• 0304 Un mariage et quelques entraînements.

    Cet épisode est dédié à la mémoire de tous les Zelim Bakaev du monde.


    14 février 2002.


    Aujourd’hui, c’est la Saint Valentin. On a beau se dire que c’est un jour comme tous les autres. On a beau être agacés par le bombardement médiatique dont cette « fête » fait l’objet. Ou bien s’insurger contre cette « obligation » de montrer qu’on aime, tout en attendant qu’on nous le montre en retour, comme s’il y avait besoin d’une date « consacrée » pour faire la démonstration de nos sentiments. On a beau se dire que c’est une fête commerciale avant tout.
    Et pourtant, lorsqu’on est séparé de l’être aimé, on ne peut s’empêcher d’attacher une signification à cette date, une importance. Car la Saint Valentin est un jour, ou du moins un soir, qu’on a envie de passer avec la personne qu’on aime. Et quand cela n’est pas possible, ça fait un bon gros pincement au cœur.
    Mais je sais que je ne suis pas à plaindre. Ma Saint Valentin, je l’ai eue au moins trois fois depuis Noël. La semaine passée à Campan, avec le premier « je t’aime » de Jérém à l’aube de la nouvelle année, sa nouvelle visite surprise à Bordeaux en janvier, et ce séjour récent à l’hôtel à Poitiers.
    Oui, il y a encore moins de 48 heures, j’étais avec mon Jérém. Définitivement, son attitude me touche et me bouleverse. J’ai longuement eu besoin d’être rassuré quant à ses sentiments, et tout ce que je viens de vivre depuis Noël prouve sans équivoque qu’ils sont bien réels.
    Et je suis d’autant plus touché que je suis conscient de l’effort que tout cela lui demande. Je pense à la route, au temps de repos auquel il renonce pour me voir. Mais je pense surtout et avant tout au conflit qui gronde en lui, à ses peurs, à ses angoisses. Au tiraillement entre l’envie de donner une chance à notre histoire et les peurs qui parasitent son élan vers moi.
    Je repense à mon réveil dans la nuit, je repense à Jérém en train de fumer un joint dans la pénombre. Je pense aussi au coup de fil qu’il a reçu lorsque la neige lui a fait rater un entraînement, à son malaise après s’être fait gronder par son entraîneur.
    J’ai l’impression qu’il marche en permanence sur des œufs, qu’il n’est pas complètement serein même lorsque nous ne sommes que tous les deux, comme s’il avait peur à chaque instant de faire un faux pas, de se trahir, de se faire repérer.
    « Tu peux pas imaginer ce que j’entends dans les vestiaires, Nico. Il y a tant de haine pour les gars comme nous, tu ne peux pas savoir. Si ça se sait, ma carrière est foutue. Il vaudrait encore mieux que je me casse une jambe… Il vaudrait encore mieux que je tue mon père et ma mère… Ulysse m’aide à garder les apparences… mais si la vérité se sait, il ne pourra rien pour moi… ».
    Je me rends compte de sa difficulté à s’assumer dans un environnement « hostile ». Et je mesure ma chance d’évoluer dans un milieu où je n’ai pas trop de difficultés à être moi-même, beaucoup moins contraignant que celui de Jérém, avec un entourage qui a intégré mon orientation sexuelle sans trop d’accrocs.
    Je suis entouré, Jérém l’est beaucoup moins. Certes, il pourrait parler à Charlène, à son frère Maxime, et il y a toute une bande de cavaliers qui le soutiendrait. Mais ils sont tous loin, et le contact téléphonique ne vaut pas une bonne discussion autour d’un verre avec une cousine, un pote, ou une présence bienveillante de l’autre côté de la cour, à quelques mètres de chez soi. Ulysse est dans la confidence, mais je ne pense pas non plus que Jérém se sente à l’aise de lui parler de notre relation, de ses doutes, de ses angoisses aussi ouvertement que je le fais avec Elodie, avec Julien, ou avec mes deux papis. D’autant plus que Jérém n’est pas quelqu’un qui s’ouvre facilement, mais il a tendance au contraire à garder tout pour lui. Notamment lorsqu’il se sent sous pression.
    Oui, aujourd’hui c’est la Saint Valentin et je voudrais être avec Jérém. Mais je n’ai pas à me plaindre, non. J’ai l’impression que si Jérém prend le temps et le risque de faire vivre notre histoire, c’est parce qu’il vient chercher du réconfort auprès de moi, et qu’il en trouve. Et même s’il n’est pas complètement serein, ça me rend heureux de pouvoir lui apporter du réconfort. Au fond, il n’y a qu’avec moi qu’il peut être complètement lui-même, sans faire semblant d’être quelqu’un d’autre. Je veux qu’il se sente bien avec moi, je veux que nos rencontres soient pour lui un havre de paix et de bonheur.
    « Joyeuse Saint Valentin, mon amour », je lui envoie par sms.

    Les cours, les coups de fil de Jérém le soir, voilà mon quotidien des semaines suivantes. Jérém me manque, mais je sais que nous allons nous revoir bientôt. Du moins, je l’espère. C’est cet espoir qui m’aide à supporter l’absence, le manque. Une absence, un manque qui me hantent tout particulièrement le soir, au moment d’éteindre la télé et de chercher le sommeil. Pendant toutes ces nuits loin de Jérémie, je me refugie dans son t-shirt, dans son odeur, dans mes souvenirs avec lui.
    Mais mon quotidien est hélas fait aussi de ce compte à rebours commencé le soir où la capote de Benjamin a cassé. On s’habitue à tout, même à l’attente d’une réponse qui pourrait faire basculer notre vie tout entière. Mais lorsque la date du test, et surtout du résultat, approche, lorsque les mois glissent les uns sur les autres et qu’ils deviennent semaines, puis une semaine, des jours, puis 6 jours, 5 jours, 4, 3, 2, 1, l’angoisse reprend le dessus.
    J’ai fait le test hier, le 13 mars, et j’aurai mes résultats demain à 15 heures. Ces 48 heures d’attente sont les plus longues de toute ma vie. J’ai envie de savoir, j’ai envie que demain arrive le plus vite possible. J’ai envie qu’il n’arrive jamais. Je compte les heures, j’ai l’impression qu’elles passent à la fois au ralenti et trop vite. Je ne voulais pas parler à Jérém du test, pour ne pas le faire angoisser avec moi, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Il m’a demandé si j’avais fait le test le jour même où je me suis rendu à l’hôpital pour faire le prélèvement. Du coup, depuis 48 heures, il est tout aussi angoissé que moi. Je l’ai senti au téléphone. Il m’a dit de l’appeler dès que je sais que je suis négatif. A l’entendre, il n’y a que cette option, que je sois négatif. Il n’arrive même pas à envisager que ça puisse en être autrement. C’est sa façon de me soutenir, et de vouloir y croire en même temps. Il est vraiment adorable mon Jérém.

    Vendredi 15 mars 2002.

    L’heure de vérité approche, je sèche les derniers cours de l’après-midi pour me rendre au centre de dépistage. A chaque fois que je me rends à l’hôpital depuis l’ « accident », je ressens un malaise insistant. J’ai l’impression que tous et tout me jugent. Les hôtesses d’accueil, les infirmières, les médecins, les autres « testés », les couloirs, le mobilier. Et moi-même. Je me sens honteux. Dans la salle d’attente, nous sommes 5 gars à ne pas tenir en place sur les chaises en plastique. Une infirmière les appelle par leur prénom à tour de rôle, ils disparaissent derrière une porte, dans une pièce où leur vie peut basculer à tout jamais. Ils passent l’un après l’autre, mais ils ne réapparaissent pas, ils doivent sortir par un autre côté du bâtiment. D’autres arrivent après et passent avant moi. Tout ce va-et-vient me stresse, je commence vraiment à avoir peur. Seigneur, donne-moi une chance, s’il te plaît ! Ça n’est arrivé qu’une fois et ça a vraiment été un accident, je ne l’ai pas cherché ! Ça ne peut pas se passer comme ça !
    Et pourtant, si, bien sûr que ça peut se passer comme ça. Quelle va être ma vie si je suis séropositif ? Comment vais-je l’annoncer à ma famille, à mes proches ? A Jérém ? Que va devenir notre belle histoire ? Comment va-t-il appréhender cet état de choses ? Est-ce qu’il va pouvoir gérer ? Est-ce qu’il va culpabiliser ? Je lui ai dit et je lui redirais qu’il n’a pas à culpabiliser, car ce n’est pas lui qui a fabriqué la capote qui a cassé, et encore moins lui qui m’a poussé dans les bras de Benjamin. Mais est-ce qu’il va y arriver ? Est-ce qu’il va supporter de me voir prendre mon traitement au quotidien ? Est-ce qu’il va supporter de continuer à mettre la capote ? Est-ce que nous allons pouvoir un jour pouvoir arrêter la capote ? Est-ce que j’y arriverais un jour, même si un médecin m’y autorise ? Si je suis positif, la peur de l’infecter me hantera toute ma vie, capote ou pas. C’était déjà le cas depuis Noël, mais le doute faisait que je pouvais continuer à espérer, à me dire que les quelques petits risques que nous nous sommes accordés étaient minimes. Mais du moment où je saurai, la peur ne me lâchera plus. Même l’embrasser me fera peur. C’est idiot, certes. Je ne sais pas encore si je suis positif et je me sens déjà comme un pestiféré.
    Une infirmière appelle enfin mon nom et sa voix me fait sursauter. Du coup tout devient encore un peu plus réel. L’heure de vérité est arrivée. Ça y est, je vais savoir.
    Le médecin qui me reçoit doit avoir une soixantaine d’années, il est grand, maigre, grisonnant. Il a les sourcils en chapeau, les traits tendus et l’air pas commode. Il parcourt deux fois les feuilles de mes résultats sans m’adresser la parole. J’ai l’impression que soit il cherche à gagner du temps avant de m’annoncer une mauvaise nouvelle, soit qu’il prend du plaisir à me faire mijoter.
    J’ai l’impression que tout se bouille dans ma tête, que mon cœur tape dans ma gorge, dans mes tempes.
    « Dites-moi, s’il vous plaît, je m’entends lâcher, la voix basse, comme éteinte.
     — Vous avez de la chance Mr Sabathé, il m’annonce froidement un instant avant que mon cœur n’explose.
     — Ça veut dire que je suis…
     — Négatif, oui. »
    Le stress, l’angoisse, la peur accumulés depuis trois mois et oubliés d’une certaine façon par le quotidien remontent d’un coup. Et je pleure.
    « Vous n’êtes pas content ?
     — Si si, c’est juste que j’ai eu tellement peur.
     — Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »
    J’ai beau être soulagé, je me sens toujours honteux à raconter pour la énième fois les circonstances qui m’ont amené à ce test.
    « La capote a cassé pendant un rapport.
     — Anal ?
     — Oui.
     — Et vous étiez actif ou passif ? »
    Mais qu’est-ce que ça peut bien faire ? Que cherche-t-il à la fin ? Tout ça n’a plus d’importance désormais. Du coup, je trouve humiliant de devoir répondre à ce genre de question.
    « C’était un accident, je me contente de répondre, pressé de me sortir de là.
     — Ce genre d’accident arrive le plus souvent aux hommes comme vous.
     — Un accident c’est un accident, je lui lance sur un début d’agacement.
     — J’espère que cette mésaventure vous apprendra peut-être à faire davantage attention à ce que vous faites. Il n’y a pas toujours de deuxième chance… »
    Le ton et l’air accusateurs du médecin ne gâcheront pas ma joie d’être délivré de cette angoisse avec laquelle j’ai vécu depuis trois mois. Je le remercie, et je me tire de là au plus vite. Je m’empresse de quitter l’hôpital. Dès l’instant où je suis dans la rue, et où je sens l’air frais circuler dans mes sinus, emplir mes poumons, les rayons de soleil chauffer mon visage, j’ai l’impression de renaître. Je me sens léger, heureux, euphorique.
    Je prends quelques bonnes inspirations, je me retiens de pousser un grand cri de joie et j’appelle mon Jérém. Je tombe sur son répondeur, mais rien que le fait d’entendre sa voix enregistrée me fait du bien. Je lui laisse un long message décousu pour lui dire qu’il n’a plus à s’inquiéter. J’aimerais tant qu’il soit avec moi, le prendre dans mes bras, pleurer de joie dans son étreinte, le sentir contre moi, partager ce moment de joie et de sérénité retrouvées.
    En attendant, j’envoie un message à Julien pour le prévenir. Il me répond dans la seconde.
    « Je suis content pour toi, mon poto ! »
    Définitivement, Julien est un pote formidable.

    Jérém me rappelle une heure plus tard alors que je viens de rentrer chez moi et de faire part de la bonne nouvelle à mes deux adorables papis.
    « Je le savais ! Je le savais ! Putain, je le savais ! Ça ne pouvait pas être autrement ! ! ! »
    Je sens que mon beau brun est très heureux, mais aussi ému.
    « Tu peux pas savoir comment je suis content pour toi ! il ajoute, la voix vibrante d’émotion.
     — Merci mon amour…
     — Tu sais ce qui va t’arriver maintenant ? il enchaîne sans transition.
     — Non, qu’est-ce qui va m’arriver ?
     — Des bricoles ! ».
    Je commence à comprendre où il veut en venir et je sens instantanément mon excitation monter.
    « Quel genre de bricoles ? je le cherche.
     — Moi je pense que tu sais très bien ce que je veux dire.
     — Tu peux être plus clair ?
     — Tu verras quand je t’aurai chopé ! »
    Là, c’est ma queue que je sens monter.
    « Tu vas t’occuper de mon cas ?
     — Oh que oui ! Et tu vas prendre cher ! »
    J’ouvre mon pantalon, je glisse ma main dans mon boxer.
    « Ah bon ? Tu vas me faire l’amour ?
     — Je vais te défoncer ! »
    Ah, ça a le mérite d’être clair. Clairement bandant.
    « Mais encore ?
     — Je vais te… il lance, puis s’arrête net, il me fait languir, je suis suspendu à ses lèvres.
     — Tu vas… quoi ? »
    Je sais à quoi il pense, je pourrais y parier un million. Mais j’ai envie de l’entendre me le dire.
    « Je vais te… gicler dans le cul !
     — T’en as envie, hein ?
     — Et pas qu’un peu !
     — Moi aussi !
     — Je sais…je l’entends lâcher dans un chuchotement accompagné d’un ahanement que je reconnais sur le champ.
     — Tu te branles ?
     — Ouais…et toi ?
     — Aussi…j’ai tellement envie de toi !
     — Moi aussi !
     — J’ai envie de te sucer…
     — Quand je pourrai te coincer, je te baiserai direct !
     — Tu ne me laisseras pas te sucer un peu avant ?
     — Non ! »
    Soudain, le souvenir de Jérém qui me colle violemment contre le mur, et qui m’encule direct après le bac philo s’affiche dans ma tête. Au fond de moi, j’ai envie de ça. De beaucoup de tendresse, de mille autres choses, mais de ça aussi, de sentir sa fougue, sa force, son animalité, tout en même temps.
    « T’as autant envie de me gicler dans le cul ? » je le cherche. Cette perspective, ces simples mots, m’excitent au plus haut point.
    « Tu peux pas savoir…
     — T’as la queue bien dure ?
     — Tu vas pas être déçu !
     — T’as les couilles bien pleines ?
     — A ras-bord !
     — Il est bien chaud ton jus ?
     — Brûlant !
     — Et tu vas tout me l’offrir ?
     — Tu vas me supplier d’arrêter !
     — Ça, je ne crois pas, non !
     — C’est ce qu’on verra !
     — J’ai hâte de t’avoir en moi !
     — Et moi d’être en toi ! »
    L’image de Jérém tous pecs et abdos dehors en train de me tringler, en train de prendre son pied, de perdre pied, de lâcher son jus en moi s’affiche dans ma tête dans toute sa violence. C’est comme une gifle puissante.
    « Je viens… » je lâche, alors que mon premier jet atterrit sur l’un de mes tétons.
    Les ahanements vibrants et prolongés à l’autre bout de la ligne ne me laissent pas de doute quant au fait que le beau brun a également atteint son orgasme.
    « Quel dommage !  je lâche.
     — De quoi ?
     — Que tu n’aies pas pu me remplir, là.
     — C’est clair !
     — T’as giclé où ?
     — Sur mon torse ! »
    L’image de son torse musclé et de sa peau mate parsemés de giclées chaudes, denses et odorantes me rend dingue.
    « J’ai tellement envie de tout lécher !
     — Bientôt ! »

    Le lendemain, je suis d’humeur joyeuse. Je suis tellement bien que ça doit se voir.
    « Tu as l’air en forme, ce matin, ça fait plaisir à voir ! me lance Monica.
     — Eh, qu’est-ce qui t’arrive, tu as gagné au loto ? me taquine Fabien.
     — T’as tiré ton coup ? » me taquine Raph à son tour.
    Après la bonne nouvelle d’hier après-midi, mon horizon se rouvre enfin, comme après un orage. Je retrouve l’intérêt pour les cours que j’avais un peu perdu depuis quelques temps, et tout me paraît à nouveau possible. Et il y a quelque chose qui ajoute encore du bonheur à cet état de choses. Un mot prononcé par Jérém juste après notre petite gâterie en télécom, et qui ne cesse de tourner en boucle dans ma tête : « Bientôt ».
    Le beau brun a sous-entendu qu’il me ferait bientôt tout ce qui m’a promis. Ça voudrait dire que nous allons bientôt nous revoir, qu’il a peut-être même déjà une petite idée du quand et du comment. Hâte de savoir ce qu’il prévoit, hâte de le retrouver. Hâte de faire l’amour avec lui. Mais hâte avant tout de le serrer dans mes bras et de le sentir contre moi, sans cette distance, cette peur et cette culpabilité que l’attente du test a mises entre nous depuis Noël.
    Je rentre à l’appart, j’allume la télé, je me cale devant « On a tout essayé », cette émission que je suis depuis la rentrée et qui égaye mes fins d’après-midi. Une interview de Hugues Delatte demandant à une Nicoletta morte de rire si son titre « Mamy blue » est inspiré par la Grand-mère Schtroumpf, me fait également rire aux larmes.

    https://www.facebook.com/raphmezrahi/videos/231102304915987

    Je m’apprête à dîner, tout en pensant au coup de fil avec Jérém qui va tomber aux alentours de 20 heures, comme chaque soir, lorsque le bruit strident de l’interphone résonne dans la petite pièce. Au bout du combiné, le bonheur m’attend.
    « Oui ?
     — C’est moi… »
    Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Sa voix à l’interphone. Jérém est là. Ah, c’était donc ça « bientôt ». Vraiment « bientôt ». Je pensais que ce serait dans pas longtemps, mais en aucun cas je n’avais pas osé espérer imaginer que ce serait si vite.
    J’appuie sur le bouton, je me précipite à la porte de mon appart, je me rue dans la petite cour.
    Dès que l’image de mon beau brun traverse ma rétine, je suis KO. Pull à capuche gris, le zip ouvert sur un triangle de coton blanc au col arrondi, mon Jérém me fait craquer au premier regard.
    « Qu’est-ce qui se passe Nico ? » j’entends Denis me questionner en me voyant débouler comme un fou hors de chez moi. Depuis leur baie vitrée ils ne ratent par une miette de ce qui se passe dans l’entrée de l’immeuble.
    « Va voir, il y a peut-être le feu à l’appart ! j’entends Albert lui lancer.
     — Oui, il y a le feu…mais pas celui que tu crois ! » lui répond Denis qui a dû voir Jérém avancer dans le passage couvert.
    Je profite de la discrétion offerte par la configuration des lieux qui nous permet de n’être vus que par mes deux propriétaires, pour sauter au cou de Jérém.
    « Tu es là… »
    Sur le coup, le beau brun se raidit. Il regarde partout autour de lui, je ne le sens pas à l’aise vis-à-vis de mes effusions.
    « T’inquiète, personne ne peut nous voir ici, à part les propriétaires… »
    Et là, Jérém m’embrasse. Je prends ça pour un feu vert, je le prends dans mes bras, je le serre très fort contre moi, je l’embrasse comme un fou.
    « Je suis tellement heureux que tu sois là !
     — Je ne pouvais pas attendre…
     —  Jérém ! j’entends Albert lancer, ça fait plaisir de te revoir !
     — Bonjour monsieur ! »
    Sa façon de dire « monsieur » et le respect avec lequel il semble charger ce mot lui donnent un côté « petit garçon devant son prof » qui le rend craquant.
    « Venez prendre l’apéro, enchaîne Albert.
     — Mais laisse-les tranquilles, un peu ! fait Denis, ils ont d’autres chats à fouetter que de gâcher leur soirée avec deux vieux ! »
    Ça me fait sourire. Et ça fait sourire mon Jérém.
    « Viens ! » je lui lance tout bas, tout en saisissant sa main et en l’attirant vers moi, impatient de me retrouver seul avec lui.

    Une seconde plus tard, nous sommes dans le petit studio. Jérém me colle contre le mur, il prend mes lèvres comme s’il ne m’avait pas embrassé depuis des siècles. Il me serre très fort contre lui, il couvre mon cou de bisous. Je sens son souffle sur ma peau, je sens son bonheur d’être avec moi. Je sens qu’il est bien, là, avec moi. Qu’est-ce qu’il me touche ce petit gars !
    Son bassin collé contre le mien, je sens son érection monter à vitesse grand V. J’ai envie de le pomper, j’ai envie de l’avoir en moi. Mais en même temps, je n’ai pas envie de quitter cette étreinte qui me fait un bien fou et qui me montre à quel point je compte pour lui, plus que tous les mots du monde.
    Je ne sais pas me décider, alors je me laisse porter. De toute façon, tout va très vite. Le bobrun est chaud bouillant. Il a envie de câlins, mais il a aussi envie de prendre son pied. Pendant qu’il m’embrasse sans retenue, il ouvre le zip de son pull, il s’en débarrasse. Le coton molletonné glisse sur le coton de son t-shirt avec un petit crissement qui a la douceur d’une caresse. Je suis aveuglé par l’éclat du t-shirt blanc qui moule terriblement bien ses pecs et ses biceps. Mais le bogoss se débarrasse aussitôt de cette dernière couche de coton. Son torse en V à la peau mate s’offre à moi dans toute sa splendeur virile. Sans attendre, il défait sa ceinture – le cliquetis de la boucle qui s’ouvre est un son terriblement excitant à mes oreilles – puis sa braguette, puis ma ceinture, et ma braguette à moi. Les gestes sont secs, rapides, ils trahissent la délicieuse précipitation du désir.
    D’un coup rapide et puissant, il fait glisser mon pantalon à mi-cuisse. Il me fait alors me retourner face au mur. Définitivement, tout ça me rappelle le jour où je l’avais suivi chez lui après le bac philo, après l’avoir chauffé à bloc pendant l’épreuve. Ce jour-là, dès la porte claquée derrière nous, il m’avait plaqué contre le mur, il avait presque arraché ma ceinture et ma braguette, et il m’avait baisé direct, sans autre forme de procès. Il m’avait baisé avec une fougue presque bestiale, comme un animal en rut, tout en me traitant de sale pute. Il m’avait fait sentir à lui comme ce n’est pas permis, et il m’avait giclé dans le cul.
    Aujourd’hui, Jérém ne me traite plus de sale pute, mais il me fait toujours sentir autant à lui. Les gestes n’ont pas la brutalité de ceux du jour du bac philo, ils sont désormais empreints d’un mélange de douceur et de fermeté virile qui me fait délirer.
    Je sens le souffle chargé d’excitation de mon mâle glisser sur mon cou, sur ma nuque. Je suis aux aguets de ses ahanements empreints de désir. Jérém mordille nerveusement mon oreille, il passe ses mains sous mon t-shirt, agace mes tétons, me rend dingue d’excitation. Je sens sa queue chaude et raide tendre le tissu élastique de mon boxer, s’enfoncer dans ma raie. Je crève d’envie de lui.
    Tout comme le jour du bac philo, le beau brun attrape le bas de mon t-shirt, le pull en plus, le retourne, le fait glisser le long de mon torse. J’ai tout juste le temps de seconder son mouvement, et je me retrouve torse nu, mon dos enveloppé par sa présence virile.
    Et lorsque son bassin relâche enfin la pression, je n’en peux plus. Je charge mes mains de descendre mon boxer, comme une urgence, mais Jérém m’en empêche. C’est lui qui se charge de le descendre, doucement, lentement, sensuellement. Je me retrouve avec le boxer à mi-cuisse et la langue de Jérém qui lèche ma rondelle avec un entrain jouissif.
    Le beau brun cale son torse contre mon dos, sa queue raide dans ma raie humide et hypersensible, il frotte et tapote son gland contre ma rondelle. Jérém n’est pas encore venu en moi, et pourtant je me sens déjà dominé par sa virilité. Je n’en peux plus !
    « J’ai envie de toi ! je finis par lui lancer, fou de lui.
     — Je vais te défoncer !
     — C’est tout ce que je demande ! »
    Son bassin exerce une pression de plus en plus forte, lente et impitoyable, jusqu’à ce que je sente mes muscles humides céder, jusqu’à le sentir venir en moi lentement, mais inéluctablement. Sa pénétration est lente, puissante mais tout en douceur. Ses va et vient sont délicieux. Sa façon d’agripper tour à tour mes hanches, mes épaules ou mes biceps pour mieux me secouer me rend fou.
    Je sens son souffle dans mon dos, ses ahanements de plaisir, je perçois ses frissons, je ressens son envie.
    « Qu’est-ce que c’est bon ! je l’entends lâcher.
     — Mais grave ! »
    Et pourtant, quelques secondes plus tard à peine, il s’arrête net. Envahi par sa queue, je suis instantanément en manque de ses coups de reins.
    « Fais-moi l’amour Jérém !
     — Si je continue comme ça, je vais jouir de suite…
     — Fais-toi plaisir, beau mâle ! »
    Ses coups de reins reprennent, mais pas pour longtemps.
    « Je vais te remplir… » je l’entends souffler.
    Ses mains se crispent, ses doigts s’enfoncent dans ma chair. Un réflexe nerveux, lorsque son corps et son esprit perdent pied. Son souffle s’emballe, ses va-et-vient ralentissent jusqu’à se caler sur le rythme de ses éjaculations. Et son plaisir s’exprime par des râles puissants et étouffés.
    Ça y est, pour la première fois depuis des mois, mon beau brun vient de gicler en moi. Je suis tellement heureux de lui offrir ce plaisir, cet aboutissement sensuel qui avait l’air de tant lui manquer !
    Je suis tellement excité que je pourrais jouir sans même me toucher. Mais je me retiens, car j’ai envie de faire durer cet instant de bonheur le plus longtemps possible. La sensation, l’idée d’avoir son jus en moi me rendent dingue.
    « Je suis désolé…je l’entends me glisser, entre deux bisous posés sur mon cou alors qu’il est toujours en moi.
     — Désolé de quoi ?
     — Je suis venu trop vite…
     — Mais c’est pas grave du tout !
     — C’est meilleur quand ça dure…
     — C’était intense, il y avait le feu !
     — Un feu de paille…
     — Un feu de dingue !
     — T’as aimé, quand même ?
     — Et comment !
     — Moi aussi !!! Putain qu’est-ce que ça m’a manqué !
     — A moi aussi… »
    Le bogoss se déboîte lentement de moi. Il me fait me retourner, il se met à genou et il me pompe à bloc. Il ne faut pas longtemps pour me sentir perdre pied à mon tour.
    « Je vais jouir ! » je lui annonce.
    Jérém cesse de me pomper. Il empoigne ma queue et la branle vigoureusement. Un instant plus tard, je gicle sur son torse musclé et poilu, sur sa peau mate. Le beau brun avale une dernière fois ma queue, comme s’il ne pouvait pas résister à l’envie de goûter à mon sperme. Je suis surpris par cela. Et avant de revenir à moi et de me rappeler que je n’ai plus aucune raison de le faire, je me retiens de justesse de l’en empêcher. Lorsque la peur s’installe, c’est difficile de la faire repartir. Il faut du temps.
    Le bogoss passe son pull à capuche à même la peau, referme approximativement le zip et entrouvre la fenêtre pour griller une clope. Lorsqu’il revient au lit, il me prend dans ses bras. Le bonheur que ce gars sait m’offrir est un cadeau du ciel.

    Jérém a l’air plutôt fatigué, alors je lui propose de lui préparer à manger. Mais je n’ai pas grand-chose dans mon frigo. Alors, pendant que je le laisse se reposer à l’appart, je pars en expédition de survie à la superette du coin. J’achète de quoi lui faire une bolognaise maison, des escalopes milanaises. Je suis tellement content que Jérém soit là, et de pouvoir m’occuper de lui.
    En rentrant des courses, je retrouve le beau brun assoupi. Il est vraiment fatigué. Et il est touchant comme un enfant. Je baisse le son de la télé et je fais attention à ne pas faire trop de bruit en cuisinant. Je regarde ma bolo en train de mijoter et je ressens un tel bonheur ! C’est le bonheur des petites choses du quotidien qu’on a envie de partager avec l’homme de sa vie. J’ai un jour entendu quelqu’un dire que quand on aime, on cuisine. J’ai tellement envie de cuisiner pour Jérém !
    Un couvercle qui glisse et tape contre la poêle dans un grand bruit métallique fait revenir brutalement mon beau brun de sa petite sieste.
    « Putain, je me suis endormi…
     — Tu étais fatigué…
     — Ah oui… »
    Il est tellement mignon !
    « C’est prêt dans 5 minutes, je lui annonce.
     — Ça sent très bon tout ça, il considère en regardant en direction des fourneaux.
     — C’est rien…
     — Non, ce n’est pas rien. C’est beaucoup pour moi » je l’entends me glisser à l’oreille un instant plus tard.
     
    Pendant notre petit dîner improvisé et en amoureux, Jérém me parle de son quotidien, de ses entraînements, de sa progression sportive, de son intégration au sein de l’équipe. Je le sens enfin à nouveau épanoui, bien dans sa peau, confiant. Il me raconte comment, avec Ulysse, il a l’impression de retrouver le parfait tandem au rugby, comme avec Thib. Dans sa façon de me raconter ses nouveaux exploits dans l’équipe je retrouve le Jérém un brin frimeur que j’ai connu à Toulouse. Mais ce qui le rend encore plus craquant, c’est le fait que cette « assurance » retrouvée n’est pas dénuée de quelques craintes. Son assurance revient, mais j’ai l’impression qu’elle n’est plus si nette qu’avant. Comme si elle était toujours marquée par le choc inattendu avec cette nouvelle réalité dans laquelle il s’est senti d’abord rejeté, où il a dû lutter pour se faire accepter. Comme si sa sérénité était toujours entremêlée par l’incertitude du lendemain, parasitée par la pression qu’il doit supporter au quotidien.

    « Tu es retourné à Toulouse depuis Noël ? il me questionne au détour d’une conversation.
     — J’y suis retourné une fois en février, et je vais y retourner dans un mois pour le mariage de ma cousine. Je suis son témoin.
     — Ah, tu vas te faire tout beau ! Et tu vas encore te faire draguer !
     — N’importe quoi !
     — J’en suis sûr !
     — T’as qu’à venir pour me surveiller…
     — Je ne suis pas invité !
     — Si !
     — Quoi ?
     — Ma cousine m’a dit de te dire que tu es le bienvenu si tu veux venir.
     — Moi ?
     — Oui, toi !
     — Et pourquoi, moi ?
     — Parce que tu es le copain de son cousin préféré qui est aussi son témoin de mariage, banane ! »
    Jérém ne répond pas, il semble soudainement pensif.
    « Je ne suis pas prêt à jouer le parfait petit copain pédé, il finit par lâcher à mi-voix.
     — Tranquille, je ne te demande pas ça. Je n’ai pas besoin de te présenter autrement que comme un pote. Ce qu’il y a entre nous ne regarde que nous.
     — Je ne suis pas prêt pour ça… la famille, les repas, tout ça…
     — T’inquiète, je comprends. J’aimerais bien que tu viennes, bien sûr, mais je ne vais pas insister. Je te le dis juste parce qu’elle me l’a proposé. Elle voudrait juste te montrer que tu es le bienvenu dans ma vie et que dans ma famille tout le monde n’est pas comme mon père.
     — Ah, oui, ton père. Je n’ai vraiment pas envie de le croiser ! Et puis, de toute façon, je déteste les mariages…
     — Il n’y a pas de mal, vraiment.
     — C’est cool que tu aies eu un jour de repos, je change de sujet.
     — Mais je n’en ai pas eu !
     — Et comment tu as fait pour venir ?
     — J’ai dit que j’avais rendez- vous chez le dentiste.
     — T’es génial !
     — Mais demain matin je dois être impérativement aux entraînements à 9 heures…
     — Mais ça va te faire lever super tôt ! je considère.
     — Il va falloir que je prenne la route à 3 heures du mat’.
     — Mais tu ne vas jamais arriver à temps !
     — Neuf heures plus ou moins le quart d’heure toulousain, il plaisante.
     — Mais tu es fou !
     — J’avais trop envie de te voir…
     — Tu es adorable…
     — Et de te faire l’amour comme il se doit…
     —     »
    Mon beau brun a traversé la moitié de la France pour venir me faire l’amour, alors nous refaisons l’amour. Après le dîner, Jérém me fait m’allonger sur le dos et il vient en moi une nouvelle fois. Il me pilonne lentement, les ondulations de son bassin sont divines. La vision de son torse nu sculpté par le sport, de ses poils bruns, de ses tatouages, de sa belle gueule défaite par le plaisir sont autant d’images de bonheur. Cette fois-ci, mon beau brun prend son temps. Il me pilonne, il m’embrasse, il me lime, il me caresse, il me défonce, il me branle, et il me fait jouir. Mes jets chauds atterrissent sur mon torse au moment même où le corps et la petite gueule de mon beau brun se crispent dans l’expression de son nouvel orgasme, à l’instant même où il lâche de nouvelles bonnes giclées viriles en moi.

    Après son immanquable cigarette, Jérém m’annonce qu’il a besoin de dormir et il passe à la douche aussitôt. A travers l’encadrement de la porte laissée ouverte et des vitres translucides de la cabine, je regarde mon Jérém en train de se doucher. J’entrevois, j’entends l’eau tomber sur son corps musclé, je sens le parfum du gel douche se répandre dans la pièce. Je le regarde sortir de la cabine, les cheveux et la peau ruisselants d’eau, sa nudité spectaculaire, beau comme un Dieu. Je le regarde s’essuyer, les cheveux, le dos, les bras, les aisselles, l’entrejambe, les jambes, les pieds. Je le regarde faire disparaître sa virilité dans un boxer rouge à l’élastique blanc.
    Un petit passage devant le miroir pour dompter un minimum ses cheveux bruns en bataille et il revient dans la pièce principale, sans me quitter du regard.
    J'adore capter la fraîcheur qui se dégage de sa peau à la sortie de la douche. Qu’elle soit portée par les notes enivrantes d’un gel douche de petit con, ou bien par la douce sensualité d’un savon neutre qui laisse s’exprimer l’odeur naturelle de sa peau, cette fraîcheur de la peau qui vient d’être douchée me rend complètement dingue.
    Je lui demande de s’allonger à côté de moi et le bogoss s’exécute sans me quitter des yeux. Au fond des siens, une étincelle coquine qui me confirme ce que j’avais deviné. Nos envies se complètent.
    Le temps nous est compté, les quelques heures de sommeil devant nous sont précieuses. Surtout pour Jérém. Et pourtant, le beau brun est chaud comme une baraque à frites, et il ne compte pas vraiment se coucher avec les poules. Il préfère coucher avec son poulet toulousain.
    Il me caresse et il m’embrasse partout, tout en jouant délicatement avec ma queue déjà bien tendue. C’est entre la caresse et la branlette, et c’est juste divin. Excitant, frustrant, un truc de fou. Jérém me suce, longuement, amoureusement. Il enlève son boxer lentement, me regardant fixement dans les yeux. Sa queue tendue est magnifique. Je crève d’envie de le prendre en bouche, mais je sais que le beau brun a envie d’autre chose. Je le regarde s’allonger sur le lit, m’appeler silencieusement pour que je lui fasse l’amour à mon tour. Tu peux le faire, Nico, tu n’as plus rien à craindre.
    Alors je lui fais l’amour, je me laisse glisser entre ses fesses musclées de rugbyman. Je le pilonne en faisant bien attention à son plaisir, en prenant du plaisir à le voir frissonner au rythme de mes coups de reins. Me sentir coulisser en lui est une sensation incroyable. Et me sentir perdre pied, sentir mes giclées se répandre en lui, c’est juste délirant.
    Juste après l’amour, j’enserre Jérém très fort dans mes bras. Je suis tellement heureux. Et je le suis d’autant plus que mon beau brun a l’air lui aussi vraiment heureux. Une visite surprise, un dîner improvisé, et beaucoup d’amour. Et ce petit appart de 13 m² devient le plus beau des endroits sur Terre. Il est près de 22 heures, il faut dormir. J’éteins la lumière.
    Nos lèvres se cherchent dans le noir, se rencontrent, et ont du mal à se quitter.
    « C’est gentil de la part de ta cousine, quand même » je l’entends me glisser, la voix déjà pâteuse, juste avant de glisser dans le sommeil.

    Tu t'appelles Jérémie Tommasi mais tout le monde t'appelle Jérém ou Jéjé ou Jé. Aussi loin que tu te souviennes, tu te dis que tu n’as jamais été heureux. Dans ton enfance, tu vois tes parents se disputer sans cesse. A dix ans, ils divorcent et ta mère part refaire sa vie loin de toi. Très jeune tu comprends à quel point ça fait mal de se sentir abandonné. Ça te déchire le cœur et tu n’arrives pas à le réparer. Tu veux oublier cette souffrance, mais tu ne peux pas. Tu apprends à jouer au rugby, tu deviens un petit champion, tu te fais des potes, tu te tapes des meufs, mais tu n’arrives pas à oublier. Tu veux t'endurcir, mais tu n’arrives à t’endurcir que de l’extérieur. Car au plus profond de toi, les pleurs silencieux d’enfant résonnent toujours. Et les fantômes de ton enfance reviennent sans cesse te hanter.
    Tu finis par te convaincre que tu ne seras plus jamais heureux, parce que tu ne mérites peut- être pas d’être heureux. Parce que tu ne mérites pas d’être aimé. Et tu essaies de t’accommoder de cet état de choses. Tu te bâtis un personnage, et un monde dans lequel le faire graviter. Une sorte de réalité virtuelle, définie par les regards que tu arrives à attirer. Ton bonheur ne vient pas de ton cœur, mais du regard des autres. Tu n’arrives pas à aimer parce que tu ne veux pas que ton bonheur dépende des autres, mais tu as besoin du regard des autres pour te sentir heureux. Tu fais tout pour plaire, pour être admiré. Tu ne montres que ce que tu veux montrer et tu caches soigneusement cette partie de toi que tu as découverte bien assez tôt et qui te perturbe depuis. Tu essaies d’oublier ton attirance pour les mecs, mais tu n’y arrives pas.
    C’est difficile pour toi de penser à ce mot, gay, et surtout de l’imaginer s’appliquer à toi. Au fond de toi, tu sais que c’est le cas, mais tu veux croire que tu peux oublier. Les autres te rappellent sans cesse qu’être pédé n’est pas bien, alors tu apprends à faire semblant. Tu te dis que tu trouveras le moyen de garder les apparences. Tu fais ce que tu peux pour survivre, mais un sentiment de culpabilité t’envahit. Tu te sens comme une merde.
    Tu baises des meufs, mais tu n’oublies pas. Tu as envie d’aller vers les mecs, mais tu ne peux pas. Tu te caches, des autres, de toi-même. Tu te dis que tu ne peux pas être pédé, jamais. Tu vis dans la peur qu’un regard te trahisse. Tu finis par avoir des aventures avec quelques mecs. Tu prends ton pied mais tu culpabilises un max. Mais tu arrives à donner le change, à garder les apparences. Tout cela est bien fragile, mais tu arrives à tenir en t’aidant avec l’alcool et la fumette.
    Puis, un jour, tu croises le chemin d’un gars qui fait voler tout ça en éclat. Son regard rebat toutes les cartes. Tu as eu envie de lui, et tu as fini par assouvir cette envie. Ce que tu n’avais pas prévu, c’est de te sentir aimé, et ça t’a fait peur. Tu avais l’impression d’être libre quand tu couchais avec toutes les nanas que tu voulais – et parfois un mec, vite fait – et tu aurais voulu continuer ainsi. Tu n'as jamais eu l'intention de tomber amoureux, et encore moins d’un gars.
    Et pourtant, quand tu as croisé son chemin tu as ressenti quelque chose que tu n’avais jamais ressenti auparavant. Il t’a fallu un certain temps pour apprivoiser cet amour. Avant votre première révision, et malgré les apparences, tu étais en train de te noyer. La présence de Nico a donné un nouvel élan à ta vie. Grâce à lui, tu as pu enfin comprendre et accepter qui tu es.
    Tu te demandes ce qui se serait passé si tu n’avais pas croisé le chemin de Nico. Si tu n’avais pas connu le bonheur qu’il a su t’apporter.
    Oui, tu t’appelles Jérémie Tommasi et ce soir tu es heureux. Tu es heureux parce que tu as eu tellement peur pour Nico. Tu ne voulais pas croire qu’il ait pu être contaminé, tu ne pouvais pas. Et pourtant, tu avais peur. Tu y pensais chaque jour, chaque heure. Tu n’as vraiment pas envie qu’il arrive du malheur à ce petit gars. Parce que ce petit gars, tu l’aimes. Cette nuit, tu es tellement bien dans ses bras. Tu te sens en sécurité, tu te sens libre. Quand tu es avec lui, tu as l’impression de respirer enfin, à pleins poumons, comme après une trop longue apnée. Quand tu es avec lui, tu recharges ton moral, tu remontes ta jauge de bonheur. Penser à lui, te rend ton quotidien plus supportable. Le voir heureux, te rend heureux. C’est pour ça que tu aimes être avec lui.
    Oui, ce soir tu es heureux. Et si cet instant est si précieux pour toi, c’est parce que tu sais que dès que tu auras quitté cet appartement minuscule, dès que tu ne sentiras plus sa présence rassurante, tes fantômes vont revenir te hanter. Tu sais que dès demain matin 9 heures, tu seras à nouveau prisonnier d’un monde où tu devras faire semblant, où il ne te sera pas autorisé d’être toi-même. Alors tu profites de cet instant, de cette étreinte dans le noir, de ses bisous, de son amour.
    Tu aurais envie d’être avec lui plus souvent mais tu te dis aussi que tu ne peux pas prendre le risque. Tu ne veux pas tout gâcher maintenant que tout semble s’arranger pour toi, alors que tu es de mieux en mieux intégré dans l’équipe, alors que le coach semble enfin apprécier ton jeu, alors qu’il te montre enfin de l’estime, alors que tu retrouves enfin peu à peu les sensations et les regards que tu ressentais à Toulouse, celles et ceux qui t’ont tant manqué et que tu essaies désespérément de retrouver depuis 6 mois : la sensation d’être un bon joueur, la sensation d’être à ta place, les regards admiratifs, les regards bienveillants, les regards qui te portent, les regards qui te font rêver, parce qu’ils te montrent que toi, tu fais rêver. Tu as envie de briller, tu as envie de te sentir le meilleur, à nouveau. Tu ne veux plus jamais ressentir l’humiliation de te sentir scruté, jugé, exclu, regardé avec méfiance, avec défiance.
    Oui, être avec Nico te paraît difficile. Mais ça c’est uniquement parce que le monde n’est pas prêt à accepter votre amour. Mais dans l’absolu, tu sens qu’être heureux est à ta portée. Il suffirait de saisir sa main, tendue vers toi depuis votre première révision, et même depuis le premier jour du lycée. Et même si tu ne peux pas la saisir autant que tu veux, tu sais qu’il suffirait d’un geste pour la saisir. Et ça, ça te met du baume au cœur.

    Lorsque le réveil sonne, c’est comme un coup de fouet impitoyable. J’entrouvre les yeux et je regarde mon radio réveil. Il est 2h45. La seule note de douceur dans ce réveil brutal est la présence de Jérém contre moi, ses bras autour de ma taille. Mais cela ne dure pas. Mon beau brun me fait un bisou dans le cou et bondit hors du lit. Un instant plus tard, j’entends le jet dru tomber dans la cuvette, suivi par celui de la chasse d’eau. Jérém revient près de moi, il commence de s’habiller. Il passe son t-shirt blanc et sa queue mi-raide attire mon regard. Je suis dans le coltard, mais ma main part toute seule, elle ne peut résister à la tentation de la caresser. Le bogoss se retourne illico. Dans ses yeux, une étincelle lubrique qui m’enchante.
    Un instant plus tard, il se glisse sous les draps, il se glisse sur moi, il glisse entre mes fesses, il glisse en moi. Il me pilonne une dernière fois, il me refait l’amour, ses mains fébriles saisissent mes hanches, je l’entends souffler son plaisir de mec. Et il gicle une dernière fois en moi au petit matin.
    « Oh, putain, qu’est-ce que c’est bon… » je l’entends souffler, la voix basse, ralentie, comme assommé par son orgasme.
    Jérém se déboîte aussitôt et termine de s’habiller. Sa queue disparaît dans le boxer et le jeans, son t-shirt blanc sous le pull à capuche dont il referme la fermeture zip jusqu’en haut. Une minute, un dernier bisou et un « bon retour, fais attention sur la route, envoie-moi un message quand tu es arrivé. Je t’aime » plus tard, le beau rugbyman quitte mon appartement et repart dans sa vie loin de moi.

    Vendredi 29 mars 2002.

    Ce vendredi est un jour de grandes annonces. Déjà, le soir, en rentrant des cours, je trouve dans ma boîte aux lettres l’invitation officielle du mariage d’Elodie. Puis, le même soir, vers 21 heures, alors que je viens tout juste de raccrocher d’avec Jérém, la sonnerie de mon portable retentit à nouveau. Je regarde le petit écran et je vois « Thibault » s’afficher. Au fond de moi, je sais pourquoi il m’appelle. Je sens que je vais apprendre une bonne nouvelle.
    « Thibault, ça va ? je fais en décrochant.
     — On ne peut mieux. Nico… »
    Puis, après un petit moment de flottement, l’adorable pompier finit par lâcher la grande nouvelle :
    « Ça y est… je suis papa ! Nathalie a accouché cet après-midi. C’est un beau petit gars, Nico ! Il s’appelle Lucas ! »
    Sa voix est fébrile, transportée par l’émotion. Je le sens tellement heureux que j’en ai les larmes aux yeux.
    « Félicitations mon grand, félicitations ! Tout le monde va bien ?
     — Oui, le gosse, la maman, tout le monde va bien. Ça a été un peu long, mais tout s’est bien passé.
     — Et comment va le papa ?
     — Le papa a failli tomber dans les pommes, mais il se remet peu à peu de ses émotions !
     — Je suis vraiment, vraiment heureux pour toi, Thibault ! »
    Oui, je suis heureux pour Thibault. Même si j’ai encore du mal à imaginer ce petit mec de 20 ans avec un gosse, ce gars avec qui j’ai fait l’amour quelques mois plus tôt alors que sa copine était déjà enceinte – bien que nous l’ignorions encore à ce moment là – je suis certain qu’il fera un papa merveilleux.
    « Merci Nico, merci !
     — Et tu as annoncé la bonne nouvelle à Jérém ? je ne peux m’empêcher de le questionner.
     — Non, pas encore. Je vais le faire.
     — Ça lui fera plaisir, il sera heureux pour toi
     — Oui, je pense… »
    Je sens de l’hésitation dans sa voix. Comme s’il n’était pas à l’aise avec la perspective de contacter Jérém.
    « Ça fait un moment que nous ne nous sommes pas parlé, il finit par ajouter.
     — Tu sais, il me demande souvent de tes nouvelles. Ce sera l’occasion de lui en donner directement.
     — Je me demande ce qu’il va ressentir quand je vais lui annoncer que je viens d’avoir un petit gars…
     — Ça va le bouleverser, c’est sûr… mais il va être heureux pour toi.
     — Merci Nico.
     — Encore félicitations Thibault. Et félicitations à Nathalie. Et à Lucas. Il a de la chance d’avoir un papa comme toi.
     — J’espère que je vais être un bon père.
     — Je ne me fais pas de souci pour ça, vraiment pas.
     — Merci Nico. Il va falloir que tu passes faire sa connaissance quand tu viendras sur Toulouse.
     — Je n’y manquerai pas ! »

    L’occasion de tenir ma promesse se présente trois semaines plus tard, le week-end où je remonte sur Toulouse pour le mariage de ma cousine.
    J’arrive dans la Ville Rose le vendredi soir. Je fais un bisou à Maman, nous discutons un peu tant que nous ne sommes que tous les deux. Dès que Papa rentre à la maison, je me sens mal à l’aise et la belle complicité entre Maman et moi doit se faire discrète. Les mots doivent se prononcer à voix basse pour ne pas provoquer, les rires doivent s’étouffer pour ne pas heurter. Fait chier. La présence de mon père plombe l’ambiance. Le dîner est lugubre. Papa ne décroche pas un mot et Maman se charge de faire la conversation pour ne pas laisser le silence assourdissant s’installer. La discussion tourne essentiellement autour du mariage d’Elodie qui va avoir lieu le lendemain soir. J’essaie de lui donner le change, mais je ne suis vraiment pas à l’aise. J’ai l’impression que Papa juge chacun de mes mots comme étant dénué de tout intérêt, qu’il trouve ma voix pas assez virile, mes attitudes pas assez viriles, et ma présence dérangeante. Ce n’est peut-être que dans ma tête, mais j’ai l’impression d’étouffer et il me tarde de partir de là. Ça me fait chier pour Maman, parce que je voudrais passer plus de temps avec elle. D’ailleurs, je ne sais pas comment elle fait pour le supporter. Je ne veux pas que mes parents divorcent à cause de moi, pas du tout. Mais Papa se comporte vraiment comme un con. Maman doit vraiment beaucoup l’aimer, ou elle a dû vraiment beaucoup l’aimer, pour lui pardonner son attitude depuis mon coming out.

    Samedi 20 avril 2002, 8h17.

    Ce matin, je me réveille avec le moral en berne. A vrai dire, ça fait un petit moment que mon moral est chancelant. Et l’ambiance du dîner d’hier soir n’a rien arrangé.
    Ça fait désormais plus d’un mois que je n’ai pas revu Jérém. Il m’avait prévenu que pendant cette dernière ligne droite avant la fin du championnat ça allait être dur de se voir. Parce qu’il allait devoir être à fond dans le rugby, parce qu’il allait devoir tout donner.
    Et cela s’est confirmé au fil des dernières semaines, depuis que son équipe traverse une phase difficile.
    La dernière fois que Jérém était venu à Bordeaux, je l’avais senti confiant, vis-à-vis de sa place dans l’équipe. Il avait l’air de dire que tout se passait bien et que le plus dur était derrière lui.
    Hélas, dans le sport, non seulement on ne peut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir attrapé, mais même quand on l’a attrapé, il vaut mieux rester prudent car l’ours en question peut s’échapper à tout moment. Dans le sport, notamment le sport d’équipe, la réussite dépend d’une multitude d’acteurs, d’une infinité de paramètres, ainsi que d’un facteur chance. Autant de variables qu’on ne peut contrôler individuellement et dont la défaillance passagère, peut très vite faire tout basculer. Oui, dans le sport d’équipe, tout peut changer très vite. Un jour aux Anges, le suivant en Enfer, sans transition.
    Après un lot de matches en début d’année plutôt satisfaisants, depuis quelques semaines le Racing se fait régulièrement dominer. Au dire de Jérém, l’ambiance dans les vestiaires et aux entraînements est de plus en plus difficile. Je le sens de mauvaise humeurs, soucieux, distant. Je sens qu’il essaie de ne pas me faire subir tout ça, mais je ressens son malaise.
    J’essaie de l’encourager, de lui dire que les choses vont s’arranger, que son équipe a connu des temps meilleurs et qu’elle va en connaître d’autres. Mais entre le fait que je ne connais pas les tenants et les aboutissants des problèmes que traverse son équipe, et le fait que mes compétences en rugby sont d’un niveau plus bas que terre et mer, mes propos doivent sonner bien creux aux oreilles de mon beau brun, dénués de toute crédibilité. Ce qui fait que l’encouragement que je souhaite lui apporter doit tomber à plat.
    Preuve en est le fait que lors de nos derniers échanges téléphoniques, dès que j’essaie de lui demander des nouvelles, il se contente de répondre « ça va » et il change direct de sujet.
    Je sens qu’il est fatigué, physiquement, mentalement, moralement. Ces défaites multiples l’affectent beaucoup. Je sais, parce que ça lui a échappé un soir, qu’il se sent de plus en plus sur la sellette, qu’il commence à craindre de ne pas être reconduit pour la saison prochaine. Je sens que ces problèmes sont à nouveau en train de nous éloigner, mais je me fais surtout du souci pour lui. Je ne veux pas que son rêve se termine si tôt. Je ne veux pas qu’il soit malheureux. Je ne veux pas le voir partir en vrille, parce que je ne sais pas si j’aurais la force de l’en empêcher. En attendant, son inquiétude déteint sur moi.
    Il me manque, j’essaie de tenir bon. Mais ce n’est pas facile tous les jours. C’est de plus en plus dur pour moi de ne pas savoir quand je vais le revoir. La fin du championnat c’est dans plus d’un mois. Est-ce que je vais devoir attendre jusque-là ? Est-ce que notre relation va être ça, tout le temps ? Se voir de temps en temps, une fois par mois au plus, beaucoup moins quand il doit être à fond dans le rugby ?
    J’essaie de me réconforter en me disant qu’en dépit de la faible quantité de nos rencontres, leur qualité est excellente. Je repense à cette visite éclair de mon beau brun un mois plus tôt, après le résultat négatif de mon test HIV. Quand je pense à la façon dont il s’est tapé deux fois six heures de route pour venir me voir l’espace d’une soirée et d’une nuit écourtées, pour venir me faire l’amour comme il me l’a fait, pour me faire me sentir bien et aimé comme il a su le faire, je me dis que je suis un garçon chanceux.
    Quand j’ai su que j’aimais les garçons, j’ai toujours pensé au fond de moi que mon orientation sexuelle et sentimentale rendrait plus difficile la recherche de mon bonheur. Le peu d’œuvres, films, livres, chansons, traitant des histoires entre garçons que j’avais eu l’occasion de connaître, se terminaient rarement avec un final heureux. Moi, mon bonheur, je l’ai trouvé. Il arrive par petites touches, ou plutôt par grandes touches isolées, mais il est bien là. Et cette idée m’aide à tenir bon. Mais pas à faire taire le sentiment de manque et d’inquiétude. Que fait Jérém à Paris, entre deux entraînements, entre deux cours à la fac ?
    Le mariage de ma cousine a lieu dans quelques heures. Je vais faire la fête. C’est en pensant à cela que j’arrive à m’extirper de ma morosité.

    Samedi 20 avril 2002, 16h00.

    Le mariage a lieu à la mairie de Blagnac. La cérémonie est courte, mais solennelle. Je suis ému de voir ma cousine s’engager à partager sa vie avec un garçon. Ma cousine est toute en beauté dans sa robe blanche, très sobre et élégante, plutôt classe, tout à fait dans son style. Son Philippe est lui aussi tout en beauté dans son costume noir très bien taillé.
    Et je suis vraiment ému lorsque, après les vœux et l’échange des alliances, je me retrouve à signer les papiers du mariage avec la sœur de Philippe, qui est aussi son témoin. Je suis toujours autant touché qu’Elodie ait pensé à moi pour ce rôle.
    La fête se poursuit dans une salle des fêtes où le DJ chargé de l’animation de la soirée ne nous épargne absolument rien de la « beaufitude » légendaire des mariages. Déjà, il se fait remarquer par un choix musical sans originalité, par une voix très envahissante crachée dans un micro trop sonore, par des blagues grasses et souvent douteuses, par des animations grossières entraînant les invités dans des situations gênantes.
    J’aimerais m’extraire de ce carcan, partager davantage ce moment avec ma cousine, mais elle est occupée à faire le tour des invités. En attendant, je me fais chier. Et pour « soulager ma peine », je bois et je mate la faune masculine en présence. Il y a en effet quelques beaux spécimens, notamment dans la « garde rapprochée » des potes de Philippe. Mais the « bogoss » de la soirée est sans conteste mon cousin Cédric, celui qui a été à l’origine de mes premières et nombreuses branlettes solitaires dans mon adolescence. Il est toujours aussi canon, et chaque année il gravit une nouvelle marche dans l’ascension vers l’accomplissement de sa beauté virile. Ce soir, dans sa tenue chemise blanche, cravate, et costume sur différents tons de bleu, il est juste craquant.
    Sans que je cherche à lui parler, parce que je ne sais vraiment pas de quoi lui parler, parce que je n’ai pas envie de le sentir étaler sa vie parfaite, le déroulement de la soirée fait que nous finissons par tomber l’un sur l’autre et par échanger quelques mots. Il me parle de ses études en médecine et j’ai l’impression d’entendre le résumé d’un épisode de « Grey’s anatomy ». Ou plutôt d’« Urgences ». Je n’ai que peu l’occasion de lui parler de mes études à moi. Mais qu’importe, je l’écoute moins que je ne le regarde. Sa présence est magnétique, comme capiteuse.
    « Alors tu as une copine ou tu es toujours puceau ? il finit par lâcher au détour d’une conversation.
     — Non, j’ai pas de copine » je réponds, un brin agacé.
    Et là, l’alcool aidant, je décide d’aller au fond de mes pensées.
    « Mais j’ai un copain, j’ajoute aussitôt.
     — Ah…
     — Ça t’étonne ?
     — Pas vraiment…
     — Tu t’en doutais ?
     — J’ai toujours pensé que tu me kiffais…
     — Et c’était le cas… et c’est toujours le cas… »
    Le cousin semble soudainement mal à l’aise avec la franchise de mes mots. Il me regarde un brin interloqué, il cherche quelque chose à répondre.
    « Mais moi je ne suis pas…
     — T’inquiète, je le coupe, las de me faire prendre de haut par ce petit con. A une époque, je continue, si tu avais dit oui, je n’aurais pas dit non. Mais maintenant j’ai un copain canonissime et je ne fantasme plus sur toi ! »
    Cédric me regarde sans savoir quoi répondre, l’air un tantinet déstabilisé.
    Et bam ! Ça s’est dit… Cassé !!!! comme s’exclamera quelques années plus tard un célèbre philosophe niçois.

    C’est vers la fin de la soirée, ou plutôt de la nuit, que j’arrive enfin à approcher ma cousine. Elle est épuisée par les obligations mondaines, et elle est heureuse de prendre un dernier verre avec moi.
    «  Ça va mon Nico ?
     — Très bien et toi ?
     — Ta cousine est désormais une femme respectable, elle me balance en me montrant son alliance avec un geste excessivement théâtral qui me fait mourir de rire.
     — Je vois ça, oui…
     — Ton copain n’a pas pu venir, alors ? elle enchaîne.
     — Je lui ai proposé, mais il n’a pas voulu. Il n’est pas prêt pour ça.
     — Ne lui en veux pas…
     — Je ne lui en veux pas.
     — Ça se passe toujours bien entre vous deux ?
     — Ça fait plus d’un mois que nous ne nous sommes pas vus, mais je crois que oui.
     — Je suis certaine que ça va bien se passer. Dans votre histoire, il y aura des hauts et des bas, mais vous vous retrouverez toujours.
     — Je l’espère…
     — Ta cousine a quelque chose à t’annoncer, mon petit Nico, fait Elodie sans transition.
     — Ah bon ?
     — Tu vois cette robe blanche ?
     — Oui…
     — Elle est un tantinet… comment je dirais… abusive !
     — Pourquoi ça ?
     — Parce qu’il y a Polichinelle dans le tiroir !
     — Quoi ?
     — Je suis enceinte, gros couillon ! De plus de deux mois !
     — Tu es… tu …
     — Oui, j’attends un bébé. Tu es l’une des premières personnes à qui je le dis. Je ne l’ai même pas encore dit à Tata.
     — Elle m’en aurait parlé… félicitations ma cousine, je suis vraiment content pour toi ! »

    Je rentre de la fête au petit matin. Je n’ai pas eu de nouvelles de Jérém depuis jeudi soir. J’ai essayé de l’appeler après le passage en mairie, mais je n’ai pas pu l’avoir. Il me manque à en crever.
    Je me réveille plusieurs heures plus tard, en tout début d’après-midi. Je grignote un peu et pense à ma promesse faite à Thibault de passer voir son gosse. Aujourd’hui, c’est jour de match. Je ne veux pas le déranger, je lui envoie un message pour lui proposer de passer le voir dans la soirée, s’il est disponible.
    Je passe l’après-midi à comater, à penser à Jérém, à avoir envie de ne rien faire, à broyer du noir. La fatigue est un catalyseur de tristesse. Heureusement, un rayon de lumière vient illuminer la fin de journée. En même temps que les infos sportives à la télé annoncent que cet après-midi le Stade Toulousain a remporté la victoire haut la main contre Montferrand, je reçois un message de Thibault qui me propose de passer pour une soirée pizza.


    Zelim Bakaev
    23 avril 1992 - 8 août 2017

    0304 Un mariage et quelques entraînements.



    A cause de sa notoriété dans son pays et en Russie, Zelim est devenu le symbole des exactions infligées en Tchétchénie aux personnes LGBT au nom de la « purification du sang de la nation ». L’horreur aux portes de l’Europe.

    https://eurovision-quotidien.com/zelimkhan-bakaev-trois-ans-deja/

    Nous savons et nous n’oublierons pas ce qu’ils t’ont fait, comme à tant d’autres gars comme toi, ni pourquoi ils l’ont fait.

    Paix à ton âme.


  • Commentaires

    1
    Fred
    Samedi 10 Juillet à 04:00
    Tranche de vie quotidienne.comme j aime.j aime toujours autant les appartes de Jerem . Et un plein de bonnes nouvelles pour Nico Thibault et Élodie ..
    2
    Virginie-aux-accents
    Dimanche 11 Juillet à 00:40

    Quel soulagement pour Nico et Jérèm d'être tranquillisés sur le test. Et quel con ce médecin! Un beau moment de partage pour conclure cet épisode éprouvant.

    Thib' va faire un super papa.

    Petite anecdote : j'ai été témoin au mariage de ma sœur dans la mairie de Blagnac, et elle m'a annoncé sa grossesse la veille! Le monde est petit...

    3
    Yann
    Dimanche 11 Juillet à 21:21

    Fabien je trouve que c'est un beau geste de dédier cet épisode de J&N à la mémoire de Zelim Bakaev et avec lui à celle de toutes les victimes d'homophobie. Tu as su trouver les mots justes et touchants.
    Toutes les fois où c'est possible il faut dénoncer cette infamie qui est faite de façon totalement gratuite aux minorités qui ne demande rien d'autre que simplement aimer à leur façon la personne qui les attire, façon qu'ils n'ont pas choisie.

    4
    Yann
    Lundi 12 Juillet à 08:41

    Cet épisode a pour moi une résonance toute particulière au travers du récit qui est fait de l'angoisse de Nico pour son test et de sa joie de se savoir définitivement négatif. Tout était suspendu à un mot : positif ou négatif. Positif c'est toute une vie qui bascule car elle ne sera peut être plus ou tout du moins plus jamais comme avant. Négatif c'est le soulagement d'un poids psychologique immense qui disparait et tout redevient possible. Pour l'avoir personnellement vécu (sauf le soignant con) je trouve que c'est magnifiquement raconté et c'est touchant de voir nos deux amoureux partager cet instant ensemble et pouvoir à nouveau s'aimer sans barrière.

    La réaction de Jérém à l'invitation d'Elodie à son mariage est révélatrice de tout le chemin qui lui reste à parcourir pour s'assumer. Mais pas que, cette fête, tout comme ce qui relève de la famille lui est étranger compte tenu de son vécu enfant.

    La partie de l'épisode, un peu comme un portait de Jérém est assez inattendue mais la bienvenue. C'est une forme narrative à la fois dans la tête de Jérém et un peu comme en rêve. Elle résume bien sa personnalité et les fantômes de son enfance qui le font désespérer d'être un jour heureux. Ne vouloir dépendre de personne, mais découvrir et comprendre avec Nico qui il est. Reste pour lui la difficulté de devoir faire semblant dans le milieu du sport.

    J'ai bien aimé comment Nico recadre Cédric son cousin prétentieux mais je me demande si ce n'est pas aussi une façon à lui de régler ses compte avec son père qui a toujours vu dans Cédric le fils qu'il aurait voulu avoir.

    Thibault papa Elodie bientôt maman, ce sont de bonnes nouvelles par contre les nouvelles difficultés de Jérém et son équipe dans le championnat font craindre des lendemains difficiles pour nos amoureux.  

    5
    Lundi 12 Juillet à 18:38

    Heureux de savoir Nico enfin tiré d'affaire. Jérém devient plus humain et bientôt, nous allons retrouver Thibaut, ce qui me réjouit. 

    6
    Florentdenon
    Lundi 26 Juillet à 09:55
    On prend toujours autant de plaisir à suivre nos deux héros dans leur cheminement intérieur. Tu sais toujours aussi bien exprimer les tourments de celui qui doute, qui attend et qui espére... Hâte de lire la suite ! Merci Fabien et bravo
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