• 0202 Colère, regrets, remords, coup de fil et vent d’Autan.

    Jeudi 6 septembre 2001

     

    Des abdos, des pectoraux qui se frôlent, des lèvres qui se touchent, des langues qui se mélangent. Les corps nus s’attirent, s’enlacent. Une main enserre les deux sexes tendus dans la même étreinte, puis elle démarre des mouvements de va-et-vient ; deux garçons frissonnent à l’unisson.

    Le plaisir monte ; un premier jet s’envole et atterrit sur un relief de pectoraux bien dessiné.

    C’est la main de qui ? C’est le jus de qui ? Ce sont les pectoraux de qui ?

    Un autre jet fuse, c’est l’autre garçon qui jouit. Et ça continue ainsi, giclée après giclée, jusqu’à ce que les deux potes, repus de plaisir, libérés de leurs tensions sexuelles, le bas ventre irradiant cette chaleur qui est l’arrière-goût d’un orgasme intense, s’abandonnent l’un dans les bras de l’autre, trouvant doux et rassurant ce contact avec le corps de l’autre, semblable au sien.

    Depuis presque deux semaines, depuis que Thibault m’a raconté ce qui s’est passé avec Jérém, il ne s’est écoulé une heure sans que ce genre d’images viennent me hanter, à la fois excitantes et blessantes, piquant ma jalousie à vif ; pas une heure sans que j’essaie d’imaginer Jérém et Thibault dans un lit, en train de se donner du plaisir.

    Pas une heure, sans que je ne me pose les mêmes questions : comment se donnent du plaisir deux mecs comme Jérém et Thibault ? Jusqu’où sont-ils allés ? Qui a sucé l’autre ? Est-ce cette nuit-là ils se sont arrêtés à une pipe, ou est-ce qu’ils ont été plus loin ? Est-ce qu’il y a eu pénétration ? Qui a pris l’autre ? Est-ce qu’ils ont recommencé depuis ? Jusqu’où vont-ils aller ?

    Et presqu’à chaque fois, je remonte jusqu’à cette nuit où nous étions fait du bien tous les trois ensemble ; je repense à cette attirance que j’avais cru deviner entre eux, à cette ambigüité qui m’avait pas mal inquiété à ce moment-là ; et je me dis que je pouvais m’attendre à ce qui s’est passé entre Jérém et Thibault se produise un jour ; qu’au fond de moi, je m’y attendais.

    Mais ce n’est pas pour autant que cela est plus facile à accepter.

    J’essaie de ne pas y penser, mais plus j’essaie, plus j’échoue, plus j’y pense. Et à chaque fois, je suis happé par une nouvelle flambée de jalousie, tout aussi violente que la précédente : les jours s’enchaînent, et ma jalousie ne s’apaise pas.

    Ce jeudi, la météo est grise sur Toulouse, tout comme elle l’est dans mon cœur : lorsque j’ouvre la fenêtre de ma chambre, je suis surpris par la caresse du vent d’Autan, cette caresse désormais fraîche, qui glisse sur ma peau et m’apporte des frissons qui annoncent les prémices de l’automne.

    La fin de l’été nous surprend toujours : depuis des mois, on s’est habitué à vivre avec la chaleur de l’été, avec des journées interminables ; et puis on se réveille un matin, on ouvre la fenêtre, il fait gris, humide, la pluie menace ; et dans la fraîcheur du vent qui fait frissonner la peau, on sent l’odeur des feuilles mortes et de sous-bois, cette odeur qui nous rappelle à la conscience du temps qui passe, qui nous parle des choses laissées derrière nous, des souvenirs déjà lointains, et de l’inconnu qui s’ouvre devant nous.

    Oui, on a beau s’être plaints pendant des mois des affres de la chaleur ; lorsque l’automne se manifeste, on regrette instantanément ce qu’on a déploré quelques semaines plus tôt. Ou même juste la veille.

     

    L’estate sta finendo, lo sai che non mi va/L’été est en train de mourir, et tu sais que je n’aime pas ça

     

    C’est le refrain d’un vieux 45 tours italien qu’écoutait maman quand j’étais enfant et dans lequel je retrouve toute la morosité de ces premiers jours de septembre.

    L’été est en train de partir et l’automne arrive ; une page se tourne, en emportant avec elle les souvenirs d’un été déjà lointain dans mon esprit, les souvenirs de ce qui était et qui n’est plus, de ce qui est désormais – et à tout jamais – derrière moi.

    Et le souvenir que je regrette par-dessous tout de laisser derrière moi est bien évidemment celui de cette semaine magique où, chaque jour pendant sa pause, Jérém était venu chez moi ; cette semaine où il semblait si détendu, si touchant, si différent ; cette semaine où il avait enfin accepté un peu de tendresse, quelques caresses, quelques bisous ; cette semaine où il m’avait fait l’amour et non pas juste la baise ; cette semaine où j’avais cru qu’un lien spécial était enfin en train de se tisser entre nous, un lien qui aurait résisté à la distance et au temps.

    Pendant une poignée de jours, j’ai cru que quelque chose était possible avec Jérém, quelque chose au-delà du sexe, à condition que je sache attendre ; j’ai cru qu’on trouverait le moyen, car on l’aurait voulu tous les deux, de continuer à se voir, à s’aimer malgré la distance qu’allait s’installer entre nous. J’ai cru que notre relation allait évoluer, parce que Jérém était en train de réaliser que j’étais spécial à ses yeux. Désormais, je sais que ce ne sera pas le cas.

    Lorsque je pense à cette semaine magique et aux espoirs qu’elle avait fait naître en moi, avant qu’ils ne soient anéantis, je me sens perdu, malheureux, plein de désespoir ; j’ai l’impression que je ne pourrai plus jamais ressentir des sensations positives. Je voudrais trouver le moyen d’aller de l’avant, de me ressaisir, de me soustraire à cette dérive vers une tristesse sans fin : je n’y arrive pas.

    Il y a bien une chose à laquelle je m’accroche pour essayer de relativiser mon chagrin, toujours la même, comme le seul pansement possible sur une blessure qui ne guérit pas : Jérém s’est réveillé du coma, il est vivant, et c’est le plus important.

    Oui, Jérém est vivant, mais je l’ai perdu à tout jamais. C’est dur de l’accepter, mais je dois m’y faire.

    J’essaie de me convaincre que c’était mon destin, que je ne peux rien contre ce destin, que nous n’étions pas faits pour être ensemble, car nous sommes très différents, trop différents ; que, de toute façon, désormais nos planètes nous séparent ; qu’au fond, c’est une bonne chose que Jérém n’ait plus à se prendre la tête avec moi et avec ce côté de lui qu’il n’arrive pas à assumer, surtout en ce moment où il a besoin de toute son énergie pour se lancer dans l’aventure du rugby pro parisien.

    Renoncer à celui qu’on aime, c’est très dur : pourtant, il y a dans le renoncement comme une forme de soulagement, comme un dernier rempart contre une souffrance insupportable, pour l’empêcher de nous rendre fous.

    Ce matin, contrairement aux jours précédents, j’ai envie d’aller courir sur le Canal. Non pas que mon humeur se soit vraiment améliorée, c’est surtout que je n’en peux plus de rester enfermé entre les quatre murs de ma chambre, allongé sur mon lit : mon corps étouffe, il réclame, exige de l’activité physique.

    Mais alors que je m’apprête à quitter la maison, le ciel est toujours gris, le vent d’Autan toujours aussi mordant, et mon moral tout autant dans mes chaussettes.

    « Nico, tu penses à rassembler les papiers pour la visite de samedi ? ».

    « Oui maman, j’y pense… ».

    Comment je pourrais oublier ces quelques papiers à réunir, ce premier pas vers ma nouvelle vie, cette virée à Bordeaux pour signer les papiers de mon futur studio ?

    Maman me demande à quelle heure je vais rentrer. Je regarde mon téléphone, il affiche 10h13. Je lui réponds que je serai de retour avant midi.

    A cet instant précis, j’ignore encore à quel point cette journée va être riche en événements ; qu’avant la fin de l’après-midi, mon état d’esprit va changer de façon plutôt radicale ; et, surtout, à cet instant précis, je suis à mille années-lumière d’imaginer que, dans 8 heures et 12 minutes exactement, à 18h25, un événement inattendu et bouleversant va définitivement me secouer de ma torpeur, de ma morosité, de ma rancœur.

    Mais revenons aux faits, dans l’ordre naturel où ils se sont déroulés en cette journée si particulière du jeudi 06 septembre 2001.

    Sur le Canal, il n’y a pas grand monde : la rentrée est bien là, la plupart des Toulousains ont repris le travail. Pendant de longs moments, j’ai carrément l’impression d’être seul avec les platanes, seul avec l’eau en contrebas, et avec les quelques péniches ; une sensation qui s’accentue encore lorsque les immeubles de la ville laissent progressivement la place aux résidences, puis à des maisons, puis à un paysage plus campagnard ; lorsque le bruit de la circulation se fait de plus en plus faible, de plus en plus éloigné, et que peu à peu le bruit des feuillages caressés par le vent devient le seul à accompagner mes foulées.

    Ce matin, je n’ai même pas pris mon baladeur mp3 : je suis parti dans la précipitation, comme si j’avais été longtemps la tête sous l’eau et qu’il y avait urgence vitale à remonter au plus vite à la surface.

    Au fil de l’activité physique, je sens que le mouvement procure une sensation de bien-être d’abord dans le corps, puis dans l’esprit.

    Platane après platane, je sens mes poumons se remplir et se vider, de plus en plus profondément ; comme si mon corps était en train de se nettoyer, de se réveiller d’une longue léthargie ; peu à peu, je sens mes muscles s’échauffer, certaines tensions se libérer, ma tête se vider. L’exercice physique éclaircit l’esprit.

    Plus j’avance, plus je me sens apaisé : jusqu’au moment où je me sens comme un tableau enfin nettoyé de toute inscription et rature enchevêtrées et désormais incompréhensibles, je me sens comme libéré des pensées qui m’oppressaient depuis trop de temps.

    Oui, pour la première fois depuis des semaines, je ressens l’envie de tout reprendre depuis le début, tout ce qui s’est passé depuis la rupture avec Jérém, de l’afficher dans mon esprit comme sur une page blanche, et d’essayer d’y jeter un nouveau regard.

    Constat : il s’est déjà écoulé presque quatre semaines, presqu’un mois depuis ce vendredi noir, depuis cette triste date du 10 août, cette date qui me hante, ce jour où j’ai dit « je t’aime » à Jérém, le jour où il m’a quitté, en me balançant que je n’étais pas le seul mec avec qui il avait couché et que je ne représentais rien de plus à ses yeux qu’un cul à baiser ; le jour où je lui ai mis mon poing dans la gueule, avant qu’il ne me mette le sien dans la mienne ; le jour où maman nous a surpris le nez en sang, le jour où elle a su pour moi.

    Bientôt deux semaines depuis la dernière fois que je l’ai croisé, alors que j’étais en compagnie de Martin, depuis cette dernière prise de tête, depuis la violence de ses mots ; bientôt deux semaines depuis son accident, depuis l’« aveu » de Thibault, cet aveu qui m’a projeté dans un nouvel univers de souffrance, s’ajoutant et dépassant même la souffrance de la séparation de Jérém.

    Oui, dans les ruptures, le plus dur à supporter ce sont les « anniversaires » : le plus dur c’est de se dire « il y a une semaine, un mois, j’étais avec lui, on faisait ceci et cela, j’étais heureux avec lui, et c’est fini ».

    Pourtant, au fur et à mesure que mon corps s’échauffe et que je m’éloigne de la ville, je sens quelque chose d’inattendu se produire en moi ; j’ai l’impression de prendre de la distance et du recul, de la hauteur par rapport au brouillard qui me bouchait la vue depuis des semaines.

    Soudainement, je me rends compte que je suis trop longtemps resté bloqué sur une série d’équations qui m’avaient jusque-là parues imparables, mais dont les enchaînements m’apparaissaient désormais comme étant grossièrement inexacts.

    Mes équations étaient les suivantes :

    (Je dis « je t’aime » à Jérém) + (Il me quitte) + (Il me dit qu’il baise ailleurs, et pas qu’avec des filles, et que je ne suis rien pour lui) =

    = (je lui tape dans la gueule) + (il me tape dans la gueule à son tour) =

    = (je me dis que rien n’est possible avec lui, qu’il m’a fait trop mal) + (Je sors dans une boîte gay, je tente de l’oublier en cédant à la proposition de Martin de le suivre chez lui) + (Je le croise sur les boulevards, il est saoul, il est méchant, agressif, je pars avec Martin) =

    = (Il y a l’accident, le coma, la peur qu’il ne se réveille pas) + (Thibault m’avoue ce qui s’est passé entre eux) = (J’ai peur, pourvu que Jérém se réveille…).

    (Jérém se réveille) = (La peur laisse la place à la jalousie, à la rancœur envers Jérém et Thibault) + (Je veux tout oublier, tout laisser derrière moi).

    Une succession d’équations qui m’a semblé évidente et limpide jusqu’à ce matin, au réveil ; mais qui, foulée après foulée, semble désormais montrer de sérieux problèmes de structuration. Mes certitudes vacillent. Ma jalousie est-elle vraiment totalement justifiée ? Et ma colère ?

    Je suis perdu, j’ai besoin d’aide pour y voir clair.

    Par chance, ma cousine Elodie est libre entre midi et deux ; je lui propose de déjeuner en ville.

    « Comment ça va mon cousin ? ».

    « Bof… ».

    « Tu as des nouvelles de ton bobrun ? ».

    Cash. Son uppercut est franc, direct, à brûle pourpoint.

    « Non… ».

    « T’as essayé de l’appeler ? ».

    « Pour quoi faire ? ».

    « Pour savoir comment il va… pour lui dire que ça a été une connerie de ta part de te casser avec l’autre mec, pour lui dire que tu as eu la trouille de ta vie après son accident, et pour lui dire aussi que tu l’aimes… ».

    « Je lui ai dit, et il m’a quitté ! ».

    « On s’en fout de ça… il ne sait pas ce qu’il veut… il attend que tu lui dises… ».

    « Que je lui dise quoi… ».

    « Ce que tu veux, toi… ».

    « C’est tellement simple à dire… essaie, toi, de parler avec un mur… ».

    « Essaie… ça pourrait l’être… ».

    « J’ai essayé, je me suis cassé les dents… c’est pas simple, non… ».

    « Essai encore, ça pourrait le devenir… il ne faut pas avoir peur de l’échec… il faut partir confiant… ».

    « Si seulement je savais pourquoi Jérém avait autant du mal à assumer ce qu’il y avait entre nous… si seulement je connaissais la raison de ce refus si violent de s’accepter… ».

    « Tu sais, même s’il se la joue kéké très sûr de lui, au fond Jérém n’a que 19 ans… ce qui pourrait expliquer qu’il n’agit pas forcément « logiquement », car au plus profond de lui, il a peur… souvent, la violence n’est que la réaction visible et virilement acceptable de la peur… ».

    Je me tais, pensif.

    « Tu tournes encore en rond sur ce qui s’est passé entre lui et son pote ? » elle enchaîne, de but en blanc. Elodie ou l’art de mettre les pieds dans le plat. Au temps pour moi, je lui ai raconté.

    « Oui, toujours… ».

    « Tu ne m’enlèveras pas de la tête que tout irait mieux pour toi si tu ne leur en tenais pas autant rigueur… ».

    « Ah ouaisss… tu crois… comment tu te sentirais si le mec que tu kiffes, avec qui tu couches, qui te rabâche sans cesse qu’il n’est pas pd, couchait avec son meilleur pote, qui est aussi ton pote, et qui semblait jusque-là vouloir t'aider à te rapprocher de son pote à lui, c'est-à-dire le mec que tu kiffes ? Tu ne serais pas en colère ? Tu ne te sentirais pas trahie ? ».

    « A mon sens, ce qui s’est passé entre eux n’est qu’un dérapage entre deux mec perdus… ton Jérém était au bout du rouleau, et il a trouvé réconfortant de se laisser aller dans les bras de la personne qui le connaît et le comprend le plus que toute autre au monde… quant à Thibault, s’il est amoureux de son pote depuis longtemps, comment aurait-il pu résister ? Tu ne t’es jamais demandé comment tu aurais réagi à sa place ? ».

    « Non, pas vraiment… » je réalise à haute voix.

    « Moi je trouve que cette situation est très dure pour lui… » enchaîne Elodie « et je trouve que tu es assez dur avec lui… Thibault est un garçon exceptionnel, qui a toujours été adorable avec toi, tu me l’as dit plein de fois… si cette situation s’était produite avec un autre gars, je comprendrais… mais là, c’est Thibault… et je ne pense pas que Thibault ait voulu profiter de la détresse de son pote pour laisser libre cours à son désir longtemps refoulé… Thibault n’est pas un mec à te planter un couteau dans le dos, c’est pour ça que je crois que ce qui s’est passé avec ton bobrun ce n’est pas une tromperie « ordinaire »… ».

    « Alors, tu réagirais comment à ma place ? ».

    « Je pense que je serai un peu secouée c’est certain, mais je pense aussi que je n’aurais pas pu refuser d’entendre les raisons de Thibault, je crois que je n’aurais pas pu rester insensible à la détresse d’un garçon comme lui au moment où il avoue ce qui s’est passé… je serai peut-être en colère, oui, mais je ne refuserai pas de dialoguer avec lui, je pense que je voudrais comprendre… je pense que tu devrais laisser une chance à Thibault de s’expliquer… ».

    « Je n’ai pas envie de reparler de cette histoire avec lui … ».

    « Alors tu vas renoncer à son amitié ? ».

    Je ne sais pas vraiment quoi répondre à cette question.

    « Mais merde, c’est Thibault quand même ! » enchaîne Elodie « le même mec que tu admirais quelques minutes à peine avant ses aveux, en qui tu voyais un modèle de droiture, un roc solide sur lequel t’appuyer… ».

    « C’est justement ça qui fait le plus mal… lui avoir fait confiance et apprendre ce qui s’est passé… ».

    « J’imagine ce que tu peux ressentir, et je crois que c’est pour ça aussi que tu es si choqué. Mais en même temps, je me dis que pour qu’un garçon comme Thibault agisse ainsi, il y a forcément une raison ; d’autant plus qu’il t’a lui-même avoué ce qui s’est passé, alors qu’il aurait pu se taire.

    Je ne dis pas que je pardonnerai sans hésitation, je dis juste que je ne serai pas aussi distant que tu l’as été… d’autant plus que, dans l’histoire, c’est lui à mon sens le grand perdant… oui, il a couché avec son pote… mais qu’est-il arrivé par la suite ? Jérém est parti de chez lui, et il ne l’a plus revu, jusqu’à l’accident… ce mec doit se sentir très mal… et, en plus, toi non plus tu ne lui parles plus… ».

    « Je ne sais vraiment pas quoi penser… et encore moins quoi faire… ».

    « Je suis sûre que tu sais parfaitement… ».

    En marchant vers la maison, après avoir quitté Elodie, je reprends une fois de plus la série d’équations avec lesquelles j’ai tenté de gérer les événements récents.

    Et là, soudainement, la réponse à mes doutes au sujet de leur pertinence se présente à moi comme une évidence. Le problème est là, devant mes yeux : l’« aveu » de Thibault, dernière variable arrivée dans l’équation, accapare toute mon attention, et fausse le résultat final, mon jugement ; elle génère des perturbations – une insupportable jalousie, un sentiment de trahison – qui invalident tout le process.

    La solution est tout aussi évidente : il faut à tout prix sortir cette dernière variable de l’équation.

    Allons-y.

    Ainsi, dès que j’essaie à mettre de côté ce qui s’est passé entre Jérém et Thibault, je retrouve presque instantanément mon état d’esprit juste avant l’accident : un état d’esprit rempli de regrets et de remords.

    Le remord de lui avoir proposé les révisions, l’entraînant de fait dans un énorme problème d’acceptation de soi, l’entraînant dans cette spirale destructrice ; peut-être qu’un jour il aurait de toute façon « révisé » avec un autre mec, mais je n’aurais pas été responsable de l’enchaînement d’évènements, d’états d’esprit négatifs et destructeurs qui ont mené à cet accident.

    Le regret de ne pas avoir su (ou voulu) voir son immense solitude et son désespoir derrière la violence de ses propos, de ses agissements, de ses attitudes.

    Le remord de ne pas avoir écouté les personnes qui m’entouraient, Thibault en premier, m’encourageant à tenir bon, à être patient mais persévérant avec Jérém.

    Le remord de ne pas avoir su veiller sur Jérém alors qu’il était en danger, et alors que, là aussi, j’en avais été alerté par Thibault.

    Le regret de ne pas avoir planté Martin une fois de plus – et qu’importe s’il en aurait été vexé – pour montrer à Jérém à quel point non, je n’étais pas « à nouveau amoureux », car je l’étais toujours de lui, et de lui seulement, comme un fou.

    Le regret de ne pas avoir su lui dire à quel point il était la plus belle chose qui me soit arrivée dans la vie ; à quel point mon cœur n’aspirait qu’à le retrouver, lui ; le regret de ne pas avoir su le prendre dans mes bras, le serrer très fort contre moi, et lui dire et lui redire à quel point je l’aimais comme un fou.

    Le regret de ne pas avoir su trouver les bons mots pour le retenir, sans même avoir essayé de les chercher, considérant que tout était foutu entre nous.

    Le regret de ne pas lui avoir proposé de rentrer avec lui.

    (Est-ce qu’il se serait laissé faire ? Ça, malheureusement, je ne le saurai jamais : mais qui ne tente rien…).

    Le remord d’avoir montré à Jérém que je m’éloignais de lui, le regret de ne pas m’être assez battu pour le garçon que j’aime.

    Au fond, je ne lui ai dit qu’une seule fois « Je t’aime ». Certes, sa réaction a été tout l’inverse de ce qu’on s’attendrait lorsqu’on se met autant à nu devant la personne aimée : me faire quitter, voir une capote voler de son jeans, m’entendre dire que je ne suis pour lui qu’un coup parmi tant d’autres, avec des nanas et des mec, se taper sur la gueule : vivre tout cela à la suite d’un « je t’aime », c’est horrible.

    Mais peut-être que je me suis mal pris depuis le début avec lui :  peut-être que je l’ai trop facilement cru lorsqu’il me certifiait qu’entre nous ce n’était que de la baise ; peut-être que je n’ai pas su lire entre les lignes et autour des signes qu’il m’a parfois envoyés ; je n’ai pas fait assez confiance aux conseils avisés de Thibault, me certifiant que, malgré ses attitudes et ses mauvais mots, j’étais quelqu’un de spécial à ses yeux.

    Je voulais que les choses évoluent avec Jérém, je voulais que notre relation avance, j’ai voulu forcer les choses avec mon « je t’aime », tombé peut-être au mauvais moment. Oui, je voulais que les choses évoluent entre nous : mais est-ce que je me suis vraiment demandé comment il envisageait lui, vraiment, notre relation ? Je n’ai pas vraiment le souvenir de lui avoir posé calmement la question. Je me suis contenté d’imaginer ce qui se passait dans sa tête, sans jamais essayer de savoir vraiment. J’avais certainement peur de savoir.

    La nuit de l’accident, j’ai cru bon partir avec Martin pour « enfin penser à moi au lieu de penser à Jérém » : peut-être qu’en fin de compte je pensais un petit peu trop à moi depuis le début, alors que je prétendais le contraire.

    Est-ce aimer, que de se contenter d’attendre que l’autre soit tel qu’on le voudrait ? Aimer n’est pas plutôt savoir comprendre ce que rend l’autre heureux, où se situe son bonheur, avant de tout faire pour lui apporter ce bonheur ?

    Peut-être qu’il y a davantage d’amour dans l’abnégation et la bienveillance sans faille de Thibault que dans tous mes efforts de construire une relation avec Jérém, y compris dans mon « je t’aime » ; car le véritable amour est davantage dans l’écoute, dans nos mots et dans nos actes que dans l’attente des mots et des actes de l’autre. Aussi, l’amour, est dans la persévérance.

    Oui, je ne lui ai dit « je t’aime » qu’une seule et unique fois ; et même si cela s’est mal passé, est-ce que je n’ai pas renoncé un peu trop vite à me battre pour… nous ?

    Pourquoi je n’ai pas su aller plus loin, pourquoi je n’ai pas su tenter autre chose ?

    Pour me protéger, certainement : et d’un autre côté, aurait-il été utile et raisonnable de ramper une nouvelle fois à ses pieds en espérant le toucher, alors que j’avais échoué tant de fois ?

    Mais quand on est vraiment amoureux, vraiment fou amoureux, on est prêt à tout, même à l’irraisonnable…

    Suis-je donc véritablement amoureux ? Où se situe la frontière entre aimer sans conditions, se laisser happer par une relation destructrice et le besoin de se protéger ?

    Je ne le sais pas vraiment… mais est-ce que je n’aurais pas dû tenter autre chose avant de baisser les bras ?

    Car même si le « je t’aime » avait été balayé par un revers de main (ou plutôt par un coup de poing), il avait été dit et entendu. Et peut-être il avait fait du chemin dans sa tête.

    Soudainement, je repense au petit échange avec Maxime, lorsqu’il m’avait surpris en train de tenir la main de son frérot inconscient sur le lit d’hôpital.

    « Tu kiffes mon frangin ? ». « Et lui, il te kiffe aussi ? ». « Je crois qu’il te kiffe aussi ».

    Trois phrases, comme la story d’une prise de conscience qui venait peut-être tout juste de lui sauter aux yeux ; le jeune Maxime venait peut-être tout simplement de faire le lien entre le malaise de son frère dont il avait été témoin pendant la semaine avant l’accident, et ma présence, mon attitude, ma tristesse.

    Même son jeune frère, celui qui doit le connaître le mieux en dehors de Thibault, semble avoir compris que Jérém m’a dans la peau… mais putain, Nico, qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

    Et je repense à « MonNico »… « C’est qui, « MonNico » ? » avait demandé une greluche la dernière fois que j’avais composé son numéro… « C’est personne… » avait répondu Jérém, sur le coup de la colère, juste avant de me raccrocher au nez. Pourtant, ce n’est pas rien, « MonNico »…

    Est-ce que je suis encore dans les temps pour tenter de le retrouver, de le rattraper ? Si seulement je savais où il est en ce moment…si seulement je n’avais pas si peur de composer les dix chiffres de son portable…

    Et alors que je traverse le pont St Michel, un autre sujet me tracasse : mon attitude vis-à-vis de Thibault après l’accident de Jérém, après ses « aveux ».

    Car, si j’enlève cette fameuse variable de l’équation de mon état d’esprit, je n’ai aucun mal à retrouver ce que représentait Thibault à mes yeux auparavant : un gars pour qui j’avais une immense admiration et un estime sans failles, un gars adorable sous tout point de vue ; le mec le plus droit, honnête et irréprochable que je connaisse ; un gars pour lequel je ressentais une profonde amitié, réciproque qui plus est. Oui, Thibault était un véritable ami, dont le soutien a été précieux, dont la présence a été un véritable encouragement.

    Alors, est-ce que ce qui s’est passé entre les deux potes est si grave au point de lui en vouloir autant ? Est-ce que je n’ai pas été trop dur avec lui ? Est-ce que je n’ai pas coupé les ponts trop vite ? Est-ce que j’aurais dû lui laisser une chance de s’expliquer ?

    Je crois qu’Elodie a raison, une fois de plus. Soudainement, je me rends compte que je n’ai pas été cool du tout avec le bomécano : au lieu de le réconforter comme lui l’a toujours fait avec moi, j’ai laissé ma colère et ma jalousie dévorantes m’envahir ; je me suis éloigné de lui, je lui ai laissé entrevoir ma colère, le laissant seul avec son fardeau, en lui rajoutant même le poids de ma rancœur à son égard.

    Le pire, c’est que j’avais été profondément touché par la détresse de Thibault, d’abord au téléphone, puis, lorsque je l’avais retrouvé à l’hôpital, jusqu’à ses « aveux » à la cafétéria.

    Je repense à ce moment, à ses mots me racontent ce qui s’était passé avec Jérém ; et je revois un Thibault plus que jamais effondré, lui aussi submergé par les remords et les regrets, cherchant désespérément à me faire comprendre qu’il s’en voulait pour ce qui s’était passé, parce que cela avait éloigné son pote de lui, parce qu’il savait qu’il m’avait fait du mal.

    C’était un Thibault en détresse, une détresse qui était pourtant la même qu’avant ses « aveux » : le « roc » était à genoux, et je n’ai pas su lui tendre une main pour l’aider à se relever. Je m’en veux horriblement.

    Je me rends compte que dans cette histoire, Thibault a tout perdu, et même cette nuit passée avec Jérém ne lui aura rien apporté, que des remords et de la culpabilité. Finalement, dans cette histoire, Thibault a plus perdu que moi.

    Elodie a certainement raison, là encore. Si cette nuit-là Jéjé et Thib se sont donnés du plaisir, c’est parce qu’ils en avaient besoin, plus qu’une envie c’était un besoin : parce que Jérém était paumé, perdu, et parce que Thibault voulait le protéger ; se donner du plaisir, c’est probablement la seule solution qu’ils avaient trouvée pour tenter d’apaiser leur mal-être.

    Je réalise que j’ai été profondément injuste avec Thibault : car, au fond, ma colère est moins dans le fait que les deux potes aient couché ensemble, que dans le fait de ne pas avoir su retenir Jérém, d’avoir capitulé devant la difficulté, d’avoir baissé les bras trop tôt. C’est à moi que j’en veux, et c’est contre Thibault que je reporte ma colère.

    Oui, définitivement, Thibault est un garçon adorable, quelqu’un de vraiment spécial : je ne peux pas lui en vouloir éternellement à cause d’un moment de faiblesse, surtout en sachant ce qu’il a enduré pendant toutes ces années de complicité, de proximité, d’attirance latente, cachée, ambiguë vis-à-vis de Jérém.

    D’autant plus que je devine très bien sa frustration, car j’ai connu la même pendant les trois années du lycée ; une frustration qui a été encore plus importante que la mienne, car elle s’est étirée sur tant d’années ; une frustration encore plus dure à supporter, en raison du fait que Thibault a été amené à côtoyer régulièrement, et dans tant de situations, ce pote dont il était amoureux et à qui il ne pouvait pas avouer ses sentiments.

    Oui, là encore, la cousine a raison : qu’est-ce que j’aurais fait, moi, à la place de Thibault ?

    Soudainement, je me rends compte qu’en l’espace de quelques heures, en reprenant toutes mes équations, je suis passé de l’ancien résultat : (Tout oublier, tout laisser derrière moi) au nouveau résultat : (Maîtriser ma colère au plus vite et faire un pas vers Thibault… et un autre vers Jérém…).

    Je réalise que, s’il est vrai qu’il y a dans le renoncement une forme de soulagement, il est tout aussi vrai que renoncer c’est aussi la voie de la facilité, de la faiblesse ; renoncer, c’est se rendre devant quelque chose qui est hors de notre portée. Et qu’il le sera d’autant plus du fait de notre renoncement.

    Quand on aime vraiment, on tente tout, vraiment : on essaie, on échoue, on essaie encore, et encore, et encore ; quand on aime vraiment, il n’y a pas d’obstacles insurmontables, « no mountains too high, no river too wide ».

    Jérém n’est pas hors de ma portée. Je peux rattraper le coup. La tâche peut paraître dure, elle peut sembler démentielle. Les mots d’un prof de philo me reviennent à l’esprit : lorsque la montagne parait trop haute, il ne faut pas regarder le sommet ; il faut regarder le bosquet qui se situe à quelques heures de marche, il faut avancer vers lui, comme si c’était le but ultime ; une fois atteint ce but, il faut se féliciter du chemin parcouru ; le lendemain, il faut chercher un autre bosquet, une roche, un pont : bref, un nouvel objectif réalisable, le poursuivre, l’atteindre, se féliciter à nouveau ; ainsi le lendemain et le sur lendemain. Au bout de quelques jours, lorsqu’on se retournera pour contempler le chemin parcouru, on sera étonnés et fiers de nos efforts ; et le sommet ne semblera plus si lointain, il sera à notre portée.

    A 17h38 ce jeudi 6 septembre, le renoncement que j’avais envisagé une fois encore le matin même, n’est plus à l’ordre du jour.

    Premier objectif, le « bosquet » : chercher à contacter Thibault.

    Je reviens sur mes pas, je traverse la moitié de la ville pour me rendre au garage à côté de la gare Matabiau, je traîne à proximité pendant un petit moment en faisant mine d’être au téléphone : mais le bomécano n’est pas là. Sur le coup, je trouve cela étonnant ; du moins jusqu’à ce que je réalise que très probablement Thibault a commencé sa préparation physique et les entraînements au Stade et qu’il ne travaille plus au garage.

    Je sors mon téléphone de ma poche, mais mon élan s’arrête vite, s’arrête net : j’ai à la fois envie de l’appeler et peur de le déranger, car je l’imagine bien occupé ; aussi, j’ai à la fois envie de l’appeler et peur de le faire, peur d’avoir trop attendu avant de revenir vers lui ; oui, au fond de moi, j’ai peur qu’il n’ait plus envie de me parler.

    Appelle, Nico ! Demande-lui comment il va, pour commencer, ça ne pourra que lui faire plaisir. Appelle, ne te pose pas plus de questions : quand on s’inquiète pour un ami, il n’y a pas d’heure, il n’y a pas d’excuse, il n’y a pas de peur qui tienne pour ne pas prendre de ses nouvelles.

    Un instant plus tard, je compose son numéro ; ça sonne une, deux, trois, quatre fois : j’ai le cœur qui tape à mille à l’heure, j’ai peur de ne pas trouver les mots…

    J’éprouve un certain soulagement en me disant que je vais tomber sur le répondeur, que je vais pouvoir lui laisser un message sans avoir besoin de lui parler directement, sans avoir besoin de connaître son état d’esprit vis-à-vis de moi.

    Mais ça finit par décrocher.

    « Salut, Nico… ».

    Le ton est calme, neutre, mais il n’y a pas l’emphase que je lui connais d’habitude.

    « Salut Thibault… comment ça va ? ».

    « Ca va, ça va… et toi ? ».

    « Ca va aussi… ».

    Thibault n’enchaîne pas tout de suite, je cherche mes mots aussi. Il y a visiblement un malaise.

    « Tu as commencé les entraînements au Stade ? » je trouve enfin.

    « Oui, il y a deux semaines… ».

    « Ça se passe bien ? ».

    « Nico… ».

    « Oui… ? ».

    « Je ne peux pas te parler là, je pars en mission… ».

    « Tu es toujours pompier… ».

    « Oui, bien sûr… ».

    « Tu es un gars incroyable… ».

    Silence de sa part.

    « Je dois y aller… » il finit par lâcher.

     « Thibault… ».

    « Oui ? ».

    « Je suis deso… ».

    « Non, Nico » il me coupe net « c’est pas toi qui dois l’être… ».

    « Je peux te rappeler demain ? ».

    « Je ne sais pas trop… j’ai plein de trucs à régler… je te rappellerai moi, un de ces quatre… ».

    « Ok, Thibault… ».

    « Salut, Nico… ».

    « Salut, Thibault… ».

    Je raccroche, les larmes aux yeux. Vraiment, ce mec me touche profondément ; j’ai senti de la tristesse dans sa voix ; j’ai senti du malaise, de la distance entre nous : et ça m’arrache le cœur.

    Thibault a coupé court à mon coup de fil et je ne peux m’empêcher de me demander s’il était juste pressé, ou s’il n’y a pas autre chose à retenir dans sa façon de m’expédier.

    Est-ce qu’il essaie de se protéger de tout ce qui le ramène aux événements récents et douloureux, est-ce qu’il essaie de prendre de la distance et d’oublier comme j’ai voulu le faire moi aussi encore il y a quelques heures ?

    Ou bien, est-ce qu’il m’en veut ? Est-ce que j’ai vraiment trop attendu longtemps pour revenir vers lui ?

    Est-ce qu’il va vraiment me rappeler ? « Un de ces quatre », il a dit : une formule qui est souvent synonyme de « probablement jamais ».

    18h01. Lorsque je rentre à la maison, maman me demande comment je vais. Elle me demande si j’avais eu des nouvelles de mon camarade après qu’il était sorti de l’hôpital. Lorsque je lui réponds que non, sa question est la même que celle d’Elodie :

    « Tu as essayé de l’appeler ? ».

    Une fois de plus, je me rends compte de la chance que j’ai d’être aussi bien entouré.

    « Non… ».

    « Il compte vraiment beaucoup pour toi, ce garçon ? ».

    « Oui, beaucoup… ».

    « Alors tu devrais essayer de l’appeler… ».

    18h19, je monte dans ma chambre, bien décidé à envisager une nouvelle étape vers le sommet, une étape qui me fait particulièrement peur, celle du « pont suspendu sur la falaise » : appeler Jérém pour lui demander aussi « comment il va ».

    Je m’allonge sur le lit, les yeux fermés, le cœur qui tape dans ma poitrine comme s’il voulait la défoncer.

    Envie dévorante de le faire, d’entendre sa voix ; mais aussi peur de le faire, peur qu’il soit encore en colère contre moi, qu’il m’en veuille toujours d’être parti avec Martin, devant ses yeux ; peur de me faire jeter comme un malpropre ; peur qu’il me balance de nouvelles horreurs ; peur qu’il décroche, et qu’il soit froid, distant ; peur qu’il décroche et qu’il me dise de lui foutre la paix ; peur que ça décroche  et de tomber une fois de plus sur une pouffe ; peur qu’il me raccroche au nez, comme la dernière fois ; peur qu’il ne décroche même pas.

    Tant de peurs et quelques espoirs également : l’espoir que, depuis le soir de l’accident, les choses se soient tassées, que sa colère se soit apaisée ; l’espoir que, depuis le jour de notre rupture, il ait entendu mon « je t’aime » et que vraiment cela ait fait son chemin dans sa tête.

    Où est-il, Jérém à cet instant précis ? Que fait-il ? De quoi et de qui sont remplies ses journées ? Quel est le bon moment pour l’appeler sans le déranger ?

    18h24. J’ai décidé que la bonne heure, c’est maintenant. J’attrape mon portable, je le passe nerveusement, fébrilement d’une main à l’autre, cherchant le courage pour composer son numéro. Je le pose sur le lit, je respire profondément. Je n’ai encore rien fait et je suis déjà ko.

    Il est 18h25 lorsque la sonnerie du téléphone retentit dans la chambre, un peu étouffée par le contact avec les draps. C’est certainement Elodie qui veut savoir comment je vais depuis tout à l’heure.

    J’attrape l’appareil, plutôt sûr de mon intuition ; une intuition pourtant destinée à être démentie, car le petit écran n’affiche pas du tout ce à quoi je m’attendais : il n’y a pas de nom, ce n’est qu’une succession de dix chiffres, c’est un numéro qui n’est pas dans mon répertoire.

    Enfin, il ne l’est plus ; oui, mon cœur a des ratés lorsque je reconnais le contact que j’avais effacé de la mémoire du tel quelques semaines plus tôt (avec tous les échanges d’sms liés), mais certainement pas effacé de la mienne, de mémoire.

    Dix chiffres si familiers, dix chiffres qui m’assomment comme un coup de massue, qui ravivent un chagrin toujours si vif.

    Je reconnais le numéro de Jérém et tout remonte en moi, un désir violent de le revoir, accompagné d’une nouvelle flambée de colère et de jalousie tout aussi violente.

    J’ai envie de répondre, mais je n’ai pas le cran de répondre. Je suis comme tétanisé.

    La sonnerie finit par s’arrêter. J’ai l’impression que je vais faire un malaise. Que mon cœur va exploser, et mes poumons avec. Je suis en nage, j’ai du mal à respirer. Je reste allongé, immobile pendant un long moment. J’attends de voir s’il laisse un message, partagé entre l’envie et la crainte d’entendre sa voix. J’attends une minute, deux minutes dix minutes : aucun message ne vient.

    J’ai besoin d’ouvrir la liste des appels récents pour me convaincre que je n’ai pas rêvé : non, je n’ai pas rêvé, c’est bien son numéro.

    Pendant un instant, j’envisage la possibilité de le rappeler. Je n’y arrive pas.

    Pourquoi il m’appelle ?

    Après le dîner, je sors faire un tour en ville pour me changer les idées. J’ai envie de le rappeler, mais je n’y arrive toujours pas.

    20h15. Je marche sur les quais du côté de la Daurade, lorsque le portable vibre dans ma poche. J’ai des sueurs froides à l’idée de lire le message qui vient d’arriver.

    « Coucou mon cousin, je pense très fort à toi ! ».

    Si Elodie n’existait pas, il faudrait l’inventer.

    « Merci ma cousine, tu es adorable ».

    Je range mon téléphone dans ma poche et je reprends ma respiration.

    Je descends à la Garonne et je marche au bord de l’eau. L’automne est bien là, il n’est même pas 20h30 et le jour commence à décliner ; l’air est frais, et il y a beaucoup moins de monde sur les quais que pendant les chaudes soirées estivales.

    Je n’ai pas fait cent mètres, que je sens à nouveau mon téléphone vibrer dans ma poche. C’est une vibration répétée, c’est le signal d’un coup de fil.

    Je prends une bonne inspiration et je me saisis de l’appareil. Je regarde le petit écran et je suis assommé. La même séquence de chiffres que deux heures plus tôt, la même panique dans ma tête et dans mon cœur. Je laisse vibrer. J’ai l’impression que tout mon corps vibre avec.

    Puis, certainement à la toute dernière secousse, je finis par décrocher, le cœur dans la gorge, le souffle coupé.

    « A… a… allo ? » je bégaie, dans un état presque second.

    « Nico… ».

    Sa voix. Sa voix de mec. Cette vibration sensuelle et virile. Accompagné d’un petite hésitation inédite.

    « Oui… » je lui réponds.

    « C’est moi… ».

    C’est la première fois qu’il m’appelle, et je crois que je ne vais pas survivre à cela.

    « Je sais… ».

    J’ai envie de pleurer. Pourtant, même si le geste de Jérém me touche infinimment, je ne peux m’empêcher de me montrer distant. Je suis heureux d’entendre sa voix, mais sa voix me renvoie aussi à de mauvais souvenirs, une capote qui vole, un poing dans la gueule, des mots blessants comme des lames.

    J’entends sa voix et tout remonte, le bon et le mauvais. Et le mauvais, ça fait un mal de chien.

    « Tu vas bien ? ».

    « Oui… » je lâche, le cœur qui secoue ma poitrine de fond en comble.

    « Ça me fait plaisir… ».

    Silence assourdissant. Je regarde la silhouette massive du Pont Neuf qui se dresse devant moi, et je me demande si j’ai bien fait à décrocher. Je me sens comme en apnée, dans ma tête tout se bouscule, c’est un bazar monstre.

    « Je voulais savoir comment tu allais…

    « Je vais bien, je vais bien… et toi ? ».

    « Je vais bien moi aussi… ».

    Nouveau silence de part et d’autre.

    C’est désormais sur l’ancien Hôpital Militaire de la Grave avec son dôme imposant que je laisse de poser mon regard, tout en me demandant si je vais craquer ou pas.

    « T’as eu ton permis ? » il me lance de but en blanc.

    « Oui, je l’ai eu la semaine dernière… ».

    « T’as une voiture ? ».

    « Pourquoi ? ».

    Décidemment, je n’arrive pas à me sortir de cette attitude sur la défensive.

    « Je me disais que si tu avais ton permis… et une voiture… » il hésite.

    « Quoi ? » je m’impatiente.

    « Ça me ferait plaisir de… » il hésite à nouveau.

    « De quoi ? ».

    « De te voir ce week-end… ».

    « T’es sérieux ? ».

    « Oui, Nico… ».

    « T’es où ? ».

    « A Campan… dans la maison de mon papi… ».

    Silence de ma part, le cœur va exploser. Ou alors, il a déjà explosé. Je marche sur le bord du quai, je regarde l’eau du fleuve dans lesquelles les lumières du soir commencent à se réfléchir. J’a besoin de m’arrêter, de m’asseoir.

    Ce coup de fil est tellement soudain, inattendu que j’en tremble, j’en perds tous mes moyens ; et cette proposition est, elle aussi, trop soudaine, trop rapide : je n’ai pas le temps de réaliser ce que je suis en train de vivre, je me sens comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.

    « Nico… ».

    « C’est où ça ? » j’essaie de gagner du temps.

    « Dans les Hautes-Pyrénées, à côté de Bagnères-de-Bigorre… ».

    « Qu’est-ce que tu fous là-bas ? ».

    « Je traîne, je récupère… ».

    « Tu t’es remis de ton accident ? ».

    « Moi je pense que oui… ».

    « Tu pars quand à Paris ? ».

    « Quand le médecin me donnera le feu vert… je dois passer des visites médicales à la fin du mois… ».

    Nouveau silence.

    « Tu es toujours sur Toulouse ? » il finit par me relancer.

    « Oui… ».

    « Tu pars quand à Bordeaux ? ».

    « Dans 10 jours… ».

    « Tu as une voiture, alors ? » il revient à la charge.

    « J’ai une vieille Clio… ».

    « Alors viens me rejoindre, Nico… ».

    « Je ne peux pas ce week-end… » je lui réponds, en pensant à la visite de mon futur studio à Bordeaux.

    Encore un blanc dans la conversation.

    « Viens me rejoindre, Nico… c’est certainement le dernier week-end que je passe ici… ».

    « Pourquoi tu veux me voir ? ».

    « Je ne t’ai jamais remercié de m’avoir aidé à avoir mon bac… ».

    « Je n’ai rien fait… ».

    « Allez, Nico, viens passer le week-end avec moi… ».

    Je suis de plus en plus submergé par l’émotion, je n’arrive toujours pas à décrocher un mot.

    « Si tu ne te sens pas bien, tu repars aussitôt… » il essaie de me mettre à l’aise

    « J’ai un truc de prévu ce week-end… ».

    « Nico… ».

    « Quoi ? ».

    « Je t’attendrai sur la place du village demain à 18 heures… ».

    Je commence vraiment à être ému.

    « Je ne viendrai pas… je ne peux pas… ».

    « Je sais que je me suis comporté comme un con avec toi… ».

    Là, je suis ému aux larmes.

    « Demain à 18 heures, je serai sur la place à Campan… » il continue « et j’espère que tu y seras aussi… ».

    « Je dois y aller… » je coupe court, tout en essayant de maîtriser et de dissimuler mon émotion.

    Un nouveau silence s’installe dans la conversation.

    « Les chanceux c’est nous… » fait Jérém au bout d’un moment.

    « De quoi ? ».

    « Les chanceux c’est nous, c’est toi qui me l’as dit une fois… ».

    « Je dois vraiment y aller… » j’insiste, comme un réflexe de survie ; je suis tellement assommé par son coup de fil que je n’arrive même plus à respirer.

    « Si tu viens, fais gaffe sur la route, ils annoncent de la flotte dans les heures à venir… salut Nico… ».

    « Salut… ».

     

     

     

     


  • Commentaires

    1
    sookalh
    Mardi 16 Octobre à 14:57

    Très beau chapitre encore un :).

    J'aimerai pourvoir faire un geste mais pas sur tipee. Est-ce que tu as un Utip par hasard ?

    Charline

    2
    Yann
    Mercredi 17 Octobre à 10:41

    La cousine Elodie est de bons conseils et Nico devrait l'écouter. Peut être que le beau brun, après son accident, a réfléchi et fait le point sur lui même, ce qu'il est, ses sentiments. C'est en tout cas ce que son coup de fil à Nico laisse penser. Ce serait dommage que Nico ne saisisse pas cette main tendue ne serait-ce que pour discuter et faire la paix avec Jerem même si leur relation doit changer.

    Merci Fabien pour ce bel épisode.

    Yann

    3
    Mercredi 17 Octobre à 17:27

    Merci Fabien pour ces deux (excellents) premiers épisodes de la saison 2 !


    J’ai beaucoup aimé le moment du SMS d’Elodie être en attente insupportable d’un message et recevoir celui d’un(e) ami(e) à la place c’est vraiment frustrant.

    L’appel de Jerem est vraiment bouleversant, il appelle Nico pour la 1ère fois s’excuse et l’invite à passer le weekend.

    J’ai vraiment hâte de lire la suite en espérant que Nico fasse le bon choix.

    4
    Etienne
    Vendredi 19 Octobre à 23:29
    Épisode très émouvant. Bravo Fabien
    5
    Samedi 3 Novembre à 22:45

    le 2eme est encore mieux que le 1er, ca va être dure d'attendre le 3eme...

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