• Janvier 2003

    Jérém.

    Pour toi, ailier vedette de l’une des équipes les plus puissantes du Top16, la nouvelle année démarre comme sur des roulettes. Dès le premier match à la reprise du championnat, tu renoues avec une belle forme sportive et de belles prestations. Et ce, malgré l’absence d’Ulysse sur le terrain. Ton coéquipier n’est pas encore complètement remis de sa blessure, les médecins lui ont conseillé de prendre deux semaines de repos supplémentaires. Mais tu arrives quand même à marquer. Une fois, deux fois, trois fois. Tes coéquipiers te félicitent. A la mi-temps, le coach a l’air tout excité comme quand la victoire se profile. Le stade exulte à chacun de tes exploits. Tu te sens bien, tu te sens à ta place. Être admiré, reconnu, aimé, c’est tout ce que tu as toujours voulu par-dessus tout. Et là, ce stade en fibrillation, cette foule qui chante, qui encourage, qui te porte, qui génère cette vibration puissante que tu sens sous tes pieds et qui remonte jusqu’à ton cœur, tout cela ressemble à une sorte d’ivresse, comme l’effet d’un joint, qui te fait perdre pied, et foncer, planer, foncer toujours plus.
    Le coup de sifflet scelle la première victoire de l’équipe depuis un mois. Une victoire franche, spectaculaire. Une victoire dont tu n’es pas le seul auteur, mais à laquelle tu as largement contribué. Une très belle façon de démarrer la nouvelle année.
    —    Tu as fait un match splendide, Jé ! te balance Uly, venu carrément te féliciter sur le terrain, en te prenant dans ses bras et en t’enivrant avec la puissance de son corps et la douce virilité de son parfum.
    C’est la première fois qu’il te prend dans ses bras depuis des semaines. Depuis le petit accident avant Noël, tu évites le contact physique avec lui. Pour ne pas qu’il pense que tu le harcèles. Pour ne pas le mettre mal à l’aise. Pour ne pas te mettre mal à l’aise.
    Uly a été super avec toi quand tu lui as montré que tu avais envie de lui. Il ne t’en a pas voulu le moins du monde. Mais le malaise que cela a provoqué en toi ne s’est toujours pas complètement dissipé. Même après l’explication au réveillon de la nouvelle année.
    Et de toute façon, même si tu sais désormais qu’il t’est définitivement inaccessible, ton attirance pour lui est toujours là. Ça ne t’est pas arrivé souvent qu’on te résiste. Et tu le trouves encore plus sexy, comme si c’était possible. Et cette accolade amicale dans l’élan de la liesse de la victoire te fait du bien autant que ça te vrille les tripes. Quand tu penses tout le bien que tu voudrais lui faire et tu ne pourras jamais… tu te dis, quel gâchis !
    —    Tu as vu ? Tu te débrouilles très bien sans moi ! il te glisse à l’oreille.
    Son souffle chaud sur ton oreille te donne des frissons.
    —    Imagine ce qu’on aurait pu faire tous les deux !
    —    T’inquiète, je vais pas tarder à revenir !
    Une caméra et un micro t’attendent une fois de plus en embuscade à l’entrée des vestiaires. Tu sais que c’est encore pour ta gueule. Tu détestes ça, tu n’as vraiment pas envie de te prêter à cet exercice. En fait, t’as juste envie de passer à la douche. Mais la direction a été claire, on ne refuse jamais une interview. Alors, tu sais que tu ne peux pas y échapper.
    —    Quel match, Jérémie ! te lance le journaliste, comme s’il était ton pote.
    Il est pas mal, tu te dis que tu le baiserais bien.
    —    Euh… merci…
    —    Il semblerait que le Stade retrouve enfin sa forme. De beaux matches en perspective ?
    —    L’avenir nous le dira. Pour l’instant, on se contente de travailler et de nous préparer au mieux.
    —    Le tandem avec Klein t’a moins manqué que lors des derniers matches, on dirait…
    —    Le Stade est une grande équipe avec de grands joueurs. Mais Ulysse est un très bon élément, et il apporte énormément à notre jeu.
    —    Il doit te tarder qu’il retrouve le chemin du terrain !
    —    Evidemment !
    —    C’est pour bientôt ?
    —    C’est aux soignants de le dire !
    —    Merci Jérémie ! Et encore félicitations pour ton match !
    —    Merci.

    Nico.

    Pour moi, l’année 2003 démarre dans une morosité persistante. Je pense toujours à Jérém. Il me manque, chaque jour un peu plus. Je repense souvent à ce mot, « un homme », qu’il a si clairement et si sonorement prononcé au sujet d’Ulysse. « Un homme », c’est ce qu’était mon cousin Cédric aux yeux de Papa un jour de la Toussaint il y a quelques années déjà, alors qu’il me voyait toujours comme un gamin à ce moment-là. « Un homme », c’est ce qu’est Ulysse aux yeux de Jérém, alors qu’il ne me voit probablement lui aussi que comme un gamin immature.  « Un homme », c’est ce dont il semble avoir besoin. Ça avait l’air si clair dans sa tête ! Je me dis qu’il doit ressentir et ressasser cela depuis un certain temps. Ça fait un mal de chien de réaliser qu’on n’arrive pas à combler les attentes et les besoins de celui qu’on aime.
    Ça fait mal, mais le pire c’est que je n’arrive même pas à lui en vouloir.
    Je repense au chemin parcouru par ce garçon, d'abord tombeur de nanas, qui au début de notre relation ne voulait que me baiser et qui refusait catégoriquement d’assumer son penchant pour les garçons. Même s’il n’est toujours pas prêt à vivre tout ça au grand jour (et pour ça, je ne peux pas lui en vouloir, son contexte familial, et plus encore le contexte professionnel, n’étant pas vraiment propices à cela), il a fini par accepter sa vraie nature.
    J’ai le sentiment que le plaisir et les bons moments que nous avons vécus ensemble n’y sont pas pour rien dans ce cheminement. Je pense que notre relation lui a montré qu’il pouvait être aimé, qu’il le méritait, et que son destin n’était pas d’être toujours abandonné par ceux qu’il aime.
    Mais aujourd’hui, je ne lui suffis plus.
    J’ai toujours pensé que Jérém et moi étions plutôt différents. Au final, je réalise que nous sommes semblables dans ce besoin que nous avons d'être rassurés par l’autre. En avançant dans ma vie, je finirai par comprendre qu’au fond de soi, tout le monde a besoin d’être rassuré. Certains le montrent, d’autres pas.
    Jérém a le mérite d’avoir été franc. Je comprends tout à fait qu’il puisse être fasciné par un gars comme Ulysse. Un gars qu’il voit chaque jour, alors que je suis loin.
    Parfois j’ai envie de monter à Paris pour aller le voir, pour tenter de lui rappeler à quel point l’histoire d’Ourson et de P’tit Loup était belle. Mais au fond de moi je sais ça ne servirait à rien. L’attirance ne se commande pas, ne se raisonne pas. Pas plus que les sentiments. Et aujourd’hui, l’une et les autres l’amènent vers son coéquipier.
    Je préfère le savoir heureux loin de moi que malheureux avec moi. Je l’aime et je sais qu’il m’aime. Mais parfois s’aimer ne suffit pas pour se rendre heureux.
    J’essaie de me réconforter en repensant aux mots de Thibault :  « Parfois, il faut faire de grands détours pour arriver là où on est destinés à nous rendre ».
    Mais cela ne suffit pas à calmer ma tristesse, le sentiment de manque, le sentiment de terrible gâchis.
    Janvier avance, et ma morosité ne fait que s’installer chaque jour un peu plus. Notamment lorsque je me retrouve seul. Voilà pourquoi j’accepte si volontiers la main tendue de Ruben, ses élans vers moi, sa tendresse.
    Pour ne pas vivre seul…

    https://www.youtube.com/watch?v=5WKGwRqRok8

    Un soir, le petit Poitevin me propose de mater un DVD. Dès les premières images, ce dessin animé me ramène deux ans en arrière, dans une autre ville, dans un autre appartement, à un autre garçon. Ruben lance le DVD d’Aladdin et je me retrouve propulsé au printemps 2001, à Toulouse, dans un appart au rez-de-chaussée non loin de la Halle aux Grains, en compagnie d’un adorable garçon prénommé Stéphane. Ainsi que de Gabin, son labrador noir, cet être tout poils et amour qui a permis notre rencontre.
    Je me souviens de la douceur de ce garçon. Jérém a été mon premier. Mais Stéphane a été le premier à me montrer que l’amour et le plaisir entre garçons pouvaient être plein de tendresse. Thibault me le montrera également par la suite. Bien avant les premières retrouvailles de Campan, bien avant que Jérém ne me laisse entrevoir que derrière le mâle baiseur se cachait un garçon sensible et adorable.
    Je me souviens que je m’étais endormi devant Aladdin. Et je me souviens qu’à mon réveil, Stéphane était en train de cuisiner un risotto.
    Ça fait un moment que je n’ai pas eu de ses nouvelles. J’espère que sa vie en Suisse se passe bien. Je me demande s’il a rencontré quelqu’un.
    Cette fois-ci, c’est Ruben qui s’endort devant Aladdin, la tête appuyée contre mon épaule. Je le regarde dormir, les lèvres entrouvertes, les paupières abandonnées, une expression enfantine sur le visage.

    Ruben est un garçon vraiment touchant. Il m’attendrit. Il est aux petits soins avec moi, et son enthousiasme vis-à-vis de notre couple est touchant. Car il considère que nous en sommes un. J’aimerais pouvoir ressentir la même chose, avec le même enthousiasme, avec le même entrain. Hélas, ce n’est pas le cas.
    En attendant, de l’entrain le petit Poitevin, en a pour deux. Il est adorable, et il fait tout ce qu’il peut pour me faire me sentir bien avec lui. Je sens qu’il tient vraiment à moi. Ça me touche. Mais ça ne m’empêche pas de penser à Jérém dès que je suis seul. Et parfois même quand je suis avec lui. Même lorsque nous nous faisons des câlins, ou lorsque nous faisons l’amour, il m’arrive de penser à mon beau brun. Il me manque à en crever.
    Je n’arrive pas à arrêter de me questionner sur le sens de ce coup de fil le soir du réveillon du 31, suivi de son mutisme après mes rappels et mes messages du lendemain et des jours suivants. Et de ce message, « oublis c était un erreur », qui ne me satisfait pas, auquel je n’arrive pas à croire.
    Est-ce qu’il m’a appelé à un moment où il était saoul, et il a regretté de l’avoir fait une fois ses esprits retrouvés ? Qu’est-ce qui s’est passé dans sa tête lorsqu’il a composé mon numéro cette nuit-là ? Que se serait-il passé si j’avais décroché ? Que m’aurait-il dit ? Je ne le saurai jamais.
    Alors, je ne peux m’empêcher de regretter amèrement de ne pas avoir pu lui répondre, d’avoir éteint le téléphone pour ménager Ruben. Je sais pertinemment que si Jérém essayait de revenir vers moi, Ruben ne ferait pas le poids, malgré tout son amour. Je m’en veux de ne pas savoir l’aimer comme il le mérite. L’idée de le faire souffrir un jour me meurtrit.
    Non, l’attirance ne se commande pas, ne se raisonne pas. Pas plus que les sentiments. Et aujourd’hui, l’une et les autres m’amènent toujours vers le seul garçon qui a su ravir mon cœur.

    Jérém.

    Les matches des journées de janvier sont tous bons. Fin janvier, ton pote Ulysse revient enfin sur le terrain. Le Stade semble lancé comme une fusée et personne ne semble pouvoir vous résister. Dans la presse sportive, on commence à envisager que ton équipe puisse soulever le Brennus au mois de juin.
    L’entraîneur est content, les dirigeants viennent vous féliciter dans les vestiaires à la fin des matches. D’importantes rallonges de salaire sont à la clé. Jamais tu n’aurais cru gagner autant d’argent à 21 ans. Tu ne sais même pas quoi en faire. Alors tu claques sans compter. Tu achètes une nouvelle voiture, une allemande aux quatre anneaux entrelacés, sportive, coupée, d’un beau bleu métallique. Elle peut monter jusqu’à 270 km/heure. Tu envoies aussi de l’argent à Maxime.
    Oui, en ce début d’année, tout semble te réussir. Parfois, tu ressens la sensation d’être invincible. Qu’elle est grisante cette illusion propre à la jeunesse ! Fausse, mais grisante.
    Alors, la fac, tu t’en branles désormais. Tu te dis que ça ne sert à rien, et que tu n’as pas de temps à perdre pour ces conneries. Quand tu n’es pas aux entraînements ou aux matches, tu n’as qu’une envie, celle de faire la fête.
    Il a fallu que le coach menace de ne pas te mettre titulaire pour que tu reviennes sur ta décision d’abandonner les études.
    —    Tu verras, petit con, tu me remercieras plus tard !
    —    C’est ça, oui !
    —    Tu sais, Tommasi, aujourd’hui tu as du mal à l’envisager, mais un jour tout ça pourrait bien s’arrêter. Mais je te le dis, tout ça, ça va bien s’arrêter un jour. Et le pire, c’est que personne ne peut dire quand cela va se produire. Et quand ce moment vient, si tu n’as pas un plan B pour rebondir, tu vas être complètement largué. J’en ai vu des jeunes joueurs comme toi qui ne voulaient que taper dans le ballon et faire la fête. Quand ça s’est arrêté pour eux, ça a très mal tourné. Prépare-toi une voie de secours, mec, juste au cas-où. Tu sais, il suffit de si peu pour que tout s’arrête d’un coup.
    Mais tu ne crois pas ses mots. Tu reprends le chemin des cours, mais à contrecœur. De toute façon, tu t’en fiches. Tu n’en branles pas une, tu triches aux exams, ça passe. Tu es un sportif de haut niveau, et à la fac tu as une sorte de pass coupe-file. Les autres étudiants en cursus normal savent qui tu es et que tu as un traitement de faveur parce que tu sais taper dans un ballon. Tu sens leur hostilité. Mais tu t’en tapes, tu n’es pas là pour te faire des potes.
    Tout ce qui compte pour toi aujourd’hui, c’est le rugby. Entendre ton nom annoncé dans le stade à chaque fois provoque en toi une sensation de dingue. Au fond de toi, tu n’arrives toujours pas à croire que tu es titulaire dans la plus puissante équipe du championnat. C’est incroyable, oui, mais jouissif.

    Nico.

    En début d’année, je valide de nouveaux partiels. Je révise avec Monica et Raph et ça ne se passe pas trop mal. Je me demande si Jérém a validé les siens. Je me demande surtout s’il va toujours à la fac. Je me demande ce qu’il fait. Je me demande s’il s’est passé quelque chose entre Ulysse et lui. Je me demande s’il pense à moi. Je me demande si je lui manque parfois un dixième du centième de combien il me manque.
    Je ne peux arrêter de me demander pourquoi, alors que nous nous aimons comme des fous, nous n’arrivons pas à nous rendre heureux. Pourquoi je n’arrive pas à le rendre heureux, à le combler ? Pourquoi je n’arrive pas à trouver les mots pour lui expliquer combien je l’aime ?
    Peut-être parce que c’est difficile de parler à ceux qu’on aime.
    Soudain, je pense à ce qui s’est passé entre Papa et moi, à notre dispute, à notre éloignement. Et à notre réconciliation récente. Nous n’avons jamais su nous parler. Mais j’ai su lui écrire. Et nous nous sommes retrouvés, alors que notre incompréhension semblait insurmontable.
    Ma lettre semble avoir eu le pouvoir d’amorcer ce petit miracle. Elle a réussi, là où les mots de visu ont échoué. Peut-être que je suis meilleur à l’écrit qu’à l’oral. Je suis meilleur là où je peux tout contrôler, là où je peux me reprendre autant de fois que nécessaire, là où la pression du regard de l’autre ne me fait pas perdre tous mes moyens. D’ailleurs, ça a toujours été le cas à l’école.
    Peut-être que je devrais écrire à Jérém. Mais pas un SMS. Je pense plutôt à une lettre. Une lettre sur laquelle je prendrais le temps d’exprimer ce que je ressens au plus profond de moi. Une lettre écrite de ma main, noir sur blanc. Une lettre pour marquer le coup, pour marquer son esprit.

    C’est ce à quoi je m’attèle à la mi-janvier.

    Je sais que Jérém n’est pas un fou de lecture, alors je sais que je dois faire court. Une page au plus, si je veux qu’il la lise. Ça prend beaucoup d’énergie que de mettre des mots sur ses propres ressentis, d’ouvrir son cœur. J’écris longtemps. A la fin de la première session, j’ai gratté douze pages. Je reprends tout depuis le début, et j’arrive à réduire à sept. Je reprends encore, j’arrive à cinq. Puis trois. Je relis sans cesse mes phrases, je réorganise, j’affûte mes tournures, jusqu’à leur donner une cohérence qui me satisfait. Au final, je parviens à seulement deux pages. Je suis épuisé, je ne peux pas faire moins. C’est énormément de travail que de faire court et simple.

    Salut Jérém, « mon » p’tit Loup,

    J’espère que tu vas bien, et que tout se passe bien pour toi.
    Je sais que tu casses la baraque au Stade et je suis heureux pour toi.
    Je sais aussi que tu n’as pas vraiment envie de me parler, mais il y a des choses que j’ai envie de te dire. Elles me brûlent les lèvres, elles tournent dans ma tête, elles me réveillent la nuit. Alors, j’ai choisi de les écrire. J’aimerais que tu les lises, même si tu n’y répondras pas.
    La première chose que j’ai envie de te dire, Jérém, c’est que je t’aime.
    Je t’aime parce que j’ai l’impression que ma vie a commencé le jour où je t’ai vu au lycée pour la première fois.
    Je suis tombé amoureux ce jour-là et je n’ai rien pu faire pour empêcher que cela arrive. A vrai dire, je n’ai rien fait pour empêcher que cela arrive. Parce que cet amour m’a réveillé, m’a fait me sentir vivant, heureux comme jamais auparavant.
    Je pense que j’ai eu beaucoup de chance. La vie t’a mis sur mon chemin. Hasard, coïncidence, destin, je ne sais pas comment on peut appeler cela, à part une évidence. Tout était réuni pour que toi et moi ça le soit.
    Tu es arrivé, tu as tout chamboulé. Mon emploi du temps, mes priorités, ma perception du monde, ma vie tout entière. Je n’ai rien compris à ce qu’il se passait, je n’ai surtout pas cherché à comprendre. Pour la première fois de ma vie, je me suis complètement laissé aller. Comme un grand saut dans le vide.
    Et je suis tombé amoureux de toi. Je n’aurais jamais pensé que c’était possible d’aimer si fort et tu m’as prouvé le contraire.
    Je t’aime quand tu es heureux, je t’aime quand tu es triste, je t’aime quand tu es fort, je t’aime quand tu te renfermes sur toi-même, je t’aime quand tu me fais l’amour et tu me fais me sentir entièrement à toi, je t’aime quand tu me repousses, je t’aime quand tu m’en veux, je t’aime quand tu as la rage, je t’aime pour cette douceur qui est en toi et que tu caches trop souvent.
    Je t’aime quand tu me fais l’amour et qu’après tu te colles contre moi, je t’aime aussi quand tu veux que je me colle contre toi. J’aime te regarder dormir, et écouter ta respiration. Je t’aime quand je me réveille dans la nuit et que je sens ta présence à côté de moi.
    Je t’aime au réveil quand j’entrouvre les yeux et que je vois ton visage, je t’aime quand je te vois te préparer le matin, prendre ton café, fumer ta cigarette. Je t’aime quand tu m’appelles « Ourson ». Je t’aime quand tu souris alors que je viens de t’appeler « P’tit Loup ».
    Je t’aime parce que tu fais battre mon cœur plus vite que lors d’un sprint. Je t’aime tel que tu es. Je t’aime pour tout, je t’aime tout le temps.
    Aujourd’hui, je me demande comment était ma vie avant ce jour de mai où je suis venu « réviser » à l’appart de la rue de la Colombette. Imaginer ma vie sans toi m’est tout simplement impossible.
    Cette sensation d’inachevé que je ressens au plus profond de moi, est ce qu’il y a de plus insupportable. Ce regret permanent, cette certitude qu’on est passé à côté de notre histoire, de notre vie, de notre amour, du bonheur.
    C’est si triste de me dire qu’on a eu la chance de nous rencontrer, de connaître l’amour, mais qu’il nous est impossible de le vivre sereinement.
    En fait, je ne crois pas que ce soit impossible. Je me refuse à le croire. Je n’arrive pas à me résigner. C’est plus fort que moi.
    Alors, sois assuré que si tu m’appelais demain pour me dire « j’arrive », je t’ouvrirais grand ma porte, mes bras, mon cœur, ma vie.
    Quoi que tu décides, tu es et tu resteras l’homme de ma vie. Alors, peu importe la distance, peu importe le temps qui passe, je serai toujours près de toi, je t’emporterai avec moi. Je penserai à toi chaque jour, et à tous ces beaux souvenirs de Toulouse, de Campan, de Paris, de Montmartre, ici à Bordeaux, à l’hôtel, ces souvenirs qui sont les plus beaux des trésors pour moi. Je ne garderai que les plus heureux, parce que je veux me souvenir à quel point j’ai été heureux avec toi.
    Je m’endormirai chaque soir en imaginant nos retrouvailles, comme dans les films.
    J’ignore si nous nous reverrons un jour. Ce dont je suis certain en revanche, c’est que je ne t’oublierai jamais.
    Alors, je souhaite que cette année apporte le meilleur pour toi, et pour ceux qui comptent pour toi.
    Sois heureux et fais de beaux matches, p’tit Loup.

    Je t’aime, Jérémie Tommasi, je t’aime malgré toutes nos différences, malgré toutes mes maladresses.

    Nico

    Je dépose cette lettre dans la boîte jaune les mains tremblantes, comme une bouteille à la mer. C’est le 17 janvier.

    Jérém.

    Janvier 2003

    Les matches s’enchaînent, et les petits bobos aussi. C’est le revers de la médaille de ton succès insolent. Tu es l’homme à abattre avant qu’il ne marque des points. Tu reçois des coups, tu tombes, tu te fais plaquer. Rien de grave pour l’instant. Le plus souvent, ce sont les épaules, les cuisses, le dos qui prennent. Tu as des bleus et de petites douleurs partout. Mais tu serres les dents comme un bonhomme et tu avances.
    Les bandes chauffantes, les anti-inflammatoires, les massages, la bringue de la troisième mi-temps, l’alcool et la baise t’aident bien à oublier que ton corps souffre.
    Tu as vingt et un ans, tu es l'ailier vedette du Stade Français. Paris est à toi, et les portes des boîtes les plus huppées s’ouvrent à toi. Tu te régales.
    Il t’arrive de te faire sucer ou de mettre un coup vite fait à des nanas qui veulent à tout prix se faire baiser par un rugbyman. Mais quand tu veux vraiment prendre ton pied, tu sais où te rendre pour baiser un mec. Près de la fac, dans une résidence étudiante.
    Tu as croisé le regard de Joris dans les chiottes de la fac. Tu as connu l’entrain de sa bouche sur ta queue dans l’une des cabines des chiottes de la fac, quelques instants plus tard. Tu as connu la douceur de son cul dès le lendemain. Et, depuis, c’est quand tu veux. Tu le sonnes, et il vient chez toi se faire baiser. Ça te rappelle bien quelque chose, tout cela, n’est-ce pas, Jérémie ?

    Lundi 20 janvier 2003, envoi lettre + 3 jours.

    Les heures et les jours suivant l’envoi de ma lettre sont empreints d’une euphorie fébrile. L’attente ralentit les heures, l’impatience m’empêche de me concentrer sur mes révisions. J’essaie de m’imaginer quand sa lettre arrivera chez lui, à quel moment il la découvrira, à quel moment il l’ouvrira.
    J’essaie d’imaginer sa réaction lorsqu’il lira mes mots. Je me demande si j’ai su exprimer ce que je ressens, je me demande si je n’aurais pas pu faire mieux, si je n’ai pas oublié quelque chose d’essentiel.
    Et je me dis que j’ai ouvert grand mon cœur et que je n’aurais pas pu faire davantage.
    Je m’imagine qu’il soit touché, ému et qu’il m’appelle dans la foulée. L’espoir renouvelé a le pouvoir de chasser ma mélancolie et ma morosité.
    Trois jours après, je n’ai toujours pas de nouvelles. Je me demande si la lettre est bien arrivée. Est-ce qu’elle a été ralentie par le week-end ? Est-ce qu’elle s’est perdue dans la masse du courrier et n’arrivera jamais à destination ? Il est bien possible que Jérém n’ouvre que rarement sa boîte aux lettres. Est-ce qu’il a repéré ma lettre parmi les autres courriers ? Est-ce que, s’il a découvert ma lettre, il a eu envie de la lire ?
    J’espère au moins que ma démarche ne va pas le contrarier.

    Lundi 27 janvier 2003, envoi lettre + 10 jours.

    Hélas, les jours passent et deviennent une semaine sans qu’un quelconque signe ne vienne de sa part. Mes illusions s’évaporent, mon euphorie avec. Je dois me rendre à l’évidence. La lettre est certainement arrivée, il l’a certainement vue, lue, et il n’a pas cru bon y répondre. Pourquoi ?
    En fait, je crois que je n’existe plus pour lui. Je retrouve ma morosité d’avant, en pire.

    Samedi 1er février 2003, envoi lettre + 15 jours.

    Il est 14h30, je suis chez Ruben et nous venons de faire l’amour. Son téléphone sonne. C’est sa mère. Le petit Poitevin part dans la chambre pour discuter tranquille. Non pas que ma présence le dérange, mais comme ces coups de fil peuvent durer longtemps, il a pris par habitude de s’isoler.
    Seul devant la télé, je zappe. Et je tombe sur lui. Sa tête en plan serré à l’écran. Ses cheveux bruns, ses beaux traits de mec, son sourire incendiaire. Il vient de marquer. Le regard intense, le front perlant de transpiration, son maillot, ses pecs ondulant au rythme de la respiration sous l’effort, il est beau à en pleurer. J’ai envie de lui. J’ai envie d’être possédé et rempli par sa virilité. J’ai envie de le faire jouir. J’ai envie de le voir jouir. J’ai envie de pleurer. Mais j’ai surtout envie de le prendre dans mes bras et de le serrer très fort contre moi. Juste ça. Je donnerais cher, juste pour passer une heure avec lui et le tenir dans mes bras.
    Jérém lève les bras, le stade exulte, ses coéquipiers se jettent sur lui. Je suis heureux de le voir heureux. Mais son bonheur ne fait que souligner mon malheur.
    Ulysse se jette à son cou et le serre très fort contre lui. Qu’est-ce que ressent mon Jérém à cet instant ? Est-ce que ce contact lui rappelle le bonheur de l’instant où il a pu enfin accéder à la virilité du beau blond ?
    J’entends Ruben approcher, et je zappe aussitôt. J’ai plus que jamais envie de pleurer mais je ravale vite mes larmes prêtes à couler sur mes joues. Et j’écoute le récit que Ruben me fait du coup de fil avec sa mère en faisant semblant d’en avoir quelque chose à carrer.

    Jérém.
    Février 2003.

    Mais dans ta vie tout n’est quand-même pas que bling bling, soirées arrosées, et parties de jambes en l’air. Le rugby c’est aussi une bonne tranche de pression sur les épaules des joueurs. Il faut rester au top, toujours, et il n’y a pas de droit à l’erreur. Il faut gagner, coûte que coûte.
    Avant de quitter les vestiaires, la tension est palpable. Personne ne moufte.
    Quand les joueurs de l’équipe adverse débarquent sur le terrain, ils te font parfois penser à ces taureaux qui déboulent dans les rues de Pampelune (mais peut-être bien que les joueurs adverses vous perçoivent de la même façon, tes coéquipiers et toi), qui écrasent tout sur leur passage et qui parfois embrochent des mecs. Tu as assisté à ça, une fois plus jeune, et ça t’a traumatisé. Tu as peur des blessures. Pour toi, mais pour les autres aussi, pareil. La souffrance physique t’inspire un malaise insupportable.
    Le laps de temps entre l’entrée sur le terrain et le début du match, l’attente avant que l’arbitre ne siffle le coup d’envoi te paraît sans fin. Tu retiens ton souffle. Tu as envie d’en découdre, mais tu es inquiet.
    Tu te dis que c’est con, que tu ne vas pas quand même à la guerre, que dans l’affrontement qui va avoir lieu il n’y aura pas d’armes. Et pourtant, si, il y en a. Ces armes s’appellent vitesse, masse, envie de gagner à tout prix. Tu sais que les autres, tout comme tes coéquipiers et toi, vont tout donner pour gagner le match. Tu sais qu’ils ne reculeront pas, et que vous ne reculerez pas non plus. Sur le terrain, il y aura de la sueur, des coups, du sang, des blessures.
    Lorsque le coup d’envoi est enfin donné, tu as l’impression de sauter du haut d’une falaise. Tu ne sais pas ce qui t’attend.
    Le physique est sous pression, mais aussi le mental. Il faut gagner pour rester au top et pour ne pas se faire remonter les bretelles par le staff. Gagner, c’est piétiner les gars de l’équipe adverse, au sens propre comme au sens figuré. Des gars qui ont la même pression que tes coéquipiers et toi pour gagner.
    Tu es affolé par les applaudissements, par la musique et les bruits qui s'entrechoquent. Le stress te donne le tournis. Parfois, la scène se fige. Tu n'entends plus rien. Tu te revois, ado, à Toulouse, lorsque tu jouais seulement pour t'amuser. Tu te revois serrer Thib dans tes bras, admirant ton meilleur pote et capitaine de l'époque brandir une coupe devant cinq spectateurs. C’était le plaisir de jouer avant tout.
    Jouer dans une grande équipe, ça n’a rien à voir. On joue pour se faire applaudir, on joue pour l’argent, on joue pour ne pas se faire engueuler par le staff et pour ne pas être virés.
    Il est où le plaisir dans tout ça ?
    Pas étonnant qu’à la fin du match tes coéquipiers et toi ayez tous très envie de boire et de baiser pour décompresser.

    Mercredi 5 février 2003, envoi lettre + 19 jours, toujours sans nouvelles de sa part.

    Près de trois semaines se sont écoulées depuis l’envoi de ma lettre. J’ai perdu tout espoir d’une réponse. Ça fait deux mois que je ne l’ai pas vu, deux mois que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Un soir, je trouve le courage d’appeler Charlène. Elle n’en a pas non plus. Depuis des mois.
    —    J’imagine que le rugby doit bien l’accaparer, elle me glisse.
    —    J’imagine aussi.
    Elle me parle de son intention désormais arrêtée de fermer sa pension équestre à la fin de l’année pour partir à la retraite. Elle me dit qu’elle n’a pas encore eu l’occasion de l’annoncer à Jérém. Je pense que quand il va l’apprendre, ça va lui mettre un sacré coup au moral.

    Un peu plus tard ce soir-là, alors que je regarde un film sur la 6, la première page de pub démarre avec des images qui me soufflent comme si j’avais reçu un coup de poing en plein ventre. Un spot que je n’avais pas encore vu, et qui doit tout juste venir de sortir.
    Première image, trois bogoss rugbymen, arborant avec une aisance impressionnante leurs corps de fou, faits d’épaules solides, de pecs saillants, de tétons on ne peut plus invitants, de torses imberbes ou rasés de près, de tablettes de chocolat dessinées à l’équerre, de cuisses musclées, de plis de l’aine marqués et de délicieux chemins de petits poils s’abimant derrière l’élastique du boxer.
    Car c’est le boxer qui est le sujet de cette pub, seul « vêtement » porté sur ces plastiques inspirant un désir intense, épais, par ces trois petits mâles qui ne semblent être venus au monde que dans le but exclusif de faire l’amour. Une magnifique brochette de beaux jeunes mâles, trois rugbymen assumant leur demi-nudité, leur intense virilité devant caméra avec un naturel déconcertant.
    Un châtain, un blond, un brun. Un boxer bleu, un noir, un blanc. Un inconnu, Ulysse, Jérém.
    Il y a tant de bogossitude à l’écran, tant de virilité, que ça en donne le tournis. Essayer de compter toutes ces tablettes de chocolat réunies dans un seul plan, c'est comme essayer de mesurer l'Univers, ça donne le vertige. On ne sait plus où regarder en premier, on ne sait plus qui désirer en premier. Chacune de ces beautés masculines est déjà insoutenable prise isolément, la somme l’est infiniment plus encore. C’en est trop pour un seul gourmet.
    Ils sont tous beaux à en pleurer, mais mon regard ne s’attarde que sur celui qui l’aimante le plus, sur ce visage qu’il connaît mieux que tous les autres, sur ce sourire qui lui fait plus d’effet que tous les autres, sur ce corps qu’il a pu caresser et désirer plus que les autres, et le voir jouir.
    Je détaille sa petite barbe de quelques jours, sa peau mate, ses tatouages, son grain de beauté dans le creux du cou, si sensuel. Et je remarque qu’il ne porte plus la chaînette que je lui ai offerte pour ses vingt ans. Est-ce qu’il l’a juste enlevée pour ce petit tournage, comme il l’enlève pendant les matches, pour ne pas se blesser, ou est-ce qu’il l’a enlevée pour de bon pour mieux me rayer de sa vie ?

    Moi, la mienne (en fait, la sienne, celle qu’il a toujours eu autour de son cou et qu’il m’a offerte à la fin du premier séjour à Campan), je ne peux me résoudre à la quitter. Cette chaînette, je me surprends très souvent en train de la tripoter. La toucher, l’enrouler autour de mon doigt, ça me fait tu bien. En même temps que ça me donne envie de pleurer.
    Je me souviens des ondulations de cette chaînette la première fois où Jérém m’a baisé dans l’appart de la rue de la Colombette. Je me souviens de ses ondulations en tant d’autres occasions lorsqu’il m’a fait l’amour.
    Je sais ce que cette chaînette représentait pour lui. Et le geste de me la donner en me disant « comme ça, je serai toujours avec toi » m’a ému aux larmes.
    Je me souviens de la première sensation lorsque je l’avais mise autour de mon cou, je me souviens de son poids, de la chaleur et du parfum qu’elle avait accumulés au contact de la peau mate de Jérém.
    Aujourd’hui que nous sommes loin l’un de l’autre, que nous sommes séparés, est-ce que ça a encore un sens de porter cette chaînette si chargée en souvenirs heureux, mais appartenant désormais à une époque révolue ?

    Dans le premier plan, les garçons posent devant caméra, l’un contre l’autre, les torses en rang d’oignon, les bras de l’un autour du cou de l’autre. Les torses se frôlent, les bras enlacent les épaules, les regards, les sourires s’échangent dans une complicité qui se veut presque suggestive.
    Plan suivant, on ajoute du mouvement. De la chorégraphie sportive. D’abord le ballon pivote dans la main d’Ulysse, il a l’air d’un Dieu tenant la Terre en lévitation au-dessus de sa paume. Lorsqu’il est lancé, les corps bondissent avec puissance et dextérité féline, puis plongent pour le rattraper. Les images au ralenti tournées devant un fond clair permettent de capter la beauté des corps avec une précision redoutable. La violence sensuelle des images est inouïe.
    Dans les plans suivants, très rapides, ça court, ça s’attrape par la cuisse, ça se plaque. Les pecs, les épaules, les tétons, les cuisses se frôlent lors d’une action de jeu simulée mais néanmoins très sensuelle. Dans l’un des plans, les boxers sont filmés de près, et ils moulent des culs d’enfer. Quant aux paquets à l’avant, ils sont bien suggérés et bien suggestifs grâce au profil de la poche.
    Gros plan sur l’élastique du boxer blanc (avec contraste saillant avec la peau mate), et de la lisière de poils bruns juste au-dessus. Une image si familière à mes yeux qui l’ont si souvent vue de très près. La nostalgie et le désir me submergent.
    Lorsqu’un simple bout de coton élastique arrive à la fois à mettre autant en valeur ce qu’il est censé dissimuler, moi j’appelle ça de l’œuvre d’art.
    A la fin du spot, les garçons posent à nouveau devant l’objectif, arborant à nouveau leur presque nudité avec un naturel qui laisse rêveur. Leur complicité, ces gestes, ces poses, ces attitudes, les regards, certainement très chorégraphiés, semblent néanmoins suggérer une complicité qui déborderait presque dans la sensualité.
    Certes, ce sont des rugbymen, des coéquipiers, ils se voient à poil chaque jour, ils prennent des douches ensemble.
    Et (…) Les garçons ont dit-on/L'humeur parfois légère/Dans les vestiaires.

    Dans le lot, il y en a au moins un pour sûr qui aime les garçons, et qui en pince pour un autre du lot, un blond qui n’aime a priori que les nanas. Mais est-ce qu’un soir, après l’euphorie d’une victoire, après une troisième mi-temps bien arrosée, ils n’auraient pas connu cette humeur légère qui adoucit les mœurs ?
    Est-ce que ces corps ont déjà connu le plaisir que peut donner celui du coéquipier ? Jérém, avec Ulysse, et pourquoi pas avec ce bogoss châtain au physique solide et ramassé, lui aussi beau comme un Dieu ?
    Je me prends à imaginer Jérém en train de se faire posséder par le beau blond, jusqu’à se faire gicler dans le cul (il a envie de ça, avec Ulysse, il me l’a balancé à la figure), puis de chevaucher le magnifique châtain, jusqu’à lui gicler dans le cul (je pense bien qu’il aurait besoin de ça, juste après, pour rebooster son égo de mâle).
    J’imagine les trois jeunes rugbymen mélanger leurs corps musclés, leurs déos, leurs parfums, leurs plaisirs, leurs fougues, leurs semences, jusqu’à plus d’envie (ce sont des fantasmes, et on fantasme rarement avec des capotes, même si ces dernières demeurent obligatoires en dehors de relations stables et de tests fiables).
    J’imagine les corps moites de transpiration, et pas seulement. J’imagine les délicieuses petites odeurs qui flotteraient dans l’air après de longs ébats virils. J’imagine les corps abandonnés, repus, les torses ondulant au rythme de la respiration après l’effort. J’imagine les esprits assommés par le plaisir, les ventres brûlants après d’intenses orgasmes. Ce sont des fantasmes qui me donnent une furieuse envie de me branler.
    Pendant une poignée de secondes, il est question de maintien, de confort ultime, de seconde peau, de galbe sans couture, d’élastique à la tenue infaillible mais qui ne marque pas la peau, d’accompagnement des mouvements, de fibre de coton extensible qui s’étire et revient en place naturellement.
    Ce que je vois, moi, c’est un hymne sublime et hypnotique à la jeunesse, à la puissance masculine et à la virilité. Et éventuellement à l’homoérotisme.
    La pub suivante enchaîne, alors que l’image de mon bobrun impressionne encore ma rétine. Soudain, j’ai envie de me branler. Et je me branle. Pour ne pas pleurer, pas tout de suite.

    Jérém.

    Tu as vingt et un ans, et tu as du succès au rugby. Un succès insolent. Tu voyages de ville en ville chaque week-end à jouer à la baballe devant des stades bondés. Et en plus tu marques des points, de plus en plus de points, et ton équipe gagne. On écrit sur toi dans les journaux sportifs. On t’annonce une carrière fulgurante.
    Les sponsors te font les yeux doux. Un fabricant de sous-vêtement te propose un bon paquet de fric pour un après-midi de tournage. Ta gueule est dans les journaux, à la télé, dans les grands affichages dans la rue.
    Tu as une femme de ménage, des fringues et des pompes gratuites, des restos payés, des bouteilles offertes et des nanas jamais loin. Avec elles tu simules, il faut garder les apparences.
    Tu es un enfant avec la possibilité d’obtenir tous les jouets dont il rêve. Alors, ça te monte peu à peu à la tête. Tu n’as pas le temps de penser. Tu es dans une bulle dorée. Tu n’es pas dans la réalité mais tu ne t’en rends même pas compte.
    Tu sors trop et en même temps l'impression de solitude t'étouffe. Certaines nuits, tu es un gosse ivre mort qui erre dans Paris.

    Lundi 11 février 2003, envoi lettre + 25 jours, toujours et encore sans nouvelles de sa part.

    J’ai beau essayer de ne pas penser à Jérém, désormais son image me suit partout. La campagne de pub télé est accompagnée d’une campagne d’affichage dans les journaux et dans l’espace public. Jérém et ses potes sont partout en 4 mètres sur 3 dans la rue. Tout le monde connait désormais la beauté plastique de mon bobrun et un paquet de nanas et de mecs vont être émoustillés par son aveuglante bogossitude. Les occasions de coucher vont être infinies.
    Le spot passe en boucle à la télé, ou du moins c’est l’impression que j’en ai car je tombe dessus au moins une fois par jour. Albert me demande s’il a bien reconnu Jérém dans la pub des boxers. Il me dit que si seulement son corps répondait encore, ça lui donnerait une furieuse envie de se branler. Même Ruben a reconnu Jérém dans la pub. Ça a l’air de le contrarier un peu.
    J’ai envie d’envoyer un message à Jérém pour lui dire que je le trouve super beau dans cette pub. J’ai envie de lui redire à quel point il me manque. Mais à quoi bon, alors qu’il n’a même pas daigné réagir à ma lettre ?
    Oui, son coup de fil raté de la nuit du réveillon était peut-être une erreur. Peut-être que ma lettre aussi était une erreur. En fait, peut-être que toute notre histoire n’était qu’une erreur. Au fond de moi, je sais que ce n’est pas vrai, car nous avons vécu beaucoup de bons moments ensemble. Mais mon malheur actuel me fait dire parfois que si je ne l’avais pas connu, je ne souffrirais pas comment je souffre aujourd’hui.
    La Saint Valentin arrive et je la fête avec Ruben, l’esprit très loin, le cœur complètement en vrac. Je m’en veux parce que Ruben a préparé un bon petit repas, et même un cadeau, et pas n’importe lequel : un bon d’achat d’un grand disquaire. Je lui ai parlé du fait que la sortie du nouvel album de Madonna est imminente. Il a pris les devants.
    Quant au casque de vélo que je lui ai offert, il semble lui avoir fait vraiment plaisir.

    Jérém.

    La bonne séquence sportive continue au mois de février. Tu deviens peu à peu le protégé de ton entraîneur. Tu sens dans son regard sa confiance grandissante en toi. Il te demande de t’amuser, et ça te met vraiment à l’aise. Ses tapes sur l’épaule pour t’encourager te font un bien fou.
    Oui, professionnellement, tout va bien pour toi. Mais dans ton cœur, ce n’est pas ça du tout. Malgré tes excellents résultats sportifs, malgré une vie à 1000 à l’heure, malgré l’argent, la notoriété, les soirées, l’alcool, les baises, tes démons ne te quittent pas.
    Tu es toujours attiré par Ulysse. Et même si vous vous êtes rabibochés, tu as l’impression qu’une partie de votre complicité s’est envolée à cause de ton faux pas. Pour toujours. Tu essaies de garder les apparences, mais le cœur n’y est pas. Au fond de toi, le malaise est toujours présent. Tu arrives à en faire abstraction sur le terrain. Mais en dehors, c’est autre chose. Ça a été dur de ne rien laisser transparaître de ce malaise et de ton désir persistants sur le tournage de cette pub de sous-vêtements.
    Mais il y a autre chose qui te hante. C’est le fait de recevoir des témoignages d’estime de tout le monde, sauf de la part de celui dont tu l’attends le plus, dont tu les attends depuis toujours.
    Ton père ne t’a jamais félicité pour tes exploits au Stade. Tu essaies de te dire que tu t’en fiches. Mais ce n’est pas vrai. Au fond de toi, tu espères le voir dans les tribunes à chaque match. Mais il n’est jamais là. Tu espères toujours recevoir un coup de fil, entendre un mot de sa part qui te montrerait qu’il est enfin fier de toi. Mais ça ne vient pas. Tu lui en veux. Tu lui en veux tellement que tu n’as même pas fait le déplacement pour Noël.
    Ce qui te hante aussi, c’est de ne pas réussir à comprendre pourquoi ta mère est partie quand tu n’étais qu’un gamin, pourquoi elle vous a abandonnés, Maxime et toi. D’elle aussi, tu attends depuis longtemps un signe qui ne vient pas.
    Aussi, ce qui te manque, au quotidien, c’est la sérénité, le sentiment d’être bien dans ta peau et en harmonie avec les autres. Car tu es constamment sur tes gardes. Ce décalage entre celui que tu es et celui que tu prétends être t’empêche d’être serein. Ça te fatigue. Et la peur que ce décalage puisse sortir au grand jour te stresse et te mine le moral. Tu sais que si ça arrivait, tu perdrais tout. Il s’en est fallu de peu, il y a quelques jours. On t’a sauvé le cul de justesse.
    Mais au fond de toi tu sais que ce qui te manque dans ta vie par-dessus tout, c’est quelqu’un avec qui partager le bonheur de tes exploits, quelqu’un qui soit heureux de te voir réussir. Quelqu’un qui te fait te sentir bien, quelqu’un qui rend ta vie plus belle. Tu avais Nico, et il te faisait du bien. Mais Nico n’est pas là.
    Tu es impressionné par Ulysse, mais Ulysse t’est inaccessible. Et la gifle morale que tu as prise en essayant de le draguer t’a remis les idées en place. Elle t’a aidé à voir clair dans ton esprit. Tu regrettes d’avoir comparé Nico à Ulysse, et de lui avoir laissé entendre qu’il n’était pas à la hauteur de tes attentes.
    Il te mettait un peu la pression, certes, mais tu sais qu’il tenait vraiment à toi. Et puis, à l’occasion de cet accident de voiture l’année dernière, il t’a bien montré qu’il était à la hauteur. Il l’a même été pour toi, là tu as vraiment merdé. Tu sens que tu as été très injuste avec lui. Tu as parlé sur le coup de l’ivresse, celui de l’alcool, celui du béguin que tu avais pour Ulysse. Tu t’en veux terriblement.
    Sa lettre t’a bouleversé. T’as même pleuré. Ça a été un déchirement de ne pas l’appeler. C’est dur de renoncer à lui, mais c’est mieux ainsi. Car tu te dis que le quitter pour de bon est le prix à payer pour lui rendre sa liberté et pour lui donner une chance d’être heureux. Car au fond de toi, tu as l’impression que tu ne le rendras jamais vraiment, durablement heureux.

    Pour l’instant, tu prends sur toi et tu as assez d’énergie en toi pour assurer tes exploits, et les mensonges nécessaires pour te protéger. Jusqu’à quand vas-tu réussir à te convaincre que tu peux tenir à ce rythme en traînant toutes ces blessures sans essayer de les soigner ? Combien de cuites, combien de baises, combien d’argent jeté par la fenêtre va-t-il te falloir pour continuer à faire illusion devant toi-même ?

    Mercredi 20 février 2003, envoi lettre + un nombre certain de jours dont j’ai fini par perdre le compte.

    Un après midi, alors que je rentre chez moi à pied, je m’arrête à un kiosque à journaux pour regarder les sorties de musique classique périodiques. C’est une bonne façon de découvrir les grandes œuvres à un prix abordable.
    Et là, je tombe sur une image qui me décontenance encore plus que les pubs en boxer. Sur la couverture d’un magazine people au graphisme low cost et aux couleurs criardes, je retrouve mon bobrun photographié en compagnie d’un sacré morceau de pétasse.
    Blonde, gros seins, maquillage haut en couleur, cette pimbêche tient mon bobrun, t-shirt blanc et blouson en cuir, à hauteur de la taille. Et alors que ma tête se met à tourner comme un tambour de machine à laver à l’essorage et qu’une irrépressible envie de gerber se saisit de moi, j’ai du mal à lire les mots qui tentent d’expliquer l’irréparable :

    Titre : Sandrine P., de la Star Ac au rugby, il n’y a qu’un pas.
    Sous-titre : La belle lilloise se console de sa victoire manquée dans les bras de Jérémie Tommasi, l’étoile montante du Stade Français.

    J’achète le torchon pour lire l’article à l’intérieur. Une double page montre des photos volées des deux vedettes dans une brasserie huppée. Dans l’une d’entre elles, mon bobrun est pris de dos, et il semble embrasser cette caricature de nana. J’ai envie de mourir.
    En vrai, l’article ne fait que spéculer sur une rencontre lors d’une soirée, tout en suggérant qu’il y aurait eu des étincelles dans l’air et qu’il y aurait peut-être eu coucherie.
    Une partie de moi me dit de ne pas prêter attention à ce torchon, car ce genre de publication ne vaut pas mieux que du PQ. Même moins, puisque le papier n’est même pas bon pour se torcher. Et pourtant, cette « « « info » » » me fait un mal de chien.
    Peut-être qu’ils ont bel et bien couché ensemble, ou que ça va arriver. Je sais que Jérém est capable de coucher avec une nana pour conserver son image d’hétéro tombeur. Et le fait de coucher avec une nana connue, au vu et au su du public, peut assurément servir son propos.
    S’ils savaient, les gens qui le contemplent au stade, à la télé, dans les matches ou dans la pub, sur les panneaux publicitaires, dans les journaux sportifs, et maintenant les journaux people, à quel point il a été bon amant, avec un garçon !
    Je suis tellement dégoûté que je déchire le journal et je le jette dans une poubelle avant d’arriver à l’appart.
    Mes derniers espoirs que Jérém puisse m’appeler après ma lettre s’évaporent devant ces photos que je n’arrive pas à me sortir de la tête. L’attente s’était déjà transformée en frustration. Et la frustration se mue alors en tristesse et mélancolie.
    Avant ce maudit article, j’arrivais à faire semblant. Mais là, je n’ai plus la force de faire illusion. Cette nouvelle gifle me plonge dans un étant d’amertume et de morosité profonds. Mes camarades de fac remarquent que je ne vais pas bien. Même Ruben finit par le remarquer et par me questionner. Je rétorque que je suis tout simplement fatigué, et que tout va bien par ailleurs. Ruben fait mine de se contenter de mon explication, mais je sais que ce n’est pas le cas. Je pense qu’il se doute de quelque chose. Je pense qu’il a remarqué que mon changement d’humeur est venu avec l’apparition de Jérém dans la pub. Il n’ose pas poser des questions directes, mais je sens que ça le démange.
    Je sais que j’ai déjà commencé à le faire souffrir.

    Jeudi 27 février 2003.

    C’est ce jour-là, alors que je suis au plus mal, que je reçois le coup de fil de Thibault. Le jeune pompier m’annonce que le Stade Toulousain va se déplacer à Bordeaux pour un match de championnat le samedi suivant, c’est-à-dire deux jours plus tard. Il m’explique qu’ils ont prévu de rester à Bordeaux le soir et de ne repartir que le dimanche matin. Il me propose d’entamer le début de troisième mi-temps avec ses potes, puis de venir me rejoindre vers 21 heures pour dîner.
    Ça tombe bien, ce week-end Ruben a prévu d’aller voir sa famille. Je n’ai pas envie de l’accompagner, même si cela a l’air de bien le décevoir. Mais je n’ai pas non plus envie de le passer seul avec la pub et la vie sexuelle de Jérém qui me hantent à chaque bout de chemin. J’aurais pu passer le week-end chez mes parents, mais j’ai prévu d’y aller le prochain pour l’anniversaire de Papa.
    Alors, l’idée de voir Thibault me met du baume au cœur. Et j’accepte avec plaisir.

    Samedi 1er mars 2003.

    Le match Stade Toulousain-Bordeaux/Begles était télévisé. Les Haut-Garonnais se sont battus comme des lions et ont eu raison des Girondins. Thibault est vraiment très beau dans son maillot blanc et noir. La match Stade Français-Castres Olympique se jouait dans le sud. Il ne passait pas à la télé, mais j’ai appris par la radio qu’il avait été remporté par les Parisiens.
    Je retrouve Thibault dans une brasserie du centre-ville. Chemise, costard, cravate, chaussures de ville, brushing soigné, le demi de mêlée est vraiment très élégant, et tout en beauté. Définitivement, le petit brillant à l’oreille ajoute un je-ne-sais-quoi de furieusement sexy à sa personne, le rendant définitivement craquant.
    —    Eh, beh, tu es très beau ! je ne peux m’empêcher de lui lancer.
    —    Merci. C’est la ténue réglementaire de l’équipe pour l’après match.
    —    Ils ont bien choisie…
    Je me retiens de justesse d’ajouter que sur un physique comme le sien, même un sac de patates ressemblerait à de la haute couture. Et que la petite traînée de parfum de mec qui flotte autour de lui titille mes narines et vrille mes neurones.
    Le jeune pompier sourit, avant d’ajouter :
    —    Mais toi non plus t’es pas mal du tout !
    C’est vrai qu’avec ma chemise grise et mon jeans pas trop mal coupés, je me sens plutôt bien dans mes baskets. Ruben m’a dit et répété qu’il me trouve beau dans cette tenue. Une fois il m’a même sucé dans cette tenue. Et le compliment de Thibault finit de me convaincre que je suis à mon avantage dans ces fringues.
    —    Si tu permets, je me mets à l’aise, il poursuit.
    —    Je t’en prie…
    Le beau rugbyman ôte sa veste, défait sa cravate, ouvre deux boutons de sa belle chemise bleue, laissant ainsi apparaître quelques petits poils, ainsi qu’un soupçon de la naissance de ses pecs. C’est terriblement sexy.

    La compagnie de Thibault est des plus agréables. J’aime l’amitié qui s’est créée entre nous depuis deux ans, j’aime notre complicité. J’aime le fait de me sentir à l’aise pour parler de (presque) tout avec lui. J’aime sa façon de vivre sa vie, bien que si atypique. J’aime sa façon d’assumer son enfant, un enfant qui est arrivé sans vraiment être prévu, mais certainement pas sans être aimé. Car ce petit garçon qui va bientôt avoir un an est à l’évidence le plus grand bonheur de sa vie.
    —    Et alors, toujours bien avec Paul ? je le questionne après qu’il m’a longuement parlé de Lucas.
    « Oui, toujours. Le seul problème, c’est que nous ne nous voyons pas souvent. Une ou deux fois par mois, tout au plus.
    —    Ah, zut…
    —    Et depuis le début de l’année, c’est encore plus compliqué. Ça tombe toujours mal. Un coup c’est lui qui ne peut pas, un coup c’est moi. Ça fait plus d’un mois que je ne l’ai pas vu.
    —    C’est difficile de former un couple avec ce genre d’obstacles… je réfléchis à haute voix.
    —    Je ne sais pas si nous sommes vraiment un couple. Je sais qu’il m’aime beaucoup et qu’il ferait tout pour moi. Tout comme je ferai n’importe quoi pour lui. Mais il ne m’a jamais rien promis et il m’a toujours laissé toute la liberté de vivre ma vie comme je le sens.
    —    Et tu n’as pas envie d’autre chose ?
    —    Comme une vraie vie de couple ?
    —    Oui, par exemple…
    —    Pour l’instant, ça me va. Je prends comme ça vient, je profite des bons moments. Je ne veux pas lui mettre la pression.
    Je suis touché par sa façon d’aimer, sans jamais regretter de ne pas pouvoir vivre cela en pleine lumière. Par sa façon d’accepter les choses, sans jamais se plaindre, sans jamais proférer un seul mot amer. Par son côté lumineux, positif, cette philosophie qui est la sienne, « l’important ce n’est pas ce qu’on fait de vous, mais ce que vous faites de ce qu’on fait de vous », ou encore « il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions ».
    J’aime son côté bien masculin, j’aime sa droiture. Et j’adore sa profonde gentillesse et sa douceur exquise. Le tout parsemé par une certaine fragilité qui le rend émouvant au possible.
    Quand je le regarde, j’ai à la fois envie d'être rassuré par ses bras virils et très envie de le prendre dans les miens pour le rassurer à mon tour. Définitivement, ce gars est un véritable puits à câlins. Je sais à quel point il est bon amant, fringant et doux, viril et tendre. Et je me dis qu’en amour, il doit être adorable au possible.
    —    Et toi, Nico, tu en es où avec Jé ? il finit par me questionner.
    —    Je n’ai pas de ses nouvelles depuis près de trois mois.
    —    Oh, merde ! Il ne t’a même pas appelé pour te souhaiter la bonne année ?
    —    Non… enfin, je ne sais pas…
    —    Comment, ça, tu ne sais pas ?
    —    Le premier janvier, il a essayé de m’appeler dans la nuit. J’avais éteint le portable pour ne pas être dérangé par les messages de vœux. Je n’ai vu son appel en absence que le lendemain. J’ai essayé de le rappeler plusieurs fois, mais il ne m’a jamais répondu. Je lui ai envoyé des messages, et il a fini par me répondre que ce coup de fil était une erreur.
    —    Comment, ça, « une erreur » ?
    —    Je ne sais pas. Je ne sais pas s’il voulait dire que l’erreur c’était le fait de m’avoir appelé à la place de quelqu’un d’autre, ou bien si c’est le fait de m’appeler tout court qui était une erreur. Au fait, il t’a appelé pour la bonne année ?
    —    C’est moi qui l’ai appelé. Mais il était pressé, et nous avons peu discuté. On s’est dit qu’on se rappellerait plus tard, mais nous ne l’avons pas fait.
    —    Il ne t’a pas parlé de moi…
    —    Non. Je voulais lui demander de tes nouvelles, mais je n’ai pas eu le temps.
    —    Je lui ai envoyé une lettre.
    —    Quand, ça ?
    —    Il y a un mois et demi environ.
    —    Et il ne t’a pas répondu…
    —    Non… et il ne me répondra pas. Je crois que ce coup-ci, il a vraiment tourné la page.
    —    J’ai du mal à croire ça.
    —    T’as vu cette histoire avec cette nana de la télé ? je le questionne.
    —    J’ai vu, oui. Mais à ta place je ne m’inquiéterais pas pour ce genre de sottises. Ça, ce n’est que du marketing, Nico. Les dirigeants se servent de la popularité des joueurs et de la presse people pour essayer d’intéresser un nouveau public au rugby. Et au Stade Français ils sont champions en la matière. C’est eux qui ont inventé le calendrier des joueurs à poil !
    —    Quoi qu’il en soit, la dernière fois il m’a bien fait comprendre que je ne lui suffisais pas…
    —    Je trouve qu’il a été injuste avec toi. Quand il a eu son accident de voiture à Paris, tu as pris les choses en main, et tu lui as évité bien des problèmes. Tu as bien agi, tu as agi comme un homme l’aurait fait. Et tu l’as impressionné. Il m’en avait même parlé.
    Je regrette de ne pas avoir pensé à lui rappeler cet épisode lorsqu’il m’a balancé que je n’étais qu’un gamin. Je regrette de ne pas avoir su lui rappeler ça et sa gratitude de l’avoir sorti de la merde.
    —    Il a l’air d’avoir oublié cet épisode…
    —    Malheureusement, je n’ai pas de solution à te proposer, Nico. Désormais Jérém a pris son envol, et mon avis n’est plus aussi important pour lui qu’il a pu l’être auparavant. Bien sûr que j’aimerais vous voir ensemble et heureux que séparés et malheureux. Bien sûr que ça me démange de l’appeler et de lui dire qu’il me semble qu’il fait une connerie monumentale en te laissant tomber. Mais s’il ne vient pas me solliciter mon avis, il continue, j’estime que je n’ai pas le droit de le lui donner. Jérém a le droit de faire ses propres choix. Je n’ai pas à les juger, à décider s’ils sont bons ou pas. Je pense qu’il a besoin de vivre sa vie, de faire des erreurs.
    —    Tu as certainement raison…
    —    Et Ruben dans tout ça ? Tu le vois toujours ? il enchaîne.
    —    Oui, toujours.
    —    Et comment ça se passe ?
    —    Je suis bien avec lui, mais je ne sais pas bien où notre histoire nous mène.
    —    Fais comme moi, prends le bon qu’il y a à prendre chaque jour.
    —    J’essaie. Mais je n’arrête pas de penser à Jérém. Et quand j’y arrive, je tombe sur un match, sur cette putain de pub, ou sur cette histoire à la con dans les journaux…
    —    Il est beau notre Jérém dans cette pub, hein ?
    —    Il est plus que beau, il est fabuleusement beau ! Quand je le vois à moitié à poil dans cette pub avec Ulysse, je me dis qu’il est impossible qu’il ne se soit rien passé entre eux.
    —    Je doute fort qu’il se passe quelque chose entre eux, le gars m’a l’air bien branché nanas.
    —    Admettons. Mais ce qu’il ressent pour Ulysse est bien réel…
    —    J’imagine qu'il faut vivre des expériences pour pouvoir faire ses choix et ne pas les regretter par la suite. Peut-être que justement de ces expériences il ressortira que le bon choix pour lui c'est toi. Moi, en tout cas, à sa place, je ne te laisserais pas filer !
    —    T’es mignon, Thibault.
    Nous buvons nos cafés et un petit silence s’installe entre nous. Par-dessus le bord des tasses, nos regards s’accrochent, s’aimantent. Je le trouve vraiment sexy à mourir. Et les deux petits verres de vin que j’ai bus un peu trop vite à l’apéro me donnent cette petite ivresse sur laquelle le désir glisse sans freins. Peut-être que je prends mes désirs pour des réalités, mais j’ai l’impression que dans le regard de Thibault une petite lueur sensuelle pétille également.
    Je le trouve insupportablement désirable. J’ai très envie de lui ce soir. Ça fait un moment que je ressens une certaine attirance entre nous. A chaque fois que je le revois, j’ai l’impression que nous refusons de la voir. Mais jamais je n’ai ressenti cette attirance aussi intensément, aussi violemment que ce soir. J’ai envie de lui, mais les conséquences d’une aventure entre nous me font peur. Vis-à vis de Jérém, de Ruben, de Thibault lui-même, et probablement de Paul aussi.
    —    Je dois y aller, sinon les gars vont se demander où je suis passé, m’annonce le beau demi de mêlée en reposant sa tasse sur la table.
    La perspective de rentrer seul ce soir me paraît bien triste. L’idée de laisser partir Thibault me déchire les tripes.
    —    Comme tu voudras… je finis par lâcher, la mort dans le cœur.

    Je l’accompagne à l’arrêt du bus. Nous parlons de choses et d’autres, mais je n’ai pas le cœur à la discussion. J’ai une folle envie de lui dire de ne pas partir, de venir chez moi. Mais j’ai peur de sa réaction. Et si je me trompais quant à ses envies à mon égard ? Il est possible que si je lui propose de passer la nuit ensemble, il refuse. Il est possible que je puisse le décevoir. Il est possible que ça mette à mal notre amitié.
    —    Ça m’a fait plaisir de te revoir, Nico.
    —    A moi aussi, ça m’a fait plaisir.
    —    Ça a été un peu court, mais on se rattrapera la prochaine fois. Passe me voir quand tu viens à Toulouse.
    —    Je viendrai avec plaisir.
    —    Tiens, il arrive, fait Thibault en voyant l’engin apparaître au loin dans la rue.
    La rame avance vite. Dans une poignée de secondes elle sera là, et Thibault disparaîtra de ma vue, sa compagnie me fera défaut, et je m’ennuierai de lui.
    Je ne peux me résoudre à être privé de sa présence qui me fait autant de bien. Je ne peux me résoudre à le laisser partir sans rien tenter pour le retenir.
    —    Tu es vraiment obligé de retrouver tes potes ce soir ?
    —    Euh… oui… pourquoi ?
    —    Tu pourrais venir boire un verre chez moi, et dormir chez moi. Je peux te laisser mon lit, j’ai un sac de couchage pour moi, je m’empresse de préciser, devant la moue dubitative du beau pompier.
    Le bus vient de s’arrêter pile devant nous. Les portes s’ouvrent et laissent sortir un peu de monde.
    —    C’est très gentil, Nico, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée .
    —    Pourquoi ce ne serait pas une bonne idée ?
    —    Parce que j’ai trop peur de ce qui pourrait se passer si je viens chez toi.
    J’avais vu juste. Thibault a lui aussi envie de passer la nuit avec moi. Mais il a peur des conséquences, tout autant que moi.
    —    Moi aussi, j’en ai peur, j’enchaîne, mais j’en ai très envie aussi !
    —    Moi aussi j’en ai envie… mais je crois que nous ferions du mal à trop de monde.
    —    Tu as certainement raison. Au fond, je pense la même chose.
    Les portes du bus se ferment et l’engin reprend sa course.
    —    Ah, crotte, il est reparti ! il s’exclame. Tant pis, je prendrai le prochain. Je ne veux pas causer encore des problèmes, il continue, tu comprends ? J’ai déjà foutu assez le bazar la dernière fois quand j’ai craqué avec Jé. Ça m’a presque couté l’amitié avec mon meilleur pote, et j’ai failli te perdre toi aussi. Avec Jérém, ça s’est un peu arrangé depuis. Mais s’il se passe quelque chose toi et moi et qu’il l’apprend, je vais le perdre définitivement. Et puis, tu as quelqu’un…
    —    Ruben ne compte pas…
    —    Et Jé ? Il compte, lui, non ?
    —    Bien sûr qu’il compte. Il me manque tellement, si tu savais ! Mais je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il fait en ce moment, ni avec qui il est, ni si je le reverrai un jour.
    —    Je suis certain que vous allez vous revoir.
    Le bus suivant se pointe au loin et avance tout aussi vite que le précèdent.
    —    Et puis, de toute façon, tu as quelqu’un aussi, je considère. Passe une bonne soirée, j’ajoute, en essayant de retenir mes larmes.
    Des larmes qui sont le symptôme d’une tristesse dans laquelle se mélangent le manque de Jérém, qui est si loin, et la frustration de ne pas pouvoir retenir Thibault, qui est pourtant tout près de moi.
    Le beau rugbyman me prend dans ses bras et me serre fort contre son torse solide. Je plonge mon visage dans son cou, il en fait de même. Ce contact physique et olfactif provoque d’intenses frissons en moi.
    —    Eh, merde, j’ai vraiment pas envie de partir, je l’entends me glisser à l’oreille.
    —    Alors, reste.




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  • NICO

    Bordeaux, le mardi 31 décembre 2002, 18h56

    Sous la douche, je repense à ce rendez-vous manqué avec les cavaliers de Campan il y a un an. La neige nous avait bloqués, Jérém et moi, dans la petite maison, sans électricité, et sans beaucoup de provisions. Ce soir-là, il n’y avait que la cheminée, une omelette et notre amour, et ça nous suffisait pour être heureux.
    Je me souviens de ses mots, de son regard amoureux :
    « Je te promets que le prochain réveillon on le fêtera ici à Campan, avec les cavaliers. »
    Je me souviens de chacun des instants de cette nuit d’il y a an, de chacune de mes sensations, de toutes les nuances de bonheur que m’apportait sa présence. Je me souviens de chacun de ses regards, de chacun de ses sourires, de chacun de ses mots.

    L’eau chaude de la douche glisse sur ma peau, elle me fait du bien. Elle revigore mon corps qui, après un après-midi passé à faire l’amour, demanderait plutôt à rester tranquille qu’à faire la fête.
    Mais ce soir c’est le réveillon, un autre, et je n’ai pas le temps de me reposer. Dans une heure, je vais être assis à table avec nos invités, et pendant une longue soirée. Car ce soir, l’année 2002 va se terminer, et une nouvelle va commencer. Et il faut fêter ça, le temps qui passe.
    J’arrête l’eau, je me sèche, je m’habille. J’arrange mes cheveux et je quitte la salle de bain pour aller rejoindre le gars qui me fait du bien, qui égaie ma vie, et qui sait pardonner mes erreurs.
    Je le retrouve dans la cuisine, en train de terminer le repas pour ce soir. Il est vraiment doué aux fourneaux. Ce soir, il cuisine pour nos invités. Mais le plus souvent, c’est pour moi qu’il cuisine. Cuisiner pour quelqu’un est une belle façon de lui montrer notre amour.

    Je le regarde préparer une sauce et je ne peux résister à l’envie de m’approcher doucement de lui, de glisser mes bras autour de sa taille, de le serrer contre moi, de lui faire des bisous dans le cou.
    Il tourne la tête, et je croise son regard plein d’amour, de l’amour à donner, de l’amour à recevoir. Ce gars est un véritable puits à câlins.
    Après avoir éteint les plaques chauffantes, il se tourne vers moi. Nous nous enlaçons, nous nous embrassons. J’adore laisser glisser mes doigts dans ses beaux cheveux châtains, j’adore me noyer dans ses yeux, dans son regard doux et timide.
    La vie est faite de surprises. Je n’aurais jamais pensé qu’on se retrouverait tous les deux. Et pourtant, la vie nous a réunis.
    « Tu es très beau, Nico, il me lance, adorable.
    – Toi aussi, tu es beau, Ruben ! »

    La sœur du petit Poitevin, son mec et leur gosse de trois ans vont arriver dans peu de temps, mais nos corps réclament de nouveaux frissons. Le sien, surtout. Ça ressemble à l’urgence du désir. Pour la troisième fois, rien que cet après-midi. Ruben a tout le temps envie de faire l’amour avec moi. Par moments, j’ai l’impression que je ne me suis jamais senti autant désiré de ma vie. Du moins, pas de cette façon, pas en tant que mâle actif.
    Ruben me colle contre le mur, m’enlace fougueusement. Ses mains fébriles défont ma ceinture, ouvrent ma braguette, se glissent dans mon boxer, empoignent ma queue, la caressent, la branlent lentement. En un quart de seconde, je suis fou d’excitation.
    « Encore, t’as envie ? je le taquine, alors que je sens monter en moi une seule et unique envie, celle de jouir à nouveau.
    – J’ai tout le temps envie de toi, beau mec ! »
    Ses genoux touchent le sol, ses mains font glisser mon boxer et mon pantalon le long de mes cuisses, ses lèvres avalent mon gland et coulissent le long de ma queue.

    Je me souviens de la dernière fois où j’ai sucé Jérém, deux jours après le réveillon à l’omelette, juste avant de quitter la nouvelle parenthèse inattendue et enchantée de Campan, avant de repartir dans nos vies. Il sortait de la douche et je n’avais pas résisté à la tentation de défaire sa serviette nouée autour de la taille, et de lui faire plaisir une dernière fois.

    Je regarde Ruben, à genoux devant moi. Je regarde son physique élancé, pas vraiment musclé, mais très sensuel, sa peau claire, ses beaux cheveux châtains un peu bouclés. Je sens sur ma queue la douce fougue de ses lèvres. Et je sens sur mon cou la caresse de cette chaînette qui était celle de Jérém et qu’il m’avait offerte au moment de partir après notre premier séjour à Campan, au moment de nous séparer, au moment où nos vies empruntaient deux chemins divergents. Malgré tout ce qui s’est passé, je n’ai jamais pu me séparer de cette chaînette.

    Je revois Jérém debout contre le mur, il y a un an, et je me revois à genoux devant son corps de rugbyman. Je revois sa peau mate, ses cheveux bien bruns, coupés très court autour de la nuque, ses abdos, ses pecs, ses biceps saillants, ses tatouages sexy à mort, le petit grain de beauté dans le creux de son cou, lui aussi sexy à mort. Et je revois la chaînette que je lui avais offerte pour son anniversaire, nonchalamment posée sur sa peau mate, entre ses poils bruns délicieux.

    Ruben me pompe sans presque reprendre son souffle. Très vite, je sens une chaleur intense, brûlante, presque douloureuse monter dans mon bas ventre. Je sens que je perds pied. Et lorsque l’orgasme me submerge, le bonheur de sentir mon jus partir dans sa bouche me rend dingue.

    Je repense au bonheur de sentir Jérém perdre pied, de sentir son corps musclé trembler de plaisir. Je repense à ses giclées chaudes et puissantes qui explosent dans ma bouche et qui me rendent dingue.

    « Vas-y, avale ! » je lance à Ruben, pour lui faire plaisir

    « Vas-y, avale ! » m’avait lancé Jérém, pour me faire plaisir.

    Ruben vient de se relever. Il m’embrasse comme un fou. Il est ivre de moi, ivre du plaisir de passif, celui qu’il kiffe par-dessus tout, celui de faire jouir un mec actif. Je le sens à la fébrilité de ses gestes, au frémissement de son regard.

    Il y a un an, Jérém avait glissé ses mains sous mes aisselles, il m’avait aidé à me relever. Il m’avait serré très fort contre lui, je l’avais serré très fort contre moi. Je l’avais embrassé comme un fou, j’étais ivre de lui.

    1er janvier 2003, 1h31

    Après le départ de sa sœur et de sa petite famille, Ruben et moi avons refait l’amour.  J’ai passé une capote et je me suis glissé doucement en lui. Comme je l’avais fait il y a un an avec Jérém, alors que j’étais sous traitement après l’accident capote avec Benjamin.
    Je fais l’amour à Ruben, tout en désirant de toutes mes forces refaire l’amour avec Jérém. Je revois tous les détails de son corps, je revois son visage qui reflétait son plaisir de se donner à moi. Cette nuit-là, nos corps et nos esprits étaient connectés les uns aux autres et vibraient à l’unisson.
    « Tu me rends dingue, Nico ! » me glisse le petit Poitevin après l’amour.
    Puis, il approche ses lèvres de mon oreille et me glisse tout bas :
    « Nico… je t’aime ! »

    Ça faisait quelques temps que je sentais ces trois petits mots se bousculer au bord de ses lèvres. Et les voilà enfin. Ce sont des mots qui peuvent apporter toute la joie du Monde quand on les attend et toute l’angoisse de l’Univers quand on les redoute. Hélas, avec Ruben j’étais malheureusement dans ce dernier cas.
    Pourquoi est-ce que je redoutais de l’entendre prononcer ces mots ? J’imagine, pour la simple et bonne raison que ces mots appellent les mêmes en retour, sous peine de décevoir, de faire de la peine, de tout gâcher.
    Des mots que, je le sens, je ne pourrais lui retourner qu’en mentant, qu’en le trompant.
    Parce que je sais que mes sentiments pour lui ne sont pas les mêmes que les siens pour moi. Je ne sais vraiment pas pourquoi, alors que tout est réuni pour me rendre heureux.
    Ruben est un garçon qui ne demande qu’à partager des choses avec moi. Ruben est un garçon qui assume sa différence. Il a envie d’être en couple avec moi, de s’afficher avec moi. Il m’a présenté à ses amis, et il m’a présenté en tant que « petit ami ». Il m’a fait rentrer dans sa vie. Le petit Poitevin est en train de m’offrir tout ce que j’ai toujours espéré d’une relation avec un gars.
    Oui, avec Ruben, je devrais être le plus heureux des garçons. Je devrais être tout autant amoureux de lui qu’il l’est de moi. Et pourtant, ce n’est pas le cas.

    Il y a un, j’avais cru que mon cœur allait exploser. C’était lorsque j’avais entendu Jérém me glisser tout doucement :
    « Je t’aime… »
    C’était la toute première fois qu’il me disait ces mots. Trois mots que j’attendais depuis si longtemps.
    Trois petits mots sur l’oreiller, trois mots, un monde entier.
    Longtemps j’avais rêvé d’entendre ces mots de sa bouche. Et ce cadeau était enfin venu, à l’instant même où une année se terminait et une autre prenait le relais. C’était le plus beau cadeau qu’on ne m’avait jamais fait.
    Et, soudain, un Univers nouveau s’était ouvert devant moi. Au fond, j’avais toujours su que ça viendrait un jour. Et ça ne pouvait venir qu’à Campan, ce Campan « qui n’était qu’à nous », Campan magique, Campan notre refuge.
    J’avais vraiment eu du mal à réaliser ce qui venait de m’arriver. Ce dont j’étais certain, c’est que je n’avais jamais été aussi heureux de ma vie.
    Pendant que nous faisions l’amour, dans les toutes premières minutes de l’année 2002, je n’arrêtais pas de me dire que la nouvelle année s’annonçait si douce, si belle !
    Oui, il y a un an, l’année 2002 s’ouvrait sous les meilleurs auspices. Jour après jour, semaine après semaine, il y a eu de la joie, du bonheur, mais aussi beaucoup de tristesse et de déception. Des montagnes russes émotionnelles, terminées avec un déraillement inattendu et très douloureux pour moi.
    Pendant cette dernière année, j’ai essayé d’éviter les erreurs que j’avais commises par le passé et qui nous avaient conduits, mon beau brun et moi, à nous éloigner à deux reprises.
    J’ai essayé d’être davantage à son écoute, j’ai essayé de lui montrer que j’étais là pour lui. J’ai essayé de le soutenir davantage, de l’encourager. J’ai essayé de lui montrer que je l’aimais tel qu’il était, avec ses qualités et ses défauts.
    Je pensais avoir tout fait pour mettre mon Jérém à l’aise, en confiance, pour le faire se sentir bien avec moi. Mais visiblement, ça n’a pas suffi. Visiblement, je n’ai pas su lui apporter ce dont il avait besoin. En essayant d'éviter les erreurs du passé, j'en ai fait d'autres. Je n’ai pas su avoir les épaules assez larges et assez solides pour le rassurer, pour l’apaiser. Et c’est sur Ulysse que s’est porté son regard. C’est chez Ulysse qu’il a vu cette force, cet apaisement, cette épaule sur laquelle se reposer.
    Non, l’année 2002 n’a pas tenu ses promesses. Je n’ai pas su lui faire tenir ses promesses. Et Jérém non plus. Je l’aimais, il m’aimait. Mais aimer ne suffit pas toujours pour rendre l’autre heureux.
    Malgré tout, Jérém me manque tellement. Il ne s’est pas passé un jour depuis le triste matin où il m’a demandé de quitter son appart à Paris, sans que la nostalgie et la tristesse ne me prennent aux tripes. Mais jamais comme cette nuit, pendant cet « anniversaire » si spécial.

    Bordeaux, mercredi 1er janvier 2003, 4h54

    Après l’amour, mon adorable cuistot est tombé comme une masse. Je le regarde dormir dans la pénombre. J’écoute sa respiration apaisée, je sens la chaleur de son corps irradier sous les draps.
    Il est beau, doux comme un ange. Ce gars me touche, m’attendrit. Mais ce qui me manque avec lui, c’est cette étincelle qui faisait frémir mon être tout entier, et que je n’ai ressentie que pour Jérém.
    Lorsque Ruben était arrivé comme une bouée de sauvetage alors que je me noyais, j’ai cru pendant un temps qu’avec sa douceur, sa tendresse, son amour, il m’apportait à nouveau cette étincelle. J’ai cru qu’il était mon prince charmant.
    C’en est un, un adorable prince charmant. Mais si son baiser m’a fait me relever, il ne m’a pas arraché du sortilège que m’a jeté Jérém. Sa présence apaise mes blessures mais ne les guérit pas. Peut-être que je lui en demande trop, c’est même sûr. Au fond, ma rupture d’avec Jérém est récente. Et elle a été très difficile. Peut-être qu’elle a desséché mon cœur.

    JEREM

    Paris, le 31 décembre 2002, 23h42.

    C’était il y a un an. Déjà un an, putain ! Tu se souviens du silence et de la pénombre de la petite maison sans électricité, de la chaleur, de la flamme, du bruit, de l’odeur du feu dans la cheminée. Tu te souviens de son corps contre le sien, de ses câlins, de ses baisers.
    Tu te souviens que tu étais tellement bien avec lui. Tu te souviens à quel point Nico était heureux et à quel point ça te rendait heureux. Tu te souviens lui avoir enfin dit ces mots qui te brûlaient les lèvres depuis que vous étiez montés à Campan, ces mots que Nico t’avait dits à plusieurs reprises et que tu n’avais jamais su lui décocher, malgré l’envie de plus en plus brûlante de le faire. Par peur, par pudeur.

    « Je t’aime, Ourson ! »

    Tu te souviens de comment tu t’étais senti bien après avoir lâché ces mots, si simples et si lourds à la fois. Tu te souviens du bonheur de Nico quand tu lui avais dit ces trois petits mots.  
    Tu te souviens qu’après ça vous aviez refait l’amour et que ça avait été incroyable. Tu te souviens que tout était parfait à cet instant.
    Tu te souviens lui avoir fait la promesse que le prochain réveillon, celui de ce soir, vous le fêteriez avec les cavaliers. Tu te souviens y avoir cru très fort, comme un vœu, comme pour éloigner la peur que ce ne soit pas le cas, que la vie en décide autrement, que le bonheur qui était le vôtre à cet instant vous file entre les doigts. Tu te souviens avoir eu peur que la vie vous fasse à nouveau emprunter des chemins qui s’éloignent. Tu avais eu peur de le faire souffrir encore, et de tout gâcher une fois de plus.
    Tu te connais, Jérémie. Ta peur était fondée. Tu as encore fait des bêtises. Tu as encore fait de la peine à Nico. Et tu as tout gâché une fois de plus.
    Dans quelques minutes, il sera minuit, et ça fera pile un an que vous étiez si heureux. Ça sonne si loin, tout ça. Cette année 2002 se termine sans Nico. Car Nico, tu l’as perdu. Cette fois-ci, il n’y aura pas de rattrapage, il n’y aura pas de retrouvailles à Campan.

    Le bruit de la fête du Nouvel An au « Pousse au Crime » résonne jusque dans la rue où tu es sorti fumer une cigarette. Pour fumer, mais surtout pour te retrouver seul, pour reprendre ton souffle, pour essayer d’échapper à cette tristesse qui t’enserre le cœur et qui t’étouffe. Mais tu n’y arrives pas. C’est tellement dur de devoir faire la fête quand on a le cœur en miettes.
    Tu regardes le briquet avec lequel tu viens d’allumer ta clope, le briquet que Nico t’avait offert à Campan, juste avant ton départ pour Paris pour ta première saison. Plus minuit approche, plus ton cœur devient lourd.

    « Eh, Jérém, c’est presque l’heure ! »
    Tu as entendu la porte de la boîte s’ouvrir et la puissance des décibels de la fête foncer sur toi. Des gens rentrent, des gens sortent, alors tu n’as même pas tourné la tête. Mais tu as été étonné d’entendre sa voix. Tu ne t’attendais pas qu’il vienne te voir. Depuis quelques temps, vous vous évitez. Enfin, c’est surtout toi qui l’évites. Depuis quelques temps, il y a un malaise entre vous.
    Alors, tu es content d’entendre sa voix. Au fond de toi, tu es content qu’il soit venu te voir. Tu aimerais tellement que les choses redeviennent comme avant.
    « J’arrive  !
    – Tu fais quoi ?
    – Tu vois bien, je fume une clope.
    – Ça fait un bon moment que tu fumes !
    – Ouais… ouais…
    – Tu as l’air à côté de tes pompes, mec.
    – T’inquiète, tout va bien.
    – Non, tout ne va pas bien. Je te connais un peu et je sais quand tu ne vas pas bien.
    – Occupe-toi de tes fesses, Ulysse, tu veux ?
    – Allez, Jérém, ne fais pas l’idiot. Viens trinquer avec nous.
    – Ouais, ouais…
    – Tu penses à Nico…
    – Non, pourquoi tu me demandes ça ?
    – Je ne te le demande pas, je le sais… »
    Tu as envie de parler à Ulysse, de lui parler de tant de choses, mais ça ne sort pas. Tu as mal et ce soir tu n’as envie de rien. Même pas de faire la fête, même pas de te mettre minable. Tu as juste envie de rentrer chez toi, de dormir et d’être à demain, pour ne plus penser à cette foutue nuit d’il y a un an.
    « Écoute, Jérém, tu ne crois pas qu’on devrait arrêter de se faire la gueule ?
    – Je ne te fais pas la gueule !
    – Tu ne vas pas me faire croire qu’il n’y a pas un malaise entre nous depuis l’autre soir, hein ?
    – Je voudrais faire comme s’il ne s’était rien passé, mais je n’y arrive pas.
    – Mais il ne s’est rien passé !
    – Je t’ai quand même montré une partie de moi que tu n’as pas aimée… »

    C’était quelques jours plus tôt, le week-end après le départ de Nico. Tu avais passé la soirée avec tes potes du rugby et Ulysse t’avait invité chez lui pour prendre un dernier verre. Nath était partie voir sa famille et tu étais seul avec ton pote. Tu avais pas mal bu pendant la soirée, et ton attirance pour ton coéquipier te vrillait les tripes. Sa barbe blonde, son regard clair comme le cristal, son sourire magnifique, sa voix calme et virile. Mais aussi sa façon de porter sa chemise blanche parfaitement ajustée à son torse musclé, sa façon de garder les deux boutons du haut ouverts montrant ainsi la naissance de ses pecs, sa façon de retrousser les manches. Sa façon de bouger ses mains et ses bras pendant qu’il te parlait. Sa façon de te regarder droit dans les yeux. Tout t’attirait chez lui et vers lui avec une violence chaque instant plus insupportable. Tu crevais d’envie de lui. De l’embrasser, de toucher son corps, de saisir sa queue, de le pomper, de le faire jouir. Tu avais envie d’être à lui.
    D’abord, tu l’écoutais parler. Puis, happé par ses lèvres, tu ne captais plus ses mots, mais tu entendais juste sa voix. C’était comme une caresse, une caresse terriblement sensuelle. Tes lèvres t’attiraient avec une force à laquelle tu avais de plus en plus de mal à t’opposer. Jusqu’au moment, où tu avais cédé.
    Tu t’étais approché de lui et tu l’avais embrassé.

    Mais ses lèvres étaient restées immobiles. Il ne t’avait pas repoussé, mais ses lèvres n’avaient pas bougé d’un iota. Tu avais eu l’impression de te heurter contre un mur en béton. L’impact avait été douloureux. Non, il n’avait pas eu besoin de te repousser. Quand tu avais senti qu’il n’y avait aucune réaction de sa part, tu avais compris.
    Tu avais compris que ton désir n’était pas réciproque. Tu avais compris que tu avais fait n’importe quoi. Tu avais compris que tu avais pris tes rêves pour des réalités. Tu avais compris et tu t’étais retiré. Et tu avais ressenti la pire humiliation de ta vie.
    « Désolé,tu t’étais entendu lâcher, le souffle coupé, pris par un vertige sans fin.
    —    Il n’y a pas de mal, il t’avait répondu.
    —    Je vais y aller.
    —    Attend, Jérém, ne pars pas comme ça !
    —    Je suis vraiment con !
    —    Mais non.
    —    Je vais y aller, j’ai besoin de fumer une cigarette.
    —    Tu peux la fumer ici.
    —    Je serai mieux ailleurs…
    —    Il ne faut pas que tu sois mal à l’aise. Ce n’est rien. Tu as bu, et…
    —    Ce n’est pas parce que j’ai bu. Tu me plais, vraiment.
    —    Je sais…
    —    Tu sais ?
    —    J’ai senti que tu étais attiré par moi.
    —    Si seulement ce n’était que ça !
    —    Jérém… »
    Tu n’avais pas osé lui dire ce que tu ressentais pour lui. Comment son regard te porte, te fait te sentir bien, te donne espoir et confiance, te réconforte, te rassure, te pousse à avancer chaque jour et à te surpasser. Non, tu n’avais pas osé lui dire à quel point tu avais envie qu’il te prenne dans ses gros bras.
    Tu n’avais pas osé lui dire mais tu savais qu’il avait compris.

    Ce soir-là, pour la première fois de ta vie tu avais essuyé un râteau. Tu n’étais pas habitué à ça quand tu « étais hétéro », non. Tu as toujours su que tu étais attirant, et les plus belles nanas se bousculaient à ta braguette.
    Depuis que tu regardes du côté des mecs, tu découvres l’un des malheurs d’être gay. Le fait que, malgré tes atouts, toute une foule de garçons qui te font envie te sont inaccessibles. Quand tu es gay, tu as beau être canon, si le gars que tu kiffes n’aime vraiment que les nanas, tu n’as aucune chance avec lui.
    Jusque-là tu avais su viser juste avec les mecs. Mais ce soir-là, tu avais laissé ton désir, ton attirance, ton admiration, ta fascination t’aveugler.
    Avec Ulysse, tu as fait un mauvais pas, et tu t’en veux. Car ça a foutu un sacré coup à ton égo. Ça a aussi mis un malaise entre vous. A vrai dire, Ulysse n’a pas l’air plus perturbé que ça par ce qui s’est passé. D’autant plus qu’il ne s’est rien passé. En fait, c’est surtout toi qui es mal à l’aise avec lui depuis. Car toi tu n’arrives pas à te remettre de cet « accident ». Tu as peur d’avoir déçu la seule personne sur laquelle tu pouvais compter. Il te tarde qu’Ulysse puisse rejouer. Mais en même temps tu as peur de ne pas pouvoir retrouver votre complicité d’avant.

    « Je m’en fous de ce que tu m’as montré, ça ne change rien pour moi.
    —    Mais ça change pour moi.
    —    Foutaises !
    —    Il y a des choses que je ne peux pas contrôler.
    —    Tu n’as rien fait de mal.
    —    J’aurais dû me retenir.
    —    Non, au contraire. T’as bien fait de ne pas garder ça pour toi. Mais pour moi tout va bien. Tu penses que ça va aller pour toi ?
    —    Oui ça va aller.
    —    Tout va bien alors. Je n’aimais pas qu’on se fasse la tête. Il n’y a pas de malaise de mon côté, d’accord ? Il n’y en a jamais eu. Et il ne faut plus qu’il y en ait de ton côté non plus. Il faut qu’on retrouve l’entente pour tout casser à la reprise des matches après les fêtes.
    —    C’est clair !
    —    Viens-là, mec ! »
    Ulysse te prend dans ses bras et te serre très fort contre lui. Et tu te dis que, vraiment, ce gars a le pouvoir de te transporter loin, très loin.

    « Tu es le premier, tu as fini par lui glisser, mi amusé, mi amer.
    —    Le premier quoi ?
    —    Jamais on ne m’avait dit non, ni une nana, ni un mec.
    —    J’ai pas de mal à le croire, tu es vraiment un beau mec.
    —    C’est ma première veste. Et ça fait mal !
    —    Tu sais, je t’aime beaucoup, mec, vraiment beaucoup. Mais pas comme ça.
    —    Je sais, j’ai compris. Tu es le seul qui soit venu me parler quand j’ai débarqué à Paris. Et ça, je n’oublierai jamais. Encore une fois, je suis désolé pour ce qui s’est passé l’autre soir.
    —    Ne le sois pas, il n’y a pas de mal. Mais je voudrais que ça ne change rien à notre amitié. Parce que tu comptes beaucoup pour moi, tu sais ?
    —    Toi aussi tu comptes beaucoup pour moi. Et je ne te remercierais jamais assez pour tout ce que tu as fait et pour ce que tu fais pour moi.
    —    C’est normal, j’imagine que c’est ce qu’un ami ferait.
    —    Merci beaucoup Ulysse.
    —    Et un ami comme je prétends l’être, te demanderait aussi ce que tu fiches ici ce soir…
    —    De quoi ?
    —    Pourquoi tu n’es pas avec Nico ? Tu crèves d’envie d’être avec lui ! Je le vois !
    —    C’est fichu entre nous.
    —    Ne dis pas ça. Quoi qui se soit passé entre vous, je suis sûr que tu peux rattraper le coup, car ce gars t’aime comme un fou. Appelle-le, va le voir dès demain.
    —    Je lui ai fait trop de mal et je n’arrête pas de lui en faire.
    —    Tu es bien avec lui ?
    —    Oui, tellement bien.
    —    Et pourquoi tu es bien avec lui ? »

    Pourquoi tu es bien avec Nico ? Il y en a tellement, de raisons…
    Parce que grâce à Nico, tu sais enfin qui tu es. Grâce à Nico, tu as accepté d’être attiré par les mecs. Et par Nico, en particulier. Aujourd’hui, tu sais que tu es homo. Et ça fait du bien de savoir qui l’on est.
    Parce qu’il a su te montrer qu’aimer un garçon peut être quelque chose de très beau, et qu’il ne faut pas en avoir honte. Et même si tu as encore peur du regard des autres, tu n’as plus peur de ton propre regard. Aujourd’hui, tu as fait la paix avec toi-même vis-à-vis de tout ça.
    Parce qu’il t’a montré que tu peux être aimé, pour qui tu es, et pas juste pour ton physique.
    Parce que tu sais désormais qu’il t’aime pour celui que tu es, avec tes imperfections, tes défauts, tes faiblesses.
    Parce qu’il supporte tes mauvais côtés, ton mauvais caractère et qu’il fait ressortir le meilleur de toi.
    Parce qu’il t’a donné envie de croire que toi aussi tu as droit au bonheur.
    Parce qu’il ose te tenir tête, et te faire avancer.
    Parce que quand tu es avec lui tu te sens plus fort.
    Parce que le voir heureux te rend heureux.
    Parce que tu kiffes le prendre dans tes bras.
    Parce que tu kiffes quand il te prend dans les siens.
    Oui, il a besoin d’être rassuré, il a plus besoin de tes bras que toi des siens. Mais tu réalises que finalement ceci n’est pas grand-chose face à ce qu’il apporte dans ta vie.
    Oui, il y a tant de raisons qui te font dire que tu es bien avec Nico ! Mais si tu dois en retenir une, pour répondre à la question d’Ulysse :
    « Parce que j’aimais le gars que j’étais quand j’étais avec lui.
    —    Rien que ça ?
    —    Quoi, rien que ça ?
    —    Ce que tu viens de dire…
    —    De quoi ?
    —    Que tu aimes le gars que tu es quand tu es avec lui. C’est super, c’est beau. Et ça montre à quel point ce gars te fait du bien, et à quel point tu es fou de lui. Alors, fonce, mec. N’aie pas peur de te faire jeter. Si tu l’aimes, ne baisse pas les bras. Si tu lui montres que tu l’aimes, il ne pourra pas résister ! »

    NICO

    01 janvier 2003, 9h08

    Je viens tout juste de me réveiller. Ruben dort encore. Je rallume mon portable que j’avais éteint à minuit pour échapper aux notifications de vœux, et surtout à l’attente d’un message qui ne viendra pas.
    J’ai beaucoup hésité, mais je n’ai rien envoyé à Jérém hier soir. Il n’a pas répondu à mes messages de Noël, à part avec un SMS laconique. Il n’a pas répondu à mes deux coups de fils entre Noël et le jour de l’an. Oui, j’ai craqué, mais ça n’a rien donné. Il n’a pas rappelé. J’ai senti qu’à Noël, si je ne lui avais rien envoyé, il n’aurait rien envoyé non plus. Alors, hier soir, pendant que je trinquais avec Ruben, sa sœur et sa petite famille, je n’ai pas eu envie de lui envoyer un autre message enflammé pour espérer au mieux recevoir en retour un autre SMS laconique.
    Le portable finit de se rallumer et le voyant lumineux indique la présence de plusieurs messages. Des vœux par SMS. Mais aussi un appel en absence. A 0h02. Un appel venant de SON numéro.
    Soudain, mon cœur s’emballe. Je me refugie dans la salle de bain et je compose le numéro de ma messagerie vocale en quête d’un message. Mais il n’y a rien.
    Je n’arrive pas à croire que Jérém m’ait appelé. Est-ce qu’il s’est souvenu qu’il y a un an nous étions en train de faire l’amour à Campan et qu’il venait de me dire « je t’aime » pour la première fois ?
    Est-ce qu’il s’est souvenu de sa promesse de fêter tous les deux le jour de l’an à Campan avec les cavaliers ?
    Je m’habille en vitesse et je sors discrètement. J’ai le cœur qui bat à mille à la seconde, j’ai la respiration coupée. Je m’éloigne de l’immeuble de Ruben et je compose le numéro de Jérém, les mains tremblantes, plein d’espoir, comme ivre. Mais mes espoirs et mon ivresse sont vite douchés. Je tombe direct sur le répondeur. Le fait d’entendre sa voix enregistrée me fait frémir. Je n’ai pas le courage de lui laisser un message. Mais je ne peux me résoudre à rentrer à l’appart avec tous les questionnements que cet appel manqué a généré dans mon esprit. Je le rappelle. Et je tombe à nouveau direct sur sa messagerie. Mais cette fois-ci, je lui laisse un message.
    « Salut Jérém. J’ai vu que tu as essayé de m’appeler cette nuit. J’espère que tu vas bien. En attendant, je te souhaite une très bonne année. Je te souhaite que tout se passe comme tu le veux. On se rappelle quand tu veux. Bisous. »
    J’en suis au même point, avec des questionnements plein la tête. Peut-être qu’il est sans batterie, peut-être qu’il dort encore. Ce coup de fil manqué m’intrigue terriblement. Mais au moins, j’ai laissé un message. Je suis content de l’avoir fait. Même si cela me met dans un certain embarras d’ailleurs. J’aimerais que Jérém me rappelle. Mais si jamais il le fait pendant que je suis avec Ruben, ça ne va pas le faire. Je ne veux pas devoir lui donner des explications, je ne veux pas qu’il se pose des questions. Je mets le téléphone en vibreur, puis en silence total. Je risque de ne pas entendre ce coup de fil, mais si jamais tout à l’heure je découvre un autre appel en absence venant de mon beau brun, ce sera déjà une petite victoire. Je le rappellerai plus tard.
    Mais rien ne vient. Dans l’après-midi, je trouve une excuse pour aller faire un tour et je le rappelle. Cette fois-ci ça sonne, mais Jérém ne répond pas. Après plusieurs sonneries, je tombe toujours sur le répondeur. Ça me rend encore plus triste. Désormais, je sais que son portable est allumé, et que donc il s’est réveillé. Et il a dû voir et écouter mon message. Mais il n’a pas essayé de me rappeler. Il n’a pas eu envie de me rappeler.

    JEREM

    Mercredi 1er janvier 2003, 0h02

    Tu écoutes le conseil d’Ulysse, tu appelles Nico sans tarder. D’autant plus que les messages qu’il t’a envoyés à Noël t’ont touché et t’ont prouvé qu’il pense toujours à toi. Mais tu tombes sur son répondeur. Tu te demandes où il est, et avec qui. Alors, tu te dis qu’en fait ça ne sert à rien d’essayer de le rattraper une fois de plus. Tu te dis qu’il sera plus heureux sans toi. Tu te dis que c’était une erreur de l’appeler ce soir.

    Mercredi 1er janvier 2003, 3h12

    Tu as trop bu ce soir, Jérémie. Et trop fumé. Quand les gars partent du Pousse pour aller terminer la nuit dans une autre boîte, tu déclares forfait. Mais tu ne rentres pas chez toi. Tu pars faire un tour dans une boîte que tu as repérée quelques semaines plus tôt. Tu t’y rends pour t’étourdir, alors que ni l’alcool ni la fumette ne suffisaient plus pour cela. Pour oublier les regrets qui te tenaillent, la solitude qui te prend à la gorge, la peur de rentrer seul qui t’angoisse.
    Tu sais que ce n’est pas de ça dont tu as besoin. Tu t’es déjà réveillé quelque fois le matin avec la gueule de bois, un inconnu à tes côtés, et l’envie de gerber, de chialer, de hurler. Tu sais bien que les excès de la veille ne pardonnent pas au réveil. Tu sais qu’une baise ne fait pas taire tes démons. Et pourtant, tu as besoin de ressentir le frisson de te sentir désiré. Tu ne peux pas y renoncer.

    Cette nuit, tu ne retiens même pas son prénom. Tout ce que tu retiens, c’est son sourire, sa belle gueule, ses cheveux bruns, son brushing sexy, son t-shirt blanc, son corps qui danse sensuellement sur la piste, son regard qui te dévore. Tu retiens la promesse du bonheur de la découverte d’un gars inconnu, de quelques instants de plaisir et d’étourdissement.
    Tu le suis chez lui. Il te propose à boire. Avant d’avoir fini les verres, le petit brun bien foutu est en train de te pomper.
    Ses lèvres coulissent sur ta queue, ses mains empoignent tes fesses et les malaxent, mais trop fort, trop vite. Ça ne t’excite pas vraiment. Tu ôtes ton t-shirt, le gars a l’air impressionné par ta plastique. Ça te plaît, ça. Tu attrapes ses mains, les conduis à tes tétons. Le gars les caresse, mais trop peu, les pince, mais trop fort. La pression, le mouvement, rien n’est comme tu aimes.

    Il y a un an, les lèvres de Nico sur ta queue faisaient des étincelles, t’offraient des frissons de fou. Et ses doigts sur tes tétons, putain qu’est-ce que c’était bon !

    Très vite, le gars retire ses mains de tes pecs, et revient tripoter tes fesses. Le gars cherche ton regard, tu le fuis.
    « Tu as un cul d’enfer ! » il te glisse, en reprenant sa respiration, avant d’avaler ta queue à nouveau.

    Il y a un an, pendant que Nico te suçait, tu avais croisé son regard. Tu avais vu son excitation, son envie de te rendre dingue de plaisir. Tu savais qu’il voulait te rendre heureux, parce qu’il te kiffait, mais aussi parce qu’il t’aimait.

    Le gars te pompe de plus en plus vite, tu sens que tu ne vas pas tarder à jouir. Et tu ne veux pas te retenir. Tu as envie d’en finir au plus vite, et de te tirer de là. Tu sens son orgasme approcher, tu imagines déjà le bonheur de gicler dans sa bouche. Mais le gars arrête de te sucer juste avant. Et il te lance :
    « Baise moi, beau mec ! »

    Il y a un an, tu avais voulu que Nico te fasse l’amour. Nico t’avait donné envie de ça, et il l’avait rendu beau. Tu avais été si heureux de le voir et de le sentir jouir comme un petit mec.
    Après l’amour, vous aviez parlé longtemps. Nico t’avait dit à quel point tu comptais pour lui, et ce qu’il attendait de toi. Il t’avait demandé de ne pas l’éloigner de toi quand ça n’allait pas. Il t’avait touché, ému. Tu étais fou de lui, fou de ce petit mec qui te rendait si heureux ! Tu l’avais pris dans tes bras, et tu l’avais couvert de bisous.
    Peu après, Nico t’avait demandé de lui faire l’amour à ton tour.
    Tu avais passé une capote et tu étais venu en lui, doucement. Tu n’en pouvais plus de cette saleté de capote. Parce qu’elle te privait d’une partie de ton plaisir, certes. Mais aussi et surtout parce qu’elle te rappelait sans cesse ce qui endurait Nico depuis quelques jours. L’accident de capote avec le gars de Bordeaux, le traitement post-exposition et ses désagréments, et le risque d’infection que cela représentait. Tu ne pouvais t’empêcher de te sentir d’une certaine façon responsable de ce qui était arrivé à Nico. Si tu n’avais pas refusé de le laisser te rejoindre à Paris, si tu n’avais pas recommencé à faire le con avec les nanas, si tu ne lui avais pas demandé de faire cette maudite pause dans votre relation, si tu avais tous simplement eu les couilles d’assumer votre relation et votre amour, ça ne serait pas arrivé.

    Tu passes une capote, tu l’encules, tu le baises. Le gars gémit de plaisir, il te dit qu’il ne s’est jamais fait baiser par un mec aussi canon que toi, que ta queue le fait jouir comme aucune autre. Il veut que tu le défonces sans ménagement. Tu y vas franco, et il n’est pas déçu. Il est tellement chaud qu’il te demande d’enlever la capote et de lui gicler dans le cul. Tu continues de le tringler. Le gars te chauffe, te dit que vous allez prendre votre pied deux fois plus sans capote. Il te dit que ça ne craint rien, car il s’est fait dépister il n’y a pas longtemps. Il te dit qu’il a envie de prendre ton jus dans le cul parce que tu es sexy à mort. Tu es saoul. L’idée de lâcher ton jus dans son cul t’excite vraiment.

    Il y a un an, Nico était tendu, angoissé. Mais tu lui avais fait plein de bisous et il avait fini par se détendre. La tendresse et les sentiments avaient rendu l’amour merveilleux.

    Tu te déboîte du gars, tu retires ta capote remplie. Et plus que jamais, tu n’as qu’une envie, te tirer de là, et d’oublier cette nuit.

    Il y a un an, après avoir joui, Nico et toi vous étiez embrassés longuement. Tu avais dû te faire violence pour mettre les câlins en pause, le temps de retirer la capote. Car, plus que jamais, tu n’avais qu’une envie, le serrer très fort dans tes bras. Tu aurais donné cher pour que cette nuit ne se termine jamais.

    NICO

    Mercredi 1er janvier 2003

    Le soir, de retour à mon appart, je n’arrête pas de penser à cet appel en absence de Jérém juste après minuit. Je suis tenté de le rappeler encore, mais je me fais violence pour ne pas le faire. Je ne veux pas qu’il se sente harcelé. Et pourtant, vers minuit, je finis par craquer. Je lui envoie un SMS.
    « Ça m’a fait plaisir de voir que tu as essayé de m’appeler hier soir. Rappelle-moi. »
    Cette fois-ci, mon SMS recevra une réponse, comme une douche froide.
    « oublis c était un erreur ».


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  • De retour à Bordeaux après mon naufrage parisien, les décos de Noël dans les rues de la ville me donnent le cafard. Noël approche, le jour de l’an aussi. Je pressens que je vais les passer loin de Jérém, c’est-à-dire seul.
    En vrai, je ne serai pas seul. Je vais passer les fêtes à Toulouse, et ça me fait du bien de penser que l’ambiance à la maison est enfin rassérénée. Mais je sais que même avec mille personnes autour de moi, je me sentirais seul.

    « Non, Ulysse n’est pas un Dieu. Ulysse c’est un Homme, lui. »

    Ce sont les mots de Jérém. Simples, directs, violents. Ce sont des mots qui décrivent hélas une réalité factuelle. Il n’y a que la vérité qui blesse autant.
    Le pire c’est que je partage ce ressenti au sujet d’Ulysse, je le partage pleinement. Depuis qu’elle a glissé entre les lèvres de Jérém, cette expression, « un Homme », ne cesse de résonner dans ma tête. Parce qu’elle décrit un besoin profond, son besoin d’être rassuré, de se sentir compris, entouré.
    Jérém a raison, j’ai tout le temps besoin d’être rassuré. Est-ce que je ne me fais assez confiance pour lui faire confiance ? Est-ce que je m’aime assez pour pouvoir l’aimer ?
    Au fond, ce n’est même pas cette attirance pour Ulysse qui m’inquiète le plus. C’est plutôt la prise de conscience du fait que je ne sais pas combler ce besoin de sécurité, de stabilité, de bien être dont Jérém a besoin. Ce qui m’inquiète dans la fascination de Jérém pour Ulysse c’est le fait qu’elle pointe précisément ce qui fait que c’est si compliqué entre Jérém et moi.
    Il est probable que pour tout un tas de raisons Ulysse soit inaccessible à Jérém. Mais ce qui est certain, c’est que c’est bien d’un gars plus âgé, plus mûr, plus rassurant que moi dont il est en quête depuis toujours. Et le jour où il aura trouvé ce gars, il sera heureux. Le jour où il aura trouvé ce gars, il m’oubliera.
    Je voudrais être cet Homme. Mais à l’évidence, je ne le suis pas. Et j’ai bien peur que je ne le serai jamais.

    Le hasard des choses fait qu’à peine deux jours après mon retour à Bordeaux, Ruben m’appelle pour prendre des nouvelles. Je suis étonné par sa démarche. Mais ça me fait plaisir. Nous discutons pendant un petit moment au téléphone. Et pourtant, au fond de moi je ressens un malaise. Car, même si j’ai été honnête avec lui en le quittant, je ne suis pas à l’aise vis-à-vis de la façon dont les choses se sont passées entre nous. Je ne regrette pas de l’avoir quitté pour aller vivre ce que j’avais à vivre avec Jérém. Même si cela m’a conduit à une nouvelle rupture. Mais je sais que je l’ai fait souffrir. Aujourd’hui il a l’air d’aller mieux, et ça me fait plaisir.
    J’essaie de lui donner le change, mais le petit Poitevin  capte assez vite que je ne suis pas bien.
    « Je te sens bizarre, Nico. Ça ne va pas ?
    —    Si, si, ça va.
    —    Pas à moi, je te connais un peu. Qu’est-ce qu’il se passe ?
    —    Je ne vais pas te saouler avec mes histoires.
    —    Ça s’est mal passé avec ton rugbyman parisien ?
    —    Je n’ai pas vraiment envie d’en parler. Et je ne pense pas que tu as envie d’entendre tout ça.
    —    Si ça te fait du bien, tu peux m’en parler. Même si on n’est plus ensemble, je pense qu’on peut être potes, non ? »
    Ce garçon est vraiment adorable. Une partie de moi se dit que j’ai certainement raté quelque chose en le quittant. Notre complicité, nos conversations, son côté assumé, sa façon de vivre sa différence sereinement, tout ça me manque. Je me sentais bien avec lui, il m’apaisait. Et au fond de moi, l’idée de retrouver cet état d’esprit, même en n’étant que potes à l’avenir, me ravit.
    « Je crois que oui… je finis par lâcher.
    —    Ça te dit de venir dîner demain soir ?
    —    T’es sûr ?
    —    Si je te le dis…
    —    Alors, d’accord ! »
    Je sais que je ne tenterai rien avec lui. Déjà, je n’ai pas la tête à ça. Je suis encore sonné par la façon dont ça s’est terminé entre Jérém et moi. Et puis, ce ne serait pas correct par rapport à Ruben. Je ne veux pas lui faire jouer à nouveau les remplaçants.
    De toute façon, même si j’ai senti Ruben serein, aimable, j’ai aussi senti une certaine distance entre nous. « Même si on n’est plus ensemble ». Voilà, le cadre est posé pour notre éventuelle future relation. Elle sera amicale. Non, je ne tenterai rien avec Ruben. Car je risquerais certainement de me faire jeter. Je ne veux pas gâcher cette nouvelle main tendue, je ne veux pas gâcher cette amitié qui m’est proposée et qui est probablement ce dont j’ai le plus besoin en ce moment.
    Non, je ne lui parlerai pas de Jérém. On a des tas d’autres sujets de conversation. Ça me changera les idées.

    Ça fait plus de deux mois que je n’ai pas revu Ruben. Et je le trouve toujours aussi mignon, et même plus qu’avant. Sa bonne bouille me fait toujours autant d’effet, car elle dégage quelque chose d’enfantin et de touchant qui me fait vibrer.
    Ce soir, Ruben s’est mis sur son 31, et il a même changé quelque chose dans son brushing. Il a raccourci les cheveux, ça le rend encore plus craquant. Il a l’air en forme, et même plus assuré. Il a l’air d’avoir surmonté la déception de notre séparation. S’il le faut, il est passé à autre chose. S’il le faut, il a quelqu’un d’autre. Enfin, je ne crois pas. S’il avait quelqu’un, je doute fort qu’il inviterait son ex à dîner et qu’il ne se mettrait sur son 31 pour le recevoir, j’imagine. En tout cas, pour avoir l’idée de m’inviter à dîner après ma façon de le laisser tomber pour revenir vers Jérém, il n’est pas rancunier.
    Ruben me fait la bise et ça me fait bizarre. Je sais que nous ne sommes plus ensemble et qu’on est partis  pour être potes, mais c’est étrange de se faire la bise alors qu’un jour on s’est embrassés sur la bouche et qu’on a fait l’amour. L’amitié avec un ex a besoin d’un temps pour s’installer et apparaître « normale ».
    Maintenant que je ne suis plus son « chaton », maintenant qu’il m’est inaccessible, je me surprends à le trouver encore plus désirable qu’avant. Je repense à nos nuits d’amour, à nos caresses, à nos baisers, à sa tendresse, à sa douceur. Finalement, une partie de moi regrette de ne plus être son chaton.
    Mais la soirée ne se déroule pas vraiment comment je l’avais imaginée. A l’apéro, je trouve Ruben accueillant, avenant même, mais toujours un peu distant. Vers la fin de l’entrée, au fur et à mesure que je lui parle de ma réconciliation avec mon père (sans évidemment lui parler du rôle qu’a joué Jérém là-dedans), je le sens se décrisper. Pendant le plat principal, je sens que l’alchimie revient peu à peu entre nous. Et au moment du dessert, je sens que Ruben a envie de m’embrasser. J’en ai envie aussi, mais je ne sais pas si c’est une bonne idée. En fait, je suis toujours persuadé que ce n’en est assurément pas une. Je ne veux pas me servir une fois de plus de lui et de son amour pour panser les plaies laissées par mon histoire avec Jérém. Ce ne serait pas juste, ce ne serait pas honnête de ma part.
    Et pourtant, j’en envie, j’ai envie de sentir à nouveau son amour, son regard empli d’admiration, de désir. J’ai envie de me retrouver dans ses bras, et j’ai envie de le serrer dans les miens.

    Pour éviter de céder à la tentation, j’invente un bobard pour rentrer chez moi. Il n’est que 22 heures, Ruben a l’air déçu. Mais c’est mieux ainsi. A quoi ça rimerait de remettre ça ?
    Je suis sur le point d’ouvrir la porte d’entrée pour quitter l’appart, lorsque je sens la main de Ruben saisir mon avant-bras.
    « Tu es sûr que tu ne veux pas rester un peu plus ?
    —    Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.
    —    Et moi je crois que si… »
    Et là, le petit mec me colle contre le mur et m’embrasse comme un fou.
    « Ça, c’est pas un truc de potes… je lui glisse, à la fois enchanté et troublé par ce qui est en train de se passer.
    —    Pas du tout… et ça non plus, il me chuchote, tout en m’embrassant de plus en plus fougueusement.
    —    Je n’arrive pas à croire que je suis en train de faire ça… mais j’en ai trop envie !
    —    Tu es trop mignon, Ruben…
    —    Tu m’as manqué, Nico !
    —    Toi aussi ! »

    Le petit Poitevin enlève mon pull et mon t-shirt. Sa bouche, sa langue et ses doigts partent à l’assaut de mes tétons. Il se souvient parfaitement de la géographie de mon plaisir, et il navigue entre mes points érogènes avec une précision redoutable. Ses mains frémissantes défont ma ceinture, ma braguette, descendent mon pantalon et mon boxer. Ruben me passe une capote et nous faisons l’amour. Nous nous donnons du plaisir tout en nous protégeant. Nous nous aimons.

    Ruben s’endort dans mes bras. Je sens que j’ai retrouvé le contact avec lui et ça me met du baume au cœur.
    « Tu m’as trop manqué Nico ».
    Qu’est-ce que ça fait du bien d’entendre ces mots ! Et pourtant, ils ravivent des souvenirs difficiles. Car ce sont les mêmes mots que j’ai entendus de la bouche de Jérém en arrivant à Paris quelques jours plus tôt. Je lui avais manqué, à lui aussi. Mais ça ne l’a pas empêché de m’éloigner une fois de plus.

    « Et, alors, c’est fini avec ton rugbyman ? » me questionne Ruben autour du café du matin.
    Et zut pour ma résolution de ne pas parler de Jérém. Tout comme pour celle de ne pas recoucher avec lui.
    « Je crois que oui.
    —    Qu’est-ce qui s’est passé ?
    —    Apparemment, il en pince pour l’un de ses coéquipiers…
    —    Et il se passe quelque chose entre eux ?
    —    Je ne crois pas. Enfin, je ne sais pas. A vrai dire, ça ne m’intéresse pas.
    —    Et tu es toujours amoureux de lui ? »
    J’ai envie de crier que j’ai laissé à Paris mon cœur, mes tripes, mon âme, mon bonheur passé et à venir, ma capacité à aimer tout entière, et que le Nico qu’il a devant les yeux n’est qu’une coquille vide. Mais je n’ai pas envie de lui donner tous ces détails, et il n’a pas besoin de les entendre.
    « Il a été mon premier, et dans une certaine manière, j’ai été son vrai premier. Je crois qu’il y a un lien particulier entre lui et moi.
    —    Il paraît qu’on n’oublie jamais un premier amour. Tu as été mon premier…
    —    Je sais, Ruben.
    —    Et qu’est-ce qui va se passer si un jour le beau rugbyman se repointe pour t’amener refaire un tour dans sa vie ?
    —    Je suis fatigué de faire des tours, je suis sonné même. »
    C’est vrai, avec Jérém ce sont des tours de piste étincelants, se terminant à chaque fois par des séparations douloureuses.
    Quand on regarde bien, chacune possède sa raison propre. Il y a eu une séparation causée par le fait que Jérém ne s’assumait pas en tant que gay, et parce qu’il ne se sentait pas digne d’être aimé. Il y en a eu une autre causée par la difficulté d’avoir une relation à distance, par la crainte d’éveiller les soupçons chez ses coéquipiers. Une autre encore, causée par sa perte de confiance après son renvoi de sa première équipe. Et maintenant, c’est l’attirance tout autant sensuelle que spirituelle qu’il ressent pour Ulysse, son besoin de la présence d’un Homme dans sa vie, qui nous a éloignés.
    Cette dernière séparation m’aide à mieux cerner le personnage de Jérém dans sa complexité et son mal être. Un mal-être dont je ne pourrais probablement jamais venir au bout, quoi que je fasse.
    Cependant, je me suis posé aussi cette question. Est-ce que Jérém reviendra un jour me tendre la main pour me proposer un autre tour de piste ? Est-ce que j’aurais l’énergie pour le suivre, et pour supporter un autre éventuel abandon ?
    « Ruben, je finis par lâcher après un moment de réflexion, je vais être honnête avec toi…
    —    C’est tout ce que je demande !
    —    Je suis quasi persuadé qu’il ne le fera pas, qu’il ne reviendra pas.
    —    Pourquoi tu en es si sûr ?
    —    Il m’a dit qu’il a besoin d’un Homme, et je n’en suis pas un. Pas comme il l’entend lui. Je te l’ai dit, je ne lui suffis pas. Et cette distance n’arrange rien. La distance entre Bordeaux et Paris, la distance entre son monde et le sien, la distance entre ce que je cherche dans une relation avec un gars et ce dont lui a besoin. Mais si je veux être vraiment transparent avec toi, je continue, il faut que je te dise que si un jour il se repointe, et malgré ce que j’ai enduré à cause de lui, je ne suis pas sûr de pouvoir résister.
    —    Ça a le mérite d’être honnête !
    —    Ecoute, Ruben, je ne veux pas te mentir. J’ai beaucoup apprécié notre relation, j’étais bien avec toi. Tu es un gars génial, et je devrais être comblé avec toi. Mais je n’ai jamais pu oublier Jérém. Je m’en suis beaucoup voulu de t’avoir fait du mal, et je ne veux pas recommencer.
    —    Moi aussi j’étais bien avec toi, Nico.
    —    Alors tu proposes quoi ? Tu veux toujours qu’on reste amis ?
    —    Non.
    —    Tu ne veux plus qu’on se voie ?
    —    Non, au contraire. J’ai envie qu’on fasse ce qu’on faisait avant, ce qu’on a fait hier soir et cette nuit. Manger ensemble, discuter, faire l’amour, dormir dans les bras l’un de l’autre. J’ai envie de refaire du vélo avec toi. Moi aussi je suis bien avec toi…
    —    Ecoute, Ruben…
    —    Non, toi, écoute-moi, Nico, il me coupe. J’ai bien compris que tu n’es pas amoureux de moi. Mais peut-être qu’avec le temps, tu apprendras à m’aimer.
    —    Mais je t’aime énormément Ruben, tu es un garçon adorable à tout point de vue. Tu as tout pour qu’un gars soit fou de toi et tu mérites d’être aimé. Mais je crois que je ne suis pas prêt à tomber amoureux à nouveau.
    —    Mais peut-être qu’avec le temps, tu le seras. Je suis prêt à attendre. »
    Ruben me regarde à nouveau avec ses grands yeux pleins d’amour et qui demandent, supplient presque, d’en donner en retour. On dirait un chiot à qui on ne peut refuser un câlin.
    « Je ne peux pas te promettre de te rendre heureux comme tu le mérites. Il y a d’autres gars qui seraient tellement mieux pour toi.
    —    Peut-être. Mais c’est avec toi que j’ai envie d’être. »
    Quand on est amoureux, la personne aimée est notre seul horizon envisageable.
    « J’ai envie de vivre ce que nous avons à vivre, il continue. Je veux juste que tu sois clair avec moi. Ne me fais pas de cachotteries, ne me trompe pas. Si tu dois partir, pars. Quand tu veux. Mais fais-le proprement. Tu promets ?
    —    Je promets ! »
    Ce petit gars m’émeut. Je ne mérite pas un gars si cool, si gentil, si généreux. Mais déjà le petit Poitevin m’embrasse comme un fou.

    Et c’est reparti entre nous deux. Des soirées ensemble, des nuits ensemble, de belles conversations. Le petit Poitevin s’accroche à notre histoire. Il redouble d’efforts et de petites attentions. Peut-être qu’il pense pouvoir conquérir mon cœur et faire en sorte que je tombe amoureux de lui. On dirait moi avec Jérém à l’époque de la rue de la Colombette. Je crois qu’il pense pouvoir me faire oublier Jérém.
    Ce n’est pas le cas. Il ne se passe pas un jour, pas une heure sans que je ne pense à lui. Je n’ai pas de nouvelles depuis mon retour à Bordeaux. Et malgré les efforts de Ruben, il me manque chaque jour un peu plus. Dans trois jours, c’est Noël. Et l’idée de le passer loin de lui me déchire le cœur.
    Le seul petit revers de la médaille du bonheur de ma relation retrouvée avec Ruben, c’est le fait qu’il semble vouloir m’installer de plus en plus vite dans sa vie. Ça ne fait qu’une semaine que nous nous sommes retrouvés lorsqu’il me propose de passer Noël ensemble, dans sa famille, à Poitiers.
    Ça me paraît un brin prématuré. Je ne me sens pas prêt à rencontrer ses parents. Je ne sais pas ce qu’ils savent de notre histoire et de notre première séparation, mais je ne me sens pas à l’aise pour affronter leurs regards, leur accueil, et l’engagement que cela représente.
    De toute façon, j’ai promis à Maman de passer Noël à Toulouse. J’ai envie de revoir Papa après notre réconciliation, j’ai envie de revoir Elodie et sa petite Lucie. J’ai envie de revoir Thibault et Julien. Et j’ai envie de pleurer seul dans ma chambre le soir du réveillon parce que Jérém ne viendra pas me chercher pour passer la nuit à l’hôtel, comme il l’avait fait il y a un an.

    Pour ménager Ruben, je lui ai proposé de passer le réveillon du Nouvel An ensemble à Bordeaux. Je ne m’attendais pas à ce qu’il veuille inviter sa sœur et sa petite famille pour nous rejoindre. C’est moins formel qu’un repas de famille, mais ça reste un pas dans cette direction. Je n’étais pas chaud, mais je n’ai pas eu le cœur de m’y opposer. Je lui devais bien ça, après avoir décliné son invitation pour Noël.
    Mais cette petite concession n’a pas suffi à apaiser sa déception de ne pas fêter Noël avec moi. Une déception entremêlée d’inquiétude. Je sens qu’il se pose des questions. La veille de mon départ pour Toulouse, je le sens vraiment pensif.
    « Je vais juste retrouver ma famille pour les fêtes. Nous nous reverrons dans une semaine, je tente de l’apaiser. Je vais voir ma cousine, sa fille, et quelques potes que je n’ai pas vus depuis longtemps.
    —    Et Jérémie, tu vas le revoir ? il me balance en pleine figure.
    —    Je n’ai aucune nouvelle de lui depuis mon retour à Bordeaux et je n’ai aucune idée d’où il va être à Noël…
    —    Mais sa famille est à Toulouse, non ?
    —    Plutôt dans le Gers.
    —    Et s’il t’appelle ?
    —    Ça ne risque pas…
    —    Mais si ça arrive ?
    —    Ruben, je t’ai promis qu’on passera le Nouvel An ensemble et je tiendrai ma promesse.
    —    Ne me fais pas souffrir à nouveau, Nico.
    —    Je t’appelle demain, dès que je suis arrivé chez mes parents. »

    C’est difficile de quitter Ruben alors que je le sens si inquiet. Jérém a raison. C’est dur de devoir rassurer l’autre en permanence.

    Mardi 24 décembre 2002

    J’arrive à Toulouse un peu avant midi. L’ambiance à la maison est à la fête. Maman a mis le paquet sur la déco, le sapin occupe la moitié du salon. Elle est débordée mais rayonnante. Papa semble lui aussi de très bonne humeur. Ça me fait tellement plaisir de les voir à nouveau complices, comme avant, et même plus qu’avant.
    Je suis heureux que Papa me demande des nouvelles de Jérém. Et je n’ai pas le cœur de lui dire que je n’en ai pas. Je lui réponds qu’il va bien, malgré la mauvaise passe que traverse l’équipe depuis quelques semaines.
    « Le rugby c’est comme ça, il y a parfois des passages à vide. Il faut continuer à bosser en attendant que le vent tourne.
    —    C’est sûr, ça va aller.
    —    Pourquoi tu ne l’as pas invité à réveillonner avec nous ce soir ?
    —    Parce que… j’hésite, avant de trouver une réponse plausible, parce qu’il a prévu de le fêter avec sa famille. »
    J’imagine. Ou pas. J’aimerais tellement savoir ce qu’il a prévu, où il est. J’aimerais avoir de ses nouvelles. Ou pas. Je souffre de ne pas en avoir, mais ça me ferait du mal de savoir qu’il fait la fête ailleurs et qu’il se passe parfaitement de moi.
    « Et tu vas fêter le Nouvel An avec lui ?
    —    Euh… oui… » j’hésite et je mens.

    « Allez, dis-moi ce qui se passe » me lance Maman, alors que je l’aide en cuisine pendant que Papa est parti faire quelques courses de dernière minute.
    —    Mais il ne se passe rien…
    —    Pas à moi, Nico ! J’ai vu ton regard quand tu parlais de Jérémie. Il était triste. Et tu mens très mal.
    —    Nous sommes à nouveau séparés.
    —    Qu’est-ce qu’il s’est passé, encore ?
    —    Je crois qu’il est amoureux de quelqu’un d’autre.
    —    Ah… mais il n’est pas croyable ce type !
    —    Je n’ai pas trop envie d’en parler, là.
    —    Ok, ok. Mais s’il est amoureux d’un autre, c’est qu’il ne sait pas t’apprécier à ta juste valeur et qu’il ne te mérite pas. Mais je suis sûre qu’il va vite se rendre compte que tu lui manques et qu’il va revenir vers toi. »

    En début d’après-midi, je sors. Avant de retrouver mon pote Julien, je fais un grand tour pour retrouver ma ville. Car depuis un an et demi que je suis à Bordeaux, j’ai l’impression de l’avoir délaissée. J’ai l’impression qu’elle m’oublie. En arrivant à la gare en fin de matinée, je me suis d’une certaine façon senti étranger dans ses rues.
    Oui, j’ai besoin de retrouver ma ville, ses formes, ses lumières, ses couleurs, ses façades, ses briques orange rosé, ses allées, ses rues étroites aux noms familiers, ses espaces verts, ses églises, ses magasins, ses bars et restaurants. Et les blessures qu’elle soigne depuis près d’un an et demi et qui ne sont toujours pas complètement cicatrisées.
    Ça me fait un bien fou de retrouver l’accent des gens de ma ville. Et ma ville tout court. Mais la retrouver sans Jérém, ça m’arrache le cœur.
    Allées Verdier, Monument aux Morts, Grand Rond. Je refais le parcours de ma première révision à l’appart de la rue de la Colombette. Je me laisse happer par un détour à Esquirol, j’ai besoin de revoir la terrasse de la brasserie où Jérém a travaillé. Un autre serveur brun a pris sa place, et la mélancolie enserre un peu plus mon cœur.
    Je reviens vers Carnot, et mon cœur s’emballe à l’approche de la rue de la Colombette. Les larmes me montent aux yeux. Je retrouve la façade de son immeuble, et sa porte d’entrée qui était verte et qui a été repeinte en bleu. La petite épicerie juste à côté est toujours ouverte. Mais la terrasse où Jérém a fumé tant de cigarettes est vide. Je repars vers le Canal, le cœur lourd de larmes retenues.
    L’espace public déborde de décos de Noël censées inspirer une atmosphère festive. Mais toute cette débauche de couleurs et de lumière ne fait que souligner ma tristesse. Car chaque boule, chaque guirlande, chaque ampoule semble vouloir me rappeler aussi que ce Noël ne ressemblera en rien à celui de l’année dernière.
    En attendant l’heure de retrouver Julien, je me laisse flâner jusqu’à mon ancien lycée. Le grand portail est ouvert, et je ne peux m’empêcher de pénétrer dans la cour. Pendant de longues minutes je fixe l’endroit exact où j’ai vu Jérém pour la première fois. C’était mon premier jour, et Jérém se tenait là avec ses potes, à côté du grand marronnier. Il était en train de fumer, avec sa casquette à l’envers, son t-shirt noir qui lui allait super bien, son sourire, son insolence, sa jeune virilité, son insouciance.
    L’insouciance. Je réalise que j’ai perdu une grande partie de cette insouciance. La vie, les difficultés, les déceptions, celles que j’ai ressenties à mon égard, plus encore celle que j’ai ressenties au sujet des autres, l’ont faite s’évaporer. Je crois que l’insouciance a commencé à partir avec la fin du lycée. La mienne, en tout cas. Et celle de Jérém aussi. On n’était pas mal au lycée, finalement. On ne sait jamais à quel point on est bien à un endroit, à une époque de notre vie, que lorsque ce lieu nous est désormais inaccessible, et lorsque cette époque est révolue.

    Je rejoins Julien dans un bar à Saint Etienne. La silhouette atypique de la cathédrale accroche toujours autant mon regard. C’est précisément le fait que cette construction soit si éloignée des standards des constructions de son époque, que sa beauté si particulière ne cesse d’interpeller.
    Le boblond est toujours aussi charmant. Nous avons tout juste le temps de prendre un café, car il est sur le départ pour aller fêter lui aussi le réveillon dans sa famille. Je ne m’épanche pas sur ma séparation avec Jérém, je n’ai pas envie de le saouler. J’ai surtout envie de l’écouter, de retrouver son humour si distrayant. Ça me fait plaisir d’entendre qu’il a quelqu’un dans sa vie. Et de voir, lorsqu’il parle de sa Julie, qu’il a l’air heureux comme je ne l’ai jamais vu.
    « T’imagines que je n’ai même plus envie de me taper les minettes qui me font du charme dans la bagnole ?
    —    Alors, là, je ne te reconnais plus, mon Juju !
    —    Bah, moi non plus ! Cette nana m’a retourné la tête ! il plaisante avec un sourire tellement charmant qu’il en est aveuglant.
    —    Je pense que tu es amoureux…
    —    Je suis foutu !
    —    Et en vrai, ça fait quoi ?
    —    C’est juste merveilleux. »

    Un peu plus tard dans l’après-midi, je retrouve Thibault dans son nouvel appart à Jolimont. Il est situé dans une résidence flambant  neuve, et plutôt chic.
    « Je viens tout juste d’emménager » m’explique le beau demi de mêlée, tout en me faisant faire le tour du propriétaire.
    La dernière pièce que nous visitons est la chambre du petit Lucas.
    « Et alors, comment ça se passe pour la garde ? je le questionne.
    —    Je l’ai une semaine sur deux. Nathalie a été vraiment sympa, et très réglo. Tout s’est fait sereinement.
    —    Et c’est par trop dur avec les entraînements et les matches ?
    —    Si, si, ça l’est. La journée je suis obligé de le laisser à une nounou, et je ne le vois que le soir. Et les week-ends, je le laisse à Nath. Je peux aller le voir quand je veux, mais le temps me manque. Et en plus, je n’ai pas envie de débarquer chez elle trop souvent. Elle a le droit à son intimité. Elle a un nouveau mec. Et je ne veux pas qu’il croie qu’il y a toujours quelque chose entre Nath et moi.
    —    Au final, Lucas tu ne le vois pas si souvent que ça…
    —    Non. D’ailleurs, ça fait presque une semaine que je ne l’ai pas vu. Il me tarde demain, je le récupère chez Nathalie et je file chez mes parents. J’ai trop besoin de le revoir ! Il me rend si heureux, ce petit mec ! »
    Thibault a l’air à la fois heureux de retrouver son petit bout de chou et triste de ne pas pouvoir le voir aussi souvent qu’il le voudrait. Il est touchant, attendrissant. Je le prends dans mes bras, et je le serre contre moi. La puissance de son torse me donne des frissons, le parfum léger qui se dégage de sa peau vrille mes neurones. Mais ce sont sa douceur et sa sensibilité qui me touchent le plus. Quel beau adorable petit mec que ce Thibault !
    « Et sinon, dis-moi, tu vois toujours ton médecin ?
    —    Oui ! J’aimerais bien te le présenter un de ces quatre !
    —    Ah, ça j’aimerais bien aussi ! Et ça se passe comme tu le veux, entre vous ?
    —    Ça se passe très bien. Le peu de fois qu’il passe la nuit avec moi, je suis vraiment bien.
    —    Vous êtes ensemble alors…
    —    On va dire que c’est tout comme. Mais il ne me demande rien, et il ne veut rien me promettre non plus. Il n’est pas certain de rester à Toulouse. Alors, on profite des bons moments ensemble sans penser au reste.
    —    Tant que ça te convient…
    —    Pour l’instant, ça me convient. De toute façon, lui il bosse la nuit en semaine, moi le jour et le week-end. Avec nos horaires en décalage on ne peut pas se voit assez pour être un vrai couple…Et toi ? Et Jé ? Tu ne m’as rien dit, il me questionne à son tour.
    —    Nous sommes encore séparés…
    —    Encore ?
    —    Oui. Je crois qu’il est amoureux d’un coéquipier…
    —    C’est le demi de mêlée, non ? Klein, c’est ça ?
    —    Comment tu sais ?
    —    J’ai regardé quelques matches. Et j’ai vu comment Jé le regarde…
    —    Ulysse est plus âgé. C’est de ça qu’il a besoin, d’un gars sur qui s’appuyer.
    —    Je comprends. Je crois que je vis un peu la même chose. Paul aussi est plus âgé. C’est un gars qui prend les choses en main, et quand je suis avec lui, tout me paraît simple. J’ai l’impression de pouvoir me laisser aller. Et que si je trébuche, il sera là pour me rattraper. Je ne sais pas si je me fais comprendre…
    —    Tu te fais parfaitement comprendre. En fait, j’ai déjà ressenti cette sensation.
    —    Avec Jé ?
    —    Parfois, oui. A chaque fois qu’il revient vers moi, quand il me prend dans ses bras, j’ai l’impression que rien ne peut m’arriver.
    —    C’est exactement ça. Tu vois, avec Paul, je me sens bien. Sa maturité et son expérience m’impressionnent. Il a l’air tellement bien dans ses baskets, et ça c’est apaisant.
    —    Depuis que je te connais, je t’ai toujours trouvé très bien dans tes baskets...
    —    J’ai toujours été là pour mes potes, et pour Jé encore plus que les autres. Mais depuis que j’ai rencontré Paul, j’ai compris que j’avais besoin parfois d’avoir quelqu’un qui est là pour moi. Je crois qu’on a tous besoin de ça, au fond. »

    Je réalise qu’on recherche tous la même chose, un repère, un appui, un centre de gravité permanent. Et que même un gars comme Thibault que je croyais fort et inébranlable a besoin un jour d’une épaule sur laquelle s’appuyer, des bras chauds dans lesquels se réposer, un Homme par qui se laisser porter. Comme Jérém avec Ulysse.

    « Je suis content pour toi, Thibault. Paul a l’air vraiment super !
    —    Il l’est. Et en plus il me fait rire. Mais parle-moi un peu plus de toi, fait le beau pompier. Tu es donc célibataire ?
    —    J’ai rencontré un gars...
    —    C’est vrai?
    —    Je l’avais déjà rencontré cet été, après la dernière rupture avec Jérém. Mais je l’ai quitté quand Jérém m’a invité à Campan. Et je l’ai retrouvé il y a deux semaines.
    —    Et tu es bien avec lui ?
    —    Oui, mais je ne suis pas amoureux.
    —    Tu ne peux pas être amoureux de lui, parce que tu es toujours amoureux de Jérém. »

    La sonnerie de l’interphone retentit dans le séjour. Thibault décroche le combiné et le porte à l’oreille. Et le beau sourire qui s’affiche instantanément sur son visage me fait deviner qui est à l’autre bout du fil.
    « Quand on parle du loup… il me glisse en raccrochant.
    —    C’est Paul, c’est ça ?
    —    Lui-même ! Il m’avait dit qu’il n’aurait pas le temps de passer, mais finalement il a pris le temps de venir faire un petit coucou avant de partir à Montauban. »  

    Ses cheveux châtains négligemment ondulés ont l’air très doux, ses yeux verts donnent une intensité particulière à son regard. Le jeune médecin est vraiment un beau garçon. Du haut de son mètre 70 à peine, et de son physique pas vraiment musclé, il dégage une belle prestance, ainsi qu’une élégance sobre mais certaine. Et un côté intensément viril. Malgré le fait que Thibault soit autrement baraqué que lui, on voit de suite que Paul a une attitude profondément protectrice à son égard. Je le ressens dans ses mots, dans ses gestes, dans ses regards. Et je sens que Thibault est heureux d’avoir quelqu’un qui s’occupe de lui. Ça me fait plaisir de le voir heureux et épanoui, et je trouve émouvant de le voir délaisser son rôle de grand frère bienveillant que je lui ai toujours connu pour ce nouveau rôle qui dévoile son besoin d’affection, de tendresse, de protection. Qu’est-ce qu’ils sont beaux tous les deux !
    Avec son regard profond, intense, sa voix calme et posée, Paul est vraiment un garçon charmant et charismatique. Et la différence d’âge lui confère à mes yeux – et, si j’en juge aux regards de Thibault, à ce dernier aussi – une aura particulière. J’ai l’impression de voir Jérém avec Ulysse, buvant ses mots, le regardant traversé par une profonde admiration.
    Comment reprocher à qui que ce soit de tomber sous le charme d’un gars pareil ? Comment ne pas se sentir violemment transporté vers un « Ulysse » ou un « Paul » ?

    Paul est parti en posant un bisou plein de tendresse sur les lèvres du jeune rugbyman, alors que sa main glissait délicatement dans ses cheveux.
    « Tu as l’air heureux avec lui, je lui glisse.
    —    Oui, très heureux. La seule chose qui m’inquiète, c’est son départ de Toulouse.
    —    Tu as une idée de quand ça va être ?
    —    Dans un an au plus. Il a postulé à Paris.
    —    Et il n’y a pas moyen qu’il reste à Toulouse ?
    —    Pour l’instant, non. Il est brillant, et il a eu une proposition qu’il ne peut pas refuser.
    —    Il faut profiter du présent, alors.
    —    C’est ce qu’on essaie de faire. Et tu devrais faire la même chose. Vis ce que tu as à vivre. Je suis sûr que Jérém reviendra vers toi, parce qu’au fond de lui il sait que c’est toi qu’il aime. La vie est ainsi faite. Parfois il faut faire de grands détours pour arriver là où on est destinés à nous rendre. Même si cet endroit est tout près de nous, même s’il est sous nos yeux. Il n’y a rien de mieux que la distance pour avoir envie de revenir. Moi je pense que vous êtes destinés à vous retrouver. Et que quand le moment viendra, il n’y aura pas d’obstacles insurmontables. »

    Je quitte l’ancien mécano le cœur remué par un mélange d’émotions. Une immense tendresse pour le jeune papa, touchant et amoureux. Je suis impressionné par le parcours accompli par Thibault depuis un an, jour pour jour ! Il y a un an, le jeune pompier se demandait s’il était prêt à assumer l’enfant qui allait arriver. Aussi, il culpabilisait par rapport au fait de ressentir des trucs pour les garçons. Parce qu’il ne voulait pas imposer à son enfant une vie avec des parents séparés, parce qu’il pensait qu’une vie d’homo épanoui était incompatible avec le fait d’avoir un enfant, mais aussi avec une carrière dans le rugby professionnel. Il y a un an, Thibault était au fond du trou après avoir frôlé la mort en portant secours après la catastrophe d’AZF. Il avait du mal à envisager d’aller vers les garçons parce qu’il n’arrivait toujours pas à arrêter de penser à Jérém, et il avait besoin de garder de la distance avec ce dernier pour se protéger.
    Le Thibault d’aujourd’hui a bien avancé. Le petit Lucas est arrivé dans sa vie et il l’a remplie de bonheur. Certes, je l’ai senti soucieux et frustré de ne pas pouvoir passer autant de temps avec lui qu’il le souhaiterait. Mais il fait des pieds et des mains pour y arriver. La séparation d’avec Nath s’est bien passée. Et cela n’est pas un obstacle dans le partage de la garde de Lucas, en tout cas bien moins que son emploi du temps de rugbyman.
    Par ailleurs, sa carrière de rugbyman se porte à merveille. Aussi, il a su surmonter le blocage que ses sentiments pour Jérém lui avaient imposé pendant longtemps. Il a osé aller vers les garçons. Et il a rencontré Paul. Et qu’est-ce qu’il est beau et sensuel mon Thibault amoureux !
    Je suis tellement heureux pour lui. Même si son bonheur contraste avec ma tristesse, avec mon sentiment de solitude. Je ne suis pas seul dans ma vie. Mais la solitude est là, quand l’être aimé est loin. J’aimerais pouvoir croire aux mots du beau demi de mêlée. Peut-être qu’un jour nous nous retrouverons, Jérém et moi. Mais pas aujourd’hui, pas ce soir, pas cette nuit. Pas ce Noël.
    Alors, j’ai juste envie que ces fêtes soient derrière moi. Si je m’écoutais, j’arracherais toutes les guirlandes sur mon passage. Si je pouvais, je causerais une panne de démarreur à la voiture de Tata et Tonton pour  qu’ils ne puissent pas venir au réveillon. Je sens qu’ils vont encore me casser les couilles avec leur Cédric-mania, avant de me questionner sur ma vie. Ils m’exaspèrent avant même d’être là. Heureusement, Elodie sera également de la partie. Et ça, ça peut faire la différence.

    Lorsque je rentre en fin d’après-midi, Maman est en train de finaliser son entrée de réveillon. Pendant que j’épluche les pommes de terre pour la purée qui va accompagner le gigot, la télé porte à mes oreilles les notes et le swing irrésistible d’un générique bien connu. Des notes, une voix, des images animées qui me donnent instantanément la pêche.

    https://www.youtube.com/watch?v=LW-E13joiA8

    C’est l’une de mes séries préférées, celle qui a bercé mon enfance. Comme chaque épisode, celui-ci s’ouvre avec quelques notes de piano qui posent l’ambiance feutrée de la série. On sait immédiatement, en écoutant ces quelques notes, que pendant les vingt minutes que dure chaque épisode, rien de grave ne peut arriver. On sait qu’il n’y aura pas de drame, pas de violence, juste de la bonne humeur. Avec son humour tour à tour naïf, cocasse, subtil, mordant, cette série est un véritable bol d’air frais.
    C’est dans cette série que j’ai entendu pour la première fois de ma vie des allusions à l’homosexualité sur un ton décomplexé et plutôt drôle. C’était courageux et original pour l’époque, le milieu des années ’90. En entendant faire des vannes au sujet des gays, j’ai compris que c’était possible. Que c’était normal. D’être gay, et d’en rigoler. Car c’était fait avec finesse et respect. J’en ai déduit qu’être gay c’était non seulement possible, mais qu’il n’y avait pas de mal, et que ça pouvait même être « funny ». Et ça, ça change vraiment tout dans la tête d’un enfant qui se découvre différent et qui cherche des repères.
    A l’avenir, bien plus tard dans ma vie, lorsque le streaming me donnera l’occasion de revoir cette série pour l’énième fois, au point de connaître certaines vannes pas cœur, les quelques notes de piano douces et apaisantes qui ouvrent chaque épisode me mettront du baume au cœur, comme le souvenir d’une époque d’insouciance révolue.

    « Mon Lapin, tu sais que les pommes de terre ne vont pas s’éplucher toutes seules !  me lance Maman alors que, tout absorbé par le début de l’épisode, j’ai délaissé ma tâche.
    —    Oups, oui !
    —    Tu aimes toujours autant cette série !
    —    Je pourrais la regarder en boucle !
    —    Il y a eu une époque ou je pensais que tu étais amoureux de la nounou…
    —    Alors que je l’étais parfois des petits amis de Maggie !
    —    Je suis sûre que tu aimais bien le gars blond de cette série qui se passait dans un lycée…
    —    Sauvés par le gong ! Ah, Zack… surtout dans les dernières saisons quand il faisait plus mec… il était tout à fait mon style !
    —    Je croyais que tu étais plutôt branché bruns ténébreux… au fait, tu ne m’as pas trop parlé de ce qui s’est passé avec Jérémie.
    —    Il s’est passé qu’il est amoureux d’un gars de son équipe.
    —    Mais il est lui aussi…
    —    Non, non, je ne crois pas.
    —    Mais alors, il espère quoi ?
    —    Je ne sais pas. Mais il a ce gars dans la tête et ça complique les choses entre nous. En plus, il a des problèmes dans l’équipe. Alors, une fois de plus, il n’y a plus de place pour moi dans sa vie. »

    Sur ce, mon portable se met à sonner. Il est posé sur la table, et Maman ne peut s’empêcher de regarder.
    « C’est qui, Ruben ?
    —    Un ami. Je vais prendre son appel dans la chambre. »
    Ruben me garde au téléphone pendant un long moment. Je le sens fébrile et inquiet. Je sens que je lui manque, et je sens aussi qu’il a toujours peur que je puisse revoir Jérém. Est-ce que j’ai été le même avec Jérém ? Est-ce que j’ai été si oppressant ? Est-ce que mon manque de confiance, est-ce que mon besoin d’être rassuré étaient si évidents que ceux de Ruben ?
    Je tente de le calmer du mieux que je peux, mais je sens que je n’y arrive pas. J’ai du mal à mettre fin à ce coup de fil. La possessivité est un tue l’amour.
    « Dis-donc, il t’a gardé longtemps ton pote !
    —    Il est bavard.
    —    C’est seulement un pote ?
    —    C’est un peu plus que ça…
    —    Tu l’aimes ?
    —    On ne peut pas aimer deux personnes en même temps, non ?
    —    Non, en effet. C’est Jérémie qui te manque ce soir…
    —    Oui.
    —    Et ce Ruben, alors ?
    —    Je l’ai rencontré il y a quelques temps.
    —    Il est sympa ?
    —    Il est adorable.
    —    Et vous en êtes où ?
    —    Lui il voudrait que ça devienne sérieux, mais je ne me sens pas capable de m’engager.
    —    Ne le fais pas souffrir…
    —    J’ai été clair avec lui…
    —    C’est le plus important. »

    Il est presque 20 heures lorsque Tata et Tonton débarquent. Heureusement Elodie et sa petite famille ne tarde pas à venir égayer un peu l’ambiance.
    Pendant l’apéro et une partie de l’entrée, le sujet de conversation est centré sur Lucie. Merci fillette, ça change par rapport à d’habitude. Mais le naturel ne tarde pas à revenir au galop. Pendant le plat principal, Tata et Tonton arrivent à faire glisser la conversation sur Cédric et ses grandes études de médecine. Heureusement, Elodie est là pour ponctuer la conversation avec son humour. Et Lucie se charge de rappeler régulièrement sa présence, ce qui est bien rafraîchissant.
    Mais le moment redouté finit par arriver quand-même. C’est au beau milieu du dessert que je me fais coincer. C’est à mon tour d’être au centre de la conversation, chose dont je me passerais avec plaisir. Je suis d’abord questionné sur mes études. Jusque-là, ça va. Même si je sens une certaine condescendance de la part de Tata en particulier, pour qui un statut inférieur à médecin semble être un échec personnel.
    Puis, elle enchaîne avec la question qui tue.
    « Alors, tu as enfin une copine ? »
    Avant d’ajouter la précision qui me donne envie de la tuer :
    « Cédric est déjà fiancé… »
    Cédric est fiancé parce que je ne lui ai jamais taillé une pipe ! Sinon, peut-être qu’aujourd’hui il serait lui aussi du bon côté de la force ! Et ça, ça te ferait fermer ta grande gueule, je pense, Tata !
    Ça, c’est ce que j’ai envie de lui balancer. Ou du moins, tout simplement, que je suis gay et que les nanas ne m’intéressent pas. Mais je me retiens. Je me retiens pour ne pas gâcher la complicité retrouvée avec Papa. Je sais qu’il est désormais ouvert sur la question entre lui et moi, mais je ne sais pas du tout s’il est prêt à assumer cela dans la famille. Je tente de meubler, de détourner la conversation, mais rien n’y fait. Tata est insistante. Et pénible.
    Je sens le regard de ma cousine sur moi, je sens que ça la fait marrer de me voir patauger de la sorte. J’ai peur qu’elle fasse une gaffe et qu’elle gâche tous mes efforts pour être discret et politiquement correct.
    Et pourtant, j’aimerais bien qu’elle vienne mettre les pieds dans le plat comme elle sait si bien faire pour me tirer de ce pétrin.
    Quelqu’un vient bel et bien mettre les pieds dans le plat, mais il ne s’agit pas d’Elodie.
    « Arrête de le saouler avec les filles,  j’entends Papa lancer haut et fort. Nico n’a pas de copine parce qu’il aime un garçon, c’est aussi simple que ça !
    —    Eh beh, si encore il y a quelques mois on m’avait dit que tu tiendrais ce genre de propos, j’aurais rigolé… lâche Maman, comme si elle lisait dans mes pensées.
    —    J’ai raison ou pas ? fait Papa, l’air amusé.
    —    Complètement raison, mon chéri, lui glisse Maman, en se penchant vers lui pour l’embrasser. »
    Tonton et Tata ont l’air sciés, on dirait qu’ils ont avalé un morceau de gâteau de travers et qu’ils sont en train de s’étouffer avec.
    « Nico est… gay ? finit par bégayer Tata, avec l’air d’avoir vu un rat sortir de sous la table.
    —    Tu sais, il est là, assis à côté de toi. Demande-le à lui ! lui balance Maman.
    —    Tu es gay ?
    —    Oui, complètement !
    —    Mais depuis quand ?
    —    Depuis… toujours, je dirais.
    —    Et vous le vivez bien ? elle lâche, à l’intention de Papa et de Maman.
    —    Tant que lui le vit bien, nous on le vit bien aussi, fait Papa du tac au tac. C’est sa vie, pas la nôtre.
    —    Bien dit, Tonton ! fait Elodie. Je suis fière de toi…
    —    Avec plaisir, Elodie, se marre Papa.
    —    Je ne sais pas comment j’aurais réagi si Cédric… réfléchit Tata à haute voix.
    —    Oh, je n’ose pas imaginer le calvaire que tu lui aurais fait vivre ! rigole Maman.
    —    Mais vous avez dormi ensemble quand vous étiez plus jeunes… continue de réfléchir Tata à haute voix, l’air soudainement très inquiète.
    —    Sois tranquille, il ne s’est rien passé, je lui glisse, tout en me retenant d’ajouter que ce n’est pas l’envie qui m’avait manqué, mais juste le courage. Et je peux te certifier que ce n’est même pas contagieux ! je continue.
    —    Vous auriez pu nous en parler avant !
    —    On t’en a parlé quand on a été prêts ! » fait Maman.

    Une fois de plus, Elodie et Lucie sont là pour faire repartir la conversation après ce petit « feu d’artifice ». Le bêtisier à la télé fait le reste. Minuit approche, et ma tristesse avec. Plusieurs fois je sens vibrer mon portable dans ma poche. Plusieurs fois je le sors, espérant un signe de la part de celui dont le manque se fait de plus en plus insupportable au fur et à mesure que la soirée avance. Mais à chaque fois, c’est « Ruben » qui s’affiche sur l’écran au-dessus de l’icone en forme de lettre. Il est évident que je lui manque davantage qu’il me manque.
    « C’est ton rugbyman qui t’envoie tous ces messages ?,  finit par me questionner discrètement Elodie.
    —    Hélas, non.
    —    Vous vous êtes encore brouillés ?
    —    Hélas, oui…
    —    Alors c’est un autre mec…
    —    Hélas, oui…
    —    Et l’accro du SMS s’appelle comment ?
    —    Ruben.
    —    Il sort d’où celui-là ?
    —    Je l’ai connu à une fête étudiante.
    —    Et ça se passe comment avec lui ?
    —    Bien…
    —    Bien… mais ?
    —    Quel, mais ?
    —    Je sens bien qu’après ton "bien"  il y a un "mais"  que tu ne veux pas laisser sortir !
    —    Devine…
    —    Mais… tu n’arrives toujours pas à arrêter de penser au beau brun !
    —    En plein dans le mille.
    —    Il fait encore une crise mystique ?
    —    Oui, on va dire. Mais cette fois-ci, il en pince pour un autre gars…
    —    Ça ne fait rien, ça. Envoie-lui un message, ce soir, maintenant ! Dis-lui à quel point il te manque ! »

    Le champagne est servi, le compte à rebours commence. Je viens de recevoir un énième message de la part de Ruben. Mais, après une soirée passée à espérer en vain qu’un miracle se produise comme ce fut le cas un an plus tôt, c’est bien évidemment à un autre garçon qui vont toutes mes pensées et mes vœux à ce moment précis.
    « Joyeux Noël, p’tit Loup, où que tu sois. »
    Un message, comme une bouteille à la mer, qui introduit une nouvelle attente, encore plus insupportable que la précédente. Son silence d’avant était difficile à endurer. Mais l’absence de réponse à mon message est carrément une torture. Les minutes filent, deviennent un quart d’heure, une demi-heure, et plus encore. Et aucune réponse ne vient de sa part.
    Où es-tu, Jérém, avec qui es-tu ? A quoi penses-tu, à qui penses-tu ? Te souviens-tu de ta surprise du Noël dernier, de cette nuit fabuleuse que nous avons passée à l’hôtel ?
    A minuit 45 nos invités tirent leur révérence. Je suis fatigué, mais la tension nerveuse me rend hyperactif. J’aide Maman à ranger, à nettoyer. A 1 h 30, elle part se coucher. Je pars aussi dans ma chambre. Je m’allonge sur le lit, mort de fatigue, triste, épuisé. Mon portable se tait désespérément.
    Je finis par m’endormir, habillé, sur les draps.

    Quelques heures plus tard, je suis réveillé par le froid. Le radio-réveil indique 5h45. Mon premier réflexe est de consulter mon portable. Mon cœur manque d’exploser dans ma poitrine lorsque je remarque la petite lumière clignotante indiquant un message non consulté.
    « joyeux Noël »
    Voilà le message laconique envoyé par Jérém. Rien de plus. Rien qui me laisse espérer qu’il envisage de revenir vers moi. J’ai envie de pleurer. Et de lui envoyer un nouveau message.
    « Tu vas bien, ptit Loup ? Tu me manques beaucoup beaucoup beaucoup. »

    Je dépose tous mes derniers espoirs dans ces derniers mots. Mais les uns et les autres resteront sans réponse. Aucun message ne viendra de Jérém dans la nuit, ni le lendemain, ni les jours suivants.


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  • Mercredi 13 novembre 2002.

    Avant que Jérém ne quitte l’appart, je le prends dans mes bras, et je le serre très fort contre moi. Je l’embrasse. Il m’embrasse à son tour, doucement, en passant sa main dans mes cheveux, en insistant dans cette région à la base de ma nuque qui me donne des frissons inouïs.
    Je le regarde passer sa veste molletonnée sur son t-shirt blanc, attraper son sac de sport. Jérém est encore là, devant moi, et il me manque déjà. D’autant plus que certains questionnements deviennent de plus en plus insistants dans ma tête et que je sais qu’ils ne vont pas cesser de me hanter pendant les jours à venir. J’aimerais tellement savoir ce qu’il ressent vraiment vis-à-vis de ce qui s’est passé hier soir. Sa façon d’éluder le sujet m’interroge.
    « On s’appelle ce soir » il me glisse, juste avant de passer la porte. Comme une main tendue, une main qu’il voudrait que je saisisse, comme s’il avait besoin d’être rassuré. Une main tendue qui me rassure, un peu.
    « A ce soir, p’tit Loup ».

    [En partant de l’appart, en quittant Nico, tu ressens un oppressant mélange de tristesse, de remords, de malaise. Putain, Jérémie Tommasi, tu as vraiment le chic pour tout gâcher. Une fois encore, tu te sens en porte à faux vis-à-vis de Nico. Une fois encore, tu t’inquiètes sur l’avenir de votre relation.
    Car, certes, cette relation est compliquée. Il y a la distance, mais aussi ta peur panique que ça se sache que tu es pédé. Mais tu sais que cette relation est importante pour toi. Parce qu’avec Nico, tu peux tomber la carapace. L’espace de quelques jours, de quelques heures, de quelques instants, tu peux être toi-même. Tu es comme ces cétacés qui peuvent passer de longues minutes sous l’eau mais qui ont besoin d’émerger de temps à autre pour reprendre leur souffle. Tu le sais parce qu’à chaque fois que tu t’en prives trop longtemps, tu étouffes. Nico est ta bulle d’oxygène. Et ça te fait un bien fou.
    Tu sais que pour Nico aussi cette relation est compliquée. Tu sais qu’il a besoin d’être rassuré. Et pour le rassurer, il faudrait déjà éviter de lui donner des raisons de s’inquiéter. C’était pas très malin de te laisser aller à ce que Nico a appelé « ce petit jeu ». Tu avais trop bu, mais ça n’excuse rien. Tu aurais dû te maîtriser, tu n’aurais pas dû laisser transparaître ce désir.
    Le fait est, que ce désir est là. Il est là à chaque fois que tu vois Ulysse. Et tu le vois chaque jour, pendant une grande partie de la journée. Sa belle barbe, son regard lumineux et viril, son sourire attirent ton regard comme un aimant. Sa voix plutôt grave te fait vibrer].

    De retour à Bordeaux après ma virée parisienne, je ne peux m’empêcher de repenser à cette soirée avec Jérém et Ulysse. Au regard admiratif et conquis que Jérém posait sur son coéquipier, à leur complicité, à leur façon de s’appeler « mec » l’un l’autre.
    Tout comme je ne peux m’empêcher de repenser à ce qui s’est passé avec Jérém juste après. A sa façon de se donner à moi. A sa façon de m’appeler « mec » pendant l’amour. « Mec », c’est le diminutif amical avec lequel il s’adresse à Ulysse, et avec lequel ce dernier s’adresse à lui aussi. J’ai eu l’impression qu’il m’appelait « mec », comme si j’avais été Ulysse. Je sais qu’il avait envie de son coéquipier. Pendant un instant, j’ai même cru qu’il m’appellerait par son nom.
    Je repense à son malaise le matin suivant avant de nous quitter. A sa façon d’esquiver mes allusions à ce qui s’était passé. Et ce qui ne m’était apparu que comme un petit jeu qui ne manquait pas de piment sur le moment, désormais, à froid, ce quelque chose m’inspire pas mal de questionnements.
    J’essaie de me rassurer en me disant que Jérém a bien le droit de fantasmer sur Ulysse, tout comme il m’arrive de fantasmer sur des bogoss que je croise sur le campus. Et que le fait de fantasmer n’entraîne pas forcément le passage à l’acte. Je me dis que ça doit en être de même pour Jérém.
    D’autant plus après ce qui s’est passé avec Thibault, et les dégâts que cela a fait à leur amitié. Non, Jérém ne risquerait pas de revivre la même chose avec Ulysse. Il ne risquerait pas de mettre en jeu sa carrière professionnelle pour une attirance. De toute façon, Ulysse est hétéro. Et il a l’air d’être un gars réfléchi et avec des principes.
    Mais il ne suffit pas de me dire qu’Ulysse est hétéro pour m’apaiser. D’autant plus que dans les jours suivant mon retour à Bordeaux, les coups de fil avec Jérém s’espacent à nouveau.
    Un soir, Albert me propose de passer prendre un café.
    « Oh, toi ça n’a pas l’air d’aller très fort en ce moment ! » il me lance.
    Lorsque je lui explique que Jérém me manque terriblement et que je voudrais le voir plus souvent, le vieil homme me glisse :
    « On a tous envie de passer le plus de temps possible avec la personne qu’on aime. Et pourtant, la distance a du bon aussi. Car elle entretient le désir. L’un des ingrédients les plus importants du désir est justement le sentiment de manque.
    Quand on se voit chaque jour, on supprime cet ingrédient fondamental. Mais il faut bien garder à l’esprit que le fait de réaliser ses désirs et ses rêves est la meilleure façon de les faire disparaître.
    Aujourd’hui vous ne donnez rien pour acquis dans votre relation, parce que l’absence entretient l’envie de séduire l’autre en lui donnant le meilleur de soi-même. Le danger de se voir chaque jour, de vivre ensemble, c’est de ne plus ressentir l’envie de donner à l’autre le meilleur de soi-même. La vie à deux demande beaucoup de vigilance. »
    Albert a certainement raison. Mais en attendant, cette distance m’est de plus en plus insupportable.

    La fin de la semaine arrive et porte avec elle une merveilleuse nouvelle. Le vendredi soir mon portable sonne. A l’autre bout des ondes c’est Philippe, le mari de ma cousine.
    « Elodie vient d’accoucher, il m’annonce, la voix tremblante. C’est une petite fille de 3 kilos 200. Elle s’appelle Lucie. »
    L’émotion du jeune papa est contagieuse. Je suis à deux doigts de pleurer.
    Le lendemain matin, je prends le premier train pour Toulouse. A neuf heures trente, je débarque à la gare Matabiau. Une demi-heure plus tard, je suis à Purpan. A dix heures trente, je tiens la petite Lucie dans mes bras. Comme pour Lucas, le petit garçon de Thibault, je ne suis pas à l’aise. Je ne sais pas comment tenir ce petit être qui me paraît si fragile, j’ai trop peur de lui faire mal. Lorsqu’elle s’endort dans mes bras, je suis un peu rassuré. Ma cousine est fatiguée mais heureuse. Je suis si content pour elle. Quant à Philippe, il est dans un état second, ivre de bonheur et assommé par le manque de sommeil.

    Je rentre à la maison pour le déjeuner. Le sujet « accouchement » d’Elodie a mis l’ambiance à la fête. Maman est à la fois très excitée et émue. Ma visite à la maternité nous donne un sujet de conversation à table. Un sujet auquel tout le monde adhère. Y compris Papa.
    Pour la première fois depuis mon coming out, et peut-être même depuis bien plus longtemps que ça, il ne semble ne pas agacé par ma présence. Il a l’air plus détendu, et c’est particulièrement flagrant vis-à-vis de Maman. Les tensions entre eux semblent apaisées, et ils semblent même avoir retrouvé un peu de complicité. Ils évoquent ensemble ma naissance, les derniers jours de grossesse de Maman, l’alitement forcé, le long accouchement. Et je lis dans leur émotion, je capte dans leurs mots, le souvenir de leur bonheur de me voir venir au monde. Oui, mes parents semblent avoir retrouvé leur complicité d’antan. Et c’est beau à voir.
    Confronté à cette joie ressurgie du passé, je me surprends à me dire que c’est triste qu’un petit être qui fait la joie de ses parents à sa naissance puisse quelques années plus tard les décevoir comme je l’ai fait avec Papa. Quand je vois dans son regard, quand je ressens dans sa voix l’émotion vive à l’évocation du jour de ma naissance, je sais qu’il m’a aimé, immensément. J’ai presque envie de m’excuser de ne pas être celui qu’il avait imaginé que je deviendrais. J’ai presque envie de me lever et de le prendre dans mes bras.
    Mais je ne le fais pas, car ce ne sont pas de choses qui se font dans ma famille. En attendant, quelque chose se produit. Là aussi, pour la première fois depuis mon coming out, Papa me questionne sur mes études. Il s’en suit une conversation apaisée, au cours de laquelle il semble vraiment intéressé de savoir comment se déroule mon cursus, et si l’enseignement correspond à mes attentes et à mes envies. Je peux le rassurer de ce côté-là, je suis toujours aussi passionné par mes études.
    Nous discutons pendant une bonne partie du déjeuner, sous le regard bienveillant de Maman. J’ai l’impression que le malaise glacial qui s’était installé entre nous semble s’être évaporé. Est-ce que c’est la nouvelle de l’accouchement d’Elodie qui a provoqué ce changement ? Est-ce que la lettre que je lui ai écrite quelques semaines plus tôt a enfin produit l’effet que j’avais espéré ?
    J’aimerais tant reparler avec lui des sujets qui nous ont éloignés, notamment celui qui nous a mis en froid depuis plus d’un an. Mais en même temps, je le redoute. Je ne sais pas à quel point son opinion sur le sujet a évolué, et je ne me sens pas le courage de me lancer dans une discussion qui pourrait vite tourner à la bagarre verbale et nous fâcher à nouveau. Je suis tellement heureux que Papa ait arrêté de me faire la tête que je ne veux surtout pas prendre le risque de tout gâcher à nouveau. Alors, en attendant, je profite de cette sérénité retrouvée.

    Après le café, Papa propose à Maman de l’aider à débarrasser (là, je me dis que cette année il va neiger en juillet). Ayant reçu un non-lieu de la part de cette dernière, il quitte la table pour s’installer sur le canapé. Il allume la télé et le brouhaha typique d’un stade rempli attendant le début d’un match important remplit notre foyer.
    Je sais pertinemment de quel match il s’agit. Je tiens de la bouche de son ailier que ce samedi le Stade Français joue contre Clermont Ferrand. Un match de taille. Il me tarde de voir mon bobrun débouler sur la pelouse. En attendant, les caméras s’attardent dans les vestiaires. Je capte direct mon bobrun torse nu. Putain, qu’est-ce qu’il est beau ! Putain, qu’est-ce que j’ai envie de lui !
    « Nicolas ! j’entends Papa m’appeler.
    —    Oui Papa…
    —    Tu viens regarder le match avec moi ?
    —    Ohhhhh… oui… je fais, surpris.
    —    Va ! fait Maman en m’arrachant des mains les assiettes que je suis en train d’amener vers le lave-vaisselle.
    —    C’est le Stade français qui joue ! me glisse Papa, lorsque je le rejoins sur le canapé.
    —    Eh, oui !
    —    Eh, mais je suis bête, tu dois être au courant !
    —    Je ne dis pas le contraire » je confirme.
    Le trombinoscope présente les joueurs. Jérém apparaît à l’écran et ça me donne des frissons. Papa ne cille pas. Les deux équipes investissent la pelouse et le jeu démarre. Très vite, mon bobrun récupère le ballon ovale et file comme une fusée vers la ligne de but. Il est stoppé net à quelques mètres des poteaux par le plaquage impitoyable d’une armoire à glace clermontoise.
    « Putain, il le tenait presque ! Quel dommage ! » s’exclame Papa.
    Jérém se relève, le regard noir. Il a l’air déçu et en colère. Quelques minutes plus tard, Ulysse lui envoie une nouvelle passe. Et cette fois-ci, personne ne peut l’arrêter. Il évite toutes les armoires à glace qui tentent de le dégommer, il tape un sprint spectaculaire, et il franchit la ligne de but lancé comme une fusée. L’essai est marqué.
    « Oui, oui, oui !!! fait Papa, très excité. Ton pote est un vrai champion ! il ajoute, alors que la caméra s’attarde sur le bel ailier.
    —    Je suis content que tu l’apprécies.
    —    J’aime bien sa façon de jouer, il est puissant mais malin, il a une belle technique. Et il progresse extrêmement vite. En quelques matches seulement, ce n’est plus du tout le même joueur. Il a gagné en finesse et son jeu est beau.
    —    Tu peux pas savoir comment ça me fait plaisir d’entendre ça !
    —    C’est la vérité. L’air de Paris lui est profitable.
    —    Il y était déjà l’année dernière, à Paris…
    —    Je sais, mais il n’a pas fait une saison terrible dans l’autre équipe. Ce n’était pas l’équipe qu’il lui fallait. Alors que cette année, c’est une réussite totale. Il doit être content de son début de saison, non ? »
    J’ai rêvé de cet instant, de cette conversation. J’ai encore du mal à croire qu’elle est en train de se produire. Et je suis le mouvement avec bonheur.
    « Il l’est, oui, il est heureux comme jamais.
    —    Et sinon… vous êtes toujours… ensemble ? il me questionne, un brin gêné.
    —    Oui, Papa.
    —    Et alors, dis-moi : ce Tommasi est-il vraiment un garçon aussi gentil qu’il m’a paru quand il est venu à la maison ?
    —    C’est un gars adorable. Il a ses défauts, mais c’est un bon gars.
    —    C’est bien ce qu’il m’avait semblé. Alors, si un jour il revient à Toulouse et qu’il ne sait pas où crécher… »
    Je suis ému, je retiens mes larmes de justesse.
    « Merci Papa !
    —    Merci à toi, Nico. Et merci pour ce que tu as écrit. Tu m’as ouvert les yeux. Je n’avais pas à te parler comme je l’ai fait quand tu m’as dit que tu aimais ce garçon. Et je n’avais pas à te faire sentir que tu n’étais pas le fils dont j’avais rêvé. »
    Les yeux de Papa sont humides, et mes larmes menacent également de glisser sur mes joues à tout moment. Mais nous ne laissons aucune effusion se produire entre nous.
    « Tu ne m’as jamais déçu, Nico, il ajoute. Enfin, je l’ai cru. Mais je me suis rendu compte que c’était moi qui avais des mauvaises attentes vis-à-vis de toi. Un père ne doit pas désirer autre chose que le bonheur de son fils, quel que soit ce bonheur, et pas exiger qu’il lui ressemble ou qu’il coche des cases socialement valorisées.
    —    Tu n’as plus honte de moi ?
    —    Non, non, non ! Au contraire, je suis fier de toi. Tu assumes qui tu es et cela force l’admiration. Et je suis même fier que tu m’aies tenu tête ! »
    Là, je ne peux plus me retenir. Je prends Papa dans mes bras et il me prend dans les siens. Cette étreinte ne s’était pas produite depuis tant d’années ! Et elle nous fait un bien fou.
    « T’as une cousine vraiment chiante, il me glisse, comme pour désamorcer le trop plein d’émotions.
    —    Je ne te le fais pas dire ! Mais heureusement qu’elle sait mettre les pieds dans le plat quand il le faut !
    —    Ah, qu’est-ce que ça me fait plaisir de voir mes deux hommes reconciliés ! fait Maman en apportant de la glace.
    —    C’est pas trop compliqué cette relation à distance ? me questionne Papa.
    —    Si, bien sûr que c’est compliqué !
    —    En plus, les nanas doivent lui tourner autour à Paris. Il est beau garçon.
    —    Certainement. Mais ça fait un moment qu’il a arrêté les nanas. »
    Ulysse apparaît à l’écran et je me fais la réflexion que ce sont plutôt les garçons qui m’inquiètent, et ce garçon en particulier. Je sais que Jérém le kiffe et ça ne me rassure pas.
    « Enfin, il essaie d’arrêter les nanas, je poursuis sans m’épancher sur mes véritables inquiétudes. Parfois il a des aventures pour faire croire aux autres qu’il est comme eux.
    —    Et c’est pas trop dur de vivre ça ?
    —    Je n’ai pas le choix. C’est le prix de sa tranquillité et, par ricochet, de la tranquillité entre nous deux.
    —    Ça ne doit pas être simple pour lui de s’assumer dans le milieu sportif.
    —    C’est très compliqué, en effet. Mais on fait attention, on reste discrets.
    —    Faites attention à vous, enchaîne Papa. Tu n’es pas sans savoir qu’il y a des cons qui cherchent à faire du mal aux gars comme vous.
    —    Je sais. Je te promets, on fera gaffe. »

    Cette conversation avec Papa me met du baume au cœur. Ça me soulage d’un grand poids.
    Une heure vingt plus tard, le coup de sifflet de l’arbitre notifie la victoire par 27 à19 du Stade Français. La caméra montre une dernière fois Jérém, le front ruisselant de transpiration, le maillot collé sur les pecs ondulant au rythme de la respiration rapide après l’effort. Ulysse s’approche de lui et doit lui balancer une vanne parce que mon beau brun sourit. Ah putain, quel beau sourire ! Et quel beau vainqueur !
    Ulysse prend Jérém dans ses bras pour le féliciter. Toujours génératrices de frissons et de fantasmes cette proximité entre potes sportifs. Mais aussi d’inquiétudes, en ce qui me concerne. Qu’est-ce que ressent Jérém à cet instant, alors que les bras de son pote l’enserrent, alors que son corps chaud se presse contre le sien, alors que la main du beau blond se pose sur son cou ?

    La naissance de Lucie, le traité de Paix avec Papa, Jérém à la télé, remportant une magnifique victoire avec son équipe. Ce week-end est l’un des plus heureux de ma vie. Pour que ma joie soit encore plus grande, il faudrait que je puisse prendre mon bobrun dans mes bras. Cela ferait taire les inquiétudes qui ne me lâchent pas et qui gâchent en partie ce bonheur.
    Faute de pouvoir le serrer contre moi, je lui envoie un message pour le féliciter pour son match. J’essaie de l’appeler plus tard dans la soirée, mais je tombe sur son répondeur.

    Les jours suivants, Jérém me manque d’une façon indicible. Chaque matin je me lève en pensant à lui, chaque soir je m’endors en pensant à lui. Nos coups de fil, bien que plus rares qu’en tout début de saison, me font du bien, mais n’effacent pas la frustration de ne pas pouvoir être avec lui. Au contraire, j’ai l’impression qu’après chaque coup de fil, ma frustration n’est que plus grande.
    Albert a raison, la distance entretien le manque, et le manque entretient le désir de revoir l’autre. Mais ce désir a un trop grand prix, car le manque est insupportable. Et quand le manque devient souffrance, l’amour devient bourreau.
    Je lance l’idée de monter à Paris, mais Jérém ne semble pas très réceptif. D’autant plus qu’après la magnifique victoire contre Clermont Ferrand, le Stade Français connait un passage à vide marqué par deux défaites consécutives. Je sens que Jérém redevient soucieux, et distant. Je sens que ses doutes reprennent le dessus et qu’il se referme sur lui-même. Je sens que ma place dans sa vie rétrécit à nouveau.
    Il faut attendre le premier week-end de décembre pour que le Stade Français renoue enfin avec la victoire. Une victoire qui n’a pas été facile pour autant. Deux joueurs ont subi des blessures. Jérém a raté deux occasions de marquer, et jusqu’à la fin de la deuxième mi-temps le Stade apparaissait dominé par l’adversaire. Une victoire qui ne s’est décidée que sur un tout petit point à quelques secondes du coup de sifflet final, un point dont Jérém n’est pas le faiseur non plus.

    Jeudi 12 décembre 2002

    Dans la capitale, les décorations et autres illuminations de Noël habillent les rues et les magasins. L’ambiance est à la fête, mais il fait un froid de canard. Et ça me donne tellement envie de me blottir dans les bras de mon bobrun !
    Et c’est ce que je fais dès mon arrivée à l’appart. Je le prends dans mes bras, et lui dans les siens, et nous passons un long moment à nous embrasser, à nous câliner.
    « Tu m’as trop manqué ! » il me glisse entre deux bisous.
    Ça fait plaisir d’entendre ces mots dans sa bouche. Il a fallu que j’insiste lourdement pour arriver à le convaincre de me recevoir, mais mes efforts sont payants.
    Jérém ôte son pull et son t-shirt. Sa demi-nudité me donne le tournis comme à chaque fois. Le bobrun enlève ma veste, déboutonne me chemise. Il me suce, avec douceur, avec adresse, avec amour. Puis nos corps s’emboitent, se reconnaissent, se retrouvent, vibrent à l’unisson. C’est bon de retrouver cette complicité des plaisirs, cette intense envie d’être bien avec l’autre.

    Hélas, après la complicité de l’amour, je retrouve un Jérém silencieux, soucieux, inquiet. Je sais ce qui le tracasse, et j’essaie de lui en parler.
    « Alors, comment ça se passe dans l’équipe ?
    —    Pas terrible en ce moment…
    —    Mais vous avez gagné samedi dernier…
    —    Tu parles, on a eu un coup de bol ! Ce match était complètement raté. On a failli se faire baiser encore. En plus, deux joueurs se sont blessés !
    —    J’ai vu qu’Ulysse n’était pas sur le terrain.
    —    Il a un problème à la cheville. Il s’est blessé aux entraînements. Rien de grave, mais il est immobilisé au mieux jusqu’à Noël.
    —    Ah, zut !
    —    Et avec les remplaçants ce n’est pas du tout le même trip.
    —    L’important c’est que vous ayez gagné.
    —    Je crains pour les matches à venir, surtout celui du week-end prochain contre Castres. Sans Ulysse, je ne suis pas à l’aise.
    —    Tu es un bon joueur et tu vas tout donner !
    —    C’est lui qui me file la plupart des passes qui me font marquer. T’as vu comment ça s’est passé samedi, Ulysse n’était pas là et j’ai complètement foiré le match !
    —    Je crois savoir que dans le sport il y a des hauts et des bas.
    —    En ce moment, c’est plutôt des bas, plus bas que terre, même !
    —    Je suis sûr que tu vas refaire des matches formidables comme celui contre Clermont.
    —    Si seulement c’était vrai !
    —    J’ai vu de quoi tu es capable, Tommasi ! Le premier essai que tu as marqué était magnifique !
    —    Tu l’as regardé ?
    —    Oui, avec mon père, en plus.
    —    Avec ton père ?
    —    Oui, Monsieur. Et il était en admiration devant toi. Il a dit que tu avais tout pour devenir un grand champion.
    —    C’est vrai, ça ?
    —    Eh oui, c’est vrai. Nous avons même réussi à faire la paix.
    —    Content pour toi…
    —    Allez, Jérém, arrête de te prendre le chou. Ce qui est fait est fait, et tu ne le changeras pas. Maintenant il faut regarder droit devant ! Je sais que tu as le potentiel, tu l’as montré à plusieurs reprises.
    —    Allez, je pars à la douche, coupe court le bobrun. Ce soir on est de sortie.
    —    Comment, ça, de sortie ?
    —    Ulysse a proposé de sortir dîner avec sa copine Nathalie.
    —    Ah, tu m’avais pas dit…
    —    Ça s’est décidé cet aprèm. »

    Même si je ne suis pas sûr de me sentir à l’aise avec Ulysse et sa copine, ça me fait plaisir de voir du monde avec Jérém. Déjà parce que ça nous sort de notre tête à tête permanent. Non pas que ce soit désagréable, mais le fait de voir du monde est une idée qui me plaît assez. Je me dis que cette soirée permettra peut-être à Jérém de se changer les idées, et je crois qu’il a en a bien besoin. Ulysse saura le faire rire et le détendre, j’en suis certain.

    Nous retrouvons Ulysse et sa copine directement au resto. Le regard du boblond est toujours aussi clair et lumineux, son sourire toujours aussi charmant. Un brushing un brin moins soigné qu’à l’ordinaire, associé à un blouson en cuir posé sur un t-shirt noir qui met bien en valeur ses jolis pecs, lui donne une allure un brin baroudeur qui lui va super bien. Sa belle barbe est toujours aussi tentante. Sa poignée de main est toujours aussi puissante.
    Quant au regard direct, les yeux dans les yeux, avec lequel il l’accompagne, c’est carrément troublant. J’ai l’impression que ses yeux envoient un rayon laser capable de pénétrer au plus profond de mon esprit et de lire tout ce qui s’y passe.
    Avant de s’assoir à table, Ulysse tombe son blouson. Son t-shirt noir s’avère tout aussi ajusté à ses épaules, et à ses biceps épais. Le noir du coton produit un délicieux contraste avec sa peau claire.
    Tout le contraire de ce qui se passe pour Jérém qui lui, a choisi une chemise blanche ajustée à sa plastique de fou pour mettre en valeur la couleur mate de sa peau de Toulousain aux origines napolitaines. Les deux boutons du haut laissés négligemment ouverts, ce n’est pas trop, ni trop peu, c’est juste assez pour laisser entrevoir quelques petits poils de la naissance de ses pecs, pour donner envie de plonger dedans tête la première.
    Nathalie, la copine d’Ulysse, est une jolie nana rousse, souriante et rigolote. La complicité du petit couple est pétillante. Ils sont jolis à voir tous les deux, et je trouve qu’ils vont très bien ensemble. Je me fais la réflexion que la copine d’Ulysse s’appelle Nathalie, comme la Maman du petit Lucas, le petit garçon de Thibault. Ulysse a l’air vraiment amoureux, et cela me rassure.

    Au fil du repas, la complicité entre Jérém et Ulysse prend peu à peu le pas sur celle entre le boblond et sa copine. Les deux potes parlent de rugby, bien évidemment. Mais aussi d’histoires improbables arrivées à leurs coéquipiers. Comme celle concernant l’un de leurs coéquipiers qui a été surpris en train de se faire pomper dans un local du centre d’entraînement, et qui est depuis surnommé « Pipe ». Les histoires de Pipe sont rocambolesques, car le gars n’en est pas à son coup d’essai en matière de sexualité débridée.
    Ulysse est très drôle et il sait mettre l’ambiance. Sa copine n’est pas en reste, elle arrive toujours à rebondir sur la conversation et à en remettre une couche. Jérém semble bien s’amuser. Je n’ai pas tous les repères pour participer à cette discussion, mais je passe une bonne soirée. Je suis surtout heureux de voir Jérém heureux. Son visage s’illumine quand Ulysse est là, comme c’était le cas avec Thibault. Ulysse possède vraiment ce pouvoir extraordinaire de mettre Jérém à l’aise, de le faire rire, de le détendre. C’est le pouvoir d’un pote en qui il a confiance, et avec lequel il se sent bien.
    Leur complicité est si forte que Nathalie ne manque pas de le souligner.
    « On dirait qu’ils ont un numéro de cirque : il y en a un qui épluche les oignons, et l’autre qui pleure ! Ils sont toujours fourrés ensemble ces deux-là. Parfois j’ai l’impression que tu es maqué avec ton pote et non pas avec moi, elle plaisante.
    —    Ne sois pas jalouse, ma puce, plaisante Ulysse à son tour. Jérém est un gars sympa, et on s’entend bien tous les deux.
    —    C’est vrai, confirme Jérém, on s’entend bien ! »

    [C’est vrai, vous vous entendez vraiment bien Ulysse et toi. Tu te sens bien avec lui. Il sait voir le positif partout, et son optimisme est contagieux. Il croit en toi, et il te le fait sentir. Il croit en toi, même quand tu te plantes, même quand tu arrêtes de croire en toi. Ça fait du bien d’avoir un pote qui t’empêche de baisser les bras. Sa droiture, sa bienveillance, sa bravoure t’inspirent le respect, forcent ton admiration, suscitent la fascination.
    Mais tu sais bien qu’il n’y a pas que ça.
    Quand tu regardes Ulysse, tu vois le beau garçon qui te fait terriblement envie.
    Mais il n’y a pas que ça non plus.
    Ulysse sait toucher en toi des cordes sensibles qu’un seul autre garçon avait su faire vibrer auparavant.
    Mais auparavant, ce n’était pas aussi clair dans ta tête. Auparavant, tu n’osais pas admettre que ces cordes avaient le droit d’exister et de vibrer en toi.
    Quand Thibault a fait vibrer ces cordes, tu as fait des pieds et des mains pour faire semblant de n’avoir rien ressenti. Pour essayer de détourner ton attention, tu as couché avec toutes les nanas que tu pouvais mettre dans ton lit.
    Les sentiments que tu ressentais pour Thib étaient ambigus, mélangés, impossibles à démêler. Thib était ton meilleur pote et tu t’es empêché de laisser ces sentiments te gagner. Il était comme un frère pour toi et tu ne pouvais pas laisser ton attirance et tes sentiments prendre la place de cette amitié dont tu avais profondément besoin.
    Et même si tu savais qu’il était attiré par toi, même si vous aviez parfois fricoté tous les deux, tu as toujours pensé à lui comme à un gars hétéro, qui aurait une vie d’hétéro.
    Tu sais qu’Ulysse aussi est hétéro. Et pourtant, tu ne peux t’empêcher de craquer pour lui].

    La soirée se passe dans la bonne humeur. Le dîner se termine vers 23 heures. Les deux joyeux lurons ne sont pas pressés de rentrer car leur entraînement du lendemain commence tard dans la matinée. Nathalie, qui se lève de bonne heure, annonce qu’elle va nous laisser entre garçons et qu’elle rentre toute seule.
    « T’es sûre que ça t’embête pas ? » la questionne le boblond, un brin éméché, encore plus craquant qu’à l’ordinaire. C’est fou comme quelques verres d’alcool, à condition que l’ivresse se manifeste avec un état joyeux et un certain degré de désinhibition, peuvent rendre un garçon encore plus attachant et sexy.
    « Bah non. De toute façon, dans l’état où tu es, à part ronfler dès que t’auras touché le matelas, je ne vois pas ce que tu pourrais faire » elle le cherche.
    Dans ma tête, je me dis que la cloison ne tanguera pas ce soir.
    « Je me rattraperai demain soir, promis !
    —    T’as intérêt !
    —    Je rentre pas tard ma puce !
    —    Nico, surveille mon petit poussin pour qu’il ne fasse pas de bêtises. Je ne demande pas à Jérém, il est pire que lui ! »
    Je me fais la réflexion que le petit poussin est plutôt un très beau poulet, voire un magnifique coq.
    « C’est pas vrai ! fait Jérém, la voix cassé par l’ivresse.
    —    Tu parles ! Il t’a raconté que la semaine dernière, lui et son pote ici-présent, plus deux autres mecs de l’équipe, se sont retrouvés au poste pour tapage nocturne à la sortie d’une boîte de nuit ? me questionne Nath.
    —    Ah non, je n’avais pas eu l’info !
    —    Ça c’est parce que la fliquette nous kiffait, fait Ulysse.
    —    Elle voulait abuser de nous, se marre Jérém, mais nous on a résisté.
    —    En même temps, c’était un thon ! fait Ulysse.
    —    C’est clair…
    —    Je suis sûr que s’il avait été là, Pipe se la serait tapée quand même !
    —    Plutôt deux fois qu’une ! »
    Les deux coéquipiers éclatent de rire.
    « C’est ça, avec 3 grammes dans le sang, vous deviez être beaux à voir ! Et surtout bons à rien faire !
    —    Bonne nuit ma chérie. Tu sais que tu es la seule qui compte pour moi » fait Ulysse en s’approchant d’elle. Il prend son visage délicatement entre ses mains et l’embrasse doucement.
    « Je sais, je sais. Rentre pas trop tard. Je dors moins bien quand tu n’es pas là. »
    Ils sont vraiment mignons ces deux-là.

    Pour notre fin de soirée entre mecs, nous nous retrouvons à l’appart de Jérém, en train de siffler des bières. Ulysse propose une partie de jeu vidéo. Jérém, visiblement un brin éméché, me laisse commencer.

    [Installé dans le canapé, et alors que l’ivresse te fait planer (tu crèves d’envie d’un joint, mais tu sais que si tu te fais choper au contrôle, tu ne vas pas pouvoir jouer les prochains matches et tu ne veux pas prendre le risque), tu regardes Ulysse et Nico en train de jouer.
    Tu te dis que tu es bien avec Nico, car ce garçon t’apporte énormément de bonheur. Avant Nico, tu ne voulais pas être gay. Après Nico, tu as compris que tu l’étais et que si tu voulais avoir un espoir de vivre heureux, il fallait l’accepter. Nico a réveillé ta conscience. Nico t’a permis de faire la paix avec toi-même. Maintenant, tu sais qui tu es. Tu ne veux toujours pas que les autres le sachent. Mais toi, tu le sais, tu le sais très bien.
    Nico te fait du bien, mais c’est quelqu’un qui a besoin d’une épaule sur laquelle se reposer. Tu essaies parfois de lui offrir cette épaule, mais elle n’est pas assez présente et pas assez solide pour l’apaiser durablement.
    Le fait est que tu cherches toi aussi une épaule solide contre laquelle te reposer. Car tu as toi aussi toujours besoin d’être rassuré. De ta peur d’être abandonné, de ta difficulté à assumer qui tu es dans un milieu que tu ressens hostile à ta véritable nature, de ton manque de confiance en toi, de ta difficulté à t’aimer toi-même. Malgré tes bons résultats, tu as du mal à te dire que tu seras un jour un grand joueur. Et tu as le plus grand mal du monde à imaginer qu’un jour tu puisses devenir un joueur, et encore moins un gars comme Ulysse. Parce que tu ne te sens pas à la hauteur. Parce qu’au fond de toi, tu ressens toujours cette petite voix qui te dit que tu n’es qu’un minable pédé, et qu’on ne peut pas devenir un grand joueur en étant un petit pédé. Et il n’y a même pas besoin que le monde soit au courant. Tu le sais, et ça te pompe une énergie folle. Tu as du mal à te dire que tu es quelqu’un de bien, tu as du mal à admettre que tu mérites d’être aimé.
    Oui, tu as besoin d’être rassuré, Jérémie Tommasi. Et Nico est trop loin pour remplir ce rôle. Il est trop fragile. En fait, ce n’est même pas ça. En fait, Nico n’est pas suffisamment mûr pour remplir ce rôle. Tu as toujours rêvé de bras protecteurs. Et dans tes rêves plus ou moins conscients, ces bras ont été un temps ceux de Thibault. Tu rêves toujours de bras protecteurs. Et dans tes rêves d’aujourd’hui, bien conscients, ces bras ce sont désormais ceux d’Ulysse.
    Tu te demandes parfois où tu serais aujourd’hui si tu avais écouté la vibration de ces cordes quand c’était Thibault qui les faisait frémir. Et maintenant, Ulysse fait à nouveau vibrer ces cordes. Et il les fait vibrer encore plus fort, beaucoup plus fort. Parce que tu es davantage réceptif. Parce qu’Ulysse a une maturité que Thibault n’avait pas, pas encore, lui non plus.
    Et quand tu es seul dans ton lit, tu te demandes ce que tu ressentirais s’il était là, s’il te prenait dans ses gros bras, s’il te collait contre son torse chaud. Tu as l’impression que dans ses bras, tu te sentirais heureux].

    Ulysse me met une sacrée raclée à ce jeu de courses de voitures. C’était couru d’avance. C’est la première fois que je joue à ce jeu, et ma dextérité avec une manette est toujours la même, c’est-à-dire inexistante. Tout comme mon intérêt pour le jeu vidéo en général. Ajoutons à cela la proximité du boblond, son attitude exubérante sous l’effet d’une délicieuse petite ivresse, la fragrance qui se dégage de lui et dans laquelle je reconnais celle du parfum que j’ai offert à Jérém pour son anniversaire, on tient là toutes les raisons qui m’ont amené à ma défaite cuisante.
    Ulysse remporte donc la première course haut la main, et il met Jérém au défi de le battre. Le bobrun accepte enfin de s’extirper de son canapé et prend ma place.
    « Je vais te mettre une branlée, mec, il glisse à son pote.
    —    Tu es tellement rond que je ne devrais même pas te laisser prendre la manette, mec, plaisante Ulysse.
    —    Je vais te défoncer !
    —    Hâte de voir ça, mec ! Depuis le temps que je te mets des raclées, tu devrais savoir que tu n’as pas de chances ! »
    La course entre la McLaren d’Ulysse et la Ferrari de Jérém est très serrée. Les deux pilotes se tirent la bourre du début à la fin de la course. C’est finalement l’écurie de Maranello qui l’emporte sur le fil du rasoir. L’écurie anglaise demande la revanche. Le pilote de l’Italienne accepte. Au bout d’une nouvelle course à fond la caisse, Ulysse tient sa revanche.
    La dextérité des deux pilotes semble tenir d’un talent d’inné, un talent pourtant affûté par de longs entraînements. Je me dis qu’ils ont dû passer pas mal de temps à jouer ensemble. En fait, comme l’a bien dit Nathalie, ces deux-là passent beaucoup de temps ensemble. D’où leur belle complicité.
    Une complicité qui me rend même un peu jaloux. Car c’est une complicité de vécu commun, de destin commun. Ulysse a la chance de côtoyer Jérém au quotidien, d’être son meilleur pote et son confident. Il le connait surement mieux que moi. Et il a peut-être capté qu’il le kiffe. Est-ce que pendant tout ce temps passé ensemble ils n’ont vraiment fait que jouer ? Leur complicité tactile me questionne.
    Après deux victoires pour l’écurie italienne et deux pour l’écurie anglaise, les courses sont suspendues pour cause d’épuisement des pilotes. Autour d’un dernier verre, Jérém et Ulysse en viennent à parler des difficultés que connait l’équipe depuis plusieurs journées et de la pression que le staff met sur les joueurs.
    « Je ne vois pas comment on va pouvoir redresser la barre. Tu ne rejoueras pas avant la nouvelle année et on a plusieurs autres joueurs titulaires à l’arrêt pendant des mois.
    —    On a perdu la tête du championnat, mais on peut encore rattraper le coup. J’ai déjà connu ça, des moments compliqués. Il ne faut pas se décourager, il faut continuer à travailler, et les bons matches vont revenir. Tu es un très bon joueur Jérém, et tu n’as besoin de personne pour marquer des points.
    —    Si, j’ai besoin de tes passes.
    —    Non, tu as besoin de te faire confiance, et rien de plus. »
    Le boblond enchaîne en nous racontant ses débuts quelque peu chaotiques dans le rugby. Il nous parle de ses difficultés à s’intégrer dans le centre de formation, du fait que les joueurs plus âgés ne lui avaient pas simplifié la tâche. Il nous raconte d’avoir souffert du fait que pendant un temps l’entraîneur ne croyait pas en lui.
    « J’ai dû m’accrocher, et j’ai fini par y arriver. Vous les gars du Sud, il continue, vous êtes biberonnés à la sauce rugby depuis votre naissance. Alors que nous, les gars du Nord, on ne baigne pas dans la même ambiance, et on doit galérer davantage pour progresser. »
    Jérém écoute attentivement le récit de son pote. Et comme la dernière fois, j’ai l’impression qu’il boit ses mots. Et même plus que la dernière fois. En fait, j’ai l’impression que l’admiration pour son pote est en train de se muer en quelque chose de plus fort. L’effet de l’alcool est là, certes, et cela peut expliquer en partie son regard pétillant et caressant. Et pourtant, je n’arrête pas de me dire que lorsqu’il regarde Ulysse, Jérém a comme des étoiles dans les yeux.
    « Si j’y suis arrivé, toi aussi tu peux le faire. Tu es bien meilleur joueur que je ne l’étais à ton âge. Tu es un gars du Sud ! Allez, secoue-toi, et tu vas tout défoncer !
    —    Allez, une autre bière ! lance Jérém.
    —    Non, pas pour moi, fait Ulysse. Je vais vous laisser les gars.
    —    Déjà ? fait Jérém, visiblement déçu.
    —    Il est déjà presque une heure, mec. Nath m’attend, et vous avez besoin d’être un peu seuls tous les deux.
    —    Et si tu… »se lance Jérém.
    Mais sa phrase reste tronquée, comme étouffée dans sa gorge. Il s’en suit un instant de silence qui me paraît durer une petite éternité.
    Et si tu… quoi ? Où est-ce qu’il veut en venir, au juste ?
    « Et si tu restais dormir ? il finit par se reprendre.
    —    C’est gentil mais je vais y aller, sinon Nath va me pourrir.
    —    T’es sûr que t’as envie de faire la route ?
    —    Non, j’ai pas envie, mais je vais rentrer quand même. En plus, j’ai pas d’affaires pour me changer demain matin.
    —    Je t’en prêterai.
    —    Et je ne te les rendrai pas, comme les autres fois ! » plaisante le boblond.
    Comme les autres fois. Alors c’est déjà arrivé qu’Ulysse reste dormir chez Jérém.
    « Allez, bonne nuit les gars ! Et toi arrête de boire, tu dois être en forme demain ! » il lance à Jérém avant de nous quitter.

    La porte d’entrée vient tout juste de se refermer derrière le boblond et Jérém s’allume une clope sans même prendre la peine de s’approcher de la fenêtre. Il fume en silence. Il a l’air épuisé. Mais surtout, contrarié. J’ai l’impression que c’est le refus d’Ulysse de rester passer la nuit à l’appart qui l’a mis dans cet état. Est-ce qu’il avait envie que son coéquipier partage notre nuit, notre lit, notre plaisir, comme d’autres gars l’ont fait par le passé ? Est-ce qu’il est déçu de ne pas avoir été plus clair, de ne pas avoir osé ?

    « Ça va, P’tit Loup ?  j’essaie d’établir un contact.
    —    Je suis naze.
    —    Il est vraiment sympa Ulysse.
    —    Ouais…
    —    T’es contrarié parce qu’il n’est pas resté dormir ? j’y vais franco.
    —    Non, pas du tout.
    —    Ou parce qu’il n’a pas compris que tu avais envie qu’il passe la nuit avec nous ?
    —    Quoi ? il semble s’étonner.
    —    T’avais pas envie qu’il passe la nuit avec nous ?
    —    Et toi ? »
    Voilà, une question en réponse à ma question. C’est tout Jérém, ça. Et pourtant, derrière sa question, se cache bel et bien une réponse. La confirmation du fait que je ne m’étais pas trompé.
    « Moi, je n’en sais rien. Tu crois qu’il aurait été partant ?
    —    Je n’en sais rien…
    —    Je pense que ça aurait été dangereux de lui proposer, je considère. Si jamais il avait dit non, ça aurait été gênant. Et si jamais il était partant, ça risquait d’être compliqué à gérer après… vous vous voyez tous les jours, et en plus il a une copine, et… »
    Ça, ce sont les raisons « politiquement correctes ». Mais les véritables raisons sont autres. La véritable raison, c’est ma peur.
    « Et tu es jaloux… » il me coupe net.
    Evidemment que je suis jaloux ! Je suis jaloux parce que j’ai peur. J’ai peur qu’il goûte à la virilité d’Ulysse et qu’il ne puisse plus s’en passer. Et que ce dernier ne puisse plus s’en passer non plus. Je suis loin, et Ulysse est près, très près, trop près de lui. J’ai peur que le bonheur des corps éveille des sentiments. J’ai peur qu’il m’oublie. Oui, je suis jaloux. Mais ça, je ne peux pas l’admettre devant lui.
    « Pourquoi tu dis ça ? je fais semblant de m’étonner à mon tour.
    —    Parce que je le sens, parce que ça se voit.
    —    Pourquoi veux-tu que je sois jaloux ?
    —    Parce que tu es comme ça !
    —    Dis-moi, alors, est-ce que j’ai des raisons pour être jaloux ? j’insiste.
    —    Mais qu’est-ce que tu vas chercher ?
    —    J’apprends qu’Ulysse a passé pas mal de temps dans cet appart avec toi pour s’entraîner aux courses, et aussi que ça lui est déjà arrivé de passer la nuit ici. Tu ne m’as jamais parlé de tout ça, alors je me pose des questions…
    —    Il n’y a pas de questions à se poser. Uly est un pote, et c’est comme ça qu’on fait avec les potes.
    —    "Uly" est un pote, mais tu ne le regarde pas vraiment comme un pote.
    —    Et je le regarde comment ?
    —    Ça se voit que tu le kiffes ! Surtout quand tu as un peu bu !
    —    Mais ta gueule ! il se braque soudainement.
    —     "Uly" est un pote, mais t’as peut-être envie de coucher avec lui…
    —    Tu me saoules !
    —    La dernière fois que j’étais là, quand tu as voulu que je te prenne…
    —    Quoi ?
    —    C’est pas à lui que tu pensais quand tu m’appelais "mec" pendant que je te…
    —    Ferme-la, va ! il me balance, en se jetant sur moi et en m’embrassant avec une fougue animale.
    —    Il t’excite ce mec, hein ? »
    Pour toute réponse, Jérém soulève mon t-shirt et s’attaque à agacer mes tétons. Sa bouche et sa langue sont animées par une ardeur très excitante.
    « Et ce soir tu t’es dit qu’avec moi entre vous deux ça pourrait marcher… » je m’entends glisser, l’excitation m’apportant un niveau de désinhibition qui échappe à mon contrôle.
    Mais le bobrun est déjà à genoux devant moi, il défait ma braguette et commence à me pomper avec un plaisir non dissimulé, tout en se branlant.
    « Avoue que t’avais envie de me baiser pendant que je le suçais… »
    Jérém ne répond toujours pas. Il continue de me sucer, en redoublant même de vigueur.
    Mon excitation grimpe encore, encore, encore. Sous l’effet du plaisir montant, je sens tous mes freins lâcher, mes limites se pulvériser. Et j’ose tout.
    « Ou peut-être tu avais envie d’autre chose… avec ton pote "Uly"… »
    Jérém me pompe de plus en plus frénétiquement. Je sens que mes mots l’excitent au plus haut point. Il me pompe avec un entrain animal, comme s’il laissait s’exprimer une envie, un désir longtemps refoulé. Comme la dernière fois, mais plus encore que la dernière fois, j’ai l’impression qu’il me pompe comme s’il pompait Ulysse. Sa langue et ses lèvres s’emploient à produire des miracles de bonheur sensuel autour de mon gland. Mes inquiétudes sont anesthésiées par le plaisir qui fait vibrer mon corps tout entier.
    « Montre-moi ce que t’avais envie de lui faire, à ton pote… »
    Des mots, je le sais pertinemment, que je vais regretter plus tard, mais que sur l’instant je ne peux pas retenir.
    « Ça fait dix minutes que je te le montre… je l’entends me glisser, la voix chargée d’excitation.
    —    Je suis sûr que tu ne m’as pas tout montré… » je le chauffe encore.
    Un instant plus tard, Jérém éteint la lumière. L’appart est alors plongé dans une pénombre tout juste modérée par quelques rayons de lumière venant de l’illumination publique filtrant à travers les stores. Une ambiance qui me rappelle celle de certaines nuits dans l’appart de la rue de la Colombette.
    Le bobrun revient sur le lit. Il s’allonge sur le ventre, ses cuisses de rugbyman bien écartées. Je m’allonge sur lui, doucement, je laisse ma queue effleurer sa raie. Je suis dans un état d’excitation tel que j’ai l’impression de pouvoir jouir rien qu’en effleurant sa rondelle.
    Je me glisse lentement en lui, tout en essayant de me retenir. Le bonheur de sentir ma queue enserrée dans le cul musclé de mon beau mâle brun est toujours une sensation des plus incroyables.
    Je regarde ses cheveux bruns, ses épaules solides, ses biceps, ses tatouages, cette chaînette, tout ce qui fait sa virilité, cette virilité qui m’a longtemps été inaccessible, puis accessible uniquement pour satisfaire son plaisir de jeune mâle. Et l’idée qu’il ait évolué au point d’apprécier de laisser ma virilité lui offrir du plaisir me donne le tournis.
    Soudain, je pense à ces milliers, ces millions de gens qui ont vu Jérém à la télé, à tous les passionnés de rugby qui ont apprécié le grand ailier Tommasi. Je pense à toutes ces nanas (et à tous ces mecs, d’ailleurs) qui ont eu envie de lui, qui ont rêvé de se faire sauter par lui. Et je me dis que la plupart d’entre eux et d’entre elles n'imagineraient jamais que le bel ailier qui les a fait fantasmer puisse se donner à un garçon, comme Jérém est en train de le faire avec moi à cet instant précis. Et cette pensée me donne le vertige.
    Jérém frémit, je sens qu’il a vraiment envie de ça, ce soir. De se faire posséder, de se faire pilonner. Je veux lui faire plaisir, alors je commence à le tringler sans plus attendre.
    Sa langue m’a mis dans un tel état, sa rondelle me serre tellement, que l’envie de jouir fait vibrer chacune des fibres de mon corps. Je ne suis pas certain de pouvoir tenir bien longtemps. Je vais essayer de me retenir, mais je sens que ça ne va pas être une mince affaire.
    Sous l’entrain de mes assauts, Jérém souffle d’excitation. Mais très vite, il manifeste l’envie de quelque chose de plus musclé.
    « Vas-y, défonce-moi, mec ! »
    Et bien, voilà, « mec » est de retour. Ulysse est bien là avec nous, dans ma tête, dans la sienne.

    [Pendant que Nico coulisse en toi, tu ne te prives pas de penser à ton coéquipier. Tu le revois à la fin des entraînements, quand il se fout à poil pour partir aux douches, tu revois son corps superbement musclé, et cette queue au repos que tu imagines bien fringante dans le feu de l’action.
    Tu repenses à quand tu squattais chez lui, à quand tu sentais tanguer la cloison qui séparait le séjour où tu dormais et sa chambre, le clic clac où tu te caressais seul et le lit où il faisait l’amour avec sa copine. Tu le revois traverser le séjour après l’amour pour venir se chercher quelque chose à boire dans le frigo, tout juste habillé d’un boxer. Putain, qu’est-ce que tu avais envie de lui ! Combien de fois tu t’es branlé en l’écoutant faire l’amour avec sa copine, combien de fois tu as joui en entendant ses râles étouffés, en l’écoutant jouir, lui.
    Depuis pas mal de temps déjà, à chaque fois que tu te branles, l’image d’Ulysse partant aux douches te hante. Tu as envie de voir sa queue tendue, tu as envie de lui faire plaisir.
    Pendant un temps, tu as eu du mal à l’admettre. Mais désormais c’est clair dans ta tête : tu as envie de lui comme Nico a envie de toi quand tu le baises. Tu as envie de sentir ce que ça fait d’être possédé par un gars aussi viril].

    « Allez, putain, montre-moi qui est le mec ! il revient à la charge.
    —    Je vais bien te niquer, mec ! » je le suis dans son délire.
    Je tente de satisfaire son envie, tout en essayant de me retenir. Je prends appui sur ses fesses musclées, je trouve une position et un angle de pénétration qui m’est très agréable, tout en me permettant de garder mon excitation sous contrôle. Une position et un mouvement que mon bobrun semble également bien apprécier.
    « Oh, putain, ça c’est bon, mec ! Vas-y plus fort, défonce-moi ! »
    J’augmente la cadence de mes va-et-vient, mais pas trop non plus, car je sens que mon orgasme me guette.
    « C’est tout ce que tu sais faire, mec ? » il insiste.
    Je redouble alors la cadence de mes coups de reins et très vite je sens mon orgasme embraser mon bas ventre.
    « Je vais jouir, mec ! »
    La puissance de mon orgasme est décuplée par la succession de contractions de sa rondelle autour de ma queue. Jérém jouit en même temps que moi en se branlant.
    Je suis HS, et je m’abandonne sur le corps de mon bobrun. J’ai envie de le prendre dans mes bras, de le câliner. J’ai envie de lui montrer toute la tendresse que j’ai à lui donner après cette baise torride et animale.
    Mais je n’en ai pas vraiment l’occasion. Le bobrun commence à gigoter pour se dégager et je suis obligé de suivre le mouvement. Un instant plus tard, Jérém passe un t-shirt blanc et approche de la fenêtre pour fumer une clope.
    J’ai envie de lui poser mille questions. J’ai envie de savoir s’il a apprécié ce petit jeu, j’ai envie de savoir ce qui se passe dans sa tête par rapport à Ulysse. Mais son silence intercalé par le bruit étouffé des taffes de cigarette me dissuade de le faire.

    Au lit, nous échangeons un bisou si léger et si rapide que j’ai l’impression qu’il évite mes lèvres. Pas de câlin venant de sa part. Je le prends dans mes bras, mais il dit qu’il a chaud et je me décolle de lui la mort dans le cœur.
    Jérém s’endort vite, mais pas moi. Plein d’idées me tracassent. J’aimerais me dire qu’avec ce petit jeu, en lui offrant une « nuit avec Ulysse » par procuration, je suis parvenu à désamorcer ce désir frustré. Un désir qui, malgré ses négations, le hante, je le sens. Mais une voix au fond de moi me dit que j’ai peut-être ouvert une boîte de Pandore. Et un profond malaise m’envahit.

    Je finis par m’assoupir. Mais pas longtemps. Je suis réveillé par ce qui se passe à côté de moi. Au beau milieu de la nuit, Jérém est en train de se branler. Il pense à quoi, il pense à qui ?
    « J’ai envie de toi, Jérém » je lui glisse.
    Le bobrun semble hésiter, puis il bondit entre mes cuisses. Il saisit mes fesses offertes avec ses mains puissantes, il crache dans ma rondelle et envoie son gland gonflé à bloc étaler sa salive. Un instant plus tard, il vient en moi.
    Nous faisons l’amour. Ou plutôt, nous baisons. Jérém me pilonne en silence. C’est animal. Non, c’est simplement mécanique. Ses attitudes ne sont pas celles que je lui connais. Même ses ahanements ne s’expriment pas comme d’habitude. Non, il ne me fait pas l’amour. Il me baise comme il le faisait à l’appart de la rue de la Colombette.
    Certes, nous sommes en pleine nuit, et peut-être qu’il n’est qu’à moitié réveillé. De plus, il doit être encore bien imbibé d’alcool. Mais pendant cette baise je ne reconnais pas le Jérém que j’ai connu depuis le premier séjour à Campan. Et ce Jérém-là me manque, il me manque à en pleurer.
    Pendant qu’il me pilonne, j’ai comme l’impression qu’il n’est pas vraiment avec moi. Est-ce qu’il pense toujours à Ulysse ? Est-ce qu’il s’imagine en train de baiser son coéquipier ?
    Jérém jouit vite et me fait jouir en me branlant. Puis, très vite, il se déboîte de moi. Il s’allonge et se tourne sur le côté. Je ressens une distance de plus en plus grande entre nous et ça me fait peur, ça me fait mal, ça me donne le vertige.
    « Bonne nuit, p’tit Loup… je tente de retrouver un peu de complicité.
    —    Bonne nuit » il lâche sèchement.

    Jérém se rendort. Mais moi, je n’y arrive pas. Je tourne, je retourne dans les draps, j’essaie toutes les positions. Mais il n’y a rien à faire, le sommeil ne veut pas revenir. Les yeux grands ouverts dans le noir, je passe en revue le film de cette soirée. Je revois la complicité entre les deux potes. Et j’essaie de m’imaginer les nombreuses soirées qu’ils ont dû passer ensemble à jouer à ce jeu de Formule 1. J’essaie aussi de m’imaginer les nuits où Ulysse a dormi chez Jérém, et les matins où il lui a emprunté des affaires qu’il ne lui a jamais rendues. Jérém et Ulysse passent vraiment beaucoup de temps ensemble, même la copine du boblond l’a relevé. Que font-ils de tout ce temps ? Le fait que Jérém ait pu envisager un plan à trois avec Ulysse me laisse imaginer qu’il ne s’est jamais rien passé entre eux. Mais comment savoir ?
    Ce qui est certain, c’est que Jérém est très attiré par Ulysse. Je l’ai vu à ses regards, je l’ai vu à son l’attitude.
    Mais est-ce que dans le regard de Jérém il n’y a que de l’attirance ? Est-ce que la profonde admiration qu’il ressent pour son coéquipier ne cacherait-elle des sentiments plus ambigus ?

    Au final, je passe pratiquement une nuit blanche. Ce qui fait qu’au réveil, je suis mort de fatigue. Ce qui fait que je n’ai même pas l’énergie pour essayer de cacher mon malaise et mon inquiétude.
    Vu de l’extérieur, je dois sacrement faire la gueule. Jérém aussi semble faire la gueule. Il ne dit pas un mot et le silence devient vite insupportable pour moi.
    « Tu as bien dormi ? j’essaie de le questionner pendant qu’il fume sa première cigarette de la journée.
    —    Ouais… il lâche froidement.
    —    Moi j’ai pas trop bien dormi.
    —    Le lit n’est pas très confortable.
    —    Parle-moi, Jérém ! je me surprends à lui lancer, comme un appel désespéré, comme un appel à l’aide, alors qu’il vient d’écraser son mégot et qu’il passe déjà son blouson, alors qu’il s’apprête à quitter l’appart.
    —    Tu veux que je te parle de quoi ?
    —    De ce qui s’est passé hier soir, et l’autre fois aussi.
    —    Et qu’est-ce qui s’est passé ?
    —    Tu étais ailleurs…
    —    Mais qu’est-ce que tu vas chercher ?
    —    Tu as envie de lui ?
    —    Arrête, j’avais trop bu !
    —    Il a bon dos l’alcool !
    —    Ne me casse pas les couilles de bon matin !
    —    Tu le kiffes ce gars, hein ?
    —    Mais ta gueule !
    —    Tu le kiffes, oui ou non ? j’insiste, en montant le ton.
    —    Oui, je le kiffe ! T’es content maintenant ? Il me fait de l’effet et je ne peux rien y faire. Je le vois chaque jour dans le vestiaire à poil, c’est dur de ne pas y penser.
    —    Tu as envie de coucher avec lui ? »
    Jérém se rallume une cigarette et il se cache derrière les volutes de fumées pour éviter de répondre.
    « Allez, dis-moi, putain ! j’insiste.
    —    Il n’y a rien à dire !
    —    Mais si, au contraire ! Ça t’a bien plu d’imaginer que c’était ton pote qui te baisait hier soir !
    —    C’est toi qui as voulu jouer à ce jeu, parce que ça t’excitait !
    —    Et toi, non, ça t’excitait pas, non ! C’est pas toi qui a commencé à m’appeler "mec" la dernière fois…
    —    Et donc ?
    —    Tu m’as appelé "mec" , de la même façon que tu l’appelles "mec" .
    —    Tu veux que je te dise quoi, au juste ?
    —    La vérité !!!
    —    Tu veux savoir la vérité ? Alors je vais te la dire, la vérité. La vérité c’est que j’ai envie de me faire baiser par ce mec, ok ? J’ai grave envie de me faire baiser par lui, parce qu’il est bandant. Ça te va comme vérité ? »
    Je l’ai bien cherché, mais ses mots crus me blessent comme un coup de poignard.
    « Tu aurais préféré que ce soit lui qui te baise, cette nuit ?
    —    Et comment ! »
    Et là, je sens une colère noire m’envahir.
    « T’es qu’un connard !
    —    Et toi t’es qu’un casse-couilles !
    —    Tandis qu’Ulysse, lui, c’est un Dieu !
    —    Non, Ulysse n’est pas un Dieu. Ulysse c’est un Homme, lui ! »

    Bam ! En pleine figure. Le pire, c’est que par cette simple expression, « un Homme », Jérém a précisément mis le doigt sur quelque chose que j’ai moi aussi ressenti en côtoyant Ulysse.
    Jérém a raison. Ulysse fait « Homme », avec tout ce que ce mot implique en termes de fascination. Dans ma tête, et j’imagine dans la sienne aussi, un Homme est un insaisissable mélange de d’assurance et d’humilité, de droiture et de générosité. Son regard sait te grandir, sa présence sait te rassurer et te faire te sentir bien. Un Homme est viril, mais pas dans le sens d’être sanguin ou bagarreur. La virilité dont je parle ici n’a rien de sexuel non plus. Elle réside plutôt dans une attitude faite de calme, de réflexion, de grandeur d’esprit et de bienveillance.
    Du haut de ses 27 ans, Ulysse, coche toutes les cases. Depuis le temps qu’il côtoie le beau nordiste au regard félin, Jérém a eu l’occasion de saisir toutes les nuances de cette « virilité », et d’en tomber sous le charme.
    Un Homme. Un simple mot, et pourtant si chargé de significations. Et si chargé de préoccupations pour moi.

    « C’est donc un homme qu’il te faut à toi…
    —    Arrête, Nico !
    —    C’est vrai, Ulysse en est un. Et pas moi… j’insiste.
    —    Ce n’est pas ce que je voulais dire…
    —    Et pourtant, tu l’as dit ! Et tu as raison. Je ne suis pas un homme, je suis trop jeune pour ça. Ou peut-être bien que je n’ai pas la carrure pour être un homme comme Ulysse. Non, en fait, je ne serais jamais un homme comme Ulysse. Mais ce que je ressens pour toi est réel, je suis prêt à tout pour toi. Je t’aime comme un fou. Mais à l’évidence, je ne te suffis pas…
    —    Il y a des choses que je n’arrive pas à contrôler…
    —    Comme l’attirance pour Ulysse ?
    —    Je sais qu’il ne se passera jamais rien avec lui. Il aime trop les nanas, et puis ce serait trop dangereux pour l’équipe. Hier soir j’ai failli faire une belle connerie, heureusement que je me suis retenu…
    —    Qu’est-ce que tu ressens pour ce gars, au juste ?
    —    Et toi, tu ressentais quoi pour le type de Bordeaux ? »
    Ah, le sujet Ruben revient sur le tapis.
    « Je n’ai jamais été amoureux de lui…
    —    Et pourtant vous faisiez plus que baiser…
    —    Je n’ai jamais eu de vrais sentiments pour lui, même si on faisait du vélo ensemble !
    —    Mais tu avais quand même certains sentiments…
    —    Il me faisait du bien parce que je croyais que tu m’avais laissé tomber ! Mais je l’ai quitté ! Et je ne le regrette pas du tout. Mais tu n’as pas répondu à ma question. Tu ressens quoi pour Ulysse ?
    —    Ce gars me fait du bien.
    —    Du bien comment ? j’insiste.
    —    Uly ne me pose pas de questions, avec lui tout est si simple…
    —    Et avec moi c’est compliqué ?
    —    Toi, tu as tout le temps besoin d’être rassuré. Et je ne peux pas te rassurer tout le temps, parce que moi aussi j’ai parfois besoin d’être rassuré.
    —    Mais je suis là pour toi !
    —    C’est pas avec tes angoisses, tes soupçons et tes questions que tu vas me rassurer ! Tu me fiches la pression pour qu’on se voie, pour passer du temps ensemble, et je n’ai surtout pas besoin de plus de pression ! »
    Jérém écrase son mégot, referme la fenêtre.
    « En fait, ce n’est même pas toi qui me mets la pression, il se ravise. C’est cette situation, cette distance. La pression, c’est l’équipe qui me la met. Il faut gagner, tout le temps. Et quand c’est pas le cas, on nous fait sentir minables. Enfin, c’est moi qui le vis comme ça. Je vois qu’il y en a qui tiennent très bien le coup. Mais moi j’ai du mal, beaucoup de mal. Je déteste décevoir, je déteste qu’on me regarde de travers.
    La pression elle est là, elle est partout. Et Ulysse fait en sorte qu’elle soit moins pénible à supporter. Ulysse est un véritable pote, et je lui dois tout. Je n’aurais jamais signé au Stade sans lui. Je suis beaucoup attaché à lui, c’est vrai. Et je le vois à poil tous les jours dans les vestiaires, ça non plus je ne peux rien y faire. Si je te disais qu’il ne m’attire pas, je te mentirais. Il m’attire à tous les niveaux, physiquement, mentalement. Je ne peux rien y faire, à part prendre sur moi. Mais c’est dur, de plus en plus dur. »
    D’une certaine façon, ce que Jérém vient de me dire me touche beaucoup. Même si ça me fait du mal de savoir qu’il kiffe son coéquipier, je comprends tout à fait qu’il puisse être sous le charme d’un gars comme Ulysse. Je comprends également la difficulté de sa situation, le fait d’être exposé en permanence à la tentation. Et je comprends sa frustration.
    Je le regarde attraper son sac de sport, et se diriger vers la porte. Je réalise qu’il s’apprête à la passer sans même me donner un bisou, sans même me souhaiter la bonne journée.
    « Jérém ! » je l’appelle pour le retenir.
    Le bobrun s’arrête net. Pendant une seconde, je pense qu’il a compris qu’il a oublié quelque chose, qu’il va venir me faire un bisou, qu’il va venir me rassurer (il a raison, j’ai tout le temps besoin d’être rassuré, c’est plus fort que moi), me dire que je n’ai pas à me faire du souci car, malgré ce qu’il peut ressentir pour Ulysse, il tient à moi et que nous nous reverrons bientôt.
    Mais je me mets le doigt dans l’œil.
    « Au fait, tu pars quand ? il lâche froidement, sans presque se retourner vers moi.
    —    J’ai prévu de rester jusqu’à demain.
    —    Ce serait bien que tu rentres aujourd’hui.
    —    Tu es encore en train de me jeter ?
    —    Rentre chez toi, Nico.
    —    Et on se revoit quand ?
    —    Je ne sais pas, quand on pourra.
    —    J’ai envie de rester.
    —    Et moi je n’ai pas envie qu’on se prenne encore la tête, j’ai besoin de me concentrer sur mon match de dimanche prochain.
    —    Tu fais chier Jérém ! Il n’y a que tes matches qui comptent ! Et moi, je fais quoi en attendant ?
    —    T’as qu’à aller retrouver ton Ruben.
    —    Mais t’es sérieux, toi ?
    —    Peut-être qu’il t’attend toujours, il me balance, le regard ailleurs.
    —    Mais c’est toi que je veux, c’est de toi dont j’ai besoin ! Je l’ai quitté pour toi !
    —    Moi je ne peux pas le quitter, et je le vois chaque jour.
    —    Pourquoi tu veux qu’on arrête de se voir ?
    —    Je t’aime beaucoup, Nico, mais tu vois bien qu’on n’y arrive pas. Notre histoire est trop compliquée. Pour moi, et pour toi aussi. Tu mérites mieux que moi.
    —    Tu es en train de me quitter, là ?
    —    J’ai besoin d’être seul. Tu es jaloux, et je le comprends. Mais moi je n’ai pas l’énergie de gérer ça.
    —    Mais Jérém… » je tente d’objecter une fois de plus.
    Mais le bobrun coupe net mon élan désespéré en venant me prendre dans ses bras, et me serrant très fort contre lui.
    « Prends soin de toi, Nico, il me glisse doucement.
    —    Je t’aime, p’tit Loup ! »
    Un long soupir, et un baiser léger sur mon front. Ce sont les derniers gestes de Jérém avant de passer la porte d’entrée et de la refermer derrière lui.









     


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  • Le jour de l’anniversaire de Jérém, en rentrant de mes cours, je me sens très frustré de ne pas pouvoir fêter cette journée spéciale avec lui. Et encore plus frustré qu’il m’ait annoncé qu’à cause de ses engagements sportifs il ne pourrait pas me recevoir à Paris le week-end qui arrive.

    Jeudi 17 octobre 2002.

    Le lendemain, cette frustration s’est mélangée à un regret lancinant. Je me dis que j’aurais dû tout laisser tomber, monter à Paris et lui faire la surprise. Je me dis que je dois impérativement aller le voir ce week-end, ou lundi. C’est décidé, je vais l’appeler dans la soirée pour lui dire que j’ai trop envie de passer quelques jours avec lui. Ou alors, il est toujours temps de lui faire une surprise. D’autant plus que j’ai sa nouvelle adresse. Oui, j’ai envie de lui faire une surprise.
    Je suis en plein dans mes cogitations, lorsque j’entends taper à la porte. Ça y est, le fameux gâteau annoncé par Albert est prêt. Ça tombe bien, je commence à avoir un petit creux. Je baisse le son de la télé, je saisis la poignée, j’ouvre la porte. Et là, je manque de tomber à la renverse. Mon cœur s’emballe, ma respiration se fige. Je suis instantanément en nage, en apnée.
    Jérém se tient là devant moi, beau comme un Dieu, habillé d’une chemise à petits carreaux noirs et blancs complètement ouverte sur un t-shirt blanc ajusté à son torse sculpté, mettant bien en valeur ses pecs. C’est quasiment pile la même tenue que sur cette photo de lui prise sur la prairie des Filtres et qui me rend dingue. A un détail près. Ses pecs et sa virilité ont pris une ampleur qu’ils n’avaient pas au moment de cette photo d’adolescent. Sur son visage, un beau sourire à la fois charmant et doux.
    « Salut, il me lance.
    —    S… salut » je tente de faire bonne figure, alors que je suis en train de me liquéfier sur place.
    Le bobrun s’avance vers moi, il me serre très fort dans ses bras et m’embrasse comme un fou. La surprise, c’est lui qui me l’a faite.

    Un instant après, le bel ailier parisien me pousse vers l’intérieur de mon studio avec une fougue animale. Ses yeux noirs se plantent dans les miens, et ne les lâchent plus. Son regard charnel me déshabille, comme s’il arrachait mes fringues. Il me fait me sentir nu, et complétement à lui. Le bobrun ne prononce pas un mot. Et pourtant, tout son corps et tous ses gestes parlent de désir, d’ardeurs, d’envies de mâle. Je sens qu’il est chaud bouillant. Je sais de quoi a envie mon beau mâle brun. Je sens que je vais très vite être débordé par sa virilité. En une fraction de seconde, mon excitation grimpe vers des sommets où ma raison flanche.
    Je ne me trompe pas. Après avoir claqué la porte derrière lui, Jérém me colle contre le mur juste à côté. Tout en continuant à m’embrasser avec cet enivrement impétueux, volcanique, il empoigne mes fesses par-dessus le jeans, il les palpe avec ses mains puissantes, les malaxe, les écarte. Je sens les parois de mon trou se tendre. Et cette sensation me rend dingue. J’ai envie de lui, putain, qu’est-ce que j’ai envie de lui, et de me sentir à lui !
    Mais j’ai aussi et avant tout envie de le prendre dans mes bras, de sentir son corps contre le mien, de le couvrir de bisous, d’enfoncer mes doigts dans ses beaux cheveux noirs. Je tente de le serrer contre moi, mais le bobrun se dégage aussitôt. Il a d’autres projets en tête, d’autres priorités. Il défait ma ceinture, ma braguette, il baisse mon froc et mon boxer. Le bout de ses doigts effleure mon pubis et j’ai l’impression que ma queue va exploser. Ses gestes précipités expriment pleinement l’urgence du désir qui l’anime. C’est si bon, c’est divin que de se sentir à ce point convoité par le gars qu’on désire plus que tout, de ressentir cette rencontre parfaite, cette sublime complémentarité des envies.
    Jérém défait sa propre ceinture, baisse son froc et son boxer. Sa queue apparaît, belle, tendue, délicieuse, conquérante. J’ai envie de l’avoir en bouche, j’ai envie de l’avoir dans mon cul, j’ai envie de me faire tringler pendant des heures, et j’ai envie de le faire jouir là, tout de suite.
    En attendant, animé par une pulsion irrépressible, je tente de la toucher, mais le bogoss m’en empêche. Et il me retourne aussitôt, il me plaque face au mur. Je sens sa queue bouillante se caler entre mes fesses. Je n’oublierai pas la première fois où Jérém m’a plaqué contre le mur de cette façon. C’était juste après le bac philo, après que je l’avais chauffé pendant l’épreuve. Et putain, comme il avait été chaud et bien macho dès notre arrivée à l’appart de la rue de la Colombette ! Comment il m’avait montré qui était le mâle dans la pièce. Ce soir, je ne demande pas mieux que de me sentir à lui comme dans cette journée qui, je le réalise, date de presque un an et demi déjà. Comment le temps passe ! Et pourtant, il ne semble pas avoir de prise sur notre envie l’un de l’autre.
    « Tu la veux, hein ? je l’entends me souffler à l’oreille.
    —    Oh, que oui !
    —    Tu la veux dans le cul, c’est ça ?
    —    Putain, oui !
    —    Tu veux que je te baise là, tout de suite ?
    —    Et comment !
    —    Tu as envie que je te jute dedans, hein ?
    —    Autant que tu veux. Mais prends ton temps, baise-moi bien avant !
    —    T’as vraiment envie que je te défonce, toi !
    —    Tu as vu l’effet que tu me fais ?
    —    Tu me kiffes, hein ?
    —    Grave !
    —    Tu kiffes ma queue !
    —    Oh, putain, ouiiiiiiiiiiiiii. Allez vas-y, prends-moi !
    —    Je vais t’enculer, mec…
    —    Vas-y !
    —    Dis-le !
    —    Encule-moi, beau mec !
    Son torse chaud collé contre mon dos, sa façon de me plaquer contre le mur avec toute la puissance de son corps musclé de rugbyman, sa queue qui envahit ma raie, son gland qui titille malicieusement ma rondelle, ses lèvres qui effleurent mon oreille, son souffle qui chatouille ma peau. Ses mots bien choisis pour chauffer à bloc mon imaginaire et mes fantasmes. Ce petit jeu m’excite grave. Sa parfaite attitude de petit con sûr de son pouvoir de mâle dominant embrase mes sens.
    Sa queue tient désormais ma rondelle en joue. Je frémis, je tremble de désir. Qu’est-ce que j’ai envie de l’avoir en moi ! Il fait durer, et l’attente me semble une torture. Aucun autre gars ne sait me chauffer, me faire languir, me rendre dingue à ce point.
    Et puis, ça vient enfin. Jérém crache dans sa main, il enduit sa queue, puis ma rondelle. Il empoigne mes fesses, les écarte. Il laisse glisser son gland en moi et il me pénètre lentement, très lentement. A chaque millimètre d’avancement, un frisson secoue mon corps. J’adore cette sensation de me sentir envahi, rempli, entravé par sa puissance sexuelle. Et ses ahanements, son souffle saccadé traduisant son plaisir à lui ne font que décupler le mien.
    « Oh, putain, qu’est-ce que c’est bon, Jérém, je ne peux m’empêcher de lâcher, sonné par le bonheur de le sentir glisser en moi, alors qu’il n’a même pas encore commencé à me pilonner.
    Le bogoss glisse en moi lentement mais fermement, il s’enfonce en moi jusqu’à la garde. Lorsque son voyage s’arrête, ses couilles se calent lourdement contre les miennes. J’ai le sentiment qu’elles sont bien pleines, et que ce soir je vais recevoir une bonne dose de jus du bobrun. J’ai vraiment envie d’être rempli par son jus.
    Le bogoss passe une main à plat sur mon ventre, et l’autre en travers sur mes pecs. Il me plaque fermement contre lui et commence à me pilonner. C’est à la fois lent, sensuel, puissant. L’intense bouquet olfactif qui se dégage de sa peau vrille mes neurones en profondeur. Le fait est qu’au-delà de son parfum, j’ai l’impression de capter tout un tas de petites odeurs qui parlent de son désir, de sa virilité. J’ai l’impression de sentir un début de transpiration. Mais aussi l’odeur de sa queue qui a envie de jouir. Je ne sais pas si ce sont de véritables sensations olfactives ou si c’est mon excitation qui me joue des tours, mais ça me rend dingue. Son attitude, sa façon de me plaquer contre son corps, de me secouer, d’exciter mes tétons finissent de m’achever.
    Ses couilles caressent les miennes, les percutent doucement, puis plus lourdement. L’ampleur et la cadence de ses coups de reins changent, augmentent peu à peu d’intensité. Son souffle animal se fait de plus en plus brûlant. J’aime quand il est dans cet état, quand son animalité prend le dessus et le pousse à des gestes rares et qui me font un effet terrible. Le beau mâle mordille tour à tour mon oreille, la peau dans mon cou, celle en bas de ma nuque. Le frottement de sa barbe, la fraîcheur humide laissée par sa salive me poussent un peu plus vers une douce folie des sens.
    De l’extérieur, ça pourrait sembler une bonne tranche de baise. Mais au plus profond de moi, je sais que nous sommes quand même en train de faire l’amour. Je sens que Jérém a tout autant envie de jouir que de me faire jouir. Dans son attitude, il y a une sacrée dose de mâlitude, pourtant doublée d’un profond respect. Si ce n’était pas le cas, ça ne pourrait pas être aussi bon.
    « Putain, qu’est-ce que c’est bon, Jérém ! », je finis par lâcher, dans un état second.
    —    Tu as un cul d’enfer ! il me glisse à son tour.
    —    Tu as une queue d’enfer ! »
    Et là, mon bobrun lâche les trois mots les plus excitantes qui existent pour mes oreilles :
    —    Je vais jouir…
    —    Fais toi plaisir !
    —    Je vais te remplir… »
    Je sens son corps se raidir, se plaquer encore plus fort contre le mien. Ses coups de reins cessent d’un coup, sa queue s’enfonce au plus profond de moi. A chaque râle étouffé, son bassin augmente sa pression contre le mien, comme s’il voulait s’enfoncer en moi un peu plus loin encore. Ses couilles écrasent les miennes, sa virilité la mienne. Le bobrun me remplit, giclée après giclée. Et c’est bon à un point inimaginable.
    Ainsi, lorsque sa main atterrit sur ma queue, elle n’a même pas besoin de me branler. Dès que ses doigts enserrent mon gland, je jouis.

    Le bobrun demeure enfoncé en moi, le souffle profond. Il me serre désormais dans ses bras musclés, et je me sens fabuleusement bien. Une douce et intense chaleur monte dans mon ventre et se propage dans tout mon corps jusqu’à mon trou rempli de sa queue et de son jus. Comment il doit être chaud et épais son petit jus de mec !
    Lorsqu’il se retire de moi, mon trou s’en trouve aussitôt délaissé. L’absence de sa queue est tout aussi vibrante que sa présence. Toutes mes chairs pétillent encore autour du souvenir de ses va-et-vient.
    Je me retourne aussitôt, j’ai besoin de le regarder. Sur son front, dans le creux de son cou, sa peau est moite de transpiration. Son beau t-shirt blanc porte désormais de nombreux plis, témoins de l’animalité de notre étreinte. Le coton suit le mouvement de ses pecs ondulant au gré de sa respiration, une respiration profonde, témoignant de l’effort sexuel tout juste accompli. Au-dessous de ses paupières lourdes, je croise son regard assommé de plaisir. Il est tellement beau et touchant !
    Je le prends dans mes bras et je l’embrasse avec la fougue que nous inspire le garçon qu’on aime et qui vient de nous offrir une expérience sensuelle hors normes.
    Quelques instants plus tard, visiblement chauffé par l’effort, Jérém tombe sa chemisette, laissant ce beau t-shirt blanc, magnifique artifice pour sublimer un torse spectaculaire, aveugler mon regard. Ah, putain, comment les manchettes moulent bien ses beaux biceps !
    Sans un mot, il m’entraîne vers le lit. Il s’allonge, et je me blottis dans ses bras.
    « Qu’est-ce que j’aime faire l’amour avec toi… je l’entends me glisser après un soupir de bien-être.
    —    Je croyais que tu voulais me baiser… je le cherche, pour le fun.
    —    Oh que oui ! Je t’ai bien niqué, hein ? il me cherche à son tour, un sourire malicieux et craquant au bord des lèvres.
    —    Très bien niqué… et bien plus que ça !
    —    Bien plus que ça, oui…
    —    Pour moi ça a été plus que ça dès la première fois à ton appart à Toulouse.
    —    Je sais…
    —    J’avais envie de tout avec toi. J’avais envie de te sentir contre moi, j’avais envie de coucher avec toi, j’avais envie de te donner du plaisir. Mais, plus que tout, j’avais envie d’exister pour toi.
    —    Tu existais depuis un bon moment…
    —    Je ne le savais pas, j’avais l’impression que tu ne me calculais pas du tout. Je te croyais hétéro !
    —    C’est vrai que je n’ai rien fait pour t’aider à comprendre.
    —    Si j’avais su, je t’aurais invité à réviser chez moi bien plus tôt !
    —    Je ne sais pas si j’aurais accepté. Avant, je n’aurais pas été prêt et je t’aurais jeté. Tu l’as fait au bon moment.
    —    T’étais vraiment un sacré petit con !
    —    Ça, tu peux le dire !
    —    Tu t’es quand même bien amélioré depuis !
    Le bogoss me sourit et je fonds. Je regarde sa nudité, son torse musclé et délicieusement poilu, ses épaules, ses pecs, ses abdos, ses cuisses, ses mollets, sa belle queue. Je regarde le garçon que j’aime, qui vient tout juste de me faire l’amour, je le contemple dans le doux abandon après l’orgasme. Et je me dis que parfois, même après bientôt deux ans de complicité sensuelle et de jouissance, j’ai encore du mal à croire que c’est moi que ce petit Dieu mâle a choisi pour découvrir le plaisir entre garçons. Et j’ai encore plus de mal à me dire que ce petit Dieu, je crois bien qu’il m’aime lui aussi.
    « Si je me suis amélioré, c’est parce que tu es mon Ourson, finit par lâcher le beau rugbyman en me serrant très fort dans ses bras puissants.
    —    Et puis, toi aussi, t’as grandi, il continue.
    —    Si j’ai grandi, c’est parce que tu es mon p’tit Loup ! je lui glisse, en plongeant mon visage dans le creux de son épaule, les yeux rendus humides.
    —    Ah, j’oubliais, je me souviens d’un coup, j’ai quelque chose pour toi.
    —    Tu as quoi ?
    —    Un petit cadeau pour ton anniversaire.
    —    Mais moi je n’ai rien prévu pour le tien !
    —    Tu rigoles ? Tu as prévu Campan, et tu es revenu ce soir ! Ta présence est le plus beau cadeau du monde ! ».
    Un nouveau sourire s’esquisse sur sa belle petite gueule de mec et c’est le plus beau des remerciements. Je tends le petit paquet à Jérém qui le déchire aussitôt.
    —    Ah, cool, j’aime bien celui-ci. L’un des gars de l’équipe le porte et il sent super bon !
    —    Dois-je comprendre que tu t’approches suffisamment, je dirais même excessivement, ou plutôt dangereusement, même, de la peau de ce gars pour sentir son parfum ? je le cherche.
    —    Possible… il se marre.
    —    Petit con, va !
    —    N’importe quoi ! Quand il revient de la douche il en met tellement qu’il en fait profiter à toute l’équipe !
    —    Mouais… je feins de m’offusquer.
    —    Ta gueule, Ourson !
    —    Ah, « ta gueule » c’est ta façon de me remercier du cadeau ? je plaisante.
    —    Ta gueule et merci pour ce cadeau !
    —    De rien, de rien. L’année prochaine l’Ourson t’offrira une boîte remplie d’oursins.
    —    Tu seras mon Oursin, alors…
    —    T’es qu’un sale type ! je l’apostrophe, tout en claquant un chapelet de bisous sur son cou.
    —    Tu sais de quoi j’ai envie ? il me glisse.
    —    Dis-moi ?
    —    D’aller nous faire un resto et de te refaire l’amour après…
    —    Ça me paraît être un programme tout à fait raisonnable… à un détail près…
    —    Quel détail ?
    Et là, on entend toquer à la porte.
    « Tu attends quelqu’un ? fait Jérém, soudainement crispé.
    —    Non… je lui réponds, pas du tout sûr de moi, alerté par sa crispation soudaine.
    Dans ma tête, un doute irrationnel mais effrayant s’impose. Il ne faudrait pas que Ruben ait décidé de rappliquer ce soir par surprise. Non, ce n’est pas possible. Il ne ferait pas ça. Je ne lui ai donné aucun signe de vie, il ne m’en a pas donné non plus. Il faudrait une sacrée dose de malchance pour que cela change pile ce soir.
    Je remonte mon froc à toute vitesse. Le laps de temps entre l’instant où je saisis la poignée de la porte et celui où le battant s’ouvre sur le visage souriant de Denis me paraît interminable.
    « Chose promise, chose due, me lance le vieil homme, tout en me tendant une assiette avec une part généreuse de gâteau.
    —    Le chef pâtissier a terminé son ouvrage, il précise, et il m’envoie en livreur.
    —    Merci, merci beaucoup, il a mis une grosse part en plus !
    —    Il a cru voir que tu avais de la visite…
    —    On ne peut rien lui cacher !
    —    Il passe sa vie devant la fenêtre, il a des dossiers sur chaque locataire, il plaisante.
    —    Sacré Albert ! En tout cas, j’ai bien de la visite, une visite par surprise.
    —    Bonjour, fait mon bobrun dans mon dos.
    —    Ah, il avait vu juste. Bonjour Jérémie, content de te revoir.
    —    Content de vous revoir aussi !
    —    C’est son anniversaire, il est venu me faire une surprise.
    —    Ah, bon anniversaire, alors ! Au fait, joli match l’autre fois ! Bel essai, et très belle transformation !
    —    Merci, merci beaucoup, fait Jérém.
    —    Passez nous voir si vous avez une minute ! ».

    « Ils sont vraiment adorables, je commente, après avoir refermé la porte.
    —    C’était quoi le détail ? me balance le bobrun.
    —    Quel détail ?
    —    Juste avant que ton proprio se pointe tu m’as dit que mon programme resto-sexe était tout à fait raisonnable, mais à un détail près…
    —    Ah oui… j’aimerais ajouter quelque chose en haut de ce programme pour le rendre encore plus fabuleux…
    —    A savoir ? »

    Un instant plus tard, le bogoss s’installe sur le lit accoudé sur ses avant-bras, le t-shirt blanc bien tendu sur ses pecs et ses biceps. Les jambes légèrement écartées, le regard fripon, la braguette saillante. Je me glisse sur lui, je l’embrasse longuement. La force qui m’attire vers ce garçon est puissante, déraisonnable, irrépressible. C’est une force tout aussi sensuelle qu’affective. Il y a tant de désir dans mon élan. Mais il y a tout autant de tendresse et d’affection. Ce garçon m’attire et me touche infiniment.
    Je le pompe doucement, je distille lentement son plaisir viril. J’ai adoré sa façon de me prendre sans préliminaires. J’ai adoré le sentir en moi, me sentir à lui. Lorsqu’il me prend, c’est lui qui contrôle son propre plaisir. Mais lorsque je le suce, c’est moi le maître de son bonheur sensuel. Et l’ivresse de l’avoir en bouche m’a terriblement manqué.
    Je le suce, mon regard happé par le blanc immaculé de son t-shirt, mais je le soulève un peu pour découvrir ses abdos à la peau mate, délicieux contraste. Sentir ses ahanements à chaque va-et-vient, à chaque coup de langue, ça c’est un délice indescriptible. Et lorsque ses doigts atterrissent sur mes tétons, j’ai l’impression de perdre la raison.
    « Oh putain, Nico, qu’est-ce que c’est bon ! » je l’entends soupirer. Du coin de l’œil, je vois sa tête partir vers l’arrière, ce qui a pour effet de bomber encore un peu plus ses pecs et de tendre ses abdos d’une façon tout à fait spectaculaire. Je sais qu’à cet instant précis son cerveau est le théâtre d’une tempête de frissons géants. Je sais qu’à cet instant précis, tout ce dont il a besoin est de jouir. Alors, je continue de le pomper sans relâche. Car il me tarde de le voir, le sentir jouir, je veux goûter à son petit jus de mec, je ne peux plus attendre.
    « Oh, Nico, je vais jouir ».
    Sa queue vibre entre mes lèvres, son gland frémit sous ma langue. Et une salve de bonnes giclées chaudes explose dans ma bouche. Son goût prégnant de petit mâle se répand en moi. Et ses râles de plaisir me donnent le vertige.

    « J’ai bien aimé ton détail, fait le bobrun, fripon.
    —    Moi aussi, beaucoup !
    —    Tu veux jouir ?
    —    Pas maintenant, je vais attendre le dernier acte de ton programme pour ça ! »
    Son sourire est à la fois amusé et sexy à mort. Il s’allume une cigarette qu’il ne fume qu’à moitié, puis il passe à la douche.
    Lorsqu’il revient de la salle de bain, son torse de statue grecque est violemment mis en valeur par un t-shirt noir super bien ajusté. Dès qu’il passe l’encadrement de la porte, je sais qu’il porte le parfum que je lui ai offert. Jérém s’approche de moi, et l’intense fragrance qui se dégage de sa peau vrille mes neurones.
    « Putain, qu’est-ce que tu sens bon !
    —    Je t’avais dit que ce parfum est une tuerie.
    —    J’ai envie de te sauter dessus !
    —    Tu vois ?
    —    Pourquoi, tu as envie de sauter sur ce mec de ton équipe ?
    —    Mais ta gueule ! Allez, on va au resto ! »

    Avant de sortir, nous passons faire un petit coucou à Albert et Denis. J’aime bien ce petit « rituel » lorsque Jérém vient à Bordeaux. Chez mes voisins, c’est l’un des rares endroits où nous pouvons vraiment être Jérém&Nico, en dehors de l’amour. Les deux vieux hommes nous reçoivent les bras ouverts, toujours aussi accueillants.
    « Alors, il paraît que c’est ton anniversaire aujourd’hui ? fait Albert.
    —    C’était hier, en fait.
    —    Et tu as quel âge ?
    —    Vingt et un ans.
    —    Vingt et un ans, putain, vingt et un ans ! T’imagine Denis ! Je ne me souvenais même pas qu’on pouvait avoir vingt et un ans !
    —    Pourtant, on les a eus nous aussi. La télé était encore en noir et blanc et on parlait des francs par millions… et être pédé était un délit, énumère Denis.
    —    Mais surtout, on ne voyait pas autant de beaux garçons qu’aujourd’hui ! s’exclame Albert.
    —    En tout cas, bon anniversaire Jérémie, il enchaîne. Profite bien de tes vingt et un ans. Profitez tous les deux de vos vingt ans, car ils partent si vite !
    —    Sur ça, il a bien raison, abonde Denis.
    —    Au fait, on t’a vu à la télé, Jérémie, fait Albert.
    —    Tu étais très beau, le plus beau de tous ! lance Denis. D’ailleurs, la caméra ne te lâchait pas !
    —    Ah, je ne l’ai pas rêvé ! je m’exclame. Il était tout le temps à l’écran !
    —    C’était son premier match, ils voulaient montrer le nouveau poulain de l’écurie Stade Français !
    —    J’imaginais que tu étais un bon ailier, fait Denis, plus sérieusement. Mais là, tu m’as scotché. Tu as la technique, et tu as l’aisance. Tu es rapide, mais précis, et ton jeu est beau. Tout n’est pas encore parfait, bien sûr, parce que tu es jeune. Ton jeu manque un peu de fluidité parce que tu viens tout juste d’arriver dans une équipe déjà formée. Mais ça va vite venir. Aussi, si je peux me permettre de te donner un conseil de vieux con, tu dois apprendre à anticiper davantage, et surtout à garder la tête froide. Apprend à garder la tête froide et tu seras une véritable machine de guerre. Tu as un sacré potentiel. Apprend à te faire confiance, et je te garantis que ton niveau va très vite exploser.
    —    Merci, merci beaucoup, fait Jérém, l’air visiblement touché par ces mots.
    —    Tu es le genre de pierre brute que tout entraîneur rêve d’avoir à façonner, ajoute ce dernier. Je suis certain que dans quelques années, on va te retrouver en équipe de France.
    —    Il y a du travail !
    —    Bien sûr qu’il y a du travail, et tu n’imagines même pas à quel point. Mais dans la vie, il faut toujours viser la Lune. Car, même en cas d'échec, on atterrit dans les étoiles.
    —    Je vise la Lune, et même au-delà !
    —    C’est bien. Il n’y a que quand on croit en son rêve qu’on est sûr d’arriver quelque part. Il n’y a que quand on croit en soi qu’on est certains de miser sur le bon cheval. Moi, je crois en toi, monsieur Jérémie !
    —    Merci, merci encore, fait mon bobrun, visiblement ému par cette conversation.
    —    Allez, bonne soirée les garçons ! »
    Nous traversons la petite cour au sol rouge et nous marchons dans la rue. Jérém ne lâche pas un mot. Je me tourne vers lui, je croise son regard. Il est brillant, et humide.
    « Ça va, petit Loup ? je le questionne.
    —    Ça va.
    —    Tu es sûr ?
    —    Oui !
    —    Ce sont les mots de Denis qui… je tente de le questionner.
    —    Laisse tomber…
    —    Si, dis-moi…
    —    Je voudrais tellement entendre ces mots de la bouche de mon père, il me lance, alors qu’un voile de tristesse embue son regard.
    —    Ton père ne t’a pas appelé après ton match à la télé ?
    —    Non.
    —    C’est vrai ?
    —    Pas le moindre coup de fil, pas le moindre message.
    —    Mais il doit être fier de toi, non ?
    —    Je n’en sais rien.
    —    Tu as demandé à Maxime ?
    —    Il n’habite plus à la maison, et il le voit très peu aussi.
    —    En tout cas, moi je suis fier de toi, de ton travail, de tes efforts. Tu as l’air heureux sur le terrain, et je suis heureux pour toi ».

    « C'était la première fois que je regardais un match de rugby en entier à la télé, je lui glisse une fois installés au restaurant.
    —    Ça ne m’étonne pas de toi, il se marre, la tristesse s’évaporant peu à peu de son regard.
    —    Oui il faut une première fois à tout. Et je suis d'accord avec Denis tu as un sacré potentiel et tu n'as besoin de personne pour réussir.
    —    J’aimerais en être si sûr que vous !
    —    Et alors, dis-moi, comment tu as vécu ces premiers matches ?
    —    La toute première fois que j'ai entendu mon nom annoncé dans ce grand stade, j'avais du mal à en croire à mes oreilles. J’avais l’impression de vivre la scène de l’extérieur. Quand j’ai entendu annoncer « Tommasi », pendant une seconde je me suis dit « tiens, il y a un autre joueur qui s’appelle comme moi ». Si tu savais comment j’avais peur de ne pas être à la hauteur !
    —    Mais tu l’as été, et ça s’est bien passé !
    —    Je crois…
    —    Et le premier match à la télé ?
    —    Laisse tomber ! Jamais j’ai stressé autant à cause d’un match. Depuis des jours le coach n’arrêtait pas de nous rappeler que le match était transmis en direct et qu’on n’avait pas le droit à l’erreur. Quand j’ai vu les caméras, j’étais tellement stressé que j’en avais mal au ventre. J’ai dû me faire violence pour sortir des vestiaires.
    —    Quand tu es sorti des vestiaires, tu étais magnifique !
    —    Je n’étais pas trop ridicule ?
    —    Pas du tout ! Tu avais l’air un peu perdu, mais je pense que c’est normal. Mais dès que le jeu a commencé, tu étais complètement dedans, et tu te donnais à fond. Au bout d’une minute, j’avais déjà oublié que c’était ton premier match à la télé. Parce que tu faisais partie de l’équipe.
    —    C’est vrai que j’ai vite oublié les cameras…
    —    Mais les cameras ne t’ont pas oublié ! On t’a beaucoup vu à l’écran, et dans de beaux premiers plans ! J’étais presque jaloux que tant de gens te voient de si près ! »
    Le bobrun sourit malicieusement.
    « En revanche, quand le journaliste t’a chopé après la fin du match, t’étais pas à l’aise.
    —    Ah putain, ce con de journaliste ! Je ne m’attendais pas du tout à ça ! Et surtout pas au premier match. Je n’avais pas imaginé une seule seconde qu’ils viendraient me faire chier. Mais quand j’ai vu cette caméra sur le bord du terrain, je me suis dit : « ça c’est pour moi », et ça n’a pas loupé ! Ce con de journaliste m’a barré le chemin avec son gros micro et le type de la caméra s’est presque jeté sur moi. Je ne sais même pas ce que j’ai raconté. Tout ce que je me souviens c’est cette lumière dans les yeux, le journaliste qui me hurle dans les oreilles, et aucune idée de ce que je vais raconter. J’ai raconté de la merde, non ?
    —    Tu te trompes. Là aussi, tu t’en es plutôt bien sorti.
    —    Si tu le dis…
    —    Je te promets ! Au fait, tu sais que j’ai regardé le match chez mes parents à Toulouse ?
    —    Avec ton père ?
    —    Oui… enfin, disons, d’une certaine façon. C’était l’anniversaire de Maman, et on a fait un repas. Il y avait ma cousine et son mec. On a regardé le match tous ensemble.
    —    J’imagine qu’il n’a pas vraiment apprécié de voir ma gueule à la télé !
    —    Il y a eu un accrochage à ce sujet… avec ma cousine !
    —    Un accrochage avec ta cousine ?
    —    Entre mon père et ma cousine, oui. Elodie l’a poussé à bout.
    —    C'est-à-dire ?
    —    Dès qu’elle t’a vu à l’écran, elle a commencé à faire des allusions sur nous. Mon père n’a pas aimé. Mais elle a insisté, et mon père a fini par lui dire de la fermer. Maman est intervenue et il lui a demandé pourquoi il était si chiant vis-à-vis de ça. Et il a fini par balancer qu’il avait peur que je ne sois jamais heureux en étant gay. Je pensais qu’il avait honte de moi, mais en fait, il s’inquiète pour moi.
    —    Vous en avez reparlé après ? il me questionne, entre deux bouchées de paëlla.
    —    Non, pas du tout. Mais après ton « interview », Elodie est revenue à la charge et lui a demandé comment il avait trouvé le nouveau joueur du Stade. Tu sais, le Stade, c’est son équipe de cœur…
    —    Je sais bien, oui…
    —    Ça a dû lui arracher la gueule, mais il a fini par admettre qu’il t’avait trouvé « pas mal ».
    —    Ah, juste « pas mal » ? il feint de s’offusquer.
    —    Il faut savoir que dans son système de notation, « pas mal » c’est un 19.5/20.
    —    Ah d’accord, ça me va alors !
    —    J’ai eu l’impression que ce « pas mal » était une sorte de pas qu’il faisait enfin vers moi. Je ne partais que le lendemain et j’ai pensé que nous aurions l’occasion de reparler de tout ça et de faire la paix. Mais il est resté tout aussi distant. Avant de partir, je lui ai écrit une lettre.
    —    Une lettre ? Et tu lui as raconté quoi ?
    —    Je lui ai écrit ce que je ne saurais jamais lui dire de vive voix. Que je ne serais peut-être jamais le fils dont il a rêvé, mais que je fais de mon mieux pour être heureux. Et que pour être heureux, j’ai aussi besoin de son soutien, parce que je l’aime.
    —    Et il t’a répondu ?
    —    Non. Mais en tout cas, je suis content d’avoir regardé ce match avec lui. Parce que j’ai pu voir que ça a changé sa vision sur toi.
    —    Tu crois ça… il plaisante.
    —    Je le crois, oui. Parce que je l’ai vu de mes propres yeux. Il a été impressionné par ton niveau. Quand tu as marqué, je sais que ça a fait un déclic dans sa tête. Il a vu qu’on peut aimer les garçons et être un super bon joueur, et s’en sortir comme un chef. Parce que tu t’en es sorti comme un chef, mon petit Loup. Si tu savais comment je suis fier de toi ! »
    Son regard ému et son sourire doux me touchent au plus haut point.

    De retour au petit appart, nos bouches et nos corps se cherchent instantanément. Sur le lit, Jérém se glisse sur moi et m’embrasse doucement, avec une sensualité décuplée par une infinie tendresse. Si on m’avait dit que le même gars qui un an et demi plus tôt m’avait déclaré « je n’embrasse pas, je baise » allait se transformer en cet amant amoureux, à la fois fougueux et tendre, je ne l’aurais pas cru. Et pourtant, c’est arrivé, et le bonheur qu’il m’apporte m’émeut jusqu’aux larmes.
    Jérém me déshabille lentement, puis se déshabille à son tour. Le blouson tombe en premier, puis c’est au tour du t-shirt noir. Sa plastique de fou apparaît devant mes yeux, ses pecs saillants habillés d’une belle toison mâle brune me font littéralement chavirer. Le beau brun se glisse sur moi, nos queues tendues se caressent mutuellement. La chaleur et la douceur de sa peau me donnent des frissons.
    Mes narines sont saisies par l’enivrante fragrance de ce nouveau parfum qui se dégage de sa peau mate. Dans le flacon, ça sentait bon. Mais alors, sur lui, chauffé par la chaleur de son corps, enrichi par l’odeur naturelle de sa peau, putain, c’est comme une drogue. Il m’en faut plus, j’ai besoin de perdre pied. Je plonge mon visage mon nez entre ses pecs, dans ses beaux poils, je me shoote à son empreinte olfactive de jeune mâle.
    Tous mes sens sont en ébullition. Happé par le bonheur sensuel de cet instant, un bonheur doublé d’un autre tout aussi intense, celui de voir un Jérém doux et câlin comme jamais, je suis comme dans un état second. Mais le jeune mâle bien chaud n’est jamais bien loin. Le mouvement « dolce e amabile » finit par laisser la place à un délicieux « andante con brio ». Sa langue cherche la mienne avec une fougue animale, les mouvements de son bassin s’organisent pour permettre à son gland de se frotter contre le mien, ses doigts se glissent furtivement sur mes tétons pour entreprendre de les agacer. J’ai l’impression que s’il continue encore quelques secondes, je vais jouir direct.
    J’ai envie de lui comme jamais.
    « Fais-moi l’amour… je ne peux me retenir de lui glisser, les yeux dans les yeux, fou de lui. Fais-moi l’amour, s’il te plaît ! ».
    Le bobrun glisse sa queue entre mes fesses tout en recommençant à m’embrasser. Un instant plus tard, il vient en moi lentement. Son regard brun ne quitte pas le mien, je ne quitte pas le sien. Nous guettons l’un dans les yeux et sur le visage de l’autre les étincelles provoquées par l’emboîtement de nos corps. Je savoure l’extase de sentir mes chairs possédées par sa virilité, tout en imaginant son bonheur de sentir la douce chaleur de mon corps enserrer sa queue.
    Ses va-et-vient sont lents, leur amplitude réduite. Ses couilles caressent mes couilles et c’est terriblement bon. Le bobrun m’embrasse et me fait l’amour avec une douceur inouïe. Sa chaînette ondule lentement, caresse ma peau, effleure mes tétons, parfois. Dans son regard, dans ses mouvements, dans sa façon de me toucher il y a une douceur infinie. Une douceur virile. Je passe mes bras autour de son torse, je caresse fébrilement ses cheveux, ses biceps, ses tatouages. Je savoure chaque instant, chaque coup de rein, chaque câlin. Car ses coups de reins ce sont aussi des câlins. J’aime bien quand ils ont une puissance animale. Mais là, c’est sans commune mesure. Nous sommes fous l’un de l’autre. Et sa mâlitude n’a jamais été aussi brûlante qu’à cet instant précis.
    Quand le sexe devient un moyen de montrer à l’autre l’intensité de notre amour, avant même d’être un moyen de prendre du plaisir, c’est là qu’il recouvre son plus noble rôle. Et je crois que c’est la plus belle et intense expérience sensuelle qu’on puisse vivre avec l’être aimé.

    Chaque instant, chaque va-et-vient est une note plus incroyable que la précédente dans un crescendo vertigineux. Je suis hypnotisé par son regard, par ses ahanements, par les frémissements qui parcourent son corps. J’ai envie que cela dure longtemps, longtemps. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de guetter sur son visage les signes annonciateurs de son orgasme. Car je veux lui offrir un bel orgasme. Car un garçon qui vous fait l’amour de cette façon mérite le plus bel orgasme qu’on puisse lui offrir.
    Lorsque ses lèvres quittent les miennes, lorsqu’il se relève et que la puissance de son torse se montre dans toute sa splendeur, lorsque ses mains saisissent fermement mes hanches et que ses coups de reins prennent de l’intensité, je sais qu’il s’apprête à jouir. J’envoie mes doigts agacer ses tétons. Ce simple contact a le pouvoir de lui offrir le frisson ultime qui appelle sa jouissance.
    Ses paupières tombent lourdement, sa tête part lentement vers l’arrière. Ses pecs se bombent, ses abdos se tendent, ses épaules s’ouvrent. Et un profond soupir s’échappe de ses poumons, la double expression libératoire de sa jouissance.
    Je sens son gland se caler bien au fond de moi, ses couilles se poser lourdement sur les miennes. Et je sais que mon bobrun est en train de lâcher de nouvelles bonnes giclées de jus chaud en moi.
    Puis, il s’allonge sur moi, le visage dans le creux de mon épaule, le front moite, la respiration rapide et bruyante. Il amorce de petits coups de reins. Et le simple frottement de ses abdos sur mon gland suffit à embraser mes sens. Je jouis à mon tour. Je jouis avec une intensité que j’ai rarement ressentie. Peut-être même jamais atteinte. J’ai fait le bon choix en quittant Ruben. Car je n’ai jamais ressenti cela avec lui, jamais.

    Pendant de longs instants, Jérém demeure allongé sur moi, enfoncé en moi. Il récupère de l’effort de l’amour. Je ne me lasse pas de sentir son corps sur le mien, de humer chaque note de cette nouvelle fragrance qui se dégage de sa peau chaude. Et je me délecte de la sentir se mélanger avec les petites odeurs dégagées par son corps après l’amour.

    Après s’être retiré de moi, à ma grande surprise, il ne cherche même pas à se lever pour aller fumer sa cigarette. J’aime bien quand il reste près de moi après l’amour. Il demeure allongé sur le dos, la queue au repos, les couilles doucement abandonnées entre ses cuisses négligemment écartées. La jambe gauche pliée, la plante du pied posée contre le genou opposé, le bras droit le long de son torse, l’autre plié, la main entre l’oreiller et sa nuque. Les poils de l’aisselle bien en vue, dégageant une subtile mais persistante odeur de mâle. Son torse velu ondule au rythme de sa respiration profonde. La transpiration est visible sur son front, à la base de son cou, autour de son petit et délicieux grain de beauté. Mon bobrun a l’air vraiment terrassé par le plaisir.
    J’ai l’impression qu’il s’est assoupi. Une fois de plus, le simple fait de regarder ce beau garçon que j’aime dans cet instant d’abandon après l’amour provoque en moi un bonheur incommensurable.

    Mais Jérém ne dort pas. A un moment, comme s’il avait senti mon regard sur lui, il tourne la tête vers moi et plante son regard dans le mien. Je me penche sur lui et je l’embrasse. Puis, il déglutit bruyamment, il prend une profonde inspiration et me glisse, la voix cassée comme après une bonne cuite ou un long joint :
    « Putain, comment tu me fais de l’effet…
    —    Et toi alors !
    —    C’était fou…
    —    A qui le dis-tu !!
    —    Il n’y a pas de mots pour dire à quel point c’était bon.
    —    C’est pareil pour moi.
    —    Je crois que je n’ai jamais pris autant mon pied…
    —    Moi je suis sûr que je n’ai jamais pris autant mon pied ! j’abonde dans son sens.
    —    Viens là ! »
    Je m’approche de lui. Il me prend dans ses bras, et il me serre très fort contre son torse chaud.
    —    Même pas avec Thib ? il finit par lâcher tout bas dans mon oreille.
    —    Non, je n’ai jamais pris autant mon pied qu’avec toi, même pas avec lui. Parce qu’avec toi, c’est spécial.
    —    Mais tu as kiffé avec lui, non ? Il était doux, il te respectait…
    —    Bien sûr, j’ai kiffé. Mais toi, c’est toi. Personne ne sait me faire l’amour comme tu sais me le faire aujourd’hui.
    —    Même pas le gars qui t’appelait à Campan ?
    —    Personne, je te dis, personne.
    —    Tu l’as revu ?
    —    Une seule fois, mais juste pour lui dire que je voulais arrêter. Je ne me sentais pas de lui annoncer ça par téléphone.
    —    Et il l’a pris comment ?
    —    Pas très bien, c’est normal. Mais je ne lui ai pas laissé le choix. Je lui ai parlé de toi, et il a compris à quel point tu comptais pour moi.
    —    Il habite ici à Bordeaux ?
    —    Oui.
    —    Tu risques de le recroiser alors.
    —    Nous ne sommes pas à la même fac, ça ne risque pas vraiment, non.
    —    Et tu l’as trouvé où, celui-là ?
    —    Je l’avais croisé l’an dernier à une soirée, et je ne l’ai pas revu jusqu’au mois d’août de cette année.
    —    Dans un bar ?
    —    Non, je l’ai recroisé à la bibliothèque.
    —    Visiblement, il t’a fait du bien…
    —    Je te mentirais si je te disais que ce n’est pas vrai. Sa présence m’a fait du bien à un moment où je croyais que tu ne reviendrais pas vers moi. Je sais, j’aurais dû attendre, j’aurais dû te faire confiance. Mais je me sentais si mal. Et il est arrivé dans ma vie. Et les choses se sont enchaînées.
    —    Et c’était quoi entre vous ?
    —    Il y avait avant tout une belle amitié entre lui et moi. On a partagé des balades à vélo, des repas, on a parlé de plein de choses. Mais je n’étais pas amoureux.
    —    Mais lui était amoureux de toi…
    —    Je pense. C’est pour ça que je devais être sincère avec lui. Parce que c’est toi l’amour de ma vie. Et personne ne peut te remplacer dans mon cœur. Je n’ai jamais cessé de penser à toi, même quand j’étais avec lui.
    —    Même quand tu couchais avec lui ?
    —    Même quand je couchais avec lui.

    Son silence prolongé ne me rassure pas. Visiblement, l’idée que j’aie pu avoir une relation avec un gars qui est tombé amoureux de moi le tracasse. Ce soir, j’ai joué franc-jeu avec lui, j’ai répondu à toutes ses questions. J’ai cru que c’était la meilleure chose à faire. Est-ce que j’ai réussi à le rassurer ?

    —    Jérém, je ne veux pas que tu te fasses des idées, je reviens à la charge. Je ne veux pas que cette histoire nous éloigne. Je te promets que je lui ai dit que c’était fini. Et c’est fini. Tout ce que je veux, c’est qu’on soit bien tous les deux. Tu me fais confiance ?
    —    Oui, oui… il finit par lâcher, le regard fuyant.
    —    C’est toi que j’aime, Jérémie Tommasi, ne l’oublie jamais ! »

    Le bobrun se lève enfin et part à la fenêtre fumer une clope.

    —    Et toi à Paris ? Tu as rencontré des gars ? je le questionne.
    —    Quelques coups vite fait. Mais je n’ai fait du vélo avec personne.
    Je sais que je suis mal placé pour lui reprocher quoi que ce soit. Mais ça me fait toujours mal d’imaginer Jérém en train de coucher avec un autre gars. Même si ce n’est que pour du cul. Et en même temps, ça me touche qu’il me dise qu’il n’a « jamais fait du vélo avec personne ».
    « Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça, il enchaîne sans transition. Quand je ne suis pas bien, j’envoie tout valser. Ma vie partait en sucette et je t’ai encore mis à l’écart. Je suis désolé. Je te promets que je vais faire des efforts.
    —    Je te crois, Jérém. Et moi je te promets de te faire confiance, je te promets que je t’attendrai. Je te promets que je ne referai du vélo avec personne »

    Sa nudité offerte à mon regard dégage une sensualité violente. Je me glisse entre ses jambes et je plonge mon nez entre ses couilles. Une petite mais intense odeur s’en dégage. Je m’enivre de cette odeur de jeune mâle. J’embrasse ses couilles, je les lèche longuement. Ce qui a pour effet de redonner un peu de vigueur à sa queue. Lorsque je la prends entre mes doigts, elle est encore mi-molle.
    « Je ne vais pas pouvoir recommencer, Nico !
    —    T’en fais pas, j’ai juste envie de lui faire un petit câlin. A moins que tu n’aies même pas envie d’un câlin…
    —    Non, c’est bon…
    Je replonge alors dans ce délicieux univers d’odeurs masculines. Ma langue remonte lentement depuis la base, s’attarde pour capter la moindre trace de son jus. Je m’attarde à humer le frein, je me shoote à l’odeur prégnante de sperme qui s’en dégage. Puis, je gobe son gland et laisse ma langue se délecter de son goût de jeune mâle.

    Les jours suivants, les coups de fil avec Jérém s’enchaînent avec une régularité qui me fait chaud au cœur. Nous nous appelons un jour sur deux. Une fois c’est moi, la fois d’après c’est lui. C’est souvent autour de 20 heures. Jour après jour, j’attends ce moment avec impatience. Entre deux coups de fil, les messages prennent le relais pour entretenir notre complicité. « Tu me manques, p’tit Loup », est celui que je lui envoie le plus souvent.
    La distance est toujours là, l’impossibilité pour Jérém de s’assumer dans un milieu sportif pas vraiment tendre avec les gars comme nous, aussi. Mais ce qui a changé, c’est son attitude. Nous sommes a des centaines de bornes, mais je le sens si proche de mon cœur.
    Je me sens bien, je me sens en confiance. J’ai l’impression que Jérém s’est apaisé, et je m’autorise à croire que l’« accident Ruben » est derrière nous. Enfin, du moins derrière Jérém. Pour moi, c’est plus compliqué. Je pense souvent au petit Poitevin, à sa douceur, à ses regards amoureux, et au mal que je lui ai fait. Je m’en veux terriblement. Je n’arrive pas à me défaire d’un sentiment de culpabilité insistant. J’ai promis à Jérém que je ne chercherai plus à le contacter, mais parfois j’ai envie de l’appeler pour prendre de ses nouvelles. Et puis, à chaque fois, je me dis que ce n’est pas une bonne idée. Je pense qu’il a besoin de tourner la page. Si je reviens vers lui, je vais l’empêcher de faire le deuil de notre rupture.

    Dimanche 27 octobre 2002.

    En allumant la radio, je découvre le nouveau titre de Madonna annoncé sur Internet depuis quelques jours. Le titre est très rythmé, la voix trafiquée comme jamais. Die another day est une chanson qui donne la pêche.

    https://www.youtube.com/watch?v=VlbaJA7aO9M


    Lundi 11 novembre 2002

    C’est Jérém qui m’a proposé de monter le voir à Paris. Soi-disant, il veut me montrer son nouvel appart. Mais je sais au fond de moi que je lui manque tout autant qu’il me manque. Il ne me l’a jamais dit, mais je le sens.
    Le nouvel appart a l’air nettement plus grand et lumineux que celui des Buttes Chaumont. C’est la seule chose que je peux noter à l’ouverture de la porte. Parce que Jérém m’attrape illico par les épaules et me colle direct contre le mur. Il referme la porte aussitôt, se jette sur moi et me couvre de bisous. Je savais bien que je lui avais manqué. Ah, putain, qu’est-ce que ça fait du bien d’aimer et de se sentir aimé en retour !
    Jérém m’entraîne vers la chambre, sur son grand lit, et me pompe. Je caresse ses pecs, ses tétons. Nous frémissons en parfaite harmonie. Puis, c’est moi qui le suce. Chauffé par les caresses de sa langue et la fougue de ses lèvres, je suis dans un état d’excitation extrême. Je le pompe animé par l’impatience de le faire jouir au plus vite. Mais le jeune mâle a d’autres projets en tête.
    « Lèche-moi les couilles ! ».
    Je m’exécute, tandis qu’il se branle. Avec sa main libre, il fait pression sur ma tête pour que je descende. Je sais ce dont il a envie. Je parcours très lentement les quelques centimètres qui séparent ses boules de sa rondelle, je le fais languir, je le fais frémir.
    Lorsque ma langue atteint son but, le bobrun sursaute. Les caresses de ma langue sont d’abord légères. Mais sa main de plus en plus lourdement posée sur ma nuque m’indique que le bogoss a envie que j’y aille franco. Alors, j’y vais à fond, j’envoie le bout de ma langue s’insinuer le plus profondément possible dans son intimité. Jérém se branle de plus en plus vite. Quelques secondes plus tard, je l’entends pousser un dernier, long, profond ahanement. Sa rondelle se contracte, et j’entends le bruit sourd de ses giclées qui fendent l’air et atterrissent sur son torse musclé. Un instant plus tard, ma langue se lance à la chasse de la moindre traînée brillante dessinée sur sa peau chaude. Mon odorat et mon goût saturés par la semence de mon beau mâle brun, je jouis avec une intensité inouïe.

    L’appartement comporte deux chambres, dont une très grande dans laquelle nous venons de faire l’amour, un séjour avec une belle cuisine équipée et un grand canapé sur lequel j’envisage de faire l’amour, une grande salle de bain avec une grande douche dans laquelle ce ne serait pas mal non plus de faire l’amour. D’ailleurs nous le faisons. Je rejoins mon bobrun (un magnifique bobrun à poil mouillé) sous l’eau et j’ai droit à des bons coups de reins et à être rempli de bonnes giclées de rugbyman.
    L’appartement est décoré avec un certain standing, et il a vraiment de la gueule. Je m’y sens bien, et je m’y verrais bien y habiter avec mon amoureux. Rentrer de mes cours le soir, être là quand il rentre de ses entraînements, lui faire une pipe ou m’offrir à lui pour le détendre. Ou bien l’attendre avec le dîner préparé, l’entendre raconter sa journée, le féliciter quand tout va bien, le rassurer quand ça va moins bien.

    Nous passons la nuit à discuter, à nous câliner. Nous refaisons l’amour. Au réveil, je suis dans ses bras. Nous prenons le petit déjeuner ensemble. Oui, je me verrais bien me réveiller chaque matin à ses côtés, dans ses bras. Prendre le petit déjeuner avec lui, le regarder finir de s’habiller, préparer son sac d’entraînement, le regarder partir, lui souhaiter une bonne journée. Et pouvoir penser que notre séparation ne sera que de quelques heures, que je vais le retrouver le soir, pouvoir à nouveau le prendre dans mes bras.

    Après son départ, ses affaires de la veille tout droit sorties de son sac d’entraînement et jetées négligemment sur le sol de la salle de bain attirent mon regard, mon odorat. J’attrape son boxer et je le porte contre mon nez. L’odeur de la lessive se mélange à celui de la transpiration, à celui de sa queue. Je me branle et je jouis très fort.

    A chaque fois que je viens à Paris depuis désormais plus d’un an, je me dis que je devrais aller visiter le Louvre. Et puis je ne le fais pas. Car le temps me manque à chaque fois. Je me dis qu’il faut une bonne journée pour bien visiter cet immense musée. Et je ne dispose jamais d’autant de temps devant moi. Parce qu’il y a tant de choses à visiter à Paris. Et, surtout, parce que j’ai besoin de passer du temps avec Jérém.
    Et cette fois-ci, ça ne fait pas exception. J’ai décidé que ce soir je préparerai un bon petit repas pour mon beau rugbyman. Il m’a annoncé qu’il sera à l’appart vers 18h30, je veux lui préparer un petit dîner en amoureux. Alors, entre les courses et la préparation, le timing est un peu serré pour pouvoir caser une visite complète du Louvre. D’autant plus que je ne quitte l’appart que vers 10 heures.
    Je passe la journée à me balader, à marcher dans Paris, de boulevard en boulevard, de quai de Seine en bâtiment historique, comme pour m’imprégner de la grandeur de la capitale. J’évite le métro, je me balade en surface, je profite du soleil de cette belle journée pleine de promesses. Tout au long de ma longue itinérance, je croise des bogoss. Mon regard se délecte, mais mon désir est ailleurs. L’idée de retrouver Jérém dans quelques heures et de refaire l’amour comme la nuit dernière suffit à polariser toutes mes envies. Jérém est le seul garçon dont j’ai besoin.
    D’ailleurs, je n’arrête pas de penser à lui. Je me demande sans cesse ce qu’il est en train de faire, quel exercice de musculation, quel échauffement, quel entraînement. Je donnerais cher pour avoir une cape d’invisibilité et de pouvoir mater le quotidien de mon bobrun, dans les vestiaires, à la salle de muscu, sur le terrain, sous les douches, pour le voir évoluer au milieu de ses coéquipiers, de son staff. J’aimerais bien voir comment il est avec ses potes, voir comment ils sont entre eux, s’ils s’encouragent, s’ils se charrient.
    Oui, je passe ma journée à me balader. Mais aussi et surtout à attendre que ce soit l’heure de retrouver Jérém. A trois heures, je fais des courses. A quatre heures, je suis de retour à l’appart. Top départ pour mes lasagnes aux épinards. Préparer à manger pour Jérém me fait me sentir plus proche de lui. Je repense à ma première fois à Campan, où il a cuisiné pour moi. Je repense à tous les moments heureux avec Jérém. Et j’ai envie de pleurer de bonheur.

    Il est 18h45 lorsque la porte de l’appart s’ouvre enfin, lorsque je retrouve mon Jérém.
    « Tu as passé une bonne journée ? je lui demande, lorsque nos lèvres arrivent à se décoller.
    —    Oui, pas mal. Et toi ?
    —    Je me suis baladé, c’était bien.
    —    Ah zut, t’as préparé à manger… il considère, après avoir humé l’air, visiblement surpris et presque contrarié.
    —    Il fallait pas ?
    —    J’avais prévu de commander des pizzas…
    —    Je voulais te faire plaisir !
    —    Mais tu as eu une très bonne idée, Ourson, il se rattrape, en me reprenant une nouvelle fois dans ses bras. En plus, tu t’es donné beaucoup de mal. En fait, je voulais commander des pizzas parce que ce soir nous avons un invité.
    —    Ah bon ? Et qui donc ?
    —    Ulysse ne va pas tarder à arriver.
    —    Ah, cool !
    —    Quand je lui ai dit que tu étais là, il m’a dit qu’il avait envie de passer pour te dire bonjour. Alors je l’ai invité pour une pizza.
    —    Ah, je comprends mieux. Il est toujours aussi sympa ce gars !
    —    Il est adorable !

    Jérém commande quand même deux pizzas, au cas où mes lasagnes ne suffisent pas pour trois.
    En effet, Ulysse ne tarde pas à débarquer. Oui, le beau blond est toujours aussi sympa, toujours aussi adorable. Et toujours aussi dangereusement sexy. Son regard clair comme le cristal, ses cheveux blonds et sa barbe bien fournie, son gabarit « à la Thibault », un peu moins grand que Jérém, mais sacrément costaud, avec des épaules et des biceps de fou, font de lui un gars à la présence éminemment virile.
    Pour couronner le tout, le beau blond porte un parfum à la fraîcheur détonante, une senteur masculine qui fait vibrer mes narines et vriller mes neurones. Une fragrance que je reconnais instantanément. Parce que c’est celle que j’ai offerte à Jérém pour son anniversaire, celle qui a décuplé mon excitation pendant que nous faisions l’amour hier soir, celle qui est carrément devenue pour moi le parfum de l’amour avec mon bobrun !
    D’ailleurs, je remarque à cet instant que Jérém ne le porte plus. Je ne l’ai pas senti sur lui à son retour à l’appart, car sa peau sentait son parfum habituel. C’était donc Ulysse le coéquipier sur lequel Jérém avait déjà senti et apprécié ce parfum ! Pourquoi ne m’a-t-il pas dit qu’il s’agissait de lui ?
    Soudain, une idée me traverse l’esprit. Même si je n’ai pas le souvenir précis d’avoir senti ce parfum sur Ulysse les quelques rares fois où je l’ai croisé, il est possible que mon subconscient s’en soit souvenu, lui, au moment où je l’ai choisi pour Jérém. D’ailleurs, j’ai le souvenir de m’être dit, lorsque j’ai senti ce parfum en magasin : « Tiens, celui-ci je l’ai déjà senti quelque part, et il sent terriblement bon », sans pour autant arriver à lier le souvenir olfactif avec son contexte.

    Mon plat de lasagnes n’est pas trop mal réussi, et les deux rugbymen ont l’air de se régaler. L’un et l’autre me félicitent et en redemandent. C’est un franc succès.
    A table, puis au salon, la conversation se poursuit dans la bonne humeur. Il y a un truc qui me frappe dans leurs échanges. L’un comme l’autre ne s’appellent pas par leur prénom, mais par un générique appellatif de « mec ». « Tu veux une autre bière, mec ? ». « T’as entendu ce qu’a dit l’entraîneur aujourd’hui, mec ? », « T’es con, mec ! ».
    Mec, mec, mec, mec, mec. C’est vrai que là j’ai en face de moi deux mecs. Deux nuances, deux archétypes du masculin. Un bobrun, un boblond. Un jeune loup à la virilité encore acerbe, impulsive, l’autre à la virilité plus mûre, plus posée. Chacune des deux, un chef d’œuvre dans leur genre.

    Entre les deux coéquipiers, la complicité saute aux yeux. Entre le bobrun et le boblond, y a une très belle amitié. Mais il y a aussi une admiration réciproque. Je sais que Jérém admire en Ulysse le joueur de haut niveau. Mais aussi qu’il a une estime infinie pour le pote qui l’a aidé dans les moments les plus difficiles l’année dernière, qui l’a toujours soutenu, qui lui a ouvert la porte de son appartement lorsqu’il n’en avait plus, et qui lui a trouvé une place dans cette nouvelle équipe où il est en train de faire des étincelles.
    Je vois que Jérém apprécie chez Ulysse le gars qui le fait rire. Mais je sens qu’il aime également le regard que ce dernier pose sur lui. C’est un regard bienveillant, un regard à la fois exigeant et encourageant, un regard qui le tire vers le haut, et qui le fait grandir.
    C’est le même regard que Thibault posait sur lui à Toulouse. Ce regard, Thibault le pose toujours sur Jérém, je l’ai senti à Campan, et Jérém l’a senti aussi. Mais la distance fait que la relation a changé entre les deux potes toulousains. Je pense que le regard d’Ulysse doit le porter au quotidien. Jérém a besoin de ce regard pour se sentir bien. Ce regard, remplace d’une certaine façon celui que son père refuse de porter sur lui.

    Les deux rugbymen parlent rugby, bien évidemment. Je regarde Jérém boire les mots de son coéquipier. On dirait un petit garçon face à un prof, et je le trouve touchant. En fait, Ulysse est un peu ce grand frère qui a manqué à Jérém, comme l’était Thibault auparavant. Un grand frère avec beaucoup d’humour, et qui le fait beaucoup rire. Le beau blond possède une belle éloquence qu’il met au service de son humour. Ce qui rend ses récits passionnants et ses vannes hilarantes. Le gars sait vraiment mettre l’ambiance.

    En plus d’avoir un corps et une gueule qui attire le regard, Ulysse a une présence qui retient l’attention. Il m’arrive de croiser son regard. Et à chaque fois, la beauté de ce regard de cristal me donne le tournis. Pendant une fraction de seconde, je me perds dans ses yeux, je suis submergé par ce regard lumineux qui est le reflet d’un être pur, d’un esprit noble. Un regard qui résume à lui tout seul l’esprit de ce garçon, un rassurant équilibre entre droiture, intelligence, ouverture d’esprit et bienveillance. Dans son regard, je me sens meilleur, en harmonie avec le monde et avec moi-même.
    Son regard est celui d’un gars qui ne laisserait jamais tomber un pote. Et je sais qu’Ulysse est ce genre de gars. Il l’avait déjà montré en soutenant Jérém au Racing, en devenant son ami, en acceptant le fait qu’il soit gay, en le couvrant. Puis, en prenant les choses en main après de l’accident de voiture.
    Dans son regard, tout comme dans celui de Thibault, il y a de la bienveillance, et de l’indulgence. Mais en même temps, il te pousse à être meilleur. Tu sais que ce regard saurait pardonner tes erreurs, mais tu n’as pas envie de le décevoir.
    Le regard d’Ulysse est un aimant pour l’âme. Et j’ai l’impression que Jérém est lui aussi happé par le regard de son pote. On ne peut pas ne pas tomber sous le charme d’un gars comme Ulysse.
    Car il a l’air d’être vraiment un gars en or, un sacré bonhomme. Je dirais même qu’il correspond d’assez près à l’image que je me fais d’un homme. Un Homme.

    La soirée se termine avec le visionnage de quelques passages du DVD du dernier match.
    « Le coach nous donne des devoirs pour la maison » m’explique Ulysse en glissant le disque dans le lecteur.
    Le visionnage se fait avec l’assistance d’une bouteille de vodka. Au fil des verres, de l’allégresse et de la désinhibition que la boisson sait apporter, la complicité entre les deux coéquipiers semble de plus en plus forte, et la tactilité s’invite dans les interactions. La main d’Ulysse se pose parfois sur l’avant-bras de Jérém, parfois sur son épaule. Jérém en fait de même. Ce sont des gestes amicaux. Jérém a l’air heureux. Quand il sourit et que je le vois heureux, je suis heureux pour lui et je le trouve encore plus beau.
    L’effet de la boisson pousse de plus en plus loin la tactilité entre les deux potes. Une main qui enserre un biceps, une accolade après une action réussie, et même un bisou sur la joue de la part d’Ulysse à mon bobrun après un passage de balle particulièrement malin.
    « Ton mec joue tellement bien que parfois j’ai envie de l’embrasser, il se marre.

    —    Allez, les gars, il se fait tard, je vais rentrer, fait Ulysse dès la fin du match.
    —    Mais il n’est même pas minuit ! proteste Jérém.
    —    Je dois aller voir Nathalie, sinon je vais me faire allumer.
    —    Elle a envie de faire tanguer la cloison ?
    —    Je pense…
    —    Allez à demain, mon poto, fait Jérém en prenant Ulysse dans ses bras.
    —    Bonne soirée, et pas trop de folies ! J’ai besoin que tu sois en forme pour les entraînements, nous glisse ce dernier.
    —    T’inquiète, je suis jeune, moi, le cherche Jérém.
    —    T’es surtout un petit con prétentieux !!!
    —    Certes, mais aussi le meilleur joueur espoir de l’équipe !
    —    Ça, y a pas photo. Mais arrête de boire ! Sinon, demain tu vas être une serpillère !
    —    Oui, Maman !
    —    Sale gosse, va !
    —    J’ai plus droit à la beu, je compense comme je peux !
    —    La prochaine fois que tu reviens sur Paris, enchaîne le boblond en s’adressant à moi, on se fera un resto avec ma copine ! »

    Ulysse vient tout juste de refermer la porte derrière lui, lorsque le bobrun me lance, la voix définitivement éraillée par son alcoolémie avancée :
    « Je t’ai vu !
    —    Quoi, tu m’as vu ?
    —    J’ai vu comment tu l’as maté ! Tu le kiffes, hein ?
    Hummmm… je sens la question-piège, c'est-à-dire la question pour laquelle la bonne réponse n’existe pas.
    —    Tu veux que je te dise quoi ?
    —    La vérité ! fait Jérém, amusé.
    —    D’accord, ce mec est une putain de bombasse ! Ça te va comme ça ?
    —    Ça me va, oui !
    —    Et après ?
    —    Après rien ! il se dérobe.
    —    Au fait, j’ai remarqué qu’il porte le même parfum que je t’ai offert pour ton anniversaire.
    —    Ah oui, c’est vrai.
    —    C’était lui le gars dont tu m’as parlé sur qui tu avais déjà senti ce parfum…
    —    Euhhhh… oui, je crois… je ne sais plus, c’est pas important.
    —    D’ailleurs, tu ne le portes pas.
    —    Pas ce soir, non. Je change suivant les jours.
    —    En tout cas, Ulysse est super sympa.
    —    Ouais, c’est ça oui ! J’ai vu comme tu l’as bouffé du regard, toute la soirée !
    —    Et toi, non ! Vous n’arrêtiez pas de vous tripoter en plus !
    —    T’es jaloux ?
    —    Non, je sais que vous êtes potes. Et surtout qu’il est hétéro, Dieu merci ! Sinon, c’est clair que j’aurais du souci à me faire ! je plaisante.
    —    Mais ta gueule !
    —    Quoi, c’est pas vrai ?
    —    Viens me sucer ! » il me balance après avoir fini son verre de vodka, tout en défaisant sa ceinture et en ouvrant sa braguette, l’alcoolémie avancée lui dictant ses exigences de mâle.
    Déjà, sa queue tendue déforme généreusement le coton élastique de son boxer.
    Un instant plus tard, je suis à genoux devant mon beau mâle brun, le visage contre son boxer, en train de me shooter des petites odeurs de sa mâlitude, de titiller son gland à travers le coton fin, de provoquer dangereusement la belle bête encore cachée. Mais mon mâle brun n’est pas en veine de préliminaires. Il a envie de se faire pomper sans plus attendre. Très vite, il baisse son boxer, il me fourre son manche tendu dans la bouche et il commence à la baiser avec une bonne intensité, ses mains posées sur ma nuque.

    Je commence à me dire que son orgasme va vite arriver. Mais le bobrun me surprend une nouvelle fois. Après avoir éteint la lumière, il me fait m’allonger sur le dos et il défait ma braguette. Il se saisit de ma queue et me pompe avec une fougue animale. J’envoie mes doigts caresser ses tétons, mais il m’en empêche. Il veut juste me pomper. L’intensité de ses va-et-vient me fait filer tout droit vers mon orgasme. Mais alors que je m’attendais à jouir dans sa bouche, il arrête net ses va-et-vient.
    « Baise-moi ! » je l’entends me souffler avec une voix basse, chargée d’excitation.

    Ça fait pas mal de temps que je n’ai pas connu l’enivrante sensation de me sentir glisser entre les fesses de mon bobrun. Retrouver cette sensation est tout simplement une expérience incroyable. J’ai envie de prendre mon temps, de savourer chaque frisson, de doubler le plaisir de tendresse. Mais ce soir Jérém a beaucoup bu, et il n’est pas en mode câlin, il est plutôt en mode baise animale.
    « Vas-y, mec… » il me souffle, en amplifiant mes va-et-vient avec les mouvements de son bassin.
    Je le seconde en augmentant la cadence, l’ampleur et la puissance de mes coups de reins.
    « Ah oui, comme ça, c’est bon, mec !
    —    Oh oui, Jérém, c’est bon !
    Il est vraiment chaud, et c’est très excitant. Dans le noir, je cherche à voir son corps avec mes mains, je cherche ses biceps, ses épaules, ses pecs, ses tétons. J’écoute ses ahanements, je m’enivre de son parfum et de son excitation. L’esprit vrillé par la montée du plaisir, je n’ai pas de mal à seconder son délire. J’y vais de plus en plus sauvagement car il semble vraiment kiffer ça.
    —    Vas-y, putain, défonce-moi, mec ! »
    Mec, mec, mec. C’est rare que Jérém m’appelle de cette façon. En fait « mec » est plutôt la façon dont il appelle son pote, la façon dont son pote l’appelle…
    Mon excitation à cet instant est telle que je ne peux m’empêcher d’aller dans son sens, de jouer le jeu jusqu’au bout.
    « Tu l’aimes ma queue… mec ? je lui balance.
    —    Ouais… vas-y, baise-moi !
    —    T’as un putain de bon cul, toi !
    —    T’as une bonne queue, mec !
    —    Je vais jouir…
    —    Vas-y, lâche ton jus…
    —    … mec ! » il lâche une dernière fois, après une courte hésitation, presque imperceptible, mais bien présente.
    Une hésitation, une fraction de seconde pendant laquelle j’ai cru qu’il dirait « Ulysse ». Finalement, c’est encore « mec » qui est sorti de sa bouche. Et alors que je perds pied, je me dis que ce n’est qu’un jeu sexuel, bien excitant par ailleurs.
    Et je jouis. J’ai l’impression de perdre connaissance, terrassé par un orgasme si intense que ça en serait presque douloureux. Un plaisir encore décuplé par le fait d’entendre un râle étouffé s’échapper de la cage thoracique de mon bobrun, et de sentir sa rondelle se contracte autour de ma queue. Jérém vient de jouir à son tour, en se faisant tringler et en se branlant.

    Un instant plus tard, le beau rugbyman se déboîte de moi. Toujours dans le noir, il quitte le lit, s’approche de la fenêtre et s’allume une clope. Le point lumineux du bout de sa clope génère un peu de lumière grâce à laquelle je peux tenter de deviner son visage. Son regard est ailleurs. Pendant de longs instants, le bobrun demeure silencieux. Dans ma tête s’agitent pas mal de questions. Et pourtant, je sais que ce n’est pas le moment de les poser.
    « Ça va, Jérém ? je me contente de lui demander.
    —    Ça va », il me répond sans aller plus loin.

    La cigarette écourtée, il passe à la salle de bain. Il revient au lit et s’allonge à côté de moi. J’ai l’impression qu’il s’endort presque instantanément.
    « Bonne nuit, je lui glisse, tout en l’embrassant.
    —    Bonne nuit, il fait, la voix déjà pâteuse.
    Jérém se tourne sur le côté et je le prends dans mes bras. Un instant plus tard, j’écoute la respiration d’un garçon qui dort.

    Mais moi, j’ai du mal à trouver le sommeil. Je n’arrête pas de repenser à ce petit jeu sexuel dans lequel j’ai eu l’impression qu’il ait voulu me faire jouer un rôle, qu’il ait voulu que je sois quelqu’un d’autre.

    Lorsque le réveil de Jérém sonne, je suis HS. Je n’ai pas beaucoup dormi pendant la nuit. Je regarde le bobrun partir à la douche, revenir de la douche, t-shirt blanc impeccable, enveloppant avec une précision redoutable son torse en V, ses pecs, ses biceps, sentant bon le parfum que je lui ai offert pour son anniversaire.
    « Ah, ce matin tu as mis le parfum que je t’ai offert !
    —    Je t’ai dit que je le mettais.
    —    Dis-donc, t’étais chaud hier soir ! je ne peux m’empêcher de lui lancer.
    —    J’avais beaucoup trop bu, il se dérobe.
    —    C’était pas mal ce petit jeu… je tente de le sonder.
    —    Je te dis que j’avais trop bu ! » il fait plus sèchement.
    Je sais que je ne gagnerais rien à insister. Je pars en fin de matinée, je ne le reverrai pas pendant des semaines. Je ne veux pas qu’on se sépare sur un accrochage ou une dispute. Alors je me dis que oui, il avait trop bu, et que oui, ce n’était qu’un petit jeu plutôt excitant sur le coup.
    Alors, je choisis de lui dire au revoir en me mettant une dernière fois à genoux devant lui. Une sorte de pipe de la paix. La vision de ce t-shirt blanc tendu sur sa plastique de fou, ainsi que l’intensité du parfum qui se dégage de lui me donnent terriblement envie de lui faire plaisir. Alors, j’y vais très fort. Les giclées du matin ne se font pas attendre longtemps. Elles sont bien chaudes, copieuses, délicieuses.

    Avant qu’il ne quitte l’appart, je le prends dans mes bras, et je le serre très fort contre moi. Je l’embrasse. Il m’embrasse à son tour, doucement, en passant sa main dans mes cheveux, en insistant dans cette région à la base de ma nuque qui me donne des frissons inouïs.
    Je le regarde passer sa veste molletonnée, attraper son sac de sport. Jérém est encore là, devant moi, et il me manque déjà. D’autant plus que certains questionnements deviennent de plus en plus insistants dans ma tête et que je sais qu’ils ne vont pas cesser de me hanter pendant les jours à venir. J’aimerais tellement savoir ce qu’il ressent vraiment vis-à-vis de ce qui s’est passé hier soir. Sa façon d’éluder le sujet m’interroge.
    « On s’appelle ce soir » il me glisse, juste avant de passer la porte. Comme une main tendue, une main qu’il voudrait que je saisisse, comme s’il avait besoin d’être rassuré. Une main tendue qui me rassure, un peu.
    « A ce soir, p’tit Loup ».




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