• 0316 Les Noëls se suivent…



    De retour à Bordeaux après mon naufrage parisien, les décos de Noël dans les rues de la ville me donnent le cafard. Noël approche, le jour de l’an aussi. Je pressens que je vais les passer loin de Jérém, c’est-à-dire seul.
    En vrai, je ne serai pas seul. Je vais passer les fêtes à Toulouse, et ça me fait du bien de penser que l’ambiance à la maison est enfin rassérénée. Mais je sais que même avec mille personnes autour de moi, je me sentirais seul.

    « Non, Ulysse n’est pas un Dieu. Ulysse c’est un Homme, lui. »

    Ce sont les mots de Jérém. Simples, directs, violents. Ce sont des mots qui décrivent hélas une réalité factuelle. Il n’y a que la vérité qui blesse autant.
    Le pire c’est que je partage ce ressenti au sujet d’Ulysse, je le partage pleinement. Depuis qu’elle a glissé entre les lèvres de Jérém, cette expression, « un Homme », ne cesse de résonner dans ma tête. Parce qu’elle décrit un besoin profond, son besoin d’être rassuré, de se sentir compris, entouré.
    Jérém a raison, j’ai tout le temps besoin d’être rassuré. Est-ce que je ne me fais assez confiance pour lui faire confiance ? Est-ce que je m’aime assez pour pouvoir l’aimer ?
    Au fond, ce n’est même pas cette attirance pour Ulysse qui m’inquiète le plus. C’est plutôt la prise de conscience du fait que je ne sais pas combler ce besoin de sécurité, de stabilité, de bien être dont Jérém a besoin. Ce qui m’inquiète dans la fascination de Jérém pour Ulysse c’est le fait qu’elle pointe précisément ce qui fait que c’est si compliqué entre Jérém et moi.
    Il est probable que pour tout un tas de raisons Ulysse soit inaccessible à Jérém. Mais ce qui est certain, c’est que c’est bien d’un gars plus âgé, plus mûr, plus rassurant que moi dont il est en quête depuis toujours. Et le jour où il aura trouvé ce gars, il sera heureux. Le jour où il aura trouvé ce gars, il m’oubliera.
    Je voudrais être cet Homme. Mais à l’évidence, je ne le suis pas. Et j’ai bien peur que je ne le serai jamais.

    Le hasard des choses fait qu’à peine deux jours après mon retour à Bordeaux, Ruben m’appelle pour prendre des nouvelles. Je suis étonné par sa démarche. Mais ça me fait plaisir. Nous discutons pendant un petit moment au téléphone. Et pourtant, au fond de moi je ressens un malaise. Car, même si j’ai été honnête avec lui en le quittant, je ne suis pas à l’aise vis-à-vis de la façon dont les choses se sont passées entre nous. Je ne regrette pas de l’avoir quitté pour aller vivre ce que j’avais à vivre avec Jérém. Même si cela m’a conduit à une nouvelle rupture. Mais je sais que je l’ai fait souffrir. Aujourd’hui il a l’air d’aller mieux, et ça me fait plaisir.
    J’essaie de lui donner le change, mais le petit Poitevin  capte assez vite que je ne suis pas bien.
    « Je te sens bizarre, Nico. Ça ne va pas ?
    —    Si, si, ça va.
    —    Pas à moi, je te connais un peu. Qu’est-ce qu’il se passe ?
    —    Je ne vais pas te saouler avec mes histoires.
    —    Ça s’est mal passé avec ton rugbyman parisien ?
    —    Je n’ai pas vraiment envie d’en parler. Et je ne pense pas que tu as envie d’entendre tout ça.
    —    Si ça te fait du bien, tu peux m’en parler. Même si on n’est plus ensemble, je pense qu’on peut être potes, non ? »
    Ce garçon est vraiment adorable. Une partie de moi se dit que j’ai certainement raté quelque chose en le quittant. Notre complicité, nos conversations, son côté assumé, sa façon de vivre sa différence sereinement, tout ça me manque. Je me sentais bien avec lui, il m’apaisait. Et au fond de moi, l’idée de retrouver cet état d’esprit, même en n’étant que potes à l’avenir, me ravit.
    « Je crois que oui… je finis par lâcher.
    —    Ça te dit de venir dîner demain soir ?
    —    T’es sûr ?
    —    Si je te le dis…
    —    Alors, d’accord ! »
    Je sais que je ne tenterai rien avec lui. Déjà, je n’ai pas la tête à ça. Je suis encore sonné par la façon dont ça s’est terminé entre Jérém et moi. Et puis, ce ne serait pas correct par rapport à Ruben. Je ne veux pas lui faire jouer à nouveau les remplaçants.
    De toute façon, même si j’ai senti Ruben serein, aimable, j’ai aussi senti une certaine distance entre nous. « Même si on n’est plus ensemble ». Voilà, le cadre est posé pour notre éventuelle future relation. Elle sera amicale. Non, je ne tenterai rien avec Ruben. Car je risquerais certainement de me faire jeter. Je ne veux pas gâcher cette nouvelle main tendue, je ne veux pas gâcher cette amitié qui m’est proposée et qui est probablement ce dont j’ai le plus besoin en ce moment.
    Non, je ne lui parlerai pas de Jérém. On a des tas d’autres sujets de conversation. Ça me changera les idées.

    Ça fait plus de deux mois que je n’ai pas revu Ruben. Et je le trouve toujours aussi mignon, et même plus qu’avant. Sa bonne bouille me fait toujours autant d’effet, car elle dégage quelque chose d’enfantin et de touchant qui me fait vibrer.
    Ce soir, Ruben s’est mis sur son 31, et il a même changé quelque chose dans son brushing. Il a raccourci les cheveux, ça le rend encore plus craquant. Il a l’air en forme, et même plus assuré. Il a l’air d’avoir surmonté la déception de notre séparation. S’il le faut, il est passé à autre chose. S’il le faut, il a quelqu’un d’autre. Enfin, je ne crois pas. S’il avait quelqu’un, je doute fort qu’il inviterait son ex à dîner et qu’il ne se mettrait sur son 31 pour le recevoir, j’imagine. En tout cas, pour avoir l’idée de m’inviter à dîner après ma façon de le laisser tomber pour revenir vers Jérém, il n’est pas rancunier.
    Ruben me fait la bise et ça me fait bizarre. Je sais que nous ne sommes plus ensemble et qu’on est partis  pour être potes, mais c’est étrange de se faire la bise alors qu’un jour on s’est embrassés sur la bouche et qu’on a fait l’amour. L’amitié avec un ex a besoin d’un temps pour s’installer et apparaître « normale ».
    Maintenant que je ne suis plus son « chaton », maintenant qu’il m’est inaccessible, je me surprends à le trouver encore plus désirable qu’avant. Je repense à nos nuits d’amour, à nos caresses, à nos baisers, à sa tendresse, à sa douceur. Finalement, une partie de moi regrette de ne plus être son chaton.
    Mais la soirée ne se déroule pas vraiment comment je l’avais imaginée. A l’apéro, je trouve Ruben accueillant, avenant même, mais toujours un peu distant. Vers la fin de l’entrée, au fur et à mesure que je lui parle de ma réconciliation avec mon père (sans évidemment lui parler du rôle qu’a joué Jérém là-dedans), je le sens se décrisper. Pendant le plat principal, je sens que l’alchimie revient peu à peu entre nous. Et au moment du dessert, je sens que Ruben a envie de m’embrasser. J’en ai envie aussi, mais je ne sais pas si c’est une bonne idée. En fait, je suis toujours persuadé que ce n’en est assurément pas une. Je ne veux pas me servir une fois de plus de lui et de son amour pour panser les plaies laissées par mon histoire avec Jérém. Ce ne serait pas juste, ce ne serait pas honnête de ma part.
    Et pourtant, j’en envie, j’ai envie de sentir à nouveau son amour, son regard empli d’admiration, de désir. J’ai envie de me retrouver dans ses bras, et j’ai envie de le serrer dans les miens.

    Pour éviter de céder à la tentation, j’invente un bobard pour rentrer chez moi. Il n’est que 22 heures, Ruben a l’air déçu. Mais c’est mieux ainsi. A quoi ça rimerait de remettre ça ?
    Je suis sur le point d’ouvrir la porte d’entrée pour quitter l’appart, lorsque je sens la main de Ruben saisir mon avant-bras.
    « Tu es sûr que tu ne veux pas rester un peu plus ?
    —    Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.
    —    Et moi je crois que si… »
    Et là, le petit mec me colle contre le mur et m’embrasse comme un fou.
    « Ça, c’est pas un truc de potes… je lui glisse, à la fois enchanté et troublé par ce qui est en train de se passer.
    —    Pas du tout… et ça non plus, il me chuchote, tout en m’embrassant de plus en plus fougueusement.
    —    Je n’arrive pas à croire que je suis en train de faire ça… mais j’en ai trop envie !
    —    Tu es trop mignon, Ruben…
    —    Tu m’as manqué, Nico !
    —    Toi aussi ! »

    Le petit Poitevin enlève mon pull et mon t-shirt. Sa bouche, sa langue et ses doigts partent à l’assaut de mes tétons. Il se souvient parfaitement de la géographie de mon plaisir, et il navigue entre mes points érogènes avec une précision redoutable. Ses mains frémissantes défont ma ceinture, ma braguette, descendent mon pantalon et mon boxer. Ruben me passe une capote et nous faisons l’amour. Nous nous donnons du plaisir tout en nous protégeant. Nous nous aimons.

    Ruben s’endort dans mes bras. Je sens que j’ai retrouvé le contact avec lui et ça me met du baume au cœur.
    « Tu m’as trop manqué Nico ».
    Qu’est-ce que ça fait du bien d’entendre ces mots ! Et pourtant, ils ravivent des souvenirs difficiles. Car ce sont les mêmes mots que j’ai entendus de la bouche de Jérém en arrivant à Paris quelques jours plus tôt. Je lui avais manqué, à lui aussi. Mais ça ne l’a pas empêché de m’éloigner une fois de plus.

    « Et, alors, c’est fini avec ton rugbyman ? » me questionne Ruben autour du café du matin.
    Et zut pour ma résolution de ne pas parler de Jérém. Tout comme pour celle de ne pas recoucher avec lui.
    « Je crois que oui.
    —    Qu’est-ce qui s’est passé ?
    —    Apparemment, il en pince pour l’un de ses coéquipiers…
    —    Et il se passe quelque chose entre eux ?
    —    Je ne crois pas. Enfin, je ne sais pas. A vrai dire, ça ne m’intéresse pas.
    —    Et tu es toujours amoureux de lui ? »
    J’ai envie de crier que j’ai laissé à Paris mon cœur, mes tripes, mon âme, mon bonheur passé et à venir, ma capacité à aimer tout entière, et que le Nico qu’il a devant les yeux n’est qu’une coquille vide. Mais je n’ai pas envie de lui donner tous ces détails, et il n’a pas besoin de les entendre.
    « Il a été mon premier, et dans une certaine manière, j’ai été son vrai premier. Je crois qu’il y a un lien particulier entre lui et moi.
    —    Il paraît qu’on n’oublie jamais un premier amour. Tu as été mon premier…
    —    Je sais, Ruben.
    —    Et qu’est-ce qui va se passer si un jour le beau rugbyman se repointe pour t’amener refaire un tour dans sa vie ?
    —    Je suis fatigué de faire des tours, je suis sonné même. »
    C’est vrai, avec Jérém ce sont des tours de piste étincelants, se terminant à chaque fois par des séparations douloureuses.
    Quand on regarde bien, chacune possède sa raison propre. Il y a eu une séparation causée par le fait que Jérém ne s’assumait pas en tant que gay, et parce qu’il ne se sentait pas digne d’être aimé. Il y en a eu une autre causée par la difficulté d’avoir une relation à distance, par la crainte d’éveiller les soupçons chez ses coéquipiers. Une autre encore, causée par sa perte de confiance après son renvoi de sa première équipe. Et maintenant, c’est l’attirance tout autant sensuelle que spirituelle qu’il ressent pour Ulysse, son besoin de la présence d’un Homme dans sa vie, qui nous a éloignés.
    Cette dernière séparation m’aide à mieux cerner le personnage de Jérém dans sa complexité et son mal être. Un mal-être dont je ne pourrais probablement jamais venir au bout, quoi que je fasse.
    Cependant, je me suis posé aussi cette question. Est-ce que Jérém reviendra un jour me tendre la main pour me proposer un autre tour de piste ? Est-ce que j’aurais l’énergie pour le suivre, et pour supporter un autre éventuel abandon ?
    « Ruben, je finis par lâcher après un moment de réflexion, je vais être honnête avec toi…
    —    C’est tout ce que je demande !
    —    Je suis quasi persuadé qu’il ne le fera pas, qu’il ne reviendra pas.
    —    Pourquoi tu en es si sûr ?
    —    Il m’a dit qu’il a besoin d’un Homme, et je n’en suis pas un. Pas comme il l’entend lui. Je te l’ai dit, je ne lui suffis pas. Et cette distance n’arrange rien. La distance entre Bordeaux et Paris, la distance entre son monde et le sien, la distance entre ce que je cherche dans une relation avec un gars et ce dont lui a besoin. Mais si je veux être vraiment transparent avec toi, je continue, il faut que je te dise que si un jour il se repointe, et malgré ce que j’ai enduré à cause de lui, je ne suis pas sûr de pouvoir résister.
    —    Ça a le mérite d’être honnête !
    —    Ecoute, Ruben, je ne veux pas te mentir. J’ai beaucoup apprécié notre relation, j’étais bien avec toi. Tu es un gars génial, et je devrais être comblé avec toi. Mais je n’ai jamais pu oublier Jérém. Je m’en suis beaucoup voulu de t’avoir fait du mal, et je ne veux pas recommencer.
    —    Moi aussi j’étais bien avec toi, Nico.
    —    Alors tu proposes quoi ? Tu veux toujours qu’on reste amis ?
    —    Non.
    —    Tu ne veux plus qu’on se voie ?
    —    Non, au contraire. J’ai envie qu’on fasse ce qu’on faisait avant, ce qu’on a fait hier soir et cette nuit. Manger ensemble, discuter, faire l’amour, dormir dans les bras l’un de l’autre. J’ai envie de refaire du vélo avec toi. Moi aussi je suis bien avec toi…
    —    Ecoute, Ruben…
    —    Non, toi, écoute-moi, Nico, il me coupe. J’ai bien compris que tu n’es pas amoureux de moi. Mais peut-être qu’avec le temps, tu apprendras à m’aimer.
    —    Mais je t’aime énormément Ruben, tu es un garçon adorable à tout point de vue. Tu as tout pour qu’un gars soit fou de toi et tu mérites d’être aimé. Mais je crois que je ne suis pas prêt à tomber amoureux à nouveau.
    —    Mais peut-être qu’avec le temps, tu le seras. Je suis prêt à attendre. »
    Ruben me regarde à nouveau avec ses grands yeux pleins d’amour et qui demandent, supplient presque, d’en donner en retour. On dirait un chiot à qui on ne peut refuser un câlin.
    « Je ne peux pas te promettre de te rendre heureux comme tu le mérites. Il y a d’autres gars qui seraient tellement mieux pour toi.
    —    Peut-être. Mais c’est avec toi que j’ai envie d’être. »
    Quand on est amoureux, la personne aimée est notre seul horizon envisageable.
    « J’ai envie de vivre ce que nous avons à vivre, il continue. Je veux juste que tu sois clair avec moi. Ne me fais pas de cachotteries, ne me trompe pas. Si tu dois partir, pars. Quand tu veux. Mais fais-le proprement. Tu promets ?
    —    Je promets ! »
    Ce petit gars m’émeut. Je ne mérite pas un gars si cool, si gentil, si généreux. Mais déjà le petit Poitevin m’embrasse comme un fou.

    Et c’est reparti entre nous deux. Des soirées ensemble, des nuits ensemble, de belles conversations. Le petit Poitevin s’accroche à notre histoire. Il redouble d’efforts et de petites attentions. Peut-être qu’il pense pouvoir conquérir mon cœur et faire en sorte que je tombe amoureux de lui. On dirait moi avec Jérém à l’époque de la rue de la Colombette. Je crois qu’il pense pouvoir me faire oublier Jérém.
    Ce n’est pas le cas. Il ne se passe pas un jour, pas une heure sans que je ne pense à lui. Je n’ai pas de nouvelles depuis mon retour à Bordeaux. Et malgré les efforts de Ruben, il me manque chaque jour un peu plus. Dans trois jours, c’est Noël. Et l’idée de le passer loin de lui me déchire le cœur.
    Le seul petit revers de la médaille du bonheur de ma relation retrouvée avec Ruben, c’est le fait qu’il semble vouloir m’installer de plus en plus vite dans sa vie. Ça ne fait qu’une semaine que nous nous sommes retrouvés lorsqu’il me propose de passer Noël ensemble, dans sa famille, à Poitiers.
    Ça me paraît un brin prématuré. Je ne me sens pas prêt à rencontrer ses parents. Je ne sais pas ce qu’ils savent de notre histoire et de notre première séparation, mais je ne me sens pas à l’aise pour affronter leurs regards, leur accueil, et l’engagement que cela représente.
    De toute façon, j’ai promis à Maman de passer Noël à Toulouse. J’ai envie de revoir Papa après notre réconciliation, j’ai envie de revoir Elodie et sa petite Lucie. J’ai envie de revoir Thibault et Julien. Et j’ai envie de pleurer seul dans ma chambre le soir du réveillon parce que Jérém ne viendra pas me chercher pour passer la nuit à l’hôtel, comme il l’avait fait il y a un an.

    Pour ménager Ruben, je lui ai proposé de passer le réveillon du Nouvel An ensemble à Bordeaux. Je ne m’attendais pas à ce qu’il veuille inviter sa sœur et sa petite famille pour nous rejoindre. C’est moins formel qu’un repas de famille, mais ça reste un pas dans cette direction. Je n’étais pas chaud, mais je n’ai pas eu le cœur de m’y opposer. Je lui devais bien ça, après avoir décliné son invitation pour Noël.
    Mais cette petite concession n’a pas suffi à apaiser sa déception de ne pas fêter Noël avec moi. Une déception entremêlée d’inquiétude. Je sens qu’il se pose des questions. La veille de mon départ pour Toulouse, je le sens vraiment pensif.
    « Je vais juste retrouver ma famille pour les fêtes. Nous nous reverrons dans une semaine, je tente de l’apaiser. Je vais voir ma cousine, sa fille, et quelques potes que je n’ai pas vus depuis longtemps.
    —    Et Jérémie, tu vas le revoir ? il me balance en pleine figure.
    —    Je n’ai aucune nouvelle de lui depuis mon retour à Bordeaux et je n’ai aucune idée d’où il va être à Noël…
    —    Mais sa famille est à Toulouse, non ?
    —    Plutôt dans le Gers.
    —    Et s’il t’appelle ?
    —    Ça ne risque pas…
    —    Mais si ça arrive ?
    —    Ruben, je t’ai promis qu’on passera le Nouvel An ensemble et je tiendrai ma promesse.
    —    Ne me fais pas souffrir à nouveau, Nico.
    —    Je t’appelle demain, dès que je suis arrivé chez mes parents. »

    C’est difficile de quitter Ruben alors que je le sens si inquiet. Jérém a raison. C’est dur de devoir rassurer l’autre en permanence.

    Mardi 24 décembre 2002

    J’arrive à Toulouse un peu avant midi. L’ambiance à la maison est à la fête. Maman a mis le paquet sur la déco, le sapin occupe la moitié du salon. Elle est débordée mais rayonnante. Papa semble lui aussi de très bonne humeur. Ça me fait tellement plaisir de les voir à nouveau complices, comme avant, et même plus qu’avant.
    Je suis heureux que Papa me demande des nouvelles de Jérém. Et je n’ai pas le cœur de lui dire que je n’en ai pas. Je lui réponds qu’il va bien, malgré la mauvaise passe que traverse l’équipe depuis quelques semaines.
    « Le rugby c’est comme ça, il y a parfois des passages à vide. Il faut continuer à bosser en attendant que le vent tourne.
    —    C’est sûr, ça va aller.
    —    Pourquoi tu ne l’as pas invité à réveillonner avec nous ce soir ?
    —    Parce que… j’hésite, avant de trouver une réponse plausible, parce qu’il a prévu de le fêter avec sa famille. »
    J’imagine. Ou pas. J’aimerais tellement savoir ce qu’il a prévu, où il est. J’aimerais avoir de ses nouvelles. Ou pas. Je souffre de ne pas en avoir, mais ça me ferait du mal de savoir qu’il fait la fête ailleurs et qu’il se passe parfaitement de moi.
    « Et tu vas fêter le Nouvel An avec lui ?
    —    Euh… oui… » j’hésite et je mens.

    « Allez, dis-moi ce qui se passe » me lance Maman, alors que je l’aide en cuisine pendant que Papa est parti faire quelques courses de dernière minute.
    —    Mais il ne se passe rien…
    —    Pas à moi, Nico ! J’ai vu ton regard quand tu parlais de Jérémie. Il était triste. Et tu mens très mal.
    —    Nous sommes à nouveau séparés.
    —    Qu’est-ce qu’il s’est passé, encore ?
    —    Je crois qu’il est amoureux de quelqu’un d’autre.
    —    Ah… mais il n’est pas croyable ce type !
    —    Je n’ai pas trop envie d’en parler, là.
    —    Ok, ok. Mais s’il est amoureux d’un autre, c’est qu’il ne sait pas t’apprécier à ta juste valeur et qu’il ne te mérite pas. Mais je suis sûre qu’il va vite se rendre compte que tu lui manques et qu’il va revenir vers toi. »

    En début d’après-midi, je sors. Avant de retrouver mon pote Julien, je fais un grand tour pour retrouver ma ville. Car depuis un an et demi que je suis à Bordeaux, j’ai l’impression de l’avoir délaissée. J’ai l’impression qu’elle m’oublie. En arrivant à la gare en fin de matinée, je me suis d’une certaine façon senti étranger dans ses rues.
    Oui, j’ai besoin de retrouver ma ville, ses formes, ses lumières, ses couleurs, ses façades, ses briques orange rosé, ses allées, ses rues étroites aux noms familiers, ses espaces verts, ses églises, ses magasins, ses bars et restaurants. Et les blessures qu’elle soigne depuis près d’un an et demi et qui ne sont toujours pas complètement cicatrisées.
    Ça me fait un bien fou de retrouver l’accent des gens de ma ville. Et ma ville tout court. Mais la retrouver sans Jérém, ça m’arrache le cœur.
    Allées Verdier, Monument aux Morts, Grand Rond. Je refais le parcours de ma première révision à l’appart de la rue de la Colombette. Je me laisse happer par un détour à Esquirol, j’ai besoin de revoir la terrasse de la brasserie où Jérém a travaillé. Un autre serveur brun a pris sa place, et la mélancolie enserre un peu plus mon cœur.
    Je reviens vers Carnot, et mon cœur s’emballe à l’approche de la rue de la Colombette. Les larmes me montent aux yeux. Je retrouve la façade de son immeuble, et sa porte d’entrée qui était verte et qui a été repeinte en bleu. La petite épicerie juste à côté est toujours ouverte. Mais la terrasse où Jérém a fumé tant de cigarettes est vide. Je repars vers le Canal, le cœur lourd de larmes retenues.
    L’espace public déborde de décos de Noël censées inspirer une atmosphère festive. Mais toute cette débauche de couleurs et de lumière ne fait que souligner ma tristesse. Car chaque boule, chaque guirlande, chaque ampoule semble vouloir me rappeler aussi que ce Noël ne ressemblera en rien à celui de l’année dernière.
    En attendant l’heure de retrouver Julien, je me laisse flâner jusqu’à mon ancien lycée. Le grand portail est ouvert, et je ne peux m’empêcher de pénétrer dans la cour. Pendant de longues minutes je fixe l’endroit exact où j’ai vu Jérém pour la première fois. C’était mon premier jour, et Jérém se tenait là avec ses potes, à côté du grand marronnier. Il était en train de fumer, avec sa casquette à l’envers, son t-shirt noir qui lui allait super bien, son sourire, son insolence, sa jeune virilité, son insouciance.
    L’insouciance. Je réalise que j’ai perdu une grande partie de cette insouciance. La vie, les difficultés, les déceptions, celles que j’ai ressenties à mon égard, plus encore celle que j’ai ressenties au sujet des autres, l’ont faite s’évaporer. Je crois que l’insouciance a commencé à partir avec la fin du lycée. La mienne, en tout cas. Et celle de Jérém aussi. On n’était pas mal au lycée, finalement. On ne sait jamais à quel point on est bien à un endroit, à une époque de notre vie, que lorsque ce lieu nous est désormais inaccessible, et lorsque cette époque est révolue.

    Je rejoins Julien dans un bar à Saint Etienne. La silhouette atypique de la cathédrale accroche toujours autant mon regard. C’est précisément le fait que cette construction soit si éloignée des standards des constructions de son époque, que sa beauté si particulière ne cesse d’interpeller.
    Le boblond est toujours aussi charmant. Nous avons tout juste le temps de prendre un café, car il est sur le départ pour aller fêter lui aussi le réveillon dans sa famille. Je ne m’épanche pas sur ma séparation avec Jérém, je n’ai pas envie de le saouler. J’ai surtout envie de l’écouter, de retrouver son humour si distrayant. Ça me fait plaisir d’entendre qu’il a quelqu’un dans sa vie. Et de voir, lorsqu’il parle de sa Julie, qu’il a l’air heureux comme je ne l’ai jamais vu.
    « T’imagines que je n’ai même plus envie de me taper les minettes qui me font du charme dans la bagnole ?
    —    Alors, là, je ne te reconnais plus, mon Juju !
    —    Bah, moi non plus ! Cette nana m’a retourné la tête ! il plaisante avec un sourire tellement charmant qu’il en est aveuglant.
    —    Je pense que tu es amoureux…
    —    Je suis foutu !
    —    Et en vrai, ça fait quoi ?
    —    C’est juste merveilleux. »

    Un peu plus tard dans l’après-midi, je retrouve Thibault dans son nouvel appart à Jolimont. Il est situé dans une résidence flambant  neuve, et plutôt chic.
    « Je viens tout juste d’emménager » m’explique le beau demi de mêlée, tout en me faisant faire le tour du propriétaire.
    La dernière pièce que nous visitons est la chambre du petit Lucas.
    « Et alors, comment ça se passe pour la garde ? je le questionne.
    —    Je l’ai une semaine sur deux. Nathalie a été vraiment sympa, et très réglo. Tout s’est fait sereinement.
    —    Et c’est par trop dur avec les entraînements et les matches ?
    —    Si, si, ça l’est. La journée je suis obligé de le laisser à une nounou, et je ne le vois que le soir. Et les week-ends, je le laisse à Nath. Je peux aller le voir quand je veux, mais le temps me manque. Et en plus, je n’ai pas envie de débarquer chez elle trop souvent. Elle a le droit à son intimité. Elle a un nouveau mec. Et je ne veux pas qu’il croie qu’il y a toujours quelque chose entre Nath et moi.
    —    Au final, Lucas tu ne le vois pas si souvent que ça…
    —    Non. D’ailleurs, ça fait presque une semaine que je ne l’ai pas vu. Il me tarde demain, je le récupère chez Nathalie et je file chez mes parents. J’ai trop besoin de le revoir ! Il me rend si heureux, ce petit mec ! »
    Thibault a l’air à la fois heureux de retrouver son petit bout de chou et triste de ne pas pouvoir le voir aussi souvent qu’il le voudrait. Il est touchant, attendrissant. Je le prends dans mes bras, et je le serre contre moi. La puissance de son torse me donne des frissons, le parfum léger qui se dégage de sa peau vrille mes neurones. Mais ce sont sa douceur et sa sensibilité qui me touchent le plus. Quel beau adorable petit mec que ce Thibault !
    « Et sinon, dis-moi, tu vois toujours ton médecin ?
    —    Oui ! J’aimerais bien te le présenter un de ces quatre !
    —    Ah, ça j’aimerais bien aussi ! Et ça se passe comme tu le veux, entre vous ?
    —    Ça se passe très bien. Le peu de fois qu’il passe la nuit avec moi, je suis vraiment bien.
    —    Vous êtes ensemble alors…
    —    On va dire que c’est tout comme. Mais il ne me demande rien, et il ne veut rien me promettre non plus. Il n’est pas certain de rester à Toulouse. Alors, on profite des bons moments ensemble sans penser au reste.
    —    Tant que ça te convient…
    —    Pour l’instant, ça me convient. De toute façon, lui il bosse la nuit en semaine, moi le jour et le week-end. Avec nos horaires en décalage on ne peut pas se voit assez pour être un vrai couple…Et toi ? Et Jé ? Tu ne m’as rien dit, il me questionne à son tour.
    —    Nous sommes encore séparés…
    —    Encore ?
    —    Oui. Je crois qu’il est amoureux d’un coéquipier…
    —    C’est le demi de mêlée, non ? Klein, c’est ça ?
    —    Comment tu sais ?
    —    J’ai regardé quelques matches. Et j’ai vu comment Jé le regarde…
    —    Ulysse est plus âgé. C’est de ça qu’il a besoin, d’un gars sur qui s’appuyer.
    —    Je comprends. Je crois que je vis un peu la même chose. Paul aussi est plus âgé. C’est un gars qui prend les choses en main, et quand je suis avec lui, tout me paraît simple. J’ai l’impression de pouvoir me laisser aller. Et que si je trébuche, il sera là pour me rattraper. Je ne sais pas si je me fais comprendre…
    —    Tu te fais parfaitement comprendre. En fait, j’ai déjà ressenti cette sensation.
    —    Avec Jé ?
    —    Parfois, oui. A chaque fois qu’il revient vers moi, quand il me prend dans ses bras, j’ai l’impression que rien ne peut m’arriver.
    —    C’est exactement ça. Tu vois, avec Paul, je me sens bien. Sa maturité et son expérience m’impressionnent. Il a l’air tellement bien dans ses baskets, et ça c’est apaisant.
    —    Depuis que je te connais, je t’ai toujours trouvé très bien dans tes baskets...
    —    J’ai toujours été là pour mes potes, et pour Jé encore plus que les autres. Mais depuis que j’ai rencontré Paul, j’ai compris que j’avais besoin parfois d’avoir quelqu’un qui est là pour moi. Je crois qu’on a tous besoin de ça, au fond. »

    Je réalise qu’on recherche tous la même chose, un repère, un appui, un centre de gravité permanent. Et que même un gars comme Thibault que je croyais fort et inébranlable a besoin un jour d’une épaule sur laquelle s’appuyer, des bras chauds dans lesquels se réposer, un Homme par qui se laisser porter. Comme Jérém avec Ulysse.

    « Je suis content pour toi, Thibault. Paul a l’air vraiment super !
    —    Il l’est. Et en plus il me fait rire. Mais parle-moi un peu plus de toi, fait le beau pompier. Tu es donc célibataire ?
    —    J’ai rencontré un gars...
    —    C’est vrai?
    —    Je l’avais déjà rencontré cet été, après la dernière rupture avec Jérém. Mais je l’ai quitté quand Jérém m’a invité à Campan. Et je l’ai retrouvé il y a deux semaines.
    —    Et tu es bien avec lui ?
    —    Oui, mais je ne suis pas amoureux.
    —    Tu ne peux pas être amoureux de lui, parce que tu es toujours amoureux de Jérém. »

    La sonnerie de l’interphone retentit dans le séjour. Thibault décroche le combiné et le porte à l’oreille. Et le beau sourire qui s’affiche instantanément sur son visage me fait deviner qui est à l’autre bout du fil.
    « Quand on parle du loup… il me glisse en raccrochant.
    —    C’est Paul, c’est ça ?
    —    Lui-même ! Il m’avait dit qu’il n’aurait pas le temps de passer, mais finalement il a pris le temps de venir faire un petit coucou avant de partir à Montauban. »  

    Ses cheveux châtains négligemment ondulés ont l’air très doux, ses yeux verts donnent une intensité particulière à son regard. Le jeune médecin est vraiment un beau garçon. Du haut de son mètre 70 à peine, et de son physique pas vraiment musclé, il dégage une belle prestance, ainsi qu’une élégance sobre mais certaine. Et un côté intensément viril. Malgré le fait que Thibault soit autrement baraqué que lui, on voit de suite que Paul a une attitude profondément protectrice à son égard. Je le ressens dans ses mots, dans ses gestes, dans ses regards. Et je sens que Thibault est heureux d’avoir quelqu’un qui s’occupe de lui. Ça me fait plaisir de le voir heureux et épanoui, et je trouve émouvant de le voir délaisser son rôle de grand frère bienveillant que je lui ai toujours connu pour ce nouveau rôle qui dévoile son besoin d’affection, de tendresse, de protection. Qu’est-ce qu’ils sont beaux tous les deux !
    Avec son regard profond, intense, sa voix calme et posée, Paul est vraiment un garçon charmant et charismatique. Et la différence d’âge lui confère à mes yeux – et, si j’en juge aux regards de Thibault, à ce dernier aussi – une aura particulière. J’ai l’impression de voir Jérém avec Ulysse, buvant ses mots, le regardant traversé par une profonde admiration.
    Comment reprocher à qui que ce soit de tomber sous le charme d’un gars pareil ? Comment ne pas se sentir violemment transporté vers un « Ulysse » ou un « Paul » ?

    Paul est parti en posant un bisou plein de tendresse sur les lèvres du jeune rugbyman, alors que sa main glissait délicatement dans ses cheveux.
    « Tu as l’air heureux avec lui, je lui glisse.
    —    Oui, très heureux. La seule chose qui m’inquiète, c’est son départ de Toulouse.
    —    Tu as une idée de quand ça va être ?
    —    Dans un an au plus. Il a postulé à Paris.
    —    Et il n’y a pas moyen qu’il reste à Toulouse ?
    —    Pour l’instant, non. Il est brillant, et il a eu une proposition qu’il ne peut pas refuser.
    —    Il faut profiter du présent, alors.
    —    C’est ce qu’on essaie de faire. Et tu devrais faire la même chose. Vis ce que tu as à vivre. Je suis sûr que Jérém reviendra vers toi, parce qu’au fond de lui il sait que c’est toi qu’il aime. La vie est ainsi faite. Parfois il faut faire de grands détours pour arriver là où on est destinés à nous rendre. Même si cet endroit est tout près de nous, même s’il est sous nos yeux. Il n’y a rien de mieux que la distance pour avoir envie de revenir. Moi je pense que vous êtes destinés à vous retrouver. Et que quand le moment viendra, il n’y aura pas d’obstacles insurmontables. »

    Je quitte l’ancien mécano le cœur remué par un mélange d’émotions. Une immense tendresse pour le jeune papa, touchant et amoureux. Je suis impressionné par le parcours accompli par Thibault depuis un an, jour pour jour ! Il y a un an, le jeune pompier se demandait s’il était prêt à assumer l’enfant qui allait arriver. Aussi, il culpabilisait par rapport au fait de ressentir des trucs pour les garçons. Parce qu’il ne voulait pas imposer à son enfant une vie avec des parents séparés, parce qu’il pensait qu’une vie d’homo épanoui était incompatible avec le fait d’avoir un enfant, mais aussi avec une carrière dans le rugby professionnel. Il y a un an, Thibault était au fond du trou après avoir frôlé la mort en portant secours après la catastrophe d’AZF. Il avait du mal à envisager d’aller vers les garçons parce qu’il n’arrivait toujours pas à arrêter de penser à Jérém, et il avait besoin de garder de la distance avec ce dernier pour se protéger.
    Le Thibault d’aujourd’hui a bien avancé. Le petit Lucas est arrivé dans sa vie et il l’a remplie de bonheur. Certes, je l’ai senti soucieux et frustré de ne pas pouvoir passer autant de temps avec lui qu’il le souhaiterait. Mais il fait des pieds et des mains pour y arriver. La séparation d’avec Nath s’est bien passée. Et cela n’est pas un obstacle dans le partage de la garde de Lucas, en tout cas bien moins que son emploi du temps de rugbyman.
    Par ailleurs, sa carrière de rugbyman se porte à merveille. Aussi, il a su surmonter le blocage que ses sentiments pour Jérém lui avaient imposé pendant longtemps. Il a osé aller vers les garçons. Et il a rencontré Paul. Et qu’est-ce qu’il est beau et sensuel mon Thibault amoureux !
    Je suis tellement heureux pour lui. Même si son bonheur contraste avec ma tristesse, avec mon sentiment de solitude. Je ne suis pas seul dans ma vie. Mais la solitude est là, quand l’être aimé est loin. J’aimerais pouvoir croire aux mots du beau demi de mêlée. Peut-être qu’un jour nous nous retrouverons, Jérém et moi. Mais pas aujourd’hui, pas ce soir, pas cette nuit. Pas ce Noël.
    Alors, j’ai juste envie que ces fêtes soient derrière moi. Si je m’écoutais, j’arracherais toutes les guirlandes sur mon passage. Si je pouvais, je causerais une panne de démarreur à la voiture de Tata et Tonton pour  qu’ils ne puissent pas venir au réveillon. Je sens qu’ils vont encore me casser les couilles avec leur Cédric-mania, avant de me questionner sur ma vie. Ils m’exaspèrent avant même d’être là. Heureusement, Elodie sera également de la partie. Et ça, ça peut faire la différence.

    Lorsque je rentre en fin d’après-midi, Maman est en train de finaliser son entrée de réveillon. Pendant que j’épluche les pommes de terre pour la purée qui va accompagner le gigot, la télé porte à mes oreilles les notes et le swing irrésistible d’un générique bien connu. Des notes, une voix, des images animées qui me donnent instantanément la pêche.

    https://www.youtube.com/watch?v=LW-E13joiA8

    C’est l’une de mes séries préférées, celle qui a bercé mon enfance. Comme chaque épisode, celui-ci s’ouvre avec quelques notes de piano qui posent l’ambiance feutrée de la série. On sait immédiatement, en écoutant ces quelques notes, que pendant les vingt minutes que dure chaque épisode, rien de grave ne peut arriver. On sait qu’il n’y aura pas de drame, pas de violence, juste de la bonne humeur. Avec son humour tour à tour naïf, cocasse, subtil, mordant, cette série est un véritable bol d’air frais.
    C’est dans cette série que j’ai entendu pour la première fois de ma vie des allusions à l’homosexualité sur un ton décomplexé et plutôt drôle. C’était courageux et original pour l’époque, le milieu des années ’90. En entendant faire des vannes au sujet des gays, j’ai compris que c’était possible. Que c’était normal. D’être gay, et d’en rigoler. Car c’était fait avec finesse et respect. J’en ai déduit qu’être gay c’était non seulement possible, mais qu’il n’y avait pas de mal, et que ça pouvait même être « funny ». Et ça, ça change vraiment tout dans la tête d’un enfant qui se découvre différent et qui cherche des repères.
    A l’avenir, bien plus tard dans ma vie, lorsque le streaming me donnera l’occasion de revoir cette série pour l’énième fois, au point de connaître certaines vannes pas cœur, les quelques notes de piano douces et apaisantes qui ouvrent chaque épisode me mettront du baume au cœur, comme le souvenir d’une époque d’insouciance révolue.

    « Mon Lapin, tu sais que les pommes de terre ne vont pas s’éplucher toutes seules !  me lance Maman alors que, tout absorbé par le début de l’épisode, j’ai délaissé ma tâche.
    —    Oups, oui !
    —    Tu aimes toujours autant cette série !
    —    Je pourrais la regarder en boucle !
    —    Il y a eu une époque ou je pensais que tu étais amoureux de la nounou…
    —    Alors que je l’étais parfois des petits amis de Maggie !
    —    Je suis sûre que tu aimais bien le gars blond de cette série qui se passait dans un lycée…
    —    Sauvés par le gong ! Ah, Zack… surtout dans les dernières saisons quand il faisait plus mec… il était tout à fait mon style !
    —    Je croyais que tu étais plutôt branché bruns ténébreux… au fait, tu ne m’as pas trop parlé de ce qui s’est passé avec Jérémie.
    —    Il s’est passé qu’il est amoureux d’un gars de son équipe.
    —    Mais il est lui aussi…
    —    Non, non, je ne crois pas.
    —    Mais alors, il espère quoi ?
    —    Je ne sais pas. Mais il a ce gars dans la tête et ça complique les choses entre nous. En plus, il a des problèmes dans l’équipe. Alors, une fois de plus, il n’y a plus de place pour moi dans sa vie. »

    Sur ce, mon portable se met à sonner. Il est posé sur la table, et Maman ne peut s’empêcher de regarder.
    « C’est qui, Ruben ?
    —    Un ami. Je vais prendre son appel dans la chambre. »
    Ruben me garde au téléphone pendant un long moment. Je le sens fébrile et inquiet. Je sens que je lui manque, et je sens aussi qu’il a toujours peur que je puisse revoir Jérém. Est-ce que j’ai été le même avec Jérém ? Est-ce que j’ai été si oppressant ? Est-ce que mon manque de confiance, est-ce que mon besoin d’être rassuré étaient si évidents que ceux de Ruben ?
    Je tente de le calmer du mieux que je peux, mais je sens que je n’y arrive pas. J’ai du mal à mettre fin à ce coup de fil. La possessivité est un tue l’amour.
    « Dis-donc, il t’a gardé longtemps ton pote !
    —    Il est bavard.
    —    C’est seulement un pote ?
    —    C’est un peu plus que ça…
    —    Tu l’aimes ?
    —    On ne peut pas aimer deux personnes en même temps, non ?
    —    Non, en effet. C’est Jérémie qui te manque ce soir…
    —    Oui.
    —    Et ce Ruben, alors ?
    —    Je l’ai rencontré il y a quelques temps.
    —    Il est sympa ?
    —    Il est adorable.
    —    Et vous en êtes où ?
    —    Lui il voudrait que ça devienne sérieux, mais je ne me sens pas capable de m’engager.
    —    Ne le fais pas souffrir…
    —    J’ai été clair avec lui…
    —    C’est le plus important. »

    Il est presque 20 heures lorsque Tata et Tonton débarquent. Heureusement Elodie et sa petite famille ne tarde pas à venir égayer un peu l’ambiance.
    Pendant l’apéro et une partie de l’entrée, le sujet de conversation est centré sur Lucie. Merci fillette, ça change par rapport à d’habitude. Mais le naturel ne tarde pas à revenir au galop. Pendant le plat principal, Tata et Tonton arrivent à faire glisser la conversation sur Cédric et ses grandes études de médecine. Heureusement, Elodie est là pour ponctuer la conversation avec son humour. Et Lucie se charge de rappeler régulièrement sa présence, ce qui est bien rafraîchissant.
    Mais le moment redouté finit par arriver quand-même. C’est au beau milieu du dessert que je me fais coincer. C’est à mon tour d’être au centre de la conversation, chose dont je me passerais avec plaisir. Je suis d’abord questionné sur mes études. Jusque-là, ça va. Même si je sens une certaine condescendance de la part de Tata en particulier, pour qui un statut inférieur à médecin semble être un échec personnel.
    Puis, elle enchaîne avec la question qui tue.
    « Alors, tu as enfin une copine ? »
    Avant d’ajouter la précision qui me donne envie de la tuer :
    « Cédric est déjà fiancé… »
    Cédric est fiancé parce que je ne lui ai jamais taillé une pipe ! Sinon, peut-être qu’aujourd’hui il serait lui aussi du bon côté de la force ! Et ça, ça te ferait fermer ta grande gueule, je pense, Tata !
    Ça, c’est ce que j’ai envie de lui balancer. Ou du moins, tout simplement, que je suis gay et que les nanas ne m’intéressent pas. Mais je me retiens. Je me retiens pour ne pas gâcher la complicité retrouvée avec Papa. Je sais qu’il est désormais ouvert sur la question entre lui et moi, mais je ne sais pas du tout s’il est prêt à assumer cela dans la famille. Je tente de meubler, de détourner la conversation, mais rien n’y fait. Tata est insistante. Et pénible.
    Je sens le regard de ma cousine sur moi, je sens que ça la fait marrer de me voir patauger de la sorte. J’ai peur qu’elle fasse une gaffe et qu’elle gâche tous mes efforts pour être discret et politiquement correct.
    Et pourtant, j’aimerais bien qu’elle vienne mettre les pieds dans le plat comme elle sait si bien faire pour me tirer de ce pétrin.
    Quelqu’un vient bel et bien mettre les pieds dans le plat, mais il ne s’agit pas d’Elodie.
    « Arrête de le saouler avec les filles,  j’entends Papa lancer haut et fort. Nico n’a pas de copine parce qu’il aime un garçon, c’est aussi simple que ça !
    —    Eh beh, si encore il y a quelques mois on m’avait dit que tu tiendrais ce genre de propos, j’aurais rigolé… lâche Maman, comme si elle lisait dans mes pensées.
    —    J’ai raison ou pas ? fait Papa, l’air amusé.
    —    Complètement raison, mon chéri, lui glisse Maman, en se penchant vers lui pour l’embrasser. »
    Tonton et Tata ont l’air sciés, on dirait qu’ils ont avalé un morceau de gâteau de travers et qu’ils sont en train de s’étouffer avec.
    « Nico est… gay ? finit par bégayer Tata, avec l’air d’avoir vu un rat sortir de sous la table.
    —    Tu sais, il est là, assis à côté de toi. Demande-le à lui ! lui balance Maman.
    —    Tu es gay ?
    —    Oui, complètement !
    —    Mais depuis quand ?
    —    Depuis… toujours, je dirais.
    —    Et vous le vivez bien ? elle lâche, à l’intention de Papa et de Maman.
    —    Tant que lui le vit bien, nous on le vit bien aussi, fait Papa du tac au tac. C’est sa vie, pas la nôtre.
    —    Bien dit, Tonton ! fait Elodie. Je suis fière de toi…
    —    Avec plaisir, Elodie, se marre Papa.
    —    Je ne sais pas comment j’aurais réagi si Cédric… réfléchit Tata à haute voix.
    —    Oh, je n’ose pas imaginer le calvaire que tu lui aurais fait vivre ! rigole Maman.
    —    Mais vous avez dormi ensemble quand vous étiez plus jeunes… continue de réfléchir Tata à haute voix, l’air soudainement très inquiète.
    —    Sois tranquille, il ne s’est rien passé, je lui glisse, tout en me retenant d’ajouter que ce n’est pas l’envie qui m’avait manqué, mais juste le courage. Et je peux te certifier que ce n’est même pas contagieux ! je continue.
    —    Vous auriez pu nous en parler avant !
    —    On t’en a parlé quand on a été prêts ! » fait Maman.

    Une fois de plus, Elodie et Lucie sont là pour faire repartir la conversation après ce petit « feu d’artifice ». Le bêtisier à la télé fait le reste. Minuit approche, et ma tristesse avec. Plusieurs fois je sens vibrer mon portable dans ma poche. Plusieurs fois je le sors, espérant un signe de la part de celui dont le manque se fait de plus en plus insupportable au fur et à mesure que la soirée avance. Mais à chaque fois, c’est « Ruben » qui s’affiche sur l’écran au-dessus de l’icone en forme de lettre. Il est évident que je lui manque davantage qu’il me manque.
    « C’est ton rugbyman qui t’envoie tous ces messages ?,  finit par me questionner discrètement Elodie.
    —    Hélas, non.
    —    Vous vous êtes encore brouillés ?
    —    Hélas, oui…
    —    Alors c’est un autre mec…
    —    Hélas, oui…
    —    Et l’accro du SMS s’appelle comment ?
    —    Ruben.
    —    Il sort d’où celui-là ?
    —    Je l’ai connu à une fête étudiante.
    —    Et ça se passe comment avec lui ?
    —    Bien…
    —    Bien… mais ?
    —    Quel, mais ?
    —    Je sens bien qu’après ton "bien"  il y a un "mais"  que tu ne veux pas laisser sortir !
    —    Devine…
    —    Mais… tu n’arrives toujours pas à arrêter de penser au beau brun !
    —    En plein dans le mille.
    —    Il fait encore une crise mystique ?
    —    Oui, on va dire. Mais cette fois-ci, il en pince pour un autre gars…
    —    Ça ne fait rien, ça. Envoie-lui un message, ce soir, maintenant ! Dis-lui à quel point il te manque ! »

    Le champagne est servi, le compte à rebours commence. Je viens de recevoir un énième message de la part de Ruben. Mais, après une soirée passée à espérer en vain qu’un miracle se produise comme ce fut le cas un an plus tôt, c’est bien évidemment à un autre garçon qui vont toutes mes pensées et mes vœux à ce moment précis.
    « Joyeux Noël, p’tit Loup, où que tu sois. »
    Un message, comme une bouteille à la mer, qui introduit une nouvelle attente, encore plus insupportable que la précédente. Son silence d’avant était difficile à endurer. Mais l’absence de réponse à mon message est carrément une torture. Les minutes filent, deviennent un quart d’heure, une demi-heure, et plus encore. Et aucune réponse ne vient de sa part.
    Où es-tu, Jérém, avec qui es-tu ? A quoi penses-tu, à qui penses-tu ? Te souviens-tu de ta surprise du Noël dernier, de cette nuit fabuleuse que nous avons passée à l’hôtel ?
    A minuit 45 nos invités tirent leur révérence. Je suis fatigué, mais la tension nerveuse me rend hyperactif. J’aide Maman à ranger, à nettoyer. A 1 h 30, elle part se coucher. Je pars aussi dans ma chambre. Je m’allonge sur le lit, mort de fatigue, triste, épuisé. Mon portable se tait désespérément.
    Je finis par m’endormir, habillé, sur les draps.

    Quelques heures plus tard, je suis réveillé par le froid. Le radio-réveil indique 5h45. Mon premier réflexe est de consulter mon portable. Mon cœur manque d’exploser dans ma poitrine lorsque je remarque la petite lumière clignotante indiquant un message non consulté.
    « joyeux Noël »
    Voilà le message laconique envoyé par Jérém. Rien de plus. Rien qui me laisse espérer qu’il envisage de revenir vers moi. J’ai envie de pleurer. Et de lui envoyer un nouveau message.
    « Tu vas bien, ptit Loup ? Tu me manques beaucoup beaucoup beaucoup. »

    Je dépose tous mes derniers espoirs dans ces derniers mots. Mais les uns et les autres resteront sans réponse. Aucun message ne viendra de Jérém dans la nuit, ni le lendemain, ni les jours suivants.


  • Commentaires

    1
    Florentdenon
    Jeudi 12 Mai à 14:25
    Elles sont rares les histoires que l'on arrive pas à s'arracher avant d'en finir la lecture. Ce recit en fait partie. Encore un bon moment d'émotions, merci Fabien ! J'ai été un peu surpris que Nico et Ruben remette si rapidement le couvert mais la fougue du petit Poitevin justifie tout. Ce serait interessant d'avoir son point de vue. Hâte de lire la suite mais prends ton temps !
    2
    virginie-aux-accents
    Jeudi 12 Mai à 23:00

    C'est étrange de voir que la vie de tout le monde semble se stabiliser alors que celle de Nico vient de voler en éclats... Mais il semble mieux comprendre les autres et même Jérèm, alors ça  vaut le coup.

    Je suis contente de la réaction du père de Nico. Il est remonté en flèche dans mon estime. C'est important d'être accepté par ses proches, même s'ils leur faut parfois un peu de temps.

    Merci Fabien.

    PS: près de 30 photos pour prouver que "Je ne suis pas un robot", c'est un bug ou un moyen dissuasif?

    3
    Yann
    Samedi 14 Mai à 20:07

    Les ruptures, tout comme les Noëls, se suivent mais ne se ressemblent pas.

    Si on met les choses en perspectives, cette nouvelle séparation n'apparaît pas comme la énième répétition des précédentes. Quand on regarde bien, chacune à sa raison propre et je me dis que, même si chaque fois c'est un échec pour leur relation, ils ont toujours trouvé le moyen de le surmonter et, à chaque fois, leur amour en est sorti plus fort.

    Pour reprendre les mots de Thibault, "Parfois, il faut faire de grands détours pour arriver là où on est destiné". C'est, je pense, le cas de Jérém qui se révèle à chaque fois un peu plus dans sa complexité et son mal-être. Bien sûr, c'est triste et difficile pour Nico d'être "ballotté" par les aléas de leur relation.  Il semble cependant mieux comprend ce qu'éprouve Jérém, même si ça reste pour lui toujours aussi difficile à accepter.

     

    Cette histoire est riche de l'évolution de ses personnages et, s'ils ont perdu en insouciance, je pense qu'ils ont gagné en sincérité et en responsabilité. Ils ne se mentent pas et ont appris à ne pas jouer avec les sentiments de l'autre. Ruben et Nico se sont mis d'accord pour que, si leur relation doit avoir un terme, cela se fasse "proprement".

     

    Quel magnifique cadeau que les parents de Nico lui ont fait pour Noël, surtout de la part de son père en réagissant au questionnement de son oncle et sa tante et à leur réaction lorsqu'ils ont appris qu'il est gay. Le soutient de sa famille, pour quelqu'un qui est gay, c'est quelque chose qui n'a pas de prix.

    4
    GEBL
    Samedi 20 Août à 10:26

    Bonjour, 

    cela faisait longtemps que je n'étais pas venu te lire.

    Comme le comment eune lectrice , cette tranche de vie est toujours aussi captivante.

    Ton écriture a évoluée, tu décris de mieux en mieux les âmes de chacun des personnages, leur faire changer de "rôle " pour mieux percevoir ce qui se passe pour l'autre et donc mieux se comprendre , bonne idée

    Ton écriture des scènes de sexe sont toujours belles (chap 313) sans que ce soit vulgaire, j'aime comment tu arrives à retranscrire les ressentis physiques et psychiques

    Merci 

    GEBL

    Il faut que je vois comment  t'aider (€) tout en étant discret (bi marié)   si tu as une solution 

     

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