• 0313 Encore des retrouvailles, et quelques dégâts collatéraux.


    Le lendemain de mon week-end à Campan, le voyage vers Bordeaux est particulièrement pénible. La solitude est propice aux cogitations, à la culpabilité. L’idée d’avoir trompé Ruben me prend la tête. Le pire, c’est que je ne regrette pas. Si c’était à refaire, je ne changerais rien.
    Qu’est-ce que j’ai aimé retrouver Jérém, alors que j’avais commencé à croire que c’était fini entre nous pour de bon !
    J’ai aussi apprécié retrouver Thibault. Et avec Thibault et Jérém, découvrir cette intimité, cette sensualité, ce bonheur inattendu mais intense découlant d’un équilibre parfait entre amitié, désir, plaisir, tendresse et bienveillance que j’ai ressenti pendant cette nuit magique.
    J’aime Jérém, plus que tout. C’est lui l’amour de ma vie. Mais j’aime aussi Thibault, car ce garçon est un ange. Et j’aime Ruben, parce que sa présence égaye mon quotidien, parce que son amour me fait du bien. J’aime chacun de ces garçons d’une façon différente, mais chacun d’une façon bien réelle.
    En fait, ce qui me prend la tête, ce n’est pas tant ce qui s’est passé ce week-end. Ce sont plutôt les conséquences que cela peut entraîner. J’ai peur de faire souffrir Ruben.
    Je me demande comment je vais le retrouver après l’avoir laissé deux jours sans nouvelles. Et surtout, après que mon cœur a recommencé à battre très fort pour l’amour, pour l’homme de ma vie.
    Mais en amont de tout cela, il y a une tout autre question qui me taraude l’esprit. Comment va être la suite de ma relation avec Jérém ?

    J’arrive à Bordeaux le mardi vers midi. Ruben doit être en cours. Je lui envoie un message pour lui dire que je suis rentré et que j’ai envie de le voir. Oui, j’ai envie de le voir. Tout en redoutant ces retrouvailles. Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre, mais il faut que je lui dise la vérité. Je ne peux pas continuer à lui mentir, alors que Jérém est revenu dans ma vie.
    Pendant mes cours de l’après-midi, je guette mon téléphone dans l’attente d’une réponse du petit poitevin. Mais rien ne vient.
    Après la fin des cours, j’amène mon rouleau de négatifs à développer. Je suis très impatient de découvrir le résultat.
    En rentrant chez moi, je ressors les photos que Thibault m’avait données un jour. Je retrouve Jérém assis sur la pelouse de la prairie des Filtres à Toulouse, le buste soutenu par ses bras tendus derrière son dos et ses mains posées à plat sur le sol. Il est habillé d’un simple jeans et d’une chemise à carreaux noirs et blancs, les manches retroussées, ouverte sur un t-shirt blanc sur lequel sa chaînette de mec est négligemment abandonnée, le regard ténébreux.
    Je retrouve également Jérém en maillot de rugby, beau comme un Dieu.
    Et je retrouve ma préférée, mon bobrun sur la plage, torse nu, le bronzage ajoutant des couleurs à sa peau mate, la lumière du soleil mettant en valeur et en relief la musculature parfaite de son corps.
    Sur ces trois photos Jérém est plus jeune mais déjà tellement sexy.
    Je feuillette également les photos que j’avais prises lors de notre premier séjour à Campan. Je retrouve Jérém en train de brosser Unico. Jérém à cheval. Jérém en mode nature, en mode montagne, le bogoss sans artifices. Simplement et naturellement beau, comme une évidence.
    Dans un cliché pris pendant la première soirée au relais de l’asso de cavaliers. Jérém est à côté de Charlène. Son sourire est magnifique.
    Encore Jérém à cheval, sexy à mourir, qui regarde l’appareil, et celui qui a pris la photo (moi, en l’occurrence) d’un regard doux et touchant.
    Et puis, il y LA photo qui me tire les larmes à chaque fois que je feuillette cette série. Jérém et moi, à cheval, l’un à côté de l’autre. En bas de la photo, les oreilles d’Unico et de Tequila. Notre toute première photo ensemble. Et en plus, elle est très belle. La lumière est époustouflante, les couleurs splendides, la mise au point parfaite. C’est la plus belle de toutes. Jérém est souriant, il a l’air vraiment bien. Et moi, je suis fou de bonheur. C’était le plus beau moment de ma vie. Ça transpire de la photo, ça crève les yeux. En plus, Charlène n’en a pas fait qu’une, elle en a fait trois, comme pour bien immortaliser ce moment spécial. Trois photos, identiques à quelques détails près, comme des variations sur un même thème de bonheur absolu.
    J’ai envie de pleurer. Et je pleure. Ma nostalgie, mon inquiétude, ma peur de le perdre.
    Je l’appelle, je tombe sur son répondeur. Et mon inquiétude ne fait que grandir.

    Le soir vient sans que j’aie reçu le moindre signe de la part de Ruben. Dans mon esprit lesté de culpabilité, une certitude s’installe au fil des heures : clairement, il me fait la tête. Assurément, il se doute de quelque chose. Plus les heures passent, plus mon malaise devient insistant. Je l’appelle, il ne décroche pas.

    Le même soir, Denis et Albert m’invitent à manger chez eux.
    « Alors, ce week-end à Toulouse ? me questionne ce dernier pendant l’apéro.
    —    Ton père te fait toujours la gueule ? enchaîne Denis.
    —    Oui, toujours.
    —    Tu as bien dû te faire chier pendant le week-end, alors !
    —    Non, ça va.
    —    Il devait te tarder de rentrer à Bordeaux pour retrouver ton camarade Ruben…
    —    Un peu…
    —    Tu me pardonneras mon indiscrétion, jeune homme, fait Albert, le regard toujours fripon malgré le grand âge, mais ce Ruben, c’est plus qu’un pote, ou je me trompe ?
    —    Non, vous vous ne trompez pas.
    —    Si tu m’avais dit le contraire, je ne t’aurais pas cru, de toute façon ! Il te regarde comme un Dieu, il est fou de toi !
    —    Et que devient-il le beau rugbyman Jérémie ? enchaîne Denis.
    —    Il va bien. Il a été recruté par le Stade Français.
    —    Eh bien, ça c’est une grande nouvelle ! Et tu le vois toujours ?
    —    Plus ou moins.
    —    Comment ça ?
    —    Bon, je vais vous dire la vérité.
    —    Je sens que ça va devenir croustillant ! » fait Albert, un petit sourire malicieux au coin des lèvres.

    Un sourire qui, pour peu, lui ôterait bien une cinquantaine d’années.

    « Ce week-end, je suis allé le retrouver dans les Pyrénées.
    —    Ah, voilà autre chose !
    —    Ça faisait des mois qu’on ne s’était pas vus, je croyais que c’était fini entre nous…
    —    C’est pour cela que tu as laissé rentrer le petit Ruben dans ta vie…
    —    Le destin l’a mis sur mon chemin, et grâce à lui j’ai pu remonter la pente. Je ne m’attendais plus à un coup de fil de la part de Jérém.
    —    Mais il est arrivé…
    —    Oui, la semaine dernière. Il m’a proposé d’aller fêter son recrutement dans l’équipe avec ses potes de Campan. Et je n’ai pas pu lui dire non.
    —    J’imagine que vous avez bien dû vous éclater !
    —    On peut dire ça, oui…
    —    Ce Jérémie, tu l’as vraiment dans la peau, hein ?
    —    Oui, depuis le premier jour du lycée.
    —    Mais votre relation n’est pas au beau fixe.
    —    Parfois, il a besoin d’espace. Je sais qu’il a de vrais sentiments pour moi, même s’il n’est pas prêt à les assumer au grand jour. Mais je ne sais jamais à quoi m’attendre de sa part. A chaque fois que je commence à me projeter, il y a un couac.
    —    Mais avoue-le, Nico, c’est précisément cette incertitude sentimentale qui a arrimé si profondément ton cœur à ce garçon.
    —    Ce n’est peut-être pas faux…
    —    Alors que Ruben, lui, il assume complètement, fait Denis.
    —    Oui…
    —    Mais tu n’es pas amoureux de lui…
    —    Je suis bien avec lui. Sa présence m’a vraiment fait du bien lorsque je pensais que Jérém ne reviendrait pas vers moi.
    —    Mais il n’y a pas eu l’étincelle…
    —    Non.
    —    Il te faudrait le côté passionnel que tu as avec Jérémie, en même temps que le côté assumé et fusionnel que tu as avec Ruben…
    —    Oui, mais on ne peut pas tout avoir dans la vie, j’imagine…
    —    Non, je te le confirme. Du moins, c’est très rare.
    —    Et j’imagine que le petit Ruben ne sait rien de ton week-end… à la montagne, fait Albert.
    —    Ah, non ! Non ! Je ne suis pas fier de tout ça. Mais je ne peux pas lui dire la vérité, ça lui ferait trop de mal.
    —    Avec Jérémie, c’est reparti pour un tour ?
    —    J’ai l’impression, oui…
    —    Vous allez vous revoir ?
    —    Je ne sais pas. Si ça se trouve, il va à nouveau disparaître pendant six moins, et ensuite il va me rappeler comme si de rien n’était.
    —    Et Ruben dans tout ça ?
    —    Je ne veux pas lui faire de mal…
    —    Ce qu’il y a entre vous ce n’est pas une simple aventure, en tout cas ça ne l’est pas pour lui.
    —    Je sais. En rentrant à Bordeaux, je me suis dit que je devrais le quitter, parce qu’il ne mérite pas ça. Mais je sais que je vais lui faire de la peine et rien que d’y penser j’en ai mal au bide.
    —    Nico ! Nico ! Nico ! Tu t’es mis dans des beaux draps !
    —    Je fais n’importe quoi, je sais.
    —    Le problème est que Ruben est très amoureux de toi. Et Jérémie a l’air de l’être lui aussi, à sa façon. Si tu continues à jongler entre les deux, tu risques de t’épuiser.
    —    Et surtout de te faire griller ! ajoute Albert. Si tu n’es pas clair, tu risques de faire souffrir tout le monde, et toi en premier. Car tu risques de perdre l’un et l’autre !
    —    Je sais bien…
    —    Tu vois, Nico, à mon âge, je n’ai plus ce genre de problème, il continue. Ce fut le cas, et ça ne le sera plus jamais. Avoir des prétendants, des amants, se sentir désiré, c’est bien amusant, je ne t’apprends rien. Mais il faut faire attention à ne pas faire trop de dégâts autour de soi.
    —    Je sais…
    —    Et t’en es où avec Ruben, là ?
    —    Je n’ai pas pu l’appeler pendant le week-end, et maintenant il ne répond plus à mes messages.
    —    Il te fait la tête parce que tu lui as manqué ! Sois honnête avec lui, il mérite bien ça. »

    Je décide d’écouter les conseils de Denis et Albert. Avant de me coucher, j’envoie un nouveau message à Ruben. Je lui propose de nous voir le lendemain. Je me sens déterminé à prendre mes responsabilités, à tout lui raconter. Je sais que ça va être douloureux, mais c’est un mal nécessaire. A défaut d’un véritable amour, je lui dois au moins la sincérité.

    Le petit poitevin ne me rappelle pas le jour suivant, et il ne répond pas non plus à mes messages. Jérém est lui aussi aux abonnés absents. Le mercredi, je passe une journée vraiment pas top et une nuit horrible. Je culpabilise à mort, et j’ai le sentiment que je suis en train de perdre tout le monde.
    Le jeudi, entre midi et deux, je rappelle Ruben une fois de plus. Et il finit par décrocher.
    « Salut… il me lance, sur un ton distant.
    —    Salut ! Tu vas bien ? j’enchaîne sur un ton neutre.
    —    Oui, bien. Et toi ?
    —    Mieux, maintenant que tu me réponds !
    —    Ah, bah, tu peux bien parler de ne pas répondre !
    —    Encore désolé, Ruben, j’ai eu plein de galères avec mon portable ce week-end. Je suis content que tu me rappelles. J’avais peur que tu sois vexé.
    —    Mais c’était le cas !
    —    Je comprends…
    —    Tu vois ce que ça fait de ne pas avoir des nouvelles ?
    —    C’est pour ça que tu ne m’as pas répondu depuis mardi ?
    —    Bah, oui ! Je voulais te montrer comment on se sent quand on est ignorés par son petit copain. »
    L’expression « petit copain » lâchée à mon sujet me fait un drôle d’effet.
    « Ok, ok, leçon retenue !
    —    J’espère bien !
    —    On dîne ensemble ce soir ? je lance.
    —    Je ne sais pas…
    —    J’ai envie de te voir…
    —    Moi aussi.
    —    Je passe chez toi à 19h00 ?
    —    Oui !
    —    Cool ! A tout à l’heure !
    —    Nico…
    —    Oui, Ruben ?
    —    J’ai très envie de toi… »

    « J’ai très envie de toi » est le genre de déclaration qui n’appelle qu’une réponse identique. Toute autre réponse serait mauvaise. Même un silence ce serait une mauvaise réponse. C’est dans l’humour que je trouve mon salut provisoire.

    « T’es un bon coquin, toi ! »

    Je n’ai pas le courage de lui dire que moi aussi j’ai envie de lui. Le pire c’est que c’est vrai, j’ai moi aussi envie de lui. Après un week-end passé à goûter au plaisir inouï de faire exulter les virilités bouillonnantes de Jérém et de Thibault, j’ai envie de retrouver celui tout aussi intense et délicieux de me sentir désiré en tant que « mâle ». J’ai envie de sentir sur moi le regard empli de désir de Ruben. J’ai envie de ressentir son besoin irrépressible de me faire jouir. J’ai envie de le regarder en train de me sucer et de prendre son pied. J’ai envie de sentir ses lèvres et sa langue s’affairer pour me faire plaisir. J’ai envie de sentir mon jus gicler de ma bite et atterrir dans sa bouche. J’ai envie de le voir tout avaler. Mais non, non. Il faut que je trouve le moyen de résister à la tentation, d’être honnête avec lui.

    Je retrouve Ruben chez lui à l’heure prévue. Nous nous embrassons, nous nous serrons dans les bras l’un de l’autre. Mais il me paraît distant. Le petit poitevin est courtois, mais une certaine méfiance, ainsi qu’une distance certaine, semblent s’être glissées dans ses attitudes vis-à-vis de moi.
    Je ne sais pas comment aborder le sujet, je ne sais pas comment lui dire qu’on devrait arrêter de nous voir.
    Autour d’un apéro improvisé, Ruben me pose plein de questions sur mon week-end. Je me surprends en train d’échafauder une quantité de mensonges au pied levé dans le but d’inventer une réalité de substitution. Un jeu périlleux dans lequel je ne me débrouille plutôt pas mal. Je pense à mon pote Julien, je crois que s’il me voyait, ça le ferait marrer. Mais moi, ça ne me fait pas marrer. Je m’éloigne de ma résolution d’être honnête avec lui. Je m’enfonce dans le mensonge un peu plus à chaque minute qui passe, et chaque arrangement avec la réalité est plus éprouvant que le précèdent. Jusqu’au moment où je craque.

    « Ruben ! » je m’entends lancer à un moment, en lui coupant la parole, alors qu’il me demandait si j’avais eu le temps de revoir ma cousine ce week-end à Toulouse.
    J’ai l’impression d’être sorti de mon corps et de voir la scène se dérouler de l’extérieur. Le ton sur lequel j’ai prononcé son prénom, avec la soudaineté de ma sortie a dû surprendre le petit poitevin. Il s’est arrêté net de parler, et il me regarde fixement. Je crois qu’il a compris que cet appel annonce quelque chose de grave.
    « Je n’étais pas à Toulouse ce week-end, je t’ai menti.
    —    Tu étais avec ton ex, hein ?
    —    Oui…
    —    Je m’en doutais.
    —    Je suis désolé…
    —    Tu es toujours amoureux de lui ?
    —    Je ne l’ai jamais oublié.
    —    Et nous c’est quoi ? Enfin, c’était quoi ? »
    Ça me fait de la peine de l’entendre parler de notre histoire au passé. Et pourtant, je sais que c’est par là que je dois en passer pour pouvoir à nouveau me regarder dans un miroir.
    « Tu es un garçon exceptionnel, Ruben.
    —    Ce n’était que du sexe entre nous ? il insiste.
    —    Non, j’ai passé de super bons moments avec toi.
    —    Mais je n’ai pas su te faire oublier ton ex.
    —    Je voudrais savoir te rendre heureux Ruben, parce que tu es l’une des plus belles personnes que j’ai connues dans ma vie. Si j’ai choisi d’être honnête avec toi, c’est parce que tu mérites de trouver un gars qui te rende heureux.
    —    Honnête… honnête… tu m’as quand même menti depuis vendredi dernier…
    —    Je suis désolé. J’espère que tu pourras me pardonner un jour.
    —    Je ne sais pas quoi te dire » il lâche, les yeux déjà humides.
    Ruben me fait de la peine, je m’approche de lui pour le prendre dans mes bras. Et là, je le vois esquiver mon geste et je l’entends me lancer :
    « Tu devrais partir, Nico. »
    Je suis interloqué. Je ne m’attendais pas à que ce soit si soudain. Mais il a certainement raison, je ne suis certainement pas la personne la mieux placée pour le consoler du chagrin que je viens de lui infliger.
    « Je suis vraiment désolé, Ruben. Prends soin de toi, je lui glisse en passant la porte.
    —    Oui, c’est ça, bonne soirée ! » il me lance, la voix cassée par la tristesse, alors qu’il referme énergiquement le battant derrière moi.

    Je viens de quitter Ruben et je ressens une immense tristesse. En marchant vers chez moi, je me sens salaud. Je sais que j’ai blessé un garçon on ne peut plus gentil qui ne méritait vraiment pas ça. Je viens de quitter ce petit gars adorable qui est sincèrement amoureux de moi. Je viens de quitter un compagnon qui avait envie de me faire rentrer dans sa vie, qui assumait parfaitement notre relation. Je viens de quitter un ami avec qui j’avais de belles conversations et avec qui je faisais de belles balades à vélo. Je viens de quitter un amant qui m’a fait découvrir une facette assez inattendue de ma sexualité, celle d’éprouver du plaisir à être « actif » et « dominant ».
    Mais je viens surtout de quitter le gars qui égayait ma vie au quotidien et qui ne demandait pas mieux que d’être à mes côtés. Je l’ai fait car je sais pertinemment que maintenant que le gars que j’aime est revenu dans ma vie et dans mon cœur, il n’y aura plus vraiment de place pour quelqu’un d’autre.

    Encore faut-il que j’essaie de rattraper le coup avec Jérém. Pourvu que ce ne soit pas trop tard !
    En rentrant à la maison, je retrouve mon portable. Et mon cœur fait un énorme bond dans ma poitrine lorsque je vois la petite led verte clignoter en haut à gauche de l’appareil. Lorsque j’allume le petit écran, je découvre la mention : « Appel en absence Jérém ».
    Le bobrun n’a pas laissé de message. Il s’est peut-être posé des questions sur la raison qui a fait que je ne lui ai pas répondu. Il a dû se demander si je ne suis pas avec ce mec qui n’arrêtait pas de m’appeler pendant notre week-end.

    Il est un peu plus de 21 heures, et je rappelle Jérém aussitôt, bien décidé à lui parler franchement de ce qui s’est passé avec Ruben. Autant que ce beau gâchis serve à quelque chose. Mais ça sonne dans le vide et je tombe sur sa messagerie.
    « Salut Jérém, j’ai vu que tu as essayé de me joindre. Rappelle-moi, il faut que je te parle de quelque chose. Bisous mon amour. »
    J’attends son coup de fil jusqu’à minuit passé. Mais rien ne vient. Pourvu que ce ne soit pas trop tard.

    Après la fin des cours, je récupère enfin les photos que j’attendais si impatiemment. En sortant de chez le photographe, je m’installe sur un banc pour les regarder. Les mains frémissantes, j’ouvre la boîte cartonnée qui contient ce petit trésor inestimable à mes yeux.
    Je retrouve mon Jérém débordé par les papouilles de ses chevaux, je retrouve son beau sourire.
    Je retrouve mon beau brun au Pont d’Espagne, devant la cascade, beau comme un Dieu alors que le soleil se pose sur lui et que la lumière intense fait pétiller toute sa beauté. Je nous retrouve tous les deux, grâce au cliché pris par cette nana sympathique. Je me souviens de sa main qui s’était glissée sous mon t-shirt, à hauteur de mes reins, de ce contact furtif qui m’avait donné un si grand frisson. Nous avons l’air heureux. Nous sommes si beaux.
    Puis au lac de Gaube, près de l’eau, assis sur une grande pierre, une jambe allongée, pied au sol, l’autre repliée contre son torse, enserrée dans ses bras, le menton posé sur le genou, la tête tournée vers la vallée, le regard au loin, contemplatif. Il est beau et touchant à en pleurer.
    Sur la suivante, Jérém me regarde et me sourit. Je me rappelle l’avoir appelé, pour qu’il se tourne vers moi. Sur les quatre clichés que j’ai pris, deux sont ratés. Mais les deux autres ont réussi l’exploit d’immortaliser cet instant de bonheur, son sourire à tomber, à la fois sexy et doux, craquant. Je savais que mon Jérém dans ce cadre majestueux donnerait des clichés magnifiques, et je ne me suis pas trompé.
    Les autres photos sont plus ou moins réussies. Dans la série prise pendant la soirée au relais, celle avec Thibaut, Jérém et Maxime est floue. Un peu mieux celle prise par Martine avec Jérém et moi.
    J’aime particulièrement les quelques photos que j’ai faites avec Jérém et les cavaliers. Mon beau brun change d’expression à chaque cliché, et il est toujours beau à tomber. Je ressens une intense nostalgie face à ces photos, la nostalgie du bonheur que je ne peux retrouver qu’à Campan.
    Mais je ressens également de la culpabilité. Car, en regardant les photos de Jérém à la soirée au relais, je remarque quelque chose que je n’avais pas décelé sur le moment. J’ai l’impression qu’en dépit de ses sourires, un voile de tristesse semble ne jamais quitter ses yeux. Comme si quelque chose le tracassait.
    Je repense à notre retour au pont d’Espagne, lorsque mon portable avait sonné. J’avais menti en lui disant que c’était Maman, mais je n’avais pas réussi à le rassurer. Une sensation que j’avais ressentie encore plus intensément peu après, le même soir, au relais, en attendant l’arrivée des cavaliers. Je le revois en train de fumer une cigarette devant la cheminée, le regard fixé sur la flamme, en silence, l’air pensif.
    « Je pense que je t’ai tenu à distance trop longtemps » il m’avait répondu, lorsque je lui avais demandé à quoi il pensait.
    J’avais tenté de lui faire comprendre que l’important c’était de s’être retrouvés, je lui avais promis qu’on ne se quitterait plus jamais. Parce qu’il était toujours et il resterait toujours mon p’tit Loup. Mais Jérém était demeuré pensif. Son malaise avait persisté pendant toute la soirée, pendant le retour jusqu’à Toulouse, le lendemain, jusqu’au moment de nous quitter. Et malgré le fait que notre complicité refasse surface par moments, il semble toujours être là coup de fil après coup de fil.

    Je rappelle Jérém le soir même, sans attendre qu’il le fasse. J’ai besoin de lui parler pour le rassurer, pour être rassuré. Mais j’ai peur aussi. J’ai peur de son état d’esprit, de son attitude vis-à-vis de moi. Mais il faut que je trouve le moyen de lui parler de Ruben et de la fin de notre histoire. Les sonneries s’enchaînent et je commence à croire que je vais à nouveau tomber sur son répondeur.
    Mais le bobrun finit par décrocher juste avant.
    « Salut petit Loup ! je lui lance, comme en apnée.
    —    Salut… »
    Ah, ça commence mal, on a perdu l’Ourson.
    « Comment ça va ?
    —    Bien.
    —    Ta journée d’entraînement ?
    —    Bien aussi. »
    Lui aussi, je le sens froid, distant. J’ai l’impression qu’il me fait la tête parce que je n’ai pas répondu à son appel d’hier soir.
    Le fait est que, dans cette inversion des rôles inattendue, chacun de nous deux doit s’imaginer ce qui passe chez l’autre en se basant sur sa propre expérience. Jérém doit se souvenir pourquoi il ne répondait pas à mes coups de fil. Je me doute bien qu’il a dû arriver qu’il ne me réponde pas parce qu’il était en train de coucher ailleurs. Il doit se dire que si je ne lui ai pas répondu hier soir, c’est que j’étais en train de faire la même chose. Il doit se dire que j’étais en train de coucher avec ce gars « qui s’est attaché à moi ». Il doit se demander quelle part de mon cœur il occupe en vrai.
    « Désolé pour hier soir, j’étais sorti…
    —    Tu étais encore avec ce gars ? »
    Bam ! La claque est assenée avec une précision redoutable, en pleine figure.
    « Oui…
    —    C’est bien, éclatez-vous !
    —    Je suis allé le voir hier soir pour lui dire que j’avais passé le week-end avec toi. Et je l’ai quitté.
    —    C’était donc lui qui t’appelait quand on était à Campan !
    —    Oui, c’était lui.
    —    Et juste pour info, vous baisez depuis combien de temps ?
    —    Jérém…
    —    Depuis combien de temps ? il insiste sur un ton agressif.
    —    Depuis deux mois…
    —    Tu t’es bien foutu de ma gueule !
    —    Mais non, pas du tout ! Tu m’avais dit que tu avais besoin d’air, et tu m’as laissé des mois sans nouvelles !
    —    Mais je t’avais dit que je reviendrais !
    —    C’est vrai. Mais les semaines passaient et je me disais que tu m’avais oublié. Je te promets que je n’ai pas cherché à te remplacer. Je suis tombé sur lui par hasard à un moment où j’étais vraiment mal. Nous avons fait du vélo, nous avons beaucoup parlé. Il m’a aidé à aller mieux.
    —    Tu es amoureux de ce type ?
    —    Non, c’est toi que j’aime, plus que tout. Tu me manques, Jérémie Tommasi ! Il me tarde de te revoir !
    —    Au fait, j’ai quelque chose à t’annoncer, il enchaîne, sans apparemment prêter attention à mes derniers mots.
    —    Quoi donc ?
    —    Je vais jouer, demain !
    —    C’est vrai ?
    —    Le coach m’a annoncé ça hier soir. »
    Je suis super heureux pour lui, pour cette titularisation qu’il attendait avec tant d’impatience. C’est donc pour cela qu’il m’a appelé hier soir. Pour partager cette bonne nouvelle avec moi. Et moi je n’étais pas là pour le féliciter, pour partager sa joie. Je m’en veux terriblement.
    « Je suis fier de toi ! Tu es content ?
    —    Je suis fou… et très stressé. Si je me plante, je vais avoir l’air d’un con devant de milliers de gens !
    —    Tu ne te planteras pas. Félicitations, petit Loup ! Je penserai à toi pendant tout le match. Et surtout, tiens-moi au courant de comment ça s’est passé. »

    Le lendemain, samedi, je me sens fébrile dès le réveil. Je sais que pour Jérém c’est l’un des plus beaux jours de sa vie. Et je sais à quel point il appréhende ce premier match dans cette grande équipe. J’ai l’impression de ressentir son stress dans ma chair, dans mon cœur. Je voudrais être à Paris, pouvoir le soutenir, je voudrais être là pour m’assurer que tout se passe bien. Je sais bien que ma présence ne changerait rien, mais ça me rassurerait de pouvoir poser mes yeux sur lui et ne pas le quitter pendant 80 minutes. Si au moins le match pouvait passer à la télé !
    Je compte les heures et les minutes avant 14 heures, moment du début du jeu.
    Je lui envoie un message en début de matinée : Bonne journée, champion !
    Puis, un vers midi : Je pense à toi p’tit Loup ! Je suis tellement fier de toi !
    Mais aucune réponse ne vient de sa part. Il doit être occupé et stressé, il ne doit même pas penser à regarder son téléphone qu’il a dû laisser au vestiaire.
    Lorsque l’heure fatidique arrive, j’envoie un dernier message : Tu vas gagner !
    Je vis les deux heures du match comme en apnée, comptant chaque minute, m’imaginant son état d’esprit. J’espère vraiment que ça va bien se passer. Après le demi-échec de la saison au Racing, mon Jérém a besoin d’être rassuré.
    Vers 16h30, une heure à laquelle je me dis que le match doit être vraisemblablement terminé, je lui envoie un nouveau SMS : Alors, comment ça s’est passé ? Appelle-moi !

    Je guette les émissions sportives du soir, et je finis par tomber sur des images du match du Stade Français. Et je finis par tomber sur les premières images de mon Jérém à la télé. Le passage montre une action que mon bobrun va parachever en toute beauté, car il marque un essai.
    « Un bel essai de Jérémie Tommasi dont c’est le tout premier match en Top 15 » commente la voix off.
    Dans le plan suivant, il est face aux poteaux, et il s’apprête à tenter de transformer l’essai. Son regard rivé sur le ballon est concentré comme un laser. Tout autour, le stade vibre comme un tremblement de terre. Pendant une fraction de seconde, la caméra fait un magnifique premier plan sur son beau visage de mec, un visage portant des traces de terre et de transpiration. Mon Jérém a bien mouillé le maillot. Le bel ailier fonce sur le ballon, le tape avec une belle puissance. Mais le ballon ovale rate son rendez-vous avec les poteaux.
    « Petite déception pour cette transformation ratée, mais nous parions que nous allons souvent entendre parler de ce poulain à l’avenir !»
    Sa joie après avoir marqué faisait plaisir à voir, tout comme sa déception de ne pas avoir réussi à transformer l’essai est touchante.
    Je lui envoie un SMS dans la foulée : Bel essai, champion !

    Pendant toute la soirée, j’attends un signe de sa part. A minuit, je me couche sans que ce signe ne soit venu. La troisième mi-temps, sans doute, peut-être la quatrième…

    Ce n’est que le lendemain matin au réveil que je retrouve un SMS de mon bobrun : Merciiiiiiiii !!!
    Puis, vers 10h30, mon portable se met à sonner.
    « Hey, p’tit Loup ! je fais, en décrochant.
    —    Salut Ourson ! »
    Ce petit mot me fait toujours autant d’effet.
    « Alors, bien le match ?
    —    Plus que ça ! Génial !
    —    Comment t’as su pour mon essai ?
    —    Je n’ai pas su… je l’ai vu !
    —    A la téloche ?
    —    Oui, dans une émission…
    —    J’ai marqué un essai, mais je n’ai pas pu le transformer…
    —    Mais c’est déjà pas mal, non, pour ton premier match !
    —    Peut faire mieux !
    —    Je suis sûr que tu as très bien joué !
    —    C’est le coach qui m’a dit ça, "peut faire mieux"
    —    Je suis sûr qu’il dit ça pour te pousser, mais il doit être content de toi…
    —    En fait, il a dit exactement "pas mal du tout, mais peut encore mieux faire"…
    —    Tu vois ? J’étais sûr que tu avais fait sensation !
    —    C’est la chance du débutant !
    —    Non, c’est de la graine de grand joueur ! »

    Je rappelle Jérém dès le lundi soir. J’ai besoin de sentir sa voix. J’ai besoin de savoir si la complicité que nous avons retrouvée grâce à la liesse provoquée par la réussite de son premier match en championnat est toujours là ou bien si la distance que je ressens entre nous depuis le retour du week-end à Campan demeure. J’ai besoin d’être rassuré. Jérém me manque terriblement, et j’ai toujours peur de le perdre.
    « Je vais enfin avoir mon nouvel appart, il m’annonce. J’emménage ce week-end !
    —    C’est super !
    —    Tu as besoin d’aide ? je lui propose, sans penser une seule seconde que le week-end j’ai un impératif familial auquel je ne pourrais pas me soustraire.
    —    Non, c’est gentil, mais je vais me débrouiller.
    —    Il me tarde de te revoir et de découvrir ton nouvel appart !
    —    Doucement, laisse-moi m’installer d’abord ! »

    J’ai terriblement envie d’aller le rejoindre, de le revoir. Car il me manque beaucoup. J’ai envie de le féliciter pour ses exploits, de le prendre dans mes bras, de faire l’amour avec lui, de dormir avec lui, de me réveiller avec lui.

    La semaine avance et il ne se passe pas un jour sans que je pense à Ruben, et à la peine que je lui ai faite. Je sais que lui dire la vérité était la meilleure chose à faire, mais je me sens toujours mal. Parfois, j’ai envie de lui envoyer un message ou de l’appeler pour prendre des nouvelles. Mais je ne sais pas si c’est une bonne idée, et j’y renonce. J’appelle un ami commun pour savoir comment va le petit poitevin. Il m’apprend que depuis quelques jours il sèche les cours et qu’il ne veut voir personne. Je lui ai vraiment fait mal et je m’en veux horriblement. Je voudrais l’appeler, mais j’hésite, j’imagine que je suis la dernière personne à qui il voudrait parler de sa peine. Je lui envoie un message pour prendre de ses nouvelles. Mais aucune réponse ne vient.

    Samedi 5 octobre 2002.

    Ce week-end, je suis attendu à Toulouse. Non pas que j’aie particulièrement envie de rentrer à la maison. Croiser Papa est de plus en plus éprouvant. Je ne supporte pas l’hostilité, la pression silencieuse qu’il fait régner autour de moi. Mais, bien évidemment, je ne peux rater l’anniversaire de Maman.
    Heureusement, elle a retenu ma suggestion d’inviter Elodie pour mettre l’ambiance. Ce que je n’imaginais pas en suggérant cela, c’est à quel point ma cousine allait mettre l’ambiance. J’attendais d’elle quelques pétards de bonne humeur, j’allais avoir droit à des tirs d’artillerie lourde.

    Lorsque je débarque à Saint-Michel samedi en fin de matinée, Elodie est déjà là, avec son charmant Philippe et son impressionnant ventre de sept mois.
    « Bientôt je ne vais plus pouvoir dire bonjour, elle se marre en se penchant avec difficulté pour me faire la bise, j’ai l’impression d’avoir gobé une pastèque tout entière ! »
    Tout se passe à peu près bien pendant le repas, Elodie assurant son rôle de « détendeur » d’ambiance à la perfection.
    C’est en début d’après-midi, au moment du dessert, que tout se complique.
    « Le match va commencer » annonce Papa.
    J’avais espéré qu’il renonce à regarder le match du samedi le jour de l’anniversaire de Maman. Mais en même temps, j’avais très envie qu’il n’y renonce pas. Parce que Jérém m’avait annoncé que ce serait son premier match télévisé.
    « Tu ne peux pas laisser tomber le rugby au moins aujourd’hui ? lui demande Maman.
    —    Désolé, c’est l’un des matches les plus attendus de la saison !
    —    En plus c’est le Stade Français qui joue » fait Philippe, lui aussi passionné de rugby, tout en emboîtant le pas de Papa vers le canapé du séjour.
    Oui, en plus c’est le Stade Français qui joue. A cet instant précis, j’ai l’impression que mon cœur va s’arrêter. Une multitude de sentiments s’entrechoquent dans mon cœur. L’espoir, le bonheur de voir mon Jérém à la télé, et la fierté que Papa le voie aussi. Mais aussi la peur de sa réaction. Est-ce qu’il va seulement remarquer dans les rangs de son équipe de cœur le garçon qui a dormi une nuit à la maison un an plus tôt, le jeune joueur de rugby qu’il a apprécié, du moins jusqu’à ce que je lui dise qu’il était le gars que j’aime ?

    Les joueurs des deux équipes sont présentés les uns après les autres. Je ne connais personne, je découvre un à un ces montagnes de muscles, ces corps fringants cachés sous les maillots, ces belles gueules de mâles. Jusqu’à l’apparition d’Ulysse, toujours très sexy, toujours aussi viril avec sa belle barbe blonde et son regard excessivement sensuel.
    « Lui, c’est un bon joueur, commente Papa. Il ira loin. »
    Et là, après une enfilade de noms de joueurs, un certain « Tommasi » est annoncé et montré à l’écran.

    Le speaker scande un à un les noms des joueurs. Les tribunes rugissent. Quatorze mecs hyperconnus, côté Paris. Et ton nom de famille à la fin, le quinzième de la liste, sorti de nulle part.
    Le match va commencer et tu as une boule au ventre. Une boule qui semble absorber tout ton esprit et lester ton corps, alors que tu as besoin de toute ta concentration et ton énergie.
    Tu as vraiment la pression cette fois-ci. Là, avec les caméras, le mec avec le micro et tutti quanti, tu abordes ton premier match télévisé avec une tension excessive. Tu sais que samedi dernier tu risquais de décevoir un demi-stade, et tu sais que là tu risques de décevoir des millions de personnes.
    Certes, samedi dernier ça s’est bien passé. Mais rien n’est jamais acquis.

    L’annonce de son nom me fait frissonner. Et l’image qui se présente à moi – Jérém en maillot dans le couloir d’accès à la pelouse, le regard un peu perdu, inquiet, dépassé par la situation, par la pression que doit faire peser sur ses épaules le stade rugissant – cette image m’émeut aux larmes.
    Autant cette « apparition » m’a mis tout sens dessus-dessous, autant elle semble être passée complètement inaperçue aux oreilles et aux yeux de Papa.

    Les joueurs déboulent sur le terrain. Mon Jérém arrive en trottinant, l’air dépaysé, un brin impressionné, mais pas ridicule du tout !
    Dans son maillot, il est beau comme un dieu. En le regardant, j’ai l’impression de voir, toutes proportions gardées, un gladiateur qui rentre dans l’arène. Je suis tellement content pour lui, tellement fier de lui !
    Ulysse n’est pas loin de lui, un tantinet plus assuré, le regard concentré et terriblement viril.
    La caméra fait un plan serré sur mon bobrun et l’animateur se charge de faire les présentations :
    « Et voilà Jérémie Tommasi, natif de Toulouse, 21 ans dans quelques jours, la jeune recrue du rugby parisien, élément très prometteur à ce que l’on dit. Après un passage l’an dernier par le Racing, il a été recruté par le Stade Français qui tient peut-être là sa future star du ballon ovale. »
    On voudrait mettre les pieds dans le plat, on ne s’y prendrait pas autrement. Les mots de l’animateur sont passés sur moi comme un rouleau compresseur. J’attends la réaction de Papa. Elle ne vient pas, il est comme figé devant l’écran. Je donnerais cher pour savoir ce qu’il pense à cet instant précis.
    Mais il n’y a pas que l’animateur qui va mettre les pieds dans le plat.
    « C'est lui ? C’est ton Jérémie ? fait Elodie.
    —    Elodie… s’il te plaît ! je tente de désamorcer la source du confit que je sens se profiler.
    —    Quoi, c’est lui ou c’est pas lui ? C’est pas ton petit copain ? C’est pas le garçon qui te rend heureux ? »
    BOOOM !!! La bombe est lâchée. C’est une déclaration de guerre.
    « Elodie, stop, pas là, pas maintenant ! fait Papa, visiblement irrité.
    —    Quoi ? Il faut bien appeler un chat un chat, non ? »
    Papa ne réagit pas, mais il fait sévèrement la gueule.
    « Tonton, ne fais pas la tête ! elle lâche sur un ton amusé, tu devrais être fier qu’un joueur toulousain ait été recruté dans une grande équipe. Et le fait qu’il soit le copain de Nico ne change rien.
    —    Je n’ai pas envie de parler de ça !
    —    Tu peux ruminer de ton côté, mais tu n’y changeras rien. Tu vas juste faire du mal à Nico, et à toi aussi.
    —    Tu verras si ton gosse est comme ça…
    —    Je m’en fous qu’il soit gay, la seule chose qui m’intéresse c’est qu’il soit heureux et qu’il soit bon.
    —    Si ton enfant était pédé tu t’inquièterais aussi !
    —    M’inquiéter de quoi ?
    —    Ecoute, je n’ai pas envie de me fâcher et je voudrais regarder le match tranquillement !
    —    Moi je voudrais savoir de quoi tu t’inquiètes, je le questionne.
    —    Moi aussi, s’en mêle Maman.
    —    On ne peut pas être heureux en étant pédé ! rugit Papa.
    —    Et pourquoi, ça ?
    —    Parce que ce monde n’est pas fait pour les gens comme lui ! Il sera toujours pointé du doigt et rejeté !
    —    Ce n’est pas à lui de changer, mais au gens et au monde de le faire ! fait Elodie.
    —    C’est ça ! ajoute Maman.
    —    Oui, essayez toujours de changer le monde, fait Papa, amer. Pour l’instant il est jeune, il continue, il peut baiser avec qui il veut. Mais que se passera-t-il quand il sera plus âgé ? Quand il se retrouvera seul et malheureux, sans une famille ?
    —    Pourquoi, toutes les familles hétéros sont heureuses ? demande Maman sur un ton las.
    —    Je ne sais pas, et je m’en fous. Maintenant je voudrais regarder le match en paix, si vous permettez ! »
    Sous son agressivité, je comprends qu’en fait, Papa s’inquiète pour moi. Ça me touche et ça m’attriste tout à la fois. Soudain, je repense au couple qui était venu nous parler, Jérém et moi, au lac de Gaube. J’ai tellement envie d’essayer de tenter de rassurer Papa comme j’ai essayé de rassurer ce couple. Mais le fait est que c’est bien plus difficile de parler, d’ouvrir son cœur aux proches qu’à des inconnus.
    Aussi, la dernière réplique de Maman m’inquiète. Car j’ai l’impression qu’elle parle de son couple. C’est la première fois que je l’entends évoquer son malaise vis-à-vis de Papa. Je ne veux pas qu’ils se déchirent à cause de moi, je ne veux surtout pas. Pourquoi Papa est-il si arc-bouté ? Pourquoi ne veut-il pas faire l’effort de comprendre ? Pourquoi ne sait-il pas lâcher prise ?

    Le match démarre. Le jeu s’emballe vite. Les corps musclés, puissants, rapides, agiles et souples se percutent, tombent, roulent, glissent, se bousculent, se superposent, rebondissent, s’élèvent en chandelle.
    Je ne comprendrai jamais l’intérêt des sports d’équipe, et encore moins celui du rugby, à mes yeux le plus inélégant et brutal d’entre eux. Là où les amateurs et les connaisseurs voient tactique et esprit d’équipe, moi je ne vois que jeu violent, agressif et puéril. Un jeu dangereux qui plus est, capable de provoquer des blessures graves. J’ai toujours eu peur que Jérém se blesse pendant un match.
    Il me semble qu’il se dépense autour du ballon ovale une débauche de puissance, de jeunesse, de testostérone qui serait bien mieux utilisées dans d’autres activités physiques bien plus agréables.
    A mes yeux, le seul et unique intérêt de ce jeu c’est celui de fabriquer des corps et des attitudes de Dieux Mâles.
    Mais cela ne m’empêche pas de ressentir le bonheur que ce jeu apporte à Jérém, et d’en être profondément ému. Ainsi, au-delà du jeu, j’entrevois un rêve de réussite, de reconnaissance, l’envie de connaître ses limites, de les dépasser, et d’aller toujours plus loin. Et aussi de la camaraderie, et de l’amitié.
    Voir le gars qu’on aime réussir un exploit qui représente quelque chose d’important à ses yeux, le voir heureux et accompli, c’est l’une des sensations les plus belles qui existent.

    Pendant le match, tu te donnes à fond. À chaque action le public réagit et ça te donne des décharges d’adrénaline. Tu fonces sans vraiment réfléchir. Tu fais quelques erreurs, il y a des ratés, mais tu marques quand-même un essai. Merci Ulysse pour cette passe avisée. Tu arrives même à transformer.
    Et là, la moitié du stade s’embrase, exulte, et la vibration de ce bonheur fait trembler ton cœur. Tu te sens bien, tu te sens à ta place. Tes coéquipiers te félicitent avec une fougue qui te réchauffe le cœur. Toutes ces accolades viriles te font un bien fou.
    Mais il y en a une qui te donne plus de frissons que les autres. Lorsque Ulysse te prend dans ses bras, ton esprit frissonne d’une façon bien plus intense. Lorsque cette accolade prend fin, la chaleur rassurante de ses gros bras te manque. Le parfum de sa peau te manque. Pendant une seconde, Ulysse te regarde droit dans les yeux et il te sourit. Son regard clair est tellement beau, tellement bienveillant, c’est comme une caresse qui te donne envie de pleurer de bonheur. Personne ne te regarde de cette façon, personne d’autre n’est aussi heureux de te voir réussir. Tu as l’impression que personne d’autre ne te comprend aussi bien.
    A cet instant précis, tu crèves d’envie de l’embrasser. Tu as envie de lui. Jamais tu n’as ressenti cette envie sauvage d’être possédé par un mec. C’est tellement violent ce que tu ressens pour lui depuis un an, encore plus à cet instant où tes émotions sont exacerbées par le frisson de la gloire.

    Entre deux conversations avec Maman et Elodie, je suis le match à distance. Je ne me sens pas le courage de m’installer sur le canapé avec Papa et Philippe, mais je ne peux pas ne pas mater les exploits de mon champion. Et surveiller que tout se passe bien, qu’il ne lui arrive rien de grave. Mon Jérém est percuté, il tombe, je sursaute sur ma chaise. Mais il se relève aussitôt, comme ragaillardi. Je suis soulagé, je reprends mon souffle.
    A l’écran défilent des gars costauds, baraqués, tout en muscles. Les premiers plans sur de belles gueules viriles absorbées et habitées par l’effort du jeu sont saisissants. Mon Jérém est resplendissant et la passion qui habite son regard, ainsi que la puissance qui se dégage de son jeu, ajoutent un charme animal à sa beauté naturelle. Il est beau à craquer, et on dirait que le réalisateur s’attarde exprès sur lui. Est-ce le fait que ce soit son premier match télévisé ou bien il le trouve à son goût ?

    Au fil du jeu, à force de tomber et de rouler sur la pelouse, les maillots se salissent. Sur les visages, les signes de l’effort, de la fatigue, de la transpiration s’installent.
    La mêlée est un moment particulièrement propice aux fantasmes. Les muscles des cuisses se tendent, les biceps se gonflent, les maillots s’étirent, découvrent des portions de torses, les corps se touchent, s’entremêlent dans une promiscuité totale, alors qu’un paysage de culs fabuleusement rebondis s’affiche à l’écran.
    Ce genre d’image me ramène à ma nature première, celle de prendre du plaisir en rendant hommage à la mâlitude. J’ai envie de Jérém, j’ai envie de l’avoir en moi, de le voir prendre son pied, de le voir jouir, de sentir qu’il jouit en moi.
    Lorsque je couchais avec Ruben, je me conformais bien au rôle d’actif et je prenais vraiment mon pied. Son regard soumis à ma virilité était capable d’éveiller en moi ce genre d’envies. Ce qui ne m’empêchait pas parfois, notamment lorsqu’il s’attardait sur me mes tétons, d’avoir envie de changer de rôle. D’avoir envie d’éveiller en lui sa virilité latente, de le lui faire prendre conscience de son existante, de lui apprendre à la faire ressortir, à s’en servir. Oui, parfois, j’ai eu envie d’aller à la recherche du petit mâle qui sommeille quelque part en lui. Mais je n’ai jamais essayé.
    Car, au fond de moi je savais que ce n’était pas possible. De toute façon, je savais qu’il n’aurait pas voulu. Ruben est passif à fond, comme je l’étais au début avec Jérém. Il voulait voir en moi « le mâle ». Et je tenais moi aussi à conserver cette image à ses yeux, et ce rôle dans notre pieu.
    Et puis, même s’il avait accepté d’essayer, je crois bien que je n’aurais pas pris mon pied pour autant. Le plaisir du « passif » est autant une question physique qu’une question mentale. Même s’il avait accepté de me prendre, je crois bien que ça ne m’aurait pas emballé. Pour prendre mon plaisir de passif j’ai besoin d’un gars qui me fasse sentir qu’il est « le mâle ». Ruben n’est pas assez viril, et surtout pas assez assuré, pour me faire ressentir ce frisson.

    Je m’en veux vraiment beaucoup de l’avoir fait souffrir.

    A l’approche de la fin du match, tout s’accélère, tout s’exacerbe. Les visages sont empourprés par la fatigue, les pecs ondulent sous l’effet d’une respiration profonde accompagnant l’effort prolongé. Ça percute, ça tombe, ça roule encore plus, encore plus violemment. Pourvu que mon Jérém ne se blesse pas !
    Le Stade domine la deuxième mi-temps, et s’impose sur ses adversaires.

    « Alors, Tommasi, ça fait quoi de jouer son premier match devant les caméras ?
    —    Euh… c’était stressant… »
    Mon bobrun ne s’attendait clairement pas à se voir mettre un micro sous le nez à la fin du match. Il est en nage, il respire fort. Son regard est fuyant, intimidé. Il a l’air troublé par le rugissement du stade. Il a l’air d’un lapin pris dans les phares d’une voiture.
    « Mais vous avez quand-même pu marquer un essai. Sans cet essai le Stade n’aurait pas gagné !
    —    Euh…
    —    Le rugby est un travail d’équipe ! il assène après un silence embarrassé, tout en montant le ton de sa voix pour se faire entendre par-dessus le brouhaha ambiant.
    —    C’est bien vrai ! Bonne chance à vous pour les matches à venir !
    —    Merci… » fait le bobrun, l’air visiblement soulagé que le journaliste lui lâche les baskets.
    Jérém vient de sortir du champ de la caméra et il me manque déjà. Quelques minutes plus tard, Papa éteint l’écran.
    « Alors, c’est fini ? Qui a gagné ? demande Elodie, alertée par le silence soudain dans la maison.
    —    Le Stade a gagné, fait Philippe.
    —    Alors, ce nouveau joueur ?
    —    Il a transformé un essai, notifie le copain de ma cousine.
    —    Pas mal, ajoute Papa, à ma surprise.
    —    Pas mal pour un pédé ? le cherche Elodie.
    —    Pas mal, tout court. »

    Ce sont les premiers mots non hostiles que j’entends de la bouche de Papa depuis longtemps. Ils ne me sont pas adressés, mais j’ai envie de lire dans ce « pas mal, tout court », un geste d’apaisement. Je voudrais savoir lui parler, profiter de cet instant, de ce geste, mais je ne sais pas comment faire.
    Elodie et Philippe rentrent chez eux peu après. Pendant que j’aide Maman à ranger et nettoyer, Papa disparaît dans le garage, comme d’hab.
    « Je pense que ton père ne va pas tarder à se rendre compte qu’il est dans l’erreur vis-à-vis de toi… tu vas voir, il va revenir vers toi. Encore un peu de patience. »

    Je monte dans ma chambre et j’envoie un message à Jérém pour le féliciter pour son match et pour lui dire qu’il peut m’appeler jusqu’à tard s’il veut. Une fois de plus, j’attends jusqu’à minuit, mais rien ne vient. Satanée troisième mi-temps !

    Le lendemain, je déjeune avec mes parents. J’avais espéré que Papa se montre moins distant, mais ce n’est pas le cas. Toutes mes tentatives de lancer une conversation tombent à l’eau. Le soir même, avant de partir au lit, une idée me traverse l’esprit. Je prends un papier et un stylo et je commence à écrire comme ça vient, sans trop réfléchir.

    Papa, je sais que je n’ai jamais été le fils que tu rêvais d’avoir. Je ne me suis jamais intéressé aux trucs de mec, ceux que tu aimes, comme la mécanique, le foot, les films de bastons. Et, pire que tout, je ne me suis jamais intéressé au rugby, ton sport préféré. Sauf pour tomber amoureux d’un rugbyman, un comble, non ? J’imagine que tu puisses vivre ça comme une sorte de « trahison ».
    Papa, je ne l’ai pas cherché, ça m’est tombé dessus. Ça vaut pour le fait d’être gay, tout comme pour le fait de tomber amoureux d’un rugbyman. Je suis tombé amoureux le premier jour du lycée et je n’ai rien pu faire pour empêcher que cela arrive. A vrai dire, je n’ai rien fait pour empêcher que cela arrive. Parce que cet amour m’a réveillé, m’a fait me sentir vivant, heureux comme jamais auparavant.
    Je t’ai entendu dire que tu t’inquiètes pour mon bonheur. Ne sois pas inquiet pour cela. Je le poursuis comme tout un chacun, je fais comme je peux, je fais de mon mieux. Je suis heureux comme je suis, et je ne voudrais changer pour rien au monde.
    Sois rassuré, Maman et toi avez été de bons parents. Vous n’avez rien fait pour me rendre gay, tout simplement parce que je le suis depuis toujours. Aussi loin que mes souvenirs peuvent remonter, je me rappelle d’avoir été attiré par les garçons, jamais par les filles.
    Ça m’a fait plaisir de t’entendre dire que Jérémie a bien joué pendant son premier match à la télé. Tu vois, on peut être gay et bien jouer au rugby. Et je pense qu’on peut être gay et être heureux.
    Papa, tu peux m’aider à être heureux. Tu peux m’aider en me montrant que tu m’aimes tel que je suis.

    Ton fils Nico, qui t’aime, malgré toutes nos différences.

    Ps : on fait la paix, Papa ?

    Le lendemain matin, en partant, je laisse la feuille sur la table basse du séjour. Je ne veux pas être là quand Papa va la trouver, je ne sais pas quelle va être sa réaction. Je préfère ne pas y assister. Au fond de moi, j’espère qu’il m’appellera juste après avoir lu ma lettre.
    Pendant tout le voyage de retour vers Bordeaux, j’attends un coup de fil qui ne vient pas. C’est Maman qui m’appelle, le soir même.
    « Tu es bien rentré, mon Lapin ?
    —    Oui, impeccable.
    —    J’ai lu ta lettre…
    —    Ah…
    —    Tu m’as fait pleurer !
    —    Je ne voulais pas…
    —    Je sais, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Ça me touche tellement !
    —    Et Papa l’a lue ?
    —    Oui…
    —    Et il a dit quoi ?
    —    Tu connais ton père… il n’a rien dit. Il a fait semblant que ça ne lui faisait rien. Mais moi je sais qu’il a été beaucoup plus touché qu’il ne veut le faire croire.
    —    J’aimerais qu’il m’appelle.
    —    Je sais, je lui ai dit. Il va le faire. »

    Dans les jours qui suivent, chaque fois que mon téléphone sonne, j’ai envie que ce soit Papa. Mais ça n’est jamais le cas. Je suis triste et déçu. J’ai ouvert mon cœur, je lui ai dit que je l’aime. Et je n’ai que de l’indifférence.

    L’anniversaire de Jérém anniversaire approche. Au fond de moi, j’espère qu’il va me proposer d’aller le voir à Paris à cette occasion.
    En attendant, je pense à un cadeau. Je me rends dans une parfumerie et j’essaie plusieurs échantillons. Je finis par tomber sur une senteur à la fois bien racée, bien masculine, bien fraîche, intense et envoûtante. Un véritable électrochoc sensuel pour les narines. Il me tarde de sentir cette fragrance se dégager de la peau mate et tiède de mon bobrun.
    J’ai le cadeau, mais je ne sais pas encore comment je vais faire pour le lui offrir. En attendant, je cache le paquet dans mon placard derrière mes bouquins.

    Mercredi 16 octobre 2002.

    Aujourd’hui, Jérém a 21 ans. Je lui envoie un message dès le matin pour lui souhaiter un bon anniversaire. Le soir, je piétine d’impatience. Je sais que Jérém va m’appeler. Je suis impatient de recevoir ce coup de fil. J’espère vraiment qu’il va me proposer d’aller le rejoindre à Paris !

    Je ne me suis pas trompé, à 20 heures pétantes, le téléphone se met à sonner en affichant : « Appel Jérém ».
    « Bon anniversaire, p’tit Loup ! »
    Jérém me raconte sa journée, puis me parle du match qu’il va disputer avec son équipe le week-end suivant.
    « J’ai envie de monter te voir ce week-end, je ne peux m’empêcher de lui glisser.
    —    J’aurais aimé moi aussi, il me répond, mais ce week-end nous jouons à Clermont. Entre le match et les transferts, je vais pas avoir le temps de te voir.
    —    On le fêtera le week-end suivant, alors ! je tente de me rassurer, tout en essayant de ne pas laisser paraître ma déception.
    —    Oui, on le fêtera, t’inquiète » lâche Jérém, qui a dû quand-même capter cette déception.

    Le lendemain, je n’ai pas le moral. La tristesse m’envahit. J’ai tellement envie de voir Jérém, et a fortiori pour son anniversaire !
    « Bonjour jeune homme » me lance Denis lorsque je débarque dans la petite cour au sol rouge après mes cours, tout en continuant à nettoyer le passage au fond de la petite cour.
    —    Le chien d’Albert a encore fait dans la rigole. Je n’en peux plus de ce clebs ! il m’explique.
    —    Salut, Nico ! me lance ce dernier depuis la fenêtre de son appartement. Je suis en train de faire un gâteau, je vais t’en ramener une part quand il sera prêt.
    —    C’est gentil ! »

    Je prends ma douche, puis j’allume la télé. En zappant, je me dis qu’à l'heure qu'il est, je devrais être avec Jérém, le gars que j'aime plus que tout. Je dois impérativement y aller ce week-end, ou lundi. Je me dis que je vais appeler Jérém dans la soirée pour lui dire que j’ai trop envie de le revoir et que je vais faire un petit voyage à Paris. Ou alors, je pourrais lui faire une surprise. D’autant plus que j’ai sa nouvelle adresse. Oui, j’ai envie de lui faire une surprise.

    Je suis en plein dans mes cogitations, lorsque j’entends taper à la porte. Ça y est, le fameux gâteau est prêt. Ça tombe bien, je commence à avoir un petit creux. Je baisse le son de la télé, je saisis la poignée, j’ouvre la porte. Et là, je manque de tomber à la renverse. Mon cœur s’emballe, ma respiration se fige. Je suis instantanément en nage, en apnée.
    Jérém se tient là devant moi, beau comme un Dieu, habillé d’une chemise à petits carreaux noirs et blanc complètement ouverte sur un t-shirt blanc mettant bien en valeur ses pecs. C’est pile la même tenue que sur cette photo de lui prise sur la prairie des Filtres et qui me rend dingue. Sur son visage, un beau sourire à la fois charmant et doux.
    « Salut, il me lance.
    —    S… salut » je tente de faire bonne figure, alors que je suis en train de me liquéfier sur place.
    Le bobrun s’avance vers moi, il me serre très fort dans ses bras et m’embrasse comme un fou. La surprise, c’est lui qui me l’a faite.





  • Commentaires

    1
    Sophie
    Dimanche 23 Janvier à 18:45

    Toujours autant de plaisir à suivre les aventures du Bo brun et de Nico. Continue !

    2
    Fred
    Dimanche 23 Janvier à 20:12
    Je suis suspendue à ton récit .tu écris de mieux en mieux j aime tout de cet épisode
    3
    Yann
    Mardi 25 Janvier à 17:33

    Episode intense, touchant, riche en émotions.

    Tout d'abord, même s'il n'avait pas trop le choix, Nico a eu raison de dire la vérité à Ruben et Jerem, car il ne faut pas "jouer" avec les sentiments des autres même quand la situation n'est pas facile.

    Voir Jerem revenir à son niveau de performance est un bonheur.

    Peut-être que le passage qui m'a le plus touché est celui avec le père de Nico. Je ne peux pas imaginer que la rencontre de Jerem et Nico avec le couple de parents qui leur ont parlé de leur fils gay au lac de Gaube était un hasard. J'y vois là une belle construction de l'histoire.

    Pour revenir au père de Nico, on découvre quelqu'un qui n'est peut-être pas le personnage obtus limite homophobe qu'il avait laissé paraître quand Nico lui a dit qu'il était gay. Comme beaucoup des personnes, sa réaction était celle de quelqu'un qui, devant l'homosexualité et face à quelque chose qu'il ne connaît pas ou ne comprend pas, s'enferme dans une attitude négative sans être pour autant hostile, mais dresse des barrières. Les quelques paroles qu'il adresse à Elodie laissent à penser qu'il se préoccupe du bonheur de Nico. C'est touchant et encourageant pour j'espère la suite. Et la réaction de Nico de lui écrire, pour lui dire son amour est une bonne façon qui permet de parler de choses, qu'on ne peut quelques fois pas dire, quand on est submergé par l'émotion.

    Enfin, la visite surprise de Jerem ne devrait pas faire regretter à Nico sa franchise.

    4
    gebl
    Samedi 5 Février à 07:56

    Ce que je retiens de cet épisode ?  ce sont les larmes qui me coulent le long du visage. Ton écriture s'améliore, la simplicité des mots pour  exprimer les sentiments sont d'une efficacité.

    Mon inquiétude : l'attirance de Jerem pour Ulysse dans un rôle inversé par rapport à Nico

    Des perspectives émotionnelles ....

    Je t'ai découvert sur un site "d'histoires de sexe gay" où la recherche était l'imagination que procurent ces histoires et ce qui en découlent .... pour en arriver à suivre un roman où si le sexe y est très bien écrit , la description des évolutions sentimentales et psychologiques des personnages est captivante, le smots sont justes.

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