• 0219 La fin des illusions.

     

    Lorsque le deuxième avion frappe la tour Sud en direct à la télé, j’ai la tête qui tourne comme si on m’avait mis un coup de poing en pleine figure. C’est irréel, atroce, terrifiant. Là c’est clair que ce ne peut pas être un accident.

    Je pense aux gens qui étaient dans les avions, je pense à ceux qui sont dans la deuxième tour. Il va y avoir des morts, beaucoup de morts. Je suis pris par une intense sensation de dégoût, je crois que je vais vomir.

    Les images au sol montrent des pompiers en train d’accourir sur les lieux pour porter secours. Je les regarde s’engouffrer dans les immeubles, partir au cœur de la catastrophe pour essayer de sauver des vies. Plus que jamais j’admire leur courage et leur dévouement dans leurs mission. Les secours contre les attaques sanglantes, les pompiers contre les terroristes, ou tout ce que l’Humanité peut produire de meilleur vs tout ce que l’Humanité peut produire de pire. Combien de ces gars et de ces femmes héroïques vont perdre leur vie dans cette catastrophe en essayant d’en sauver d’autres ? Est-ce que les tours vont tenir le coup ? Combien de morts civils ? Des dizaines, des centaines ?

    Soudain, je pense à Thibault. Si une catastrophe semblable devait arriver à Toulouse, il serait très probablement en première ligne. Il prendrait tous les risques pour accomplir sa mission. Un frisson parcourt mon dos et provoque une douleur intense à hauteur des cervicales. Combien d’adorables Thibault parmi ces soldats du feu à l’autre bout de l’Atlantique ?

    Nous sommes incapables de quitter la télévision des yeux. Je regarde les images, j’écoute la voix de l’animateur scander les détails de la catastrophe. J’entends le bruit des sirènes, les cris de gens terrifiés, la bande son d’une ville en guerre. Plus les minutes passent, plus ce que je vois me glace le sang. Je suis paralysé, crispé par une terreur jamais connue auparavant.

    A un moment, je me surprends à me déconnecter du flot incessant d’infos et d’horreurs. Comme dans les récits de voyages astraux, lorsqu’on regarde son propre corps depuis le plafond. Le son de la télé m’arrive comme filtré par une épaisseur d’eau. C’est un silence lourd, violent, traumatisant, irréel lui aussi. C’est le silence de la terreur. Tout semble s’être figé autour de nous.

    Je regarde Jérém, je regarde Charlène. Je n’arrive pas à croiser leurs regards, rivés sur l’écran, ni à attirer leur attention, avide de la moindre info, ni à me connecter à leurs esprits, happés par l’impensable. L’un comme l’autre, ont l’air perdus, désorientés. A quoi pensent l’un et l’autre devant ces images ?

    Je n’avais encore jamais vu mon Jérém dans cet état. On n’est pas préparé à tant d’horreur. Dans son attitude, j’ai l’impression de déceler un effroi qui ne fait qu’accroître encore le mien.

    Mais l’attitude de Charlène me touche encore davantage que celle de Jérém. Car si Jérém est un mec, c’est un jeune mec. Il a mon âge, à un an près. Je peux comprendre qu’il soit secoué.

    Mais Charlène, c’est une adulte. C’est une autre génération. Elle n’a pas connu la guerre non plus, mais elle doit forcément avoir de l’expérience, du recul.

    Je n’avais jamais eu l’occasion de voir un adulte terrifié. Voir un adulte paniquer, c’est terrible. A cet instant précis, je réalise que les adultes aussi peuvent être effrayés comme des enfants. Car on est tous des enfants face à ce qui nous dépasse.

    Devant le regard désemparé de Charlène, je sens une peur et un désespoir immenses m’envahir. Je me souviendrai à tout jamais du regard terrifié de Charlène. Tout comme je me souviendrai toute ma vie de cette journée, de ces instants où le monde a basculé dans la terreur.

    Les mots « attentat terroriste » tournent en boucle dans la bouche de l’animateur. Avec des détails de plus en plus précis sur le nombre de « tarés des airs » à l’origine de tout cela.

    J’ai la sensation d’avoir été poignardé en plein dans le dos. J’ai du mal à seulement imaginer qu’un esprit humain ait pu concevoir tant de mal. Pourquoi ? Comment on a pu en arriver là ? Qui a voulu ça ? Pourquoi ? A qui profitent ces attentats ?

    Mais aussi, comment tout cela a pu se produire, à fortiori dans la plus grande puissance économique et militaire du monde ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de contrôles suffisants aux embarquements des aéroports pour prévenir ce genre de risque ? Où étaient les services de renseignements bien connus, CIA et FBI ? Et le Pentagone ? Ça sert à quoi tous ces milliards alloués à la défense nationale ?

    Je ressens du vertige, et un malaise de plus en plus profond. J’ai l’impression que, minute après minute, l’écran aspire toute mon énergie, ma joie, mon âme. La mienne, tout comme celle de Jérém et celle de Charlène. Et, je l’imagine, celle des millions et des milliards de personnes à travers le monde qui sont devant leurs télés à cet instant précis.

    J’ai les mâchoires serrées, j’ai du mal à respirer, j’ai l’impression qu’après ça rien ne sera plus pareil et que le mot bonheur sera rayé à tout jamais de la face de la Terre. Devant la télé ou tout ce que j’ai connu jusque-là semble en train de basculer à tout jamais, j’ai l’impression que mon âme est touchée et abîmée pour toujours.

    Le sentiment d’horreur monte encore d’un cran lorsque l’animateur commence à parler de la stabilité des tours, de leur capacité présumée à tenir debout après un tel impact. La simple évocation de leur solidité suffit pour installer le doute sur le fait qu’elles puissent au contraire ne pas résister à l’attaque.

    Non, ça ne peut pas arriver, ça ne doit pas arriver ! Pitié, non, pas ça ! Combien de gens sont encore à l’intérieur ? Combien de pompiers ? Combien de gens vont perdre la vie si tout cela s’effondre ? Des centaines ? Des milliers ?

    Scotché devant la télé, devant ces images de guerre, je prends brutalement conscience de la fragilité de l’Homme, de la civilisation, de la paix, du monde tel qu’on le connaît. Ou qu’on se l’imagine.

    Les commentaires affolés de l’animateur, lui aussi visiblement secoué, ne font qu’alimenter la panique face à ce cauchemar. Un cauchemar, hélas, loin d’être terminé.

    Il est presque 16 heures lorsqu’on apprend qu’un troisième avion de ligne se serait écrasé sur le Pentagone. Le Pentagone, rien que ça. Le siège de la puissance militaire américaine vient d’être touché à son tour par une attaque terroriste. Mais comment est-ce possible, comment ? Jusqu’à quand ça va continuer à frapper, combien de fois encore, à combien d’endroits ?

    J’ai l’impression que c’est la fin du monde, l'apocalypse, le jour du jugement dernier tel qu’on me l’a enseigné au catéchisme.

    Une vue grand angle de Manhattan nous montre les deux tours en feu. Les deux panaches de fumée noire qui s’en échappent défigurent le ciel bleu et transforment les Streets en paysage lunaire. Depuis son îlot, la Statue de la Liberté semble regarder ce désastre, impuissante.

    Le journaliste parle de dizaines de milliers de personnes travaillant dans les tours. Combien ont déjà péri, combien ont pu sortir, se mettre à l’abri ?

    Je me surprends à prier pour que les tours tiennent bon, pour qu’elles ne s’effondrent pas.

    Combien de temps pour effacer tout ça, ces cicatrices, ce traumatisme, combien de temps pour que la ville retrouve sa splendeur d’avant ? Comment effacer toute cette souffrance ? Est-ce qu’il est seulement possible d’effacer un tel traumatisme de la mémoire de ceux qui l’on vécu et qui ont survécu, de ceux qui ont perdu des proches, de ceux qui l’ont vécu dans leur ville, dans leur pays, dans leur chair ? De ceux qui ont vu la mort en face ?

    Plan serré sur l’une des tours en feu. Quelque chose tombe le long de la façade en verre. Un, deux, dix points noirs traversent l’écran de haut en bas. Et l’horreur s’ajoute à l’horreur lorsque l’animateur explique que des gens pris au piège et en proie à la panique se jettent dans le vide.

    Ces corps courbés comme des « virgules noires », comme on les appellera plus tard, sautent par douzaines des fenêtres du bâtiment en feu, se tenant parfois la main.

    Il n’y a même plus de mot pour décrire ce que je ressens en voyant ces images.

    Et pourtant, le cauchemar est toujours loin d’être terminé. Très loin.

    « Oh, my God ! Oh, my God ! » on entend crier soudain de toute part.

    Il me faut un instant pour réaliser ce qui se passe.

    Charlène pousse un cri d’horreur.

    La deuxième tour percutée est en train de s’effondrer comme un château de cartes, emportant avec elle l’illusion que les morts ne puissent se compter que par centaines.

    Un immense nuage de débris et de poussières provoqué par le souffle de l’effondrement envahit les rues comme un tsunami. La télé montre des gens qui courent dans la rue pour ne pas être percutés, ensevelis.

    J’ai froid, très froid et je ne peux m’empêcher de trembler. J’ai l’impression que le sang se glace dans mes veines. Je suis tétanisé. Jérém me serre très fort la main.

    La tour vient de tomber et j’ai l’impression qu’on m’a arraché un bras. Des cris paniqués résonnent partout. Combien de morts civils, combien d’innocents, combien de pompiers ? Pourvu qu’au moins la deuxième tour tienne bon !

    J’assiste à l’apocalypse, et ça se passe à New York. Des avions ont été lancés contre le symbole même de la ville, la ville de tous les rêves, l’un des endroits dans le Top Ten des destinations que je rêvais de visiter un jour.

    Soudain, je repense à une conversation de la veille, pendant le repas chez Florian. Je repense à Carine qui voulait voir les tours jumelles de près et qui regrettait de ne pouvoir se trouver à New York en ce moment même. Et je repense à cette phrase tristement maladroite de Martine : « Tu vas attendre l’année prochaine, tes tours ne vont pas s’envoler ! ».

    Mais le cauchemar n’est toujours pas terminé. Il nous réserve encore deux horribles rebondissements.

    D’abord, un animateur nous annonce qu’un quatrième avion s’est écrasé en Pennsylvanie, en rase campagne. On apprend qu’il se dirigeait sur Washington et que la Maison Blanche était probablement visée.

    Puis, quelques minutes plus tard, la tour nord s’effondre à son tour. Sa chute nous donne définitivement la certitude que ces attentats se solderont avec un bilan humain atroce.

    Un malaise immense se propage dans mon esprit, j’en ai l’estomac remué, la tête qui tourne, et je me demande si je ne vais pas vomir ou perdre connaissance.

    Je ressens l’horrible mais intense sensation qu’un nouveau membre m’a été arraché et qu’il gît béant, au sol, devant mes yeux.

    Je fixe la télé et l’impression de sentir monter de l’écran, avec les images atroces et les sons glaçants, l’odeur de feu, de poussière, de fumée, d’incendie, de sang, de chair déchirée, de corps brisés, calcinés. C’est l’odeur d’une blessure tellement grave infligée à l’Humanité qu’elle n’en guérira jamais, un traumatisme capable de faire revenir nos civilisations en arrière de plusieurs décennies, si ce n’est des siècles, à une époque de barbarie sans nom.

    J’ai peur, très peur, j’ai envie de pleurer. Et je finis par pleurer, en tremblant comme une feuille. Je serre un peu plus fort la main de Jérém, il serre la mienne un peu plus fort aussi.

    Nous sommes tous abasourdis, assommés. En 1h30, nous avons été les spectateurs du film catastrophe de loin le plus marquant de l’histoire. Aucun scénariste hollywoodien, même pas le plus tordu, n’aurait pu seulement imaginer un truc pareil.

    On vient d’assister au dernier acte de la terreur des cieux mais à cet instant précis nous ne savons pas que c’est le dernier. Nous restons longtemps devant la télé, en attendant des nouvelles horreurs.

    Nous vivons dans la terreur, en nous demandant ce qui va encore se passer et où. Où ça va frapper maintenant, dans une minute, dans une heure, demain, après demain ? Et si ça arrivait à Paris ? Ou à Toulouse ? Où serons-nous désormais en sécurité ? Où nous sentirions-nous désormais en sécurité ?

    La peur s’installe dans les esprits. On savait déjà que le terrorisme existait. Mais là, il prend une dimension inédite. La menace d’un terrorisme plus puissant et implacable que jamais vient de surgir de nulle part et nous prend par surprise.

    Ce jour a certainement changé la face du monde. Le 11 septembre 2001, je le vois un peu comme « ma » chute du Mur de Berlin. Trop jeune à l’époque de ce qui s’était passé en 1989, je n'ai pas vraiment eu conscience sur le moment de cet événement marquant qui a tourné une page d'histoire.

    Les gens qui l’ont vécu, ont compris d’emblée qu’il y aurait un avant et un après la chute du mur. Et je crois qu’on sait tous qu’il y aura un avant et un après les attaques des tours jumelles.

    Avant ce 11 septembre, la naïveté de mes 18 ans m’amenait à croire que le monde dans lequel je vivais pouvait me garantir la sécurité, la liberté, la paix, le bien-être économique, l’état de droit, un avenir radieux. Et qu’il pouvait le faire indéfiniment, quoi qu’il arrive. Comme si tout cela était acquis.

    Hier encore, le 10 septembre 2001, cette naïveté me faisant oublier que le monde que je connaissais ne s’était construit que tout récemment, peu avant ma naissance. Que ça ne faisait même pas soixante ans que l’Europe connaissait la paix, après des siècles de conflits et deux guerres mondiales. Que la guerre froide, la menace d’un affrontement entre Etats-Unis qui se serait très probablement déroulée sur le sol européen, ne s’était dissipée que depuis une dizaine d’années. Et que l’écho des tirs d’artillerie et l’odeur des incendies et du sang ne se sont pas encore effacés des territoires de l’ex Yougoslavie, théâtre d’une guerre bien moderne, en plein cœur de l’Europe si civilisée, et pas si loin de nous. Sans compter que partout dans le monde, à Beyrouth, à Gaza, au Rwanda, la guerre et la mort font rage au quotidien. Mais c’est si loin…

    Les Etats-Unis c’est loin, encore plus loin. Mais pas dans nos esprits. Ce qui se passe là-bas, nous touche, et nous nous sentons concernés. Car leurs villes ressemblent à nos villes, aux villes de l’an 2000. Leurs vêtements ressemblent aux nôtres, leur mode de vie ressemble au nôtre. Leurs films, leurs séries, leurs musiques sont les nôtres, car il est bien vrai que de New York à Tokyo on danse le même disco. On se retrouve en eux, dans leur civilisation, dans leur mode de vie, dans leur façon de voir le Monde. Et lorsque leur pays, leur civilisation est attaquée, on se sent attaqués avec eux.

    Je crois qu’à cet instant précis nous nous sentons tous Américains. Comment ne pas se sentir profondément solidaires de ce peuple et de ce pays attaqué par surprise, attaqué dans la société civile ?

    On se sent attaqués comme les Américains, humiliés comme les Américains, incrédules, apeurés, assommés, en colère, comme les Américains.

    Devant une catastrophe d’une telle ampleur, je prends brutalement conscience du fait qu’en 2001 on peut encore tuer au nom de la religion, comme au Moyen Age, au temps des croisades et des invasions sarrasines. Je réalise que si la religion est une notion en perte de vitesse dans nos sociétés occidentales, ce n’est visiblement pas du tout le cas dans d’autres sociétés.

    Je réalise avec effroi que le sentiment de sécurité que je ressentais vis-à-vis de notre monde splendidement évolué, un monde que je croyais solide et à mesure de pouvoir indéfiniment garantir la paix et la prospérité, n'était qu'illusion et que ça pouvait s'arrêter en un instant.

    Je réalise que, malgré l’évolution de nos sociétés occidentales, malgré l’argent, la science, la technologie, le droit, les ordinateurs, tout cela demeure bien fragile. Car rien n’est acquis pour toujours.

    Je réalise que je fais désormais partie de la génération terrorisme : une génération qui n’a pas connu les guerres dans son propre pays, mais qui sait que ça peut péter n’importe où.

    Pour moi, ces attentats sonnent le glas d’une illusion, d’une certaine forme d’innocence, d’insouciance. Définitivement, après ça, les choses ne seront plus jamais comme avant. Je crois que le 11 septembre 2001 m’a brutalement arraché de mon enfance.

    Plus de quinze ans après, je n’ai pas oublié ces images, ces sensations. Et lorsque j’y repense, j’en ai encore des frissons.

    Les infos continuent d’arriver à flots. Les images des impacts d’avions sur les tours passent en boucle. Les journalistes nous gavent de détails qui nous donnent de plus en plus précisément l’ampleur de la catastrophe. On commence à faire une estimation des morts, des blessés. On entend parler de guerre sainte, de croisade, des mots qu’on croyait appartenir définitivement au passé, définitivement enterrés. On se rend compte que c’est le retour à la barbarie.

    La vision des deux tas fumants de celles qui ont été jusqu’à il y a deux heures encore les deux plus hautes tours de la planète me hante. Combien de vies brisées dans les décombres ?

    Nous n’arrivons toujours pas à nous décoller de l’écran. Je crois que nous attendons toujours le générique de fin du film catastrophe auquel nous venons d’assister. Nous veillons sur le Monde, par le biais de la télé, comme on veillerait sur un mourant dans l’espoir de retarder son départ.

    Je crois que nous avons tous peur que ce ne soit pas encore fini. Pourquoi ça ne frapperait pas encore, après tout ? Quand ? Où ? Si cela a été possible dans la plus grande puissance économique et militaire de la planète, ça doit être possible de frapper ailleurs. Ça peut désormais frapper n’importe où, n’importe quand. C’est horrible d’avoir peur.

    On retient tous nos souffles. Les minutes passent, une demi-heure, une heure. Rien ne vient. On commence à penser que c’est fini. Du moins pour aujourd’hui, du moins pour l’instant.

    Qu’est ce qui va se passer après ça ? Demain, après demain, dans un mois, dans les années à venir ?

    Le spectre de la guerre plane à l’horizon. Les Etats-Unis humiliés vont certainement réagir militairement. Sommes-nous à l’aube d’un nouveau conflit mondial ? De l’Apocalypse, la fin du monde ? Sommes-nous en train d’assister aux dernières heures de la civilisation et de l’espèce humaine ?

    Comment quitter la télé des yeux pour reprendre le cours de nos vies alors que tant d’inquiétudes habitent nos esprits ?

    D’ailleurs, comment reprendre le cours des choses après ça ? Comment recommencer ne serait-ce qu’à respirer à pleins poumons après ça, alors qu’on a tous une énorme boule au ventre qui ne veut pas partir ?

    Comment vivre après ça ? Comment vivre avec ça ? Comment croire en l’Humanité après cela ? Comment faire des projets, des études, comment partir bosser, après ça ? A quoi bon reprendre le cours normal des choses ? Comment avoir envie de faire quoi que ce soit après ça alors que tout peut se terminer quand on s’y attend le moins ? Comment être heureux, avoir de l’espoir en l’avenir, comment vivre sa jeunesse après ça ? Comment aimer, comment faire l’amour ? Comment être heureux à nouveau, alors que la simple idée d’essayer de l’être paraît une insulte aux victimes de cette horreur qui dépasse l’entendement ?

    A côté de ce drame, tout paraît désormais futile, sans importance, sans utilité.

    Comment ne pas laisser la peur nous ronger ?

    Jérém demande à utiliser le téléphone de Charlène pour appeler son frère Maxime.

    Dans un moment de lucidité, je pense à maman. Je demande à mon tour à Charlène d’utiliser son téléphone. Pendant le coup de fil, je sens qu’elle est très inquiète de me savoir loin. Elle me demande quand je compte rentrer.

    « Demain, demain, en fin de matinée ».

    J’ai envie de pleurer en prononçant ces mots. Et je pleure en raccrochant le combiné.

    L’idée d’être éloigné de Jérém m’est de plus en plus insupportable. Comment ça pourrait en être autrement, alors que le seul endroit au monde où je me sentirais désormais en sécurité c'est dans le creux de ses bras ?

    Nous aidons Charlène à soigner les chevaux. J’ai l’impression que cela dure une éternité, que nos gestes sont empâtés, comme s’ils avaient perdu toute motivation. Charlène nous propose de rester manger avec elle. J’entends Jérém décliner son offre. Nous ne nous sommes pas concertés mas moi non plus je n’ai pas envie de rester. J’ai envie de profiter de ces dernières heures en sa compagnie, j’ai envie de l’avoir tout pour moi. J’ai envie de pleurer, et j’ai besoin de pleurer dans ses bras.

    Je l’entends également expliquer en deux mots la raison de notre visite, la nouvelle de son départ pour Paris le lendemain. Raison dont on n’avait pas pu lui faire part avant, accaparés comme on l’était par l’Horreur. J’entends Charlène féliciter son « protégé ». J’entends leurs échanges comme enveloppés dans un brouillard épais, comme dans un écho lointain.

    Les félicitations de Charlène sont sincères. Et pourtant, je décelé une note de tristesse dans sa voix. Elle est visiblement émue.

    « Fais bien attention à toi, mon grand » fait-elle, en serrant longuement Jérém dans ses bras et le couvrant de bisous comme une maman aimante et inquiète.

    « Et toi aussi, Nico, fais bien attention à toi » elle me lance dans la foulée, tout en me serrant à mon tour très fort dans ses bras.

    « Essayez d’être heureux, essayez malgré tout. La vie doit gagner, pas la peur. Nous ne devons pas nous laisser avoir par la peur, nous ne devons pas rentrer dans le jeu d’une poignée de tarés qui veulent nous empêcher de vivre, d’être libres, d’être heureux ».

    Pendant le retour vers la petite maison, Jérém demeure silencieux. Il a l’air tout aussi secoué que moi. J’ai envie de le serrer contre moi, j’ai envie de lui dire que je ne veux pas qu’on se quitte, que je veux rester avec lui pour toujours, qu’il n’y a qu’en restant ensemble qu’on sera en sécurité.

    Je ne sais pas par où commencer, je ne sais pas quels mots utiliser. Tout paraît si creux après ce qui vient de se produire. J’ai envie de pleurer, mais je me fais violence pour me retenir.

    Alors je renonce à la parole. Je choisis d’essayer de communiquer avec lui à l’aide d’un câlin. Je passe une main dans son cou, je glisse le bout de mes doigts dans ses cheveux bruns.

    Et là, sans que je l’aie vu venir, mon Jérém éclate en sanglots. Jérém, le mec viril qui n’est pas vraiment du genre à perdre le contrôle des émotions et à les montrer ouvertement, est en train de pleurer à chaudes larmes devant mes yeux. Le voir ému devant les images horribles de la télé m’a beaucoup touché. Mais le voir éclater en sanglots me bouleverse. C’est dur de voir un homme pleurer. Devant ses larmes, les miennes ne peuvent se retenir plus longtemps.

    De retour à la petite maison, il rallume le feu. Là encore ses gestes sont lents, sans motivation. C’est lorsqu’il allume une clope près de la cheminée que je réalise que depuis notre arrivée chez Charlène il n’avait pas fumé.

    Je m’approche de lui, je passe mes bras autour de sa taille, je le serre contre moi, je plonge mon visage dans le creux de son cou.

    Ni lui ni moi n’avons faim. Nous nous mettons au lit et nous restons longtemps en silence, dans les bras l’un de l’autre. A chaque seconde je me dis qu’on devrait profiter de ces derniers instants pour parler, pour rigoler, pour faire l’amour. Et pourtant, nous n’avons pas le cœur à ça. Nous venions de retrouver notre complicité sur la butte au cœur de cirque de Gavarnie, et voilà qu’elle nous échappe à nouveau, emportée par des événements terribles.

    Je suis inquiet. Inquiet par ce qui va se passer demain, dans un mois, dans un an. Pour notre séparation, pour l’avenir du monde après ce désastre.

    « Tu crois qu’il va se passer quoi, maintenant ? » je finis par le questionner à un moment.

    « Je ne sais pas ».

    « J’ai peur que ça frappe ailleurs ».

    « Ce n’est pas impossible ».

    « J’ai peur qu’il y ait la guerre ».

    « Je crois qu’on a tous peur de ça ».

    « Tu vas me manquer, Jérém ! ».

    « Toi aussi, toi aussi… ».

    Je pleure. Jérém me serre très fort dans ses bras et me couvre de bisous tout doux.

    « Nous devrions essayer de dormir » je l’entends chuchoter.

    Il a raison, l’heure tourne, et demain il a un long voyage à faire.

    J’essaie de m’endormir, mais la peur me hante.

    Ce soir, quand le soleil se couche, tout l’occident a peur.

    Lorsque le sommeil vient enfin, il est peuplé de cauchemars et ponctué par de réveils en sursaut.

    Jérém aussi semble avoir du mal à dormir. Il tourne sans cesse dans le lit, sans arriver à trouver la bonne position. Ce qui contribue certainement à mes réveils répétés.

    Le petit radio réveil indique 2h45 lorsqu’il se lève pour aller fumer une nouvelle cigarette près du feu.

     « T’arrives pas à dormir ? ».

    « Je suis désolé, je t’empêche de dormir aussi ».

    « C’est pas grave, c’est surtout pour toi que je m’inquiète, tu as un long trajet à faire demain ».

    « Ca va aller ».

    De retour au lit, Jérém me prend dans ses bras. Qu’est-ce que j’aime me sentir enveloppé par son corps chaud et musclé. Qu’est-ce que ça va me manquer !

    Je sens son souffle chaud dans le cou. Je sens les battements rapides de son cœur. Soudain, je me rappelle que cette nuit est certainement la dernière occasion qui nous est donnée de faire l’amour avant longtemps. Pourtant, ni lui ni moi n’osons nous y lancer.

    J’en ai terriblement envie mais pour la première fois de ma vie je ne suis pas à l’aise avec cette envie. Je culpabilise de penser au sexe alors que dans une ville meurtrie on compte les morts par centaines, alors que de milliers de secouristes sont à pied d’œuvre pour chercher des survivants dans les décombres fumantes, alors que le monde entier est traumatisé.

    Comment ne pas culpabiliser de faire l’amour après ça ?

    Soudain, je repense aux mots de Charlène.

    « La vie doit gagner, pas la peur. Nous ne devons pas nous laisser avoir par la peur, nous ne devons pas rentrer dans le jeu d’une poignée de tarés qui veulent nous empêcher de vivre, d’être libres, d’être heureux ».

    Oui, je repense aux mots de Charlène et tout va mieux. Car elle a raison. Ces attentats ont détruit des vies, et ils visent à en traumatiser bien d’autres. Il ne faut pas que cela arrive. Notre seule arme est de continuer à vivre. Il faut bien du courage, bien de l’énergie pour continuer à vivre après ça. Et pourtant, il le faut.

    Car, demain ce sera trop tard. Demain Jérém ne sera plus là, près de moi. Et peut-être qu’après demain une catastrophe semblable nous empêchera de nous retrouver pour de bon. Alors, il faut profiter de l’instant présent, de notre jeunesse, du plaisir que nos corps et nos esprits peuvent nous offrir. Tant qu’on est vivants, personne ne nous empêchera d’être heureux ensemble.

    « J’ai envie de toi, Jérém » je chuchote dans le noir.

    « Moi aussi » je l’entends me répondre.

    Cette nuit, nous faisons l’amour. C’est un amour tout doux, tout comme le sont les bisous qu’il pose sans cesse sur mon cou et sur mes épaules, tout comme l’est l’étreinte de ses bras puissants.

    Ce moment de plaisir, de complicité et de tendresse avec Jérém, c’est tout ce dont j’ai besoin en ce moment.

    Après l’amour, mon bobrun m’enveloppe toujours avec son torse et ses bras puissants.

    Définitivement, il n’y a que dans son étreinte que je me sens en sécurité.

     

     

     0216 L’amour ne vit plus ici.


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  • Commentaires

    1
    Yann
    Jeudi 21 Novembre à 17:36

    Nous avons tous eu cette même envie de nous rapprocher de ceux que l'on aime après ce terrible événement. Il y a les catastrophes naturelles contre lesquelles, hélas, on ne peut rien mais là, ces attentats du 11 septembre et tous ceux qui ont suivi, sont perpétrés par des hommes contre d'autres hommes pour semer la terreur au nom d'une religion qui est sensée prôner la paix et pas la haine de l'autre.

    2
    lolo1965
    Mercredi 27 Novembre à 18:42

    Encore une fois quel beau récit qui fait remonter en chacun d'entre nous qui étions là à ce moment des souvenirs poignants et émouvants comme ceux que vivent nos protagonistes

    Cela nous rappelle que la folie des hommes hier comme aujourd'hui peut être sans limite tout cela au noms de religions qui prônent pourtant la tolérance et l'amour de son prochain mais dont la lecture est dévoyée par des fous fanatiques sans foi ni loi

    je pense que cela a bouleversé à l'époque la vision du monde de beaucoup de gens comme cela a encore sans doute  le cas lors des attentats plus récents perpétrés en France 

    Les époques changent mais la folie reste

    Cruel destin que celui de l'Home qui peut être tellement bon et se mobiliser pour de grandes causes mais qui peut être également d'une violence inouïe pour ces mêmes causes 

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