur le boulevard Carnot. J’y ai dormi quelques nuits avant mon accident, et il n’est pas mal. Enfin, à moins que tu veuilles faire autre chose. Mais si on sort, je risque de tomber sur des potes, et on n’est pas rentrés ».
    « L’hôtel me va très bien ».
    « Je suis content de te revoir » il me lance, pendant que ses doigts jouent avec mes cheveux à la base de ma nuque et me rendent fou.
    « Moi aussi, moi aussi » je lui réponds, ému.
    « C’est ta nouvelle voiture ? » j’enchaîne.
    « Oui, je viens de l’acheter d’occase. Elle te plaît ? ».
    « Elle est mieux que la 205 ! ».
    « Il n’y a pas de mal ».
    Pourtant, en mon for intérieur je me dis que la 205 rouge de Jérém mérite plus de considération que ça. Car c’est dans cette voiture que Jérém m’a parfois ramené de boîte avant des nuits bien chaudes. Dans la 205 rouge, je lui ai même fait des gâteries. La 205 rouge était une partie de Jérém, comme ses cheveux bruns, ses tatouages, le petit grain de beauté dans son cou.

    A l’hôtel, alors que je me sens un peu gêné par la situation, Jérém semble a contrario plutôt à l’aise pour demander une chambre pour « mon copain et moi ». Et lorsque le veilleur de nuit lui annonce qu’il ne lui reste que des chambres à grand lit, il ne se démonte pas et lui lance avec un aplomb certain :
    « Ça, c’est pas un problème ».
    Dans l’ascenseur, Jérém me sourit et m’embrasse. J’ai l’impression que, loin de Paris et de la pression du monde du rugby, je retrouve enfin le Jérém que j’aime, le Jérém amoureux, attentionné, tendre, câlin, adorable. J’ai très envie de l’embrasser aussi, mais quelque chose me retient. Je sais que je ne l’expose à aucun risque en l’embrassant, et pourtant, je ne me sens pas à l’aise.
    La porte de la chambre refermée derrière nous, Jérém me serre très fort contre lui, il plonge son visage dans mon cou et me glisse à l’oreille :
    « Tu m’as tellement manqué ».
    « Toi aussi tu m’as manqué » je lui réponds, au bord des larmes.
    A nouveau, ses lèvres cherchent mes lèvres, sa langue cherche ma langue. Nous nous embrassons longuement. La tendresse m’apaise, me donne du bonheur. Mais j’ai toujours du mal à me laisser aller.
    Nous enlevons nos blousons, nous nous déchaussons, nous nous allongeons sur le lit et nous nous faisons des câlins dans les bras l’un de l’autre.
    « Je sais que je t’ai encore fait du mal. Et je déteste ça. Je me déteste pour ça » je l’entends me glisser à l’oreille.
    « Ne parlons pas de ça ce soir ».
    « Tous les jours j’avais envie de t’avoir dans mes bras » il continue pourtant « Et de faire l’amour avec toi. Si je m’étais écouté, je t’aurais dit de venir tous les week-ends ».
    « Mais tu avais tes matches, et les sorties avec tes potes ».
    « J’avais tellement plus envie d’être avec toi que de sortir avec les collègues du rugby. Mais je ne savais pas comment gérer ça. J’avais peur. Je me suis laissé guider par la peur ».
    « Tu avais tes problèmes ».
    « C’est vrai qu’entre les matches, les entraînements et la fac, j’étais en stress permanent. Je ne voulais pas te montrer que je trimais. Mais c’était très dur de te dire « non » à chaque fois que tu me proposais de monter à Paris, parce que j’en avais autant envie que toi. C’était dur de ne pas te voir. Mais le plus dur c’était de penser au mal que j’étais en train de te faire, à nouveau, après t’en en avoir bien assez fait baver par le passé.
    J’en était même arrivé à me dire que ça avait été une connerie de te rappeler après notre bagarre, et de t’avoir fait venir à Campan ».
    « Pourquoi tu te disais ça ? Je n’ai jamais été si heureux avec toi qu’à Campan ! ».
    « Parce qu’en te faisant venir à Campan, je t’avais donné des nouveaux espoirs. Si je ne t’avais pas rappelé, tu aurais fini par m’oublier et tu n’aurais plus souffert à cause de moi. Mais je n’ai pas pu m’empêcher. Je ne pouvais pas accepter de te perdre.
    Je savais qu’une fois à Paris ça aurait été dur de continuer à se voir. Mais je n’avais pas anticipé qu’il aurait autant de pression et que ce serait à ce point compliqué de gérer cette distance ».
    « Tu ne pouvais pas savoir ».
    « Je pensais qu’à force de te demander des efforts, un jour tu allais en avoir marre et tu allais me quitter ».
    « Et tu ne t’es jamais dit que tu aurais pu me parler de tout ça et que j’aurais pu comprendre et te soutenir ? ».
    « Si, j’y ai pensé souvent. Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que je ne voulais pas tu penses que j’avais honte de toi. Car je n’ai pas honte de toi, non. Et pourtant, je ne peux pas assumer notre relation.
    Tu sais, quand tu es là, tout me paraît plus simple. Mais dès que je suis seul, tout se complique. Seul, je n’y arrive pas. Mais je tiens à toi aussi, beaucoup, beaucoup, beaucoup ».
    « Ca me touche beaucoup ».
    « Je savais que je te ferais souffrir à nouveau. Je le ressentais au téléphone, dans tes mots, dans le ton de ta voix, dans tes silences, dans tes non-dits. Et ça me fendait le cœur ».
    « C’est pour ça que tu m’appelais moins souvent et que tu mettais du temps à répondre à mes messages ? ».
    « Oui. Parce que je sentais que tu n’étais pas bien, et que je savais que c’était à cause de moi. J’aurais voulu te rassurer, mais je ne savais pas comment faire. Je ne pouvais plus te faire des promesses sans savoir si je pourrais les tenir. Je me sentais lâche ».
    « Je n’ai jamais pensé que tu es un lâche, jamais ! J’aurais juste voulu que tu m’expliques tout ça plus tôt. Mais je me rends compte que je ne t’en ai pas vraiment laissé la possibilité ou même donné l’envie. Je n’aurais pas dû être aussi dur avec toi, j’aurais dû être davantage à l’écoute ».
    « Tu souffrais, et je comprends tes réactions ».
    « C’est parce que tu as eu peur que tu as voulu cette « pause ? » je le questionne.
    « J’avais l’impression qu’on était dans une impasse. Je savais que je ne pouvais pas te donner plus et je sentais que ce que je te proposais n’était pas assez pour toi. J’avais l’impression que ton bonheur ou ton malheur dépendaient de moi. Et ça c’est une lourde responsabilité, trop lourde pour moi, en plus de mes autres problèmes. Sentir que tu souffrais à cause de moi c’était au-dessus de mes forces ».
    « J’ai eu l’impression qu’entre ton premier coup de fil et le mien, tu avais complément changé d’attitude. J’ai eu l’impression que dans le premier tu avais encore eu à cœur de sauver notre histoire, alors que dans le deuxième, c’était comme si tu avais baissé les bras. Alors je me suis dit qu’il s’était peut-être passé quelque chose de ton côté qui t’avait poussé à prendre cette décision ».
    « C’est vrai qu’il s’est passé des choses qui m’ont pas mal chahuté ».
    « Tu veux m’en parler ? ».
    « Un jour, début décembre, pendant un match entraînement » il enchaîne « Léo est venu sur moi comme un ours et m’a blessé au genou. Je suis sûr qu’il l’a fait exprès. Mais le coach n’a rien vu et il n’a pas été puni. Résultat, trois semaines d’arrêt de jeu. J’étais tellement déçu ! Enfin ça commençait à marcher pour moi, et cette blessure allait me ralentir de plusieurs semaines.
    Je lui en voulais énormément, j’avais envie de lui casser la tête. Heureusement, Ulysse m’a convaincu à laisser couler. Mais après un match, ce connard de Léo a commencé à se foutre de ma gueule parce que j’étais sur le banc de touche. J’ai vu rouge. Je l’ai frappé, et j’ai eu trois semaines de mise à pied. J’étais vraiment mal ».
    « J’ai l’impression que ce Léo ne t’aime pas beaucoup ».
    « Ulysse dit qu’il était l’ailier espoir de l’équipe avant que je débarque. Et depuis mon arrivée, il aurait peur de se faire voler la vedette. Ulysse dit qu’il me fait chier pour me déstabiliser, parce qu’il est jaloux de moi ».
    « Quel sale type ! ».
    « Mais il y a encore autre chose. Quelques jours avant ton coup de fil, j’ai eu très mal en faisant pipi. J’ai fait des analyses et j’avais une bléno. Quand tu m’as appelé, je touchais le fond. Je n’avais pas envie de me prendre la tête avec toi. Ma vie était déjà bien assez compliquée ».
    « Je comprends. Je comprends mieux. Et ta blessure au genou, ça va mieux ? ».
    « Oui, ça se remet, c’est rien de grave. J’aurais pu jouer le dernier match avant les vacances si je n’avais pas été mis à pied ».
    « Et ta bléno ? ».
    « Soignée elle aussi. Et je suis hors période contagieuse ».
    En entendant Jérém parler de sa MST, je ne peux m’empêcher de penser à l’« accident ». Et de me demander comment je vais faire pour lui en parler.
    « Tu sais, à Paris, quand ça n’allait pas, j’ai souvent pensé à Campan, à comment on était bien là-haut » il enchaîne après quelques instants de silence « J’ai souvent regardé les photos que tu m’as données. On était si bien ensemble, loin de tout »
    « Moi aussi j’ai souvent pensé à Campan, et à combien on était heureux là-haut ».
    « J’ai tellement aimé te tenir dans mes bras devant la grande cascade à Gavarnie ».
    Sa douceur et sa tendresse me rendent fou d’amour, elles effacent toute la souffrance de ces semaines loin de lui, des refus de me laisser aller le voir, de ses silences radio.
    Jérém vient de tomber sa belle chemise bleue. Dans son t-shirt blanc ajusté il est sexy à mort. J’ai très envie de lui. Peu à peu ses caresses deviennent sensuelles, puis carrément érotiques. Je sens qu’il a lui aussi envie de passer à l’étape supérieure. Soudain, je pars ailleurs, et je me raidis.
    « T’as pas envie ? » je l’entends me questionner.
    Le moment est venu, je vais devoir lui parler de l’accident, maintenant.
    « Si j’en ai très envie… mais… j’ai un truc à te dire… avant ».
    « Quel genre de truc ? ».
    « Le genre pas facile à dire ».
    « Allez crache le morceau ».
    « J’ai couché avec un mec ».
    « Est-ce que tu crois que c’est le moment de parler de ça ? ».
    « Si, justement, c’est pile le moment ».
    « Tu avais le droit… ».
    « Mais c’est pas ça le problème ».
    « C'est quoi le problème, alors ? ».
    « Le problème est que… la dernière fois la capote a cassé. Alors, depuis une semaine, je suis un traitement pour prévenir la séropositivité ».
    « Quo… quoi ? ».
    « Ça s’appelle « traitement de post-exposition », et c’est pour écarter le risque ».
    « C’est toi qui avais la capote ou lui ? ».
    « Lui… ».
    « Mais tu as couché avec un gars qui a le Sida ? ».
    « Non, non ! Enfin, je ne pense pas ».
    « Mais si le gars n’avait rien, pourquoi ils t’ont donné ce traitement ? ».
    « Parce qu’il n’a pas voulu se faire dépister. Alors, dans le doute… ».
    « Et pourquoi il n’a pas voulu ? ».
    « Je ne sais pas. Je lui ai demandé de faire le test, mais je n’ai pas réussi à le convaincre ».
    « Mais quel connard ! ».
    « Je vais devoir prendre le traitement pendant un mois. Et je referai un test en mars pour savoir si je suis clean. En attendant, je dois me protéger. Et je me dois de te protéger ».
    Son regard brun s’assombrit à vue d’œil, comme les nuages d’été apportées par un vent violent et annonçant l’orage. Je vois passer dans son regard le flux désordonné des mille pensées qui assaillent son esprit à cet instant. Je capte leur passage en tempête sans savoir de quelle nature elles sont.
    Mon regard est suspendu au sien. J’ai l’impression que ma respiration ainsi que les battements de mon cœur sont suspendus, et que le temps lui-même est suspendu à cet instant interminable où tout peut basculer. Que ressent Jérém à cet instant précis, surprise, inquiétude, dégoût ? Est-ce qu’il va avoir peur pour moi ou peur de moi ? Je sais que je risque de me faire rejeter et je sais que je ne supporterais pas ça.
    Et là, Jérém me serre fort dans ses bras et me lance, avec une voix désespérée :
    « Ça ne peut pas se passer comme ça. Tu n’as rien, Nico, tu entends ? ».
    C’est là que je recommence enfin à respirer.
    « J’espère, j’espère ».
    « C’est pour ça que tu ne voulais pas trop m’embrasser ? ».
    « Je sais qu’il n’y a pas de risque de ce côté-là, mais j’étais mal à l’aise ».
    « Je croyais que tu faisais la tête ».
    « Non, pas du tout ».
    Jérém me serre un peu plus fort dans ses bras. Sa proximité me fait un bien fou. Dans ses bras je me sens en sécurité. Je l’ai rêvé et le rêve est devenu réalité. Je suis heureux.
    « Ça veut dire qu’on ne peut rien faire ? » je l’entends me questionner après quelques instants de tendresse pure. Le Jérém doux et sensible est bien là. Mais le Jérém coquin n’est jamais loin. J’adore.
    « Si, à condition de se protéger ».
    « Ça va faire bizarre ».
    « Oui, c’est sûr. Mais je ne peux pas prendre de risque ».
    « On fera ce que t’as envie ».
    « Tu as des capotes ? » je me surprends à lui demander, sans vraiment arriver à savoir si je préfère qu’il me réponde oui ou non.
    « Je crois que je dois en avoir ».
    Le bogoss fouille dans son blouson et il en sort deux capotes de marque.
    Evidemment, ces deux petits emballages carrés et bombés me heurtent. Déjà, parce qu’ils sont la preuve que mon bobrun a couché avec des nanas. Ils me heurtent aussi parce que moi aussi j’en ai utilisés avec Benjamin, ce qui me met face à l’aberration d’avoir couché avec ce mec alors que le seul gars que j’aime est Jérém. Ces deux capotes me rappellent aussi que l’une de leurs « consœurs » n’a pas assuré et que cela m’a conduit à cette situation. Mais en même temps, leur présence me réjouit, car cela va me permettre de faire l’amour avec Jérém.
    Nous recommençons à nous embrasser avec entrain, pleins de fougue, ivres d’excitation. Je soulève son t-shirt blanc, je lance ma langue et mes lèvres à l’assaut de ses pecs, de ses tétons saillants. Je m’enivre de la tiédeur de sa peau mate, de ses poils bruns qui, ô grand bonheur, n’ont visiblement pas croisé de rasoir depuis un certain temps, et qui sont en train de bien repousser.
    Parcourir sa peau douce, être enivré par la fragrance capiteuse, prégnante, sensuelle, très masculine qu’elle dégage, ce sont des bonheur dont je ne me lasse pas et qui me mettent dans un état second.
    Mais, au fond de moi, je sens que quelque chose perturbe ce bonheur sensuel. Je sens que je ne vais pas pouvoir me laisser aller comme d’habitude. Je sais que je ne vais même pas pouvoir le sucer sans mettre entre lui et moi cette protection qui va tout changer. Je me demande ce qu’il va ressentir.
    Je ne suis pas contre la capote, elle a même un côté excitant, quand on y pense. Mais mettre une capote avec un gars avec qui on a couché depuis presque un an, qui a joui en moi un nombre de fois assez conséquent, est dur à admettre. J’ai l’impression que cette capote va mettre une distance entre nous, comme si on redevenait deux inconnus qui se méfient l’un de l’autre.
    Ma langue descend vers ses abdos, se laisse guider par le creux de ses tablettes de chocolat, avant de se laisser happer par cette délicieuse ligne de petits poils qui mène à sa virilité. Dans mon fabuleux voyage, je finis par me heurter à la barrière dressée par l’élastique épais de son boxer dépassant du jeans. Une barrière stimulante, excitante, mais facile à faire sauter.
    Mes doigts impatients s’attaquent à sa ceinture, défont sa braguette. Ils écartent légèrement l’élastique du boxer, tout juste ce qu’il faut pour qu’en approchant mon nez, je puisse me laisser percuter, renverser, envahir par un intense bouquet de petites odeurs tièdes de jeune mâle.
    Je glisse mes doigts dans le boxer, je saisis la belle bête raide, je la dégage de sa prison de coton. Je fais glisser le jeans et le boxer sur ses cuisses et je le branle lentement, tout en léchant langoureusement ses boules. Pendant ce temps, ses doigts à lui se glissent sous mon t-shirt, caressent mes tétons, m’offrent une tempête de décharges électriques qui se propagent partout dans mon corps. Ses caresses et sa fougue m’enivrent de bonheur.
    Je sais qu’il va bien falloir que je m’arrête à un moment pour lui passer la capote, mais je n’ai pas le courage d’interrompre ce moment de complicité sensuelle. Alors, je repousse cette petite coupure le plus longtemps possible. Sans pourtant arrêter d’y penser, ce qui gâche un peu mon plaisir.
    Mais je sens que Jérém s’impatiente, je sens qu’il a envie que je le suce.
    Je me décide enfin à prendre mes responsabilités. Je quitte sa queue et ses boules, j’attrape une capote, je la déchire et je tente de la dérouler autour de sa queue. Je me trompe de sens, je dois recommencer, deux fois. J’évite de croiser son regard, je me sens mal à l’aise. Jérém se laisse faire, sans rien dire. Je sens qu’il est perplexe. Ça doit lui faire bizarre, tout comme à moi.
    J’arrive enfin à dérouler la capote jusqu’à la naissance de ses bourses. Je saisis son gland entre mes lèvres, je tente d’exciter le frein avec ma langue, mais l’effet est moindre. Pour moi, et pour Jérém aussi. Il n’y a presque pas de réaction de sa part.
    Je commence alors à le pomper avec entrain, bien décidé à me donner à fond pour nous faire oublier cette capote. Mais elle ne se laisse pas oublier si facilement. L’absence de contact direct avec sa queue, avec la douceur et la tiédeur de sa peau fine et de ses petits goûts, en met clairement un coup à mon plaisir.
    Mais le plus frustrant est ailleurs. Ce qui me manque le plus, c’est de sentir mon Jérém prendre son pied comme d’habitude. Car non, le bogoss non plus ne frissonne pas comme d’habitude. Ce qui me prive du bonheur intense que je ressens en lui faisant plaisir, sensation qui participe grandement à mon propre plaisir.
    Je redouble d’entrain pour essayer de pallier cela. Une tentative « désespérée » qui ne parvient pas pour autant à atteindre le résultat voulu. Car, au bout d’un petit moment, j’entends le bogoss me lancer :
    « Arrête, s’il le plaît ».
    « Ça va pas ? ».
    « J’aime pas faire ça avec la capote » il me lance.
    « Moi non plus » j’admets à mon tour, en regardant cette queue bien tendue, belle, invitante, emprisonnée dans cet emballage hideux.
    « Il n’y a pas de risque à faire ça… sans protection… » il ajoute.
    « Si, il y en a un ».
    « Tant pis, je prends ce risque. Enfin… si tu es d’accord » fait-il en ôtant la capote d’un geste rapide.
    Je suis tiraillé entre les recommandations du médecin « n’oubliez jamais de vous protéger et de protéger votre partenaire » et l’envie d’avaler cette queue magnifique, de pomper mon bobrun jusqu’à le faire jouir, jusqu’à avaler sa semence de bogoss. Plus je regarde cette queue invitante, plus je me sens glisser du côté du désir.
    Mais je ne peux baisser la garde. Je saisis sa main, je l’invite à s’asseoir sur le bord du lit. Je me glisse dans son dos, j’entoure ses cuisses avec les miennes. Je saisis doucement sa queue raide et je commence à le branler lentement, tout en excitant des tétons, et en posant des bisous légers dans son cou. Le bogoss frissonne.
    Quel bonheur immense de doser son plaisir rien qu’avec la pression et les mouvements exercés par ma main. Avant d’atteindre le bonheur ultime, celui de sentir le frisson de son orgasme se propager dans son corps et dans le mien. Avant de le sentir jouir, et d’accueillir ses giclées chaudes puissantes, lourdes, épaisses, dans mon autre main. Je me laisse transporter par le soupir profond qui accompagne son orgasme, je suis ému de sentir son corps se relâcher après le bonheur des sens.
    Pendant que je m’essuie les mains dans mon t-shirt, le bogoss récupère pendant quelques instants. Puis se relève, il passe dans mon dos, il me fait m’installer à mon tour entre ses bras et ses cuisses. Il passe les deux mains sous mon t-shirt et il entreprend de caresser mes tétons, tout en frôlant ma peau avec sa barbe de quelques jours et en posant des bisous doux dans mon cou.
    Je bande comme un âne, je suis à un niveau d’excitation impossible. J’ai envie de jouir. Je pose ma main sur ma queue, mais sa main vient l’en éloigner. Je me laisse faire, alors que sa main continue à exciter l’un de mes tétons, et que l’autre revient titiller les deuxième. C’est divinement bon, mais j’en peux plus. J’ai terriblement envie de jouir. Je veux me branler pour en finir. Je tente de me faire plaisir, mais sa main vient une nouvelle fois m’en empêcher.
    « Laisse-moi me branler, j’ai trop envie de jouir » je le supplie.
    « Pas encore, tu n’es pas encore assez excité ».
    « Tu parles, j’en peux plus ».
    Je me sens mouiller comme ça ne m’est pas arrivé depuis longtemps. J’ai l’impression qu’il pourrait me faire jouir rien qu’en m’excitant comme il est en train de faire. Mais je ne peux plus attendre, je n’en peux plus d’attendre.
    « C’est moi qui te ferai jouir, quand je l’aurai décidé » je l’entends me glisser à l’oreille, avec une sensualité et un aplomb viril qui décuplent encore mon extase, alors que sa main relâche lentement la mienne pour revenir à travailler mon deuxième téton.
    Mon excitation monte de pair avec la frustration et je commence à croire que je vais perdre la raison pour de bon. En attendant, je perds ma volonté. Ce que Jérém est en train de me faire est tellement bon que je n’ai d’autre choix que de me laisser faire, de me laisser transporter dans ce bonheur qui noie mon esprit.
    C’est lorsque j’ai lâché prise, lorsque l’excitation m’a envahi jusqu’à me faire tout oublier, y compris l’irrépressible besoin de ma main d’aller me branler, que je sens enfin la sienne saisir doucement ma queue et commencer à la caresser, lentement.
    Dans l’état de tension sexuelle qui est le mien à cet instant, il ne lui faut pas plus que quelques va-et-vient pour provoquer en moi l’un des orgasmes les plus puissants que j’aie connu dans ma vie. Tellement puissant que je ne peux contenir un immense râle de plaisir, alors que le bogoss continue de poser des bisous sur ma peau, dans le cou, sur la nuque, sur la joue.

    Pendant que le bobrun passe à la salle de bain pour se laver les mains, j’en profite pour envoyer un message à maman pour lui dire que je suis avec Jérém, que tout va bien et que je ne vais pas rentrer avant le matin.
    Le bobrun réapparaît dans la chambre et s’approche de la seule fenêtre pour fumer une cigarette. Je suis happé par l’image saisissante de sa nudité parfaite. Il me tarde de me retrouver à nouveau dans ses bras.
    Heureusement, cette clope est de celles « qui finissent vite ». A croire que Jérém est lui aussi pressé de me rejoindre au lit. Le bobrun ne tarde pas à écraser son mégot et à venir se blottir contre moi.
    Après quelques câlins et un court assoupissement, nos corps ont à nouveau envie de s’emboîter, de se donner du plaisir. Jérém a envie de me faire l’amour et j’en ai envie aussi.
    Une envie une fois de plus parasitée par la peur que quelque chose se passe mal. La capote va s’inviter une nouvelle fois dans notre intimité, bien sûr, et cette fois-ci elle sera incontournable. Mais cela n’efface pas ma crainte qu’elle puisse casser. Comme c’est arrivé avec Benjamin. Comme c’est d’ailleurs arrivé la première fois que j’ai laissé Jérém venir en moi. De plus, nous n’avons pas de gel…
    Jérém semble anticiper mes craintes car, avant de venir en moi, il s’attarde longuement à exciter mon trou avec sa langue. Ce qui a le multiple effet de préparer sa venue, de détendre mes muscles, en même temps que mon esprit, et de faire grimper mon excitation.
    Cette fois-ci, c’est Jérém qui s’occupe de la capote. Installé entre mes cuisses, en appui sur ses genoux, tous pecs et abdos dehors, la queue bien raide pointant le zénith, le bogoss déchire l’emballage avec un geste assuré. Puis, il passe la capote sans se tromper de sens, avec une dextérité bluffante, en écartant bien la membrane élastique, comme s’il avait fait ça souvent. Car il a fait ça souvent.
    Mais cette pensée désagréable est vite effacée par le bonheur d’assister à ses gestes assurés et « très mec », ainsi que par cette petite attente très sensuelle que le mâle « s’habille » pour venir en moi. Je me laisse porter par le bonheur présent, le bonheur sensuel qui est là, juste devant moi.
    Jérém est enfin prêt pour venir en moi. Il avance un peu plus entre mes cuisses, il saisit mon bassin, le relève doucement en gonflant ses beaux biceps. Son gland se presse contre ma rondelle. Mais malgré la pression de plus en plus insistante, mes chairs semblent refuser de céder.
    « Détends-toi » je l’entends me chuchoter.
    « Je n’y arrive pas ».
    « Tu as peur ? ».
    « J’ai peur que la capote casse ».
    « Elle ne cassera pas, t’inquiètes ».
    « Mais c’est déjà arrivé… » je lance, avant de préciser, me rendant compte de ma maladresse « entre nous deux, je veux dire ».
    « T’inquiètes, je vais faire doucement » fait le bomâle, tout en se penchant sur moi pour me faire plein de bisous.
    Son gland revient tenter sa chance et il arrive enfin à se frayer un chemin, tout en douceur, dans mon intimité. Je suis tellement tendu que j’ai mal. Très mal. Jérém se retire, me laisse respirer, il revient. Peu à peu, il glisse en moi. Puis, il commence à me limer lentement.
    Au début, mon plaisir est pas mal perturbé par la peur que la capote ne tienne pas le coup. D’ailleurs, à deux reprises, je lui demande de ressortir pour vérifier, chose qu’il fait sans broncher.
    Puis, peu à peu, le plaisir et le bonheur effacent la peur. Je me concentre sur le bonheur de voir Jérém prendre son pied, de sentir sa queue coulisser en moi, sur l’oscillation de cette chaînette de mec qui ondule au gré de ses va-et vient, sur la puissance de ses pecs et de ses biceps, sur ses tatouages, sur ce petit grain de beauté dans le creux de son cou que je trouve terriblement excitant.
    Le plaisir est tellement intense que j’arrive enfin à m’abandonner et à oublier tout le reste. Je me concentre sur le bonheur d’être avec Jérém et de faire l’amour avec lui, car c’est tout ce qui compte.
    A cet instant, il n’y a plus de nanas, plus de Benjamin. Nous ne sommes que tous les deux, nous sommes seuls au monde, parce que nous nous aimons.
    Jérém a raison : « Rien ni personne ne peut nous enlever ce qu’il y entre nous ».
    Mon bobrun a l’air assommé par la montée de son plaisir. Après le passage de son nouvel orgasme, le bogoss à l’air vraiment sonné. Quant à moi, il me suffit de sentir un petit frottement de sa peau contre mon gland, pour que ma queue s’embrase comme une allumette, pour que mon sperme souille une nouvelle fois nos deux torses.
    Jérém me serre très fort contre lui. Un moment de tendresse dont je n’arrive pas à profiter pleinement car désormais mon esprit est ailleurs. Et ce n’est que quelques instants plus tard, lorsque Jérém se déboîte de moi, et en voyant que la capote a tenu le coup, que j’arrive enfin à m’apaiser.

    Il est presque 5 heures du mat. Nous sommes fatigués mais repus de plaisir et de bonheur. Au lieu de se lever pour fumer sa dernière cigarette, Jérém me serre dans ses bras et me fait des bisous dans le cou. Et il s’endort comme un bébé.
    Une pensée fait surface dans mon esprit alors que le sommeil est en passe de me happer. Loin de Paris je retrouve le vrai Jérém. Et ce Jérém, je l’aime comme un fou.
    Le père Noël existe.


     

    Qui veut aider Fabien dans l'écriture de Jérém&Nico ?

    C'est simple comme bonjour.

    via  Tipeee en bref

    via  Paypal, en cliquant sur ce bouton Bouton Faire un don 

    Le don est libre, à partir de 1 euro.

    Merci 

    Fabien

     

     


    30 commentaires

  • Après mon voyage surprise à Paris, la découverte des coucheries de Jérém avec des nanas « pour faire comme ses potes » et une mise au point au cours de laquelle il m’a proposé une relation de couple libre, je suis rentré à Bordeaux comme un zombie. La deuxième partie du voyage a été quelque peu égayée par les retrouvailles avec Benjamin.
    Jérém m’a appelé quelques jours plus tard pour prendre des nouvelles ou pour apaiser sa conscience. Je me suis montré distant, agacé. Malgré les efforts, je n’arrivais pas à accepter l’idée que Jérém puisse coucher ailleurs. Je ne voulais pas non plus coucher ailleurs. J’avais trop peur de le perdre, de me perdre, de nous perdre.
    Mais j’ai fini par accepter cette histoire de couple libre. Parce que j’ai enfin compris que pour l’instant Jérém ne peut pas me proposer mieux. Parce que j’ai compris qu’il fait ça à contrecœur et que ça lui coûte autant qu’à moi. Parce que je n’ai pas le choix. Parce qu’il n’a pas le choix.
    Oui, j’ai réalisé que je pouvais faire l’effort d’accepter tout ça. Mais à la seule condition de voir Jérém plus souvent qu’il ne me le propose. J’ai essayé de lui expliquer cela lors d’un coup de fil. Mais Jérém m’a répété que ce n’était pas possible pour le moment. J’ai insisté, et Jérém a fini par me dire que notre relation était trop difficile à gérer. Et que le mieux ce serait de faire une pause. Une pause que, sur le coup, je vis comme une rupture.

    Mardi 4 décembre 2001

    Le lendemain de ce coup de fil désastreux, je me réveille vers 10 heures. Et encore, je ne me réveille que parce que Denis vient taper à ma porte. En fait, je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit. J’ai fini par tomber d’épuisement au petit matin.
    « Nico, tout va bien ? ».
    « Oui, oui, ça va, j’ai juste de la température » je prétexte pour avoir la paix.
    « Ah ok, Albert et moi on s’inquiétait de ne pas te voir partir en cours ».
    « C’est gentil, mais ça va aller ».
    « Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas ».
    « Merci ».
    Maintenant que je suis réveillé, je passe à la douche, je prends mon café, je m’habille. J’accomplis tous ces gestes machinalement, sans aucune motivation. Ce matin, j’ai l’impression d’être comme mort à l’intérieur.
    Je prends ma sacoche de cours mais je n’ai aucune envie d’aller à la fac. Je tombe de fatigue et je n’ai envie de rien. Je sens que ce coup de fil, cette « pause », toute cette histoire vont affecter ma vie, mon sommeil, mes partiels, mais tant pis. Aujourd’hui, je n’ai vraiment pas le cœur à ça. Pas après avoir dormi une poignée d’heures d’un sommeil entrecoupé de réveils inquiets. Non, ce n’est pas la peine d’aller en cours si c’est pour être complètement ailleurs ou m’endormir sur un banc. Je n’ai pas envie non plus de répondre aux questions que mes camarades ne manqueront pas de me poser en voyant ma tête.
    Je passe la journée à me balader au bord de la Garonne, les écouteurs de mon baladeur vissés dans mes oreilles. Quelques jours plus tôt Raphaël m’a parlé de son admiration pour la carrière solo de Paul McCartney. Je suis passé à la Fnac dans la foulée, j’ai acheté quelques cd que j’ai compressés et chargés sur mon baladeur.
    Album après album, je découvre une œuvre dense, riche. L’ambiance intime, la lenteur et la tristesse qui se dégagent de certains morceaux comme « Waterfall », « Summer day’s song », « One of these days », « Every Night » ou encore « Singalong Junk », épousent parfaitement la lenteur et la tristesse dans lesquelles ma vie s’embourbe chaque minute un peu plus.


     

    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».
    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».

    Ses mots tournent en boucle dans ma tête, comme un écho inépuisable. Ils me hantent. A chaque fois qu’ils repassent dans ma tête, je ressens une douleur atroce, comme si on me poignardait encore et encore. Une douleur mêlée à un sentiment de profonde injustice, la violente injustice qu’est la distance imposée par l’être aimé, le déchirement de chaque instant entre le désir d’être avec lui et l’impossibilité à l’assouvir. J’ai l’impression d’être comme enfermé dans une cage, et qu’on me prive cruellement de la liberté d’aller à la rencontre de mon bonheur. J’ai beau gigoter, rien ne changera désormais mon avenir de tristesse et de solitude.
    Pourquoi me fais-tu ça, Jérém ? Pourquoi as-tu oublié les promesses de Campan ? Elles étaient si belles, si fortes, si intenses. Où sont-elles passées désormais ?

    J’ai trop attendu. Peut-être que si je l’avais appelé plus tôt, tout ça se serait passé autrement. Pourquoi j’ai attendu si longtemps ? Certainement parce que je craignais que ça se termine de cette façon. Ou alors, à cause de mon amour propre. Peut-être qu’inconsciemment je me suis souvenu des paroles de Stéphane, qui m’avait dit un jour : « veille à tout donner mais à ne pas tout accepter par amour », et « ne laisse pas les autres choisir pour toi ». Parfois, l’amour propre est mal placé et nous mène à faire des choix à la con.
    Je me disais que pour accepter le deal proposé par Jérém j’avais besoin d’une contrepartie. J’avais besoin de sentir que j’avais mon mot à dire dans notre relation et que je ne fais pas que la subir comme je la subissais au début lorsque Jérém m’envoyait des SMS lorsqu’il voulait baiser.
    Et pourtant, j’aurais dû être plus lucide. Ma relation d’aujourd’hui avec Jérém n’a rien à voir avec celle que nous avions quand il habitait rue de la Colombette. J’aurais dû faire peser davantage dans la balance ce que Jérém m’a dit et répété plusieurs fois : qu’il tient à moi, que je suis spécial à ses yeux. J’aurais dû repenser à ses larmes à la gare, une image plus explicite que mille mots.
    Jérém sait qu’il m’en demande beaucoup, mais il a probablement été déçu que je ne comprenne pas assez sa situation. Je pense qu’il attendait quelque chose de ma part, que je montre plus fort, plus compréhensif, plus à l’écoute de ses problèmes.
    Mon coup de fil est venu trop tard, et il est devenu quelque part un geste maladroit. Jérém a dû interpréter mon long silence comme la preuve d’une souffrance insurmontable chez moi. Ma condition de se voir plus souvent a dû sonner à ses oreilles davantage comme l’aveu d’une détresse, plutôt que comme une demande légitime. Et ça a dû lui faire peur.
    Je n’aurais pas dû insister pour le revoir à Paris. A Paris il ne pourra jamais être lui-même, c'est pour ça qu'il ne tient pas à ce que j’aille le voir. Noël n’est plus bien loin, j’aurais pu attendre. J’aurais dû savoir attendre.

    Entre midi et deux, je reçois un coup de fil de Monica. Elle m’appelle pour avoir de mes nouvelles. Elle s’inquiète de ne pas me voir en cours. Ça me touche que ma copine se fasse du souci. Mais je n’ai pas du tout envie de parler de ce qui m’arrive, même pas avec elle, et surtout pas par téléphone. Hier soir j’en avais envie, j’étais dans l’urgence d’apaiser ma souffrance. Mais aujourd’hui, je suis terrassé par cette souffrance. Et en parler est au-dessus de mes forces. Je ressors le prétexte de la température et de la fatigue pour avoir la paix.
    En rentrant en fin d’après-midi, je passe par le centre-ville. L’espace urbain, rues, commerces, immeubles, commence à être bien grimé en Noël. Soudain, je réalise que le réveillon, c’est dans trois semaines à peine. La pression psychologique des fêtes de fin d’année monte en puissance chaque jour un peu plus. Au fur et à mesure que le 24 approche, tout semble nous pousser, nous inviter, nous imposer d’être heureux, de faire la fête, et de claquer un maximum de ronds. Je n’ai jamais été très sensible à l’ambiance de Noël. Et cette année, alors que je viens de me faire « larguer » à trois semaines du réveillon, ça ne va pas s’arranger.
    Une seule chose me touche dans le packaging indigeste de Noël. C’est la musique. Il y a de très bonnes chansons de Noël. Je pense à « Last Christmas », terriblement prémonitoire du dernier jour de son auteur. Je pense à « Happy Xmas » de Lennon, à « Let it snow » de Dean Martin, « Oh holy night », « Silent night » et d’autres.
    Parmi ces indémodables, une chanson tient une place particulière dans mon cœur. Elle est sortie le Noël de mes 12 ans. C’était un Noël heureux, le dernier grand repas de famille, le dernier avec mes grands-parents. Et cette année-là, la radio ne cessait de diffuser, comme aujourd’hui les enceintes à l’extérieur d’un magasin de fringues la diffusent, une chanson aux couplets simples, mais qui parlent à mon cœur à la fois nostalgique et blessé.

    Je ne veux pas beaucoup de choses pour Noël
    Il y a seulement une chose dont j'ai besoin
    Je me fiche des cadeaux
    Sous le sapin de Noël
    (…) Fais que mon vœu se réalise





     

    Non, pour Noël je ne veux pas de cadeaux. Tout ce que je voudrais, c’est mon Jérém, le Jérém de Campan.

    Je rentre à mon appart sur le coup de 18 heures. Albert et Denis sont en train de manger, ce qui me donne un prétexte pour juste leur dire bonjour sans m’attarder. Je n’ai pas envie de leur montrer ma détresse, ni de leur parler de la « pause ». J’ai juste envie de rentrer chez moi et d’essayer de dormir.
    Mais c’est sans compter avec leur perspicacité et leur bienveillance.
    « Tu restes manger Nico » fait Albert
    « Non, merci, je n’ai pas trop faim et… ».
    « Je ne crois pas que c’était une invitation » fait Denis.
    « Non, c’est une injonction » ajoute Albert, sur un ton railleur « allez, assieds-toi là. Tu vas prendre du poulet à la crème de Denis et tu vas nous raconter ce qui t’a donné de la « température »… ».
    Entre le poulet et le dessert, je finis par leur parler de la « pause ».
    « Moi, ce que je vois » fait Albert, après un moment de réflexion « c’est que pour se dévoiler comme il le fait depuis quelques temps, pour te dire son attachement, pour avouer son impuissance à t’offrir mieux que ce qu’il voudrait, c’est que ce gars t’aime vraiment.
    Pour aller plus loin, il faudrait qu’il fasse un coming out. Il ne peut pas faire ça. Parce que faire son coming out ce serait renoncer au rugby. Tu ne peux pas lui demander ça. Tu le rendrais malheureux et tu le perdrais pour de bon. ».
    « Moi je vois autre chose » intervient Denis « cette histoire est très compliquée. Il y a la distance, et il y a un gars qui ne peut pas assumer votre relation. Ce n’est vraiment pas simple comme situation. Soutenir un gars comme Jérém c’est épuisant. La question que je me pose c’est : est-ce que ça vaut la peine ? Jusqu’où tu peux aller sans que la souffrance ne dépasse le bonheur ? ».
    « Je pense que Jérémie a bien changé pour toi » enchaîne Albert « La question maintenant, est de savoir si tu peux changer, et jusqu’à quel point, pour lui ».
    « Eh, ben, tu n’es pas beaucoup plus avancé en partant qu’en arrivant » fait encore Albert alors que je me prépare à rentrer chez moi « dis-toi qu’une pause n’est pas forcément une rupture. Jérémie a peut-être juste besoin de temps, comme il te l’a dit. Après, il s’est peut-être passé quelque chose de son côté qui l’a contraint à faire ce choix de la « pause ».
    Mais ce n’est peut-être pas plus mal que vous preniez du temps chacun de votre côté. Toi aussi tu as peut-être besoin de temps. Vous avez tous les deux besoin de prendre du recul et de faire le point sur vos besoins profonds. Laisse le temps faire son travail, ne sois pas pressé ».

    Dès que je passe la porte de mon appart, le manque de Jérém me rattrape avec une violence inouïe. Je m’allonge sur le lit. Je sais que j’ai merdé avec Jérém, comme toujours. J’aurais dû apprendre la leçon du clash chez mes parents. Quand il se sent acculé, Jérém envoie tout balader. J’ai l’impression que je viens de faire exactement la même erreur et je m’en veux, je m’en veux terriblement.
    Aussi, je repense aux mots d’Albert « il s’est peut-être passé quelque chose de son côté qui l’a contraint à faire ce choix ».
    C’est quelque chose auquel je pense depuis hier soir. Et la raison qui me pousse à penser cela est le fait d’avoir senti un changement assez radical entre l’attitude de Jérém lors du premier coup de fil et son attitude lors le deuxième.
    Dans le premier, il semblait vraiment motivé à sauver notre histoire, il avait gardé son calme et montré sa bienveillance malgré mes assauts répétés.
    Alors que lors du deuxième je l’ai senti distant, détaché, son attitude transpirait une sorte de lâcher prise. Preuve en est que tout est allé très vite. Nous n’avons pas passé des heures à parler, à essayer de trouver des solutions. On ne s’est pas vraiment pris la tête. Il n’y a même pas eu de véritable « clash ». Le « pause » est arrivée très vite, trop vite. Son attitude était celle de quelqu’un qui n’a plus envie de lutter. J’ai senti qu’il avait baissé les bras.
    C’est ça qui me fait penser que son changement d’attitude entre les deux coups de fil doit avoir une cause extérieure, quelque chose qu’il ne pouvait pas me dire.
    Est-ce qu’il s’est passé quelque chose dans sa vie, quelque chose que j’ignore et qui aurait pu expliquer ce changement de son attitude, quelque chose qui l’a poussé à capituler et abandonner ?
    Dans la soirée, le téléphone sonne deux fois. Elodie et Julien. L’une et l’autre me rappellent suite aux coups de fil ratés de la veille. C’est gentil de leur part. Mais je n’ai pas envie de leur parler. Je fais le mort. J’éteins la lumière, je me cache sous ma couette. Je serre la chemise de Jérém contre moi, je cherche son odeur, son souvenir. Et je pleure toutes les larmes de mon cœur.

    Mercredi 5 décembre 2001.

    Le lendemain je reviens en cours. Je me force à y aller, car je sais que si je reste seul je vais devenir fou.
    « Ça va pas fort, Nico ? » me demande discrètement Monica entre deux cours.
    C’est autour d’un café que je finis par parler à elle aussi de la « pause ».
    « C’est pour ça que tu voulais aller prendre un verre l’autre soir ! Tu aurais dû me le dire, je serai venue ! ».
    « C’est pas grave, t’inquiète ».
    « Tu sais que si tu as besoin de parler, je suis disponible » elle me glisse.
    « Je sais. Merci, tu es une vrais copine ».
    Un peu plus tard dans la journée, Raph essaie lui aussi de me faire parler. Mais je ne me sens pas à l’aise pour m’ouvrir avec lui. Face à son insistance, je finis quand-même par lui dire que je viens d’avoir une déception sentimentale, sans préciser de quelle nature.
    Raph n’essaie pas de creuser davantage. Mais il me propose aussitôt de l’accompagner à une soirée étudiante prévue pour le lendemain, le jeudi.
    « Ca te changera les idées ».
    Pourquoi changer une recette qui marche ?
    Je n’ai franchement pas envie de voir du monde et de faire la fête. Mais face à son insistance et à sa bonne volonté, je finis par céder.
    Voilà comment je me retrouve à une soirée dont, le matin suivant, vendredi, je ne me souviens pas de grand-chose. A part des flashs. Je me souviens des premières bières de la soirée. Je me souviens de ma tristesse, amplifiée par l’ambiance de fête. Je me souviens de ma solitude dans ce pub bondé de monde. Je me souviens avoir détecté la présence de quelques beaux mecs, mais de n’avoir même pas eu le cœur de les mater comme se doit. Je me souviens de mon envie de pleurer, je me souviens d’avoir pleuré. Je me souviens d’autres bières. Je me souviens m’être demandé ce qu’était en train de faire Jérém. Je me souviens m’être fait draguer par une nana et je me souviens aussi de l’avoir envoyée chier. Je me souviens d’avoir goûté au whisky avec les potes de Raph. Je me souviens m’être dit qu’avec du coca, ça passe bien. Et je me souviens d’avoir dansé, longtemps.
    Après ça, tout est plus flou. Je ne me souviens plus de rien. Et surtout pas comment je suis arrivé sur le canapé de Raph au petit matin.
    « Bonjour et félicitations ! Tu t’es pris la première cuite de ta vie » me lance mon camarade de fac, tout en me tendant un café vraiment bienvenu, accompagné d’un cachet contre la migraine.
    « Merci. Je ne me souviens même pas comment je suis arrivé ici ».
    « Je t’ai amené avec un pote. Tu ne tenais plus sur tes pattes ».
    « Ah… mais au fait, il est quelle heure ? ».
    « C’est l’heure d’aller en cours. Il est presque 11 heures ».
    « Déjà ? ».
    « Si tu ne te sens pas en état, tu peux rester dormir encore un peu. De toute façon tu n’auras jamais le temps de rentrer chez toi et d’arriver à la fac à temps » me lance Raph en regardant par la baie vitrée de son séjour.
    Je suis encore dans les vapes lorsque je l’entends soudainement pester :
    « Putain, ce gros pd du dessus a encore fait tomber des poubelles sur mon balcon. Sans déconner, ce type est vraiment un enculé ! ».
    « Ça, ça s’appelle un pléonasme » je lâche, alors que je plane toujours sur les vapeurs de l’alcool qui me rendent étrangement lucide et audacieux.
    « De quoi tu parles ? » fait-il, sur un ton agacé.
    « Pd et enculé c’est un pléonasme, enfin, très souvent ».
    « Pourquoi tu dis ça ? ».
    « Parce que ça m’énerve ».
    « Qu’est-ce qui t’énerve au juste ? ».
    « D’entendre utiliser les mots « pd » et « enculé » comme des insultes ».
    « C’est juste une façon de dire, c’est rien ».
    « Non, ce n’est pas juste une façon de dire et ce n’est pas rien ! » je me chauffe.
    « Où est-ce que tu veux en venir, Nico ? ».
    « Quand j’entends les gens traiter un type de « pd » pour l’insulter ou quand j’entends un gars lancer « enculé » quand il est énervé contre une situation ou quelque chose, j’ai le poil qui se hérisse. Explique-moi en quoi « pd », c'est à dire un gars qui aime un autre gars, et « enculé », c'est à dire un gars qui a envie de se laisser prendre par un autre gars, explique-moi donc en quoi ces deux mots sont des insultes ? ».
    « Je ne sais pas… » il admet.
    « Tu ne sais pas mais tu les utilises. Et en les utilisant tu montres de la haine envers les gays ».
    « Mais je ne suis pas homophobe ! ».
    « Je te crois, mais tes mots le sont. C'est en utilisant des mots comme ceux-ci, et de cette façon, qu'on fait et qu’on maintient, dans les esprits faibles, l’amalgame entre gay et quelque chose de négatif. Abruti est un insulte. Mais « pd » ce n’est pas une insulte, à aucun moment, même quand on est énervés. L’homosexualité n’est pas une tare. Alors, non, cette façon d’utiliser « pd » et « enculé » ce n’est pas rien. Parce qu’en utilisant ces mots de cette façon on entretient et on propage l’homophobie ».
    « Beh, mon pote, je ne te savais pas si sensible à ce sujet ».
    « Tu me trouves comment, Raph ? je veux dire, tu me trouves con, ou grossier, ou idiot ou malfaisant ? ».
    « Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je trouve que tu es un gars très sympa et très bien ».
    « Et je suis pd ! ».
    « De quoi ? ».
    « J’aime les mecs et coucher avec, tu veux un dessin ? ».
    « Je savais pas ».
    « Maintenant tu sais. Alors, tu trouves toujours que c’est correct d’utiliser « pd » et « enculé » comme tu viens de le faire ? ».
    « Je ne voulais pas te blesser ».
    « S’il fait exprès de laisser tomber ses poubelles sur ton balcon, ou s’il ne prend pas des précautions pour empêcher cela de se produire, ton voisin du dessus est un abruti. Et tu peux lui reprocher le fait d’être un abruti. Mais est-ce qu’il est vraiment pd ? Déjà, ça ne te regarde pas. Et-même s’il l’était, pourquoi lui jeter ça en pleine figure, alors que c’est tout à fait hors sujet par rapport à ce qu’il vient de faire ? Il n’y a rien à reprocher au fait d’être gay, dans la mesure où personne ne choisit son orientation sexuelle et que ça ne porte aucun préjudice à personne et surtout pas à ceux qui ne sont pas concernés ».
    « Je suis désolé, Nico. Parfois on utilise des mots par habitude et on ne fait pas attention au fait qu’ils puissent être blessants. Je te remercie de m’avoir fait confiance en me disant que tu es gay et je te promets que je n’utiliserai plus jamais ces deux mots, ou d’autres dans ce genre pour apostropher quelqu’un ».
    « Merci beaucoup ».
    « Accident clos ? ».
    « Oui ».
    « Toujours potes ? ».
    « Oui ».
    « Cool. Je vais y aller maintenant. Juste, quelqu’un d’autre est au courant à la fac ? ».
    « Oui, Cécile et Monica ».
    « Ah je comprends mieux pourquoi Cécile te faisait la tête et pourquoi tu semblais soudainement si complice avec Monica ».
    « Tu sais tout maintenant ».
    Une fois Raph parti, je me rendors presque aussitôt.
    Je me réveille en début d’après-midi. Je suis en train de reprendre mes esprits lorsque mon portable émet un petit couinement. Un message vient d’arriver. Pendant un instant, je crois que l’impossible vient de se produire.
    « Salut. Alors, qu’est-ce que tu deviens ? ».
    Mais ce n’est pas un message de Jérém. Puisqu’il continue de la façon suivante :
    « Ça te dit d’aller prendre un verre ce soir ? ».
    Benjamin est de retour, il ne lâche pas l’affaire. Ce qui me fait à la fois plaisir et un peu peur.
    Mais après tout, pourquoi pas. Au point où j’en suis, pourquoi pas. Je suis au mieux dans une relation « libre » et « en pause ». Au pire, je suis célibataire. Alors, vraiment, pourquoi pas. D’autant plus que le fait qu’il revienne vers moi alors que je n’ai franchement pas été cool, ni après notre première rencontre, ni même après la deuxième, ça me touche. Et puis, ça me changera les idées.
    Oui, pourquoi pas. Mais pas ce soir. Je suis ko et miné par une migraine carabinée.
    « Pas dispo ce soir. Mais demain soir, pas de problème ».
    « Ok, va pour demain soir ! ».

    Je passe la soirée de vendredi et la journée de samedi à essayer de me convaincre que je ne suis pas en train de faire une bêtise. A plusieurs reprises, je suis sur le point de tout annuler. Je ne me sens pas encore prêt à franchir ce pas. C’est trop tôt.
    Samedi en milieu d’après-midi, je suis même sur le point d’appeler Jérém. Si j’arrivais à lui parler, si seulement nous pouvions revenir sur la « pause », je suis prêt à renoncer à voir Benjamin. J’ai tellement plus besoin de Jérém que de tous les Benjamin du monde !
    Je suis sur le point de composer son numéro, mais j’y renonce. Je sais que ça ne servirait à rien. Il a voulu une « pause » et je ne veux pas lui donner l’impression de revenir à la charge pour le supplier de changer d’avis. Et il est temps pour moi d’arrêter d’essayer de régler ma vie sur celle de Jérém. De toute façon, ça ne marche pas.

    Samedi 8 décembre 2001.

    Samedi soir à 21 heures, je prends un verre avec Benjamin dans un bar du centre-ville. Au départ, je ne me sens pas à ma place, je ne me sens pas à l’aise. Mais Benjamin est un garçon qui a de la conversation, il est drôle, il sait me faire rire. Avec lui, tout semble facile, léger, amusant.
    En discutant avec lui, je me fais la réflexion, la même que je m’étais faite avec Justin, qu’il y a quelque chose de magique dans le fait de découvrir un mec inconnu. C’est le charme unique des premiers instants où l’attirance éclot peu à peu en prenant appui tout autant sur ce qui est dévoilé que sur ce qui ne l’est pas encore.
    En plus de son humour, de sa façon d’être « cool », de ne pas avoir de sujet tabou, et surtout pas son homosexualité, cet aspect de sa vie qu’il a vraiment l’air de bien assumer, voilà que le fait que Benjamin ait quelques années de plus que moi lui donne un côté rassurant par lequel j’ai envie de me laisser porter.
    Nous enchaînons des discussions à bâtons rompus sur des sujets très variés, et il s’attarde à me parler de son amour pour le cinéma et en particulier pour l’œuvre de Téchiné.
    Nos regards se croisent, se jaugent. Je sens qu’il se passe quelque chose, qu’une attirance réciproque est en train de se dévoiler.
    Il est déjà presque minuit lorsque, au détour d’une conversation, je l’entends me lancer :
    « Tu veux pas qu’on aille dans un endroit plus tranquille ? ».
    Je m’attendais à ce genre de proposition. Mais cela ne m’empêche pas de me sentir comme « pris au dépourvu ». J’hésite à me lancer à l’eau. Mais je finis par « fermer les yeux » et « plonger ».
    « Oui, je veux bien ».
    « On peut aller chez toi ? ».
    « Je ne sais pas trop… chez moi c’est vraiment tout petit » je prétexte.
    D’une chose je suis certain, c’est que je ne suis prêt à ramener un gars chez moi. J’aurais l’impression de tourner trop vite une page de ma vie que je ne suis pas prêt à tourner.
    Car, au fond de moi, même si je vis la « pause » comme une rupture, je garde un secret espoir que ce ne soit pas le cas. Que, malgré tout, Jérém se souvienne de sa promesse de nous retrouver à Noël.
    « Dans ce cas, je ne vois pas d’autre solution que d’aller chez moi » il me lance, une étincelle coquine dans le regard.
    Ce qui me fait réaliser qu’en amont de toutes les précédentes considérations, la question qui se pose dans mon esprit est la suivante : est-ce que je me sens prêt à coucher avec Benjamin ce soir ?
    Au fond de moi, je sais bien que si j’accepte son invitation, je sais que je vais « devoir » coucher avec lui. Je ne vais pas faire la même sketch qu’avec Justin, je ne vais pas me barrer quand ça va commencer à devenir chaud.

    L’appart de Benjamin est situé vers le Bouscat. Derrière la porte d’entrée s’ouvre un séjour immense, à la déco moderne et épurée. C’est froid mais élégant.
    Très vite, le gars se fait entreprenant. Il me caresse, il essaie de me prendre dans ses bras. Mais quelque chose bloque en moi. Je pense à Jérém, je pense à quel point j’ai envie d’être dans ses bras. Et la tristesse éclipse le désir. Je me raidis, je n’arrive pas à me laisser aller. Lorsque Benjamin essaie de m’embrasser, j’ai une réaction de recul presque paniquée. C’est con, parce que j’en ai envie.
    « Eh, qu’est-ce que tu me fais ? » il se marre.
    « Je ne sais pas si je suis prêt pour ça » je voudrais lui dire.
    Son regard est pénétrant, il semble me sonder et lire carrément dans mon cœur. Mais c’est aussi un regard coquin rempli de promesses sensuelles. De plus, Benjamin est vraiment un beau garçon, j’ai moi aussi envie de l’embrasser, j’ai envie de sentir son corps contre le mien.
    Alors je respire un bon coup, je m’approche de lui et je l’embrasse. Une minute après, nous sommes nus sur le canapé, en train de nous caresser. Son corps élancé, son torse interminable et finement dessiné, sa peau naturellement imberbe, sa peau mate rendent sa nudité très sensuelle. Un beau petit corps raccord avec sa belle gueule. Benjamin me suce longtemps, puis je le suce à mon tour.
    La première fois qu’on couche avec un gars, la découverte contribue grandement à l’excitation. On essaie de donner du plaisir avec les gestes qui nous sont habituels, mais parfois ça ne marche pas. On y va à tâtons, comme dans le noir, on trébuche, on se reprend, on finit par trouver. Chaque corps a son mode d’emploi pour le plaisir. Un mode d’emploi qui n’est pas livré avec, et dont la découverte progressive constitue un plaisir en soi.
    Benjamin est un gars qui ne se pose pas de questions, et surtout pas au sujet de la sexualité. Il vit dans l’instant présent et essaie de prendre tout ce qu’il y a à prendre. Surtout le plaisir, sous toutes ses formes. Avec lui, il n’y a pas d’actif ou de passif, pas de tabous. Rien que du plaisir, à consommer sans modération.
    Benjamin a voulu que je le prenne. J’en avais envie aussi. J’ai mis une capote et du gel et je l’ai pris. Pendant que je m’enfonçais lentement en lui, j’ai pensé que jusque-là Jérém était le seul gars à qui j’avais fait l’amour. Et j’ai pensé à la dernière fois où je lui avais fait l’amour, peu avant que cette pouffe ne débarque à l’appart. C’était tellement bon de le voir frissonner de plaisir et de jouir en lui.
    Pendant un court instant, j’ai cru que j’allais refaire l’amour à Jérém. Et quand j’ai réalisé que c’était Benjamin, j’ai eu envie de tout arrêter et de partir en pleurant.
    Mais le plaisir a fini par balayer les états d’âme.

    « T’es beau mec, quand-même » il me lance quelques instants plus tard, l’air ravi du plaisir que je viens de lui offrir.
    On a tous parfois besoin d’entendre ce genre de mots. Et de sentir ce genre de regard sur nous.
    « Merci. Toi aussi tu es beau ».
    Nous reprenons un café, nous regardons un peu la télé. Nous recommençons à nous peloter. Cette fois-ci, c’est au tour de Benjamin de se glisser entre mes cuisses. Il passe une capote, il met du gel, et vient en moi. Il me prend par devant, ce qui me permet de le voir prendre son pied.
    Chaque gars a sa façon de faire l’amour, des attitudes qui lui sont propres. Benjamin n’est pas dans la domination. Il est juste dans le plaisir. Le sien, en particulier.
    Pendant qu’il me lime, Benjamin ne me regarde jamais. Il regarde dans le vide, loin, très loin dans le vide. Comme si je n’étais pas là. Je me laisse happer par l’observation détaillée de sa plastique, pas excessivement musclée mais très sensuel. Je me laisse happer par ses gestes, ses attitudes, sa façon d’envoyer ses coups de reins, de prendre son pied. Ce n’est que de la baise, mais c’est beau, et bien agréable.
    Benjamin ne tarde pas à jouir et je jouis une deuxième fois en me branlant.
    Il est presque deux heures du mat et il me propose de rester dormir chez lui. Je suis fatigué et surtout je ne suis pas contre le fait d’avoir un peu de compagnie. Je sais qu’en rentrant chez moi je vais retrouver ma solitude, ma tristesse, les souvenirs douloureux. Alors j’accepte.

    Dimanche 9 décembre 2001.

    Le matin suivant, Benjamin se réveille et se lève avant moi. Je ne suis plus vraiment endormi, mais n’arrive pas à émerger. Ainsi, l’arôme du café vient m’entraîner dans un rêve éveillé.
    Pendant quelques instants, cet arôme me fait voyager, rêver, m’enferme dans une bulle d’illusions à laquelle mon désir le plus profond a envie de croire. Pendant quelques instants, j’ai l’impression d’être à Campan, dans la petite maison, l’impression que je viens de passer la nuit à faire l’amour avec Jérém, un Jérém adorable, attentionné, amoureux, qui vient de préparer un café bien corsé dans une cafetière italienne chauffée dans une cheminée au feu de bois. J’ai l’impression que si j’ouvre les yeux, mon bobrun va être là, qu’il va venir m’embrasser et que nous allons partir faire une balade à cheval avec Charlène, Jean-Paul, Carine, Martine, Ginette, Satine. Avant de nous retrouver le soir pour une soirée bonne franquette qui se terminerait avec les joyeuses et entraînantes improvisations de Daniel à la guitare.
    Mais lorsque je finis par ouvrir enfin les yeux pour de bon, et même si la vue de Benjamin dans un t-shirt blanc ajusté mettant bien en valeur ses pecs et ses biceps n’est pas du tout désagréable, elle ne m’offre pas du tout le même bonheur que de retrouver la présence de Jérém.
    « Salut » il me lance, en m’entendant remuer dans les draps.
    « Salut ».
    Nous prenons le petit déjeuner ensemble. Très vite, je réalise que Benjamin est beaucoup moins bavard que la veille. J’essaie de lui faire la conversation, mais je me heurte à une distance inattendue. Peut-être que le gars n’est tout simplement pas du matin, qu’il a juste du mal à émerger. Mais mon manque d’assurance me fait dire que peut-être le gars en a déjà assez de moi, que cette coucherie est un « one shot », et que ça lui tarde de se débarrasser de moi.
    Une sensation renforcée par le fait que son téléphone n’arrête pas de vibrer, attestant l’arrivée de messages auxquels Benjamin s’empresse de répondre. Une situation qui me met vite mal à l’aise. Car, à chaque fois que son portable vibre, je revis le mauvais souvenir de la dernière fois où je suis allé à Paris, avec le téléphone de Jérém qui ne cessait de sonner. Je revis mes questionnements, et la mauvaise surprise que cachaient ces coups de fil.
    « C’est un pote » il m’explique en croisant mon regard interrogatif.
    « C’est juste un pote ou plus ? ».
    « C’est un pote avec qui je couche aussi, parfois » il fait sur un ton désinvolte, sans quitter le petit écran des yeux.
    Cela provoque en moi un certain malaise, celui de penser qu’il est certainement en train d’organiser une rencontre proche, alors que je suis encore là, que nous venons de passer la nuit – et de coucher – ensemble.
    Bien sûr, beau comme il est, Benjamin doit avoir plein d’occasions. Et comme je viens de le comprendre, il en profite.
    Malgré tout, j’ai bien envie de le revoir. Sa compagnie est plaisante, le sexe avec lui est fun et sans prise de tête. Benjamin est distrayant, et je me dis que c’est exactement ce dont j’ai besoin en ce moment. De me distraire, de prendre du bon temps.
    Je voudrais lui demander s’il a envie qu’on se revoie, mais je n’ose pas. Je n’ai pas envie de m’entendre dire que c’était bien mais qu’il n’en veut pas plus.
    Sur le seuil de la porte, alors que je m’apprête à partir, Benjamin tient à faire une petite mise au point.
    « Nico, j’ai bien aimé hier soir et cette nuit, et j’aimerais bien te revoir. Mais je veux que les choses soient claires. Je ne cherche pas un petit ami, et encore moins une relation de couple. Pour l’instant, j’ai envie de m’amuser ».
    « Ok, ok, c’est ce que j’ai cru comprendre ».
    « On se rappelle, à l’occasion ».
    Ah, il dit qu’il a envie de me revoir, mais ce sera seulement « à l’occasion ». C'est-à-dire que ce n’est même pas sûr.

    Je passe le dimanche à cogiter sur le sens et mon envie de donner suite à une relation amicale et sexuelle avec Benjamin. Certes, j’apprécie sa présence, sa conversation, son humour. J’aime aussi coucher avec lui, et j’aime cet état d’esprit de gay assumé où il n’y a pas de tabous, juste un max de plaisir flamboyant entre garçons.
    La compagnie de Benjamin me fait du bien, car elle me distrait agréablement de ma souffrance vis-à-vis de la « pause » d’avec Jérém. Il me tarde de repasser une nouvelle soirée avec lui. Il faut juste que j’arrive à prendre ce qu’il y a de positif dans cette relation, que j’accepte ce mode de fonctionnement libre, sans engagement. Et je suis certain que je vais passer du bon temps avec Benjamin.
    Mais est-ce que je vais le revoir ? Est-ce qu’il va vraiment avoir envie de me revoir ? Son « à l’occasion » en nous quittant ne me rassure pas.
    Oui, je passe le dimanche à cogiter, mais aussi à culpabiliser. Je culpabilise parce que cette coucherie est la première depuis Campan, depuis que l’histoire avec Jérém est devenue une Histoire. Et le fait d’avoir franchi ce pas me donne l’impression de m’éloigner un peu plus de lui.
    L’après-midi s’écoule lentement, tristement. Je pense à Jérém, à son match, à ses coucheries du week-end, et la jalousie et le désarroi me prennent aux tripes. Je pense à toutes ces soirées, ces week-ends qui m’attendent sans lui. Et ça me donne le vertige.
    Je réalise ainsi ce dont je me doutais déjà, que le fait de coucher avec Benjamin, bien que fort agréable, n’arrive pas à m’arracher à mon chagrin, et ça n’apaise pas ma souffrance en dehors des moments que nous passons ensemble.
    Car dès que je suis seul, mon malheur me rattrape et Jérém occupe toutes mes pensées. J’ai trop envie d’avoir de ses nouvelles, mais je n’ose pas l’appeler, je n’ose pas violer la « pause ».
    Noël approche à grand pas et je me surprends de plus en plus souvent à penser qu’un petit miracle pourrait se produire. Le miracle que, malgré la « pause », Jérém tienne sa promesse de descendre pendant les vacances et de passer du temps avec moi.
    Je sens que si cela devait se produire, je saurais en profiter pour lui parler et pour trouver un équilibre pour notre relation. Si seulement il m’en donnait la chance.
    Mais est-ce que je vais devoir attendre un signe de sa part ou ce serait plutôt à moi d’aller vers lui ?
    Je pense que je vais attendre un peu. Je ne veux pas lui forcer la main. Je ne veux pas le saouler. Peut-être qu’il va faire un geste. Dans le cas contraire, lorsque je serai à Toulouse, juste avant Noël, je vais lui envoyer un message pour savoir comment il va. Peut-être qu’il attend que je fasse un premier pas. Comment savoir, alors qu’en amour, on marche toujours à l’aveugle, à 19 comme à 79 ans ?
    Ca me manque tellement de l’entendre m’appeler « Ourson » !

    Mercredi 12 décembre 2001.

    Finalement, « à l’occasion » selon Benjamin ce ne sera pas si long.
    Après lui avoir envoyé un message le lundi soir pour lui demander si son week-end s’était bien passé, le mercredi entre midi et deux je trouve un message venant de lui sur mon portable.
    « Salut. Si ça te dit, on se fait une pizza ce soir chez moi ».
    « Avec plaisir ».
    La perspective de le revoir, de passer une bonne soirée en sa compagnie me fait vraiment du bien.
    Le soir venu, je me retrouve à partager un repas, un bon film, l’un de ses films préférés, « Forrest Gump », dont le thème musical principal au piano me donne toujours autant de frissons que la première fois où je l’ai entendu. Quel grand musicien que ce Danny Elfman !



    Mais nous partageons également d’autres bonnes conversations, et des rires, beaucoup de rires. Benjamin est vraiment drôle, je suis bien avec lui. Peu à peu s’installe entre nous une plaisante complicité. Partager de bons moments avec un beau garçon ça flatte mon égo et ça me fait sentir vivant. Notre « relation » est vraiment un bol d’air frais, nos rencontres sont des moments « hors du temps » qui me font un bien fou.
    En sa compagnie, j’arrive presque à arrêter de penser à Jérém. Pas tout à fait, mais ma souffrance et le manque sont comme anesthésiés. Par moments, je me demande si ce n’est pas ça la meilleure des « relations ». Passer des bons moments, se donner du plaisir, mais sans attaches, sans interdits, sans se soucier du lendemain, et des agissements de l’autre.
    Parce que, force est d’admettre que le sexe, bien que plaisant, n’est qu’une composante, et pas forcément la plus importante, de la complicité naissante avec Benjamin.
    Je passe une autre bonne soirée. Alors, j’accepte son invitation de se revoir une troisième fois deux jours plus tard, le vendredi.
    Ce coup-ci, nous partageons des paupiettes au saumon, un nouveau film, « Les roseaux sauvages », et une nouvelle nuit de sexe.
    « Tu te débrouilles pas mal au pieu » me lance Benjamin, alors que je viens de me déboîter de lui et d’enlever ma capote.
    « Merci ».
    Ça aussi c’est le genre de mots qu’on a besoin d’entendre parfois. En tout cas, c’est le genre de mots que j’avais besoin d’entendre à ce moment-là. Même si, au moment de jouir, lorsque j’ai fermé les yeux, c’est le corps et le visage de Jérém qui se sont imprimés dans ma tête.

    Le dimanche 16 décembre 2001 est l’un de ces jours qui marquent une vie.

    Avec Benjamin, nous partagions des bons repas, de bons films, et du bon sexe. Nos rencontres étaient vraiment rafraîchissantes, et elles me changeaient agréablement les idées. Et, dans la mesure où je sentais qu’avec ce garçon ça n’irait pas plus loin que l’estime et l’attirance, je n’avais pas trop de mal à vivre avec l’idée que je n’étais pour lui que l’un de ses plans réguliers. Peut-être un sex friend, là où sex et friend étaient les composantes d’une belle alchimie.
    Voilà ce que je me disais juste avant que l’« accident » ne se produise.
    Dimanche après-midi, il faisait mauvais. Un vrai temps à passer sous la couette. Alors, nous l’avons passé sous la couette. Il a voulu que je le baise, je l’ai baisé. Il a pris son pied, j’ai pris le mien. Nous avons pris un café, commencé à regarder un film sans intérêt.
    Puis, nos corps ont eu à nouveau envie de s’enlacer, de s’emboîter, de se donner du plaisir.
    Benjamin s’est allongé sur moi et il a commencé à m’embrasser fougueusement. J’ai senti sa queue raide dans le jogging, et j’ai compris que c’était à mon tour de le laisser venir en moi.
    Il a passé une capote, il a mis du gel, et il est venu en moi. Il a commencé à me limer, et c’était bon. J’étais bien excité et je caressais ses tétons et ses pecs bien dessinés pour lui donner encore plus de plaisir. Son corps élancé et imberbe, ses beaux cheveux bruns, son visage parcouru par les frissons du plaisir, et même son regard dans le vide, c’était terriblement beau.
    Benjamin était en train de me baiser et c’était bon comme jamais ça l’avait encore été avec lui. Parce que nos corps commençaient à bien se connaître, à savoir comment se donner du plaisir.
    Peu à peu, ses coups de reins avaient pris de la puissance, de l’ampleur. Il y avait dans son attitude une fougue, une sorte de sauvagerie animale qui étaient plutôt excitantes à voir et à ressentir en moi.
    Lorsque son orgasme était venu, par ailleurs plus vite que d’habitude, je l’avais entendu s’exclamer, dans un état second, la voix saccadée et déformée par l’excitation extrême :
    « Ah putain, qu’est-ce qu’il est bon ton cul ! ».
    J’avais continué à me branler et j’avais joui à mon tour quelques secondes plus tard.

    Je regarde Benjamin, le corps moite de transpiration, la respiration haletante, avec sur son visage ce regard repu de mec qui vient de vivre un bel orgasme, je le regarde se retirer lentement de moi.
    C’est là que je vois son regard s’assombrir soudainement.
    « Qu’est-ce qui se passe ? » je m’inquiète, en pensant immédiatement à l’un de ces accidents « de propreté » qui peuvent parfois arriver, qui font partie du jeu, mais qui peuvent parfois être mal vécus.
    Mais ce n’est pas du tout ça. Et c’est toujours avec le regard dans le vide que Benjamin m’annonce froidement :
    « Je crois que la capote a cassé ».
    « Tu déconnes ! ».
    « Non, je déconne pas ».
    « Merde ».
    « C’est pour ça que je suis venu si vite » il considère.
    Je suis déboussolé. J’essaie de réfléchir mais je n’y arrive pas. J’essaie de comprendre ce qui s’est passé, de maîtriser la peur qui m’envahit. Mais j’ai l’impression de glisser à toute vitesse dans un horrible cauchemar.
    « T’inquiète, j’ai rien » il tente de me rassurer, certainement en voyant ma tête en train de se déconfire à vue d’œil.
    « Comment tu peux en être sûr ? ».
    « J’ai fait un dépistage complet il y a un mois et demi et j’étais clean ».
    « Mais depuis t’as couché avec d’autres mecs, non ? ».
    « Oui, j’ai une vie sexuelle ».
    « Mais le test dit juste que tu étais clean il y a un mois et demi ».
    « Oui, mais je n’ai pas pris de risque ».
    « Tu mets toujours la capote ? ».
    « Oui ».
    « Mais pas pour la pipe ».
    « Non, pas la pipe. La pipe avec capote, c’est pas possible ».
    « Alors tu prends quand même des risques ! ».
    « Tu me fais pas confiance ? » je commence à le sentir agacé.
    « C’est pas la question… il suffit d’une fois pour attraper un truc et ça ne se voit pas forcément de suite ».
    « Je t’ai dit que je me suis fait dépister il n’y a pas longtemps, tu veux quoi de plus ? » il me lance, alors que je sens son agacement monter d’un cran.
    « Savoir ce que je dois faire maintenant ».
    « Tu veux faire quoi ? J’ai joui en toi, je ne peux pas revenir en arrière ».
    « Je me demande si je ne devrais pas aller aux urgences et prendre le traitement post exposition ».
    Benjamin vient de se lever et il commence à fouiller dans un placard, toujours à poil.
    « Tiens, regarde » il me lance sur un ton très agacé en me tendant un pli de trois ou quatre feuilles.
    « C’est quoi ? ».
    « Mon premier roman » il fait sur un ton sarcastique.
    « Ce sont mes analyses, banane ! Elles datent d’il y a un mois et demi. Si tu regardes bien, il y a marqué « négatif » partout ».
    Je parcours rapidement les feuilles et en effet il y a marqué « négatif » partout. Y compris dans les lignes HIV 1 et 2. Mais cela ne suffit pas à apaiser l’angoisse qui m’a envahi.
    « Oui, tout est bon » je considère « Mais ça reste des analyses d’il y a un mois et demi ».
    « Nico, arrête de te prendre la tête, quand on baise on doit être prêt à assumer un minimum de risques. Moi aussi j’ai été exposé quand la capote a cassé. Qui me garantit que tu étais clean ? Tu te protégeais avec ton rugbyman ? » fait il en s’emportant.
    « Non… mais ».
    « Mais quoi ? Il couchait bien avec des nanas, non ? ».
    « Oui… ».
    « Tu vois, tout le monde prend des risques ».
    « Mais tu as joui en moi, alors c’est moi qui prends le plus gros risque ».
    « Je commence à trouver insupportables tes questions sur ma vie intime, et ta façon de me juger ».
    « Je ne te juge pas, j’ai juste peur ».
    « Ecoute, Nico, arrête de me prendre la tête. Allez, rentre chez toi » il me lance sèchement.
    « Je crois que je vais aller au centre de dépistage d’urgence et prendre le traitement de post-exposition ».
    « Tu fais ce que tu veux, mec ».
    « Je suis désolé de te poser toutes ces questions, mais j’ai besoin d’être rassu… ».
    « Tu sais quoi, Nico ? » il me coupe sur un ton à présent bien énervé « avec toi, c’était marrant, mais là ça ne l’est plus du tout. Je pense qu’on va en rester là tous les deux. Maintenant tu devrais partir, nous n’avons plus rien à nous dire ».
    « Tu fais chier Benjamin ! »
    « Bien, toi aussi. Surtout oublie mon numéro de téléphone ».

    Me voilà dans la rue, avec la tête en vrac et la peur au ventre. Je viens de prendre un risque, un gros risque. Et même si la probabilité associée à ce risque n’est pas très élevée, elle suffit à faire exister ce risque. Alors j’ai peur.
    J’ai l’impression que mes jambes ne veulent pas me porter, j’ai l’impression que mon corps fait 200 kg.
    Je m’assois sur la banquette d’un abribus désert et j’appelle les renseignements téléphoniques. Je demande le numéro des urgences de l’Hôpital de Bordeaux. La nana qui me prend en charge est très avenante et me propose de me mettre directement en relation avec le service. Je la remercie et j’attends pendant de longues et interminables sonneries que quelqu’un me réponde à l’autre bout du fil.
    Pendant cette attente, je vois ma vie défiler et mon avenir s’assombrir. Qu’est-ce que je vais devenir si jamais… ? Comment vais-je l’annoncer à mes parents ? A Elodie ? A mes amis ? A Jérém ? Est-ce que je devrais l’annoncer à Jérém ? Est-ce que je vais finir comme Freddie Mercury ? Est-ce qu’avec cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête ça a encore un quelconque sens de penser à l’avenir ?
    Finalement, une voix masculine se présente à moi. Et je me retrouve à devoir expliquer que je suis un garçon qui vient d’avoir un rapport anal avec un autre garçon, en étant passif, et que je suis inquiet parce que la capote a cassé. Ça paraît simple à expliquer comme ça, mais ça ne l’est pas, pas du tout. Raconter à un parfait inconnu les détails les plus intimes de sa vie intime, la peur au ventre, la honte dans sa tête, ça demande beaucoup d’énergie et ça ajoute un choc à la peur.
    Heureusement, le gars est très professionnel. Ses questions sont très ciblées. Le ton de sa voix est neutre, rassurant. Le gars doit avoir l’habitude de ce genre de situation. Je ne dois pas être le premier gars qui est exposé à un risque de ce genre.
    Preuve en est que ses explications sont claires et précises.
    « Le plus important c’est que vous veniez au plus vite. Surtout si le médecin va estimer nécessaire de vous prescrire le traitement post exposition. Plus tôt vous commencerez le traitement, plus vos chances d’échapper à la contamination sont grandes ».
    Je prends le premier bus et je me rends aux urgences dans la foulée. Je me pointe à l’accueil où je dois expliquer une nouvelle fois qui je suis, ce que je fais au lit et ce qui vient de m’arriver. C’est la première fois que je le fais « à visage découvert » et c’est bien plus dur que de le faire au téléphone. De plus, la dame de l’accueil, d’un âge proche de la retraite, le regard dur et l’attitude rigide, ne fait aucun effort pour me mettre à l’aise. Pire que ça, je trouve le ton de ses mots très sec, presque réprobateur. Peut être que c’est juste dans ma tête, mais je jurerais que cette femme a un problème avec les gays et le sexe entre mecs. En répondant à ses questions, je me sens une merde.
    Elle me tend un dossier avec plein d’étiquettes autocollantes avec mon nom, ma date de naissance et un code barre et me dit d’attendre qu’un médecin vienne m’appeler.
    Je me retrouve dans une grande salle d’attente, illuminée par la lumière blafarde d’une armée de néons. Je me sens seul, humilié. Et j’ai peur, terriblement peur. Mais je n’ai pas le choix. Si je ne consulte pas, je vais devoir vivre avec le doute pendant trois mois. Et c’est au-dessus de mes forces.
    Dans la salle il y a un peu de monde, je sais que je ne vais pas repartir de sitôt. J’attends une heure, deux heures, trois heures. Il est presque 22 heures lorsqu’un médecin femme appelle mon nom de famille.
    Je me lève d’un bond, comme délivré. Je me retrouve enfin protégé dans un petit bureau, avec une femme qui a l’air aimable et professionnelle. Une troisième fois je me retrouve à raconter ma vie sexuelle à une parfaite inconnue. Sa bienveillance me simplifie la tâche, qui demeure quand même difficile, car évoquer le risque auquel j’ai été exposé le fait exister à chaque fois un peu plus.
    « La première chose à faire est de vous faire dépister pour connaître votre statut ».
    « Mais je n’ai rien ».
    « Vous n’avez jamais eu de rapports à risque avant cet après-midi ? ».
    « Si, si, mais c’était avec mon copain, et je lui faisais confiance ».
    « Vous lui faisiez ? ».
    « On vient de rompre ».
    « Est-ce que vous avez des raisons de penser qu’il a pu coucher avec d’autres partenaires avant votre rupture ? ».
    « Il a couché avec des filles, mais il m’a dit qu’il s’est protégé ».
    « Le risque zéro n’existe pas, c’est pourquoi je voudrais connaître votre statut sérologique ».
    « D’accord. Et en attendant, on fait quoi ? Vous allez me donner le traitement post-exposition ? ».
    « Le plus simple ce serait que votre dernier partenaire, celui qui est à l’origine du risque, vienne se faire dépister ».
    « Je ne crois pas qu’il va vouloir, nous ne nous sommes pas quittés en très bons termes. Il a fait un test il y a un mois et demi et, même s’il a pris quelques risques depuis, il estime être clean ».
    « Un mois et demi, c’est une éternité ! Déjà qu’un test n’est qu’une image à l’instant T, reflétant une réalité vieille de trois mois, sans tenir compte de ce qui s’est passé depuis, alors si en plus il date, et si en plus il a pris des risques après, il ne veut plus rien dire !
    Si ce garçon venait se faire dépister rapidement, et que vous étiez tous les deux négatifs, vous n’auriez pas à supporter ce traitement qui est quand même un traitement lourd avec des effets secondaires non négligeables ».
    « Comme quoi ? ».
    « De la fatigue, des nausées, de la diarrhée, surtout les premiers jours ».
    « Le traitement c’est sur combien de temps ? ».
    « Un mois, et la prise doit être très stricte. Si on veut avoir réduire au maximum le risque d’infection, il ne faut surtout pas oublier de prendre les comprimés, et à des horaires fixes ».
    « Et ce traitement marche bien ? Je veux dire, il élimine le risque ? ».
    « Il ne l’élimine pas totalement, mais il le réduit de façon considérable. Si vous avez été exposé au HIV, les antirétroviraux vont tout faire pour que le Sida ne se déclenche pas. Mais je ne peux pas vous promettre que ce traitement a une efficacité de 100% ».
    « Ça veut dire que même si je prends le traitement, je peux me retrouver séropositif ? ».
    « On n’en est pas là. Déjà nous ne savons pas si vous avez été exposé. C’est pour ça que ce serait bien de connaître le statut de votre ami. Essayez de lui parler calmement et de le convaincre. Le test ce n’est rien, juste une prise de sang ».
    « Je vais essayer ».
    « En attendant, je vous donne le traitement pour trois jours. L’infirmier va venir vous l’apporter et faire la prise de sang ».
    « Merci ».
    « Essayez de penser à autre chose ».
    « Et dans combien de temps on peut écarter tout risque de contamination ? ».
    « Sans le statut de votre ami, les seules analyses qui donnent des certitudes sont celles faites à partir des prélèvements sanguins effectués trois mois après l’exposition ».
    « Même avec le traitement ? ».
    « Même avec le traitement ».
    « D’accord ».
    « Bon courage, monsieur, et revenez dans trois jour pour faire le point. Tenez ma carte. Appelez pour vous assurer que je suis bien de garde ».
    Le médecin me fait installer dans une petite salle de soin et me dit d’attendre. Je ne sais pas pendant combien de temps j’ai attendu. Tout ce que je sais c’est que j’ai eu le temps de pleurer, de penser au pire, de me dire que si ça se trouve ma vie est foutue et que je ne réaliserai aucun de mes projets de voyage, d’études, de vie.
    Et que je ne reverrai jamais Jérém. Si jamais cette histoire se termine mal, cela anéantira ma vie mais aussi les dernières chances de retrouver Jérém. Car je serai « dangereux » à vie et je ne pourrais jamais l’exposer de près ou de loin au risque de le contaminer.
    Lorsque la porte s’ouvre enfin, c’est comme dans un rêve, ou plutôt dans un brouillard, ou plutôt comme un phare dans un brouillard épais, que je vois se pointer un jeune infirmier brun, baraqué comme un Dieu, tout en muscles sous sa blouse manche courtes assez près du corps, avec des biceps saillants et une petite gueule à la fois virile et à bisous qui, en temps normal, me ferait craquer, ou me liquéfier. Mais là, sa sublime beauté me donne juste envie de pleurer.
    « Bonjour, qu’est-ce qui vous est arrivé ? » il me demande sur un ton bienveillant.
    Ses yeux gris très lumineux m’hypnotisent, son regard pur et doux me donne le vertige. Je me dis qu’il faut être quelqu’un de profondément bon pour sentir la vocation de s’occuper de la souffrance autrui et d’en faire son métier.
    Non seulement le gars est beau d’une façon outrageuse, presque indécente, mais sa voix à la vibration très mâle et à la gentillesse exquise, fait vibrer en moi un faisceau très large de cordes sensibles. Je trouve horrible de trouver ce gars si beau et attirant dans cette situation d’urgence et de peur.
    Et je me retrouve pour la quatrième fois à raconter à cette bombasse de mec ma vie sexuelle et intime.
    Le gars est lui aussi très professionnel, et me met vraiment à l’aise. Après qu’il m’a piqué le bras, et pendant qu’il remplit un certain nombre de fioles de mon sang, son cou est presque à portée de mes lèvres. La tentation est si forte d’y poser des doux baisers. Et pourtant, je me trouve con de penser à ce genre de choses alors que ma vie est peut être sur le point de basculer à tout jamais dans une pente tragique.
    Mais je finis par me dire que si l’esprit de survie, ou de vie tout court, sous la forme de l’attirance pour un très beau garçon, trouve encore le moyen de s’élever au-dessus de la détresse, de la souffrance et de la peur, c’est qu’on est toujours vivants. Et qu’on doit s’en réjouir.
    Avant de s’éclipser, le bel infirmier me met un pansement là où l’aiguille a entaillé ma chair. Il me donne trois pilules énormes et six autres plus petites et m’en explique la posologie.
    « Bon courage à vous » ce seront ses derniers mots avant de s’éclipser.
    « Merci, merci pour tout ».
    Oui, merci pour tout. Et aussi pour être aussi insupportablement beau et d’avoir su apporter la première note de couleur dans ma vie depuis de longues heures.
    Je sors de l’hôpital à 23h30. Je me dis que je vais appeler Benjamin le lendemain matin.

    Je passe bien évidemment une nuit horrible, une nuit de veille où les raisons d’insomnie sont plus nombreuses et plus graves qu’à l’accoutumée. Je dors une ou deux heures maximum. Je me réveille à 5h30 et je suis ko. Depuis la « pause » mon déficit de sommeil ne cesse pas de se creuser. Et quand on ajoute l’« accident » à la « pause », mon sommeil n’est tout simplement plus. Une fois de plus, je me sens comme dans un lendemain de cuite. Mais jamais je n’ai ressenti une cuite si carabinée.

    Je sais que Benjamin ne travaille pas ce lundi, mais j’attends quand même 10 heures pour ne pas le déranger. C’est une attente fébrile, ponctuée de cafés et de larmes.
    Le simple fait de l’appeler, alors qu’il m’a dit d’oublier son numéro, alors que je sais que je vais faire face à son agressivité et à son opposition à ma requête, me coûte une énergie énorme. Une énergie dont la dépense, dans l’état d’épuisement où je me trouve, anéantit mes dernières forces.
    Mais ça sonne dans le vide et je tombe sur son répondeur. Je respire un grand coup et, en essayant de retenir mes larmes, je lui laisse un message pour lui dire que j’ai besoin de lui parler une dernière fois.
    J’attends tout le reste de la matinée qu’il m’appelle, en vain.
    Est-ce qu’il a eu mon message ? Est-ce que ça le saoule ? Est-ce qu’il fait tout simplement le mort pour me décourager ?
    Je veux en avoir le cœur net et je consomme une nouvelle quantité démesurée de mes énergies restantes pour le rappeler sur le coup de 14 heures.
    Et alors que je commence à désespérer d’arriver à le joindre, au bout de trois sonneries, Benjamin décroche enfin.
    « Je t’ai dit d’oublier mon numéro » il me lance sèchement, sans la moindre formule de politesse.
    Je suis déçu, et en colère, mais j’essaie de le ménager pour me donner toutes les chances de le convaincre à être coopératif.
    « Salut ».
    « Ouais, c’est ça, salut ».
    « Je ne vais pas te déranger longtemps mais c’est important ».
    « Allez, crache ! ».
    « Hier soir je suis allé aux urgences et ils m’ont demandé si tu pouvais faire le test avec moi ».
    « Non, je ne peux pas ».
    « Et pourquoi ? ».
    « Parce que je n’en ai pas envie ».
    « Ecoute Benjamin, on s’est bien amusés tous les deux, tu peux bien faire ça pour moi ».
    « Non, je ne le ferai pas ».
    C’est dur de ne pas le traiter de connard égoïste, mais je continue à prendre sur moi pour garder une chance et un espoir d’arriver à le convaincre.
    « Si tu ne le fais pas, je suis obligé de prendre un traitement lourd pendant un mois ».
    « Ecoutes, tu fais ce que bon te semble. Je te l’ai dit, je n’ai rien ».
    « Comprends-moi, Benjamin, je ne veux pas te faire chier. C’est juste une prise de sang, et on sera tous tranquilles ».
    « Je t’ai dit que c’est hors de question. T’es sourd ou quoi ? ».
    « Mais pourquoi ? ».
    « Fiche-moi la paix ! ».
    « C’est nul que tu réagisses comme ça ».
    « Pense ce que tu veux ».
    « Je pensais que tu étais un gars bien ».
    « Et moi je ne pensais pas que tu pouvais être autant casse couilles ».
    « Va te faire foutre ! » je finis par lâcher, excédé par sa mauvaise volonté et son égoïsme.
    « Toi aussi ! Mais je suis con, c’est fait ! » il me lance en pleine figure.
    « T’es vraiment qu’une merde » je lui balance, hors de moi, assommé de colère et d’angoisse, alors qu’il a certainement déjà raccroché.
    Fin de l’espoir de m’en sortir par une simple prise de sang. La seule option qui se présente à moi désormais est le fameux traitement et la non totale certitude de son efficacité. Le traitement et ses effets secondaires. Le traitement et trois mois devant moi à attendre le résultat du test qui seul pourra ôter toutes mes peurs et mes angoisses.
    Tic tac tic tac. Le compte à rebours interminable, qui me va me miner de l’intérieur, détruire mon sommeil, compromettre mes études, vient de commencer.

    Je viens de raccrocher et, soudain, je pense à Jérém. Et j’ai l’impression que ce qui vient de m’arriver agrandit un peu plus encore la distance entre nous, la rendant définitivement insurmontable. Je me sens comme sali. Et si jamais le pire devait se produire, je n’oserais plus jamais l’approcher de peur de l’exposer de près ou de loin au risque d’être contaminé.



     Merci de m'aider avec Tipeee en bref ou Paypal, en cliquant sur ce bouton Bouton Faire un don Merci !








    57 commentaires
  •  

    Merci de m'aider avec Tipeee en bref ou Paypal, en cliquant sur ce bouton Bouton Faire un don Merci !
     

     

    Dans le métro, Jérém essaie de me faire la conversation, certainement pour tenter de faire taire son sentiment de culpabilité et son malaise. Il me questionne sur mon emploi du temps dans la semaine à venir, sur mes cours, il me demande des nouvelles de mes propriétaires. Il essaie de se montrer aimable. Mais toute l’amabilité du monde ne pourra remplacer notre complicité, ce bonheur que la découverte de ses coucheries vient de me retirer.

    « Je voudrais être le mec qu’il te faut » il me lance sur le quai de la gare, devant la porte du train, l’air vraiment désolé.

    « Mais tu l’es. Enfin, tu pourrais l’être… » je lui lance, triste comme les pierres, en montant dans le wagon.

    « Tu es quelqu’un de spécial pour moi, Nico, ne l’oublie jamais ».

    Je voudrais trouver des mots pour lui dire aurevoir. Mais déjà les coups de sifflet des agents SNCF annoncent le départ prochain du train.

    « On s’appelle » je l’entends me lancer, alors que les portes sont déjà en train de coulisser.

    Là non plus, je n’ai pas le courage de lui répondre. Je suis sonné, comme dans un état second, je ne sais même plus où j’habite.

    Le train démarre et la dernière image que j’ai de Paris est un gars beau comme un Dieu, mais avec un air triste à mourir, une image qui me donne envie de pleurer. Le train m’arrache très vite à cette image. Mais je pourrais jurer que ce gars était lui aussi en train de pleurer.

     

    Pendant que le train quitte Paris je repasse le film des deux dernières heures. Jérém qui me fait l’amour. Jérém qui me demande de lui faire l’amour. Jérém qui a encore envie. Jérém qui vient en moi à nouveau. Le plaisir, beau, intense. L’esprit qui s’apaise enfin, après un début de week-end plein de doutes. Notre complicité retrouvée. Notre tendresse retrouvée. Notre bonheur enfin retrouvé.

    Et puis cette sonnette, stridente, désagréable comme un clou sur lequel on vient de marcher. L’arrivée de cette nana. La découverte que c’était elle l’auteur des mystérieux coups de fil auxquels Jérém n’avait pas voulu répondre et qui m’avaient tant questionné. La découverte que Jérém a couché avec elle. La mise au point avec Jérém. Ses explications, comme quoi il couche avec des nanas pour que ses coéquipiers ne se posent pas de questions au sujet de sa sexualité. Sa déclaration comme quoi je suis quelqu’un de spécial à ses yeux. Et à côté de ça, sa vision de notre relation à venir, un couple libre où entre deux retrouvailles plutôt espacées, nous aurions des aventures protégées et sans implications sentimentales.

    Pendant que le train m’éloigne de Paris, j’essaie de comprendre le point de vue de Jérém. J’ai l’impression qu’en essayant de m’expliquer à quel point il était désolé de me faire vivre ça et de ne pas avoir mieux à me proposer, il semblait vraiment sincère. Ses mots paraissaient sincères, sa tristesse aussi, tout comme son malaise. Un malaise qui n’était pas le pendant du fait d’avoir été « découvert » mais plutôt du fait de me faire souffrir.

    J’essaie de prendre sur moi, de me faire à l’idée d’un couple libre qui se retrouverait de temps à autre sans que cette liberté n’entache ce « truc » très spécial qu’il y a entre nous, et dont Jérém a enfin verbalisé l’existence.

    J’essaie, encore et encore, j’essaie jusqu’à m’en donner le tournis. Mais ça finit toujours par bugger quelque part. Sur le fait d’imaginer mon Jérém au lit avec une nana. Ou bien sur le fait que cet « arrangement » espacera encore nos rencontres. Je ne peux supporter l’idée de ne voir Jérém que deux ou trois fois par an. Mais aussi, je bugge sur la peur qu’en acceptant le principe du couple libre, ceci ouvre la porte à tous les dangers. Si notre couple est libre, qu’est-ce qui l’empêcherait un jour de passer des nanas aux mecs ? S’il n’est jamais tombé amoureux d’une nana, peut-être qu’il tombera amoureux d’un mec. C’est bien connu, loin des yeux, loin du cœur. A force de ne pas se voir, des choses vont forcément changer entre nous. Et un jour il va finir par m’oublier. Et peut-être que moi aussi je vais l’oublier. Ça aussi ça me fait peur. Je ne veux pas l’oublier.

    En fait, je bugge avant tout sur ma peur de perdre Jérém.

    Ma raison, seule, serait peut-être à mesure de comprendre sa vision des choses et de la saluer en tant que solution « la moins pire » à court terme. Mais à 19 ans, le cœur l’emporte sur la raison. C’est toute la beauté de cet âge. Mais aussi son défaut.

    Soudain, une phrase me revient. Quelques mots de Jérém qui, dans le feu de la mise au point, je n’ai pas su relever, mais qui m’ont quand même blessé : « Le rugby c’est ma vie ». La tentation est forte d’y voir un sous-entendu : « Le rugby c’est ma vie, et pas toi, Nico ». Ou, à la rigueur « toi aussi, mais pas autant que le rugby ».

    J’essaie de me dire que Jérém n’a jamais prononcé les mots « et pas toi, Nico », que je me prends la tête pour rien, que je fais fausse route. J’essaie de me focaliser sur le fait qu’il m’a dit et répété que je suis quelqu’un de spécial à ses yeux. J’ai vu Jérém pleureur sur le quai de la gare. Ce n’est pas vraiment l’attitude d’un garçon qui n’en a rien à faire de moi.

    Et pourtant, je n’arrive pas à chasser de ma tête le doute que, même si cela lui pèse, le rugby puisse peser plus lourd que notre relation dans ses choix personnels.

    Je rentre à Bordeaux, la mort dans le cœur et l’âme, en ignorant quand je vais revoir Jérém, si tant est que je vais le revoir un jour.

    Ce qui est très dur aussi, c’est de penser que je n’ai aucun recours sur les règles établies par Jérém. J’ai beau me dire que ces règles lui sont à son tour imposées par son entourage, par la bêtise d’une société qui se sent légitime à autoriser ou pas l’amour suivant le sexe des acteurs de cet amour, je n’arrive pas à accepter que je n’ai aucune prise là-dessus. C’est à prendre ou à laisser. Si je laisse, je vais perdre Jérém. Si je prends, j’ignore où cela peut nous conduire.

    Je suis tellement accaparé par ma souffrance que je finis par perdre la notion du temps et de la distance. Ainsi, lorsque le train ralentit à l’approche d’une nouvelle gare, je suis étonné de lire « déjà » le panneau « Poitiers ». Etonné et un brin remué. Soudain, je repense à Benjamin, le gars avec le chiot labrador. Si j’avais su ce que Jérém préparait, je n’aurais peut-être pas jeté son papier.

    Je jette un regard mécanique par la vitre, tout en me disant que c’est inutile de regretter, que la chance ne passe jamais deux fois, et que de toute façon, après le vent que je lui ai mis, le gars ne voudrait plus jamais de moi. Et là, je n’en crois pas à mes yeux. Je vois Benjamin avancer sur le quai.

    Je le fixe assez longtemps pour arriver à croiser son regard. Et son beau sourire. Ah, apparemment il n’est pas vexé. La place à côté de la mienne est libre. Le train est assez bondé, mais je refuse plusieurs personnes en prétextant que j’attends quelqu’un.

    J’attends pendant de longues secondes. Et voilà Benjamin, il vient de rentrer dans ma rame, à la suite d’une colonne de personnes qui cherchent toutes à s’installer. Avec ses yeux clairs entourés par des lunettes fines qui lui donnent un regard un peu intello, il est toujours aussi furieusement sexy. Et le nouveau sourire qu’il me lance d’un bout à l’autre de la rame est beau à en pleurer.

    « Cette place est libre ? » me demande le monsieur qui précède Benjamin.

    « J’attends quelqu’un, désolé ».

    Le monsieur avance et Benjamin arrive à ma hauteur.

    « Salut ».

    « Salut ».

    « Alors, il paraît que tu attends quelqu’un ? » il me taquine.

    « Assieds-toi, tu gênes les autres passagers » je le cherche à mon tour.

    « C’est drôle de se retrouver dans le train » il me lance, tout en s’asseyant à côté de moi.

    « C’est vrai ».

    C’est la première fois que je le vois de si près et je le trouve vraiment craquant. Sa peau un peu mate a l’air terriblement douce. Ses petites oreilles sont des aimants à bisous. Une légère fragrance de parfum masculin contribue à vriller mes neurones.

    « Et si tu commençais par me dire ton prénom ? » il me lance.

    « Ah oui, je m’appelle Nico ».

    « Joli prénom, Nico. Comment tu vas, Nico ? ».

    « Ça va et toi ? ».

    « Ne dis pas que ça va, je vois bien que ça ne va pas ».

    « Non, ça ne va pas très fort ».

    « Tu viens d’où ? ».

    « De Paris ».

    « T’y étais pour le week-end ? ».

    « Oui ».

    « Mais tu n’as pas passé un très bon week-end… ».

    « Non, pas vraiment ».

    « Je parie que c’est à cause d’un mec… ».

    « Oui… ».

    « Ton mec ? ».

    « Oui… enfin… je ne sais plus si c’est toujours mon mec. Je n’ai pas vraiment envie d’en parler, là ».

    « Ok, ok, je ne te saoule pas avec ça ».

    « Et toi tu viens d’où ? » je le questionne.

    « Mes parents sont à Montmorillon, à côté de Poitiers. Je monte les voir toutes les deux ou trois semaines ».

    « Mais tu habites Bordeaux… ».

    « Oui ».

    « Et tu y fais quoi ? ».

    « Je suis aide-soignant. Et toi ? ».

    « Je suis étudiant à la fac de sciences naturelles, je suis en première année ».

    « Alors tu as… genre… 19-20 ans » il me lance.

    « Dix-neuf. Et toi ? ».

    « Moi je suis un vieux, j’ai 26 ans ! ».

    « T’es pas mal pour un vieux ! » je le cherche.

    « Ah bon ?! » il feint de s’étonner « je croyais que je ne te plaisais pas ».

    « Pourquoi tu dis ça ? ».

    « Je te rappelle que tu ne m’as pas rappelé l’autre fois ».

    « J’ai perdu ton papier » je mens.

    « Alors c’est une chance qu’on se recroise à nouveau ».

    « Oui. Il est où le chiot ? » je change de sujet.

    « Chez une copine. C’était le cadeau d’anniversaire de mon mec ».

    « Tu as un copain ? ».

    « J’avais. Il est parti il y a trois semaines, et pour de bon ce coup-ci. Depuis, je me retrouve avec la garde exclusive du bébé ».

    « Vous vous êtes séparés ? ».

    « Oui, mais c’était dans l’air depuis un moment, alors pas de larmes, pas de drames, c’est la vie, c’est mieux comme ça ».

    Nous passons le reste du voyage à discuter. Le gars a l’air vraiment sympa, il est drôle, intelligent, cultivé. Depuis que Benjamin s’est assis à côté de moi, le temps semble passer plus vite. Et j’ai cessé de ressasser ma souffrance et mes peurs. Bien sûr, elles n’ont pas disparu. Mais elles sont comme anesthésiées, confinées dans un coin de ma conscience.

    Je redoute désormais l’arrivée à Bordeaux et le moment où nous allons certainement nous séparer. Je redoute la solitude de mon petit appartement, son silence, la présence encombrante de celui qui est tellement absent. J’ai peur de ne pas arriver à fermer l’œil de la nuit.

    Et si nous passions la soirée ensemble ? Est-ce qu’il en a toujours envie ? Est-ce qu’il se contenterait de passer la soirée avec moi sans qu’il ne se passe rien de sexuel ? Car, même si Benjamin me fait bien envie, je ne me sens pas le courage de coucher avec lui ce soir, alors que quelques heures plus tôt je faisais l’amour avec Jérém. Non, ça ne peut pas arriver si vite.

    Le train finit par arriver en gare de Bordeaux. Nous attendons tous les deux que le couloir soit un peu plus dégagé avant de bouger. Benjamin se lève en premier, je le suis dans le couloir du train. Il est vraiment beau. Et sympa. Et sa présence dégage un curieux mélange d’élégance naturelle, de sensualité et d’insolence qui le rend vraiment craquant. Non, je ne veux pas qu’il disparaisse à nouveau de ma vie.

    « Ca a été très sympa de discuter avec toi, Nico » il me lance lorsque nous sommes sur le quai.

    « Moi aussi j’ai bien aimé ».

    Nos regards se plongent l’un dans l’autre, un silence s’installe, chargé d’attentes.

    « Tu es tellement touchant, Nico. Si je pouvais, je te prendrais dans mes bras ».

    « C’est gentil » je ne trouve pas mieux à répondre.

    « Je t’inviterais bien à la maison, mais j’ai promis à un pote de passer le voir ».

    « Je comprends. De toute façon, je suis crevé, j’ai besoin de dormir, sinon ça va être la cata demain à la fac ».

    « Mais on peut rester en contact si tu veux » il me propose.

    « Avec plaisir ».

    Avant de nous quitter, nous nous échangeons nos numéros de portable. Et son clin d’œil charmeur en me quittant me met du baume au cœur.

     

    Comme prévu, de retour à mon appart je retrouve illico ma tristesse. Le petit espace est un paysage désolant dont la solitude me paraît le seul horizon. Je n’ai pas envie de lire, ni de regarder la télé. Ni même d’écouter de la musique. Le boîtier jaune du best of de Madonna sorti il y a quelques jours, et posé sur la petite chaîne hi-fi, me fait pourtant de l’œil. Mais pas tant que ça.

    Bien que ce cd aligne un sacré nombre des tubes, l’absence du moindre morceau inédit en fait une compil décevante pour le fan que je suis. Heureusement je vais bientôt pouvoir visionner le dvd du Drowned World tour, le concert que j’étais allé voir à Londres avec ma cousine Elodie pendant l’été. Il faut que j’arrive à économiser assez pour acheter un lecteur. Revoir ce concert me rappellera des souvenirs. L’été, mon état d’esprit et mes attentes du moment. Ma relation avec Jérém à ce moment-là. Mes espoirs, mes illusions. Un âge d’innocence, un Paradis perdu.

    Mais ce soir, je n’ai envie de rien. Même pas d’écouter « Like a prayer », mon album préféré. Ce soir, rien ne semble pouvoir apaiser mon esprit meurtri. Même pas l’écho de la nouvelle et inattendue rencontre avec Benjamin, et les promesses qu’elle semble contenir. L’idée d’être en train de perdre mon Jérém m’obsède, me démolit de l’intérieur. Finalement, je me sens tellement dégoûté que je finis par me dire que je n’ai même pas envie de revoir Benjamin. Je n’ai envie de rien. Même pas de dormir, alors que je tombe de fatigue.

     

    Le lendemain, en cours, Monica, Raphaël, Cécile et Fabien m’interrogent chacun à tour de rôle pour savoir si je vais bien. Je dois avoir une tête de déterré. Je prétexte une nuit blanche, ce qui a été précisément le cas, mais sans donner plus de détails. Les cours défilent sans que j’arrive à me concentrer, à prendre des notes, à prendre le moindre plaisir à apprendre. Je somnole. Monica me secoue plusieurs fois pour m’empêcher de m’assoupir.

    Epuisé, je finis par rentrer en début d’après-midi, avant le dernier cours.

    A mon arrivée dans la petite cour au sol rouge, Albert et Denis m’attendent de pied ferme pour me demander des nouvelles.

    « Oh là là, tu as une sale tête » me lance ce dernier.

    « J’ai pas beaucoup dormi la nuit dernière ».

    « Le petit jeune de l’appart d’à côté a encore mis la musique à fond ? ».

    « Non, pas vraiment ».

    C’est autour d’un verre que les deux vieux hommes m’invitent à boire chez eux, que je finis par déballer ce que je n’ai pas voulu partager avec mes potes de fac. Parfois la différence d’âge est un atout pour se sentir à l’aise.

    « Moi ce que je vois, d’après ce que tu me racontes » considère Albert « c’est que Jérémie a été honnête avec toi. Il n’a pas essayé de te mentir, il ne t’a pas envoyé sur les roses. Il t’a bien expliqué pourquoi il a fait ça. Et, point important, il t’a appris qu’il se protège. Ces coucheries, ce n’est rien. Tous les sportifs gays font ça. Ils couchent avec des nanas pour donner le change. S’ils ne le font pas, ils attirent les ragots et les soupçons. Parce que si ça se sait, où même si la rumeur devient persistante, leur vie va devenir impossible et ils peuvent dire adieu à leur carrière sportive. T’imagine ton Jérémie se faire traiter de pd dans un vestiaire ou, pire, par un adversaire, pendant un match ? Ça le foutrait en l’air. Le monde est injuste, le monde est con, mais c’est comme ça.

    Ce mec t’a aussi dit qu’il t’a dans la peau, et c’est surtout ça qu’il faut retenir. Et c’est ça qui compte, c’est le seul truc qui compte vraiment. Parce qu’à mon avis, cette situation lui pèse, et pas qu’un peu, et ça lui coûte de te l’imposer. Car il doit avoir tout autant peur de te perdre que toi de le perdre ».

    « Je ne veux pas coucher avec d’autres mecs » je réfléchis tristement et à haute voix.

    « Et tu ne dois pas te forcer. Il faut du temps pour digérer tout ça. Je sais que c’est dur à accepter, mais je pense que ce qu’il te propose est la seule solution viable à court et moyen terme. Je pense que tu le comprends, même si tu es trop amoureux pour l’admettre. Mais je pense que tu es aussi assez amoureux pour comprendre et pour accepter ça. L’enjeu, c’est garder ce garçon. Quant aux aventures, les « extras » comme on les appelait avec Denis, le jour où ça t’arrivera, il ne faudra pas leur accorder plus d’importance que ça. Tant que ça reste une coucherie et que tu te protèges, tant que Jérémie reste le seul garçon dans ton cœur, tant que ça ne le fait pas souffrir, ça n’a pas d’importance. Prendre du bon temps t’aidera à relativiser ».

    Albert a raison, je peux faire l’effort de comprendre le point de vue de Jérém. Mais je n’arrive pas l’admettre. Et franchement, je ne vois pas quand et comment je pourrais y parvenir.

     

    Je passe une semaine horrible. Cent fois par jour et cent fois par nuit je repense aux mots de Jérém, j’essaie d’en voir les aspects positifs, de relativiser, de prendre sur moi. Mais avec toute la bonne volonté, je n’y arrive pas, c’est trop dur.

    Ma nature juvénile, impatiente, amoureuse, passionnée, jalouse ne l’accepte pas. J’ai beau retourner la chose dans tous les sens, les pièces ne s’emboîtent pas, les couleurs ne s’alignent pas. J’ai l’impression que l’effort demandé à mon cerveau est trop important, que l’intérieur de mon crâne est en surchauffe et qu’il est sur le point de cramer.

    Je dors peu, je fais beaucoup de cauchemars. Au fond de moi, j’attends un coup de fil de Jérém. J’attends un geste de sa part. J’attends qu’il me dise qu’il a compris à quel point ce qu’il m’impose me fait souffrir, qu’il fasse un pas vers moi. J’attends qu’il me dise que j’ai mal compris, qu’il va arrêter de coucher avec des nanas, que désormais tout sera plus simple entre nous, que nous allons pouvoir nous voir plus régulièrement. J’attends des mots capables de me rassurer, et de me tirer de la profonde tristesse qui me ravage depuis dimanche après-midi.

    Mais encore plus au fond de moi, j’ai peur que ce coup de fin ne vienne pas. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à l’attendre, vraiment au fond de moi.

    Il m’arrive parfois de me dire que je pourrais aussi l’appeler. Mais pour lui dire quoi ? Que j’accepte son mode de fonctionnement parce que je n’ai pas le choix ? Je n’en ai pas le courage.

    Si personne n’appelle l’autre, c’est que tout est fini entre nous. Peut-être que Jérém a pris sa décision. Prendre ses distances, se faire oublier, arrêter cette histoire impossible qui fait du mal à tous les deux. L’idée de ne plus jamais le revoir m’est insupportable.

    Les jours se suivent dans une morosité et une tristesse sans fin. La fatigue s’accumule, il m’arrive de m’endormir en cours. Je n’ai même pas l’énergie de répondre aux messages de Benjamin.

    Je sais que lui répondre m’amènera inévitablement à coucher avec lui. Je ne veux pas coucher avec lui. Dans ma tête, le fait de coucher avec un autre gars, ce serait un peu comme fermer la porte sur ma relation avec Jérém. J’ai l’impression que dès que j’aurai franchi ce pas, j’aurai atteint une sorte de point de non-retour et que rien ne sera plus comme avant.

    Plus la semaine avance, plus mes potes s’inquiètent pour moi. Ils me demandent ce qui se passe, si j’ai des problèmes. Mais je n’ai pas envie de leur parler de ce qui se passe dans ma vie. En parler, c’est le rendre plus réel.

    Il m’arrive de sécher les cours et de passer de longues et tristes heures à me balader seul le long de la Garonne et à m’obstiner à essayer de trouver un moyen de résoudre ce casse-tête sentimental.

    J’essaie de m’accrocher à l’idée que je suis le seul mec avec qui il couche, le seul avec qui il prend vraiment du plaisir, j’essaie de toujours garder ses mots à l’esprit « tu es quelqu’un de spécial pour moi », l’idée qu’il ne veut pas me perdre parce qu’il est bien avec moi.

    J’essaie de me dire qu’il se protège pour ne pas me ramener de MST, et que de ce fait aucune pouffe ne connaîtra le bonheur d’avoir le jus de mon mec dans sa chatte ou son cul. Même si, peut-être, dans la bouche, quand même…

    J’ai beau me dire que le fait qu’il refuse que j’aille le voir plus souvent fait partie d’une stratégie de la prudence à laquelle il ne peut pas déroger, parce qu’il a peur.

    Mais j’ai beau chercher toutes les raisons du monde de comprendre ses besoins, ses soucis, ses contraintes, ses peurs, je n’arrive pas à m’y faire. J’ai l’impression d’avoir à faire à un Rubik’s Cube non pas à 6 faces et 9 carrés par face, mais en beaucoup plus compliqué. J’essaie, je ressaie, j’essaie encore et encore. Et j’échoue à chaque fois.

    Parfois, épuisé par tant de déchirement, une question terrible se présente à mon esprit : à quoi ressemblerait ma vie sans Jérém ?

    Mais à cette question, je n’ai pas de réponse. Elle me paraît tellement inenvisageable que je finis par la balayer par un revers de main. Une vie sans Jérém m’est tout bonnement inconcevable. Alors, je dois tout faire pour sauver notre relation. Je ne sais pas encore comment, mais je dois trouver, et vite.

     

    Jour après jour, la ville se grime en Noël. Les travailleurs de la ville s’affairent à enguirlander les rues et les places. La fête se prépare et ce stupide compte à rebours ne fait qu’ajouter à ma morosité. Je ne sais pas ce que je vais faire à Noël. Ce que je sais, c’est qu’à tous les coups je ne le passerai pas avec Jérém.

    Jeudi arrive, avec l’annonce implicite d’un nouveau week-end. Un week-end sans Jérém. Un week-end seul à ressasser ma souffrance. Belle perspective.

    Ou alors, je vais bouger. Ça fait un moment que je ne suis pas rentré à Toulouse. A chacun de mes coups de fil, maman me tanne pour que j’aille faire un petit coucou. Elle m’appelle jeudi vers 18 heures et ne manque pas de relancer le sujet. Certes, l’idée de retrouver le regard désapprobateur de papa ne m’enchante pas vraiment. Et ce qui ne m’enchante pas non plus, c’est de retrouver ma ville toujours meurtrie après l’explosion d’AZF.

    Mais je finis par me laisser convaincre, pour lui faire plaisir, mais aussi pour ne pas passer mon week-end tout seul.

    Je suis resté une bonne demi-heure au téléphone avec maman. Je viens de raccrocher, de poser mon téléphone, d’ouvrir le frigo pour me préparer quelque chose pour le dîner, lorsque la sonnerie retentit à nouveau dans le petit espace de mon appart. Je m’approche et mon cœur fait un bond vertigineux.

    Le petit écran affiche « MonJérém ».

    Soudain, je suis saisi par une immense poussée d’optimisme. S’il m’appelle, c’est que je lui manque. Il a compris à quel point il m’a fait du mal, il a compris que ce qu’il me propose est trop dur pour moi, il va revenir sur ses propos, c’est sûr. Je vais retrouver un Jérém plus proche, attentionné. Il va s’excuser, me dire qu’il ne me refera plus jamais souffrir.

    Oui, c’est le cœur et la tête pleins d’espoirs que je décroche.

    « Salut » je lui lance sur un ton dégagé, pour essayer de lui faire croire d’entrée que je vais bien, que son coup de fil me fait plaisir mais que je ne courais pas après ça.

    « Salut, tu vas bien ? ».

    Sa voix de jeune mâle fait vibrer tant de cordes sensibles en moi.

    « Oui, ça va et toi ? ».

    Et là, contrairement à mes attentes, nous passons de longues minutes à échanger de banalités sans importance. Encore de l’amabilité, de la bienveillance. Mais aucun mot sur « nous ». Je suis déçu et je finis par me montrer froid et distant.

    « T’es sûr que ça va, Nico ? » il finit par me demander.

    « Tu me manques » je lui lâche, sans transition.

    Un moment de silence suit mes mots.

    « Je ne te manque pas ? » je lui lance alors.

    « Si, bien sûr que tu me manques ».

    « On ne dirait pas ».

    « Ne crois pas ça ».

    « Qu’est-ce qu’on fait alors ? » je le questionne frontalement « tu as prévu qu’on se revoit quand ? ».

    « Je te l’ai dit, à Noël je vais descendre quelques jours ».

    « Ah, oui, j’oubliais Noël » je fais, sur un ton sarcastique « Et après ce sera les grandes vacances ? Deux fois par an, c’est ça ? » je m’emporte.

    « Nico… ».

    « Et entre deux tu vas voir ailleurs et je vais voir ailleurs. J’ai bien compris les consignes ? » j’enchaîne, sur un ton de plus en plus agressif.

    « Je te l’ai déjà dit, je suis désolé de t’imposer ça. Mais je ne peux pas faire autrement pour l’instant ».

    « On peut toujours faire autrement ».

    « Si je fais autrement, je peux dire adieu au rugby ».

    « Et le rugby c’est toute ta vie » je commente, en modifiant légèrement mais tendancieusement son propos, avec une intention provocatrice.

    « Et moi, je suis quoi ? ». Voilà les questionnement qui se cachent derrière ma petite provoc’. J’ai besoin d’être rassuré, j’ai besoin qu’il arrive à dissiper ces doutes que je n’arrive pas à chasser de ma tête.

    « Non, non, il y a bien autre chose dans ma vie, Nico. Mais je ne veux pas renoncer au rugby non plus ».

    « Tu sais quoi ? On fait comme tu veux. De toute façon je n’ai pas mon mot à dire. Je n’ai jamais eu mon mot à dire, depuis le début. On a toujours fait ce que tu voulais quand tu le voulais et je ne vois pas pourquoi ça changerait ».

    « Ne le prends pas comme ça, Nico ».

    Je sens que mes mots lui font de la peine. Et pourtant, il garde son calme. Cela me touche et me met en pétard tout à la fois.

    « Et tu veux que je le prenne comment, au juste ? ».

    « Je ne sais pas » il admet tristement.

    Je ne sais plus quoi dire, je n’arrive pas à trouver un seul mot qui pourrait changer quoi que ce soit. Le casse-tête est insoluble.

    « Je vais devoir te laisser » je l’entends me lancer après un long silence.

    « Oui, vas-y, va retrouver tes potes et jouer les hétéros ».

    « Bon week-end, Nico ».

    « Oui, c’est ça, bon week-end ».

     

    Je passe une nouvelle nuit horrible. Le lendemain, je somnole en cours. A tous les cours, sans exception. En fin d’après-midi, je quitte mon appart pour me rendre à la gare St Charles. Pas loin de l’arrêt de bus, une bande de potes est en train de discuter. Parmi eux, un mec très brun, la peau mate, portant un t-shirt noir avec un panache certain. Un t-shirt qui, sans vraiment mouler sa plastique, souligne bien le V de son torse, la chute de ses épaules. Mais aussi le gabarit de ses biceps qui, sans être excessif, est plutôt sympa à regarder.

    C’est vraiment un beau mec, avec une belle gueule virile et sexy. Mais c’est son attitude de bad boy qui le rend sexy en diable. C’est une sorte d’étincelle dans son regard assez dur, fier, un brin arrogant, un tantinet insolent, quelque peu prétentieux, un regard qui affiche par ailleurs un je-ne-sais-quoi d’agressif, de susceptible, de « pas commode ». C’est le genre de gars qui donne l’impression qu’il ne faut pas le chercher longtemps pour le trouver, et pour trouver des problèmes.

    Mais sa sexytude se décline également dans sa façon de se tenir, le bassin positionné vers l’avant, les épaules légèrement voûtées et rassemblées, la cigarette qui se consume entre ses lèvres, avec une intervention minimale de ses mains, qui sont rangées dans ses poches la plupart du temps. Bref, le gars dégage une sexytude incandescente qui tient en grande partie à son attitude de parfait branleur viril et macho et à sa totale nonchalance.

    Pendant quelques minutes, et malgré le fait que je retrouve dans ce gars quelque chose de mon Jérém, même si poussé à l’extrême, l’observation de ce beau spécimen m’arrache de ma souffrance.

     

    Dans le train, je repense au coup de fil de Jérém de la veille. Je me demande pourquoi il a senti le besoin de m’appeler. Est-ce que c’était juste pour prendre des nouvelles ou c’était avant tout pour apaiser sa conscience ?

    Une phrase ne cesse de m’interpeller. Il s’agit de sa réaction lorsque je lui ai balancé que le rugby était toute sa vie : « Il y a bien autre chose dans ma vie », il m’avait lancé. Au fond de moi, je sais que je fais partie de cet « autre chose ». Du moins, je l’espère.

     

    En sortant de la gare Matabiau, je retrouve très vite les stigmates de ma ville défigurée par la catastrophe, ce qui ajoute encore du chagrin à ma détresse.

    Dès mon arrivée à la maison, maman se rend compte que je ne suis pas bien. Et elle me fait parler. Je n’en ai pas vraiment envie, mais je finis par craquer. Son écoute est attentive, ses conseils bienveillants et pleins d’amour.

    Mais rien ne m’aide à aller mieux. Et surtout pas la distance, l’indifférence, les silences pesants et la désapprobation muette que papa continue d’afficher à mon égard. Quant aux souvenirs qui jaillissent sans cesse des rues de Toulouse, ou du canapé du séjour, ou de cette chambre où j’ai fait l’amour avec Jérém, ce sont autant de couteaux retournés dans la plaie béante de mon cœur, une plaie ouverte une semaine plus tôt à Paris.

    Ni le beau Julien, toujours aussi souriant, drôle et sexy, ni Elodie n’auront pas plus de succès pour me remonter le moral. Le fait est qu’en me refusant de me confier à eux, je ne leur en laisse pas vraiment l’occasion. J’appelle également Thibault pour prendre des nouvelles. Je ne lui propose pas de le voir parce que je n’ai pas le moral, et je prétexte un manque de temps lorsqu’il me propose de passer à son appart pour un café. Je suis content d’apprendre que sa blessure au genou évolue bien, que sa rééducation est sur la bonne voie et que les médecins prévoient qu’il puisse rejouer en début d’année. Et aussi que la grossesse de sa copine se passe à merveille. Ça me fait toujours bizarre de penser qu’un garçon comme Thibault, qui a à peine un an de plus que moi, puisse devenir papa dans quelques mois. J’espère vraiment que cette nouvelle vie va le rendre heureux.

    Le dimanche soir, je repars à Bordeaux dans le même état où j’en étais venu la veille : avec le moral plus bas que mes chaussettes, avec une sorte de dégoût qui ne me quitte plus.

    Je me demande comment s’est passé le match de Jérém ce dimanche. Je lui envoie un sms pour le lui demander. Je suis tellement épuisé que je me couche dès mon arrivé à l’appart, à 20 heures, sans attendre sa réponse. Je dors presque 12 heures non-stop.

     

    Lundi 26 novembre 2001

     

    Le sommeil a du bon, parce que le lendemain matin, je me réveille un brin mieux. En guise de réveil, la radio passe une chanson que j’adore, et qui me met la pêche à chaque écoute.

     

    https://www.youtube.com/watch?v=4NJH75q0Syk

     

    https://www.lacoccinelle.net/242942-britney-spears-baby-one-more-time.html

     

    Une chanson qui parle de chagrin, mais aussi d’espoir, une mélodie et une rythmique qui donnent envie de se remettre debout, de bouger les pieds, les jambes, de remuer tout le corps, de danser, de vivre à fond, maintenant. Une chanson qui dégage une énergie folle, une énergie qui monte, monte, monte, grimpe peu à peu sur un mur de son envoûtant. Et on monte avec elle, on grimpe si haut qu’on finit par ressentir comme une sorte de vertige, à la fois esthétique et émotionnel.

    J’écoute la chanson jusqu’à la dernière note, et je me lève bien déterminé à faire en sorte que cette semaine soit meilleure que la précédente.

    Je regarde mon portable et je trouve un message de Jérém.

    « Salut, ça s’est bien passé ».

    « Félicitations, je suis content pour toi »

    Cet sms, et cette bonne nouvelle me mettent du baume au cœur. Je suis vraiment content pour lui. et pour moi aussi. Car j’ai espoir que si ça marche bien pour lui au rugby, il va être mieux dans sa tête et qu’il va être plus ouvert à la discussion.

    Ce matin il fait beau et tout me paraît enfin plus clair. Je me dis qu’il me suffit de faire un effort, bien qu’important, pour ne pas perdre Jérém. Je me dis que cet effort est à ma portée. Je réalise ce matin que j’ai été injuste l’autre soir avec lui. Car il a quand même fait l’effort de prendre de mes nouvelles, de garder le contact, alors que moi je me suis montré agressif et intransigeant.

    Dans le bus qui m’amène à la fac, je repense à l’idée du couple libre exprimée successivement par Julien et par Albert quelques mois plus tôt. Et s’ils avaient raison ? Et si c’était Jérém qui avait raison ? Et si vraiment notre relation avait plus de chance de survivre en enlevant des contraintes que les distances physiques et sociales rendent inadaptées ?

    Au fond de moi, je suis persuadé que ses propos ne sont pas ceux d’un coureur qui veut coucher à tout va, tout en gardant « un régulier ». Il n’y a pas de tromperie, et je n’ai pas de mal à croire à sa sincérité. Je l’ai senti à son attitude, au ton de sa voix. Et à son attitude.

    Malgré mes assauts verbaux, que ce soit dimanche dernier ou jeudi au téléphone, Jérém ne s'est pas braqué, ce qui est un exploit en connaissant sa nature sanguine.

    Encore il n’y a pas longtemps que ça, il m’aurait envoyé chier, point à la ligne. Mais là, par deux fois, il a gardé son calme, il a pris le temps d’essayer de m’expliquer sa façon de voir les choses. Je sens que quand il dit qu’il a lui aussi peur de me perdre, que je lui manque, ce ne sont pas des mots en l’air. Je ressens sa jalousie, son inquiétude, sa tristesse. C’est tout cela qui me fait dire que sa démarche est sincère. J’ai l’impression qu’à sa manière il fait tout ce qu'il peut pour sauver notre histoire.

    Je me sens écartelé entre le réalisme irréfutable de ses arguments, la souffrance que je ressens à l’idée de l’imaginer en train de coucher ailleurs, la peur de le perdre, l’idée de coucher avec d’autres gars, de tomber amoureux d’un autre gars, l’idée de me perdre.

    Ce matin, je me dis qu’une grande partie du chemin est derrière moi. Il reste le dernier bout devant moi, celui qui conduit à admettre qu’il a raison, que la solution qui me propose est la moins pire pour l’instant. Et de lui dire et lui montrer mon cheminement.

    Cette dernière ligne droite est le plus dure à parcourir. Et pourtant il le faut. Par amour, il le faut. Et ça passe par un coup de fil que je me dois de lui passer. Oui, c’est à moi de le rappeler, et il est temps de le faire.

    Mais ce n’est pas pour autant que c’est chose aisée. Chaque matin, je me dis que je le ferai le soir même. Mais le soir venu, je n’y arrive pas, et je remets ça au lendemain. Chaque jour, je cherche à me convaincre que je peux assumer le genre de relation que Jérém me propose. Mais le soir venu, au moment de composer le numéro, quelque chose cloche en moi. Je l’imagine en train de coucher avec une nana. Je m’imagine composer le numéro de Benjamin, coucher avec lui. Je n’arrive pas à me faire à cette idée. Je n’arrive pas à l’appeler. Ni Jérém, ni Benjamin.

    D’ailleurs, depuis le week-end dernier, ce dernier a arrêté de me relancer. Je n’ai jamais donné suite à ses demandes de rendez-vous, et mes réponses à ses messages ont été sèches et évasives. Je pense que ce coup-ci, j’ai grillé toutes mes chances de revoir le gars au chiot labrador.

    Mercredi, après la fin des cours, je finis par parler à Monica des raisons de ma tristesse et de mon mal-être des derniers jours. Je lui raconte mon voyage surprise à Paris, la distance de Jérém, les raisons de cette distance. Le fait qu’il m’ait dit que je suis quelqu’un de spécial à ses yeux. Mais aussi la découverte de ses coucheries « par obligation », et la discussion que nous avons eue, jusqu’à sa proposition de couple libre.

    « Ah c’est culoté de sa part de te proposer un truc pareil… » elle s’exclame.

    « Je sais… ».

    « Je ne pense pas que je pourrais accepter ce genre d’arrangement » elle enchaîne.

    « Mais je n’ai pas le choix ! ».

    « Remarque, avec la pression qu’il doit avoir, lui non plus il n’a peut-être pas le choix. C’est vrai qu’en tant qu’hétéro je peux seulement essayer d’imaginer les difficultés à faire face ou à fuir le regard des autres. Une fois j’ai lu une citation d’un écrivain qui disait un truc du genre qu’« avant d’apprendre à aimer, les homosexuels apprennent à mentir. Ça doit être dur de se construire de cette façon ».

     

    La semaine avance, et je finis par arriver à la conclusion que non, nous n’avons pas le choix. Ni moi, ni Jérém. Soudain, je me souviens des mots de Jérém sous la Halle de Campan. « Je n’ai pas le choix, Nico… Paris c’est loin, et là-bas ça va être impossible de vivre ça… ». Ça a été naïf de ma part de penser que, malgré la nouvelle attitude de Jérém vis-à-vis de moi, malgré notre amour, nous aurions pu passer par-dessus les difficultés.

    Et je repense aussi à d’autres mots de Jérém, la dernière fois que j’ai été le voir à Paris, des mots qui ne sont autre chose que l’aveu d’impuissance de Jérém à changer le présent. « C’est le moins pire que je peux te proposer pour l’instant ».

    Oui, il faut que j’arrive à accepter cette relation si je ne veux pas le perdre pour de bon. Mais pour y parvenir, j’ai besoin de le voir plus souvent. J’ai besoin de pouvoir négocier au moins ça. J’ai besoin de sentir qu’il tient compte de mes besoins et pas seulement de ses exigences. J’ai besoin de jauger régulièrement que cette situation ne nous éloigne pas. J’ai besoin d’une petite « victoire ».

    Le jeudi soir arrive, nouvelle porte d’entrée d’un nouveau week-end. Ça fait déjà presque deux semaines que je n’ai pas vu Jérém. Ça fait une semaine qu’il m’a appelé et que je me suis montré agressif. Pendant toute la journée, je me sens prêt à l’appeler, je sens que ce soir ce sera enfin le bon.

    Mais ce jeudi soir, mes adorables voisins m’invitent à dîner. Alors, le coup de fil, ce sera pour demain soir. Sans faute. De toute façon, l’idée de lui proposer de nous voir ce week-end, qui m’a quand-même effleuré l’esprit, ce n’est pas une bonne idée. C’est trop précipité, avant de lui proposer de se voir une fois avant Noël, je dois préparer le terrain. Je table plutôt sur le week-end prochain.

     

    Vendredi soir, le cœur dans la gorge, le souffle coupé, je l’appelle. Ça sonne dans le vide et je tombe sur son répondeur. Je lui laisse un message sans aspérités, je lui demande juste comment il va depuis la dernière fois. J’essaie de me montrer apaisé, serein. Et pourtant, au bout de deux phrases je me sens essoufflé. L’apaisement et la sérénité ne sont visiblement pas au rendez-vous. Pourvu que ça ne s’entende pas trop dans le message…

    Je passe la soirée de vendredi et la journée de samedi dans l’attente d’un coup de fil ou d’un message qui ne viennent pas. Je suis triste, mais mon malheur est tempéré par la conscience d’avoir fait le plus dur du chemin pour me rapprocher de Jérém. Je me dis que ce n’est que question de temps pour que nous nous expliquions et pour que nous arrivions à nous comprendre, à nous entendre, à nous retrouver. Du coup, je dors un peu mieux.

     

    Dimanche en fin de matinée je pars faire quelques courses et j’oublie mon téléphone à l’appart. Je ne sors qu’une demi-heure, mais lorsque je rentre, j’ai un appel en absence. « MonJérém », à 11h38. Mais pas de message. Il n’est pas encore midi, j’essaie de le rappeler aussitôt, mais je tombe sur le répondeur. J’appelle une deuxième fois, mais je n’arrive pas à l’avoir. Je pense qu’il a dû partir au match. Mince, alors ! Qu’est-ce que ça me fait chier de l’avoir raté !!! Et pourtant, le simple fait qu’il ait pensé à me rappeler, ça me fait un bien fou.

    Je finis par lui envoyer un message en lui souhaitant bonne chance pour le match et en lui disant de me rappeler quand il rentrerait pour me dire comment ça s’est passé. Je suis impatient et fébrile.

    Je passe le dimanche à attendre son de coup de fil. Mais à 23 heures, toujours rien. Je me dis qu’il doit être en train de fêter une nouvelle victoire avec ses potes. Je m’endors peu après minuit, sans avoir de ses nouvelles.

     

    Lundi 3 décembre 2001.

     

    Le lendemain matin, je me réveille de bonne heure. Je regarde mon portable et j’y trouve enfin un message de Jérém, arrivé après deux heures du mat :

    « On a gagné ».

    Le message est plutôt sec, mais il me fait quand-même vraiment plaisir.

    « Bonjour p’tit loup, très content pour votre victoire » je lui réponds.

    Et là, encouragé par la bonne nouvelle, je me sens le courage de lui demander quelque chose.

    « J’aimerais t’appeler ce soir ».

    « Ok » il me répond.

    « Vers quelle heure ? ».

    « 8 h ».

    « A ce soir ».

    Et beh, voilà une bonne façon de commencer la semaine. Avec une bonne nouvelle. Ce soir, je vais appeler Jérém. J’ai besoin de lui parler, j’ai besoin de lui dire ce que je ressens, j’ai besoin de lui dire ce que je n’ai pas pu lui dire lors de son coup de fil il y a dix jours. J’ai besoin de lui demander de faire quelques efforts, comme il me demande, lui, d’en faire. Je me sens optimiste, j’ai espoir de pouvoir le raisonner un peu.

    Je passe la journée à m’imaginer ce coup de fil, nos échanges, mes excuses d’avoir été agressif lors de son précèdent coup de fil. Je nous imagine retrouver notre complicité, je m’imagine trouver les mots pour lui faire comprendre que ce qu’il me demande est trop dur, notamment si on ne se voit pas assez. J’ai espoir d’arriver à lui faire comprendre que nous voir un peu plus ça nous fera du bien à tous les deux.

    L’attente de ce coup de fil et les attentes qu’il fait naître en moi font que je dois avoir une meilleure mine.

    « Tu as l’air d’aller mieux » me lance Monica à mi-matinée.

    « Je pense » je lui réponds.

    Je suis impatient que la fin des cours arrive, mais j’arrive à suivre, à m’intéresser.

    Oui, ce matin, je sens que je vais mieux. Je vais mieux parce que j’ai pris une résolution. On va toujours mieux après avoir pris une résolution, notamment quand elle est difficile à prendre.

    La fin des cours arrive, et l’après-midi glisse à toute vitesse vers le soir.

    19 heures, je frémis.

    19h30, mon cœur bat la chamade, ma respiration s’emballe.

    19h55, je suis dans tous mes états. Ce matin j’étais plein d’espoirs vis-à-vis de ce coup de fil. Mais plus l’heure approche, plus ce coup de fil me fait peur. J’ai peur que ça ne serve à rien, que Jérém campe sur ses positions, qu’il se cabre, qu’on se dispute. 

    20 heures, je n’ai plus envie de l’appeler.

    20h05, je dois le faire, mais je vais attendre encore quelques minutes.

    20h12, j’essaie de respirer, de me calmer.

    20h17, je l’appelle enfin. La première sonnerie me bouscule. La deuxième m’assomme. Peut-être que je vais tomber sur le répondeur.

    Mais juste après la deuxième sonnerie, Jérém décroche.

    « Salut » il me lance, sur un ton neutre.

    « Salut » je lui relance à mon tour, complètement en apnée « Tu vas bien ? ».

    « Ça va et toi ? ».

    « Pas mal non plus ».

    « Alors, il paraît que vous n’arrêtez pas de gagner en ce moment » j’enchaîne.

    « Ça se passe pas trop mal, oui » il me répond, sur un ton poli mais distant.

    « Je savais que tu y arriverais ! ».

    « Attend, attend, rien n’est gagné. Et toi, la fac ? ».

    « Bien aussi, je commence à réviser pour les premiers partiels ».

    « Tant mieux, tant mieux ».

    Je déteste cette expression, cette formule de politesse creuse à souhait qu’on utilise souvent pour répondre à quelque chose qui ne nous intéresse pas vraiment. Encore de l’amabilité à la place de la complicité. Ça me tue. Et le silence qui s’installe rapidement entre nous me fait peur. Est-ce que Jérém est déçu du fait que j’aie attendu si longtemps pour l’appeler ? Je n’aurais pas du attendre si longtemps !

    « Je voulais te dire… » je décide d’aller droit au but « je suis désolé d’avoir été un peu agressif la dernière fois au téléphone. Ça m’a touché que tu m’appelles ».

    Pendant quelques instants, je marque une pause. J’attends une réaction de sa part, mais elle ne vient pas.

    « Je voulais aussi te dire … » j’enchaîne alors « je comprends ce que tu vis à Paris, et le fait que tu dois faire comme les autres gars… et j’apprécie que tu aies été honnête avec moi. J’apprécie aussi le fait que tu te protèges ».

    Je marque une nouvelle pause. Mais toujours en absence de réaction de sa part, je me lance dans un long monologue fébrile.

    « Et ça m’a touché aussi que tu me dises que je suis quelqu’un de spécial pour toi. Ça m’a touché parce que toi aussi tu es spécial pour moi, vraiment spécial. Et c’est parce qu’on est spéciaux l’un pour l’autre que je veux bien accepter ce que tu m’as proposé la dernière fois. Je ne peux pas t’interdire de coucher avec des nanas, et je ne veux pas t’obliger à me mentir.

    Jérém, t’aime depuis le jour où je t’ai vu et rien ne peut changer ça. Je souffre de ne pas te voir et de comprendre que je ne te suis d’aucune aide vis-à-vis des problèmes que tu rencontres dans ta vie actuelle. Je ne veux te forcer à rien. Je ne veux surtout pas te créer d’autres problèmes.

    Mais je ne peux pas supporter de te voir si peu, ça me rend dingue. Je pense que quand nous sommes ensemble ça nous fait du bien à tous les deux. Je m’en fous de monter à Paris et de rester à l’appart, ou même de prendre une chambre d’hôtel pour avoir la paix, s’il le faut. On pourrait se voir le week-end prochain et… ».

    « Le week-end prochain ce n’est pas possible » il se manifeste enfin, en me coupant net.

    Je prends son nouveau refus comme un coup de massue sur la tête.

    « Et pourquoi ? ».

    « Parce que le club organise une journée au stade avec les supporters ».

    « D’accord, le week-end d’après alors… ».

    « Je ne jouerai pas sur Paris… ».

    « Et alors ? La dernière fois non plus tu ne jouais pas sur Paris. J’en ai profité pour visiter le samedi et on a passé le dimanche ensemble ».

    « Laisse tomber, Nico ».

    Visiblement, Jérém essaie de me décourager, comme avant ma venue surprise sur Paris. Je sens que tout m’échappe, que je n’ai aucune prise, je le sens de plus en plus distant, et irréversiblement distant.

    « Et pourquoi tu veux que je laisse tomber ? ».

    « Tu vois bien que c’est très compliqué… ».

    « Mais non, ce n’est pas compliqué, il suffit qu’on s’organise ».

    « Nico, ne me prends pas la tête ! ».

    « C’est ça que je suis, alors, pour toi, une prise de tête ? ».

    « Je n’ai pas dit ça ».

    « Alors, je suis quoi, au juste, pour toi ? ».

    « J’ai besoin de temps, Nico » il finit par lâcher.

    « Et je vais devoir t’attendre combien de temps, au juste ? ».

    « Je n’en sais rien ».

    « Mais putain, je ne te demande pas la Lune ! Je te demande juste de nous voir au moins une fois par mois ! Essaie de te mettre à ma place ! C’est déjà assez dur pour moi de te savoir au lit avec une nana ! » je monte en pression, face à son inflexibilité.

    « Arrête Nico ! ».

    « Alors, si j’ai bien compris, je n’ai plus qu’à aller voir d’autres gars ! » je lance un pavé dans la mare.

    « C’est ça, vas-y ! » il me lance, las de mes assauts.

    Je suis tellement désemparé face à la tournure que vient de prendre ce coup de fil, une tournure à la fois si lointaine de celle que j’avais espérée et si proche de celle que j’avais redoutée, que je perds tout contrôle de moi.

    « T’inquiète, c’est fait ! » je mens, en montant la voix et le ton comme pour donner à mes mots la violence d’un coup de sabre.

    Le silence qui suit me donne la mesure d’à quel point mon stupide bluff a atteint son but. Je le regrette déjà. Parce qu’au fond de moi je sais pour sûr que cette sortie n’aidera en rien notre relation.

    Après cela, les secondes s’embourbent dans un silence épais et toxique.

    « Tu ne dis plus rien ? » je finis par lâcher, plus pour m’assurer qu’il est toujours là que pour savourer mon coup de théâtre pathétique.

    « Je crois que je vais te laisser ».

    « Oui, c’est ça, c’est bien ça ! » je fais sur un ton sarcastique.

    « Et alors on fait quoi maintenant ? » j’enchaîne.

    Au bout d’un moment de silence interminable, j’entends Jérém lâcher sur un calme mais ferme :

    « Peut-être qu’on devrait faire une pause ».

    Et là, le monde s’effondre autour de moi. Je suis pris de vertige, j’ai envie de pleurer, de hurler, de mourir. Je réalise que j’ai été trop loin, et que j’ai atteint un point de non-retour.

    « Pourquoi une pause ? » je réagis, en panique totale.

    « Je viens de te dire que j’accepte ta proposition d’être un couple libre » j’enchaîne, mort de peur.

    « Je voulais juste qu’on se voit un peu plus souvent. Mais tant pis, on se verra quand on pourra » je renonce à toutes mes conditions, en flairant le désastre, dans la tentative désespérée de rattraper le coup.

    « Tu dis ça mais tu ne le penses pas ».

    « Si je le pense ».

    « Non, bien sûr que non. Je vois bien dans quel état ça te met. Je n’aurais pas dû te proposer ça, ça ne peut pas marcher ».

    « Mais si… ».

    « Non, ça va te miner, et moi aussi. Je suis désolé Nico, mais je crois que c’est la meilleure solution pour tous les deux ».

    « Comment tu sais si c’est une bonne solution pour moi ? ».

    « Je ne le sais pas… ».

    Les larmes coulent sur mes joues, les mots me font défaut.

    « Ne fais pas de bêtises, Nico » je l’entends me glisser, la voix tremblante, les mots étouffés par une émotion qu’il essaie de maîtriser sans vraiment y parvenir.

    « Toi non plus ne fais pas de bêtises » je trouve la force de lui répondre, en pleurs.

    Je n’arrive pas à croire qu’on en arrive là.

    « Comment on en est arrivés là, après Campan ? » je lui glisse en pleurs.

    « Je croyais pouvoir y arriver, Nico. Mais je n’y arrive pas ».

    « Bonne soirée » je l’entends me glisser, la voix cassée par l’émotion.

    « Bonne soirée ».

    Jérém vient de raccrocher et mes filets de larmes deviennent des torrents des larmes. J’ai tellement mal que j’ai envie de crier à m’en casser les cordes vocales et les poumons. Je crie, oui, mais en silence. Ce ne sont pas mes poumons ou mes cordes vocales qui prennent, mais mes nerfs, mon esprit. Je me recoquille dans un coin, dans le noir, tremblant de froid et de peur.

    Je me suis demandé à quoi ressemblerait la vie sans Jérém. Elle ressemble à un précipice où je suis en train de tomber. Elle ressemble à un univers de solitude absolue. Elle ressemble à un monde où toute trace de bonheur a été supprimée. J’ai l’impression qu’on vient de m’arracher le cœur. La vie sans Jérém c’est ça, et elle commence maintenant. Elle ressemble à un baiser de Détraqueur.

    Pendant de longues minutes, j’ai juste envie de disparaître, de m’évaporer, ce cesser de souffrir. Je voudrais ne jamais être venu au monde. Je n’ai envie de voir personne et pourtant ce soir, je ne veux et pas rester seul. Je ne peux pas. J’ai besoin de voir quelqu’un, j’ai besoin de compagnie, j’ai besoin de parler.

    Je sors de chez moi, bien décidé à traverser la petite cour au sol rouge et à demander asile chez mes adorables voisins. Hélas, il est presque 21 heures, et les stores blancs sont déjà baissés. Albert et Denis sont déjà au lit. Je rentre chez moi, j’appelle Raph pour sortir prendre un verre. Je tombe sur son répondeur. Je viens de me souvenir qu’il m’a dit que ce soir il avait un rendez-vous galant.

    J’essaie d’appeler Monica. Lorsqu’elle décroche, je retrouve un petit regain d’espoir.

    « Salut, c’est Nico ».

    « Salut, ça va ? ».

    « Oui… je … je voulais te proposer d’aller prendre un verre ce soir ».

    « Ce soir ? Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, je suis crevée et demain j’ai plein de trucs à faire ».

    « D’accord, d’accord » je fais sur un ton triste.

    « Tu es sûr que ça va, Nico ? ».

    « Sûr, sûr, ne t’inquiète pas. On se voit lundi en cours ».

    Je suis tenté d’appeler Cécile, mais je renonce. Après ce qui s’est passé entre nous (rien, justement, et le fait qu’elle m’en ait quand même un peu voulu) je me sens mal à l’aise à l’idée de lui raconter mes peines pour la seule raison que je n’ai personne d’autre sous la main pour le faire. Non, ce soir je ne verrai personne.

    Mais j’ai quand-même besoin de parler avec quelqu’un qui saurait me remonter le moral. J’essaie d’appeler ma cousine Elodie. Pas de chance, je tombe sur répondeur. J’essaie d’appeler mon pote Julien. Répondeur aussi. Parfois j’ai l’impression que la France est un pays de répondeurs.

    Je suis sur le point d’appeler Thibault. Mais j’y renonce à la toute dernière seconde. Avec lui non plus je ne me sentirais pas à l’aise de parler de mes peines avec Jérém.

    Je passe la soirée à zapper et à pleurer. Ses mots « Peut-être qu’on devrait faire une pause » résonnent dans ma tête comme une explosion sans cesse répétée. Ces mots ont ouvert en moi un vide si profond, un vide dans lequel je suis tombé à l’instant même où ils ont été prononcés et dans lequel je n’arrête pas de précipiter.

    Quand a-t-il décidé de prendre une pause ? Après son coup de fil d’il y a dix jours, lorsque j’ai été si distant et si agressif ? Lorsque je me suis montré si impréparé à accepter sa main tendue ? Est-ce que mon attitude, mes réflexions, mes piques lui ont fait prendre la mesure d’à quel point c’était difficile pour moi d’accepter cet état de choses ? Est-ce que si j’avais été plus fort, si je m’étais montré plus fort, ça aurait changé quelque chose ?

    Est-ce que l’idée d’une pause était déjà dans sa tête au début du coup de fil de ce soir ? Est-ce qu’elle est venue en réaction à mon insistance ? « Je vois bien dans quel état ça te met » : ces mots résonnent en moi comme la preuve que je n’ai pas été à la hauteur.

    Aussi, pourquoi a-t-il fallu que j’invente le fait d’avoir couché avec un autre gars, alors que ce n’est pas vrai ? Est-ce que c’est ça qui l’a décidé à me quitter ou, du moins, qui lui rendu les choses plus faciles ?

     

    Evidemment, je ne dors pas de la nuit. Je rasasse ce coup de fil en boucle. J’essaie de croire à cette idée de « pause », mais je n’y arrive pas. Dans ma tête, ce soir Jérém m’a quitté. Et pour de bon cette fois-ci.

     

    J’allume la radio en fond sonore pour tromper ma solitude. Il est encore tôt et Macha n’est pas prête de m’apaiser avec sa voix grave et bienveillante. Je suis tellement claqué que je ne pense pas pouvoir attendre jusqu’à si tard. Je laisse la radio en fond sonore sur une station qui ne passe que des tubes indémodables. Le dernier morceau dont je me souviens avant que mon corps et mon esprit ne cèdent à l’épuisement qui les ronge, est tout simplement un chef d’œuvre absolu.

    Nous étions en novembre encore il y a peu, il pleut dehors, tout comme il pleut en moi. Alors, cette chanson tombe à point nommé. Ses harmonies et ses mélodies géniales qui s’étirent sur de longues minutes semblent trouver le moyen de m’apaiser. La beauté possède le pouvoir de soigner la souffrance.

     

    https://www.youtube.com/watch?v=6dc56W_bnyU 

     

     

     

     

     

     

     


    67 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique