• 0302 La suite nous le dira.

    Mardi 1er janvier 2002.
     
    Le lendemain de cette nuit où pour la première fois Jérém m’a dit « je t’aime », où pour la première fois de ma vie je me suis entendu dire « je t’aime », je ne me réveille pas vraiment de bonne heure. Nous avons passé la première nuit de l’année à faire l’amour, c'est-à-dire, à nous aimer. Mon corps avait besoin de récupérer.
    Après son « je t’aime », nous n’avons pas beaucoup parlé. Et pourtant, les caresses, les baisers, les regards, les gestes complices, l’envie réciproque de nous donner du plaisir et de la tendresse se sont chargés d’exprimer notre bonheur d’être là, l’un avec l’autre, sans détours. Le feu brûlait entre nos corps, nos esprits baignaient dans une osmose totale, nos cœurs battaient sur un accord parfait. Tout était limpide, comme une évidence, il n’y avait pas d’erreur possible.
     
    Le premier matin de la nouvelle année, je me réveille dans les bras de Jérém. Son torse enveloppe mon dos. Je sens sa respiration cadencée sur ma peau, son souffle léger dans mon cou. Le beau brun dort toujours, et pourtant je ressens son bonheur d’être avec moi, même dans son sommeil. J’en prends pour preuve le fait de me réveiller comme je me suis endormi, c'est-à-dire enlacé par le gars que j’aime.
    Le premier réveil de la nouvelle année est enveloppé d’un bonheur immense. Je n’ai qu’une envie, que cet instant parfait ne cesse jamais. Parce que je crois, j’en suis même sûr, de ne pas avoir été un jour plus heureux qu’à cet instant précis.
    Hélas, les emballages de capote sur la table de nuit me rappellent que tout n’est pas rose dans ma vie. En regardant l’intensité de la réverbération du soleil qui rentre par la petite fenêtre, je pense que mon heure de prise habituelle des médocs du matin, 8 heures, est largement dépassée. Et alors que tout mon être veut continuer à profiter de ce réveil dans les bras de mon Jérém, je ne peux pas attendre plus longtemps pour me lever.
    Je dois me faire violence pour quitter ce bonheur de tiède douceur virile. Je ne veux pas le réveiller, je n’ai pas envie qu’il me voie prendre mes médocs, et qu’il se sente encore coupable de ce qui m’est arrivé. J’ai envie de faire ça discrètement, et de revenir aussitôt dans ses bras.
    Je prends mille précautions pour quitter le lit, pour quitter ses bras. Mais avant que j’aie pu mettre un orteil à terre, je sens le bogoss remuer derrière moi. J’entends sa respiration changer, et je l’entends me lancer, la voix pâteuse, le ton presque enfantin :
    « Bonjour Ourson ».
    Sa façon de m’appeler « Ourson » m’émeut toujours autant. Surtout quand je pense qu’au début de nos révisions c’était plutôt avec « salope », « sale pute », « chienne en chaleur » qu’il s’adressait à moi. Un contraste qui ne cesse de me sauter aux yeux et qui me fait à chaque fois réaliser qu’en quelques mois mon statut a bien changé à ses yeux. Je me demande même comment j’ai pu accepter d’être autant soumis à ce gars, comment j’ai pu le laisser m’humilier comme il le faisait parfois. Je me sens tellement mieux maintenant, alors que je suis dans une relation de respect réciproque, une relation d’amour. Mais à l’époque de nos premières révisions, je n’avais pas vraiment le choix. Jérém donnait le ton de notre relation, et c’était à prendre ou à laisser. Ses envies façonnaient les miennes. Mais je ne regrette rien, ça a valu le coup d’en passer par là, pour en arriver là où nous en sommes aujourd’hui.
    « Bonjour P’tit Loup ! » je ne peux renoncer à lui répondre, tout en abandonnant momentanément mon projet de quitter le lit, à me retourner, à le prendre à mon tour dans mes bras, et à l’embrasser tendrement.
    Jérém émerge peu à peu de son sommeil, il me regarde fixement, le regard encore vide, les cheveux en bataille, le haut des pecs qui dépasse des draps, il est beau.
    « Tu as bien dormi ? je le questionne.
     — Comme un bébé, et toi ?
     — Très bien aussi. Quand je suis avec toi, je dors toujours bien !
     — Ravi d’apprendre que je te fais l’effet d’un cachet pour dormir ! il plaisante.
     — Andouille ! Je dors bien parce que je suis bien, parce que je suis heureux avec toi !
     — Moi aussi je suis heureux d’être avec toi ! »
    Et là, mon adorable Jérém me serre un peu plus fort contre lui, il glisse de doux baisers dans mon cou, sur ma joue, sur mon oreille.
    « Putain ! je l’entends chuchoter.
     — Quoi ?
     — Je ne peux pas te toucher sans bander dans la seconde !
     — C’est triste, ça ! » je plaisante, tout en glissant une main contre son boxer tendu.
    En effet, malgré les heures supp de la nuit, sa queue est à nouveau bien fringante. Elle ne semble vraiment pas vouloir prendre de RTT.
    Je glisse ma main dans son boxer et je l’empoigne, je la caresse doucement. Son manche me remplit bien la main, chauffe bien ma paume et mon désir. Je me glisse sous les draps, je me glisse sur son corps musclé à la peau mate. Ce matin non plus les mots ne sont pas notre moyen de communication favori. Les regards et les envies manifestes des corps suffisent à dire tout ce qu’il y a à dire.
    Je le branle sans cesser de l’embrasser, et je me sens bander à mon tour. Et lorsque sa main vient exciter mes tétons, je laisse mes lèvres glisser vers ses pecs saillants. Le bogoss frissonne de plaisir, ahane bruyamment. C’est dur de ne pas pouvoir le sucer librement, j’ai tellement envie de le prendre dans ma bouche ! Ce matin je n’ai vraiment pas envie de passer une capote, alors j’invente. Je fais glisser son boxer le long de ses cuisses, et je le branle, je l’embrasse, je le caresse, je l’excite pour le faire grimper au rideau.
    Sentir mon Jérém vibrer de plaisir est pour moi un bonheur indescriptible. Sentir venir son orgasme, alors que je l’embrasse, sentir sa respiration changer, son souffle trahir ses frissons, ses lèvres frémir sur les miennes, son corps tout entier se contracter à la venue de l’apothéose, c’est à la fois terriblement excitant et d’une certaine façon émouvant. Oui, faire plaisir au gars que j’aime m’émeut.
    Je n’ai pas besoin d’aller chercher bien loin pour sentir sa queue frémir sous la pression de son jus qui monte, pour sentir plusieurs jets bien lourds et bien chauds percuter mon torse, jusqu’à mon menton. Certains retombent sur son torse à lui. Et alors que son torse ondule sous l’effet de la respiration et de la récupération après le plaisir, je ne peux résister à la tentation d’aller chercher son goût délicieux sur sa peau mate, dans les vallées de ses abdos, entre ses poils bruns qui repoussent. Et je dois me faire violence pour ne pas aller astiquer son gland humide.
    Lorsque j’émerge des draps, Jérém m’embrasse à nouveau. Je me laisse glisser sur son flanc et je le regarde en train de récupérer, il tellement beau mon beau brun après l’amour.
     
    Jérém part fumer sa première cigarette de la journée, et j’en profite pour me lever enfin. Je jette un œil par la fenêtre. L’horizon qui entoure la petite maison est blanc, très très blanc. Depuis hier soir, il est tombé au moins 50 centimètres de neige. Jérém remet du bois dans la cheminée, et ravive le feu. Je crois qu’il en a remis pendant la nuit, mais je ne me suis rendu compte de rien.
    Et j’en profite enfin pour passer à la salle de bain et prendre mes médocs discrètement. Mais pas assez. Une boîte remplie de gros comprimés qui glissent les uns sur les autres fait toujours son bruit.
    « T’en as jusqu’à quand ? je l’entends me questionner depuis le petit séjour.
     — Trois semaines, je lui réponds en m’approchant de lui.
     — Si tu savais comme ça me fait de la peine de te voir prendre ça ! »
    Son regard est triste, affecté. C’est exactement ce que je voulais éviter, éviter de gâcher ce matin heureux de bonheur intense.
    Je tente de faire bonne figure, je le prends dans mes bras.
    « Tu sais, Jérém, je n’ai rien ! Ces médocs ne sont qu’une précaution. A tous les coups le gars n’avait rien. Et avec ces médocs ça va encore réduire un risque très faible. Il ne faut pas que tu te prennes la tête comme ça !
      — Je sais, mais…
     — C’est pas toi qui m’as dit de coucher avec ce gars. Ce n’est pas de ta faute si la capote a cassé. C’est la faute à pas de chance. Un point, c’est tout. »
     
    « C’est beau ! » s’exclame Jérém en regardant par la fenêtre, avec le ton et l’attitude fébriles d’un gosse le matin de Noël. Je le rejoins aussitôt et je regarde avec lui, joue contre joue.
    « C’est beau ! je lance à mon tour.
     — Oui, mais on n’est pas sorti de l’auberge, c’est bien le cas de le dire ! » il tempère.
    C’est vrai qu’en regardant l’épaisse couche blanche qui encombre la cour, et forcément le petit chemin qui depuis la route départementale mène à la petite maison, on a l’impression qu’on va être coupés du monde pendant un moment. Ceci dit, l’idée d’avoir mon beau brun rien que pour moi pendant un temps indéfini est une perspective qui ne me déplaît pas du tout.
     
    Nous passons à la douche l’un après l’autre. L’envie de la prendre ensemble ne manque pas, mais l’exigüité de la cabine rend cela compliqué . En fait, c’est plutôt une cabine pour faire l’amour à deux que pour prendre une douche à deux.
    Je passe en premier. Et pendant que Bobrun passe à son tour sous l’eau, j’en profite pour préparer le petit déj. Il revient de la salle de bain habillé d’un jeans et d’un t-shirt blanc tout propre, parfaitement tendu sur ses épaules, sur ses pecs, sur ses biceps, son éclat créant un contraste détonnant avec sa peau mate et inspirant chez moi de chauds frissons. Le café vient de monter, le pain est grillé, beurré et tartiné de confiture.
    « Ah bah, c’est le luxe ce matin !
     — Prends ton café, chéri, je lui dis en lui servant la boisson chaude.
     — J’ai très faim ! il s’exclame.
     — Nous n’avons pas trop mangé hier soir.
     — Et nous avons beaucoup fait l’amour ! il me lance. Ça ouvre l’appétit, ça !
     — C’est clair ! »
    Le beau brun attrape une tartine et en croque une grande bouchée. Une deuxième bouchée suffit à la faire disparaître. Une deuxième tartine y passe en quelques secondes. Bobrun prend son petit déj avec un bonheur manifeste, très concentré sur le plaisir apporté par la nourriture, l’air d’apprécier à fond, comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours. Je trouve son côté bon vivant très sensuel. Je ne peux quitter du regard ce gars à la beauté presque surnaturelle. Et pourtant, malgré la folle attirance que je ressens pour lui, je sais désormais que l’essentiel de ce qui me lie à lui est ailleurs. J’aime ce gars pour ce qu’il est, parce que je ne suis jamais aussi bien que lorsque je suis avec lui.
    « Tu comptes rester planté là à me regarder pendant que je prends mon petit déj ? il finit par me lancer, entre une gorgée de café et une troisième tartine, le petit sourire taquin en coin, le clin d’œil ravageur.
     — Oui, peut-être…
     — Et tu fais quoi, là, au juste ?
     — Je me disais juste que je suis fou de toi.
     — Viens là, il me lance, approche ! »
    Je contourne la table sans attendre. Et dès que je suis à sa portée, sa main attrape la mienne, m’attire contre lui avec un geste rapide, fougueux. Jérém enserre ses bras autour de ma taille et plonge son visage dans mon t-shirt, à hauteur de mon ventre.
    « Câlin ? je lui demande, touché, ému.
     — Câlin ! » il me répond, touchant au possible.
    Je me penche sur lui, je plonge mon visage dans ses cheveux bruns encore humides, et je le serre à mon tour dans mes bras à hauteur de ses épaules solides. Je pose des bisous sur son oreille, sur sa joue, dans son cou.
    Jérém soulève mon t-shirt et entreprend de poser des bisous légers et terriblement sensuels juste au-dessus de l’élastique de mon boxer. Je sens son souffle, la douceur de ses lèvres qui caressent, le piquant de sa barbe qui chatouille. Et cela déclenche d’intenses frissons dans tout mon corps.
    « Tu vas encore me faire bander ! je lui lance.
     — Vas-y bande petit mec ! »
    Et, ce disant, il défait ma braguette et prolonge ses baisers sur le coton désormais tendu de mon boxer. Mon excitation monte en flèche. Et lorsque ses deux mains font glisser mon jeans et mon boxer le long de mes cuisses, lorsque je sens ma queue jaillir à l’air libre, j’ai terriblement envie de jouir. Mais l’excitation est vite contrariée par la peur que Jérém veuille se passer des nécessaires précautions.
    « Jérém ! je le rappelle à l’ordre.
     — T’inquiète, je vais juste regarder et caresser ! »
    Et en effet, pendant un bon petit moment, le bobrun caresse mes couilles, ma queue, il fait des bisous, il laisse traîner sa langue. Sans jamais effleurer mon gland, il me chauffe à blanc.
    Puis, soudain, il remonte mon boxer, il se lève de la chaise, et part s’allonger sur le lit. Il s’installe en position demi-allongée, épaules appuyées à nos deux oreillers superposés. Puis, en dégainant le regard le plus coquin qui soit, il passe sa main droite sous son t-shirt, le fait remonter un peu, en dévoilant au passage l’élastique du boxer ainsi qu’une partie du relief incroyable de ses abdos.
    Et alors que sa main cachée sous le coton immaculé caresse négligemment sa peau mate au-dessus de son nombril, son regard me cherche, m’aimante, m’attire, m’enflamme.
    Au bout d’une poignée de secondes, je n’en peux plus, j’ai trop envie d’aller le rejoindre et de faire encore l’amour avec lui. Mais lorsque j’amorce le mouvement pour quitter ma chaise, le bogoss me lance, d’un ton ferme :
    « Reste assis ! »
    Tout en m’intimant cet ordre, il déboutonne son jeans, il l’enlève carrément, tout comme le boxer. Il dégaine sa belle queue tendue et commence à la branler sans me quitter du regard, le coquin.
    « J’ai envie de toi ! je lui lance, frémissant de désir, ne tenant plus en place.
     — Assis, j’ai dit ! »
    Et là, le bogoss attrape une capote dans la boîte posée sur la table de nuit, ainsi que le tube de gel. Il jette tout ça sur le lit, entre ses pieds. Puis il me regarde, l’œil coquin, le regard brun et charmeur, l’attitude terriblement érotique. Je n’y tiens plus, je me précipite vers le lit, je grimpe dessus. Je déchire l’emballage de la capote, je l’attrape entre mes doigts et je me prépare à la lui passer. Et là, le bogoss me repousse doucement mais fermement.
    « C’est toi qui vas me faire l’amour, P’tit mec… »
    Ah, c’est de ça dont il a envie ! Alors, j’en ai envie aussi. C’est simple, j’ai envie de tout ce dont il a envie. Je me déshabille en vitesse, je me glisse sur lui, je l’embrasse comme un fou. Nos regards se croisent, se figent l’un dans l’autre.
    « Tu es beau, Ourson !
     — Et toi, alors ?
     — Ça je sais, ça fait des années qu’on me le dit, il crâne exprès pour me faire râler.
     — Petit con, va ! »
    Son beau sourire amusé me rend dingue.
     
    Sentir sa rondelle se relâcher au passage de mon gland et se resserrer autour de ma queue est une sensation indescriptible. Je commence de le  limer, et mon plaisir monte très vite. Et voir, sentir son corps musclé frémir sous mes assauts, c’est juste délirant. Jérém prend son pied, et il est aussi avide de bisous. Je n’arrive toujours pas à croire que mon beau mâle brun a désormais envie de ça aussi, parfois. Je ne peux cesser de contempler son visage frémissant de bonheur. Nos regards finissent par s’accrocher, se figer l’un dans l’autre. Quand les regards se croisent et se figent pendant l’amour des corps, sans pudeur, sans crainte, c’est que l’amour des esprits est là aussi.
    Je jouis longuement, je jouis comme un fou, un fou amoureux.
    Mon beau et adorable Jérém vient en moi à son tour, me remplit de sa virilité débordante, me fait me sentir à lui comme personne d’autre n’a su le faire.
    Et pendant que le bogoss au t-shirt blanc moulant me fait l’amour, nos lèvres fébriles se cherchent toujours. Mes mains tout aussi fébriles n’ont de cesse de tâter ses biceps, ses épaules, ses pecs d’acier, comme pour m’imprégner de sa beauté, de sa virilité.
    L’espace d’un instant, l’orgasme vient ravager d’une intense grimace sa belle petite gueule de mec.
     
    « J’espère que les autres ne se sont pas inquiétés hier soir, je considère, pendant qu’il fume cette cigarette qui est depuis toujours une sorte de générique de fin de nos ébats.
     — Non, je ne pense pas. Ils ont dû se douter qu’on a été bloqués par la neige. Elle était annoncée. »
    C’est là qu’un ronronnement commence de se faire entendre. C’est un bruit qui monte en intensité, comme si un engin motorisé était en train de se rapprocher. Pas une voiture, quelque chose de plus gros.
    « C’est quoi, ça ? je m’étonne.
     — Les secours, je pense, fait Jérém avec un beau sourire. Ils arrivent pile au bon moment, ils nous ont laissé le temps de faire l’amour !
     — C’était tellement bon !
     — Grave ! »
    Nous revenons à la petite fenêtre. Pendant quelques instants, le bruit continue d’augmenter d’intensité sans que sa source se présente devant nos yeux. Jusqu’à ce que la silhouette d’un tracteur bleu avec un chasse neige à l’avant n’apparaisse à l’entrée de la petite cour.
    « J’étais sûr que c’était lui !
     — Lui, qui ?
     — Benjamin !
     — Benjamin ? je m’étonne.
     — Benji, mon pote qui fait du fromage !
     — Ah, oui, ton pote… »
    Je n’y étais pas du tout. Le prénom Benjamin évoque désormais pour moi de mauvais souvenirs.
    « Merde ! » je l’entends lâcher, tout en se précipitant vers la table de nuit pour faire disparaître la boîte de préservatifs. Je l’aide à ramasser les capotes et les emballages de la nuit et à arranger le lit.
    Jérém sort pour accueillir son pote. Malgré la température pas vraiment engageante, je le rejoins. Mon beau brun fait des grands signes avec ses bras, et son pote semble le saluer de la même façon joueuse derrière son parebrise. Jérém a l’air heureux. J’adore le voir si heureux.
    Le tracteur avance dans la cour et s’arrête à proximité de la voiture de Jérém. La porte s’ouvre et le pote barbu descend, toujours aussi gaillard.
    « Eh, les gars, ça va ? il nous lance en approchant.
     — Tu peux pas savoir comment je suis content de te voir ! fait Jérém.
     — Je me doute… surtout de voir mon chasse-neige, je pense ! »
    Jérém sourit.
    « J’ai vraiment de super amis… se marre le barbu, mais j’en ai deux fois plus après une bonne neige !
     — C’est ça ! » fait Jérém. Les deux potes se font la bise. Puis, c’est à mon tour de recevoir la bise de la part de Benjamin, de sentir le contact avec sa barbe douce.
    « Charlène m’a appelé ce matin, et elle m’a dit de passer voir si vous étiez toujours vivants, il nous explique.
     — Eh bien, nous le sommes, comme tu le vois… tu veux un café ?
     — C’est pas de refus… je me suis levé de bonne heure pour faire du "ménage ".
     — Je ne savais pas que tu nettoyais les routes, fait Jérém.
     — J’ai passé un deal avec la mairie il y a deux ans, ils ont acheté l’outil et ça me permet d’arrondir mes fins de mois l’hiver. Sinon, ça a été votre réveillon, les gars ?
     — Vite fait, tu sais, on n’avait pas grand-chose à bouffer et le courant était encore coupé.
     — Chez moi aussi ça avait coupé, mais il est revenu dans la nuit. Et ici ?
     — Non, il n’y a rien du tout.
     — Vous avez de quoi bouffer, les gars ?
     — Pas vraiment…
     — Comme hier soir tout a été annulé, Charlène fait un repas chez elle ce midi pour manger la bouffe qui était prévue…
     — Même si tu as déneigé, je ne sais pas trop si c’est une bonne idée de partir chez Charlène. S’il neige à nouveau, on va être bloqués chez elle, fait Jérém.
     — Tranquille, mec, je vous y emmène !
     — En tracteur ? je fais, par reflexe, étonné.
     — Oui, en tracteur. Il faudra se serrer, mais ça va aller, il fait avec assurance. »
     
    Dans la cabine exigüe du tracteur de Benjamin, la proximité est telle qu’elle ressemble à de la promiscuité. Je sens l’odeur de la lessive de ses vêtements, je détaille de très près son profil, sa mâchoire carrée, sa belle barbe rouquine. Je regarde Benjamin comme dans une sorte de contemplation du masculin. Mais je regarde mon Jérém avec cet émoustillement, cette émotion, cette tendresse, ce désir, cette soif de l’esprit qu’inspire la personne qu’on aime et avec qui on vient de faire l’amour.
    Les deux potes discutent pendant tout ce voyage au ralenti vers le centre équestre de Charlène. Pendant ce temps, je regarde le paysage d’un blanc immaculé. Le ciel est couvert, on dirait qu’il va neiger à nouveau.
    Au centre équestre, l’accueil de Charlène est comme d’habitude très chaleureux.
    « Je suis heureuse de vous voir les garçons ! fait-elle en nous claquant la bise.
     — On dirait qu’on ne s’est pas vus depuis des mois ! On s’est vus avant-hier !
     — Depuis qu’il a quitté le Sud, on dirait qu’il est devenu con, non ? fait Charlène, en faisant semblant de me prendre à parti, mais avec humour et bonhomie.
     — Quoi ? » fait Jérém, amusé.
    Qu’est-ce que j’aime le voir si complice avec Charlène, le voir réagir comme un gosse avec sa mère.
    « J’ai eu tout le temps de m’inquiéter hier soir, banane ! Pendant que je passais ma soirée toute seule avec mes chiens ! Tu parles d’un réveillon !
     — On n’a pas bougé de la maison, fait Jérém.
     — Ça je me doute ! Vous aviez au moins de quoi bouffer ?
     — C’était pas copieux, mais on a fait avec.
     — Allez, on va se rattraper à midi avec les autres.
     — Qui vient ? demande Jérém.
     — Presque tout le monde, je pense. »

    Charlène nous propose un café que nous acceptons volontiers. Jérém demande à pouvoir utiliser le téléphone pour appeler son frère Maxime. J’en fais de même, pour appeler maman et lui souhaiter la bonne année.
    Après la pause-café prolongée, nous nous rendons à l’écurie. L’odeur typique de cet endroit, un mélange d’odeur de fourrage, de crottin et du cuir des harnachements monte très vite à mes narines, c’est presque la signature olfactive de mon bonheur. Jérém file direct faire des papouilles à Bille, Téquila et Unico. Je ressens une immense tendresse en le voyant poser sa chevelure brune contre l’encolure tout aussi brune d’Unico, et lorsque ce dernier semble se frotter tout doucement contre son cavalier, comme en quête de câlins.
    Nous aidons Charlène à terminer de soigner les chevaux, puis à évacuer quelques brouettes de fumier des box. A nous quatre, ça va vite. Nous sommes complémentaires. Charlène a de la technique, mais elle manque de force. Jérém a de la force, mais il me semble qu’il manque de technique. Surtout quand je le compare à Benjamin qui, en bon éleveur, cumule la force et la technique dans ce genre de tâche, qu’il exécute à une allure dingue. Quant à moi, j’ai de la bonne volonté, mais il n’y a pas de quatrième fourche. Alors je m’attèle à vider les brouettes sur le tas de fumier. La corvée se fait dans la bonne humeur, et elle se termine bien trop vite pour moi.
    Nous venons tout juste de ranger les fourches et la brouette lorsqu’une sonnerie sonore retentit dans l’écurie.
    « Je vais répondre », nous annonce Charlène.
    Elle revient une minute plus tard pour charger Benjamin d’aller délivrer Ginette et son mari bloqués par la neige.
    « J’y vais, fait le grand gaillard.
     — Tu es notre ange gardien, fait Charlène, il ne te manque que les ailes !
     — Mais j’ai un chasse-neige, et ça suffit pour avoir ce titre ! » il plaisante, en déclenchant le rire sonore de Charlène.
     
    Benjamin vient de partir et Charlène demande à Jérém de sortir l’« appalooza » de son box pour lui faire faire un tour dans le manège couvert. Elle soupçonne un problème de pied, et elle voudrait avoir un avis extérieur. Le bobrun s’exécute. Il selle l’équidé en question, un mâle castré à la robe noire à l’avant et blanche tachetée à l’arrière, le conduit dans le carré de travail et commence de le  faire tourner en longe, au pas.
    Charlène et moi nous tenons un peu à l’écart. Le bruit léger du sabot sur le sable est apaisant. Regarder mon Jérém tout concentré à la tâche m’attendrit.
    « Alors, mon petit Nico, ça a l’air de bien se passer avec notre rugbyman préféré ! me glisse Charlène discrètement.
     — Très bien, très bien, c’est vrai…
     — Ça me fait plaisir de vous revoir ensemble, tu as l’air heureux, et lui aussi.
     — On n’est jamais aussi heureux qu’ensemble et ici, loin de tout.
     — Vous devriez venir plus souvent, alors !
     — Si seulement on pouvait…
     — En tout cas, je suis rassurée. J’avais peur que la distance ne vous éloigne.
     — Tu sais, Charlène, depuis la dernière fois que nous sommes venus ici, ça n’a pas toujours été facile…
     — Je me doute bien. Quand Jérém est sous pression, il n’est pas facile à vivre…
     — Il a eu quelques difficultés, au début, je considère.
     — Oui, y a pas mal de choses qu’il n’avait pas anticipées.
     — Il t’en a parlé ?
     — Oui, il m’appelait assez régulièrement. A Paris, il a eu du mal à trouver sa place. A Toulouse, il avait ses potes. A Paris, il n’avait personne. Il est arrivé comme une fleur dans une équipe constituée et on ne l’a pas vraiment accueilli à bras ouverts. A Toulouse il était The Jérémie Tommasi, l’un des meilleurs joueurs de son équipe. A Paris, il n’était plus qu’un gars parmi tant d’autres. Il était le dernier arrivé, celui qui avait du mal à faire ses preuves. Il a cru qu’il trouverait facilement sa place, mais il lui a fallu ramer. »
    « Au trot, allez, au trot ! » j’entends mon bobrun lancer à l’appalooza. Le bruit cadencé des sabots qui foulent le sable se fait plus sonore, plus rapproché.
    « Tu dois t’en être rendu compte, continue Charlène, mais Jérémie est quelqu’un qui aime bien briller. Il aime être remarqué, admiré. A Toulouse il y arrivait presque sans effort, et ça le faisait se sentir bien. Jérémie aime se sentir le meilleur et montrer qu’il n’a besoin de personne. Mais, au fond de lui, c’est tout le contraire. Ce dont il a le plus besoin, c’est du regard des autres. Jérém n’a jamais eu de reconnaissance de ses parents. Sa mère est partie quand il n’était qu’un gosse et son père est quelqu’un de très dur. Il a eu une enfance difficile à l’école. Il s’est construit dans le regard des autres. Sans ce regard, il se sent un moins que rien. »

    « Galop ! Galop ! Galop ! » j’entends mon Jérém lancer. Sa voix claque et se diffuse dans le grand espace, estompée par le sol en sable et la structure en bois. Le bruit rythmé et très rapproché des sabots qui tapent le sable gagne encore en puissance, résonne dans le grand espace, se transmet par le sol, jusqu’à mes pieds, mes jambes. Il est accompagné par le crissement du cuir de la selle et des harnachements secoués à chaque foulée.
     
    « Jérémie aime bien frimer, se montrer sûr de lui, continue Charlène, les yeux rivés sur l’appalooza.
    C’est l’idée qu’il se fait d’un "vrai mec ". C’est l’idée que son père lui a fichu dans la tête. L’idée que, quand on est un bonhomme, il ne faut surtout ne jamais montrer ses faiblesses. Alors il a foncé là-dedans. Il s’est construit une image, celle qu’il voulait renvoyer de lui, une image qui lui offrait des regards admiratifs, et avec laquelle il se sentait bien. Le fait est que quand on veut montrer autre chose que ce que l’on est, on se condamne à jouer un rôle, sans jamais pouvoir en changer, sous peine de décevoir, et de recevoir par la même occasion un retour du bâton insupportable. Plus on s’éloigne de qui on est vraiment, plus c’est difficile de faire marche arrière.
    Cette image de jeune premier qu’il s’était construite  dans sa tête s’est fracassée sur la réalité de Paris, et ça lui a mis un sacré coup au moral. Jérém est trop orgueilleux pour l’admettre, mais parfois, je crois bien qu’il aimerait pourvoir lâcher prise, et se laisser porter.
    Être "quelqu’un d’autre", c’est épuisant, surtout quand on n’arrive plus à tenir le rythme. Parfois l’énergie manque, mais les attentes des autres poussent à continuer à renvoyer cette image fausse. On ne veut pas dévoiler le mensonge. Et on devient prisonnier de l’image qu’on s’est construite. On devient prisonnier de soi-même.
     — Ça a dû être plus dur que je le pensais pour lui, je considère. A moi, il ne m’a pas dit tout ça. Quand ça ne va pas, il se ferme comme une huître et il me tient à distance  ! J’ai beau attendre, faire profil bas, ou bien essayer d’être présent, rien ne marche !
     — Notre rugbyman a sa fierté, il ne doit pas être vraiment à l’aise à l’idée que tu le voies en position de "faiblesse". Et pourtant, je ne pense pas trop me tromper en disant que si tu l’aimes, c’est justement parce que tu as vu que derrière sa carapace, il y avait un garçon qui a besoin de se sentir aimé, non ?
     — Non, tu ne te trompes pas, pas du tout !
     — Pour aimer vraiment, il faut connaître l’autre. Être amoureux, c’est facile. Quand on est amoureux, on est simplement en extase devant une image idéalisée, fantasmée. Mais si après avoir découvert les défauts et les faiblesses de l’autre, on a toujours envie d’être avec lui plus qu’avec n’importe qui, je pense qu’on peut dire que l’amour est là .
     — Je pense que l’amour est là, alors. J’étais attiré par lui parce qu’il est très beau garçon. J’étais amoureux de lui parce que sa présence me faisait me sentir bien. Mais j’ai vraiment commencé à l’aimer quand j’ai compris que son allure de frimeur n’était qu’une façon de cacher ses peurs . Et depuis ce moment-là, j’ai eu vraiment envie d’essayer de l’aider. Mais il ne veut pas de mon aide. Et je commence à penser qu’on ne peut pas aider quelqu’un juste parce qu’on l’aime ».
     
    « Au pas… eh ! Ooooh ! Au pas ! Au pas ! » s’emporte le bobrun pour ralentir l’équidé trop fougueux.
     
    « Jérém ne s’ouvre pas parce qu’il ne s’aime pas, elle continue, et il pense ne pas être digne de l’amour qu’on pourrait lui porter. Il a peur de l’amour, et sa façon de refuser de se dévoiler, est une façon de garder l’amour à distance. Mais toi, il n’a pas pu te garder à distance… »
     
    « Hep hep hep hep hep !!! elle s’empresse de crier en voyant Jérém mettre un pied à l’étrier.
     — Quoi ? fait mon bobrun sur un ton agacé en remettant son pied à terre.
     — Tu poses pas ton cul sur la selle sans la bombe !
     — Je vais juste faire un petit tour !
     — Petit tour ou pas, tu mets la bombe ! fait Charlène en se dirigeant vers un pan de mur où plusieurs casques sont accrochés.
     — Allez, me casse pas les couilles, tata !
     — Ne m’appelle pas tata ! Et je te les casse si je veux ! Attrape ça !
     — T’es vraiment chiante ! fait Jérém en se saisissant de la bombe que Charlène vient de lui lancer avec un geste brusque, et en la passant sur sa tête avec des gestes tout aussi emportés.
     — Tête de mule ! lui lance Charlène.
     — Ta gueule ! » lâche Jérém en montant en selle avec un élan à la fois puissant et tout en souplesse.
     
    « Au pas ! » fait le bobrun en accompagnant la voix par un tout petit coup de talon dans le flanc.
    L’appalooza se met à avancer.
     
    « Regarde-le comme il est beau en selle ! fait Charlène. Il a une position magnifique, le buste un peu penché vers l’arrière, droit comme un "I", le menton dégagé, les épaules à la fois bien placées et souples, les mains à la bonne hauteur, les rênes courts mais souples, le bassin souple lui aussi, les genoux écartés juste ce qu’il faut, en contact parfait avec l’animal.
     — C’est vrai que mon Jérém à cheval dégage une aisance et une élégance certaines. Il est très sexy.
     — Il monte super bien, mais il monte vraiment comme un mec, elle ajoute.
     — C'est-à-dire ?
     — Les mecs montent en général avec une attitude dominante vis-à-vis du cheval. Regarde-le, il ne lui laisse rien passer, il le corrige dès qu’il bouge une oreille. Alors que nous, les nanas, on est plus dans l’écoute et dans l’empathie…
     — Je vois…
     — Jérém est un mec, et il raisonne comme un mec. Pas étonnant qu’il réagisse comme un con quand ça ne va pas fort pour lui…
     — Mais être avec quelqu’un c’est ça aussi, non ? Lui parler, chercher son soutien et accepter son aide quand ça ne va pas… Sinon ça sert à quoi d’être avec quelqu’un ?
     — Moi perso, je vois les choses de cette façon… mais moi je suis une nana, elle rigole.
     — Peut-être qu’il ne me fait pas confiance…
     — Je ne pense pas que ce soit une question de confiance, mais de pudeur, et de fierté, je dirais même de fierté mal placée. »
     
    Jérém vient de passer l’appalooza au trot et la lente ondulation de son bassin sur la selle est plutôt suggestive.
     
    « Il n’était pas préparé à supporter tant de pression sur lui, elle continue. Il t’a dit qu’il a failli tout quitter ?
     — Je sais qu’il voulait quitter les études…
     — Non, il voulait carrément tout plaquer et revenir à Toulouse ! Il n’a pas tardé à se raviser, mais il y a pensé pendant un temps.
     — C’était dur pour lui de te dire de ne pas aller le voir à Paris, elle enchaîne. Lui aussi crevait d’envie de te voir. Mais il ne voulait pas prendre le risque qu’on sache qu’il est homo. Il n’aurait pas supporté une pression supplémentaire. Alors il allait faire la fête avec ses potes.
     — Et il couchait avec des nanas !
     — Oh oui, ça alors ! Il m’a dit ça, oui, ce grand couillon. Qu’il couchait avec des nanas pour que les gars lui fichent la paix.
     — Ouais…
     — La première fois que tu es allé le voir à Paris, apparemment il t’a fait sortir avec lui et avec ses potes.
     — Oui, c’est exact…
     — Je ne sais pas s’il te l’a dit, mais cet élan de confiance l’a exposé aux railleries de ses potes. Comme il n’avait pas de nana à présenter et qu’il ne couchait pas avec les nanas qui l’approchaient, ils ont vite fait de se poser des questions. Ça le minait, et ça l’empêchait d’avancer dans son intégration à l’équipe. Et ça avait empiré quand il s’était fait draguer par ce gars et…
     — Qu-quoi ? je la coupe net.
     — Ah… il ne t’a pas raconté ça…
     — Non, je ne crois pas ! C’est quoi cette histoire ?
     — Ça me gêne de t’en parler, vu qu’il n’a pas voulu le faire lui-même.
     — Tu en as trop dit maintenant !
     — Du calme, Nico, il n’y a pas de quoi s’affoler. Jérém m’a dit qu’il ne s’était rien passé avec ce gars.
     — Mais c’était qui ce type ?
     — Un gars qui lui avait fait des avances dans les chiottes d’un bar où il était avec ses potes…Il voulait baiser avec lui, quoi…elle précise, en captant mon regard ahuri. Mais Jérém n’a pas voulu. Et en plus, l’un de ses co-équipiers, a débarqué et a surpris leur conversation…
     — Qui, ça ?
     — Je ne sais plus, un petit con qui n’arrête pas de le faire chier…
     — Léo ?
     — Oui, c’est ça, Léo…
     — Il est toujours là pour faire chier, celui-là !
     — Evidemment, il est allé raconter ça à tout le monde, ce qui n’avait rien arrangé dans la tête de Jérém. »
    Je suis scié. Et ça doit sacrement se voir sur ma tronche puisque Charlène s’empresse d’ajouter :
    « Ne t’en fais pas une montagne, Nico, ok ? Je suis certaine que s’il ne t’en a pas parlé, c’est justement pour ne pas t’inquiéter. Il me l’aurait dit s’il s’était passé quelque chose, il n’a aucune raison de me mentir. De toute façon, Jérém est un très beau garçon. Tu dois t’en douter, il attire les regards, ceux des nanas comme ceux des mecs. Et depuis que grâce à toi il a pris conscience qu’il aime les mecs, il doit désormais plutôt regarder de ce côté-là. Et il doit parfois se faire repérer. Toi aussi tu dois regarder les beaux garçons à Bordeaux, non ? Et parfois, il doit y en avoir qui sont sensibles à tes regards… »
     
    Le beau brun vient de faire passer sa monture au petit galop. Il est vraiment beau en selle, tout concentré sur sa tâche.
     
    « C’est vrai, ça arrive.
     — Pour lui, c’est pareil. Alors, soit, vous vous faites confiance, soit vous devenez fous tous les deux. Sans confiance, il n’y a pas de relation, surtout à distance.
     — Il t’a parlé de son idée de couple libre ?
     — Oui, il m’en a parlé. Et tu sais pourquoi il m’en a parlé ?
     — Non…
     — Parce que ça le faisait flipper à mort !
     — Flipper ?
     — Comme il couchait avec des nanas, il ne pouvait pas t’empêcher de coucher avec d’autres gars. Alors il a eu cette idée du couple libre. Mais ça le faisait vraiment chier, et pas qu’un peu !
     — Alors il ne fallait pas proposer ça !
     — Dans sa tête, il avait imaginé que ces "à côté" ne gâcheraient pas ce qu’il y a entre vous. Il avait pensé qu’il arriverait à gérer ça, mais l’idée que tu puisses coucher avec d’autres gars ne passait pas. Ça le tracassait beaucoup que tu puisses te faire draguer à Bordeaux Il m’a dit que tu lui avais déjà montré que tu pouvais plaire à d’autres mecs quand il n’était pas assez présent dans ta vie.
     — C’est vrai, mais personne n’a compté à part lui.
     — Plus il essayait de s’intégrer à l’équipe, elle continue, plus il sortait faire la bringue avec ses potes, plus il avait l’impression de s’éloigner de toi. Il essayait de prendre sur lui, mais ça le tourmentait. Et c’était plus facile à assumer quand il ne te voyait pas. Même t’appeler c’était devenu difficile pour lui. Il te sentait de plus en plus triste, en souffrance, en colère contre lui. Il avait peur qu’à force de te demander des efforts, un jour tu allais en avoir marre et que tu allais le quitter. Et ça, il n’aurait pas supporté. Jérém a trop souffert de l’abandon pendant son enfance, et il a trop peur de revivre ça. Il ne peut pas supporter l’idée qu’on le laisse tomber. Et surtout pas toi. Tu comptes vraiment pour lui, n’en doute pas. Crois-moi, il avait tellement peur de te perdre !
    S’il a couché avec des nanas, c’est d’abord pour faire taire les rumeurs autour de lui. Il a voulu montrer à ses potes qu’il était comme eux, fêtard et hétéro. C’était sa façon de se faire respecter.
    Il avait aussi besoin de retrouver un peu de confiance en lui, alors qu’il doutait de plus en plus de ses capacités en tant que joueur de rugby. Il ne trouvait plus de regards admiratifs  autour de lui, et il a voulu au moins se sentir désiré en tant que mec. Et ça le rassurait de voir qu’au moins ça, ça ne changeait pas par rapport à Toulouse.
     
    Jérém vient de faire tomber deux vitesses à sa monture, l’appalooza est désormais à nouveau au pas.
     
    « Bref, à Paris il a voulu s’étourdir avec les sorties, l’alcool, le sexe, continue Charlène, tout en fixant les jambes du cheval. Et ça l’aidait à ne pas trop penser à quel point tu lui manquais, à quel point il avait mal de te faire souffrir, et à quel point il ne se sentait pas à la hauteur de tes attentes…
     — Il ne se sentait pas à la hauteur de mes attentes ?
     — Tu aimes Jérém et tu as envie de construire une vie de couple avec lui. Mais pour l’instant, il ne peut pas te donner ça.
     — Je ne lui ai jamais demandé ça !
     — Peut-être, mais c’est ce que tu veux, au fond de toi, non ?
     — Oui, c’est vrai…
     — Jérém l’a senti, et ça le rendait triste de ne pas pouvoir t’apporter tout ça .
     — Parfois j’ai l’impression que je m’y prends comme un pied avec lui…
     — Pour faire face à une personnalité difficile comme la sienne, je pense que tu pourrais déjà essayer de comprendre les craintes et les appréhensions qui motivent ses comportements . Ici vous êtes loin de tout, comme tu l’as dit, et vous êtes surtout ensemble. Mais dans quelques jours, vous serez à nouveau séparés. La distance sera toujours difficile à gérer. Jérém sera toujours difficile à gérer quand il sera sous pression. Et il le sera, sous pression, encore et encore. Je pense que tu ne dois pas te leurrer en te disant qu’après ces vacances tout sera différent entre vous parce que vous vous êtes retrouvés. Dans les mois à venir, vous rencontrerez les mêmes difficultés.
    Les mots de Charlène font écho aux conseils de Thibault, de Denis et d’Albert. Pourquoi je n’ai pas su en faire meilleur usage ?
    « Tu ne le changeras pas, du moins pas tout de suite, elle continue. De toute façon, quand on aime, on n’essaie pas de changer l’autre. On essaie de le comprendre, et on essaie de faire avec. Tu dois être prêt à accepter de sa part des changements progressif ou incomplets. Tu dois exprimer tes besoins et tes limites, et tu dois le pousser à exprimer les siens. Parce que, nous le savons tous les deux, il ne le fera pas de son propre chef. Mais n’essaie pas de lui faire la morale. Pense à ce qui est essentiel pour toi dans cette relation, dis-lui clairement ce qui est insupportable pour toi, et tiens bon sur ce point .
    Jérém est heureux quand il est avec toi. Je pense qu’il se sent plus fort quand vous êtes ensemble. Grâce à toi, il sait désormais qui il est et il l’a accepté. Mais il n’est pas habitué à se sentir aimé et ça lui fait toujours peur. Le rugbyman a besoin d’être rassuré…
     — Je vais essayer de le rassu…
     — Chut, il arrive !
     — C’est quoi ces messes basses, vous deux ? nous questionne Jérém, l’air à la fois amusé et intrigué.
     — On parlait géopolitique, se marre Charlène.
     — C’est ça, oui… prends moi pour un con !
     — Alors, tu en dis quoi de ce cheval, mon cher Jérém ?
     — Je pense qu’il n’a rien, à part des aplombs de merde…
     — C’est ce que je pense aussi. Ça me fait plaisir qu’on arrive à la même conclusion. Je vais en parler à son propriétaire. Merci mon grand, le la bombe te va à merveille !
     — Mais ta gueule !
     — Ah, bah, tiens voilà les Toulousains ! j’entends une voix féminine bien connue nous lancer. Carine est là.
     — Tu devrais plutôt parler d’un Parisien et d’un Bordelais  désormais » fait JP.
    C’est toujours un plaisir de revoir ces gens sympas. Car ce sont vraiment des gens charmants, chacun à leur façon. Carine est une nana attachiante. JP est un gars très bienveillant.
    Autour d’un véritable repas de fête, nous retrouvons la plupart des cavaliers.
    « Ça fait plaisir de vous revoir les garçons ! » nous lance Martine avec sa voix naturellement amplifiée au mégaphone, en nous claquant des bises sonores. Avec son rire franc, son exubérance, son humour, son énergie, elle est une sorte de tornade de bonne humeur contagieuse.
    Arielle est là, avec son immanquable quiche ratée.
    « Personne ne lui a dit que pour un repas de Premier de l’An, elle pouvait faire autre chose ? fait Daniel en s’adressant à Charlène d’une façon théâtralement discrète.
     — Ou bien que pour un repas de Jour de l’An elle aurait pu s’abstenir ? relance JP, tout aussi moqueur.
     — Même le Premier de l’An vous vous foutez de ma cuisine ?
     — Mais regarde la tête de cette quiche ! Tu nous donnes le bâton pour te battre ! fait Martine.
     — Je ne sais pas comment fait ta fille qui est obligée de manger au moins un repas par jour à la maison… enchaîne Satine.
     — Elle n’a pas le choix… c’est ça, ou dépérir ! » surenchérit Martine.
    Nadine  ponctue cet échange avec ses rires tonitruants et interminables. Benjamin, qui est revenu depuis, a pris place à côté d’elle et semble tenter d’installer une complicité avec la jolie blonde.
    Ginette et son mari, les aînés de l’assemblée, comptent les points.
    Florian vient de se pointer avec un gars. Il fait les présentations entre les cavaliers et son Victor.
    « Alors, raconte-nous, Florian… où tu es allé débusquer un si beau garçon ? fait Carine.
     — En Pologne …
     — Tu es Polonais, Victor ? elle minaude.
     — Ah oui, fait le bel étranger.
     — Et tu viens d’arriver en France ?
     — Non, je suis là dans ? de-depuis ? Il y a… tro… trzy… trois années, il trime.
     — Depuis trois ans, l’aiguille JP.
     —Depuis trois ans » il se corrige, avec un sourire charmant, avec un accent craquant, notamment autour de l’intonation des voyelles. C’est un accent charmant, un accent d’ailleurs .
     — Ça ne fait que quelques semaines que nous nous sommes rencontrés, explique Florian.
     — Trinquons aux belles rencontres ! fait Daniel en levant son verre.
     — T’as pas besoin des belles rencontres pour trinquer, toi ! fait sa compagne Lola, avec cet humour décapant qui est leur "marque de couple".
     — Tu sais que je suis un bon vivant…
     — Très bon vivant ! »
     Leur complicité est toujours aussi forte, marrante, touchante.
    « Trinquons à l’amour, et à l’amitié, qui est aussi une forme d’amour. Ce sont les biens les plus précieux dont nous disposons !
     — Bien dit JP, s’exclame Martine.
     — A l’amitié, à l’amour ! fait l’assemblée.
     — Quelqu’un se souvient de cette image de la Terre prise par une sonde américaine il y a une dizaine d’années ? fait JP de but en blanc.
     — Quelle image ? fait Satine.
     — Quelle sonde ? fait Martine.
     — La sonde Voyager. Cet engin a été lancé dans les années ‘70 pour explorer les limites de notre système solaire. Il y a une dizaine d’années, il nous a envoyé une dernière photo de notre planète, juste avant que la distance n’empêche les instruments d’en faire d’autres. On y voyait une image granuleuse, sombre, avec un épais rayon de soleil au milieu. Et dans ce rayon de soleil, on y distinguait tout juste un petit point bleu pâle . Ce point pâle c’était notre Terre, qui faisait figure de minuscule grain de sable dans l’immense nuit de l’Univers.
     — L’astronomie nous apprend l’humilité… fait Daniel, inspiré, avec une attitude de druide.
     — Quand on regarde ce point insignifiant dans cette grande photo, continue JP, on a presque du mal à se dire que c’est là que se trouvent tous ceux qu’on connaît, tous ceux qu’on aime, ceux qu’on déteste, tous ceux dont on a entendu parler, et qu’il porte la somme de nos joies et de nos souffrances. Si je dois retenir une leçon de cette photo, c’est que nous sommes perdus au beau milieu de nulle part, dans l’espace et dans le temps. Perso, ça me donne le tournis .
     — C’est clair que ça remet les idées en place ! fait Ginette.
     — Tout cela devrait nous aider à relativiser pas mal de choses, fait Charlène.
     — Tout ça, ça nous montre que nous ne sommes pas immortels, et que rien ne nous appartient. Et que, par conséquent, nous devons respecter tout ce qui nous entoure, notre Terre et nos semblables. Et l’amitié et l’amour ce sont des façons de respecter nos semblables.
     — Des verre bien remplis aussi c’est une façon de respecter ses semblables ! fait Daniel en réservant une tournée. »
    Autour du dessert, un Mont Blanc très généreux en calories préparé par Charlène, Daniel sort sa guitare et ses cahiers de textes de chansons. A partir de là, tout s’enchaîne sans répit.


    Je vais vous raconter/avant de vous quitter/l’histoire d’un petit village près de Napoli/Nous étions quatre amis/Au bar tous les samedis/A chanter à jouer toute la nuit…
     
    J'habite seul avec maman/Dans un très vieil appartement/Rue Sarasate/J'ai pour me tenir compagnie/Une tortue, deux canaris/Et une chatte


    Colchiques dans les prés/Fleurissent, fleurissent/Colchiques dans les prés/C'est la fin de l'été/La feuille d'automne/Emportée par le vent/En rondes monotones/Tombe en tourbillonnant


    Je me sens perdre pied, j’ai l’impression de flotter. Je ressens en moi cette douce fatigue, cette dérive délicieuse, ce lâcher prise libératoire, cette abdication provisoire de la volonté, cette impression que tout est possible et que le bonheur est là, juste devant moi. C’est l’effet de l’alcool.
    J’ai la tête qui tourne un peu, je me laisse porter par l’ambiance festive et chaleureuse. Jérém est heureux, je le suis aussi, tellement heureux. Depuis son « je t’aime » de la veille, je suis fou de lui comme je ne l’ai jamais encore été.
    Je me sens bien et tout me paraît encore plus beau et heureux depuis que je suis pompette. Plus jamais je ne veux repartir de Campan, plus jamais. Je me sens tellement bien ici. Charlène a raison, dans quelques jours nos problèmes d’avant Noël vont nous rattraper. Et Campan est le seul endroit où je suis sûr d’être heureux avec mon Jérém. Ici il ne peut rien arriver à notre amour.
    Porté par les vapeurs de l’alcool, je dérive très vite, très loin. Je nous verrais bien tout laisser tomber et vivre ici à Campan, ensemble. Je ne sais pas de quoi on vivrait, mais je suis sûr qu’on trouverait et qu’on serait bien, j’en suis sûr ! Tiens, pourquoi pas ? J’ai une idée formidable ! Puisque Charlène va bientôt prendre sa retraite et que Jérém a du mal à se faire à l’idée que le centre équestre pourrait fermer ses portes, pourquoi ne reprendrions-nous pas l’affaire à notre compte ? Jérém est un très bon cavalier, et je l’aiderais, je l’aiderais, tout serait si simple…
    Florian vient d’embrasser Victor dans le cou. Ils sont beaux tous les deux. Ça me fait plaisir de les voir heureux ensemble. Je regarde mon Jérém qui est en train de discuter avec Martine. Je ne peux m’empêcher d’attirer son attention en saisissant son bras. Le beau brun se retourne, il me regarde et me sourit. Je me penche vers lui et je l’embrasse sur la bouche. Le bobrun est surpris, mais il ne se retire pas.
    Il n’est que 16 heures, mais le jour se retire déjà. Dehors il a recommencé de neiger. Les cavaliers s’empressent de rentrer chez eux.
    « Regardez ce que j’ai eu ce matin au magasin ! fait Martine en sortant un billet de la poche de sa veste et en l’exhibant fièrement.
     — C’est quoi, ça ? demande Satine.
     — Un billet de Monopoly !
     — Quoi ?
     — Une nana m’a filé un billet de 20 euros ! Mon premier !
     — Mon précieux ! fait Daniel en imitant la voix visqueuse et la grimace de Gollum.
     — En ville, les billets ont été changés pendant la nuit… lance JP.
     — La nana venait de Bagnères. De la civilisation, quoi ! »
     
    Peu à peu le grand séjour se vide et la magie de cette belle journée s’évapore. Je suis triste que ça se termine déjà, cette chaleur humaine est addictive, ça fait du bien et j’en redemande. Qu’est-ce que ça fait du bien de faire la bringue avec des gens aussi sympas ! Je ne veux pas laisser les fêtes se terminer, je n’ai pas envie de m’éloigner à nouveau de Jérém.
    « Tu nous ramènes, Benji ? fait ce dernier.
     — Allez, on y va, répond le beau barbu.
     — Ah non, vous n’y allez pas, non, fait Charlène sur un ton péremptoire.
     — Quoi, tu vas nous mettre au box ? fait Jérém, railleur.
     — S’il le faut, oui ! Il va reneiger et je ne veux pas vous savoir là-haut isolés et sans courant ! Vous restez dormir ici cette nuit, c’est non négociable !
     — On a du bois, on va pas mourir de froid !
     — Vous ne bougez pas d’ici, c’est tout !
     — Dis plutôt que t’as besoin d’un coup de main aux chevaux parce que tu t’es pété le bide à midi ! la taquine Jérém.
     — Eh, petit con, de quoi je me mêle ! Bon, d’accord, il y a un peu de ça aussi… »
     
    Après ce petit échange d’amabilités, Jérém finit par accepter, et avec plaisir, la proposition de Charlène « coup de main contre gîte et couvert pour la nuit ». Ça me fait tellement plaisir de jouer un petit peu les prolongations de cette belle journée. Nous finissons les restes de midi et nous passons la soirée en jouant au rami tout en ignorant un indigeste vidéogag de l’année qui défile à la télé avec l’audio coupé.
    « C’est vrai que tu t’es fait draguer par un gars, à Paris ? je ne peux m’empêcher de questionner Jérém lorsque nous nous retrouvons seuls dans la chambre d’amis de Charlène.
     — D’où tu sors ça ?
     — Charlène…
     — Mais elle ne sait pas tenir sa langue !
     — Ça lui a échappé…
     — Celle-là, je te jure !
     — Alors, c’est vrai ?
     — Ouiiiiiii, c’est vrai…
     — Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ?
     — Parce que c’était déjà très compliqué entre toi et moi, je ne voulais pas en rajouter. Et surtout parce qu’il ne s’est rien passé.
     — Il était beau ?
     — Pas mal…
     — Pas mal ou… plutôt sexy ?
     — D’accord, il était plutôt sexy.
     — Et ça t’a fait quoi de te faire draguer par un mec ?
     — Ça m’a mis en rogne. Le gars était insistant. Et en plus ce con de Léo est arrivé pendant que je l’envoyais balader. Et il en a fait tout un foin avec les autres gars. Il m’a fait chier, putain !
     — Et si tu n’avais pas été avec tes potes ?
     — Tu veux savoir si j’aurais eu envie de coucher avec lui ?
     — C’est le sens de ma question, oui.
     — Je n’ai pas envie de coucher avec d’autres gars, Nico. C’est de toi dont j’ai envie. J’ai couché avec des nanas pour faire comme les autres. Mais c’est à toi que je pensais…
     — Moi aussi j’ai toujours pensé à toi quand je…
     — N’en parlons plus… » il me chuchote. Et il me fait des bisous, beaucoup de bisous, accompagnés par la caresse inlassable de ses doigts qui glissent dans mes cheveux, qui massent la base de ma nuque. J’ai envie de me laisser porter par ce bonheur apaisant, doux et sensuel. J’en ai vraiment envie. Et pourtant, quelque chose me tracasse. Je pense aux non-dits entre nous, ces non-dits qui, s’ils persistent, feront que notre vie après Campan ressemblera à celle qu’on a connue avant Campan. Je ne veux plus qu’on dérive à nouveau chacun de notre côté.
    Charlène a raison, pour mettre toutes les chances de notre côté pour que notre relation marche, nous devons avoir une discussion, mettre certaines choses au clair, fixer des limites. Je ne peux pas laisser passer ce moment parce que je sais que ce sera toujours difficile d’affronter ce genre de sujet. Je ne crois pas non plus que Jérém va le faire de son initiative, alors je décide de prendre les choses en main.
    Jérém vient de se coller dans mon dos et de me serrer dans ses bras.
    « S’il te plaît, P’tit Loup, ne m’éjecte plus de ta vie si tu as un problème, parle-moi, je lui glisse.
     — Je te le promets, Ourson.
     — Tu vois comment notre relation quand nous serons revenus à Paris et à Bordeaux ? j’enchaîne. J’imagine que nous ne pourrons pas nous voir chaque week-end…
     — Je ne pense pas…
     — Et tu vas tenir bon ? »
    Je sens sa respiration dans mon cou, il ne répond pas.
     « Je veux dire, tu as 20 ans et je sais que tu as des besoins… je t’aime, Jérém, je n’ai pas envie que tu ailles voir ailleurs, mais je ne veux pas que tu me promettes quelque chose que tu ne peux pas tenir. Tu es un super beau mec, et les nanas ne vont pas te lâcher. Et des gars comme celui des chiottes du bar tu vas en croiser d’autres…
     — Et toi, tu vas pouvoir tenir ? Si un très beau mec te draguait, est-ce que tu sais comment tu réagirais ? » il me questionne à son tour.
    « Je tente de lui répondre, sans trop savoir comment, mais le bogoss enchaîne direct :
    « Je préfère ne pas savoir, en fait.
     — Moi non plus je préfère ne pas savoir… je crois.
     — Tant que ça ne reste que du sexe… il considère.
     — Tant qu’on met une capote… je considère, avant d’ajouter : elles ne cassent pas en général…
     — Tant qu’on sait qu’Ourson et P’tit Loup font bande à part, il me glisse tout bas.
     — Oui, Ourson et P’tit Loup font bande à part !
     — Et quoi qu’il arrive, ça ne changera pas.
     — Exactement. Donc, maintenant que tout ça est dit, n’en parlons plus » je conclus.
     
    Nous n’en parlons plus et nous faisons l’amour, longuement, tendrement. Et puis, nous retrouvons le bonheur de nous prendre l’un dans les bras de l’autre. Et je ressens un bonheur d’autant plus fort et sincère dans la mesure où il n’est pas basé sur de promesses insensées, tout en étant bâti sur l’essentiel. Et nous nous endormons comme des gosses heureux.
     
    Les entraînements de Jérém commencent le lundi 7 janvier. Mes partiels commencent le 9 janvier, et les siens la semaine suivante. Par chance, nous pouvons rester ensemble jusqu’à la fin de la semaine.
    C’est la plus longue période que nous ayons passée ensemble jusqu’à maintenant. A chaque fois que je repense aux trois petits mots qu’il m’a glissés au moment où l’année 2001 laissait la place à l’année 2002, je sens un élan de joie et de motivation. Le bonheur de ces jours avec Jérém me donne de l’énergie pour réviser.
    Jérém révise lui aussi, il a l’air motivé à réussir ses partiels. Ces révisions « parallèles » me renvoient aux révisions dans l’appart de la rue de la Colombette. Car ce sont des révisions entrecoupées par des bonnes pauses sexuelles. Le beau brun a besoin d’être détendu pour réviser, et je me charge de lui rendre service plusieurs fois par jour. La capote s’invite presqu’à chaque fois, en tout cas dès que sa présence est nécessaire. Mais qu’importe, c’est devenu un geste mécanique et nous nous y habituons. Notre tendresse, notre complicité sensuelle sont telles que cela ne pose plus de problème.
    Certes, le fait de réviser des cours différents me renvoie aux vies séparées que nous retrouverons dans quelques jours. Mais être avec lui, ici et maintenant, c’est tout ce qui compte pour moi. Je veux profiter, et je profite, de chaque instant, de chaque regard, de chaque sourire.
    En fait, non, ces révisions ne ressemblent pas du tout à celles de la rue de la Colombette. Ni dans le sexe, qui était alors domination et soumission et qui est désormais partage et tendresse. Ni dans mon état d’esprit, qui était alors pétri de tristesse de ne pas pouvoir atteindre le cœur de mon bobrun, et de peur que chaque « révision » soit la dernière. Une tristesse et une peur qui se sont envolées définitivement à Campan lorsque j’ai entendu mon bobrun me dire « je t’aime ».

    Dimanche 6 janvier 2002.

    Lorsqu’il glisse sur le bonheur, le temps semble filer plus vite, trop vite. Et la fin de la parenthèse enchantée et enneigée finit par arriver. Le dimanche matin, il est temps de dire au revoir à Campan, à la petite maison et à tout le bonheur qu’elle contient.
    Avant de nous quitter, j’ai envie d’offrir quelque chose à mon beau brun. J’ai envie de lui offrir et de m’offrir une dernière bonne gâterie, mais sans capote. Je me dis que le risque est minime.
    J’ouvre sa braguette, je descends son jeans et son boxer, et je le pompe. Le bobrun se laisse faire, il attendait ça depuis nos retrouvailles. Une bonne pipe, son sperme qui gicle dans ma bouche, qui glisse dans ma gorge.
    « J’avais presque oublié que c’était si bon ! il me glisse en me prenant dans ses bras, l’air ivre de plaisir.
     — Moi je n’avais pas oublié » je lui réponds.

    « Prenez bien soin l’un de l’autre, les gars, nous lance Charlène qui nous a rejoints à la superette chez Martine pour nous dire "au revoir".
     — Toi, Jérém, sois sage. Et toi, Nico, je compte sur toi pour kafter s’il ne l’est pas. Je m’occuperai de son cas…
     — Il m’a promis qu’il le serait ! je lance.
     — Il a intérêt !
     — On vous revoit quand, les gars ? nous questionne Martine.
     — Cet été, je pense, fait Jérém.
     — Pas avant ? Ça fait loin, ça ! »
    Oui, dans ma tête aussi, ça fait loin.
    « Ça me paraît compliqué… la deuxième partie de la saison est une période tendue. Et puis, y a les partiels… »
    Je repars de ce séjour à Campan, de ces jours ensemble avec pas mal d’éléments qui devraient me rassurer . L’attitude de Jérém, celle d’un gars amoureux qui a l’air d’être aussi bien avec moi que je le suis avec lui, ses regrets pour m’avoir fait souffrir en m’imposant de la distance, ses promesses de ne plus m’éjecter de sa vie, le fait de pouvoir compter sur la bienveillance d’Ulysse, la perspective de se voir à mi-chemin entre Paris et Bordeaux, cette mise au point avec Jérém sur ce qui est important entre nous.
    Mais aussi le fait de savoir que Jérém se confie à Charlène, de savoir que je peux compter sur le soutien de cette dernière. Et, cerise sur le gâteau, de disposer désormais de son numéro de téléphone.
    Mais ça ne m’empêche pas d’être triste. Nous étions montés là-haut alors que nous venions juste de nous retrouver après avoir cru, lui comme moi, que nous nous étions perdus pour de bon. Et nous descendons en nous étant dit « je t’aime ». Se séparer à nouveau après de telles retrouvailles est un déchirement.
     
    Je regarde l’autoroute défiler. Je regarde Jérém conduire. Nous approchons de Toulouse où je dois faire une étape pour récupérer des affaires et faire un bisou à maman avant de repartir à Bordeaux.
    Demain, après demain, et les jours suivants, je serai seul à Bordeaux. Seul avec mes médicaments, seul avec cette attente, avec cette angoisse. Ma tristesse, ma désolation vis-à-vis de l’idée de ne plus avoir Jérém à mes côtés ravivent d’autres angoisses que le bonheur de ces jours à Campan avait maintenu à bonne distance.
    Car même si nous nous sommes promis de nous appeler chaque soir, je sais que ce ne sera pas la même chose. Sentir sa présence à côté de moi, pouvoir le prendre dans mes bras, me sentir enveloppé dans les siens, notamment la nuit, dans le lit, m’apaise et me rassure. Ça me fait un bien fou. Tout cela va terriblement me manquer à Bordeaux, je le sais déjà.
    Le trajet vers Toulouse est le dernier moment que nous allons passer ensemble avant longtemps. Je ne sais pas quand nous allons nous revoir à nouveau.
    J’ai envie de pleurer. Ça doit vraiment se voir sur mon visage. Car, juste après le péage de Saint-Gaudens, j’entends mon Jérém me lancer :
    « Tu as l’air si triste, Nico !
     — Tu vas me manquer ! je lui lance, les larmes aux yeux.
     — Toi aussi tu vas me manquer, Ourson. Je te promets qu’on se verra dès que possible, dès que j’ai un jour de repos, après les partiels. »
    Je ne trouve rien à dire, alors que la tristesse me submerge.
    « Je n’aurai jamais dû coucher avec ce type ! je m’entends lancer, comme si mon angoisse trouvait le moyen de sortir malgré moi.
     — Eh, Nico ! » me lance le beau brun, tout en passant une main derrière ma nuque et en caressant mes cheveux.
    Je le regarde, il me regarde. Son regard est tendre, touchant, adorable. Je crois que c’est de ce regard dont je suis fou amoureux.
    « Ça va bien se passer, ok ? il assène, sur un ton à la fois doux, ferme et rassurant. Tu finis ton traitement et tout va s’arranger !
     — J’espère…
     — Viens-là ! » fait-il, tout en se penchant vers moi et en attirant mon buste avec sa main.
    Jérém me fait le bisou le plus doux et le plus amoureux qu’il ne m’ait jamais fait. Son beau petit sourire lorsque nos lèvres se séparent me met du baume au cœur. Tout comme les mots qu’il me glisse tout bas :
    « Je t’aime, Ourson. »

     

    Un coup de coeur de ces derniers jours, La Casa Azul, des textes qui parlent de vrais sujets, sur des rythmes entrainants : un mix explosif, qui donne une belle énergie, et de l'espoir. pas besoin de comprendre l'espagnol pour cette chanson, le clip parle de lui même :

    Voy a salir
    Aquí no puedo respirar
    Sellé ventanas para dejar de sentir
    Y ahora no siento más que astenia emocional

     

    Je vais sortir
    Je ne peux pas respirer ici
    J'ai scellé les fenêtres pour arrêter de ressentir
    Et maintenant je ne ressens rien d'autre qu'une asthénie émotionnelle

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Fred
    Lundi 10 Mai à 01:03
    Fred
    Magnifique ....hâte a la suite
    2
    Fred
    Lundi 10 Mai à 01:03
    Fred
    Magnifique ....hâte a la suite
    3
    Fred
    Lundi 10 Mai à 01:04
    Fred
    Magnifique ....hâte a la suite
    4
    Yann
    Lundi 10 Mai à 19:05

    Avec cet épisode on replonge à la fin de la saison 2 au début de l'année 2002 à Campan. On n'est donc pas encore entré de plain pied dans la saison 3.

    Charlène par sa longue conversation avec Nico se fait la narratrice d'un Jérém que l'on découvre toujours  un peu plus. Elle est très touchante par sa compréhension des choses et surtout sa connaissance du caractère de Jérém qu'elle regarde comme son fils et dont elle est la seule confidente. Même si on pouvait s'en douter on apprend que c'est à elle que Jérém se confie quand ça va mal et il ne serait pas surprenant que Charlène ait, dans les prochains épisodes lorsqu'ils seront séparés, un rôle central à jouer à la fois auprès de Jérém mais aussi de Nico puisqu'il sait qu'il peut compter sur elle, elle lui a donné son numéro.  Servira-t-elle de trait d'union entre eux pendant cette rupture qui s'annonce d'autant plus difficile que leur bonheur à Campan est grand ?

    Avec le précédent, cet épisode nous révèle combien l'amour réciproque que Jérém et Nico se portent s'est transformé pour devenir intense et fusionnel. Pour Nico, il est passé du stade de l'extase devant le beau mec, comme l'explique si bien Charlène, à celui de l'acceptation de l'autre avec ses défauts et ses faiblesses. Il s'agit d'un réel amour comme on pouvait déjà s'en douter quand Nico se raconte 15 ans plus tard. Un amour de ceux qui marquent une vie  parce qu'il est exceptionnel.

    C'est là tout ce qui fait la beauté de cette histoire, si bien écrite et racontée, qui n'a rien d'une bluette car elle parle avec beaucoup de sensibilité des sentiments les plus profonds de deux personnes qui s'aiment.

    5
    Virginie-aux-accents
    Lundi 10 Mai à 23:24

    Encore un épisode super sensible et vrai, tout simplement.

    6
    Mardi 11 Mai à 09:27

    Bravo pour ce nouvel épisode. Rendre compte de la relation entre Jérém et Nico en dehors de la tension, ou d'évènements plus théâtraux, me semblait particulièrement difficile. Il y avait déjà eu de ça dans les randonnées de Campan, mais dans ce huis clos, leurs échanges ont un charme irrésistible. On les sent tactiles, amoureux sans démonstration excessive. Ils s'entendent bien, ce qui en fait un couple naturel qui, grâce à Jérém, échappe à la mièvrerie. Même pour le sexe, c’était un peu nouveau, plus simple mais bien chaud.

    En tant que scénariste, je trouve que Fabien joue avec un bel équilibre dans les temps qui sont consacrés à chaque scène. Les personnages entrent et sortent au bon moment, et c'est très vivant.

    7
    Florent
    Vendredi 14 Mai à 20:19
    Quel plaisir de retrouver Jerem et Nico ! Le recit est toujours aussi finement ciselé du point de vue de la peinture des personnages et des situations. Hâte de voir le debut de l'histoire avec Ruben que je n'ai pas vu venir. Bravo encore Fabien et merci !
    8
    John1
    Dimanche 16 Mai à 10:38
    L’histoire est de mieux en mieux écrite et le temps de lecture passe trop vite
    9
    Etienne
    Mercredi 26 Mai à 19:23

    Fabien mannie très bien les contre-pied...

    Ce n'est pas fini entre Nico et Jerem, j'en suis sûr !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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