• 0319 Les voies du rugby sont impénétrables.

    Samedi 1er mars 2003.

    Le bus vient de s’arrêter pile devant nous. Les portes s’ouvrent et laissent sortir un peu de monde.
    —    C’est très gentil, Nico, mais je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
    —    Pourquoi ce ne serait pas une bonne idée ?
    —    Parce que j’ai trop peur de ce qui pourrait se passer si je viens chez toi.
    J’avais vu juste. Thibault a lui aussi envie de passer la nuit avec moi. Mais il a peur des conséquences, tout autant que moi.
    —    Moi aussi, j’en ai peur, j’enchaîne, mais j’en ai très envie aussi !
    —    Moi aussi j’en ai envie… mais je crois que nous ferions du mal à trop de monde.
    —    Tu as certainement raison. Au fond, je pense la même chose.
    Les portes du bus se ferment et l’engin reprend sa course.
    —    Ah, crotte, il est reparti ! il s’exclame. Tant pis, je prendrai le prochain. Je ne veux pas causer encore des problèmes, il continue, tu comprends ? J’ai déjà foutu assez le bazar la dernière fois quand j’ai craqué avec Jé. Ça m’a presque coûté l’amitié avec mon meilleur pote, et j’ai failli te perdre toi aussi. Avec Jérém, ça s’est un peu arrangé depuis. Mais s’il se passe quelque chose toi et moi et s’il l’apprend, je vais le perdre définitivement. Et puis, tu as quelqu’un…
    —    Ruben ne compte pas vraiment…
    —    Et Jé ? Il compte, lui, non ?
    —    Bien sûr qu’il compte. Il me manque tellement, si tu savais ! Mais je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il fait en ce moment, ni avec qui il est, ni si je le reverrai un jour.
    —    Je suis certain que vous allez vous revoir.
    Le bus suivant se pointe au loin et avance tout aussi vite que le précèdent.
    —    Et puis, de toute façon, tu as quelqu’un aussi, je considère. Passe une bonne soirée, j’ajoute, en essayant de retenir mes larmes.
    Des larmes qui sont le symptôme d’une tristesse dans laquelle se mélangent le manque de Jérém, qui est si loin, et la frustration de ne pas pouvoir retenir Thibault, qui est pourtant tout près de moi.
    Le beau rugbyman me prend dans ses bras et me serre fort contre son torse solide. Je plonge mon visage dans son cou, il en fait de même. Ce contact physique et olfactif provoque d’intenses frissons en moi.
    —    Eh, merde, j’ai vraiment pas envie de partir, je l’entends me glisser à l’oreille.
    —    Alors, reste.

    [Mardi 28 janvier 2003, 2h06.

    Tu as horreur de la paperasse. Tu n’ouvres ta boîte aux lettres que lorsqu’elle déborde. Et tu ne tries ton courrier que quand tu as besoin de faire de la place sur la table de ton séjour. Ou quand tu fais des insomnies.
    L’enveloppe arrivée de Bordeaux est restée ignorée avec tant d’autres pendant de nombreux jours. Elle était coincée dans un encart publicitaire, et elle a failli partir à la poubelle avec. Heureusement, elle est tombée pile à tes pieds, et du côté de l’adresse. En voulant la ramasser, ton regard est tombé dessus. Tu as immédiatement reconnu son écriture. Et ton cœur a fait un bond dans ta poitrine.
    Inutile de prétendre le contraire, Jérémie. La lettre que Nico t’a envoyée t’a énormément touché, et depuis les tout premiers mots. Au fur et à mesure que tu les lisais, tu as senti ta poitrine se serrer si fort que tu as fini par avoir l’impression de ne plus pouvoir respirer.
    Cette lettre, totalement inattendue, carrément bouleversante, tu l’as lue et tu l’as relue, et elle t’a tiré des larmes. Car c’est la première fois que tu lis « je t’aime ». Et tu réalises que, si te l’entendre dire c’est merveilleux, le lire, c’est encore autre chose. Les mots dits passent. Et même si ils résonnent dans ton esprit, leur souvenir n’est pas aussi saisissant que la présence durable de ceux qui sont écrits, et que tu peux relire à chaque fois que tu en as envie. Les mots écrits ne disparaissent pas. De plus, ils sont chargés de l’intention de celui qui les a écrits, de les faire arriver jusqu’à toi.
    Pendant qu’il écrivait cette lettre, Nico était loin de toi. Et, pourtant, il a pensé à toi. Il a pensé à toi avant de l’écrire, pendant qu’il l’écrivait, en la postant, et encore après l’avoir postée. Il a dû se demander, et il doit probablement toujours se demander, qu’est-ce qu’elle allait t’inspirer.
    Cette lettre a traversé son esprit, sa main, puis des centaines de bornes pour arriver jusqu’à toi. Et maintenant, ces mots sont à toi, tant que tu voudras les conserver.
    Et ce sont des mots d’amour, de bien beaux mots d’amour. Une preuve tangible de l’existence, de la persistance de son amour. Cet amour qui te manque à en crever. Et le fait de le retrouver intact, après l’avoir tant malmené, te vrille les tripes.
    Si ses mots te touchent tant, c’est parce qu’ils pourraient être les tiens. Si seulement tu avais le cran de les exprimer.
    Parce que pour toi aussi quelque chose de spécial a commencé au lycée, la première fois que tu as capté son regard. Tu as d’abord senti qu’il était impressionné par toi, comme pas mal de monde, d’ailleurs. Tu as senti son désir, timide, gêné, et pourtant brûlant. Mais tu as vite compris qu’il n’y avait pas que ça dans son regard.
    En fait, tu as surtout senti qu’il avait vu que sous ta carapace de frimeur insolent, de petit con, de petit macho, se cachait un garçon sensible avec un énorme besoin d’être aimé. Et ça, c’était la première fois que tu le ressentais. Pour la première fois, tu avais l’impression que quelqu’un t’avait percé à jour.
    Cela t’avait d’abord mis en pétard. Depuis ton adolescence, tu avais tout fait pour cacher tout ça, ce que tu considérais comme tes faiblesses. Tu avais fait des pieds et des mains, des milliers d’heures de muscu et d’entraînement au rugby, de dizaines de nanas baisées et jetées juste après pour être considéré comme un « vrai mec », pour être respecté, jalousé, envié. Et tu y étais parvenu.
    Et là, en croisant le regard de Nico, tu avais l’impression d’être mis à nu. Tu avais l’impression que ce regard anéantissait tous tes efforts pour te créer une image dans laquelle tu te sentais à l’aise.
    Il t’a fallu trois ans pour trouver le cran de laisser ce garçon t’approcher.
    Ses demandes de câlins, lors de vos premières « révisions » dans l’appart de la rue de la Colombette, tu les ressentais comme la preuve qu’il savait que tu en avais envie autant que lui. Et ça te braquait. Tu en avais envie, bien sûr, mais tu ne pouvais pas l’admettre. Tu voulais être fort, tu voulais n’avoir besoin de personne.
    Il t’a fallu longtemps pour lâcher prise, pour faire confiance. Il t’a fallu un clash, il t’a fallu ressentir la peur, le vertige de l’avoir perdu, pour y parvenir.
    C’est à Campan, lorsque tu as vu Nico apparaître sous la halle malgré la pluie battante, malgré tout le mal que tu lui avais fait subir, que tu as enfin su ce qu’être heureux signifiait. C’est quand tu lui as fait l’amour dans la petite maison dans la montagne, et que tu as accepté sa tendresse et sa douceur, que tu t’es enfin senti en phase avec toi-même.
    Ça t’a fait un bien fou de laisser s’exprimer cette partie de toi, celle que Nico a appelé dans sa lettre « cette douceur qui est en toi et que tu caches trop souvent ». Dans ses bras, après l’amour, tu as enfin eu l’impression de respirer à pleins poumons. Tu n’avais jamais ressenti cela auparavant.
    Depuis tes toutes premières expériences sexuelles, tu n’avais jamais supporté aucun contact physique, ni avec une nana, et encore moins avec un mec, après avoir joui. Te réveiller le matin à côté de celle ou de celui que tu avais baisé la veille t’était tout simplement insupportable.
    Nico a changé pas mal de choses dans ta vie. Avec lui, tu as connu le bonheur d’un câlin après le sexe, celui de sentir sa présence dans ton lit la nuit, et celui de te réveiller à côté de lui le matin venu. Tu as connu celui de le voir heureux en l’appelant « Ourson ». Et celui de l’entendre t’appeler « P’tit Loup ».
    Tu as pendant longtemps essayé de te convaincre qu’il ne t’aimait que parce qu’il te trouvait bogoss, et bon baiseur. Mais au fond de toi, tu as toujours su que son amour ne s’arrêtait pas là, qu’il n’était pas qu’attirance, qu’il y avait bien plus que ça. Il te l’a montré en restant près de toi malgré tout ce que tu lui as fait endurer. Il te l’a montré lors de ton accident de voiture à Paris, lorsqu’il a pris les choses en main et qu’il t’a vraiment sorti du pétrin. Là, il t’a carrément impressionné.
    Et toi, tu l’as blessé et déçu. Tu sais que tu as été injuste avec lui quand tu l’as comparé à Ulysse, qui a pas mal d’années plus que lui. Tu sais que tu as été odieux lorsque tu lui as dit qu’il n’était qu’un gamin et en sous-entendant qu’il ne sera jamais « un homme ». Qu’il ne sera jamais assez bien pour toi.
    « Je t’aime tel que tu es. Je t’aime pour tout, je t’aime tout le temps », « je t’aime malgré toutes nos différences ».
    Ce sont les plus beaux mots qu’on t’a jamais adressés. Et tu sais que ce ne sont pas des mots en l’air. C’est pour cela qu’ils te touchent autant.
    Toi non plus tu n’aurais jamais pensé que c’était possible d’être aimé si fort. Et Nico t’a prouvé le contraire. Et il t’a montré aussi que c’était possible d’aimer un garçon, et de l’aimer d’une façon dont tu ne te serais jamais cru capable.

    Après avoir lu sa lettre, tu as eu envie de l’appeler sur le champ. Mais il était deux heures du mat’ et tu t’es dit que ce n’était pas une heure pour renouer le contact avec le gars que tu aimes après l’avoir rejeté si brutalement. Tu t’es dit que tu le ferais le lendemain matin. Tu t’es endormi heureux et plein d’espoir.

    Le lendemain matin, tu étais à la bourre et tu n’as pas pris le temps de le faire. Tu aurais dû. Parfois, il faut prendre le temps quand on en envie, avant que la vie nous mène sur des chemins imprévus. Car ce qui allait se passer ce jour-là, allait couper tes ailes et stopper net ton élan.
    Mais au matin de cette journée qui allait se terminer d’une façon particulièrement pénible, tu te sens tout léger. L’envie de reprendre contact avec Nico te suit pendant tout le trajet vers le centre d’entraînement, et elle grandit en toi pendant tes exercices du matin. A midi, tu ne tiens plus en place. Tu te dis que c’est un gâchis monumental que de gaspiller tant d’amour et de bonheur. Car cet amour et ce bonheur sont trop rares et précieux pour passer à côté. Tu te dis que tu as été un vrai con de le jeter comme tu l’as fait, et que tu dois te rattraper avant que ce ne soit trop tard.
    Tu te dis que ce béguin que tu avais pour Ulysse n’était rien comparé à ce qu’il y a entre Nico et toi. Et ce n’est pas parce qu’Ulysse t’est inaccessible. Tu sais que jamais Ulysse t’écrirait une lettre comme celle que t’a écrit Nico.
    Pendant le match de l’après-midi, tu te demandes à quel moment de la soirée tu vas l’appeler, comment tu vas t’y prendre pour t’excuser, et pour éviter de te faire jeter. Car tu as peur de te faire jeter. En fait, tu as peur que ce soit déjà trop tard.

    Mais ce jour-là, en fin d’après-midi, quelque chose allait se passer à la sortie des douches, quelque chose qui contrarierait complètement tes plans.
    Juste avant que tu partes du centre d’entraînement, ton agent t’appelle et te demande de passer à son bureau au plus vite. D’après le ton de sa voix, tu sens qu’il se passe quelque chose de grave. Tu lui demandes ce qui se passe, mais il te dit qu’il t’en parlera de vive voix. Tu cogites. Tu t’inquiètes.
    —    Je t’ai fait venir parce que je dois te parler d’un truc un peu délicat… il te balance direct, le regard planté sur toi.
    —    Quel truc ? tu lâches, soudainement inquiet.
    —    Alors voilà : hier soir j’ai reçu un coup de fil d’une amie qui travaille dans un torchon à scandales. Il s’agit du plus con et en même temps du plus vendu de tous les torchons dans son genre…
    —    Et ?
    —    Apparemment, l’un de leurs journalistes aurait eu vent de certains bruits qui courent sur toi.
    —    Quels bruits ?
    —    Il semblerait qu’il t’arrive de traîner dans des lieux un peu douteux.
    —    Quels lieux douteux ?
    —    Allez, Jérémie, on va jouer cartes sur table, ça nous fera gagner du temps.
    —    Mais de quoi vous parlez ?
    —    On t’a vu traîner dans des boîtes à pédé.
    —    N’importe quoi !
    —    Tu sais, il n’y a pas que des avantages à être connu. La vie privée, tu oublies. Surtout maintenant qu’on te voit presque à poil à la télé et partout dans la rue ! Ton corps attire les regards, ta belle tronche aussi, alors on commence à te reconnaître.
    Ce que tu avais redouté est en train d’arriver. Tu te sens humilié, tu as envie de disparaître dix mètres sous terre. Tu as l’impression d’avoir le visage en feu, la poitrine resserrée sur tes poumons.
    —    Ça a dû arriver une fois… tu tentes de minimiser.
    —    D’après ce qu’elle a entendu, c’est arrivé plusieurs fois.
    Tu ne sais plus quoi répondre, tu essaies de donner des explications confuses. Mais tu sens que tu t’enfonces un peu plus à chacun de tes mots, comme quelqu’un qui essaierait de s’extirper de sables mouvants en se débattant.
    —    T’inquiète pas mon garçon, je ne te veux aucun mal, bien au contraire. Je te trouve sympathique, et je veux t’aider, si tu m’en laisses l’occasion.
    —    Comment voulez-vous m’aider ?
    —    Il y a une solution à tout, pour peu qu’on se donne la peine de l’envisager. D’abord, saches que perso, je m’en fous que tu te tapes des mecs. C’est ton droit, tu fais ce que tu veux de ta vie. Ça ne change rien pour moi, et cette conversation ne sortira pas de ce bureau.
    —    Mais il vaudrait mieux pour toi que ces bruits cessent au plus vite, il continue. Si tu veux être respecté par tes coéquipiers, le staff, tes adversaires, le public, il ne faut pas que ça se sache que tu es… comme ça. Si tu veux mener à bien ta carrière, il ne faut pas que ça se sache. Si ça se sait, tu seras confronté à des regards suspicieux, moqueurs, hostiles. Tu connaîtras le rejet, les insultes. On te fera la misère. Et si tu as tout ça à gérer, tu ne seras pas assez concentré sur le rugby. Et si tu n’es pas à 200 % dans le rugby, tu vas foirer ta carrière. Si tu es déstabilisé par ce genre de conneries, tu ne pourras plus avancer. Ce serait comme être lesté d’un poids de 50 kilos en permanence sur tes épaules. Tu serais en permanence sous pression, et tu ne tiendras pas jusqu’à la fin de la saison. Tu comprends, mon grand ?
    —    Ouais, ouais, ouais…
    —    Il faut aussi penser aux sponsors. Si ça s’ébruite, je ne donnerais pas cher de ton contrat avec les boxers. Ils filent beaucoup de blé, à toi et au club, et ce serait dommage de rater ça.
    —    Alors, qu’est-ce que vous proposez concrètement ? Tu t’impatientes, t’inquiètes, t’irrites.
    —    Je t’explique, c’est très simple. La meilleure défense, c’est toujours l’attaque. Mon amie du torchon me propose un marché gagnant-gagnant.
    —    Un marché ?
    —    Elle voudrait raconter une histoire dont tu serais le protagoniste.
    —    Quelle histoire ?
    —    L’histoire d’un rugbyman connu qui a une idylle avec une nana connue.
    —    Quelle nana connue ?
    —    J’imagine que tu ne regardes pas la Star Ac…
    —    Non, pas du tout !
    —    Je m’en doutais. Donc tu ne sais pas qui est Alexia…
    —    C’est pas la blonde aux gros nichons ?
    —    Ah, je vois que tu connais les émissions télé avec les critères du public masculin ! T’es sûr que t’es pédé ? Je rigole, je rigole. Oui, c’est pile-poil elle. Tu vois, cette conasse ne sait pas chanter pour un sou, elle a l’éducation d’un marcassin, l’intelligence d’un poulpe, mais justement, elle a de gros nichons. Alors la prod de l’émission cherche à en faire une people pour capitaliser sur sa popularité par ailleurs inexplicable. Et quoi de mieux pour cela, que de la maquer avec un rugbyman en pleine ascension ?
    —    Tu veux dire que…
    —    Qu’ils inventeraient une histoire de toute pièce entre vous deux. Ils organiseraient un shooting soi-disant « volé », et ils échafauderaient votre idylle sur 3 ou 4 numéros, avant d’annoncer votre rupture dans quelque(s) temps. Ça va leur faire vendre du papelard, et ça va couper l’herbe sous les pieds aux bruits qui courent sur toi. Ça va être bon pour ton image et pour celle de l’équipe. Gagnant-gagnant…
    C’est ça, gagnant-gagnant ? Tu sais que dans cette histoire, tu vas perdre plus que tu vas gagner. Tu penses à Nico, à sa lettre, à son amour, à ton envie de l’appeler pour renouer le contact avec lui. Tu sais que si ce shooting va sortir, il va encore souffrir. Tu sais que tu vas le perdre pour de bon, et ça te déchire le cœur. Tu es hors de toi et ça doit se voir.
    —    Ne fais pas la tête, mec ! Il vaut mieux ce genre d’exposition médiatique que de laisser courir des bruits qui peuvent te nuire, non ? Les gars de l’équipe et les supporters ne vont y voir que du feu, tu vas être leur héros. Ils adorent les mecs qui se tapent des bonnes pétasses. Et là, avec Alexia, on tient le pompon dans le genre. Après ça, si des bruits continuent à courir sur toi, ils seront perçus comme des conneries.
    —    Pense à ton contrat avec le club. Il ne court que jusqu’à la fin de la saison pour l’instant…
    En oscillant en permanence entre bienveillance et mise en garde, ton agent te fait comprendre que tu n’as pas le choix. Tu acceptes à contrecœur, parce que tu te sens dos au mur. Et tu es même obligé de le remercier, de voler à ton secours pour rattraper le coup de ton imprudence, alors qu’au fond de toi, tu sais que tu n’as rien fait de mal. Ton projet d’appeler et de renouer tombe à l’eau. Et ça t’arrache les tripes.
    —    Cette fois-ci on va t'arranger le coup, il te glisse avant que tu partes. Mais sois davantage prudent à l'avenir. Ne laisse pas cette partie de ta vie éclipser tout le reste. C’est pas ce que tes coéquipiers et tes supporters ont envie de savoir de toi.
    —    Je vais me faire nonne pour leur faire plaisir !
    —    Allons, Jérémie, tu gagnes assez d’argent pour te payer des beaux gars qui te feront tout ce que tu veux et qui savent la boucler, en prime. J’ai des contacts partout, je peux t’avoir des numéros de téléphone si tu le souhaites.
    —    Non, merci, ça ira.
    —    Comme tu voudras. Mais, surtout, surtout, surtout, je t’en supplie, si tu couches avec des gars, mets toujours une capote. Je t'aime bien Jérémie. Je crois en toi. En fait toute l'équipe croit en toi, y compris la direction. Tu as une carrière très prometteuse devant toi. Ne la gâche pas à cause du cul, ok ?

    Sur le shooting, tu es mal à l’aise. Cette Alexia est une vraie teigne. Elle se prend pour une star, alors qu’elle est creuse comme une coque de bateau après déchargement. Le photographe te demande de la prendre dans tes bras. Il fait chaud, et son parfum envahissant te remplit les narines et te donne envie de gerber. Sa présence t’irrite, le contact avec sa peau te donne de l'urticaire. De loin, tu la trouves vulgaire. De près, tu la trouves rebutante. Et pourtant, dans le passé, tu t’es tapé des nanas dans ce style. Plus elles étaient haut-placées dans « l’échelle de la cagolerie », selon l’expression de ton pote Thierry qui avait des origines marseillaises, plus elles te tapaient dans l’œil. En fait, tu cherchais des nanas qui tapaient dans l’œil de tes potes, pour leur en mettre plein la vue. Mais ça, c’était avant. Avant que tu arrêtes de te mentir. Avant que Nico t’apprenne à écouter tes envies, à te respecter.
    Tu es obligé de passer de longues heures à coté de cette sombre pétasse, alors que la seule personne que t’as envie de prendre dans tes bras, c’est Nico, justement. Tu n’arrêtes pas de te demander ce qu’il va ressentir quand ces images vont sortir dans la presse. Tu voudrais l’appeler pour lui expliquer, mais tu es si mal que tu ne t’en sens pas le courage. L’appeler pour lui dire quoi ? Que tu es désolé de l’avoir jeté, que finalement Ulysse n’a pas voulu de toi, que tu t’es tapé quelques mecs, que tu t’es fait gauler, que tu te fais prendre en photo avec une conasse pour te protéger, mais que tu ne te sens pas le courage de le revoir parce que, plus que jamais, tu te sens en danger ? C’est trop de choses à expliquer, à avaler, à pardonner, à accepter. Tu ne peux lui en demander autant.
    Le photographe te demande de sourire comme un gars heureux de se taper une femme que tant d’hommes désirent. Le fait est que tu ne la désires pas, pas du tout même. Elle a l’air de te kiffer, elle n’arrête pas de te chauffer. Tu ne sais plus comment la recadrer poliment, alors que tu as envie de l’envoyer chier sans ménagement.
    Mais tu continues de ronger ton frein. Tu sais que tu as trop à perdre en envoyant tout bouler. Alors, même si tu as du mal à sourire, et à supporter cette mise en scène grotesque, tu prends sur toi et tu t’efforces de donner le change. Tu te sens comme pris en otage, ou plutôt comme un condamné en sursis. On t’a évité la sanction une fois, et on t’a bien fait comprendre que la récidive pourrait t’être fatale. Alors, tu te dis que renouer avec Nico, ce n’est pas la meilleure façon d’éviter la récidive. Tu as besoin de montrer patte blanche, tu as besoin de laisser ces ragots derrière toi. Tu ne pourras plus sortir dans une boîte gay, ni dans un lieu de drague. Ton agent a raison, tu as assez d’argent pour payer des mecs qui te garantissent la discrétion. Mais tu devines que payer, ça va t’enlever tout le plaisir de te sentir désiré.
    Tu te sens bridé, entravé, censuré. Tu touches du doigt le fait qu’en tant que sportif de premier plan et gay, ta liberté est restreinte. Tu te sens étouffer. Tu as envie de prendre Nico dans tes bras, de lui faire l’amour.

    Tu sors de ce shooting complètement lessivé. L’invitation d’Alexia à aller chez elle finit de t’achever. Tu prétextes une grosse migraine pour t’en débarrasser. Encore un mensonge. Mentir te fatigue au plus haut point. Et avec ce shooting, tu mens à la terre entière. Un mensonge fait de mots, comme ceux de la lettre de Nico, qui resterons. Des mots imprimés avec des images, et tirés à de centaines de milliers d’exemplaires. Tu penses au mal que ces mots, ces images, ce mensonge, vont faire à Nico et ça te brise le cœur. Mais déjà, ce mensonge de taille industrielle, c’est à toi qu’il fait du mal. Tu n’es à nouveau plus en phase avec toi-même, plus du tout.
    Mais tu as besoin de cette histoire. Tu en as besoin pour te protéger.

    « Imaginer ma vie sans toi m’est tout simplement impossible », « Cette sensation d’inachevé que je ressens au plus profond de moi, est ce qu’il y a de plus insupportable. Ce regret permanent, cette certitude qu’on est passé à côté de notre histoire, de notre vie, de notre amour, du bonheur. C’est si triste de me dire qu’on a eu la chance de nous rencontrer, de connaître l’amour, mais qu’il nous est impossible de le vivre sereinement.

    Ses regrets, ce sont les tiens aussi. Mais tu finis toujours par lui faire du mal. Alors, tu te dis que le mieux c’est de ne plus essayer de renouer. Le mieux, c’est qu’il t’oublie. Mais il t’a écrit qu’il ne t’oubliera pas. Alors, la seule façon de le pousser à tourner la page, c’est de lui faire croire que tu ne l’aimes plus. Peut-être que ces images, que ces mensonges, vont atteindre ce but.
    Toi non plus, tu ne l’oublieras pas].

    Samedi 1er mars 2003.

    Le bus suivant arrive, mais il repart alors que Thibault et moi nous sommes déjà loin. Je suis très content qu’il ait accepté mon invitation à venir chez moi. J’ignore ce qui va se passer cette nuit. Je sais ce dont j’ai envie. Mais je ne veux pas forcer les choses. Car cette nuit, j’ai avant tout besoin de la compagnie d’un pote, d’un garçon adorable et touchant comme Thibault.
    Et pourtant, j’ai l’impression d’avoir déjà forcé les choses. Et je n’ai pas envie que Thibault pense que l’intensité de mon attirance pour lui dépasse l’intensité de mon amitié. Je sais qu’il a envie de passer cette nuit avec moi. Mais je sais aussi que, si je ne lui avais pas proposé, lui il ne l’aurait pas fait. Parce que Thibault est un garçon qui sait mieux que moi contrôler ses désirs.
    Pendant que le jeune papa et moi marchons en direction de mon studio, il commence à pleuvoir. D’abord quelques gouttes, puis carrément des cordes. Nous traversons la cour au sol rouge en courant. Après avoir cherché mes clés et les avoir faites tomber deux fois dans la précipitation, nous nous mettons enfin à l’abri dans mon petit studio. Nous sommes alors trempés. Thibault enlève sa veste dégoulinante. Sa chemise est trempée aussi. Le coton adhère à son torse massif, et c’est furieusement sexy.
    Je fais un tour par la salle de bain pour me changer. Je cherche un t-shirt sec et une serviette pour Thibault. Lorsque je reviens dans mon séjour, le beau rugbyman commence à déboutonner sa chemise mouillée.
    Je savoure cet instant, cet instant qui me prépare à une belle claque visuelle. Je savoure cet « instant d'avant ». Avant que cette belle chemise soit complètement ouverte, avant de me laisser aveugler par l’intense mâlitude de ce beau garçon. Chaque bouton ouvert me dévoile un peu plus de ce torse solide. Ce n’est pas la première fois que je le vois torse nu, mais à chaque fois, je suis cueilli par la même intense émotion qui me vrille les tripes et embrase mes sens.
    Les deux pans de la chemise sont désormais complètement séparés. Thibault fait pivoter lentement son torse dans un sens et dans l’autre, avance une épaule puis l’autre pour décoller le tissu mouillé de sa peau. C’est terriblement sensuel. La chemise finit par tomber et par dévoiler ce qu’elle était censée dissimuler. Dissimulation on ne peut plus délicieusement ratée, tant sa coupe épousait déjà bien ce torse lorsqu’elle était sèche, et a fortiori lorsque le tissu a été mouillé.
    La vision de ce torse finement poilu, de cette peau sans aucun tatouage, de ses pecs saillants, de ses beaux tétons, de ses abdos en bas-relief, de ses gros bras aux biceps rebondis, de son cou puissant – bref, de sa demi-nudité– me renvoient au plaisir que j’ai pris avec lui la dernière fois qu’il m’a fait l’amour à Campan, lorsqu’il s’était joint à Jérém et à moi pour une nuit magique. Ce souvenir fait grimper mon désir à des sommets insoutenables.
    Le petit brillant à l’oreille lui va furieusement bien. La note intense de parfum de mec qui se dégage de sa peau se mélangé à l’humidité de sa peau et finit de m’achever. J’ai envie de lui à en crever.
    Le jeune papa s’essuie longuement les cheveux, me laissant tout aussi longuement admirer la beauté de son torse. Lorsqu’il passe le t-shirt que je lui ai ramené, je me dis que c’est dommage de cacher une plastique pareille. Encore que, en ayant pioché dans la précipitation un t-shirt blanc, involontaire malice, sa sexytude ne s’en trouve que décuplée. Ainsi, ce t-shirt, qui est bien de deux tailles trop grandes pour moi, et dans lequel je ne ressemble à rien, trouve sa véritable vocation en habillant les pecs, les épaules et les biceps du jeune rugbyman avec une précision redoutable. Ah putain, qu’est-ce qu’il est sexy !
    Soudain, le beau pompier réalise qu’en rentrant, il a laissé des traces sur le sol. Et il amorce le mouvement pour se déchausser. Il est vraiment trop mignon. Mais il n’a pas à faire ça, non. Et là, sans vraiment réfléchir, dans un simple reflexe pour l’empêcher de se déchausser, je pose ma main juste en-dessous de la manchette tendue, pile sur l’arrondi de son biceps. Et lorsque je sens dans ma paume la douce chaleur et la puissante fermeté de sa peau, je ressens un puissant frisson d’excitation. Et de malaise. Je quitte instantanément le contact avec cette peau douce, tiède, avec ce muscle ferme, très ferme. Contact de bonheur que seul un mec sait offrir.
    Contact bref, et pourtant piquant comme une brûlure, vif comme une décharge électrique, mais délicieux comme le désir. Un contact qui laisse longtemps son empreinte dans ma main et dans mon esprit, contact qui provoque un frisson que je ressens par toutes les fibres de mon corps.
    Je croise son regard. Thibault semble amusé de voir à quel point ce simple contact m’a troublé. Il me sourit, et un petit bout de sa langue se glisse entre les dents, là, pendant qu'il sourit. Je trouve ce petit détail à craquer, ça me rend fou. J’ai l’impression qu’il lit dans mes désirs comme dans un livre ouvert, je trouve ça à la fois excitant et gênant.
    —    Tu veux boire quelque chose ? Je lui demande, pour me sortir de ce malaise.
    Mais le beau pompier ne répond pas, son regard a verrouillé le mien et le tient avec insistance. C’est la première fois qu’il me regarde de cette façon, la première fois que je ressens son désir aussi clairement, aussi intensément.
    —    J’ai du jus de fruit, du café… je continue, de plus en plus perdu.
    Mais le beau pompier ne m’écoute plus. Il avance vers moi, il passe ses gros bras autour de ma taille, tout en me glissant :
    —    Viens-là, toi…
    Et il m’embrasse. Ses lèvres se posent sur les miennes et mille frissons se déchaînent dans ma colonne vertébrale. J’ai terriblement envie de lui.
    A cet instant, je pense à l’adorable Ruben, et je me sens nul de lui faire ça. Et je pense surtout à Jérém, malgré tout ce qui s’est passé. Et je ne peux empêcher d’être submergé par un immense malaise.
    J’ai terriblement envie de continuer à embrasser Thibault. Et pourtant, j’ai un mouvement de recul instinctif.
    —    Désolé… fait Thibault, l’air mortifié. Je n’aurais pas dû…
    Et là, devant son malaise sincère, je sens en un instant mes réticences s’évaporer une à une, jusqu’à la dernière. Le contact avec ses lèvres me manque déjà. Et je ne peux pas laisser ce gars adorable penser qu’il vient de faire quelque chose de déplacé.
    —    Si, tu aurais dû… je lui réponds, tout en l’embrassant à mon tour.
    Nous nous embrassons, nous nous câlinons longuement. Thibault est un garçon très viril, et pourtant, il dégage une douceur touchante. Le jeune papa est un véritable puits à câlins. Sa main se glisse dans mes cheveux, descend lentement vers les bas de ma nuque. Ses caresses sont si douces qu’elles me donnent envie de pleurer. Par ce simple contact de sa main à cet endroit de ma peau, je suis comme sous hypnose, dans un état second, un état de bonheur pur et bouleversant. Ses baisers sont à la fois tendres et sensuels, ils m’apportent une sorte d’ivresse délicieuse. Je bande comme un fou. J’ai tellement envie de ce garçon !

    Thibault me serre très fort contre lui et plonge son visage dans le creux de mon épaule. Je pose ma paume sur son cou, je le caresse doucement. Je l’entends pousser un long soupir. Je continue, tout en guettant les variations de sa respiration, les variations du bonheur que j’arrive à lui offrir avec de simples caresses. Le jeune pompier a l’air de vraiment apprécier, je trouve cela très émouvant.
    Les deux fois que j’ai fait l’amour avec Thibault, je l’avais trouvé incroyablement doux et attentionné. Mais jamais sa tendresse à mon égard n’a été aussi débordante. Jamais ses câlins n’ont été aussi doux et fougueux à la fois. Et jamais je ne l’ai trouvé autant en demande d’affection.
    —    Ça fait du bien ça… je l’entends me glisser à l’oreille.
    Puis, quelques instants plus tard, le jeune pompier rompt ce contact délicieux. Nos regards se croisent à nouveau. Dans le sien, je vois les mêmes réticences tapies au fond de moi : la peur des conséquences, la peur des remords.
    Cela ne dure qu’un instant, qui me paraît pourtant une éternité. Une éternité qui prend fin lorsque nous nous élançons l’un envers l’autre, pile au même instant, comme si on nous avait donné le top départ. Nous nous embrassons à nouveau. Finalement, nous tombons tacitement, physiquement d’accord sur le fait qu’il vaut encore mieux avoir des remords que des regrets.
    Peu à peu, la douceur laisse place à la sensualité. Je sens ses mains se glisser dans mon dos, sous mon t-shirt. Je laisse les miennes se glisser sous le sien, je laisse mes doigts effleurer et compter ses abdos.
    Les baisers se font de plus en plus audacieux, les caresses de plus en plus érotiques.
    Thibault recule d’un pas et attrape le bas de son t-shirt. Je vois se profiler un autre « instant d’avant », encore plus bouleversant que le précèdent. Car celui-ci, n’est pas seulement l’instant d’avant que sa bogossitude m’aveugle, que le parfum de sa peau m’assomme, que le désir s’embrase et échappe à mon contrôle. Cet instant, c’est « l’instant d’avant » de goûter à la virilité de Thibault, de me dévouer avec délice à lui donner le plaisir qu’il mérite.
    Alors, cet « instant d’avant », j’ai envie de le faire durer. Aussi, je trouve le coton blanc tendu sur son torse rudement sexy. Je pose mes mains sur les siennes, je l’empêche d’ôter le t-shirt. Je le serre très fort contre moi. Je recommence à l’embrasser et je caresse ses pecs saillants par-dessus le coton. Quel bonheur exquis, que de le sentir frissonner ! Je presse mon bassin contre le sien, et nos queues raides se rencontrent, s’aimantent. Même au travers le quadruple tissu de nos pantalons et de nos boxers, je ressens la douce chaleur de sa virilité.
    Ah putain ! Je réalise pleinement à cet instant à quel point le contact avec un corps solide, à la sexualité virile m’a manqué !
    Je ne peux plus résister. J’attrape le bas de son t-shirt et je libère enfin son torse. Ça ne fait pas cinq minutes que je l’ai vu. Mais cette nouvelle vision est une claque tout aussi intense que la précédente. Je suis hypnotisé par tant de beauté masculine. Et son parfum, putain, son parfum fait vriller mes narines, mes tripes, mes neurones, mon esprit. Il aimante mon désir.
    Quant à ses poils, ils m’inspirent une folle, irrépressible, indécente envie de plonger mon nez, mon visage, entre ses pecs, dans ses poils, de humer sa peau douce, tiède, parfumée. C’est ce que je fais, incapable d’attendre davantage. Je plonge mon nez entre ses pecs et ses poils, je m’enivre de son parfum, de la douce tiédeur da sa peau. Approcher la nudité d’un beau mâle viril, qu’est-ce que ça m’a manqué ! Putain, qu’est-ce que j’ai envie de lui !
    A son tour, Thibault attrape mon t-shirt par le bas et le retourne le long de mon torse. Ses doigts frôlent ma peau et ça embrase mes sens un peu plus encore.
    Il s’approche de moi, nos torses nus se frôlent. Mes lèvres sont attirées par son cou, par ses pecs. Ma langue brûle d’envie de lécher ses beaux tétons. Je sens le beau rugbyman frissonner, trembler.
    —    Viens, je lui glisse en l’attrapant par la main, incapable de résister plus longtemps au désir qui me ravage.
    Un instant plus tard, Thib est allongé sur le lit, sur le dos. Je me glisse entre ses cuisses musclées et je défais sa braguette. La bosse saillante de son boxer noir déformé par son érection décuple mon excitation. Approcher l'intimité sensuelle d'un mâle viril, qu'est-ce que ça m’a manqué !
    Je me penche sur son entrejambe et je titille sa queue à travers le coton élastique. D’abord avec mes lèvres, puis avec ma langue humide. Le jeune papa frissonne de plaisir.
    Je ne peux attendre davantage pour libérer sa queue frémissante de sa prison de coton. Je ne peux attendre davantage pour la revoir, pour la sentir, pour la prendre en bouche, pour la pomper. Dès l’instant où mes lèvres se posent sur son gland, je réalise combien ça m’a manqué de sentir un beau garçon frémir dans ma bouche. Car c’est l’une des sensations les plus exquises que je connaisse.
    Pendant que je m’affaire à son plaisir, je regarde mon bel amant du coin de l’œil. Thib est accoudé sur le lit, et il me regarde faire, il me regarde en train de le sucer. Comment il me rappelle à cet instant, certaines révisions dans l’appart de la rue de la Colombette !
    C’est un fait. Même le bonheur sensuel de cet instant n’a pas le pouvoir de me faire totalement oublier la tristesse à l’idée d’avoir perdu Jérém. Mais il a quand-même celui de l’anesthésier provisoirement. Et ça, c’est déjà pas mal.
    Thibault se laisse tomber sur le dos. Et alors que ses ahanements augmentent d’intensité, ses doigts caressent mes tétons. Lorsqu’à mon tour je caresse les siens, il pousse un long soupir d’extase.
    Et il ne tarde pas à reprendre appui sur ses coudes. Il entreprend alors d’envoyer de petits coups de reins. Je ralentis mes va-et-vient, je le laisse faire, je m’offre totalement à ses envies. Son souffle saccadé m’apporte la preuve de son plaisir. Le jeune pompier se lâche, et c’est terriblement excitant. Et je ne suis pas au bout de mes surprises.
    —    Lèche-moi les… je l’entends soupirer, la voix cassée par l’excitation.
    Mais il s’arrête là, comme s’il n’osait pas aller au bout de ses envies, comme s’il avait honte. Mais je n’ai pas besoin de lui demander de terminer sa phrase pour deviner ce dont il a envie. Et je suis bien décidé à le lui offrir.
    Je quitte sa queue pour aller m’occuper de ses couilles. Je les lèche en douceur, puis de façon plus appuyée. Les nouveaux soupirs de mon bel amant me confirment que je ne me suis pas trompé, que c’est bien de ça dont il avait envie.
    Transporté par son excitation montante, je sens venir en moi l’envie irrépressible de tout donner pour embraser encore un peu ses sens. Je laisse mes lèvres et ma langue glisser lentement entre ses fesses. La surprise du jeune pompier se traduit par un ahanement sonore. Son plaisir certain, par un souffle bas et prolongé. Est-ce que quelqu’un lui a déjà fait ça auparavant ?
    —    Ah putain, qu’est-ce que c’est bon… ce truc ! je l’entends gémir.
    Thibault se lâche de plus en plus, et je kiffe ça ! Cette nuit, comme jamais, j’ai envie de faire exulter son corps, de galvaniser son ego de mec, de lui faire prendre conscience à quel point il est sexy et viril. J’ai terriblement envie de le faire jouir.
    Comme ivre, je le reprends dans ma bouche, et je recommence à le pomper.
    —    Attend, Nico…
    Mais je n’attends pas. Je sais ce que cela signifie, et je veux le faire jouir.
    —    Attend, ne me fais pas venir si vite… il insiste.
    Je cesse alors de le pomper.
    —    Lèche-moi les boules encore un peu.
    Le jeune papa a l’air de vraiment aimer ça, et je m’exécute à satisfaire ses envies avec un bonheur non dissimulé. Du moins jusqu’à ce qu’il manifeste à nouveau d’autres envies :
    —    Vas-y, pompe-moi, maintenant…
    Ah, putain, il a décidé de me rendre dingue, en me parlant de cette façon ! Je m’exécute illico, avec un entrain décuplé. Je sens ses mains se poser sur mes épaules, ses doigts se crisper dans ma peau. Ça me donne des frissons inouïs. Là encore, il me rappelle drôlement Jérém. Définitivement, qu’est-ce que j’aime ce Thibault qui se lâche !
    —    Ça vient… ça vient…putain… Nico !
    Un long râle à la fois puissant et contenu s’échappe de son torse, alors que de longues giclées copieuses, puissantes, bouillantes jaillissent dans ma bouche. Leur goût est enivrant, tout aussi enivrant que cette attitude inédite de Thib.
    C’est à cet instant que je réalise à quel point faire jouir, sentir jouir un beau mâle dans ma bouche, le voir repu et satisfait après l’orgasme que je viens de lui offrir, ça m’a manqué.
    Le temps de se remettre de ses émotions, le jeune rugbyman me prend dans ses gros bras et m’enveloppe avec son torse puissant. Vraiment, le contact avec un corps solide ça m’a manqué.
    —    Ça va ? je le questionne.
    —    Qu’est-ce que j’ai kiffé !
    —    Moi aussi, j’ai kiffé.
    —    Chaque fois que je couche avec toi, tu me fais des trucs de dingue !
    —    Et Paul, il ne te fait pas des trucs de dingue ?
    —    Entre nous, c’est plutôt safe, et plutôt soft…
    —    Ah, d’accord…
    —    Je ne dis pas que c’est pas bon, au contraire. Mais jamais il ne m’a fait ce « truc »… tu vois ?
    —    Je vois, je vois.
    —    En fait, Paul est plutôt actif. Et je prends mon pied. Mais certaines choses me manquent.
    —    Ce qui te manque, c’est qu’on s’occupe de toi comme je viens de le faire…
    —    Voilà !
    —    A moi aussi certain trucs me manquent.
    —    Avec ton mec ?
    —    Oui. Il est passif, et uniquement passif.
    —    Et tu es actif avec lui ?
    —    Oui, et je prends mon pied aussi. Mais c'est pas ce que je kiffe le plus.
    —    Ça veut dire que si j’ai envie de te sucer, là, maintenant, tu dirais non ?
    —    T’as qu’à essayer pour voir…

    Ça me fait toujours un sacré effet de voir un mâle comme Thibault ou Jérém me sucer. C’est grisant. Je sens mon excitation monter en flèche. Je sens mon orgasme arriver au grand galop, et je ne veux pas qu’il arrive si vite. Parce que j’ai envie d’autre chose avant.
    —    J’ai envie de toi, Thibault !
    —    Moi ça fait toute la soirée que j’ai envie de toi !
    —    Moi aussi, ça fait toute la soirée que j’ai envie de toi !
    Le beau pompier vient en moi et me fait l’amour. Je réalise violemment à cet instant combien la sensation d’être possédé par un mâle viril m’a manqué aussi.
    L’amour avec Thibault est un mélange subtil et délicieux de douceur et de sensualité. Ses coups de reins sont lents, espacés, et pourtant ils dégagent une puissance inouïe.
    Thibault a toujours été un merveilleux amant. Mais force est de constater que cette nuit, quelque chose a changé chez lui. Une fougue inédite anime ses regards, ses caresses, ses attitudes. Cette nuit, j’ai l’impression de découvrir un autre Thibault, un autre amant. Un amant que je vois littéralement vibrer de plaisir. Au point que j’ai l’impression qu’il n’a jamais autant joui auparavant. En tout cas, pas avec moi.
    Je ne peux m’empêcher de me demander si Paul qui lui a appris à laisser son corps s’exprimer davantage. Ou bien, si c’est la frustration de ne pas pouvoir jouer le rôle communément appelé « actif » avec Paul qui lui a donné cette fougue, cette envie, ce besoin de se lâcher.
    Mais je me demande avant tout si c’est l’absence du regard de Jérém sur lui qui le libère ainsi. Les autres deux fois où il m’a fait l’amour, c’était sur invitation de son meilleur pote. Les autres fois, il faisait l’amour au mec de son pote, sous les yeux de son pote. Et cette nuit, confronté à ce « nouveau Thibault », je me demande si l’« ancien Thibault » ne se bridait pas dans l’expression de ses envies et de son plaisir.
    Cette nuit, sans ce regard de Jérém sur lui, ce regard qui pourrait le juger, qui pourrait exprimer de la jalousie, se montrer contrarié, il doit se sentir davantage libre d’exprimer ses envies, ses besoins, ses désirs.
    J’imagine que c’est ça. En tout cas, je sais que ça l’est pour moi. Cette nuit, sans le regard de Jérém sur moi, j’ai envie de montrer à cet adorable petit mec à quel point il me touche. J’ai envie de lui donner toute la tendresse dont il a besoin, j’ai envie de lui donner tout le plaisir dont il a envie.
    Je le regarde en train de me faire l’amour, le torse droit comme un « I », tous pecs et abdos dehors, les biceps épais, bien rebondis, le cou puissant. Je suis aimanté par cette belle gueule de mec traversée par des frissons. J’adore comment il me manipule avec ses bras puissants, j’adore sentir ses belles paluches sur moi, elles me remuent comme une brindille. J’adore sa façon de me faire sentir à lui, de me posséder.
    Cette nuit, le jeune papa ose enfin aller au bout de son plaisir de mec. Et c’est terriblement beau pour mes yeux, c’est terriblement bon pour ma chair. Le sentir prendre autant son pied en moi, ça me rend dingue. Comment ça m’a manqué cette puissance de bras musclés, le contact avec la puissance sexuelle d’un garçon solide !
    Mais Thibault n’oublie pas non plus de s’allonger sur moi, de venir m’embrasser, de plonger son visage dans le creux de mon épaule. Son souffle excité sur ma peau me rend dingue. Le mélange de virilité et de tendresse qui se dégage de ce garçon musclé est tout simplement explosif. J’ai envie de lui à en crever.
    Il n’y a rien de plus beau au monde que regarder un beau garçon en train de vous faire l’amour, ivre de plaisir. Pendant un instant, je ferme les yeux, et j’ai l’impression de revoir Jérém en train de me faire l’amour, lors de nos retrouvailles à Campan, à Paris.
    Oui, rendre heureux un gars qui suscite notre désir et qui nous comble de tendresse, est l’un des grands bonheurs de la vie. Et lui montrer à quel point il est bon amant, ça en est une autre. Que je ne veux pas bouder non plus cette nuit.
    —    Qu’est-ce que c’est bon ! je lui glisse, dans un long soupir, tout en laissant mes mains parcourir et tâter sa plastique de fou, épaules, biceps, pecs, tétons.
    Le jeune rugbyman est secoué par d’intenses frissons. Ses coups de reins cessent alors. Sa queue, profondément enfoncée en moi, me remplit, me domine, me fait jouir. Son regard plein d’excitation et de désir, me fait me sentir complètement à lui. Mais là non plus je ne suis pas au bout de mon bonheur.
    —    Tu aimes comme je te fais l’amour… je l’entends me glisser.
    Thibault a prononcé ces quelques mots sur un ton qui les font ressembler davantage à un constat qu’à une question. Il veut me rendre dingue !
    —    Oh, putain, oui ! Tu fais ça trop bien Thibault !
    —    Tu me fais beaucoup d’effet, Nico !
    —    Et toi, alors !
    Le beau rugbyman pousse un long soupir, il baisse la tête, son corps se raidit. Je sais ce que ça veut dire. Il essaie de se retenir.
    —    Oh, putain, Nico… je l’entends lâcher, la voix essoufflée.
    —    Vas-y, ne te retiens pas ! je l’encourage.
    Thibault pose un dernier bisou sur mes lèvres, ce bisou que je connais bien et qui signifie « nous nous reverrons après mon orgasme ». Puis, il relève son torse et il recommence à me limer lentement. Ses coups de reins sont courts, sa queue toujours bien enfoncée en moi, ses couilles effleurent mes fesses.
    —    Je viens…
    —    Fais-toi plaisir, beau mec !
    Voir et sentir un beau mâle viril atteindre son orgasme, profondément emboîté en moi, le voir débordé par son orgasme, le savoir en train de me remplir de sa semence, c’est la sensation la plus enivrante que je connaisse.

    Avant de se déboîter de moi, le jeune pompier me branle et me fait jouir. Lorsque mon orgasme vient, j’ai l’impression que mon ventre est en feu, que ma conscience va s’évaporer à tout jamais. Il n’y a qu’avec Jérém que j’ai ressenti ça auparavant.
    Nous nous allongeons sur le lit, tournés l’un vers l’autre. Nos regards se cherchent. Je lui souris, il me sourit en retour. En fait, il n’y a rien de plus beau au monde qu’un garçon qui vous sourit après vous avoir fait l’amour.
    Tout est craquant chez ce garçon. Y compris les fait que, tout en étant si déraisonnablement beau, il donne l’impression de ne pas se rendre compte de l’effet qu’il fait autour de lui.
    —    Ça va ? je ne trouve pas mieux pour entamer une conversation.
    —    Je crois que je n’ai jamais pris autant mon pied !il me balance, après un long soupir.
    J’adore son regard, cette expression de jeune mâle repu et satisfait.
    —    Et toi ? il me questionne.
    —    C’était trop bien.
    —    Tu es un merveilleux amant, Thibault, je continue après un instant de silence.
    —    Toi aussi, Nico, toi aussi…
    Ça fait du bien de se l’entendre dire.
    —    J’ai toujours beaucoup aimé faire l’amour avec toi, je lui glisse. Mais cette nuit je t’ai trouvé différent, comme…libéré…
    —    J’ai ressenti la même chose vis-à-vis de toi.
    —    C’est assurément vrai, je considère.
    —    C’est la première fois que nous ne sommes que tous les deux, il me glisse.
    Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin dans ces considérations. Je sais que nous pensons à la même chose, à la même personne. Je ressens un malaise insistant m’emparer de moi, à l’évocation de Jérém juste après avoir fait l’amour avec Thibault. Mais je n’arrive pas à regretter. Ça fait des mois que je n’ai pas des nouvelles de Jérém, que je n’ai pas fait l’amour avec lui. Et ça m’a fait un bien fou de faire l’amour avec Thibault.
    —    C’est celle de Jé, non ? me questionne le jeune papa, en saisissant doucement ma chaînette.
    —    Oui, c’est bien la sienne. Il me l’a donnée il y a deux ans, après son accident.
    —    Je n’aurais jamais cru qu’il se sépare un jour de cette chaînette.
    —    Je sais ce que cette chaînette représente pour lui.
    —    Tu es conscient que c’est un cadeau d’une grande valeur qu’il t’a fait, là.
    —    Oui, je sais. Il m’a dit que tant que je portais cette chaînette, il serait toujours avec moi.
    —    Et si tu l’as toujours, c’est parce qu’il le veut bien.
    —    C’est-à-dire ?
    —    S’il pensait vraiment que tout est fini entre vous, il t’aurait demandé de la lui rendre. Elle est trop précieuse à ses yeux.
    Soudainement, je me sens submergé par l’émotion suscitée par cette évidence que je ressentais au fond de moi mais que Thibault vient de me rappeler et de rendre encore plus tangible. Le jeune rugbyman doit s’en rendre compte, car il m’enveloppe avec ses bras puissants, avec son corps massif et chaud, avec ses muscles rassurants.
    Dans ses bras, comme dans son regard, je me sens protégé. Je me sens aimé, mais sans possessivité. Comme si ce moment de sensualité n’était que le prolongement de notre belle amitié.

    Pendant la nuit, nous refaisons l’amour. Son torse glisse sur mon dos avec une douceur inouïe, son souffle chaud chatouille mon cou, embrase mon désir. Ses coups de reins ont une douceur exquise. Lorsque je l’entends souffler son nouvel orgasme, je viens à mon tour. Et je me rendors en tenant ce beau mâle puissant dans mes bras.

    Il n’est pas encore 7 heures du matin lorsque nous nous apprêtons à traverser la petite cour au sol rouge pour aller prendre un petit déj en vitesse. Thibault a décidé de prendre le premier train pour Toulouse. Le jeune papa a envie de passer un peu de temps avec son petit Lucas dans l’après-midi. Il est vraiment, vraiment touchant.
    Oui, il n’est même pas 7 heures, un dimanche matin, qui plus est. Et pourtant, mes proprios sont déjà debout et en poste de surveillance. Et nous ne pouvons pas échapper au « contrôle ».
    —    Bonjour, Nico, me lance Albert. Alors, tu nous présentes ce charmant garçon ?
    —    Voici Thibault, un pote de Toulouse, et voici Albert et Denis, mes propriétaires. Thibault joue au Stade Toulousain.
    —    Au Stade ? Attends un peu… mais je te connais, toi… lance Denis.
    —    Il connaît tous les beaux garçons de la terre, celui-là ! plaisante Albert.
    —    Mais tu ne serais pas… voyons… ah, oui ! Pujol… numéro… 9… et… demi de mêlée !
    —    Vous avez tout bon, monsieur !
    —    Et vous avez joué ici à Bordeaux hier après-midi !
    —    C’est ça.
    —    Et vous avez fait des misères à nos gars !
    —    C’est le but du jeu, plaisante Thibault.
    —    Trêve de plaisanteries, j’ai regardé le match à la télé, et vous avez très bien joué. Vous avez une sacrée équipe à Toulouse. Je pense que cette année, vous avez toutes vos chances de gagner le TOP.
    —    Je l’espère !
    —    A mon sens, il n’y a qu’une autre équipe qui peut vous faire de l’ombre…
    —    Laquelle ?
    —    L’autre Stade, voyons ! Les parigots ! Ils ont eux aussi une équipe de tonnerre !
    —    Ah, oui, ça c’est bien vrai !
    —    Mais je parierais sur les Toulousains quand-même. Enfin, on verra bien dans quatre mois. Il reste pas mal de taf d’ici là, et il peut se passer pas mal de choses. Les voies du rugby sont impénétrables.
    —    Il n’y a bien que les voies du rugby qui le sont ! balance Albert, avec un sourire malicieux.
    Incroyable clairvoyance de Denis. Il aurait dû parier en effet. Car il avait tout bon. Vraiment tout bon.

    Thibault et moi prenons le petit déj dans un bar au bout de ma rue. Mon corps frémit encore du plaisir que nous nous sommes donnés, mon esprit des caresses que nous nous sommes échangées. J’ai passé une soirée et une nuit fabuleuses avec ce garçon. Je le regarde en train de boire son café, et je n’ai pas envie qu’il parte. J’ai encore envie de le serrer dans mes bras, de le câliner.
    Lorsque je croise son regard, je me sens noyé dans ses yeux vert-marron qui dégagent une douceur et un calme qui sont autant de caresses pour l’esprit. Son regard a gardé la pureté d’un enfant. Et pourtant, il porte le charme d’un homme.
    Thibault me sourit. Et dans ce sourire, charmant et plein de douceur, j’ai l’impression que tout est dit. Dans ce sourire, je lis que Thibault a passé un bon moment lui aussi, mais qu’il ne me demande rien de plus. Je sens qu’il ne regrette rien, parce que nous nous sommes juste faits du bien à un moment où nous en avions tous les deux besoin.
    J’en ai la confirmation quelques minutes plus tard à la gare, lorsque le jeune pompier qui s’apprête à monter dans le train pour aller rejoindre son petit bout de chou à Toulouse, me serre une dernière fois dans ses bras pour me dire au revoir.
    —    J’ai passé un très bon moment, Nico, il me glisse.
    —    Moi aussi, un très bon moment.
    —    Il faut pas regretter ce qui s’est passé cette nuit. Je sais que tu es toujours amoureux de Jé. Mais il n’y a pas de mal à se faire du bien. Nous en avions envie tous les deux. Et nous sommes assez grands pour l’assumer.
    —    Tu as raison, je pense la même chose.
    —    Je t’aime beaucoup, Nico.
    —    Moi aussi, Thibault, je t’aime beaucoup, je lui réponds, comme une évidence, le ventre remué par mille émotions.
    J’ai envie de l’embrasser. Même si je pense que ce ne serait pas une bonne idée. Mais le jeune rugbyman, quitte notre étreinte, et me lance, avec un sourire qui me fait fondre :
    —    Quand tu reviens sur Toulouse, passe me voir à l’appart !
    —    Ce sera avec grand plaisir !
    Sa main qui enserre mon épaule, qui effleure mon oreille et qui caresse furtivement ma nuque, ce sont les derniers contacts que j’ai avec le jeune papa avant qu’il ne monte dans le train pour aller retrouver le petit Lucas.

    Je rentre chez moi et sa présence me manque déjà. Mon t-shirt blanc, celui que Thibault a porté pendant la nuit, abandonné sur le lit, me fait de l’œil. Le coton porte son parfum, mélangé à des délicieuses petites odeurs de transpiration et de sexe.
    Je passe le dimanche à repenser à cette délicieuse nuit. Et je bande à chaque fois. Sacré petit mec que ce jeune pompier ! Trois fois, je me branle pour m’apaiser.
    En début de soirée, Ruben m’appelle pour me dire qu’il vient de rentrer de chez ses parents. Je prétexte un mal de tête carabiné (ça m’arrive d’en avoir, alors c’est tout aussi facile à prétendre pour moi qu’à croire pour lui) pour déclarer forfait à son envie de me voir.

    Lundi 3 mars 2003.

    Le lundi, le souvenir de l’amour avec Thibault me porte toujours. Je suis de bonne humeur.
    Du moins jusqu’à la fin des cours. C’est en milieu d’après-midi, sur le retour vers la maison, que je découvre les nouveaux affichages. La marque de boxers déploie de nouveaux clichés sur les panneaux publicitaires. Sur l’un d’entre eux, Jérém est seul, le ballon entre ses mains. Il est debout, torse nu, un genou légèrement plié. Le bassin, les épaules, le cou négligemment penchés vers la droite. Le travail des couleurs et des contrastes de lumière fait ressortir la couleur mate de sa peau, l’éclat de ses tatouages, les magnifiques reliefs de sa plastique. Il est à tomber à la renverse.
    Je repense à la nuit que j’ai passé avec Thibault et j’ai l’impression qu’elle m’a définitivement éloigné de Jérém. De toute façon, cette pub, ces images aussi, en plus de celles qui continuent de tourner à la télé, m’éloignent définitivement de lui. Je me dis qu’avec cette exposition médiatique de sa bogossitude, il pourrait baiser une nana ou un gars différent chaque soir.
    A priori, ce n’est pas ce qu’il fait. Du moins, si on en croit ce torchon qui pour l’énième semaine consécutive tient la France entière à jour sur l’idylle entre le beau rugbyman et la poufiasse de la Star Ac’, version moderne et inversée du mythe de la belle et la bête.
    Dans le numéro en kiosque cette semaine, il est question d’un week-end sur l’Ile de Ré et d’une relation qui devient « solide ». Solide, mon cul ! Il baise peut-être cette pétasse pour garder les apparences, mais ce sont les gars qui l’intéressent. Et de ce côté-là, il y a fort à parier qu’il ne se prive pas.
    Pas un seul instant, je ne me doute que sa soudaine exposition médiatique est à la base de gros soucis pour lui, plus que d’opportunités. Et que l’histoire racontée dans ce torchon est une façon de se protéger.
    Je me fie aux apparences, et je me dis qu’il m’a complètement oublié.
    Le lundi soir, je ne peux me soustraire à mes obligations avec Ruben.
    —    J’étais trop impatient de faire l’amour avec toi, il me glisse, alors que nous venons de jouir.
    —    Moi aussi j’étais impatient…
    Oui, j’étais impatient, et je le suis toujours, même juste après avoir joui, de refaire l’amour avec Thibault.

    Samedi 8 mars 2003.

    Ce samedi, je monte à Toulouse dans un double but. Primo, pour souhaiter à maman une bonne fête de la femme (quand on y pense, le fait que les femmes aient besoin d’une date particulière pour qu’on pense à elles, ça veut dire qu’on ne pense pas assez à elles). Deuxio, pour fêter l’anniversaire de papa.
    Nous ne sommes que tous les trois, et maman nous a concocté un bon petit déjeuner. Pour l’anniversaire de papa, elle a fait mon dessert préféré, une croustade de fruits divers. Je l’adore.
    A l’approche de 14 heures, papa quitte la table pour aller allumer la télé dans le salon. Je redoutais cet instant.
    —    Viens un peu avec ton vieux père, on va regarder ton copain Jérémie faire la misère aux biarrots !
    Entendre papa appeler Jérém « mon copain », le plus naturellement du monde, me ferait tellement plaisir, si seulement c’était encore le cas. Ça ne l’est plus. Bien sûr, cette petite attention me touche, car il croit bien faire. Mais elle ravive violemment ma tristesse.
    —    Ce n’est plus mon copain, papa.
    —    Ah bon ? Et qu’est-ce qu’il s’est passé ?
    Je n’ai pas envie de parler de l’homophobie ambiante dans le monde du sport, de son besoin de vivre caché pour vivre serein, et encore moins du fait que Jérém regarde désormais vers un autre gars qui lui semble mieux correspondre à l’homme qu’il recherche.
    Alors, je me contente de lui répondre :
    —    C’est la distance qui nous a fait du tort…
    —    Tu m’en vois vraiment désolé, j’étais si content de te savoir avec un gars comme Tommasi !
    —    Merci papa.
    —    Et de quoi ?
    —    Merci d’avoir su changer ton regard sur moi et de m’avoir accepté tel que je suis.
    —    Il me faut un peu de temps pour comprendre les choses, parfois, il plaisante.
    —    Et tu crois que c’est vraiment irrattrapable avec Tommasi ? il enchaîne.
    —    Je ne sais pas. Je n’ai pas de ses nouvelles depuis trois mois.
    —    Tu ne l’as pas appelé ?
    —    Il ne veut plus me parler.
    —    J’imagine que ça doit être dur pour lui de vivre sa vie dans ce milieu.
    —    Il y a de ça, oui.
    —    Mais il y a autre chose ?
    —    Je crois qu’il est amoureux d’un gars de son équipe, je finis par lâcher le morceau.
    —    Ah, zut, alors. Mais il est amoureux de qui ?
    —    Uly… enfin, Klein.
    —    Klein ? Lui aussi il est… ?
    —    Je ne crois pas… enfin, je ne sais pas, et ça ne m’intéresse pas de savoir. Regardons le match, tu veux ?
    —    C’est pour ça qu’on est là ! il me lance sur un ton enjoué, comme pour me signifier qu’il respecte mon besoin de changer de sujet.
    Le trombinoscope des Basques défile à l’écran. Les visages des Biarrots se succèdent devant mes yeux comme un compte à rebours, un décompte au bout duquel apparaîtra le visage qui va me vriller les tripes. Je suis tellement happé par l’impatience et l’appréhension de le voir apparaître à l’écran, que je n’ai même pas le cœur à recenser les bogossitudes des joueurs du sud-ouest.
    Le portrait du dernier Biarrot est suivi par celui du premier stadiste. Là ce n’est plus un compte à rebours, mais une roulette russe. Chaque visage peut être suivi par celui de mon bobrun. Ma respiration est comme suspendue, les battements de mon cœur avec.
    Et BAM !
    Jérém apparaît à l’écran et j’ai l’impression de recevoir un coup de poing dans le ventre. Les beaux cheveux bruns à peine un peu plus longs que dans mon souvenir, insolente crinière de jeune loup, tenus dans un véritable brushing de bogoss peigné vers l’avant, retombant légèrement sur son front. Le sourire ravageur, le maillot particulièrement flatteur vis-à-vis de sa plastique. Jérém est indiciblement beau. Je suis heureux de le voir souriant, l’air si épanoui.
    Mais au fond de moi j’ai très mal à l’idée de le savoir si loin de moi, à l’idée de l’avoir perdu.
    L’image de mon bobrun ne s’affiche à l’écran que pendant une ou deux secondes, mais elle reste longtemps imprimée dans ma rétine. Ulysse apparaît quelques joueurs plus tard. Lui aussi est indiciblement séduisant avec ses beaux cheveux et sa belle barbe, avec cette belle blondeur de jeune nordiste qui entoure son visage aux traits virils. Je n’arrive même pas à lui en vouloir du fait que Jérém se soit détourné de moi parce qu’il est attiré par lui. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne vois pas Ulysse draguer Jérém. Quant à la fascination que Jérém peut ressentir pour lui, je la trouve parfaitement naturelle. Je me demande où ils en sont, s’il s’est passé quelque chose entre eux.
    Les joueurs déboulent sur le terrain. La caméra s’attarde sur Jérém. Le commentateur évoque le nombre remarquable de points marqués par la jeune recrue du Stade depuis le début de la saison, tout en parlant de lui comme d’un « joueur remarquable, d’un espoir pour le rugby à tout juste 21 ans ».
    L’arbitre siffle le début du jeu. Le ballon est lancé et les actions s’enchaînent. Dès la 6ème minute, Jérém va au but. Le stade exulte comme un corps traversé par un orgasme. Un orgasme sportif provoqué par le beau brun Toulousain adopté par la capitale. Jérém marque de nouveaux points quelques minutes plus tard. Il est rapide comme l’éclair, il file à travers les joueurs de l’équipe adverse comme une rafale de vent. Il plonge, et il met le ballon au-delà de la ligne de but. Le stade jouit à nouveau. Jérém se relève, comme s’il était monté sur ressorts. Il a l’air de n’avoir rien fait, et surtout pas de venir tout juste de se taper un sacré sprint pour atteindre le bout du terrain. Son jeu a l’air si naturel, si facile, si cousu de fil blanc, qu’on a l’impression que c’est tellement facile, qu’on en oublie que cette aisance, que cette dextérité, cette apparente « facilité » sont le résultat d’un travail acharné et de longue haleine, et de pas mal de sacrifices.
    Le jeu reprend. La mi-temps approche. Le ballon traîne un peu au milieu du terrain. Il finit par se dégager grâce à une passe d’Ulysse. Réception parfaite de Jérém, par ailleurs stratégiquement placé en bord de terrain, plutôt à l’écart des joueurs basques.
    Le bel ailier fonce alors vers la ligne de but. La moitié des Biarrots se rue dans sa direction pour essayer de l’intercepter. Un premier joueur tente de lui barrer le chemin, mais Jérém arrive à lui filer entre les doigts.
    —    Il est terrible, ce gosse, fait papa, euphorique, emporté par la performance spectaculaire du jeune ailier.
    Un deuxième obstacle humain tente de se mettre en travers de son envolée vers le but. Jérém est touché, il est déséquilibré, mais se rattrape et il continue sa route, comme un lapin Duracell.
    —    Incroyable, il est incroyable, je te dis !
    Il ne lui reste que quelques mètres avant d’atteindre la ligne de but. Ça paraît dans la poche.
    Mais le destin en a décidé autrement.
    Sorti de nulle part, un jouer de l’équipe adverse arrive comme un fou, et percute Jérém de plein fouet. Mon beau brun est éjecté en l’air et retombe lourdement sur le sol, sur sa jambe droite. Et sur sa tête.
    Je suis abasourdi par la violence de cet instant, par sa vitesse sans appel, sa brutalité, sa soudaineté. Et pourtant, il me paraît interminable. Au plus profond de moi, je sens que quelque chose de grave est en train de se passer. Mais mon cerveau bugge, refuse de croire, ne réalise pas à quel point une poignée de secondes sont en train de tout faire basculer.
    Jérém gît au sol, immobile. L’impensable se produit devant mes yeux. Sa magnifique trajectoire qui semblait inarrêtable a été stoppée net par un bourrin de joueur qui s’est jeté sur lui comme une brute. L’inquiétude me submerge et je me tourne instinctivement vers papa pour être rassuré.
    Mais papa a décollé son dos de son fauteuil, il a enlevé ses lunettes et scrute l’écran d’un air très préoccupé. Et son attitude ne me rassure pas vraiment, pas du tout.
    Jérém demeure allongé sur le sol, il semble inanimé. Le jeu est arrêté. Les instants qui suivent me paraissent s’étirer à l’infini.
    —    Oh putain, putain, putain ! jure papa.
    —    Qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui se passe ?
    Désespéré, je me remets à son expertise en matière de rugby. Et, par extension, en matière de blessure au rugby.
    —    Je ne sais pas, mais ça ne sent pas bon. On dirait qu’il a perdu connaissance.
    « Tommasi ne se relève pas » glisse le commentateur, visiblement tout aussi déboussolé que papa et moi « une équipe de secours est en train de rentrer sur le terrain ».
    En effet, un petit groupe de personnes avec une civière vient de débarquer sur la pelouse. L’une d’entre elles, certainement un médecin, se penche sur Jérém et semble essayer de lui parler. Mais il n’obtient visiblement aucune réaction. Jérém ne répond pas à ses sollicitations et il demeure inanimé. Le médecin saisit alors le masque à oxygène que son collègue lui tend et le place sur la bouche du jeune rugbyman blessé.
    Je suis hors de moi lorsque le direct laisse la place aux images de replay. Je m’en fous du replay, je veux voir Jérém !!!
    « A vitesse réelle, le plaquage du numéro 13 est un placage imprudent, avance une deuxième voix off. Il arrive sur Tommasi avec beaucoup de vitesse, il ne contrôle pas sa puissance. Il s’est délibérément jeté sur son adversaire pour le stopper coûte qui coûte, pour l’empêcher de marquer à nouveau. Pour moi, c’est pénalité et carton rouge contre le 13 ».
    « Avant la sanction, tempère le commentateur principal, il y a l’inquiétude au sujet de l’état de santé de Tommasi ».
    Le ralenti de l’accident de Jérém défile à l’écran et montre comment son genou a été malmené lors de la chute. Son pied a touché le sol dans une position décalée. Le poids de son corps, déséquilibré, démultiplié par la chute, s’est déchargé dessus, et le genou droit s’est plié vers l’avant. Les images sont insoutenablement dures, cruelles. Je peux seulement imaginer la douleur qu’il a dû ressentir lorsque son articulation a subi cette sollicitation inhumaine. J’en ai le vertige, j’ai mal au cœur. Je suis tellement triste, j’ai mal pour lui. Je suis horriblement inquiet.
    —    Ah putain, putain, putain ! Il ne fallait pas ça, pas ça ! s’exclame papa, toujours aussi choqué.
    —    Dis-moi ce qui se passe… je l’implore.
    —    Attends une seconde…
    Le direct revient, Jérém est toujours au sol. Il semble enfin être revenu à lui. Mais l’image qui se présente à mes yeux m’arrache les tripes, déchire mon cœur. Mon bobrun tient son genou droit entre ses deux mains, et il est en train de se tordre de douleur.
    —    Eh, merde ! lance papa, visiblement bouleversé, sonné, dégoûté.
    —    Dis-moi, papa ! Dis-moi !
    —    C’est le genou qui a pris. Et à voir comment il a mal, les ligaments ont été arrachés.
    —    Et c’est grave, ça, non ?
    —    C’est grave, oui.
    —    Mais grave comment ?
    —    Au mieux, sa saison est foutue. Et peut-être même sa carrière au rugby.



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