• Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    La journée commence par une belle matinée de début d’automne. Le ciel est bleu sur tout le sud-ouest.
    Mario, agriculteur à la retraite, est en train de pêcher la carpe dans le petit lac au milieu de sa propriété, à près de cinquante kilomètres au sud de Toulouse.
    La ligne frémit, un poisson semble avoir mordu. L’homme lève sa canne pour essayer de le sortir de l’eau, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant que sa main vacille, la canne plie, le poisson se décroche.
    Mario racontera plus tard qu’il avait cru que ce bruit venait d’une explosion rapprochée.

    Il est un peu plus de 11 heures lorsque je trouve sur mon portable un message de Jérém : « Bien arrivé, c’était trop bien » datant d’une heure plus tôt. Ça me fait un bien fou.
    Midi arrive vite et je vais manger au resto U avec mes camarades. Pendant la pause déjeuner, Fabien, le nouvel arrivé, nous parle de lui, de ses études, de ses projets. Monica a l’air sous le charme.
    Nous sommes sur le point de quitter le resto et de nous diriger vers la salle où se tiendra le cours de l’après-midi, lorsque je surprends une conversation entre deux étudiants qui me glace le sang.
    « … et il paraît que ça pourrait être un attentat… ».
    « Si c’était un attentat, ils auraient choisi Paris… ».
    « Qu’est-ce qui se passe ? » les questionne Raphaël sans détours, alors qu’il vient lui aussi d’entendre le mot « attentat ».
    « Il semblerait que la France soit visée à son tour par une attaque terroriste ».
    « Où ça ? » je lâche, désormais mort de peur.
    « Ce matin, il y a eu une grande explosion à Toulouse. Et il y aurait des victimes ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Valérie, éleveuse de volailles dans une petite commune située à soixante kilomètres au sud-ouest de Toulouse, est en train de nourrir ses canards.
    Elle distribue le grain, vérifie la santé de ses animaux, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant que sa main vacille, le seau lui tombe des mains et manque de peu de glisser et de tomber.
    Valérie racontera plus tard qu’elle avait pensé qu’un avion avait explosé en vol.

    Ce n’est pas possible, pas ça dans ma ville, pas ça chez moi. Pas là où se trouvent mes parents, Elodie, Thibault, Julien. Le visage des gens qui comptent pour moi défilent dans ma tête, associés au pire. Je sens la peur tétaniser mes muscles, la panique m’envahir. Je retrouve avec horreur la sensation ressentie dix jours plus tôt, devant les images des Twin Towers, la sensation glaçante d’avoir été poignardé dans le dos, la sensation qu’on vient de m’arracher un membre.
    J’ai besoin d’en savoir plus, mais je n’ai pas la force de demander. J’ai envie de pleurer, j’ai envie de ne pas croire à ce que je viens d’entendre. J’ai besoin d’appeler maman, et tous les autres. Jérém n’est pas à Toulouse. Mais si Toulouse est attaquée, est-ce que Paris ne le sera pas ? J’ai besoin de prendre de ses nouvelles aussi.
    « Je dois appeler chez moi » je lance, comme dans un état second.
    « Tiens nous au courant, Nico » me lance Monica, l’air grave.
    « Ça va aller, courage » fait Raphaël, tout en posant une tape amicale sur mon dos.
    Je fonce comme un zombie. Je sors du resto et, les doigts tremblants, j’attrape mon téléphone. Il me glisse des mains, il tombe par terre. Je le ramasse, en larmes, j’essaie de composer le numéro de la maison. Qu’est-ce que je vais retrouver au bout ? Je suis mort de peur. J’appuie sur la touche verte, je porte l’appareil à l’oreille, j’attends plusieurs longues, interminables secondes. La tonalité ne vient pas. Je relance l’appel, et je tombe sur une tonalité bizarre, comme de numéro occupé mais pas tout à fait.
    Je ressaie plusieurs fois, mais mes appels n’aboutissent toujours pas. J’essaie d’appeler Elodie, Julien. Aucun appel n’aboutit. J’ai envie de tenter d’appeler Thibault mais j’hésite, il doit être en intervention à l’heure qu’il est. J’essaie d’appeler Jérém, je tombe sur son répondeur, plusieurs fois. J’essaie même d’appeler Martin, Maxime. J’essaie d’appeler les voisins de mes parents, la boulangerie de ma rue, aucun appel n’aboutit. La panique ne fait que grimper en moi. J’ai peur que ce soit encore plus grave qu’à New York. J’ai peur que ma ville ait été complètement rayée de la carte. Avec les gens que j’aime.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Marc, est en train de faire du vélo près de l’Aéroport de Blagnac. Il vient de s’arrêter à un passage à niveau fermé. Le train vient de passer, la barre commence à se lever. Marc se prépare à redémarrer, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant que, au moment même où ses muscles se contractent pour produire l’effort de démarrage, ses jambes vacillent. Tellement puissant, qu’il en est déstabilisé, déséquilibré et qu’il arrive à se rattraper de justesse pour ne pas tomber.
    Marc racontera plus tard avoir cru à l’explosion d’une canalisation de gaz.

    Je quitte le campus, je veux rentrer à l’appart, je veux prendre la voiture, je veux rentrer à Toulouse.
    Je passe devant un bar où des gens s’agglutinent devant un poste allumé sur les infos. Je rentre et ce sont des images de guerre qui se présentent devant mes yeux.
    J’apprends alors que c’est l’usine d’AZF qui a explosé. J’apprends qu’on ne sait toujours pas s’il s’agit d’un attentat, mais qu’il y aurait bien des morts et des blessés. La caméra montre les décombres fumants des installations industrielles. La rocade, les véhicules arrêtés, les tôles froissées, des gens en sang, le tout recouvert d’une poussière grisâtre. Les immeubles de l’autre côté de la rocade, les façades éventrées, les vitres explosées.
    Non, Toulouse n’est pas rayée de la carte. Mais elle a été sacrément meurtrie. Mais ils sont où mes parents et mes amis ? Est-ce qu’ils vont bien ?
    L’animateur insiste sur le fait qu’il ne faut pas essayer de rejoindre la ville car les accès sont endommagés ou bloqués, et aussi pour ne pas entraver les secours qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour venir en aide aux victimes et protéger la population.
    Je suis mort d’inquiétude. Je sors du bar, j’essaie à nouveau de passer des coups de fil, toujours sans succès. Je rejoins un arrêt de bus, j’attends pendant un laps de temps qui me paraît une éternité. Je ne tiens pas en place, je me sens impuissant, c’est horrible.
    Je ne peux pas attendre, je décide de rejoindre mon studio à pied. Je marche comme un fou, je cours. Je pleure à chaudes larmes. Il me faut un bon moment pour retrouver le portail en bois peint en vert, pour retrouver la petite cour avec le sol peint en rouge.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Nadège est assise à son bureau de secrétaire, devant son ordinateur. Nadège travaille dans un cabinet d’avocats en plein centre-ville. Elle s’apprête à boire le café qui depuis quelques minutes est en train de refroidir à côté du clavier, lorsque quelque chose d’inattendu se produit. Un arc électrique se forme entre l’écran d’ordinateur et la lampe posée juste à côté.
    Puis, quelques instants plus tard :
    BOOOOOOM !!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant qu’elle croit d’abord à une explosion dans l’immeuble même où elle travaille. Des plaques des faux plafonds se décrochent en tombent sur son bureau, sur sa tête.

    « Nico ! Nico ! » j’entends Denis m’appeler. Depuis sa position privilégiée, derrière la porte fenêtre du séjour donnant pile face au passage d’entrée à la petite cour, il a dû me voir ou m’entendre rentrer.
    « Oui… ».
    « Tu es au courant de l’explosion à Toulouse ? ».
    « Oui, j’ai appris ça… ».
    « Viens, Nico, viens regarder les infos avec nous ».
    Première note agréable à entendre depuis de longues minutes, que cette invitation empreinte de bienveillance.
    Les images sont horribles. Le site d’AZF est un champ de ruines. La ville est défigurée. On parle des morts, des blessés. On parle d’un nuage toxique qui se serait échappé suite à l’explosion et qui, à la faveur des vents, se dirigerait droit vers le centre-ville. On parle d’attentat. Ou pas. Encore d’attentat. D’erreur humaine. De malveillance isolée. On se demande comment est possible qu’une usine potentiellement aussi dangereuse demeure aux portes d’une ville comme Toulouse, comment les autorités publiques aient pu tolérer un tel risque industriel. « Mais l’usine était là avant que la ville ne l’engloutisse… ». « A ce compte-là, il aurait fallu l’obliger à partir ailleurs… ».
    « Je n’arrive à avoir personne à Toulouse » je lance, triste à mort.
    « Moi non plus » me répond Denis « apparemment les lignes téléphoniques sont saturées ».
    « Je deviens fou de ne rien savoir de ma famille ».
    « On ne peut rien y faire, il faut attendre ».
    « Je deviens fou en pensant qu’ils sont peut-être blessés ou morts ».
    « Il ne faut pas penser au pire, il faut rester positif ».
    « C’est pas facile ».
    « Je sais ».
    « Vous croyez que c’est un attentat ? ».
    « Après ce qui s’est passé il y a dix jours à New York, on y pense tous. Mais c’est difficile de le dire pour l’instant ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Le 21 Septembre 2001, il faisait beau. Dans mon bureau, nous avons senti le sol trembler. Je me disais qu'il y avait quelque chose de pas normal. Quelques secondes après, un énorme boum.
    L’un des gars a dit de ne pas avoir peur, que c'était juste un avion qui venait de passer le mur du son.
    Nous nous sommes tous réunis au centre de la pelouse en regardant le ciel.
    Nous avons fini par retourner à l’intérieur et nous avons pu écouter la radio.
    Les infos parlaient d’une bombe, d’une explosion qui aurait eu lieu au centre-ville, puis à l'aéroport.
    La circulation était bloquée et nous sommes restés cloîtrés longtemps, inquiets, sans savoir réellement ce qui se passait.
    Quand enfin nous avons pu sortir nous avons vu des gens en sang. Ça faisait froid dans le dos.
    Un terrible cauchemar. Le centre-ville avait été balayé. Notre ville rose était devenue une ville fantôme. De la poussière partout, des vitres brisées, des gens perdus. Un des plus grands traumatismes urbains jamais vécus ».

    Je n’en peux plus de ne pas avoir de nouvelles, j’ai peur, j’étouffe. Je ne peux pas rester sans rien faire. J’ai envie de prendre la voiture et de foncer à Toulouse.
    Les infos relayent pourtant les consignes des autorités enjoignant à ne pas s’approcher de la ville pour ne pas entraver les secours.
    Et si je prenais le train ?
    Espoir de courte durée, car à l’antenne on finit par annoncer que la circulation ferroviaire a été interrompue elle aussi.
    Soudain, une sonnerie retentit dans la pièce. Mon téléphone sonne enfin. C’est maman.
    « Nico, enfin j’arrive à t’avoir ».
    « Vous allez bien ? ».
    « Oui, oui, papa vient de rentrer ».
    « Vous n’êtes pas blessés ? ».
    « Non, mais il y en a beaucoup de blessés, beaucoup. Et toi, tu vas bien ? ».
    « Très bien, je me faisais un sang d’encre ».
    « Tout va bien, mon chéri ».
    « Tu as des nouvelles d’Elodie ? ».
    « Non, pas encore. Je vais essayer de la rappeler et dès que j’arrive à l’avoir, je dis aussitôt ».
    « Il y a beaucoup de dégâts ? ».
    « La ville est complètement retournée, tout s’est arrêté d’un coup. Il n’y a plus de voitures dans les rues. Il y a des sirènes partout. Il paraît qu’il y a du danger à cause des gaz de l’usine. On nous dit de nous calfeutrer chez nous, mais il n’y a plus une vitre entière, même les encadrements ont bougé. Même la porte d’entrée. Des meubles sont tombés et c’est un grand bazar. Mais nous allons bien, c’est le principal ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Maxime est en cours de sport dans le gymnase de son lycée à Toulouse. Il est en train de jouer au basket avec ses camarades. Il vient de faire un panier, ses coéquipiers le félicitent, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Les murs de la salle se mettent à trembler. Des éléments du plafond se décrochent et l’un d’entre eux vient percuter le petit brun qui tombe à terre, inconscient.

    Me voilà un brin rassuré. Papa et maman vont bien. Mais je suis toujours inquiet pour Elodie, Julien, Thibault.
    Je viens de raccrocher d’avec maman, lorsque mon portable sonne à nouveau. Lorsque je regarde l’écran je suis tellement submergé par l’émotion que je ne peux retenir mes larmes.
    « Nico ».
    « Tu vas bien, Jérém ? ».
    « Oui, oui, ça va. Tu as eu tes parents ? ».
    « A l’instant, ils vont bien. Et toi tu as des nouvelles de ton frère ? ».
    « Je viens d’avoir mon père… Maxime a été blessé au lycée. Il est aux urgences ».
    « Merde… c’est grave comment ? ».
    « Je ne sais pas, mon père venait de recevoir un coup de fil de Purpan ».
    « J’espère que c’est pas trop grave… ».
    « J’ai peur, Nico… s’il devait ne pas s’en sortir… ».
    « Tais-toi, Jérém, ce n’est juste pas possible ».
    « Je monte dans le premier train pour Toulouse ».
    « Je vais essayer de rentrer moi aussi ».
    « D’accord ».
    « Je te tiens au courant ».
    Pendant les heures qui suivent, j’essaie d’appeler Elodie et Julien, toujours sans succès. J’essaie avec Thibault, je tombe sur le répondeur. Je lui laisse un message pour lui demander de donner des nouvelles dès qu’il le pourra.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « J’étais à l’hôpital de Rangueil pour passer une visite gynécologique à Rangueil lorsque l’explosion s’est produite » raconte Elodie C. « tout s’est mis à vibrer. Des vitres brisées tombaient des étages. Quelqu’un a dit qu’un hélicoptère venait de s’écraser sur le CHU. La fenêtre de la salle où je me trouvais est tombée à l’intérieur et a été retenue par un ordinateur, ce qui m’a évité de me la prendre sur la tête. J’ai cru que l’hôpital allait s’effondrer ».

    Il est environ 18 heures lorsque je reçois un nouveau coup de fil de maman.
    « Je viens d’avoir le copain d’Elodie au téléphone ».
    « Alors ? Elle va bien ? ».
    « Elle est à l’hôpital… ».
    « Elle est blessée ? ».
    « Elle n’a pas de blessures graves, mais elle a eu un tympan endommagé à cause du souffle de l’explosion. Elle est à Rangueil, ils sont en train de l’examiner ».
    « C’est un cauchemar sans fin ».
    « Elle est en vie, et c’est le plus important ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Je me trouve chez moi, à quelques centaines de mètres de cette déflagration assourdissante » raconte Julien B., moniteur d’autoécole « mes oreilles sifflent, je suis abasourdi, figé et paniqué à la fois. Ce matin-là, je ne travaillais pas, je faisais la grasse matinée. Les volets encore fermés de ma chambre ont empêché que les éclats des vitres brisées me tuent dans mon propre lit.
    Je m’habille, je descends, je sors dans la rue. Dans les rues, on court, on pleure, on saigne. J’assiste à un spectacle de désolation, des scènes de guerre, à ce que l’on ne voit qu’à la télévision. Mon quartier, celui où j’ai grandi, ses commerces, mes repères, sont détruits. L’impossibilité de passer des coups de fil à nos proches participe d’autant plus au sentiment de panique. On se réconforte, on se soigne, on s’aide. Peu à peu, nous avons de plus amples informations, les esprits se calment. Mais nous sommes sonnés, sous le choc. Un nuage rosâtre survole la ville. Je prête main-forte jusqu’au soir, nous sommes nombreux, jusqu’à l’épuisement. On s’apaise, on se soutient.
    Le 21 septembre 2001, je suis témoin d’un fait historique et j’apprends à cet instant ce que signifie le mot solidarité.
    Nous nous trouvons en présence de l’une de ces catastrophes qui nous dépassent et qui ont le pouvoir, face au malheur qu’elles apportent, de relativiser tous nos repères et de rabattre les cartes dans notre relation au monde et aux autres ».

    Vers 19 heures, alors que j’aide Denis à préparer le dîner auquel je suis invité, mon portable sonne à nouveau.
    « Julien, ça va ? ».
    « Oui, un peu sonné mais ça va ».
    « Tu n’as rien ? ».
    « Non, j’ai eu un bol pas possible… ».
    « Ah bon ? ».
    « Ce matin je ne bossais pas. Au moment de l’explosion, j’étais encore au lit, et j’étais en train de baiser. J’étais même en train de venir. J’ai entendu les vitres de la fenêtre de la chambre se briser derrière moi. Mon lit est juste devant la fenêtre. Je pense que si les volets n’avaient pas été fermés, je ne serais plus là pour t’appeler, Nico… j’ai eu la trouille de ma vie… j’ai cru qu’on était attaqués, comme à New York. J’ai vraiment cru que j’allais y passer. C’est fou de jouir en pensant que tu vas mourir ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Je roulais sur la rocade et je me trouvais pile à hauteur de l’usine » raconte un automobiliste « quand soudain mon attention a été attirée vers le ciel. J'ai levé la tête, et j'ai vu comme un « voile qui ondulait au vent » dans les nuages, comme une image qui se déforme. La terre a tremblé. Et 2-3 secondes plus tard, une énorme explosion.
    L'explosion a été simultanée avec un énorme souffle. La voiture s’est déportée d’une dizaine de mètres et je me suis retrouvé contre la bande d’arrêt d’urgence, sonné.
    J’ai ressenti l’onde de choc dans tout mon corps et le souvenir est très vivace. Quand je me concentre j'en ai encore le souvenir et je peux toujours le « ressentir ».
    L’explosion a été accompagnée d’une énorme colonne toute droite et noire, au-dessus de laquelle il y avait une espèce de grosse masse, comme un champignon atomique.
    J'ai vu aussi une couleur orangée au sommet du champignon qui, par l'effet du vent d’Autan, commençait à de dissiper et se diriger vers la ville. J’ai cru qu’un nuage toxique allait envahir Toulouse ».

    Après une nuit épouvantable, peuplée de cauchemars, je prends le premier train pour Toulouse du samedi matin. Je suis content de pouvoir rentrer, je suis impatient de retrouver papa et maman. Et je suis impatient et inquiet d’aller voir Elodie, j’espère qu’elle ne va pas avoir de séquelles.
    Je suis impatient aussi d’en savoir plus sur l’état de Maxime. Hier soir, lors d’un deuxième coup de fil, Jérém m’a annoncé que son jeune frère souffrait de fractures aux côtes et de plusieurs blessures. Les médecins le gardaient quand-même en observation pour la nuit et pour d’autres analyses, ce qui n’était pas vraiment rassurant.
    Enfin, je suis impatient de retrouver mon Jérém, même si ce n’est pas dans des circonstances heureuses. Il m’a annoncé qu’il prendrait un train en début de matinée, et qu’il serait à Toulouse en début d’après-midi. Je veux être à ses côtés pour le soutenir.
    Pendant tout le voyage, je suis angoissé à l’idée de l’état dans lequel je vais retrouver ma ville. Je l’ai quittée « en bonne santé » une semaine plus tôt et je m’attends à la retrouver marquée par les stigmates d’une catastrophe industrielle épouvantable. Le train arrive par le nord, pratiquement à l’opposé du site d’AZF. De ce côté de la ville rien ne semble avoir bougé. Il n’y a pas de dégâts apparents.
    A la Gare Matabiau, boulevard Riquet, Jean Jaurès, rue de la Colombette tout semble à peu près en ordre, exception faite de quelques vitres brisées, de plus en plus nombreuses au fil de mes pas.
    Mais plus j’avance vers le sud, plus les blessures sont visibles et importantes. Des murs lézardés, des portes et fenêtres enfoncées, des toitures et panneaux soufflés ou envolés, des débris de toiture, de bois, de verre jonchent le sol. Dans les rues, des voitures aux pare-brises fendus, aux tôles froissées. Ma ville est blessée, touchée dans sa chair, et j’ai l’impression de l’être avec elle. Je pense au lourd bilan des morts et des blessés qui ne fait d’empirer d’heure en heure. C’est horrible, j’ai envie de pleurer. Mais comment cela a pu arriver dans ma belle ville rose ?
    Mais un choc encore plus grand m’attend lorsque j’arrive dans la rue où se situe la maison de mes parents. Comme me l’a annoncé maman, il n’y a pas de circulation, tout est comme figé. L’entendre raconté est terrible, mais le voir est glaçant. Tout n’est que ruine, couvert d’une poussière grisâtre. Tous les immeubles sont debouts, mais leurs façades sont défigurées. Si je ne savais pas qu’il s’agit de l’explosion d’un site industriel, on pourrait croire qu’il y a eu un bombardement et craindre qu’il il en aura d’autres. On pourrait croire que c’est la guerre. En arrivant dans ma rue, je pleure comme un enfant.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « J’étais dans mon bureau à Compans Caffarelli » raconte un employé de bureau « l’immeuble a bougé de droite à gauche et gauche à droite. Ceci a été suivi par une forte explosion. J’ai vu la fenêtre s’ouvrir et se refermer violemment. Mon collègue avait plongé sous son bureau, terrorisé. J’ai pensé de suite à l’attentat de New York. J’ai paniqué, je me suis précipité dans les escaliers, et je suis arrivé 3 étages plus bas, dans la rue. Je me suis mis à courir pour m’éloigner car dans mon esprit l’immeuble allait s’effondrer.
    C’est alors que j’ai vu que d’autres personnes sortaient des immeubles voisins. Personne ne savait ce qui se passait car les portables ne passaient pas. Nous avons vu passer des voitures couvertes de cendres.
    Un souvenir marquant à vie ».

    J’ai du mal à parcourir les derniers mètres qui me séparent de la maison. Mon cœur s’emballe, tape très fort, jusqu’à provoquer une véritable douleur dans ma poitrine. Je force mes jambes qui ne veulent plus avancer. Devant l’entrée de ma maison, j’essaie de maîtriser mes larmes pendant de longs instants. Je ne veux pas pleurer devant mes parents. Je ne veux pas leur saper le moral.
    Je reste planté là, devant cette façade meurtrie, devant cette porte déglinguée, incapable de bouger. Lorsque j’essaie enfin de rentrer, je n’y arrive pas, la porte est bloquée. Malgré mes efforts, je n’arrive pas à l’ouvrir.
    Je me résous alors à sonner. J’attends plusieurs secondes, rien ne se passe. Je tape plusieurs fois sur la porte. Quelques instants plus tard, j’entends la voix de papa demander :
    « C’est qui ? ».
    « C’est moi ».
    « Ah, Nico… ».
    J’entends alors des bruits secs et la porte s’ouvre enfin, en forçant, car elle est en partie dégondée. Je suis comme abasourdi, toujours planté sur le seuil d’entrée.
    « Rentre mon fils » fait papa, en me serrant l’épaule, en se laissant aller à l’un de ses rares gestes de tendresse.
    Sur ce, maman arrive à son tour et me prend dans ses bras.
    « Je suis tellement contente que tu aies pu rentrer ».
    « Moi aussi. Tu as des nouvelles d’Elodie ? ».
    « Il semblerait que les dégâts au tympan soient assez importants ».
    « Elle pourrait ne plus entendre ? ».
    « Ou moins entendre de l’oreille touchée ».
    « Vous êtes allé la voir ? ».
    « Non, pas encore. On a prévu d’y aller cet après-midi ».
    Pendant le reste de la matinée et le début de l’après-midi, j’aide papa à boucher les ouvertures avec des planches de contreplaqué, et maman à faire du ménage et du rangement.
    A 15 heures, mon portable sonne à nouveau.
    « Ourson ».
    « Ça fait plaisir de t’entendre ».
    « Tu es à Toulouse ? ».
    « Oui, depuis ce matin. Et toi ? ».
    « Je débarque à l’instant ».
    « Tu vas aller voir Maxime ? ».
    « Oui. Tu veux venir avec moi ? ».
    « Bien sûr que je vais venir ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.
     
    « J’étais dans le métro » raconte un étudiant « les murs ont tremblé comme s’il y avait un gros orage, un immense orage ».

    Je retrouve mon bobrun boulevard Carnot, non loin de la rue de la Colombette. Je le retrouve pour la première fois sur Toulouse depuis notre dispute chez moi. T-shirt gris, jeans, blouson noir et baskets, tenue de bogoss. Son regard brun est rempli d’inquiétude. Il est à la fois terriblement sexy et tellement touchant.
    « J’ai tellement envie de t’embrasser » je lui chuchote à l’oreille, alors que nous nous faisons la bise et que j’en profite pour effleurer discrètement et fugacement ses doigts avec les miens.
    « On ne peut pas ici » je l’entends me répondre sèchement.
    « Je sais ».
    « Mais moi aussi j’en ai envie » il finit par admettre alors que nous montons dans le bus.
    « J’ai eu mon père hier soir » il m’annonce « Maxime a plusieurs côtes cassées. Il m’a dit qu’il était conscient mais qu’il devait passer d’autres examens pour voir qu’il n’y ait pas de dégâts internes ».
    « Ça va aller » je tente de l’encourager, en lui serrant brièvement mais intensément la main.
    A Purpan, les souvenirs de l’accident de Jérém remontent en moi. C’est dur d’aller voir quelqu’un qu’on aime et dont on ne connaît pas l’état. Je suis content de pouvoir l’accompagner, je suis content qu’il me l’ait demandé. Je suis content d’être avec Jérém, en ce moment.
    Je le regarde foncer dans la rue, dans l’enceinte de l’hôpital, dans le hall, pressé de revoir son frérot et de savoir comment il va. Il est beau, tellement beau, tellement viril et tellement émouvant.
    Dans un recoin qui nous cache des regards, Jérém me colle contre le mur et m’embrasse. Il me prend dans ses bras et il me serre fort contre lui.
    « J’ai peur ».
    « Ça va aller, ça va aller, il n’y a pas de raison… les Tommasi ont la peau dure » je tente de le rassurer.
    Nous avançons dans les couloirs et nous arrivons à la chambre qui nous a été indiquée.
    Et alors qu’il a avancé d’un pas speedé jusque-là, le bobrun s’arrête net sur le seuil, il se fige. Par-dessus son épaule, je retrouve Maxime, le haut du crâne entouré d’un pansement cachant ses beaux cheveux bruns. Son visage porte quelques égratignures et quelques bleus. Il est amoché, mais il est conscient, assis, et il a même l’air amusé.
    Une femme et un homme se tiennent d’un côté et de l’autre du lit médicalisé.
    « Jérémie » fait la femme.
    Jérém se raidit.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    J'étais au travail ce jour-là. Normal, c'était un vendredi.
    A l'heure de l'explosion, j'ai senti mon siège poussé vers la table du bureau. J’ai d’abord pensé à une petite blague d’un collègue, je me suis retourné. Personne.
    Puis j'ai entendu le « boum ! » 3 à 4 secondes après, en même temps que le reflet du bâtiment où je travaillais se déformait dans les vitres de celui d'en face.
    Nous sommes sortis de nos bureaux, montés sur le toit d'un bâtiment, rien vu de spécial, à part des bouts de nuage orange qui flottaient.
    J'ai croisé notre secrétaire qui nous a dit qu'elle regardait par hasard par la fenêtre au moment de l'explosion, et qu'elle avait vu un nuage de feu et de la fumée en direction d'AZF.
    Je me souviens que c'était le vent d'Autan, et je me suis dit (égoïstement), "ouf ça ne va pas venir dans notre direction". Quand on a peur, on pense à soi d’abord.
    C'est à ce moment-là que nous avons croisé des gens entre les bâtiments, dans les couloirs et l'imagination est partie au galop.

    « Tu fais quoi, là ? » lance Jérém, sèchement, à la femme qui vient de le saluer.
    « Comment, je fais quoi, là ? Mon fils est à l’hôpital, je viens le voir ».
    « Tu te rappelles que tu as des fils juste quand ils sont aux urgences ! ».
    « Jérémie, s’il te plaît ».
    « Quoi s’il te plaît » fait Jérém en montant dans les tours.
    « Eh, oh, ici il y a un blessé » lance Maxime en forçant sa faible voix pour se faire entendre. Ce qui a pour conséquence de provoquer une quinte de toux, fait particulièrement douloureux lorsqu’on a des côtes cassées. Le petit brun grimace, porte ses mains sur son flanc.
    « Désolé » fait Jérém, en baissant de plusieurs tons.
    « Ça va mon chéri ? » demande la mère au cadet de ses deux beaux bruns.
    « Ça va, ça va ».
    « Allez, on va prendre un café en bas » fait celui que j’imagine être son compagnon.
    « Comment tu vas frérot ? » fait Jérém en serrant la main de son frère.
    « Je tiens le coup, tu vois ? J’étais jaloux de toi, il me fallait un accident à moi ».
    « T’es con ! ».
    « Salut Nico ! ».
    « Salut Maxime ».
    Et alors que le couple vient de quitter la chambre, Maxime nous lance :
    « Ça va, vous, les amoureux ? ».
    « Mais ta gueule, ferme là ! » fait Jérém.
    « Vous êtes beaux tous les deux ».
    « Oui, c’est ça ».
    « Il a fallu que je me prenne une poutre sur la tronche pour pouvoir vous voir enfin tous les deux ensemble ! » continue l’adorable petit con.
    « C’est très drôle ! ».
    « Surtout ne vous lâchez plus ! ».
    « Occupe-toi de tes fesses ! ».
    « Toi, Nico, ça va ? Tout le monde va bien chez toi ? ».
    « Mes parents vont bien, il y eu juste des dégâts matériels. Mais ma cousine a été touchée au tympan. Elle est à Rangueil ».
    « T’es très mal ? » le questionne Jérém.
    « Ça va… ».
    « Ta gueule, dis-moi en vrai ».
    « En vrai, j’ai mal partout. Aux côtes, aux épaules, au dos. J’ai une migraine terrible et l’estomac en vrac à cause des médocs. Mais ça va passer ».
    « Ils t’ont fait toutes les analyses ? ».
    « Je pense. Même un scanner du cerveau. Ils ont été troublés par ce qu’ils ont trouvé ».
    « C'est-à-dire ? ».
    « Du vide, comme dans l’espace »
    « T’es trop con, frérot ! ».

    En sortant de l’hôpital, Jérém pousse un long soupir de soulagement.
    « Putain, j’ai eu peur ».
    « Je te l’ai dit que ça allait aller ».
    « Tu m’avais pas dit que ta cousine était blessée » il me lance.
    « J’ai zappé. On doit aller la voir avec mes parents ».
    « Tu veux qu’on y aille maintenant ? ».
    « Tu viendrais avec moi ? ».
    « Mais bien sûr ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Il y avait un léger vent d’Autan ce matin-là. C’était un beau vendredi ensoleillé de septembre. A 10h15 c’est la pause, On fume, on plaisante, on envisage le week-end à venir. Plus que quelques heures.
    Mon regard flotte au-dessus des arbres qui bordent l’enceinte du lycée Jolimont. Et là, je vois les feuilles des arbres qui s’orientent toutes dans le même sens et « BOUM !!! »
    Un léger souffle, les vitres ondulent, on se regarde avec les collègues :
    « C’est peut-être un attentat ? »
    « Déconne pas, c’est pas New York… ».

    Elodie est installée dans une chambre double avec une nana un peu plus âgée qu’elle. Lorsque nous arrivons, elles sont en train de se raconter leurs vies. Tout comme Maxime, elle porte un pansement autour du crâne.
    « Oh mon cousin ».
    « Salut Elodie ».
    Nous nous prenons dans les bras, nous nous serrons très fort l’un contre l’autre.
    « Comment vas-tu ? » elle me demande.
    « C’est à toi qu’il faut le demander ».
    « Je suis sonnée comme une cloche avant la messe ».
    J’ai toujours été impressionné par sa capacité à garder le moral dans les pires situations.
    « Allez, sérieusement ».
    « Moi ça va, il faut juste me parler dans la bonne oreille désormais ».
    « Tu vas pouvoir récupérer l’audition ? ».
    « Les médecins ne sont pas très optimistes pour l’oreille gauche qui a été la plus exposée ».
    « Ma pauvre cousine ».
    « C’est la vie, mon Nico. Ça aurait pu être bien pire. Ça me fait plaisir de te voir. Et ça me fait plaisir de voir enfin de près le fameux Jérémie ».
    « Le plaisir est pour moi » fait mon bobrun.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre… 1781, 10h30.

    Au dix-huitième siècle, une poudrerie était installée sur l’Ile du Ramier à Toulouse, pas loin de l’emplacement de l’usine d’AZF. Le 21 septembre 1781, à 10 heures et demie du matin, la poudrerie avait connu un accident majeur. Une grande explosion avait secoué le site. L’accident n’avait pas fait de victimes puisque, par un heureux hasard, les ouvriers étaient en train de prendre leur repas à une certaine distance.
    Le 21 septembre 1781, à 10h30 et 21 septembre 2001 à 10h17, à 220 années de distance. Ça ne s’invente pas.

    Il est près de 18h30 heures lorsque nous quittons Elodie.
    « J’en ai ma claque des hôpitaux pour aujourd’hui » me lance Jérém en quittant la grande bâtisse de Rangueil, dont la façade porte les blessures bien visibles de l’explosion.
    Après avoir fait le tour de nos blessés respectifs, je ne sais pas quels sont les projets de Jérém. J’ai terriblement envie de l’embrasser, de le sentir contre moi, de faire l’amour avec lui.
    « Tu penses rester quelques jours ? ».
    « Je ne sais pas encore. Au moins jusqu’à demain. Ou lundi ».
    « Tu rentres chez ton père ce soir ? » je le questionne.
    « Je ne crois pas, je n’ai pas trop envie ».
    « Viens à la maison alors ».
    « Je ne crois pas que ce soit une bonne idée ».
    « Pourquoi ? ».
    « Je ne sais pas… je crois que je vais plutôt prendre une chambre à l’hôtel ».
    « Allez, ça me ferait plaisir. Ce n’est pas le grand confort en ce moment, mais il y a toujours un toit et des murs ».
    « T’es sûr que tes parents vont être d’accord ? ».
    « Mais oui, surtout en ce moment. Après ce qui vient de se passer, tout le monde a besoin d’aide, il faut se serrer les coudes. Je vais leur dire que tu es là pour ton frère et que tu n’as pas d’endroit où passer la nuit. Je les appelle… ».
    « Attend, Nico… et ta mère, tu crois qu’elle va être d’accord ? Je veux dire… après ce qui s’est passé la dernière fois… ».
    « Ma mère sait aussi que j’ai été à Campan et que tu as été adorable et que je suis heureux avec toi ».
    « Et ton père sait ? ».
    « Non, et il n’a pas besoin de savoir pour l’instant. Tu es un ancien camarade de lycée. Point à la ligne ».
    « Je ne vais pas savoir quoi lui raconter ».
    « Tu vas lui parler rugby, de tes entraînements à Paris, et tu l’auras dans la poche ».
    J’appelle maman malgré la perplexité persistante de mon bobrun. Non seulement elle est ok pour que Jérém passe la nuit à la maison, mais elle insiste pour qu’il vienne dîner à la maison.
    En parcourant la ville en bus vers le sud, Jérém est de plus en plus horrifié.
    « Putain, le bordel. Il va falloir des années pour remettre tout ça en état ».
    A l’approche de la maison, je le vois stresser.
    « Ça va aller ? ».
    « Je suis pas très à l’aise ».
    « Ça va aller, tu vas voir ».
    Pendant le repas, la conversation tourne longuement au sujet de la catastrophe. Ce n’est qu’autour du dessert qu’elle se porte enfin sur un sujet moins grave et bien plus fédérateur, le rugby.
    « Alors, il paraît que tu as été recruté par le Racing ? » lance mon père.
    « Oui, monsieur ».
    « T’as commencé les entraînements ? ».
    « Oui, depuis une semaine ».
    La conversation est lancée. Et elle se poursuit bien au-delà du dessert et du café.
    Pendant que papa et Jérém discutent, j’aide maman à débarrasser la table. Jérém se propose d’aider aussi, mais j’insiste pour qu’il reste assis à sympathiser avec papa.
    « Ils ont l’air de bien s’entendre ces deux-là » me glisse discrètement maman.
    « Oui, ça fait plaisir. Tu n’as rien dit à papa, hein ? ».
    « Non, mon chou, c’est à toi de le faire, quand tu te sentiras prêt ».
    « Merci d’avoir dit oui ».
    « Ce sera toujours oui pour rendre service à ton copain ».
    « Merci maman, merci ».
    « De rien mon chou ».
    Maman a l’air très fatigué et elle monte se coucher dès le lave-vaisselle lancé.
    La conversation entre les deux passionnés de rugby se prolonge désormais au salon. La télé déblatère en sourdine sans que personne ne lui prête attention. Papa est installé dans son fauteuil attitré, je m’installe sur le canapé à côté de Jérém. Je ne connais rien au rugby, alors je ne peux pas vraiment prendre part à la conversation. Alors, je me contente d’écouter, d’observer, d’être heureux, et ému.
    Avoir Jérém à la maison, chez mes parents, partager un repas en famille. Puis, le regarder discuter avec papa, l’entendre raconter ses tournois du rugby, s’attarder sur la dernière saison, celle de la victoire, mais aussi celle de notre amour. Et encore, voir papa pendu à de ses lèvres, attentif et admiratif par ce que petit mec lui raconte du haut de ses vingt ans même pas révolus, c’est juste un bonheur infini.
    Plus ça va, plus ils ont l’air de bien s’entendre. Au fond de moi, j’ai terriblement envie d’annoncer à papa que Jérém est plus qu’un ancien camarade de lycée. Mais je ne veux pas gâcher ce pur instant de bonheur. Je ne veux pas mettre Jérém mal à l’aise. Je me dis que pour l’instant, mon bobrun est en train d’investir dans un capital sympathie auprès de mon père qui me sera utile le jour où je lui annoncerai que ce jeune joueur de rugby qu’il semble trouver passionnant est aussi mon mec.
    « Allez, je vais me coucher aussi » fait mon père sur le coup de 11 heures « bonne soirée les gars ».
    « Il est sympa ton père ».
    « Je crois qu’il t’aime bien ».
    « Parce qu’il ne sait pas tout ».
    « Un jour je lui dirai ».
    « Ok, mais attends que je sois parti ».
    « Oui, t’inquiète ».
    Jérém m’embrasse et me caresse longuement. J’ai envie de lui, et je sens qu’il a aussi envie de moi.
    Nous montons à l’étage. Une fois encore, nous nous brossons les dents ensemble, nous allons dormir ensemble. Ces petits moments du quotidien sont si précieux à mes yeux.
    « Cette pièce a connu des jours meilleurs » se moque le bobrun en t-shirt gris et boxer blanc en passant la porte de ma chambre.
    « C’est clair ».
    En effet, elle a connu de bien meilleurs jours. Une plaque en contreplaqué est vissée sur le cadre de la fenêtre, fenêtre dont les battants, sans vitres, sont entreposés contre un mur. Tout comme les planches de mon étagère renversée et complètement déglinguée par l’explosion. Mes livres et mes cours du lycée gisent en tas dans un coin de la pièce. Mon placard, dont les étages ont lâché aussi, est un fouillis de fringues entassées et poussiéreuses.
    « Fais gaffe où tu poses les pieds. Maman a passé l’aspi toute la journée, mais il pourrait rester des éclats de verre ».
    Une fois au lit, je me colle contre lui et nous nous faisons plein de bisous et de câlins. J’ai terriblement envie de lui. Je passe une main sous son t-shirt, j’effleure ses abdos. Mon avant-bras effleure sa queue.
    « Pas ici, Nico ».
    « Pourquoi ? ».
    « Ça me gêne ».
    « C’est pas la première fois qu’on le fait ici ».
    « Je sais, mais il y a tes parents juste à côté ».
    « On va être discrets ».
    « Non ».
    « Allez… » je fais, en glissant ma main dans son boxer.
    « T’es chiant » il me balance, tout en bloquant ma main avec la sienne.
    « Tu n’as pas envie ? ».
    « Bien sûr que si ».
    « Alors, laisse-toi faire, juste une petite gâterie ».
    « Coquin, va » me chuchote le bogoss alors que le simple contact de mes doigts est en train de faire monter sa queue à vitesse grand V.
    « Et toi donc… t’es pas très crédible dans le rôle de la Sainte N’y Touche ».
    « Ta gueule et suce » il soupire, alors que la montée de son excitation efface d’un coup toutes ses réticences.
    Devant une invitation aussi claire et appétissante, je ne peux que m’exécuter. Je me faufile sous la couette, je fais glisser le boxer le long de ses cuisses musclées, et je m’attaque à la bête chaude et conquérante. Je commence par laisser ma langue caresser ses couilles, avant de la laisser remonter lentement le long de son manche vibrant de désir, jusqu’à titiller le creux de son gland et lui arracher un frisson de plaisir incontrôlable. Je le fais languir, j’aperçois les ondulations sensuelles de ses abdos, j’entends sa respiration changer, ses ahanements contenus.
    Et alors que j’avale enfin sa queue jusqu’à la garde, un soupir de bonheur qui vient « du cœur » lui échappe malgré ses précautions. Ça me fait sourire et ça m’excite tout à la fois.
    Je suis content de coucher à nouveau avec Jérém dans ma chambre, dans ce lit où nous avons couché chaque jour pendant la semaine magique l’été dernier. Je suis content de pouvoir remplacer le dernier souvenir de Jérém dans cette chambre, un souvenir malheureux, avec ce nouveau souvenir, heureux, malgré les circonstances qui l’ont rendu possible.
    Je pompe mon bobrun avec bonheur et délice, mais sans précipitation. L’avoir en bouche est un bonheur dont je ne me lasse pas. Je sais qu’il kiffe ça, alors je vais lui en donner « pour son argent ».
    Mais le bogoss a envie de me sucer aussi, et même de me faire jouir dans sa bouche, et d’avaler mes giclées. C’est tellement bon que j’en oublie presque que mes parents dorment juste à côté et manque de peu de manifester bruyamment mon bonheur.
    Un bonheur que je lui renvoie à l’identique lorsque, moins d’une minute plus tard, je jouis à nouveau en recevant ses giclées puissantes dans ma bouche et en les laissant glisser lentement dans ma gorge.
    « Ça va ? » je lui demande, en remontant vers mon oreiller.
    « Grave. Toi aussi ? ».
    « Oui, très bien. Vraiment, très bien » je lui chuchote, tout en cherchant ses lèvres.
    « J’ai envie d’une cigarette ».
    « Mince, tu ne peux même pas ouvrir la fenêtre. Elles sont toutes condamnées ».
    « Je vais descendre et fumer dans la rue ».
    Je regarde le bogoss se rhabiller dans une sorte de rituel fait de gestes inconscients, assurés et très virils. Je l’entends descendre les escaliers en bois. Il me manque déjà. J’ai tellement envie de lui, tellement envie de l’avoir en moi.
    J’attends son retour, et ces quelques minutes de cigarette me paraissent une éternité.
    Lorsque je l’entends enfin remonter les escaliers, comme pendant la semaine magique, je décide de l’attendre dans une position sans équivoques. Je m’allonge à plat ventre sur la couette, les cuisses bien écartées. Je l’entends ouvrir la porte, la refermer. Le bogoss ne dit rien, mais je ressens son excitation. Je la ressens dans la précipitation de ses gestes pour se débarrasser de ses fringues, au léger bruit du coton qui glisse sur son torse, au cliquetis de la boucle de sa ceinture, au frottement du jeans sur ses cuisses. Je l’entends à sa respiration.
    Je sens le matelas se dérober sous mes pieds et mes mollets sous l’effet du poids de son corps s’approchant du mien. Je frémis, alors que ses doigts saisissent mes fesses, les écartent. Mon excitation s’emballe lorsque je sens sa langue s’insinuer dans ma raie et aller direct exciter ma rondelle. Le temps est comme suspendu lorsque, quelques instants plus tard, je sens une bonne goutte de salive tomber lourdement sur ma rondelle. Et je m’embrase alors que son gland se presse sur mon trou.
    Lorsque sa queue commence à s’enfoncer lentement en moi, je suis une torche brûlante de plaisir.
    Ses va-et-vient sont puissants, virils et fougueux, mais pas précipités. Ses caresses sont douces et sensuelles. Ses baisers chauds et émouvants. Faire l’amour, c’est ça, ça ne peut pas être autre chose.
    Faire l’amour, c’est aussi ne pas pouvoir résister à l’envie de lui proposer de changer de position, pour pouvoir le regarder s’approcher de son orgasme, pour le caresser pendant qu’il me fait l’amour, pour amplifier son plaisir en excitant ses tétons. Faire l’amour c’est aussi le couvrir de bisous alors que, submergé par l’orgasme, il s’abandonne sur moi pendant qu’il me remplit de sa semence. Faire l’amour c’est aussi sa main qui, une minute après, branle ma queue et qui me fait jouir alors qu’il est toujours en moi.
    Faire l’amour c’est se trouver enlacés après l’amour, et se couvrir de bisous et de tendresse.
    « Qu’est-ce que je suis bien avec toi » je ne peux m’empêcher de partager mon bonheur.
    « Merci de m’avoir invité à dormir chez toi. Je n’avais pas envie de rester seul ».
    « Je n’aurais pas pu ne pas passer la nuit avec toi ».
    « Tu as des nouvelles de Thibault ? » me questionne le bobrun.
    « Non, pas encore. Je n’ai pas eu le temps aujourd’hui. Je vais essayer demain ».
    « Tu me diras, s’il te plaît. Je m’inquiète pour lui ».
    « Bien sûr. Mais tu as prévu quoi demain ? »
    « Je vais retourner voir mon frérot à Purpan. J’ai aussi envie d’aller chercher quelques affaires chez mon père ».
    « Mais tu n’as pas de voiture ».
    « Je vais voir si un pote du rugby peut m’en prêter une ».
    Nous nous endormons l’un dans les bras de l’autre.



    6 commentaires
  • Jeudi 20 septembre 2001, au matin.

     

    Le lendemain, je me réveille avec un sentiment de manque terrible. Mais une agréable surprise m’attend.

    « Bonjour toi ».

    Enfin un message de Jérém.

    « Bonjour ça va ? » je m’empresse de lui renvoyer.

    « Oui. on se capte se soir ».

    Le message est laconique, mais il a quand même le pouvoir d’illuminer ma journée.

    En quittant mon appart pour partir à la fac, je suis d’une humeur toute guillerette.

    « Bonjour Nico » me lance Denis.

    « Bonjour ».

    « Ça va ? ».

    « Oui, bien, et vous ? ».

    « Bien, bien. Dis-moi, je voulais te demander un service ».

    « Vous pouvez ».

    « Ce soir quand tu rentres, tu pourras me donner un coup de main pour dépoter ces deux palmiers et à les planter dans la terre dans l’autre cour ? »

    « Avec plaisir. On fera ça dès que je rentre ».

    « Merci ».

    « Il y a du vent ce matin » je constate, en entendant les rafales siffler depuis la rue.

    « C’est le vent de l’Océan. Il faudra t’y habituer ici ».

    « Je suis habitué au vent, à Toulouse ».

    « Ah, oui, mais ici ce n’est pas le vent d’Autan, c’est un vent humide qui amène souvent le mauvais temps ».

    En partant, je colle enfin mon nom sur la sonnette.

    Dans la rue, le vent ronfle très fort. Je l’ignore, mais aujourd’hui encore le vent qui souffle sur la ville annonce que quelque chose d’important va très bientôt se produire dans ma vie.

     

    Troisième jour de fac, deuxième jour de cours. Dans le bus, le bel ouvrier n’est pas au rendez-vous. Aujourd’hui, Monica n’est pas là non plus.

    « Si elle commence à sécher dès le premier jour, ça promet » plaisante Raphaël.

    « Elle a dû avoir un empêchement ».

    « Moi je dis qu’elle est plutôt bonne, Monica » il enchaîne, sans transition.

    Je fais semblant de ne pas avoir entendu sa remarque.

    « T’en penses quoi, toi ? Tu la trouves bonne ? » il insiste.

    « Elle n’est pas mal ».

    « Les brunes c’est pas ton kif ? ».

    « Non, enfin, oui, ça dépend… ».

    « Tu préfères les blondes ? Regarde cette bombasse à 14 heures avec son haut noir. Moi cette nana me fait craquer ».

    « Je croyais que tu kiffais Monica ».

    « L’un n’empêche pas l’autre. La première qui dit oui sera l’élue. En ce moment, j’ai très faim ».

    Je ne trouve rien à réagir à ses mots. Je suis un peu gêné par son numéro de dragueur. J’espère qu’en ne le secondant pas, il va arrêter. Mais ce n’est pas ça qui va le décourager.

    « Je crois que je préfère quand même la blonde. Il faut que j’arrive à lui parler, il faut que je trouve un prétexte pour lui parler. Si j’arrive à attirer son attention, elle est piégée ».

    « T’es horrible, toi ».

    « Quoi ? Si on ne baise pas à la fac, les études perdent 50% de leur intérêt. Ne me dis pas que toutes ces meufs qui se baladent sur le campus ne te font pas de l’effet. Il n’y en a qui sont plutôt pas mal. Et tu ne m’as toujours pas dit quel est le genre de nana qui t’attire ».

    J’ai envie de lui balancer qu’il n’y a aucune nana qui me fait de l’effet, mais qu’en revanche, il y a plein de mecs qui m’en font. Au lieu de quoi, je me contente de lui répondre :

    « Je n’ai pas un genre fixe, il faut que je puisse discuter avec pour être attiré ».

    « Moi il me suffit de leur regarder le cul pour être attiré. Et il me suffit de leur parler pour les mettre dans mon lit ».

    Le cours du matin démarre enfin et fait taire mon camarade bavard et coquin.

    Midi arrive et pendant le déjeuner, Raphaël lit un journal très à gauche.

    « C’est quand même incroyable la médiocrité de notre classe politique dirigeante actuelle » il lance, sans lever le nez de sa lecture.

    « Pourquoi tu dis ça ? ».

    « Parce que c’est une classe politique dirigée par les intérêts des grands patrons » il m’explique, après avoir enfin levé les yeux des colonnes « Ce sont les grands patrons qui font élire leurs pions politiques, et qui, de fait, dirigent le monde au nom des grands intérêts financiers en exploitant les travailleurs par tous les moyens.

    Que ce soit clair, je regrette tous les morts de New York, jusqu’au dernier, et j’ai de la peine pour leurs familles.

    Mais la destruction d’un centre de finance et de spéculation ce n’est pas en soi une mauvaise chose. Il faudrait que toutes les bourses et tous les centres de spéculation du monde soient mis hors état de nuire, et qu’ils le soient par la loi, ou par une révolte citoyenne, sans attendre que ce soient des attentats qui s’en chargent ».

    Et il se lance dans un long laïus au sujet des méfaits du monde de la finance, les "criminels en col blanc qu'aucune justice ne punit", comme il les appelle.

    Plus je l’entends parler, plus ma fascination pour ce gars ne fait que grandir. Ses connaissances, ses arguments, sa capacité de réflexion et de synthèse, la force de sa pensée politique, son discours aux antipodes de tout ce qu’on entend dans les médias officiels où le bien c’est nous et le mal les autres : tout dans ses mots me fascinent.

    Dans le fond, je ne sais pas vraiment quoi penser de son analyse. Elle a l’air cohérente mais tellement funeste. Je n’ai jamais eu de conscience politique. Je n’ai jamais eu l’occasion de côtoyer quelqu’un d’aussi passionné par la politique. Quelqu’un qui remet aussi profondément en question la gouvernance de nos sociétés, leur justice sociale, le politiquement correct. Qui relativise la localisation du bien et du mal. J’ai toujours inconsciemment cru vivre dans le meilleur des mondes possibles et je découvre soudainement que rien n’est ce qui paraît. Ses mots me font peur parce qu’ils me laissent entrevoir que, derrière le discours officiel, se cacheraient des horreurs inavouables.

    Plus je l’écoute parler politique, plus je trouve son côté passionné profondément séduisant. Un mec passionné a un charme particulier. Un mec assoiffé de justice sociale dégage un charme hors-normes.

    Ce qui me frappe chez lui c'est son assurance, sa profonde et honnête croyance dans les idéaux qu’il essaie de diffuser avec ses tripes. Ce qui me frappe aussi, c’est sa maîtrise du langage, la puissance de son élocution, la solidité de ses idéaux, solidité qui fait son assurance, sa forte personnalité qui s’impose et qui en impose, son esprit vif, observateur, critique, qui n’a pas peur de se poser en marge de la pensée officielle, la clairvoyance de son esprit, la maturité de ses réflexions, en dépit de son jeune âge.

    Pour la première fois de ma vie, je me trouve confronté à l'une des plus puissantes manifestations du charme masculin, le charme intellectuel qui déclenche l'admiration.

    Pendant une bonne demi-heure, le charmant Raphaël continue à me parler politique, en faisant l’apologie d’une société idéale qui serait forcément très à gauche. Je ne peux que l’écouter, car mon manque de connaissance me prive de la capacité et de la légitimité d’un quelconque débat.

    Mon esprit de contradiction me fait me remémorer une punch line que j’ai entendue par Coluche :

    « Le capitalisme est l’exploitation de l’homme par l’homme. Le communisme c’est le contraire ».

    Mais je me garde bien de la sortir, n’ayant pas les arguments pour l’étayer. Sans quoi, je sens que mon camarade n’aurait besoin que d’une phrase pour me mettre face à mes contradictions.

    Pendant que nous nous dirigeons vers la salle où va se tenir notre cours de l’après-midi, il me parle également d’écologie, un autre idéal de société à ses yeux, idéal qui l’a poussé à s’inscrire à Sciences de la Terre et de l’Environnement.

    Mais Raphaël est un animal capable de mimétisme. Au contact d’un journal de gauche, il est profondément politique. Lorsque quelque chose l’amuse, il fait preuve d’un fin sens de l’humour, avec un côté taquin très amusant. Et lorsqu’une belle nana rentre dans son champ de vision, il se mue en charmeur plutôt craquant.

    Ainsi, pendant le cours de l’après-midi, il n’arrête pas d’échanger des regards et des sourires avec la fameuse blonde avec le haut noir qui semble avoir remarqué ses intention et qui paraît de plus en plus intriguée.

    « Avant la fin de la semaine, je vais coucher avec elle » il me lance.

    « Je te trouve bien sûr de toi ».

    « C’est parce que tu ne connais pas mes stats avec les nanas. Elles finissent toutes par craquer sur moi ».

    La fin des cours arrive et pendant que la salle se vide, Raphaël me branche sur ma vie à Toulouse. Je trouve étrange qu’il me pose tant de questions à cet instant précis. Mais je ne tarde pas à comprendre ses réelles motivations. En effet, une minute plus tard, il coupe net la conversation :

    « Allez, à demain, mec. C’est pas que je ne t’aime pas, mais j’ai un truc à faire ».

    « T’as quoi à faire ? »

    « La bombasse blonde est seule, ses copines sont parties. Elle m’attend, c’est le moment d’attaquer ».

    Et là, je le vois partir en direction de la blonde avec un pas assuré et conquérant. Il s’approche d’elle, lui lance son plus beau sourire, elle lui sourit à son tour. Il lui parle. Elle sourit. Je pense que Raphaël a vu juste. Elle est sensible à son charme. Il va passer une bonne soirée.

    Lorsque je quitte la fac, le vent souffle encore plus fort que le matin. Jérém me manque horriblement.

    Il me manque tout le temps mais le pire c’est quand je rentre des cours et que je me retrouve tout seul dans mon petit terrier. Le trajet en bus du matin est un parcours dans la joie d’une nouvelle journée de cours, de découverte de ce nouvel environnement dont je découvre un peu plus chaque jour les charmes.

    Mais le soir, ce même trajet en sens inverse est le parcours vers la solitude de mon 15m². J’appréhende de me retrouver seul dans mon appart. Je ne suis pas habitué à vivre seul. Et j’angoisse à l’idée de devoir attendre des heures pour discuter avec mon Jérém. A condition qu’il soit disponible.

    Ainsi, je trouve réconfortante l’idée de rentrer et de retrouver le petit monde clos derrière le portail en bois peint en vert, de retrouver la bienveillance de mes proprios. Ça me fait du bien de repenser au service que Denis m’a demandé ce matin. Et d’avoir ainsi une occasion d’avoir un peu de compagnie ; de retarder la solitude de mon petit studio.

    Et ce qui me fait du bien aussi, c’est de penser au sms du matin de Jérém, comme une promesse de bonheur : « on se capte se soir ».

    J’ai très envie de l’avoir au téléphone. Hier soir, ce petit rituel quotidien m’a bien manqué. Qu’est-ce qui l’a empêché de me faire un petit coucou ? Il encore dû sortir avec ses nouveaux potes. Je voudrais tant savoir.

    En arrivant dans la rue Saint Genès, je tombe sur une voiture qui était à l’époque ni plus ni moins que la voiture de mes rêves. Elle est garée le long du trottoir à quelques dizaines de mètres de mon petit terrier. Il s’agit d’un magnifique 406 coupé, peinture bleu récif métallisée. Une pure petite merveille. Je me vois bien troquer ma vieille utilitaire pour ce petit chef d’œuvre. La bagnole est immatriculée 17, elle n’est pas de la région.

    Je reste un petit moment à admirer sa silhouette stylée, ses lignes sobres et élégantes, sa couleur bleue qui a quelque chose d’hypnotique, ses intérieurs en cuir crème. Je me dis qu’un jour j’aurai une voiture comme celle-ci.

    J’ai du mal à la quitter du regard et à continuer mon chemin vers mon immeuble.

    Je passe le portail, je traverse le couloir avec le grand miroir, j’arrive dans la petite cour. Et là, surprise, les palmiers ne sont plus là. Denis est en train de balayer la cour.

    « Bonjour Nico » il me lance, tout souriant.

    « Vous avez déplacé les palmiers tout seul ? ».

    « Noooon » il se marre « je n’aurais pas pu tout seul. J’ai eu de l’aide. Un jeune homme est venu, et il m’a filé un coup de main. Il est parti chercher quelque chose dans l’autre cour, il va arriver. Ah, le voilà… ».

    Et là, comme dans un rêve, je vois apparaître le jeune homme en question dans l’embrasure de la petite porte reliant les deux cours, portant un grand pot de fleurs à bout de bras.

    Le mec est foutu comme un dieu, très brun. Son torse, ses épaules et ses biceps sont gainés dans une chemise à manches courtes et à fines rayures bleues. Les deux boutons ouverts du haut laissent dépasser quelques poils bruns, et c’est sexy à mort. Ses biceps portent des tatouages sexy, dont l’un remonte jusqu’à son oreille. Je suis abasourdi par sa sexytude. Par sa peau mate, par son brushing de bogoss sur lequel sont posées de grandes lunettes de soleil.

    En me voyant, il lâche un sourire tellement incendiaire qu’il pourrait mettre le feu à l’Antarctique.

    « J… J… Jérém ? Tu fais quoi là ? » je ne trouve pas mieux à balancer, renversé par la surprise et bouleversé par le bonheur.

    « Je peux me tromper, mais à mon avis il est venu exprès pour te voir » me taquine Denis.

    Pour mieux m’achever, le bogoss me lance un clin d’œil des plus sexy. Et c’est beau à pleurer. J’ai envie de courir vers lui et de le couvrir de bisous.

    Mais je suis obligé de me retenir. Car, à cet instant précis, une dame descend de l’escalier qui débouche dans la petite cour, avant d’emprunter le petit couloir pour sortir. Denis lui dit bonjour.

    « Salut Nico ».

    « Salut Jérém… mais comment tu as trouvé l’adresse ? ».

    « Tu m’avais donné le nom de la rue, et tu m’avais dit que tu mettrais ton nom à l’interphone. Alors j’ai fait toutes les sonnettes de la rue jusqu’à trouver ton nom. Je voulais te faire une surprise… ».

    « Et tu as réussi. Quelle belle surprise ».

    « J’ai sonné et comme tu n’as pas répondu, j’ai sonné à un autre appart. Et je suis tombé sur Denis, qui m’a ouvert. Apparemment tu lui avais déjà parlé de moi ».

    Je souris.

    « Et comme il t’attendait, je lui ai demandé de m’aider » fait Denis.

    « Ca fait longtemps que tu es là ? ».

    « Une demi-heure ».

    « Mais tu fais quoi ici ? ».

    « T’es pas content de le voir ? » se moque Denis.

    « Si, si, si, très content. Mais t’as pas entraînement ? ».

    « On nous a libérés en milieu de matinée. Mais je dois être au terrain de rugby demain à deux heures ».

    « Tu vas devoir te lever de bonne heure » lui lance Denis.

    « Mais tu es fou ! » je ne peux me retenir de lui lancer.

    « Je repars maintenant, si tu préfères » se moque le bobrun au sourire incendiaire.

    « Non, non… ».

    « Laisse, Jérémie » fait Denis en lui attrapant le pot des mains, « va t’installer chez Nicolas ».

    « C’est petit chez moi » je le préviens.

    « Ce sera parfait ».

    J’ai tout juste le temps de refermer la porte derrière nous que le bobrun me colle contre le mur et m’embrasse fougueusement.

    « Alors, t’as aimé la surprise ? ».

    « Oh, que oui ! ».

    « Tu ne t’attendais pas à ça, hein ? ».

    « Ah, non ! Quand tu m’as dit « on se capte ce soir », je pensais juste à un coup de fil ».

    « J’avais trop envie de te voir ».

    « Mais tu es vraiment fou » je lâche, comme ivre, alors que je l’embrasse à pleine bouche et que mes mains parcourent fébrilement son corps musclé comme pour me convaincre qu’il est bien réel et que ce n’est pas un mirage.

    « Oui, fou de toi ! ».

    « Je suis super heureux ».

    « Moi aussi » il me répond.

    Nos regards silencieux s’aimantent. Je sais de quoi il a envie. Car j’en ai furieusement envie aussi.

    Je déboutonne lentement, un à un, les boutons de sa chemisette. A chaque bouton ouvert, je reçois une bouffée de tiédeur parfumée au déo de jeune mâle. Je retrouve ses poils bruns avec bonheur, j’embrasse sa peau avec délice. Les deux pans séparés, je lèche ses tétons, je descends lentement vers ses abdos, je laisse ma langue glisser le long de ce petit chemin de bonheur qui relie son nombril à sa queue. J’ouvre sa braguette en prenant mon temps, je fais durer le plaisir de la découverte. Et je me retrouve face à l’élastique épais de son boxer tendu sous la puissance de son érection.

    Ca sent bon le coton propre et la virilité. Je baisse le boxer et je dégage sa queue tendue, conquérante. Je lui lèche les couilles, tout en le branlant. J’arrive à lui arracher un premier soupir de bonheur.

    Suivi d’un deuxième, autrement plus intense, lorsque j’avale sa queue et que je commence à la pomper avidement. Huit jours que je ne l’ai pas vue, et putain qu’est-ce qu’elle m’a manqué !

    A chacun de mes va-et-vient, les pans de sa chemise brassent de l’air tiède qui caresse sa peau, se charge de délicieux effluves, et m’est renvoyé dans un bonheur olfactif qui me rend complètement dingue.

    Et pour faire monter encore mon excitation, le bobrun pince mes tétons par-dessus mon t-shirt. Très vite, je suis tellement chaud de plaisir que mon seul but est désormais de le faire jouir direct.

    Mais le bogoss a d’autres projets en tête. Il m’oblige à me relever, il m’embrasse. Il se débarrasse de sa petite chemise complètement ouverte, il dévoile la beauté délirante de son torse musclé et poilu. Puis, il attrape mon t-shirt par le bas, le fait glisser le long de mon torse, m’en débarrasse. Pendant un instant, nos torses nus se collent l’un à l’autre, nos mains caressent nos dos, nous sommes avides et insatiables de ce contact qui fait tellement de bien.

    Sans arrêter de m’embrasser, le bobrun défait ma braguette, baisse mon jeans et boxer. Il saisit ma queue, l’aligne à la sienne, son bassin exerce une pression pour que nos deux sexes se pressent l’un contre l’autre, ses reins exercent un doux mouvement grâce auquel nos glands se frottent l’un contre l’autre. C’est terriblement excitant. Jérém me serre très fort contre son corps chaud, ses lèvres effleurent mon oreille.

    « Tu m’as manqué ! » je l’entends me chuchoter.

    « Toi aussi tu m’as manqué, si tu savais ! ».

    C’est un véritable plaisir de savoir qu'on compte pour quelqu'un.

    Le bogoss m’embrasse une dernière fois avant de se laisser glisser à genoux devant moi. Et de commencer à me sucer à son tour.

    Un plaisir délirant envahit instantanément mon corps et mon esprit. Plaisir des sens, plaisir de me sentir « mec ». Une pipe, c’est le premier et intense témoignage de l’attirance qu’on éprouve pour quelqu’un. Ça fait du bien de me sentir aussi puissamment désiré par mon bobrun. Ça fait du bien de voir le mec aux deux tatouages, à la peau mate, au torse massif et poilu, aux biceps musclés, le mec sexy et viril qui suscite la convoitise partout où il passe, de le voir à genoux devant moi, en train de me pomper et de prendre du plaisir à le faire. C’est un pur délire. Un délire que je décide d’amplifier encore en caressant ses épaules, ses pecs rebondis, en agaçant ses tétons. Des caresses qui ont pour effet de décupler son excitation, et de faire redoubler son entrain sur ma queue.

    Très vite, je sens mon plaisir s’emballer, je sens arriver le point de non-retour, l’instant où je ne voudrais plus et où je ne pourrais plus retarder mon orgasme. A chacun de ses va-et-vient, je sens monter mon envie de jouir. Et pourtant j’ai tout aussi envie de le sucer encore et de le faire jouir dans ma bouche. J’ai envie d’avoir son jus dans la bouche. Mais j’ai de plus en plus envie de jouir.

    C’est au prix d’un énorme effort de volonté et d’abnégation que j’arrive à dégager ma queue de sa bouche et à retenir mon orgasme. J’attrape ses biceps et je le force à se relever, je le conduis sur le clic clac ouvert, je le débarrasse de son short et de son boxer.

    Le bogoss accoudé, les pecs saillants, les poils bruns, les abdos sculptés, le regard brun et brûlant de désir posé sur moi, la queue raide et humide d’excitation fièrement dressée devant ma bouche : c’est la vision d’une image d’intense sensualité et de bonheur.

    Je saisis sa queue et je la pompe, avidement, dans le seul but de la faire jouir le plus vite et le plus intensément possible.

    Je n’ai pas besoin d’aller bien loin pour sentir son corps se contracter sous la déferlante de l’orgasme, pour sentir ses ahanements contenus (je réalise à cet instant que la totale liberté de la petite maison à Campan, où personne ne pouvait nous entendre et où son plaisir s’exprimait librement, me manque), pour sentir sa queue se gonfler à l’arrivée fracassante de son jus de mec.

    Une première giclée chaude, lourde, dense, salée percute mon palais, enivre mes sens, m’apporte un bonheur sensuel indicible. Elle est suivie de beaucoup d’autres, tout aussi puissantes, tout aussi délicieuses.

    Le bogoss n’en finit plus de jouir, et je n’en finis plus de goûter et d’avaler l’expression chaude et dense de sa virilité. Et lorsque ses giclées se terminent, je m’attarde sur son gland pour capturer la moindre trace de ce goût qui est pour moi le plus délicieux qui soit.

    « Ah, putain… » j’entends le bogoss lâcher dans un soupir libératoire, comme un cri du cœur, juste avant de laisser tomber lourdement son dos sur le matelas.

    « Ça va ? » je lui demande.

    « Tu suces vraiment trop trop bien ».

    « Tu t’en rends compte que maintenant ? ».

    « Non, bien sûr que non… mais à chaque fois tu me rends dingue ».

    « C’est toi qui me rends dingue » je lui réponds, en me laissant glisser sur son corps et en l’embrassant. Le contact de nos nudités, de nos sourires, de nos envies d’être ensemble est juste magique.

    « Elle te va bien » fait le bogoss en saisissant doucement la chaînette posée sur ma peau, chaînette qui a été la sienne.

    « Je la porte tout le temps, et à chaque fois que je la sens glisser sur ma peau, j’ai l’impression que tu es avec moi »

    « T’es mignon ! ».

    « Toi aussi t’es mignon ! ».

    Et nous nous embrassons encore, insatiables de câlins.

     « T’as envie de jouir ? » il me demande de but en blanc.

    Je n’ai toujours pas joui. Sa queue toujours raide contre la mienne, son goût de mec bien imprimé dans ma bouche, je suis excité au possible.

     « J’en ai envie, mais je vais attendre un peu. Peut-être qu’il n’y aura une deuxième « mi-temps »… ».

    « Je crois qu’il y a des chances ».

    « Alors je vais garder mon excitation ».

    « Tu ne perds rien pour attendre » me lance le petit con sexy, tout en se levant.

    « Tu vas où ? ».

    « Je peux fumer ? ».

    « Tu peux fumer à la fenêtre ».

    « Merci ».

    Le bogoss passe sa chemisette qui semble coupée sur mesure pour son torse de malade, il ferme quelques boutons, passe son short sans boxer, se faufile derrière le rideau, ouvre la fenêtre et allume sa clope.

    Il n’a pas tiré deux taffes que j’entends Denis lui lancer :

    « Ah, tu fumes ? ».

    « Eh oui… ».

    « On ne t’a pas dit que c’est mauvais pour un sportif ? ».

    « Si, on me le dit chaque jour, plusieurs fois. J’essaie d’arrêter mais c’est pas simple ».

    « Il a des cigarettes plus difficiles à éviter que d’autres » il rigole.

    « C’est bien vrai » fait Jérém qui a l’air d’avoir compris l’allusion de Denis de la même façon que je l’ai moi-même comprise.

    « Allez files-en moi une s’il te plaît ».

    « Vous pouvez bien me faire la morale » fait Jérém, insolent.

    « Tu sais, à mon âge, je ne serai plus jamais champion de rugby. Et ça fait bien longtemps qu’il n’y a plus de cigarette « inévitable ». Mais de temps à autre, je m’autorise un petit plaisir. Mais il ne faut pas le dire à Albert ».

    J’entends Jérém sourire. Qu’est-ce que j’aime l’entendre sourire.

    J’entends le bruit du briquet qui allume la clope. J’entends Denis le remercier, je l’entends comme s’il était dans la pièce. Je suis toujours à poil. Il ne peut pas me voir derrière l’épais rideau, mais j’ai le reflexe de me cacher sous la couette.

    Je les entends continuer à discuter. La voix de Denis se fait plus faible, il a dû revenir à ses plantes à l’autre bout de la petite cour. Une idée saugrenue me traverse l’esprit. Je sors du lit, je m’approche de mon brun, je me mets à genoux, je le rejoins derrière le rideau. Je caresse sa braguette, je retrouve la raideur de sa queue. J’ouvre une nouvelle fois les boutons de son short. Le bogoss se laisse faire. Je libère la bête chaude qui a encore envie de plaisirs. Et je recommence à le pomper alors qu’il discute toujours avec Denis. C’est sacr’ment excitant.

    Le bogoss termine vite sa cigarette, il dit au revoir à mon proprio et il referme la fenêtre. Il attrape le rideau et le fait glisser entre la fenêtre et nous.

    « T’es dingue, toi ! » il me lance, tout en m’obligeant à me relever.

    « T’as pas dit non que je sache… ».

    « C’est pas faux ».

    « J’ai trop envie de toi ».

    Le bogoss me sourit et m’embrasse. Il est beau à en crever. Je le regarde défaire les boutons de sa chemisette, avant de s’en débarrasser à nouveau.

    « Il semblerait que la deuxième mi-temps va commencer ».

    « Et comment ! » il me répond, tout en m’entraînant vers le lit.

    Un instant plus tard, je me retrouve allongé à plat ventre sur le matelas. Je sens ses mains saisir fermement mes fesses, les écarter doucement. Je sens sa langue se poser sur mon trou, l’agacer, me chauffer à bloc, me rendre fou d’excitation. Les frémissements de sa langue me font vibrer de fond en comble, m’embrasent de plaisir et de désir.

    « J’ai envie de toi » je ne peux me retenir de lui lancer, l’esprit assommé et la voix déformée par l’excitation.

    « Je sais. T’as envie que je te gicle dans le cul ».

    Voilà sa réponse de petit con. Une réponse qui redouble mon excitation.

    « Si tu savais à quel point ».

    « Je sais, je sais… ».

    Le bogoss se laisse glisser sur moi. Je sens ses lèvres parcourir mon dos avec la légèreté d’une plume, lui procurant mille frissons. Je sens sa queue se caler dans ma raie et provoquer de petits frottements délirants. Je sens ses dents mordiller mon oreille, son corps chaud envelopper le mien. Je suis une torche embrasée de plaisir.

    Quelques instants plus tard, le bogoss se relève, son torse quitte mon dos. Mon envie de lui devient frustration insupportable.

    A nouveau, ses mains puissantes écartent mes fesses. Son gland se presse contre mon trou. Et très vite, mes chairs cèdent sous la pression de la clef qui exige l’accès à mon intimité ultime, cette clef mâle qui va leur apporter un bonheur qui leur est bien connu mais dont elles sont toujours en manque.

    Le bogoss se laisse glisser en moi, il prend possession de moi, lentement, doucement, mais avec une inéluctabilité virile qui me rend dingue.

    Un instant plus tard, je suis envahi, rempli, possédé par mon mâle brun. Comme d’habitude, avant de commencer de me limer, il reste quelques instants bien calé au fond de moi, comme pour savourer d’avance et retarder son plaisir à venir, comme pour me faire apprécier la puissance de sa virilité.

    Puis, il s’allonge sur moi, il pose un chapelet de doux bisous dans mon cou, dans mes épaules. Et alors qu’il commence à me limer avec des va-et-vient lents et doux, son torse chaud enveloppe à nouveau mon dos, ses dents mordillent mon oreille, ses doigts excitent mes tétons.

    « J’ai tellement envie de toi » je lui lance, comme dans un état second.

    « Moi aussi ».

    La puissance de ses coups de reins, les va-et-vient de son manche puissant en moi, le contact de ses mains qui saisissent fermement mes hanches, pus mes épaules, et mes biceps pour lui donner l’appui nécessaire pour envoyer de bons coups de reins : chacune de ces sensations participe à me mettre dans un état de presque folie sensuelle.

    « C’est trop bon » je l’entends soupirer, la voix chargée d’excitation.

    « C’est fou ce que tu me fais… ».

    Sa virilité me fait tellement de bien que, sans même me toucher, je sens un intense frisson brûlant se dégager de mon bas ventre. Les petits frottements entre mon gland et le drap, provoqués par son pilonnage incessant, ont été suffisants pour appeler un orgasme que je sens approcher à grands pas. J’essaie de me retenir, je veux encore de ses assauts virils.

    « … mais si tu continues, je ne vais pas tarder à jouir… » j’arrive à lui lancer en faisant un effort de plus en plus important pour garder mon orgasme à distance.

    Et là, le bogoss s’extirpe de moi, il me fait mettre sur le dos. Il s’allonge sur moi, il m’embrasse. Puis, il attrape un oreiller, le fait glisser sur mes reins. Lorsqu’il se relève, je contemple l’absolue beauté de son torse sculpté et poilu aux tatouages bien virils, de sa belle petite gueule bien excitée.

    Le bogoss se faufile entre mes jambes et il reprend possession de moi. Un frisson parcourt son visage lorsque son gland passe la barrière sans résistance de mon trou.

    Pendant un instant, il me regarde, immobile.

    « T’es vraiment un beau petit mec » il me lance.

    « Et toi alors, t’es beau comme un Dieu ! ».

    Le bogoss me sourit et s’allonge sur moi pour un dernier bisou. Avant de se relever, d’attraper mes jambes, de les mettre sur ses épaules et de recommencer de me pilonner.

    Le bogoss m’offre la vision sublime de son corps et sa belle gueule à la recherche de l’orgasme. Et c’est divinement beau. C’est tellement bon de le sentir glisser en moi, taper à fond, bien au fond, c’est tellement bon de le voir prendre son pied. Alors, quand il pose ses doigts sur mes tétons, je me sens à nouveau très vite glisser vers l’orgasme. C’est tellement rapide que je ne peux rien faire pour le retenir.

    « Oh Jérém… » j’ai tout juste le temps de soupirer, alors que l’orgasme m’assomme, alors que le plaisir parcourt mon corps comme une puissante décharge électrique. Alors qu’une première giclée est violemment éjectée de mon gland et atterrit dans le creux de mon cou.

    Et alors que d’autres giclées trempent mon torse, je vois mon bobrun se crisper, je l’entends pousser un immense soupir de bonheur, je le vois lever le visage vers le plafond, fermer les yeux, ouvrir sa bouche, retenir de justesse dans sa gorge un cri libératoire (comment je regrette la liberté de Campan !). Ses coups de reins s’espacent, ses mains se contractent sur mes cuisses, sa pomme d’Adam bouge nerveusement au gré des vagues de plaisir amenées par l’orgasme puissant.

    Jérém s’allonge sur moi, toujours en moi, sans faire attention à mon sperme étalé sur mon torse. Il m’embrasse.

    « Qu’est-ce que j’aime te faire l’amour » il me chuchote tout bas à l’oreille.

    « Moi aussi, si tu savais ».

    J’adore le garder en moi après l’amour, me savoir rempli de sa semence, de son essence de jeune mâle. Mais j’adore tout autant le voir aussi câlin, le sentir aussi amoureux.

    Nous roulons sur le flanc, nous nous retrouvons face à face, nous nous faisons des bisous.

    Peu à peu, je sens la fatigue me gagner et, bercé par le corps chaud, musclé et doux de mon homme, envoûté par le parfum de sa peau, enveloppé par ses bras puissants, je me laisse glisser dans le sommeil.

     

    Lorsque je me réveille, je surprends mon beau Jérém en train de me regarder en silence. Il me sourit et me fait un bisou.

    « Tu n’as pas dormi ? » je le questionne.

    « Un petit peu… ».

    « Il est quelle heure ? ».

    « Dix-neuf heures, je pense ».

    « Ça fait longtemps que tu es réveillé ? ».

    « Un petit moment ».

    « Et tu me regardais… ».

    « Oui, je te regardais dormir. Tu es beau quand tu dors ».

    « Toi t’es beau tout le temps ».

    Nous nous embrassons à nouveau.

    « Ça m’a manqué de te parler hier soir » je lui lance.

    « Désolé, on est encore sortis entre juniors. Les gars sont fous. J’ai du mal à tenir le rythme. Je me passerais bien de sortir tous les soirs ».

    « Mais pourquoi tu ne lèves pas un peu le pied ? ».

    « Je ne peux pas rester dans mon coin, sinon ils vont me prendre pour un sauvage. J’ai besoin de m’intégrer, de me faire des potes ».

    « Oui, mais déjà qu’on ne peut pas se voir tous les jours, j’ai envie de sentir ta voix ».

    « J’avais aussi envie de t’appeler, mais ils ne m’ont pas lâché. Ça s’est fait tard et je n’ai plus osé t’appeler. Mais ça a été une soirée profitable. Hier soir j’ai discuté avec un gars qui est inscrit à « gestion des entreprises » à la fac. Et il m’a convaincu de m’y inscrire aussi ».

    « C’est vrai ? ».

    « Oui, chef. Tu vois, c’est utile de faire des connaissances ».

    « C’est vrai ».

    « Mais tu m’as manqué depuis une semaine ».

    « Toi aussi tu m’as manqué. Ça fait longtemps que tu me manques quand tu n’es pas avec moi. Mais encore plus depuis ce qui s’est passé la semaine dernière. Surtout depuis que je suis ici. Je n’ai pas l’habitude de vivre seul ».

    « Je sais. Mais je suis là maintenant » il me chuchote à l’oreille, tout en me serrant très fort dans ses bras.

    « Qu’est-ce que je suis bien avec toi, Jérém ! ».

    « Allez, ourson, je t’invite au resto ».

    « C’est vrai ? ».

    « Oui, mais je ne sais pas où. Je ne connais pas Bordeaux ».

    « On va demander à Denis et Albert, ils vont savoir, eux ».

    Nous passons à la douche et nous nous rhabillons. Qu’est-ce que j’aime partager ces petits gestes du quotidien avec mon Jérém.

    En sortant de mon studio, Albert nous voit et nous invite prendre un verre chez eux.

    Pendant l’apéro, la conversation porte essentiellement sur les entraînements de Jérém, et sur mes premiers cours à la fac. A un moment, j’écoute Jérém et Albert discuter de Campan. Albert semble plutôt bien connaître ce village où j’ai été si heureux avec mon bobrun.

    « Vous êtes tellement beaux tous les deux, profitez bien de votre jeunesse et aimez-vous » nous lance Albert avec une touchante bienveillance, alors que nous lui annonçons que nous allons dîner en ville.

    « Au fait, tiens Jérémie » fait Denis, en lui tendant un billet.

    « Mais non, c’est pas la peine ».

    « Si j’insiste, tu m’as bien rendu service ».

    « On va boire un coup à votre santé alors » fait Jérém en saisissant le billet de cent francs.

    « Ca me paraît une bonne idée. On a plus besoin de santé que d’argent à notre âge » fait Denis.

    « Vous savez où vous allez manger ? » demande Albert.

    « Non, pas vraiment. On voulait justement vous demander conseil ».

    « Tenez » fait Denis en nous tendant une carte. Ce restaurant est tenu par un ami. C’est pas donné, mais c’est très bon. Dites-lui que vous venez de ma part, il vous fera quelque chose sur l’addition ».

    Je file à Denis mon plan de la ville que je ne quitte jamais et il me marque l’emplacement du restaurant.

    « Merci ».

    « Bonne soirée, les mecs ».

    Nous traversons la petite cour au sol rouge et le passage au miroir. Nous traversons le portail en bois et nous voilà dans la rue Saint Genès.

    « Tu es garé loin ? ».

    « Pas trop, non. La voiture est juste là, de l’autre côté de la rue ».

    Je regarde mais je ne vois pas la 205 rouge.

    « Je ne la vois pas. Elle est où ? ».

    « Elle est juste là, devant toi ».

    Et là, sous mon regard interrogatif, il appuie sur une petite télécommande. Et ce sont les clignos du 406 coupé bleu métallique que j’ai admiré tout à l’heure qui se mettent à clignoter.

    « C’est quoi cette merveille ? ».

    « Ma voiture ».

    « Tu as déjà acheté une nouvelle voiture ? » je le questionne, dérouté.

    « Oui, avec mon premier salaire ! ».

    « C’est vrai ? ».

    « Mais non, c’est Ulysse qui me l’a prêtée »

    « C’est qui Ulysse ? ».

    « Un junior avec qui j’ai sympathisé. Cet après-midi, quand on nous a libérés, il m’a annoncé qu’il allait voir sa copine à l’Ile de Ré. Je lui ai dit que je serais bien allé voir la mienne à Bordeaux. On a fait la route ensemble jusqu’à chez lui et il m’a laissé la voiture. Je le récupère demain matin en remontant vers Paris ».

    Nous nous installons dans la bagnole. Je suis impressionné par la beauté du tableau de bord, le soin des finitions, le confort des sièges en cuir, le parfum de neuf de l’habitacle.

    Le bogoss démarre la voiture et il sort de la place de parking en faisant bramer la bête comme il se doit.

    « Ecoute ce bruit… » fait-il, en appuyant sur le champignon.

    « … et prends cette accélération dans la tronche ! ».

    En effet, je suis scotché à mon dossier par la rapidité de la montée en vitesse.

    « Ton pote a vraiment une jolie bagnole ».

    « Apparemment ses parents sont friqués ».

    « Et il t’a prêté sa belle bagnole alors que vous vous connaissez que depuis quelques jours ? ».

    « C’est un gars très sympa ».

    « Je vois, oui… ».

    Je ressens un petit pincement au cœur en pensant à ce pote. Je me demande quel corps d’athlète, quelle belle petite gueule sexy se cache derrière ce prénom, Ulysse, si inusuel, si beau, si mystérieux. Je sais que je ne peux pas continuer à me poser des questions sur chacun de ses coéquipiers, sinon je vais devenir dingue. Mais c’est plus fort que moi. Je brûle d’envie de lui demander qui est ce pote, comment il est, mais je décide de lui faire confiance. Et de ne pas gâcher ce beau moment où le temps nous est compté avec des questionnements mal placés.

    « J’ai toujours aimé ce modèle » je lui raconte.

    « Si tout se passe bien, bientôt j’aurai une belle bagnole aussi ».

    « Tu penses à quoi ? ».

    « Tu verras » fait le bogoss, l’air fier de lui, tout en allumant la radio.

    Le système de son est raccord avec l’élégance de la voiture. Il est parfaitement conçu. Les basses sont bien dosées, tout comme les aigus, on se sent enveloppés par la musique. Un son parfait pour rendre hommage à la magnifique chanson diffusée sur la station :

     

    https://www.youtube.com/watch?v=-SbvuLeO-f0 

     

    J’ai une chanteuse de cœur, et elle ne changera jamais. Mais Diana Ross fait partie de ces chanteuses dont le personnage, tout autant que la musique, suscite en moi une grande fascination.

    En attendant, je suis sous le charme de mon bobrun au volant de cette petite merveille. Il a l’air tellement à l’aise dans cette belle bagnole qu’il vient de conduire pour la première fois. La transition de sa vieille 205 rouge à ce bolide bleu métal s’est faite sans complexes. A sa place, je serais terriblement intimidé. Mais Jérém à l’air à l’aise comme un poisson dans l’eau, un poisson qui apprécie tout particulièrement son nouvel aquarium signé par un grand designer italien. Et je le trouve terriblement sexy.

    A cet instant précis, je me dis que je suis vraiment heureux.

    Je suis installé dans une belle voiture, dans un siège en cuir hyper moelleux, enveloppé par cette voix si unique, portée par un système de son d’enfer. Je suis en compagnie du gars que je kiffe et que j’aime comme un fou, un gars qui a eu les couilles d’oser se taper 1200 bornes aller-retour exprès pour venir me voir pendant quelques heures, un gars qui vient de me faire l’amour comme un Dieu, qui m’a offert des frissons sensuels tellement intenses qu’ils résonnent encore et toujours dans ma chair. Un gars qui vient de m’inviter au resto et qui accepte de ce fait de se montrer en public avec moi.

    Je pose ma main sur la sienne qui traîne sur le levier de vitesse. Son pouce caresse doucement ma main. Un intense frisson parcourt mon corps. Je croise son beau sourire, à la fois doux et hyper sexy. Il est tellement beau dans sa chemisette qui moule diaboliquement son torse et ses biceps !

    « J’ai encore envie de toi » je ne peux m’empêcher de lui lancer.

    « Je sais… attends un peu, la soirée ne fait que commencer ».

    La soirée s’annonce belle, plus que belle, on ne pourrait plus belle. A cet instant précis je suis le gars le plus heureux de la terre.

    La chanson vient de se terminer et une voix de speaker sensuelle et très masculine annonce le titre du prochain morceau dans cette émission de rétrospective sur la Diva américaine.

     

    https://www.youtube.com/watch?v=UaYHRx9-v2M 

     

    C’est une chanson à la fois belle et triste, annonçant le départ de l’être aimé et de l’impossibilité de l’oublier et de le remplacer.

    Nous trouvons le restaurant et nous nous garons un peu plus loin. Une fois devant l’entrée, je trouve l’endroit plutôt chic. Je jette un œil au menu et je me rends compte que ce n’est vraiment pas donné.

    « C’est assez cher, on va partager » je propose.

    « Non, je t’invite ».

    « Mais t’es fou ou quoi ?! »

    « C’était ton anniversaire il n’y a pas longtemps, alors je t’invite ».

    « Tu es adorable ».

    « Je sais. Et très sexy » il plaisante avec un sourire à me faire fondre.

    « Petit con, va ».

    « Je ne suis pas sexy ? ».

    « Oh que oui ! Mais t’es aussi un petit con ! ».

    « Je sais aussi, et je sais que tu kiffes ça aussi ».

    Cette véritable première sortie publique est un vrai bonheur. Tout est beau, la déco de la salle, les couverts, les fleurs sur le comptoir, la musique jazzy diffusée par la sono, la tenue des serveurs, et les serveurs eux-mêmes.

    Le repas est délicieux. Jérém commande du vin, il m’en propose. Malgré mon aversion pour le vin en général, j’accepte de le goûter. C’est à mon goût aussi. Je termine mon verre. Il m’en ressert. Le vin me fait tourner la tête. A moins que ce ne soit la présence de mon beau mâle brun qui me fait cet effet. Son regard, son sourire, son charme me donnent le tournis. Je me sens tellement bien, tellement amoureux de mon Jérém. Cette soirée n’est pas belle, elle est magique.

    En sortant du restaurant, je propose à Jérém de faire un tour dans la ville.

    Je l’amène place des Quinconces, je lui fais découvrir le Monument aux Girondins. Nous rejoignons la Place de la Bourse, puis le Pont de Pierre.

    « Tu ne trouves pas qu’il ressemble… ».

    « Au Pont Neuf ? » il complète ma question.

    « Elle te manque à toi aussi ? ».

    « Toulouse, je l’aurai toujours dans mon cœur ».

    « J’ai envie de t’embrasser ».

    « Moi aussi, mais il y a du monde » fait-il, tout en posant un baiser furtif sur mes lèvres, tout en restant sur ses gardes, en regardant à 360 degrés qu’il n’y ait pas de danger majeur en vue.

    C’est dur de se dire qu’en 2001, quand on est un mec qui aime les mecs on doit encore se cacher pour aimer. Qu’en étant homo, on est des citoyens différents des autres, comme des citoyens de deuxième catégorie, avec moins de droits que les hétéros. Qu’en étant homo, ce sont parfois les autres, ceux qui ne sont pas comme nous, qui nous dictent nos règles de conduite.

    Mais malgré ces pensées dérangeantes, je me sens bien. Car mon Jérém est avec moi, et je me sens en sécurité.

    Dans la voiture, en route vers mon petit studio, je ressens les mêmes sensations qu’à l’aller. Qu’est-ce qu’il est beau mon Jérém dans cette belle voiture !

    Protégé par la nuit, je m’enhardis, je porte une main derrière son cou, je le caresse. A l’arrêt d’un feu rouge, alors qu’il n’y a personne autour de nous, je m’aventure même à poser des bisous sur son cou. Le bogoss a l’air d’aimer. Et alors que je reviens à la charge pour un nouveau bisou dans le cou, ses lèvres captent les miennes au vol et leur claquent un doux baiser. J’ai envie de pleurer, de crier de bonheur.

     

    Il est presque minuit et dans la petite cour, c’est le silence qui règne. Les stores de mes proprios sont baissés. Les papis font dodo.

    Sous la couette, dans la pénombre, je ne résiste pas à l’envie de refaire une bonne gâterie à mon bobrun. Je le suce doucement, je pourrais le sucer pendant toute la nuit. Mais au bout d’un certain temps, le bogoss veut intervertir les rôles. Je me retrouve ainsi en train de me faire sucer par mon bobrun, à frissonner sous les coups de sa langue, sous les va-et-vient de ses lèvres. J’étais parti pour lui faire plaisir, je me retrouve désormais à avoir envie qu’il me fasse plaisir. Plus il me suce, plus je suis happé par l’envie de lui jouir dans la bouche.

    Mais le bogoss a d’autres plans. Lorsqu’il quitte ma queue des lèvres, il s’allonge sur moi, il m’embrasse et me chuchote à l’oreille :

    « J’ai envie de toi… ».

    « Moi aussi j’ai envie de toi, ça fait toute la soirée que j’ai envie que tu me fasses l’amour ».

    « Cette fois, j’ai envie que tu fasses le mec » il me chuchote tout bas.

    Jérém s’allonge sur le ventre, mon cœur se met à taper à mille à la minute. J’ai toujours du mal à réaliser qu’un mec comme Jérém, aussi beau, aussi viril, ait envie de se laisser prendre par un mec comme moi. Je n’arrive pas à croire que je vais faire l’amour au gars aux tatouages sexy. Et pourtant, c’est bien le cas. Et ça fait un bien fou à mon égo de mec.

    Mon égo masculin que j’ai découvert à Campan lorsque pour la première fois Jérém m’a demandé de le prendre, grandit encore et atteint de nouveaux sommets.

    Un instant plus tard, ma langue s’emploie à bien exciter son trou. Je retrouve le plaisir immense de le sentir frissonner de bonheur. Avant de goûter au plaisir le plus exquis, celui de sentir ses muscles se relâcher sous la pression de ma queue, de me sentir glisser dans son intimité ultime. J’entends mon bobrun lâcher quelques soupirs qui traduisent une certaine souffrance au passage de mon sexe.

    Je m’arrête, je veux ressortir. Mais le bogoss m’en empêche. Rassuré, je recommence d’exercer une pression avec mon bassin et je me sens définitivement glisser en lui.

    Je viens de pénétrer mon bobrun et m’allonge sur lui, j’embrasse son cou, ses épaules. Et je commence à lui faire l’amour. Le bogoss souffle de plaisir. J’adore l’idée d’être capable de lui donner ce plaisir en étant « actif », en plus de celui que je sais lui donner en étant « passif ».

    « Attends » je l’entends me chuchoter à un moment.

    « T’as mal ? ».

    « Non, je veux juste changer ».

    Jérém se retourne, il s’allonge sur le dos, il passe un oreiller sous ses hanches comme il l’a passé sous les miennes quelques heures plus tôt.

    « Viens » il m’encourage, tout en écartant ses cuisses musclées.

    C’est la première fois qu’il me demande de le prendre dans cette position. J’y vais, malgré un certain malaise. La petite grimace qui traverse son visage au moment de la nouvelle pénétration ne m’aide pas à retrouver confiance. Je suis gêné, j’ai peur de lui faire mal. Aussi, j’ai peur qu’il trouve ridicules mes attitudes pendant le sexe, alors que je trouve les siennes terriblement sexy. Je me sens intimidé.

    Puis, au fil de mes va-et-vient, et malgré la pénombre, je vois le plaisir s’afficher clairement dans les frémissements de son corps musclé de mâle, sur son visage, dans ses soupirs, ses ahanements. Et je reprends enfin confiance. Car c’est beau, terriblement beau. Et atrocement bon.

    « C’est bon » je l’entends soupirer.

    « Tu aimes ? ».

    « Oh que oui » il lâche, la voix assommée d’excitation « Tu as une bonne queue, putain… tu me fais aimer ça » il me balance, ivre de plaisir, en tâtant nerveusement mes pecs.

    « Toi aussi tu me fais aimer ça » je lui réponds, tout en me penchant sur lui pour l’embrasser.

    Et alors que je sens mon excitation monter dangereusement, je ralentis mes coups de reins pour essayer de me retenir.

    « Pourquoi tu ralentis ? ».

    « Si je continue, je vais jouir vite ».

    « Allez, vas-y, fais toi plaisir ! » il me lance « je kiffe ça ».

    Ses mains saisissent mes biceps, m’invitant à me relever.

    « Laisse-moi voir comment t’es beau ! ».

    Mon égo de mâle prend encore de l’ampleur.

    J’accélère la cadence de mes coups de reins, et le bogoss pince délicatement mes tétons, provoquant d’intenses frissons dans tout mon corps.

    Jérém semble de plus en plus fou de plaisir, j’ai l’impression qu’il prend vraiment son pied.

    Très vite, je sens que vais jouir dans le cul du mec aux biceps tatoués.

    « Je vais venir » je le préviens.

    « Vas-y, fais-toi plaisir, beau petit mec ! ».

    Mon orgasme est sur le point d’exploser. Submergé par la déferlante du plaisir, je laisse mes muscles se détendre, je baisse inconsciemment ma tête, je me penche en avant, je rentre le menton dans mon sternum.

    Et là, je sens ses mains saisir mes biceps une nouvelle fois, et m’inviter à nouveau à relever le buste.

    « Laisse-moi voir comment tu es beau pendant que tu viens » je l’entends me lancer, excité au possible, une excitation que je ressens malgré mon absence provoquée par ma jouissance.

    La sensation de sentir mon sperme en train de se déverser en lui est délirante.

    Je jouis en lui, et il se branle jusqu’à jouir à son tour, en lâchant de lourdes e qui atterrissent dans un bruit sourd sur son torse musclé.

    Je viens de jouir mais la chute de mon excitation n’est pas suffisante pour m’empêcher d’avoir envie de nettoyer tout ce bonheur chaud avec ma langue.

    « T’as aimé ? » il me questionne quelques instants plus tard, alors que je me blottis contre lui et le prends dans mes bras.

    « Trop, j’ai trop kiffé. Je ne pensais même pas que je pouvais kiffer ça ».

    « Moi non plus je ne croyais pas que je pourrais kiffer ça » je le rassure « et je suis content que toi aussi tu as aimé ».

    « C’est ta faute » il plaisante, avant de me glisser « tu fais ça trop bien ».

    Je le serre un peu plus fort contre moi, je lui fais mille bisous dans le cou.

    Très vite, je l’entends pousser de petits grognements tout mignons en s’endormant. Et je m’endors à mon tour en me disant que je voudrais vivre ça chaque jour de ma vie.

     

    Un peu plus tard dans la nuit c’est l’excitation qui me fait émerger de mon sommeil. Jérém est en train de me sucer à nouveau.

    « C’est trop bon » je lui chuchote, la voix pâteuse.

    « Viens » je l’entends me lancer tout bas, alors qu’il s’allonge une nouvelle fois sur le ventre et qu’il écarte à nouveau ses cuisses musclées pour m’offrir son intimité ultime. Ses gestes sont de plus en plus aisés, ses réticences ont disparu sans laisser de trace.

    Le bogoss a aimé ce que je lui ai fait, et il en redemande. Je me dis qu’alors je ne m’en sors pas si mal. Que je suis en mesure de donner du plaisir à un garçon en étant « le mec ». Je me dis qu’il doit vraiment aimer ça. Mon égo de mâle est en train de s’inscrire durablement dans mon esprit.

    Je mets un peu de salive sur ma queue, j’en mets aussi dans son trou. J’écarte ses fesses et je cherche sa rondelle. Et je m’enfonce dans mon beau mâle brun sans rencontrer de résistance. Dès que je recommence à le limer, le plaisir masculin se propage dans mon corps comme une douce drogue.

    Je limite l’amplitude de mes va-et-vient, la puissance de mes coups de reins, de peur de lui faire mal, de le brusquer, de le braquer. Mais je ne vais pas tarder à réaliser que mes craintes ne sont vraiment pas fondées.

    « Putain, qu’est-ce que c’est bon ! Vas-y Nico… défonce-moi… défonce-moi bien ! » je l’entends lâcher, la voix étouffée par le plaisir.

    J’accélère mes coups de reins, je me lâche. Et mon orgasme arrive rapidement.

    « Je viens… ».

    « C’est bon, vide-toi bien petit mec ! ».

    Et le nouvel orgasme me secoue de fond en comble, me laissant vidé de toute énergie. Je m’allonge sur son dos, épuisé. Un instant plus tard, je me déboîte de lui et je me laisse glisser à plat ventre sur le matelas. Je lui fais un bisou dans le cou. Sa peau sent terriblement bon.

    « Nico… » je l’entends chuchoter.

    « Ça va ? ».

    « Oui, ça va… j’ai envie de te prendre… t’as envie ? ».

    « Fais toi plaisir ».

    Le bogoss vient en moi. Je viens de le prendre, il me prend. Je viens de le limer, il me lime. Je viens de jouir en lui, il ne tarde pas à jouir en moi. Et nous nous endormons l’un contre l’autre en nous faisant des bisous.

     

    Mon réveil suivant, est à nouveau un réveil d’excitation. Le bogoss est à nouveau en train de me pomper. Il s’y prend avec entrain, je sens qu’il veut me faire jouir dans sa bouche.

    « Tu veux me tuer » je lui lance.

    Pour toute réponse le bogoss accélère ses va-et-vient en précipitant ainsi ma jouissance.

    Puis, sans un mot, mais avec un sourire qui est le plus beau des « bonjours », il se lève et part à la douche. Je regarde l’heure, il 5h30. C’est bientôt l’heure de son départ. Ces quelques heures en sa compagnie ont filé si vite !

    Pendant que mon Jérém se rafraîchit, je lui prépare un café.

    Mais lorsqu’il revient de la douche tout pecs et abdos dehors, sexy à mort, le boxer déformé par une bosse plutôt appétissante, je ne peux résister à l’envie de lui offrir une dernière pipe pour la route.

     « Voilà une bonne façon de commencer la journée » il se marre.

    « Je ne te le fais pas dire » je confirme.

    Je viens d’avaler son sperme et je lui sers son café.

      Ca va aller pour la route ? » je l’interroge.

    « T’inquiète, ça va le faire ».

    « Mais tu n’as presque pas dormi ».

    « Je vais conduire jusqu’à la Rochelle, après je laisse le volant à Ulysse ».

    « Il faut espérer qu’il ait dormi davantage que toi ».

    « Je l’espère aussi ».

    Jérém termine son café, il passe sa chemisette. Je m’approche de lui, je l’embrasse et je me charge de fermer ses boutons, tout en posant des bisous sur son torse musclé avant de sceller une nouvelle portion de son torse divin. C’est à la fois terriblement sensuel et terriblement désolant. Une chemise qui se referme après l’amour est comme un rideau qui tombe sur le plus beau des spectacles. On regrette que ce soit fini et on voudrait qu’il y ait des rappels qui ne viendront pas. J’ajuste le col de la chemisette au tissu doux, je le regarde.

    « Qu’est-ce que tu es sexy ! » je ne peux m’empêcher de lui glisser.

    Le bogoss sourit, passe son short, ses chaussettes et ses baskets et s’en va fumer une dernière cigarette à la fenêtre.

    Ce sont les derniers instants avant de nous quitter et je voudrais avoir le cran de lui parler des choses que j’ai sur le cœur. Je repense aux mots d’Albert et de Julien, leurs plaidoyers sur le besoin impératif de se protéger en cas d’écart. Est-ce que je peux lui faire confiance ? Est-ce que cet Ulysse est un beau garçon ? Est-ce que Jérém le kiffe ? Est-ce qu’il kiffe mon Jérém ? Combien d’Ulysse va-t-il croiser à Paris dans les jours, semaines, mois, années à venir ?

    Pour l’instant tout semble aller pour le mieux entre nous. Il aura fait 1200 bornes aller-retour en quelques heures rien que pour me voir, pour me faire l’amour, pour que je lui fasse l’amour. Sa fougue et son envie de me voir me rassurent et me font penser que depuis une semaine il n’a pas été voir ailleurs. Mais jusqu’à quand va-t-il se souvenir de moi ? Est-ce qu’un jour il va avoir envie d’aller voir ailleurs ?

    Tant de questions se bousculent dans ma tête, exacerbées par l’approche de notre nouvelle séparation. Et pourtant, je n’ai pas le cœur de lui en parler, j n’ai pas le cœur de lui prendre la tête à 3 heures du mat avec tant de route devant lui. Ce sera pour une prochaine fois.

    « Allez, Nico, je dois aller, sinon je vais être en retard ».

    « Fais attention sur la route » je lui glisse, en le serrant très fort contre moi, en le couvrant de bisous, alors que je n’arrive pas à contenir mes larmes. Chaque retrouvaille est une fête, chaque séparation un déchirement.

    Nous sortons dans la petite cour silencieuse. Les stores des proprios sont toujours fermés. Nous traversons le passage, je vois notre reflet dans le grand miroir. Qu’est-ce qu’on est beaux, tous les deux ensemble !

    « Allez, Nico, rentre chez toi, essaie de dormir encore un peu » me lance le bogoss devant le grand portail en bois.

    « C’était trop court ».

    « C’est vrai, mais on se reverra bientôt, je te le promets ».

    « Je suis bien quand je suis avec toi, Jérém ».

    « Moi aussi je suis bien avec toi ».

    « Tu es sage à Paris, hein ? » j’arrive à lui glisser, au prix d’un énorme effort.

    « Sage comme une image » il plaisante.

    Nous nous embrassons une dernière fois. Puis, le bogoss passe le portail et plonge dans la rue illuminée par l’éclairage public. Dans un flash, je retrouve certaines nuits toulousaines où je traversais la moitié de la ville à pied à la suite d’un sms bourré de fautes que mon bobrun venait de m’envoyer pour me baiser. Je repense aussi à certaines nuits où je suis rentré avec lui de boîte et où nous nous sommes promenés depuis le canal jusqu’à son appartement rue de la Colombette. A Bordeaux comme à Toulouse, des petits, immenses bonheurs volés à la nuit.

    Je le regarde rentrer dans sa voiture, démarrer, allumer les feux, s’engager sur la voie et s’éloigner jusqu’à disparaître de ma vue. Et je ne peux m’empêcher de pleurer à chaudes larmes.

     

    Vendredi 21 septembre 2001.

     

     

    Une nouvelle journée commence à Bordeaux. Il fait beau dans la capitale girondine, comme il fait beau dans tout le sud-ouest.

    « Elle s’appelle Aurore » me lance Raphaël juste après m’avoir serré la main.

    « Qui ça ? » je fais, la tête ailleurs, le cœur à des centaines de kilomètres de là.

    « Elle, la blonde qui est assise devant, celle que j’ai emballé à la fin du cours ».

    « Ah, d’accord ».

    « J’ai couché avec elle hier soir ».

    « Déjà ? ».

    « Il faut cueillir les fruits quand ils sont mûrs… et elle était mûre ».

    « Si tu le dis… » je fais distraitement, alors que je regarde mon portable pour voir s’il y a des messages (mais il n’y en a pas, hélas !), tout en essayant de me dégager de cette conversation qui n’a pas vraiment d’intérêt pour moi.

    « Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit, si tu vois ce que je veux dire… ».

    « Oui, oui, je vois très bien ».

    « Toi non plus t’as pas l’air d’avoir beaucoup dormi cette nuit, je me trompe ? ».

    « Oui, enfin, non » je bégaie, pris au dépourvu.

    « T’as baisé toi aussi ? C’est une nana d’ici, je la connais ? ».

    « Non, non… laisse tomber… ».

    « Allez raconte ! ».

    Je commence à me trouver mal à l’aise face à son insistance. Bien m’a pris d’arriver autant à l’avance avant le cours ! Quelle idée j’ai eue d’arriver si en avance au cours !

    Heureusement, une diversion inattendue vient me sortir du pétrin de cette conversation peu agréable pour moi. Elle se présente sous les traits d’un mec brun, pas canonissime mais pas moche non plus, très propre sur lui, l’air d’un garçon « de bonne famille », habillé sans prétention mais pas sans style, le regard vif et malin.

    Le mec semble chercher une place où s’asseoir. Il semble hésiter entre plusieurs. Je croise son regard et il me sourit. Il approche de moi.

    « Salut ».

    « Salut ».

    « Je peux m’asseoir près de vous ? ».

    « Pas de problème ».

    « Je m’appelle Fabien » fait le type, sur un ton plutôt affable, en nous serrant la main.

    « Moi c’est Nico ».

    « Et moi Raph. Je ne t’ai pas vu en cours en début de semaine, tu es nouveau ? ».

    « Tu es de la sécurité ? » se marre Fabien.

    « Oui » fait Raphaël sans se démonter « veuillez montrer vos papiers ».

    « Je n’ai pas pu venir plus tôt car j’ai du remplacer mon père à la station-service ».

    « Tu es d’où ? ».

    « Vic en Bigorre, un bled près de Tarbes ».

    Le prof arrive, s’installe à son bureau, le cours va bientôt commencer.

    Monica arrive à la toute dernière minute. Elle fait la connaissance de Fabien. Notre petite bande compte désormais 4 membres.

    « C’est pas trop tôt » la taquine Raphaël.

    « Mais de quoi je m’occupe » elle le rembarre gentiment, sur un ton espiègle.

    « Qu’est-ce que t’as foutu hier ? Le réveil n’a pas marché ? ».

    « Mais tu veux bien t’occuper de tes oignons ? ».

    Le début du cours met provisoirement fin à ces échanges de piques amicales.

    Le prof a une impressionnante capacité à attirer l’attention. Son cours est captivant. C’est le genre de cours qui te fait oublier le temps qui passe. Du moins, en ce qui me concerne.

    Il est un peu plus de 11 heures lorsque je trouve sur mon portable un message de Jérém : « Bien arrivé, c’était trop bien » datant d’une heure plus tôt. Ça me fait un bien fou.

    Midi arrive vite et nous allons manger au resto U. Pendant la pause déjeuner, Fabien nous parle de lui, de ses études, de ses projets. Monica a l’air sous le charme.

    Nous sommes sur le point de quitter le resto et de nous diriger vers la salle où se tiendra le cours de l’après-midi, lorsque je surprends une conversation entre deux étudiants qui me glace le sang.

    « … et il parait que ça pourrait être un attentat… ».

    «  Si c’était un attentat, ils auraient choisi Paris… ».

    « Qu’est-ce qui se passe ? » les questionne Raphaël sans détours, alors qu’il vient lui aussi d’entendre le mot « attentat ».

    « Il semblerait que la France soit visée à son tour par une attaque terroriste ».

    « Où ça ? » je lâche, désormais mort de peur.

    « Ce matin, il y a eu une grande explosion à Toulouse. Et il y aurait des victimes ».

     

     

     


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  • Me voilà pile devant le grand portail en bois impeccablement peint en vert foncé mais brillant. On dirait que ça a été fait la veille. Sur le tableau des sonnettes, je repère le nom du propriétaire, Mr Guillon.
    Je sonne. Ma nouvelle vie commence ici et maintenant.
    « Oui ? » j’entends une petite voix dans l’interphone.
    « C’est Nicolas, votre nouveau locataire ».
    « Ah oui, je t’ouvre ».
    Mr Guillon raccroche l’interphone et déverrouille la serrure à distance.
    Et alors que je m’attends à rentrer dans un hall et à trouver un escalier et une porte d’ascenseur, je me retrouve devant un large couloir, un passage assez sombre dont le mur à ma droite est encombré de deux containers poubelles, de nombreux vélos et de deux scooters. Le tout surmonté par un grand miroir d’au moins cinq mètres de long. Un escalier part vers la gauche.
    Mr Guillon m’attend au fond du passage. Me voyant dans la pénombre, il appuie sur un bouton et il allume une lumière.
    « Viens, c’est par ici ».
    Je rejoins mon propriétaire, un bonhomme plus très jeune mais mince, à l’allure sportive, avec des cheveux gris mais bien entretenus. Des lunettes fines et élégantes lui donnent un certain style.
    Le passage débouche sur une petite cour intérieure au sol peint en rouge assez vif, sol jouxté d’un grand nombre de pots remplis de verdure. Deux beaux palmiers trônent dans deux grands pots.
    « Bonjour Nicolas » il m’accueille chaleureusement en me serrant la main.
    Derrière les lunettes, j’ai l’impression que ses petits yeux me scrutent.
    « Bonjour Mr Guillon ».
    « Moi c’est Denis ».
    « D’accord ».
    « Tu as fait bon voyage ? ».
    « Très bien, merci. J’ai un peu tourné avant de trouver le quartier ».
    « Tu ne connais pas Bordeaux ? ».
    « Non, c’est la première fois que je viens »
    « Tu vas apprendre à l’aimer, au fond ce n’est pas si différent de Toulouse. En plus, la Garonne fait le lien ».
    Je souris de cette concordance de réflexions.
    « Au fait, vous pouvez me dire pourquoi ici à Bordeaux la Garonne a cette couleur marron ? » je pense à lui demander.
    « C’est à cause de l’eau de mer qui remonte le fleuve, ça crée des remous et ça laisse des particules d’argile en suspension ».
    Et voilà, je tiens mon explication.
    « C’est vrai qu’à Toulouse, elle a une toute autre couleur » il conclut.
    « Vous connaissez Toulouse ? ».
    « Moi aussi je suis toulousain. Je suis né à Muret mais j’ai vécu dans la ville rose depuis mon enfance jusqu’à mes 30 ans ».
    « Ah, et vous habitiez quel quartier ? ».
    « Jeanne d’Arc ».
    « Moi c’est Saint Michel ».
    « J’avais un amis par là-bas, route d’Espagne, quand j’étais jeune, un très bon ami » fait-il, l’air songeur « mais c’était il y a longtemps, très longtemps. Allez, je te montre l’appart ? ».
    « Oui, et encore désolé de ne pas avoir pu venir avant »
    « C’est pas grave ».
    L’appart, dont la porte d’entrée se situe pile à la limite entre le passage et la petite cour, est un tout petit studio de 15 mètres carrés, avec une minuscule salle de bain au bout. L’ensemble est plus petit que ma chambre à Toulouse. Mais il est tout meublé, et somme toute assez chaleureux.
    « Ça te convient ? ».
    « Oui, très bien ».
    « Alors on va signer les papiers ».
    Denis traverse la petite cour et rentre dans une porte à l’angle opposé. Je le suis. Je pénètre dans une cuisine où un homme aux cheveux blancs est affalé sur un fauteuil roulant calé devant une table. La télé est allumée, mais le bonhomme semble assoupi.
    « Albert ! Albert ! » l’appelle Denis.
    Le bonhomme se réveille en sursaut.
    « Quoi ??? Qu’est-ce qu’il y a ? ».
    « Le nouveau locataire est arrivé, réveille-toi ! ».
    « C’est toi le nouveau locataire ? » il me questionne, encore à moitié dans les vapes.
    « Oui, je m’appelle Nicolas ».
    « Comment ? ».
    « Il s’appelle Nicolas » fait Denis en haussant le ton de la voix.
    « Il est un peu sourd » il m’explique ensuite « et lui c’est Albert ».
    « On a de la visite ? » demande Albert sur un ton joyeux, enfin réveillé, en affichant un sourire lumineux.
    « T’as pas entendu ce que je t’ai dit ? C’est Nicolas, le locataire qu’on attendait »
    « Ah, oui, d’accord, d’accord. C’est le dernier studio de libre. Tu le prends ? ».
    « Oui, monsieur ».
    « Moi c’est Albert, pas monsieur ».
    « D’accord Albert ».
    « Et lui, c’est Autan » fait-il en m’indiquant un adorable chien beagle qui est en train de renifler mes chaussures « je l’ai appelé Autan car il est aussi rapide que le vent ».
    « Il est joli ».
    « Alors, tu viens d’où ? »
    « Je viens de Toulouse ».
    « Ah, Toulouse, comme Denis ».
    « Eh oui, il m’a dit ».
    « Ah, c’est une belle ville, Toulouse. On y allait assez souvent, avant. Mais maintenant je ne vais plus nulle part, car je suis cloué sur ce chariot » fait le vieillard au regard d’enfant.
    « Ne te plains pas, tu as bien profité de la vie » commente Denis.
    « Mais on ne se lasse jamais de profiter » fait Albert en rigolant « Mais bon, maintenant il ne me reste que la télé, et encore il faut que je la regarde avec les sous-titres, car je suis sourd. J’essaie de continuer à lire, mais il me faut une loupe. Je voudrais marcher. Mais il me faut un chariot. Je voudrais pouvoir me lever tout seul le matin, mais il me faut de l’aide. Bref, je ne peux plus rien faire sans assistance ».
    Ses mots sont durs à entendre, sa lucidité quant à son état est terrible. Ça me met mal à l’aise. Je voudrais savoir trouver les mots pour le réconforter, je n’y arrive pas. Et pourtant, il y a dans sa voix une sorte de résignation, comme une acceptation de son état. Une certaine sérénité.
    Soudain, mon regard est happé par une photo posée à côté de la télé. On y voit un superbe jeune homme brun, la trentaine, tout habillé en noir, dans la neige, appuyé contre une paroi rocheuse.
    « Ce gus là, c’est moi, il y a presque cinquante ans, dans les Pyrénées. J’étais pas mal, non ? ».
    Je souris.
    « Je me souviens du jour où cette photo a été prise » il continue « je me souviens que j’étais en colère contre mon copain. C’est drôle, parce que je me souviens que j’étais en colère, et pourtant je ne me souviens même plus pour quelle raison. Ça devait certainement être à cause d’une bêtise. C’est marrant comme avec le temps tout ce qu’on a vécu de négatif perd de l’importance jusqu’à disparaître de la mémoire. Mais on le voit bien sur la photo que je suis en pétard ».
    En effet, maintenant qu’il le dit, je le vois moi aussi.
    « Dans ma jeunesse, j’étais passionné d’alpinisme » il enchaîne « et maintenant, je suis un vieux sur un fauteuil roulant. Mais c’est vrai que j’ai profité de la vie. Il le faut. Il faut profiter de la vie, sans attendre. Le temps passe vite, tu sais ? Il faut vraiment profiter de chaque instant. Vivre chaque jour comme si c’était le dernier qui t’est donné de vivre et le premier du restant de ta vie ».
    En prononçant ces mots, le vieux Albert sur fauteuil regarde le jeune Albert dans les Pyrénées comme dans un miroir déformé par le temps impitoyable. Il y a de la nostalgie dans son regard, mais elle est calme, elle est belle. Ce vieil homme est vraiment touchant.
    « Il fait la morale à tout le monde » plaisante Denis en levant les yeux du contrat de bail qu’il est en train de remplir.
    « Heureusement que tu es là pour m’aider » fait Albert en s’adressant à moi.
    « Je suis un saint. Je te supporte depuis si longtemps ».
    « Je vais sur mes 77 ans » me précise Albert.
    « Tiens, Nicolas, tu vas remplir ta partie et signer » fait Denis.
    « Tout le monde m’appelle Nico ».
    « Ok, Nico ».
    Je remets à Denis le chèque de caution et il me remet les clefs.
    « Ça y est, c’est officiel, tu es bordelais » commente Albert.
    « Je vais chercher mes affaires dans la voiture ».
    « Si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas » fait Denis.
    « Merci ».
    « Enchanté d’avoir fait ta connaissance, Nico » me lance Albert, avec un regard bienveillant.
    « Moi aussi ».
    Je fais deux voyages pour récupérer mes affaires et je prends enfin possession de ce nouvel espace, de ce premier petit chez moi. Je range tout ça dans le petit placard, j’ouvre le clic clac, je m’allonge sur ce lit escamotable. Je me sens bien, je respire à fond, je me pose. Le voyage m’a quand même un peu claqué.
    Soudain, je ressens le contact de la chaînette de Jérém sur ma peau. C’est tellement excitant. Mes muscles se relâchent, j’ai envie de lui. J’ai envie de me branler, j’ai envie de l’appeler. Il est 20 heures. Je vais attendre un peu.
    J’ai faim. J’essaie d’allumer la plaque chauffante pour me faire une omelette, mais ça ne marche pas. Je traverse la petite cour et je vais toquer à la porte vitrée de mes deux propriétaires.
    « Désolé de vous déranger ».
    « Oui, Nico, rentre ».
    Je pousse la porte et je vois Denis en train de servir de la soupe à Albert.
    « Qu’est-ce qui t’arrive ? ».
    « Je n’arrive pas à faire marcher la plaque de cuisson ».
    « Ça doit être un fusible… j’arrive ».
    « Je ne veux pas vous déranger, vous êtes en train de dîner. Je peux attendre ».
    « Allez, viens manger avec nous » fait Albert.
    « Je ne veux pas m’imposer ».
    « Ca nous fait plaisir, au contraire » fait Denis « ça nous changera un peu de nos repas entre vieux. Il y a de la soupe et de la blanquette. Si ça te tente ».
    « La blanquette je n’y ai pas encore goûté, mais la soupe est bonne » m’encourage Albert.
    « Ça me va ».
    Je m’installe à table et Denis met un troisième couvert.
    Albert commence aussitôt à me questionner au sujet de mes études. Albert me parle de la vie à Bordeaux, des quartiers à visiter, des endroits où manger et sortir. Ils me parlent aussi des autres locataires de l’immeuble, quelques étudiants, des familles, des retraités.
    « La porte dans le couloir en face de la tienne c’est un jeune » me raconte Albert « il a une petite copine. Quand elle est là, il ne bouge pas une oreille. Mais quand elle n’est pas là, il invite des potes, ils boivent comme des trous et ils mettent de la musique à fond et très tard. Il faut nous le dire s’il te dérange, on lui dira de se calmer ».
    « D’accord, merci ».
    La conversation est agréable. Je remarque que Denis est du genre réservé, tandis qu’Albert, malgré son infirmité, est d’une nature joviale et optimiste.
    A un moment, mon téléphone se met à sonner. Je le sors de la poche, le cœur en fibrillation. Je frôle le ko technique lorsque je vois s’afficher sur l’écran « Mon Jérém ».
    Je crève d’envie de répondre, mais j’hésite. Je trouve très impoli de répondre au téléphone pendant un repas, en particulier lorsqu’on est invité. Je ne veux pas imposer une conversation privée et je n’ai pas envie de devoir me brider pour rester discret. Mais mon tiraillement doit se voir, car Albert finit par me lancer, taquin :
    « Tu peux répondre, t’inquiète, on ne répètera rien. De toute façon, je suis sourd ».
    « Je vais faire vite ».
    Albert sourit.
    « Allo ? ».
    « Ourson ».
    Ce petit mot me fait toujours autant d’effet. Je crève d’envie de lui répondre « petit loup », mais je n’ose pas.
    « Ça va ? ».
    « Oui, ça va. Tu es arrivé à Bordeaux ? ».
    « Il n’y a pas longtemps ».
    « Et tu es où ? ».
    Dans le quartier de Saint Genès, rue Saint Genès en fait, pas loin du centre ».
    « Cool ! T’as fait bonne route ? ».
    « Très bonne ».
    « L’appart est bien ? ».
    « Pas mal, pas mal ».
    « Tu fais quoi là ? ».
    « Je dîne avec les propriétaires, ils m’ont invité parce que ma plaque chauffante ne marche pas. Ils sont très gentils ».
    « Bien, bien ».
    « Tu as fait quoi aujourd’hui ?
    « On a fait un match et beaucoup d’entraînements ».
    « Ca s’est bien passé ? ».
    « Oui, je kiffe à mort ! ».
    Je suis un peu gêné de parler avec Jérém, j’ai peur de trop me dévoiler. Aussi, je ne veux pas rester trop longtemps au téléphone.
    « Jérém, je peux te rappeler un peu plus tard ? ».
    « Là je sors manger avec les potes, mais on ne devrait pas rentrer tard ».
    « Je te rappelle avant minuit ? ».
    « Ok ».
    « Parfait ».
    « Tu me manques Nico ».
    « Toi aussi tu me manques ».
    « A tout ».
    « A tout ».
    Je raccroche. J’ai le visage en feu. J’ai tellement envie de le voir, de le serrer contre moi. J’ai tellement envie de passer des heures à parler avec lui.
    « C’était ta copine ? » me questionne Albert.
    « Non, c’était… c’était… un copain » je bafouille.
    « Un copain ou ton petit copain ? » il me demande cash.
    Il n’y a que les enfants et les personnes âgés qui osent poser des questions sans détours.
    « Mais laisse le tranquille, t’es pas son père ! » fait Denis, face à ma surprise.
    « Mais je lui pose juste une question, je ne vais pas le gronder ! De toute façon, il n’est pas con, il a compris pour nous deux. N’est-ce pas, Nico, que tu as compris ? »
    Je ne sais quoi répondre. En effet, je me suis posé la question de la relation entre ces deux hommes âgés. Mais de là à en parler, surtout si tôt, je ne me sens pas vraiment à l’aise.
    « Euh… » je tergiverse.
    « Alors, pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je vais te dire exactement ce qu’il en est. De toute façon un jour ou l’autre l’un des locataires va te parler des « papis pd » du rez de chaussée. Alors autant que tu sois au courant. Denis et moi, on est ensemble, ça fait des siècles qu’on est ensemble. Nous n’avons rien à cacher. Alors, j’aime mettre les gens à l’aise ».
    Rassuré par ses mots, je décide de jouer franc jeu. D’autant plus que si un jour Jérém vient me voir, ils vont finir par savoir à leur tour.
    « Oui… c’est mon copain ».
    « Je me disais bien qu’un gars aussi sympa que toi devait jouer dans notre équipe » plaisante Albert.
    Je souris.
    « Ton chéri s’appelle comment ? ».
    « Jérémie ».
    « Il est beau ? ».
    « Plus que ça même ».
    « Et il est resté à Toulouse ? ».
    « Non, il est parti à Paris il y a quelques jours ».
    « Et qu’est-ce qu’il fait là-bas ? ».
    « Il a été recruté par un club de rugby pro ».
    « Ah, carrément, un rugbyman… tu te fais pas chier Nicolas… » plaisante Albert.
    « Le Stade ? » m’interroge Denis.
    « Non, le Racing ».
    « Denis est passionné de rugby » m’explique Albert « plus jeune, il y jouait aussi ».
    « Vous jouiez à quel poste ? » je demande.
    « Il était redresseur de troisième mi-temps » fait Albert, un sourire malicieux sur les lèvres.
    « Redresseur ? ».
    « Ne l’écoute pas, il ne raconte que des bêtises » fait Denis.
    « Disons qu’il remontait le moral des joueurs… mais pas que » continue Albert sur sa lancée.
    « Mais la ferme ! ».
    « En fait, il préférait le jeu de boules dans les vestiaires à celui avec le ballon ovale sur le terrain ».
    « Ah tu peux parler, toi qu’on surnommait à Lourdes « le pénitent des broussailles » ».
    « Je suis un homme très pieux, je n’y peux rien » plaisante Albert.
    « Oui, ça, être à genoux ça te connaissait ».
    « La prière est le salut de l’âme ».
    « C’est sûr que tu étais très porté sur les chapelets, surtout ceux à deux grains ».
    « Le Seigneur a dit : tu aimeras ton prochain ».
    « Mais il n’a pas dit que tu l’aimeras dans les broussailles, et notamment pendant les pèlerinages des militaires et des gitans ».
    « Ah, les années 60 et 70, c’était l’époque de l’amour libre et de l’insouciance avant l’arrivée du Sida » commente Albert, dans la voix une visible nostalgie pour ce « paradis perdu ».
    « Aujourd’hui, vous, les jeunes » il continue « vous vivez votre sexualité plus librement, mais vous devez composer avec cette saloperie. A notre époque, on devait rester caché, mais on baisait le cœur léger ».
    « Peut-être un peu trop, même… » commente Denis.
    « Vous avez travaillé à Lourdes ? » je questionne Albert.
    « Oui, pendant plus de 20 ans ».
    « Mais vous êtes originaire des Hautes Pyrénées ? ».
    « Non, je suis bordelais pure souche ».
    « Mon paternel était un médecin très connu » il raconte « j’ai passé une enfance plutôt heureuse, du moins jusqu’à la guerre. J’avais 15 ans en 1939. A vrai dire, comme on avait du fric, on n’a pas vraiment pâti du conflit. Fils unique et fils de médecin en vue, j’ai pu être réformé. On avait une maison à la campagne et on s’y est installés jusqu’à la Libération. En 1946, j’ai entamé des études en architecture.
    Tout se passait bien jusqu’à ce qu’en troisième année je me fasse gauler au pensionnat en train de fricoter avec Charles, un copain de fac.
    Evidemment, c’est arrivé aux oreilles de mon père, qui m’a mis plus bas que terre. Mais ça ne lui a pas suffi. Il était médecin, et il croyait que tout pouvait se soigner. Y compris l’homosexualité.
    Il m’a amené dans un hôpital. On m’a fait des électrochocs. A l’époque on soignait ça comme ça. C’était horrible. A la fin de la première séance, j’étais sonné. Mais j’ai eu la présence d’esprit de sauver ma peau. J’ai bousculé le médecin et l’infirmière, et je me suis tiré. Je n’avais pas un sou en poche mais je ne pouvais pas rentrer chez moi. Mon père m’aurait tué. Pire que ça, il m’aurait ramené à cet hôpital de charlatans criminels. J’ai survécu deux jours en volant à manger à droite et à gauche.
    J’avais très peur de me faire attraper, de me faire embarquer par les flics, et que mon père me retrouve. Alors, je suis allé à la gare Saint Jean. J’ai pris le premier train où j’ai pu monter. Le train s’est arrêté à Lourdes. Je suis descendu. C’était l’année 1948. C’était juste avant Pâques. Sur presque chaque porte d’hôtel il y avait une affiche proposant du travail.
    Je suis rentré au Moderne, l’hôtel juste à côté des Sanctuaires. Il y avait de dizaines d’hôtels à Lourdes, mais je suis rentré dans celui-là parce que c’était de loin le plus beau bâtiment de la ville. Il a été l’un des premiers hôtels de Lourdes, et il a été construit en forme de bateau. Chacune de ses trois façades en style baroque combine la couleur bordeaux du crépi des murs avec les nuances grises et jaune de la pierre qui encadre les ouvertures. Les mêmes façades sont ornées de sculptures, de frises et de mascarons sublimes.
    Cet hôtel est une pure merveille. J’en suis littéralement tombé amoureux. Je suis rentré. Le décor de la réception et de la grande salle de restaurant, deux superbes pièces faites de bois, de marbre, de miroirs et de lustres en cristal, m’a complètement retourné. L’immense escalier en bois en forme de colimaçon m’a fait halluciner. La tenue élégante des serveurs en chemise blanche et gilet noir m’a impressionné ».
    « Ce sont surtout les serveurs qui t’ont impressionné » fait Denis, taquin.
    « C’est vrai qu’il y en avait un qui me faisait beaucoup d’effet. Mais je n’ai jamais rien pu faire avec lui, hélas. Il était hétéro, même après plusieurs verres.
    Bref, je me suis pointé à la réception et on m’a embauché comme plongeur. On m’a donné de quoi manger, une chambre de bonne au dernier étage et des vêtements propres. C’était tout ce dont j’avais besoin à ce moment de ma vie.
    Le soir même, j’ai envoyé une lettre à ma mère pour lui dire où j’étais et ce que je faisais. Elle m’a répondu qu’elle souhaitait que je sois heureux.
    L’hiver suivant, j’étais plongeur dans un restaurant au ski à Barèges. Pendant un paquet d’années, j’ai enchaîné les saisons d’été à Lourdes et les saisons d’hiver dans les Pyrénées. Mais je ne suis pas resté plongeur longtemps. J’ai vite été mis derrière les fourneaux et en deux saisons j’ai été chef cuisinier. C’était une époque où la volonté comptait davantage que les diplômes ».
    « Et alors, comment vous vous êtes rencontrés ? » je suis impatient de savoir.
    « Sur un lieu de drague à Lourdes ».
    « Ah, bon, il y avait ça à Lourdes ? ».
    « Il se passait pas mal de choses à Lourdes, mon cher ami. Et oui, il y avait de la drague dans les broussailles derrière les sanctuaires, de l’autre côté du Gave. C’était avant qu’ils aménagent la prairie et qu’ils bâtissent du bénitier vers là-bas.
    Bien sûr, on y allait la peur au ventre, craignant les descentes des forces de l’ordre, qui n’hésitaient pas à embarquer les mecs pour attente à l’ordre moral. Si on se faisait choper, c’était la garde à vue, le déferrement au parquet, des condamnations, avec ou sans sursis. L’humiliation. Et, surtout, une très infamante inscription sur le casier judiciaire qu’on se traînait toute la vie.
    Mais on n’avait pas le choix. Il n’y avait pas tous les bars et les saunas qu’il y a aujourd’hui.
    Cette année-là, Denis était descendu de Toulouse à l’occasion du pèlerinage militaire au mois de mai. Il était venu avec des « copines » à lui, pour chasser l’uniforme. Je me souviens encore, de cette nuit. C’était en 1963 et on ne s’est pas lâchés depuis. Tu vois, Nicolas, ça fait presque 40 ans ».
    « Et par la suite, vous avez vécu votre relation à distance ? ».
    « Non. L’année suivante, Denis est venu travailler à Lourdes lui aussi. Nous avons fait les saisons jusqu’au début des années 1980. En 1982 mon père est décédé. Je ne l’avais pas revu depuis qu’il m’avait amené à l’hôpital pour me faire soigner. Il n’a même pas essayé de venir me chercher. Il devait considérer que c’était mieux que je reste loin pour ne pas salir la réputation de la famille. Peut-être qu’il espérait un miracle de la Vierge ».
    « Mais il n’est jamais venu » plaisante Denis.
    « Oh que non ! Ma mère en revanche, a été formidable pour une dame de son époque, et pour l’époque. Même du vivant de mon père, elle venait deux fois par an me voir à Lourdes. Elle a connu Denis et s’est très bien entendue avec. Quand elle s’est retrouvée veuve, elle m’a demandé de revenir à Bordeaux pour m’occuper de cet immeuble. Je suis revenu avec Denis et on s’est installés ici. Grâce à cet immeuble, on a passé les 20 dernières années pénards ».
    « C’est une belle histoire ».
    « C’est vrai. Pourtant, ce n’était pas simple d’être gay à mon époque. Je repense à ce pauvre Charles. Maman m’a raconté que son père s’était laissé convaincre par le mien de le faire soigner aussi. Mais lui ne s’est pas enfui de l’hôpital de l’horreur.
    A l’époque où je le côtoyais, Charles était un garçon très vif, drôle, intelligent, cultivé, plein d’énergie. Maman m’a raconté qu’elle l’avait croisé quelques fois par la suite, avec ses parents, et elle l’avait trouvé complètement éteint, le regard vide. Ce mec n’a rien fait de sa vie. Et il s’est pendu alors qu’il n’avait même pas 30 ans. Avec leurs décharges électriques, ils ont du lui cuire le cerveau. Dieu seul sait ce qu’ils lui ont fait subir ces monstres en blouse blanche. Même 50 après, je suis toujours en colère contre cette injustice absurde. Paix à son âme ».
    Un silence lourd s’installe après la fin du récit d’Albert. Je ne sais pas quoi dire, je suis abasourdi par ce qu’il a enduré.
    « Allez, assez raconté ma vie » finit par relancer le vieil homme « parle-moi un peu de toi. Tu l’as rencontré comment ton Jérémie ? ».
    « Je l’ai rencontré le premier jour du lycée. Je suis arrivé dans la cour et il était là, avec des potes, beau comme un Dieu. Je l’ai vu et je suis tombé raide de lui. Mais il couchait avec des nanas. J’ai été fou de lui pendant tout le lycée. Puis, juste avant le bac, je lui ai proposé de réviser ensemble. Et on a commencé à coucher ensemble. C’est lui qui a voulu. Moi je n’aurais jamais osé le lui proposer. Au début, il ne voulait que du sexe. Pendant un temps, c’était dur pour moi. Mais on a fini par s’apprivoiser. Je viens de passer quelques jours avec lui dans les Pyrénées, avant son départ à Paris. Et ils ont été les plus beaux jours de ma vie ».
    « Que c’est beau l’amour entre garçons » fait Albert, rêveur.
    « Alors, il joue à quel poste ? » demande Denis.
    « Quand il va venir te voir, tu le préviendras pour qu’il fasse gaffe » fait Albert, taquin.
    « Gaffe à quoi ? ».
    « Tu lui diras que dans l’immeuble il y a un vieux satyre qui kiffe les jeunes rugbymen et qui, malgré son âge, est encore capable de leur sauter dessus » plaisante Albert.
    « Mais tais-toi, pétasse ! ».
    « Il est ailier » je finis par répondre, après une bonne tranche de rigolade.
    « On va le voir à la télé bientôt, alors ».
    Je n’avais pas pensé à ça. La rigolade laisse vite la place à l’inquiétude. Dès qu’il va apparaître à l’écran, il va être le rugbyman le plus convoité de France. Putain, comment vais-je faire pour le retenir ?
    « Oui je crois » je finis par répondre, comme dans un état second, happé par mes inquiétudes.
    « Tu es très amoureux, hein ? ».
    « Fou amoureux ».
    « Et lui aussi est amoureux de toi ? ».
    « Je crois ».
    « Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble ? ».
    « Quelques mois ».
    « Comme je te l’ai dit, nous ça fait presque 40 ans. Mais il ne faut pas croire que ça a toujours été la vie en rose. On a fait quelques écarts, bien sûr. Mais on ne s’est jamais perdus et on a échappé au sida. Si jamais vous mettez un coup de canif au contrat, ce n’est pas grave, mais il faut se protéger, Nicolas ».
    « Je sais, mais c’est dur d’accepter qu’il puisse aller voir ailleurs ».
    « S’il a envie, tu ne pourras pas l’en empêcher ».
    « Je sais ».
    « Alors il faut au moins que tu sois sûr qu’il ne te ramène pas de cochonneries ».
    « Ce n’est pas évident d’en parler ».
    « Pourtant, il le faut. Il faut que vous soyez clairs entre vous ».
    « Mais comment lui en parler sans lui donner l’impression que ça m’est égal qu’il aille voir ailleurs ou que je lui dis ça pour le préparer à l’idée que j’ai envie d’aller voir moi, ailleurs ? ».
    « Oui, c’est délicat, mais il faut que vous en parliez. Tu lui dis ce que tu viens de me dire, que tu l’aimes et que tu ne veux surtout pas qu’il aille voir ailleurs, et encore moins le tromper. Mais il faut que vous vous promettiez que si jamais il y a un écart, que vous allez vous protéger, à tout prix ».
    « Je ne veux pas qu’il y ait d’écart ».
    « Il faut composer avec la distance, le temps, les hormones et les occasions qui peuvent venir sans qu’on aille forcément les chercher. Il faut être paré pour l’imprévu, c’est trop important. Il vaut mieux se faire confiance sur la protection que sur la fidélité ».
    Les mots d’Albert font écho aux mots de mon pote Julien. Je sais que l’un comme l’autre ont raison. Je sais que je vais devoir un jour avoir cette discussion avec Jérém. Mais quand ? Comment trouver le bon moment et la bonne façon pour aborder un sujet si épineux ? Comment me lancer, en prenant le risque de gâcher l’un des rares moments ensemble qui nous seront offerts dans les mois à venir ?
    « Moi je dis que si tu es amoureux d’un gars qui est aussi amoureux de toi, tu as bien de la chance. Alors, profite de la vie, elle passe si vite ! » conclut Albert.
    Son attitude me réchauffe le cœur. Je suis content d’avoir des propriétaires et des voisins comme eux. Je sens que leur présence va m’aider à avancer, à me construire, à m’assumer. J’ai hâte d’entendre d’autres récits de leur expérience dans un monde, celui de leur jeunesse, qui était encore plus répressif avec l’homosexualité que celui d’aujourd’hui.
    Après le dîner, Denis vient changer le fusible à l’appart.
    « Voilà, ça marche maintenant » il me lance, alors que la plaque chauffante s’allume enfin.
    « Merci beaucoup ».
    « Tu as l’air d’un gars sympa, Nicolas. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas à venir nous voir ».
    « C’est très gentil ».
    « La vie ne nous fait pas toujours de cadeaux. Alors, il faut se serrer les coudes entre nous ».
    « Je suis touché ».
    « Surtout n’hésite pas. Si on peut t’aider, on le fera ».
    « Et vous aussi, si vous avez besoin d’aide, vous pouvez compter sur moi ».
    « Je ne dis pas non. Parfois j’ai besoin d’aide au jardin ».
    « N’hésitez pas ».
    « D’accord Nicolas ».
    « Tout le monde m’appelle Nico ».
    « Ok. Bonne nuit Nico ».
    « Bonne nuit ».
    Ces deux messieurs ont l’air vraiment adorables. Ainsi, l’idée de n’avoir qu’à traverser cette petite cour pleine de verdure pour avoir de l’aide et du soutien me rassure et me fait chaud au cœur. Je me sens entouré d’une bienveillance qui, par certains côtés, me fait repenser à celle que j’ai ressentie à Campan, au milieu de la petite bande de cavaliers.
    Je ferme la porte fenêtre derrière moi, je la verrouille, je tire le store. Je m’enferme dans mon petit terrier. J’allume la petite lumière tamisée de chevet. J’ouvre le clic clac, je me glisse sous ma couette. Je me sens bien. J’ai envie de dormir. Mais il n’est que 22 heures, et j’ai promis à Jérém de l’appeler vers minuit. En attendant, j’allume la télé pour tuer le temps. Et je finis par m’assoupir.
    La sonnerie de mon portable me réveille en sursaut.
    « Ourson ».
    « Petit loup. Je m’étais assoupi ».
    « Ah, désolé… ».
    « Ca fait rien. J’avais envie d’entendre ta voix. Tu me manques ».
    « Toi aussi tu me manques. Alors, t’es bien installé ? ».
    « C’est petit, mais je suis bien. J’aimerais que tu sois là avec moi ».
    « Il faut m’inviter alors ».
    « Tu es officiellement invité ».
    « Si je pouvais, je viendrais tout de suite ».
    « J’ai envie de toi ».
    « Moi aussi, grave ! ».
    « Demain je vais mettre mon nom sur l’interphone. Comme ça tu sauras où sonner ».
    « Je viendrais dès que je pourrai, mais ça risque de ne pas être tout de suite ».
    « Je t’attendrai ».
    « T’es mignon, Nico… ».
    « Au fait, j’ai de super voisins ».
    « Ah bon ? ».
    « Ce sont me proprios, ils sont âgés, style 70 piges, et ils sont ensemble depuis 40 ans ».
    « Et comment tu sais tout ça ? ».
    « Ils me l’ont dit ».
    « Au bout de quelques heures seulement après ton arrivée ? ».
    « On a sympathisé ».
    « Ils savent que tu es gay ? ».
    « Ils ont compris après ton coup de fil. Et on a joué cartes sur table. Je te promets, ils sont vraiment adorables. Ils ont hâte de te connaître. Le moins âgé des deux aime le rugby. Il a même joué quand il était jeune ».
    « Ca nous fera au moins un sujet de conversation » il plaisante.
    « En discutant avec eux, je me suis rendu compte qu’on a quand-même de la chance de vivre à l’époque actuelle ».
    « Pourquoi tu dis ça ? ».
    Je lu raconte en quelques mots l’histoire hallucinante d’Albert.
    « Avant c’était quand même horrible ».
    « C’est certain » il commente « mais tout n’est pas parfait aujourd’hui non plus. Les pd sont toujours considérés comme des sous-merdes. Tiens, il n’y a pas un jour dans les vestiaires où je n’entends pas des réflexions du style « on va gagner contre cette équipe de pd » ou « je peux faire ça car je ne suis pas un pd » ou « ce pd m’a fait tomber exprès ». Quand on parle de pd, c’est toujours négatif, plein de mépris ».
    « C’est vrai. Ce n’est quand-même pas normal qu’on dise « un truc de pd » pour quelque chose qui n’est pas vraiment vaillant. C’est pas normal que l’une des insultes les plus offensantes que les mecs lâchent pour humilier quelqu’un soit « pd ».
    « C’est comme ça. Moi aussi je le faisais avant. On entend le faire, et on le fait à son tour pour être comme les autres. C’est con, mais c’est comme ça. Le mépris ne s’arrêtera jamais. Et les gays se font toujours insulter et tabasser ».
    « Mais au moins de nos jours l’Etat n’y met pas du sien. Au contraire, il punit les agresseurs ».
    « On ne viendra jamais au bout de la haine contre les gays ».
    « Regarde comment les choses ont changé en quelques décennies. Ok, tout n’est pas parfait, mais ça avance dans le bon sens ».
    « Je voudrais en être si certain que toi. Allez ourson, je vais aller me coucher, je suis naze ».
    « Au fait, j’ai revu Thibault cet après-midi, avant de partir ».
    « Il va comment ? ».
    « Pas trop mal. Il a juste besoin de temps. Il n’en veut à personne, mais il a besoin de mettre son énergie dans le rugby ».
    « Ça se passe bien ses entraînements ? ».
    « Oui, ça a l’air ».
    « C’est tout ce qu’il t’a raconté ? ».
    Soudain, je repense à la grande nouvelle de sa future paternité. J’ai envie de lui en parler mais Thibault m’a demandé de ne pas le faire et je respecte sa volonté.

    Mardi 18 septembre 2001
     
    Le lendemain matin, je me réveille en bonne forme. Je me lève rapidement et je me sens plein d’énergie. Jérém me manque beaucoup. Mais c’est le grand jour de ma rentrée à la fac et je suis tout excité. Je passe à la douche, je m’habille. Je découvre sur mon portable un message de mon bobrun me souhaitant une bonne rentrée à la fac. Adorable. Il y a pensé, il s’en est souvenu !
    Je viens de faire chauffer mon café, lorsque j’entends toquer à la porte fenêtre.
    « Bonjour Nico ».
    Denis se tient devant moi, un plat de pancakes maison à la main.
    « Bonjour Denis ».
    « Tu aimes les pancakes ? ».
    « Oui, bien sûr ! ».
    « J’en ai fait beaucoup et j’ai pensé que tu en mangerais au petit déj ».
    « C’est super gentil. Merci beaucoup ! ».
    « Bon premier jour à la fac ! » il me lance.
    En quittant mon appart, je me sens une nouvelle fois apaisé par cette petite cour intérieure au sol rouge. Car c’est un havre de calme, de paix, de chaleur humaine, dans lequel je me sens à l’abri de cette ville encore inconnue, cette ville qui grouille au bout du couloir sombre, derrière le grand portail en bois peint en vert.
    En allant prendre le bus pour aller à la fac, je passe devant un kiosque à journaux. Mon regard est happé par les gros titres des quotidiens toujours en rapport avec ce qui s’est passé le 11 septembre. Soudain, je réalise qu’il s’est déjà écoulé une semaine depuis les attentats de New York. Une semaine déjà. Comment le temps passe ! Comment la vie continue, malgré l’horreur !
    Pendant quelques instants, je revois la tête déconfite de Charlène, lorsque Jérém et moi avons débarqué à l’improviste chez elle, après être redescendus de Gavarnie, après avoir fait l’amour, pour lui apprendre la grande nouvelle du départ pour Paris. Je revois les images d’une tour en feu, d’un avion percutant la deuxième, de l’effondrement des deux à quelques minutes d’intervalle. Je retrouve la sensation d’avoir été poignardé dans le dos, la sensation d’avoir perdu une partie de moi. La sensation d’avoir perdu espoir en l’Homme. Je retrouve la peur. Que ça pète ailleurs, n’importe où, n’importe quand, que ça nous touche dans nos villes, dans nos maisons. La peur que ces attentats provoquent une escalade de violence conduisant à immense conflit dont on a du mal à imaginer l’ampleur et la barbarie. Tout cela tourne en boucle dans ma tête, m’empêchant de penser à quoi que ce soit d’autre. Je n’ai même plus envie d’aller à la fac. A quoi bon y aller, si tout peut se terminer demain ?
    C’est dans le bus que ces idées noires vont enfin me quitter. Un mec est assis vers le milieu du couloir. Pendant un instant, je croise son regard. A partir de cet instant, sa présence accapare totalement mon esprit. Il n’y a rien de tel que la beauté du masculin pour nous faire oublier les soucis et les tracas.
    Vingt ans, cheveux châtain courts. Pas « canon » mais avec un petit quelque chose de sexy et de touchant dans son allure, une bonne tête, un peu ronde. Il n’est pas gros, il a juste une bouille un peu ronde. En fait il y a quelque chose dans son visage qui, d’une certaine façon, me fait penser à Ryan Philippe plus jeune. Il aussi une boucle d’oreille a l’oreille gauche.
    Le bus est bondé, et je suis obligé, comme d’autres passagers, de rester debout dans le couloir. Ce qui me donne une bonne raison pour rester positionné face au bogoss.
    Il doit être apprenti, je dirais maçon, ou plâtrier ou menuisier, un métier manuel en tout cas, car il est en tenue de travail. Il porte une veste de survêtement sale de poussière et de plâtre. Il tient un sac de sport sur ses cuisses.
    Mais ce qui me fait particulièrement flasher sur lui, c’est aussi un détail de sa tenue. Un petit détail pour certains, mais un grand détail à mes yeux. Il n’y a rien à faire, je kiffe ça.
    Certains fantasment sur les tenues en cuir, d’autres sur les marinières, d’autres sur le costard, l’uniforme, d’autres encore sur les jeans moulants. Moi c’est le t-shirt blanc. Un mec porte un t-shirt blanc, et il attire illico mon attention. Un mec porte un t-shirt blanc, et sa sexytude en est décuplée à mes yeux. Car il n’y a pas à mes yeux vêtement plus sexy qu’un simple t-shirt blanc. Evidemment, je le préfère un peu près du corps, des biceps et du cou. Je l’aime bien col en V, mais je kiffe un max le col rond.
    Et le mec dans le bus, sous sa veste de travail ouverte, il porte justement un t-shirt blanc, col rond, collé à sa peau, l’arrondi juste en dessus de sa clavicule. Sexy à mort.
    Deux arrêts plus tard, une place se libère enfin, juste derrière le bogoss. Je cherche du regard s’il n’y aurait pas de passagers prioritaires, personnes âgées, handicapées, femmes enceintes. L’horizon est libre, je m’y installe donc. Ce qui me permet de capter une légère fragrance de déo masculin capable d’éveiller immédiatement mes récepteurs de virilité.
    Je consulte le plan du circuit du bus, comptant à rebours les arrêts me séparant de celui proche de la fac. J’ai un peu le stress d’aller pour la première fois en cours. J’appréhende de devoir me confronter à ce nouveau monde, à tant de gens inconnus. Comment vais-je m’intégrer ?
    A l’approche de l’arrêt juste avant le mien, le bogoss se lève. Ce qui me permet de remarquer qu’il porte un pantalon de survêtement en tissu satiné, comme ceux que portent les footeux. D’ailleurs, il n’y a pas que le pantalon qui me fait penser qu’il puisse être footeux. Il y a aussi son beau petit cul, un vrai bon petit cul de footeux.
    Le bogoss fait deux pas, puis il s’arrête, bloqué par d’autres passagers. Il pose son sac à terre.
    Lorsque le bus s’arrête, le couloir se désengorge peu à peu. Le bomec se penche pour attraper à nouveau son sac. Et là, évidemment, sa veste remonte, avec son t-shirt blanc, et je vois dépasser l’élastique de son boxer. Moment furtif mais frisson garanti, l’instant pendant lequel je capte un éclat de l’intimité d’un bogoss.
    Le bogoss finit par descendre du bus, et par disparaître de ma vue, de ma vie. Je le regarde partir vers sa vie qui me sera à tout jamais inconnue. Mais putain, sans être vraiment canon, qu’est-ce qu’il était sexy avec son t-shirt blanc !
    Le bus arrive vite à l’arrêt de la fac. Je pénètre pour la première fois dans le campus et je me retrouve projeté dans un monde à part, peuplé par une foule de constructions plutôt modernes et assez impressionnantes, un monde grouillant d’étudiants, de vie, de savoir, de promesses d’avenir. Je suis heureux d’être ici, de pouvoir faire des études.
    Soudain, je sens mon cœur plus léger. Ce monde m’impressionne toujours, mais j’ai envie d’en faire partie. Je vais m’accrocher pour en faire partie.
    Je traverse le campus à la recherche de l’amphi où va se tenir la réunion de rentrée de ma promotion. J’ai un plan du campus, j’essaie de le comparer avec les panneaux d’indications ci et là, mais j’ai l’impression de tourner en rond. Il faut dire que je ne suis pas vraiment concentré sur mon plan. Je découvre les lieux. Et, surtout, je découvre leur faune masculine.
    Je découvre une impressionnante concentration et variété de bogossitude au mètre carré. Je crois que je n’ai jamais vu autant de beaux mecs, de bonnes petites gueules, des physiques craquants, de petits cons réunis en un seul endroit, au point que je ne sais pas où donner de la tête.
    Certes, il n’y a pas que des bombasses. Mais à chaque pas un nouveau mec attire mon regard, éveille cette sensibilité qui est la mienne pour la sublime beauté du masculin. Alors, comment être concentré sur mon chemin dans ces « conditions » ?
    Mais le temps presse, la réunion est censée débuter dans 10 minutes et je ne sais toujours pas où je dois me rendre. J’ai la tête tellement en l’air que je ne vois pas une nana qui vient dans la direction opposée. L’« accident » est inévitable. Nous nous rentrons dedans.
    « Désolé » j’entends me lancer avec une voix de petite fille.
    « C’est moi qui suis désolé. Je cherche l’amphi où se tient la réunion de Sciences de la Terre » je fais, en dévisageant la petite brune que j’ai failli renverser.
    « C’est vrai ? Je cherche le même amphi ! ».
    « On peut chercher ensemble, alors » je lui propose.
    « Oui, bien sûr. Je crois que c’est par là ».
    « Je marchais carrément dans la direction opposée » je plaisante.
    « Je crois, oui ».
    « Je te suis ».
    Elle me sourit et presse le pas.
    « Au fait, moi c’est Nico ».
    « Moi c’est Monica. Et tu viens d’où, Nico ? ».
    « Je viens de Toulouse. Et toi ? ».
    « Je viens de Mérignac, c’est pas très loin ».
    Nous trouvons le fameux amphi. Cet espace immense, rempli d’une foule d’étudiants inconnus m’intimide. La réunion démarre une poignée de minutes avant notre arrivée. Le responsable des études présente la fac, explique le fonctionnement, le règlement, le déroulement de l’année. L’emploi du temps est distribué.
    A midi, je déjeune avec Monica au resto U. Nous faisons plus ample connaissance. Elle m’a l’air vraiment sympa. Ça promet bien cette nouvelle aventure.

    « Ourson ».
    Le coup du fil de Jérém du soir me fait toujours un bien fou.
    « Ca va, p’tit loup ? ».
    « Ca va, oui. Alors, cette première journée à la fac ? ».
    « Pas mal. Les cours sont bien. J’ai sympathisé avec une nana plutôt sympa »
    « C’est bien. Tu sais que je risque de rentrer à la fac aussi… ».
    « C’est vrai ? ».
    « Le club encourage les jeunes joueurs à passer des diplômes ».
    « C’est une bonne chose. Et tu sais dans quoi tu as envie de faire des études ? ».
    « Je ne sais pas vraiment. Je voudrais faire STAPS. Mais on me conseille « gestion des entreprises ». Je ne sais pas encore ».
    « Tu as le corps parfait pour STAPS, mais tu as aussi la tête pour t’en sortir en gestion ».
    « Tu m’aides vraiment ».
    « Je serais heureux pour toi quoique tu choisisses ».

    Après le coup de fil de Jérém, je me plonge enfin dans l’univers magique et prenant de Harry Potter. Ma cousine Elodie m’a offert un coffret comprenant les premiers livres pour mon anniversaire quelques jours plus tôt. Mais je n’ai pas eu le temps de commencer à les lire avant. Et franchement, c’est une très belle surprise.
    Presque à chaque page, je me dis que cette saga est une vaste entreprise de recyclage de tous les mythes et de toutes les légendes ancrées dans la mémoire collective. Et pourtant, même avec autant d’ingrédients, « la mayonnaise prend » et le récit est vite addictif.

    Mercredi 19 septembre 2001

    Le mercredi, dans le bus, je croise une nouvelle fois le bel ouvrier en veste de travail et t-shirt blanc. Toujours aussi sexy. Toujours aussi inconnu.
    Sur le campus, je croise des rafales de petits cons, parfois isolés, parfois en grappes, en pleine discussion entre petits cons. Et c’est beau à en pleurer. Je commence à en repérer certains, qui commencent d’une certaine façon à me devenir « familiers ». Des inconnus familiers. Délice et torture, que toute cette bogossitude, mais délice avant tout. Putain, qu’est-ce que j’aime la fac !
    Je retrouve Monica en cours. Et force est de constater qu’on s’entend vraiment bien.
    Monica est vraiment une nana géniale. Elle est drôle, espiègle, elle a de l’humour, de la répartie, du caractère. Pour certains côtés, elle me fait penser à ma cousine Elodie. Elle aime Madonna, Werber, Harry Potter, Tchaïkovski, les peintres impressionnistes, le piano. On est vraiment faits pour nous entendre.
    Il y a une place vide à coté de Monica et une minute avant le début du cours, un mec débarque de nulle part.
    « Bonjour. Elle est prise cette place ? ».
    Le type porte une chemise blanche avec deux boutons ouverts en haut, un blazer marron vif, un jeans, des chaussures de ville. Ses cheveux châtain clair sont coupés en dégradé autour de la tête et tenus en brushing « raie de côté » sur le haut. Ils sont assez longs, lisses, vigoureux. De beaux cheveux.
    Le mec a un sourire charmeur. C’est un petit gabarit, assez fin, mais il a une prestance, il se dégage de lui une élégance naturelle, comme une aura qui le fait se distinguer parmi une foule.
    « Non, je ne crois pas qu’elle soit prise » j’entends Monica lui répondre.
    « Je peux m’asseoir alors » fait le type, avec une assurance qui frise l’insolence.
    « Oui je crois ».
    « Au fait moi c’est Raphaël ».
    « Moi c’est Monica ».
    « Enchanté Monica »
    « Et toi ? » il me questionne.
    « Moi c’est Nico ».
    « Enchanté Nico ».
    « Enchanté moi aussi ».
    Raphaël est un moulin à parole, mais il est très sympa. Le début du cours l’oblige à se taire. Mais ce n’est que partie remise. A midi, nous mangeons tous les trois au resto U et il continue de nous raconter sa vie.
    Raphael est originaire de Bergerac. Ses parents tiennent un bureau de tabac et un kiosque à journaux. Il nous raconte son activisme au sein de la jeunesse d’un parti très à gauche. Je comprends que Raphaël est quelqu’un de politiquement très engagé, très attaché à ses idéaux, convaincu que la politique et les bons politiques peuvent changer le monde. Dans son discours, les mots capitalisme, prolétariat et communisme ont un vrai sens. Car il a l’air de croire dur comme fer à des idéaux, il a l’air sincère, passionné, désireux de justice sociale. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un aussi passionné par la politique, surtout aussi jeune. Il est au fait de toute l’actu politique, il est incollable sur n’importe quel débat.
    Moi qui avais jusque-là l’impression que la politique était une matière inerte qui n’intéressait plus personne et dans laquelle plus personne ne croyait, je découvre qu’elle peut encore brasser de véritables passions. Il y a une flamme dans son discours qui est contagieuse.
    Raphaël a l’air d’un mec très droit. Il est aussi très beau parleur, charmant naturellement, charmeur par vocation. Raphaël est un gars très cultivé, et très drôle. Et cela suffit à créer un charme hors normes. Le charme intellectuel, l’une des formes de charme les plus puissantes qui soient. Un charme qui ne fane pas avec le temps, mais qui au contraire, se bonifie avec.
    Raphaël est en passe de devenir le troisième élément de la petite bande dont je ferai partie en cette première année de fac et qui comptera cinq « membres » au final.

    Ce soir-là, j’essaie plusieurs fois d’appeler mon beau Jérém. Mais je tombe à chaque fois sur son répondeur. Je me dis qu’il a encore dû sortir avec ses potes et qu’il ne peut pas me répondre. Peut-être qu’il n’a même pas le téléphone sur lui. Il a oublié de m’appeler. Il aurait quand même pu m’envoyer un petit message.
    Dans mon petit studio, je sens un bon petit coup de blues m’envahir. Jérém me manque trop. Jour après jour il me manque de plus en plus.
    J’appelle maman, je lui raconte ma journée, mais je n’ai pas trop envie de parler. Je coupe court. Aussi, je ne veux pas rater un éventuel coup de fil de mon bobrun.
    Mais ce coup de fil ne vient pas. Je sors dans la cour, en espérant que mes voisins me voient et m’invitent prendre un café. Leurs volets sont fermés, ils ont dû sortir.
    Je décide alors d’aller faire un tour pour me changer les idées. J’ai envie de retrouver la Garonne, j’ai envie de retrouver ce lien qui me relie à ma terre natale.
    Je marche dans la ville et ma première impression se confirme depuis deux jours. Bordeaux manque de couleur par rapport à ma Toulouse de cœur. J’ai toujours l’impression d’être un étranger dans ces rues que je découvre petit à petit. Pas encore un habitant, plutôt un touriste.
    Je cherche la Garonne, je demande à des passants. On m’indique la direction. Au bout d’un bon moment de marche, je tombe sur une magnifique arche monumentale, la Porte de Bourgogne. Devant moi, la Garonne se déploie dans une immensité à laquelle elle ne m’a pas habitué à Toulouse.
    Des véritables voies sur berges, et non un simple boulevard sens unique comme à Toulouse, séparent les bâtiments de la Garonne. Un premier viaduc enjambe les voies, et se connecte à un pont bien plus ancien, dont l’architecture comporte comme des airs de famille.
    Le Pont de Pierre est en effet la copie presque conforme du Pont Neuf à Toulouse, mais avec beaucoup plus d’arcades. Ça me donne encore plus de nostalgie, encore plus de « mal du pays ».
    J’emprunte ce beau pont, je m’engage dans la traversée de la Garonne. Je n’en reviens toujours pas d’à quel point elle est immense à Bordeaux par rapport à Toulouse. Tout comme je n’arrive pas à me faire à la couleur bizarre de l’eau.
    Je m’arrête vers le milieu du pont, je contemple le flux lent et laminaire de l’eau qui inspire une immense quiétude, une sorte de solennité presque religieuse.
    Je reviens sur mes pas, je me balade sur les berges verdoyantes et bien aménagées. Marcher m’apaise. Je regarde mon tel. Toujours pas de nouvelles de Jérém. Je noie ma tristesse en regardant le coucher de soleil sur la Garonne.
    Je continue de marcher jusqu’à la place de la Bourse, magnifique espace monumental. La fatigue commence à se faire sentir. Je remonte vers mon quartier, le plan à la main. Une demi-heure plus tard, alors que la nuit tombe, je suis devant le portail vert qui me sépare de la petite cour au sol rouge, de mon petit terrier.
    Je me brosse les dents, j’allume la télé, je zappe sur les quelques chaînes. Rien n’accroche mon attention. Je me prépare à « éteindre les feux ». Toujours pas de messages de mon Jérém. Je lui envoie un dernier sms.
    « Bonne nuit petit loup tu me manques ».
    Une heure plus tard, à minuit, je ne dors toujours pas. Et il n’y a toujours pas de signe de vie de la part de Jérém.

    Jeudi 20 septembre 2001, au matin.

    Le lendemain, je me réveille avec un sentiment de manque terrible. Mais une agréable surprise m’attend.
    « Bonjour toi ».
    Enfin un message de Jérém.
    « Bonjour ça va ? » je m’empresse de lui renvoyer
    « Oui. on se capte se soir ».
    Le message est laconique, mais il a quand même le pouvoir d’illuminer ma journée.
    En quittant mon appart pour partir à la fac, je suis d’une humeur toute guillerette.
    « Bonjour Nico » me lance Denis.
    « Bonjour ».
    « Ça va ? ».
    « Oui, bien, et vous ? ».
    « Bien, bien. Dis-moi, je voulais te demander un service ».
    « Vous pouvez ».
    « Ce soir quand tu rentres, tu pourras me donner un coup de main à dépoter ces deux palmiers et à les planter dans la terre dans l’autre cour ? »
    « Avec plaisir. On fera ça dès que je rentre ».
    « Merci ».
    « Il y a du vent ce matin » je constate, en entendant les rafales siffler depuis la rue.
    « C’est le vent de l’Océan. Il faudra t’y habituer ici ».
    « Je suis habitué au vent, à Toulouse ».
    « Ah, oui, mais ici ce n’est pas le vent d’Autan, c’est un vent humide qui amène souvent le mauvais temps ».
    En partant, je colle enfin mon nom sur la sonnette.
    Dans la rue, le vent souffle très fort. Je l’ignore, mais aujourd’hui encore le vent qui souffle sur la ville annonce que quelque chose d’important va très bientôt se produire dans ma vie.

     

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    2 commentaires

  • Avant de nous quitter, et alors que nous sommes en train de nous dire au revoir devant la porte d’entrée, Thibault va me glisser quelques mots qui vont me bouleverser.
    « De toute façon, maintenant tout ça, ça n’a plus la même importance pour moi. A présent, je dois me concentrer sur le rugby. Et il faut surtout que je m’occupe de ma famille… ».
    « Pourquoi, tu as des soucis ? ».
    « Non, pas de soucis. Que du bonheur. Je vais être papa, Nico… ».
    « Ah bon ? » je ne trouve rien de mieux à lui répondre, complètement dérouté par la surprise.
    « Oui, je vais être papa ».
    « Mais tu as une copine ? ».
    « Oui, enfin, c’est une nana que je voyais de temps à autre ».
    « Mais tu le voulais ? Je veux dire… tu l’avais prévu ? ».
    « Non, pas vraiment. Elle m’a appelé il y a quelques semaines, peu de temps après l’accident de Jé ».
    « Mais si vous n’étiez pas vraiment ensemble… tu es sûr que cet enfant est bien… ».
    « Quand on a couché ensemble, on s’est toujours protégés, sauf deux fois où on n’avait pas de capote. Elle est enceinte de trois mois. Ça correspond bien. Elle est tellement sûre d’elle qu’elle m’a même proposé de faire un test de paternité ».
    « Et tu es heureux ? ».
    « Oui, très heureux ».
    « Garçon ou fille ? ».
    « Je ne sais pas, et à vrai dire, ça n’a pas trop d’importance ».
    Son regard s’illumine enfin quand il parle de son enfant. Il est vraiment beau.
    « Je suis jeune pour devenir père » il enchaîne « et je n’avais pas prévu ça pour si tôt. Mais ce gosse va bientôt être là, et je dois l’assumer ».
    « Et la maman ? ».
    « Elle a cinq ans de plus que moi, elle est infirmière. On s’entend bien ».
    « Mais tu te vois passer ta vie avec elle ? Je veux dire… tu l’aimes assez pour ? ».
    « Je… je… je l’aime aussi… je l’aime bien » il finit par lâcher, après un instant d’hésitation.
    « Dans tous les cas, j’apprendrai à l’aimer » il enchaîne « elle va être la mère de mon enfant, je ne peux pas la lâcher maintenant. D’ailleurs, nous allons bientôt nous installer ensemble ».
    « T’es sûr de toi, Thibault ? T’es vraiment sûr que tu vas te plaire dans cette relation ? Tu t’installerais avec elle s’il n’y avait pas cet enfant ? ».
    « Je ne sais pas. Mais de toute façon, je dois assumer. Ce gosse a besoin d’un papa. Ce gosse va donner un sens à ma vie ».
    « Mais elle a déjà un sens, tu es un gars génial, et tu vas être un grand joueur au rugby ».
    « Tu sais, Nico. Depuis un mois, je me demande ce que je fous à passer toutes mes journées à faire de la muscu et à jouer à la baballe comme un gosse. Je ne me sens pas à ma place ».
    « Je croyais que c’était ton rêve ».
    « Je le croyais aussi ».
    « Tu ne t’y plais pas ? ».
    « Être au Stade, c’est génial. Mais de plus en plus souvent, je me dis que ma place n’est pas là. Je me dis que je serais tellement plus utile à apporter de l’aide et du secours. Il n’y a qu’avec l’uniforme de pompier que je me sens bien. Ça rapporte 100 fois moins et on risque sa vie. Mais c’est ce que j’aime ».
    « Tu es vraiment un gars fantastique ».
    « Depuis mardi dernier, je ne peux plus regarder la télé, ni écouter la radio, ni lire les journaux. Ce qui s’est passé à New York est horrible. Il y a tant d’hommes et de femmes qui ont perdu leur vie sous les décombres. Et tant de collègues pompiers. Si je m’écoutais, je planterais tout et je prendrais le premier avion pour aller donner un coup de main. D’ailleurs, j’y ai pensé très fort la semaine dernière. Mais il n’y avait pas d’avion. Et de toute façon, là-bas je n’aurais pas su comment porter de l’aide dans tout ce bazar. Je ne parle même pas l’anglais ».
    Thibault a vraiment l’air très affecté par les attentats. Sa sensibilité, son empathie, son altruisme, sa profonde humanité me touchent tellement. Ça c’est vraiment un bon gars.
    « Alors » il continue « avec ce qui arrive dans le monde, ce qui s’est passé avec Jé, ça n’a plus la même importance. Le monde est devenu complètement fou. Et je pense que ça n’est pas fini là ».
    « Tu penses vraiment lâcher le Stade ? ».
    « Maintenant j’ai signé pour un an et je ne vais pas leur faire faux bon. Dans six mois, mon enfant va être là. J’aurai la responsabilité de le faire grandir. Ce sera une nouvelle vie. Et cette nouvelle vie me fera peut-être passer l’envie de risquer la mienne pour essayer de sauver celle des autres. Et ça m’aidera à tourner la page vis-à-vis de ce qui s’est passé avec Jé ».
    « Tu crois que tu ne pourrais pas tomber amoureux d’un autre mec ? ».
    « Il y a bien un autre gars qui me fait de l’effet, mais il est tout aussi inaccessible que Jé ».
    Je crève d’envie de lui en demander plus, mais Thibault enchaîne sans m’en laisser la possibilité.
    « De toute façon, je dois oublier tout ça ».
    « Mais tu ne pourras pas. Ce serait trop dur pour toi ».
    « Je m’y ferai, il faut que je m’y fasse. Je suis trop content de devenir papa ».
    Je ne suis pas vraiment convaincu par ses propos. Je sais qu’on ne peut pas s’obliger à aimer. Mais son engouement pour ce petit être en gestation est si sincère, que je n’ai pas le courage d’insister.
    « Alors je te souhaite tout le meilleur, Thibault. D’ailleurs, félicitations… papa ».
    « Merci Nico ».
    « Merci à toi de m’avoir rappelé ».
    « J’ai beaucoup hésité à le faire. Je n’avais pas tellement envie de reparler de tout ça. Mais finalement je te remercie d’avoir insisté, ça m’a fait du bien d’en parler. Pour l’instant, j’ai perdu le contact avec Jé. Mais au moins, avec toi, ça va mieux ».
    « A moi aussi ça m’a fait du bien ».
    « Ça me fait plaisir ».
    « J’imagine que Jé n’est pas au courant de la grande nouvelle » j’ai envie de savoir.
    « Non ».
    « Je peux lui en parler ? ».
    « Je préfère lui annoncer par moi-même ».
    « C’est noté ».
    « Merci ».
    « Je veux qu’on reste amis » je ne peux me retenir de lui lancer.
    « On le restera. Laisse-moi juste un peu de temps ».
    « D’accord. A bientôt Thibault ».
    « Bon courage pour ta rentrée ».
    « Bon courage à toi pour tout ».
    Nous nous faisons la bise. Et alors que je m’apprête à m’éloigner de lui pour repartir, le jeune rugbyman me prend dans ses bras et me serre fort contre lui. Le parfum frais et propre qui émane de son t-shirt m’enivre avec la même puissance magnétique d’un déo.
    « Merci Nico d’avoir fait le premier pas ».
    « Je te le devais ».

    Pour le retour vers la maison, je ne prends pas de bus. Ma discussion avec Thibault m’a donné beaucoup d’émotions. La nouvelle de sa future paternité m’a complètement chamboulé. J’ai besoin de marcher pour évacuer tout ça.
    Je suis heureux d’avoir pu lui parler et d’avoir eu l’occasion de lui dire à quel point je regrettais mon comportement. Aussi, ça m’a fait du bien de comprendre ce qui s’était vraiment passé entre Jérém et lui, et pourquoi. De connaître son ressenti, son histoire. Et d’avoir réussi à rétablir un contact.
    Thibault a été très amoureux et très malheureux. Et j’ai moi-même contribué à son malheur, avec mon comportement injuste après son aveu.
    Certes, sa souffrance est avant tout la conséquence du fait que ses sentiments pour Jérém n’étaient pas partagés. Jérém avait certainement une attirance vis-à-vis de son pote, mais il n’avait jamais eu les mêmes sentiments. Peut-être que l’amitié les avait tués dans l’œuf. Peut-être que s’ils n’avaient pas été potes, s’ils s’étaient rencontrés plus tard, dans un autre contexte, dans un autre monde, ils seraient tombés amoureux l’un de l’autre.
    Car le malheur de Thibault est aussi le dégât collatéral d’une société qui n’accepte pas l’amour dans toutes ses expressions.
    Dans un monde idéal, où toute forme d’amour serait légitime, acceptée et vécue au grand jour, Thibault aurait osé montrer ses sentiments à Jérém. Et ces sentiments auraient peut-être été réciproques. Ainsi, cette nuit sous la tente l’été de leurs 13 ans aurait pu être le premier épisode d’un amour qui durerait peut-être encore aujourd’hui.
    Ou pas. Mais au moins, Thibault en aurait eu le cœur net. Et il n’aurait pas passé des années à désirer, espérer, tenter d’oublier. A s’épuiser.
    Quant à moi, je serais de toute façon tombé amoureux de Jérém. Dans ce monde idéal, j’aurais peut-être eu le courage de lui faire comprendre plus tôt mes sentiments. Ou pas. En fait, je crois que même sans le joug du regard culpabilisant de la société, je n’aurais pas osé. Jérém m’impressionnait trop, je le pensais complètement inaccessible pour un mec comme moi. Trop beau, trop sexy, trop populaire.
    Du coup, j’aurais peut-être quand même attendu les dernières semaines avant le bac pour lui proposer de réviser. Mais il n’aurait pas accepté. Et quand bien même il aurait accepté, il ne m’aurait jamais proposé de lui faire une gâterie. Et nos « révisions » se seraient limitées à de véritables révisions.
    S’il n’avait pas fait le premier pas, je n’aurais pas eu le cran de le faire à sa place.
    Et même si j’avais osé lui faire des avances, il m’aurait refroidi net. « Désolé, je ne suis pas célibataire. J’ai un mec » je me serais peut-être entendu dire. Ça aurait été dur à encaisser, mais je m’en serais fait une raison. Comme tout hétéro qui se prend un râteau. La chose la plus naturelle du monde.
    Le bac serait passé, j’aurais fini par l’oublier et par tomber amoureux d’un autre garçon.
    D’ailleurs, si Jérém avait été en couple avec Thibault, il n’aurait peut-être pas fait le con dans sa classe de seconde, et il ne se serait pas fait jeter de son ancien lycée. Il n’aurait pas redoublé. Nos chemins ne se seraient jamais croisés. Et ma rétine n’aurait pas été brûlée par sa présence dès le premier jour du lycée. Je ne me serais jamais envolé amoureux de lui. Oui, envolé. Car quand on se retrouve amoureux, on n’a pas du tout l’impression de tomber, mais de s’envoler.
    Oui, dans un monde parfait, aujourd’hui Jérém et Thibault seraient peut-être ensemble et ils formeraient un beau petit couple de bogoss.
    Ou pas. Peut-être qu’à l’heure qu’il est ils ne seraient plus ensemble. Rares sont les amours d’adolescence qui arrivent jusqu’à l’âge adulte. Mais au moins ils auraient connu le bonheur de ce premier amour. Jérém n’aurait pas eu besoin de papillonner à tout va, il n’aurait pas eu besoin de faire son petit macho pour se prouver qu’il n’était pas gay. Et Thibault n’aurait pas connu la privation d’un amour et d’un désir qui l’a rongé pendant toute son adolescence et le début de sa vie de jeune adulte, pendant cette période délicate où l’on se construit.
    La fin de cet amour les aurait blessés. Mais la séparation aurait été une séparation normale, ils auraient souffert, puis ils s’en seraient remis, et ils auraient trouvé d’autres gars qui les auraient rendus heureux.
    Hélas, avec les « si » et les « peut-être », on mettrait Paris en bouteille, et Toulouse aussi.
    Je ne sais pas quand je vais revoir Thibault. Ce que je sais, c’est qu’il va me manquer. Son sourire et sa gentillesse vont me manquer. Son côté rassurant et affable qui met à l’aise, qui fait sentir bien et qui donne envie d’être comme lui, quelqu’un de bien, va me manquer aussi. Et ce regard toujours empreint de respect et de bienveillance vers son prochain, son amitié, sa présence vont me faire défaut par-dessus tout.
    Côtoyer un gars comme Thibault est un pur bonheur. C’est une telle caresse pour l’esprit, un cadeau de la vie capable d’éclipser même le désir sensuel que je peux ressentir pour son corps de fou. En sa présence, je ne sens presque plus la piqure d'aiguille dans le ventre qui est chez moi le signal d’une attirance brûlante. Juste un sentiment diffus de bien-être.
    J’envie ses co-équipiers qui vont avoir la chance de le côtoyer tous les jours. J’envie cette nana qui va partager sa vie. Partager l’existence d’un mec comme Thibault, jusqu’à l’intimité de la vie de couple, ça doit être un cadeau absolu.
    Thibault a l’air heureux de devenir bientôt papa. Et d’une certaine façon, je m’en réjouis pour lui. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de me dire que ce gosse va dévier à jamais la trajectoire de son destin.
    A dix-neuf ans, on est au tout début du voyage de la vie, il a à peine commencé, on a des tas d'expériences à faire, pleins de choses à voir, à découvrir, des pays à visiter, des gens à rencontrer. A dix-neuf ans, on a besoin d’apprendre à aimer. A s’aimer soi-même, avant toute autre chose. A dix-neuf ans, on ne peut pas déjà faire une escale qui va durer des années. Et même si cela m’inspire le respect envers ceux qui doivent l’assumer, dix-neuf ans ce n’est pas un âge pour avoir des enfants. Avoir des enfants, c’est une responsabilité, et ça doit être un choix réfléchi. A dix-neuf ans, on doit s’occuper de soi.
    Mais ce qui m’inquiète le plus dans cette histoire, c’est sa volonté de se ranger avec une nana dont il n’est visiblement pas amoureux. Justement parce qu’il y a ce gosse en route.
    J’ai le sentiment que si Thibault va être un jeune papa heureux, il ne sera pas un compagnon heureux. Et je ne crois pas qu’il va pouvoir s’y faire, comme il le prétend. J’espère au moins que cette nana comprend la chance qui est la sienne et qu’elle va bien se comporter avec lui.
    Je repense à cette petite phrase de Thibault, comme quoi il y aurait apparemment un autre gars qui lui ferait de l’effet, mais tout aussi inaccessible que Jérém.
    Mais qui est donc ce mec qui lui fait de l’effet ? Un gars de son équipe ? Un gars qu’il vient de rencontrer ? L’un de ses anciens coéquipiers ? Ou, alors, un pote pompier ? Je n’ai pas osé le questionner à ce sujet. Il en a trop dit ou pas assez, et en tout cas, je ne pourrais pas effacer cette phrase de ma tête.
    Quoi qu’il en soit, quand je pense à l’avenir de Thibault, j’ai un goût amer dans la bouche, je me sens triste. Je sais que je n’ai le pouvoir de changer quoi que ce soit. Ce qui est sûr, c’est que je vais prendre régulièrement de ses nouvelles. Je veux être présent dans sa vie, je veux lui offrir une oreille attentive et du soutien, comme il l’a fait pour moi au début de notre amitié.

    Je m’éloigne du quartier des Minimes en longeant le canal du Midi. Un trajet qui me conduit immanquablement à croiser la rue de la Colombette. Je ne peux m’empêcher alors de m’y engouffrer une dernière fois avant de quitter ma ville, de la parcourir en me remémorant les premiers épisodes de mon histoire avec Jérém.
    A chaque pas, je ressens des frissons. Je repense aux nombreuses fois où je l’ai empruntée pour aller voir mon bobrun, brûlant de désir. Je repense aux départs de chez lui, après nos « révisions », je me revois, rongé par la frustration de ne pas arriver à avoir plus que du sexe de sa part. Je repense à toutes ces occasions où j’ai descendu cette rue, le cœur lourd, tétanisé par la peur de ne plus jamais revoir mon Jérém.
    Aujourd’hui, assuré de son amour, je suis heureux. Mais pendant plusieurs mois, ce n’était pas du tout le cas. Et en parcourant cette rue, je retrouve cette peur en moi, et elle remonte à ma conscience dans toute sa violence.
    Façade après façade, je remonte le temps, je retrouve les sensations de cette époque déjà derrière moi, lointaine. La nostalgie me happe, j’ai envie de pleurer. Une fois de plus, je prends conscience que le temps du lycée est bel et bien fini. Le lycée, ce temps béni où Jérém et moi habitions la même ville, où nous avions à peu près le même emploi du temps et où je pouvais – où j’aurais pu – le rejoindre à pied, le voir et faire l’amour avec lui tous les jours.
    Aujourd’hui nous sommes séparés par des centaines de bornes, par les emplois du temps et les exigences de deux vies très différentes. Nous ne pourrons plus nous voir tous les jours. D’ailleurs, je me demande quand est-ce que je le reverrai. Il me manque tellement !
    En arrivant à proximité de son ancien immeuble, je lève les yeux vers la terrasse où Jérém fumait ses clopes après l’amour. Un mec est en train de fumer une cigarette, appuyé de dos contre la rambarde. Je ne peux pas voir sa tête, mais je devine l’allure du spécimen. Casquette blanche portée à l’envers, t-shirt du Stade Toulousain, cheveux bruns. Même de dos, ça sent l’adorable petit con sexy. Un autre petit con baiseur. Qui se tape-t-il ? Des nanas ? Des mecs ? Est-ce qu’il est au lycée aussi ? Est-ce qu’il a, lui aussi, fait tomber amoureux de lui un camarade de classe ? Y’a-t-il d’autres « révisions » en vue entre ces murs qui ont vu tant de choses ?
    Au revoir p’tit con sexy, profite de chaque instant, et ne sois pas trop dur avec ce mec timide qui te kiffe à mort !

    Lorsque j’arrive à la maison, il est 17 heures passées. Il est grand temps pour moi de larguer les amarres.
    Je dis au revoir à mes parents. Maman est très émue. Alors que papa affiche un air plutôt détaché.
    « Tu n’as rien oublié ? ».
    « Non, maman ».
    « T’es sûr ? ».
    « Je crois, mais de toute façon je vais vite revenir ».
    « Tu fais attention sur la route ».
    « Oui maman ».
    « Appelle quand tu arrives ».
    « Oui maman ».
    « Donne des nouvelles ».
    « Oui maman ».
    Je réalise que je ne suis pas doué pour les « adieux ». En fait, c’et la première fois que j’en vis un. L’émotion de maman me touche, et pourtant je n’ai pas le courage de montrer mon émotion. Est-ce pour ne pas l’attrister encore davantage ? Ou bien pour ne pas craquer ? Ou bien à cause de la présence de mon père ?
    Je démarre ma petite voiture, je quitte le garage de ma maison d’enfance, je me retrouve dans circulation. Au premier feu rouge, je me dis qu’à l’heure qu’il est, maman doit être en train de pleurer. Je le sens dans mes tripes. J’ai aussi envie de pleurer. Je sens mon cœur comme écrasé par une chape de plomb. Au rondpoint suivant j’ai envie de faire demi-tour. J’hésite, je ralentis. Un coup de klaxon me rappelle à la réalité. Si je fais demi-tour, je ne vais pas pouvoir repartir. Je vais rater ma rentrée à la fac.
    Je me force à continuer sur ma route, celle que j’ai décidé d’emprunter pour aller vers mon avenir. Mais qu’est-ce que c’est dur de quitter le nid pour la première fois !
    J’avance, la vue embuée par les larmes. De rues en boulevards, je traverse le paysage familier de ma ville. Un paysage que je quitte en rentrant sur la rocade, cet espace plus tout à fait familier mais pas encore complètement étranger, cette sorte de « no man’s land » entre « chez moi » et « ailleurs ».
    La rocade, comme une piste de décollage où les panneaux parlent de contrées lointaines. « Paris », « Auch », « Tarbes », « St Sebastian ». Et « Bordeaux ».
    Me voilà en train de quitter la rocade, direction l’inconnu bordelais. Bientôt, un alignement de guichets de péage se dresse devant moi. Ca y est, je quitte ma ville pour de bon.
    Je prends le ticket et la barrière s’ouvre. Ca y est, c’est parti. Ma nouvelle vie m’ouvre définitivement les bras. C’est une sorte de point de non-retour. J’hésite encore avant d’embrayer la vitesse. Je me fais klaxonner à nouveau. Je passe le premier rapport, puis le deuxième, jusqu’au cinquième.
    La voiture prend de la vitesse. Et mon cœur semble enfin se délester du poids qui l’avait oppressé jusque-là. Le cordon qui me relie à mon nid d’enfance et qui n’a fait que s’étirer douloureusement depuis que j’ai quitté le quartier St Michel, semble soudainement craquer. Le claquement est sec, mais libératoire. Mes larmes se sèchent. Mes poumons s’ouvrent et se remplissent d’un air nouveau.
    Au revoir Toulouse, à nous deux Bordeaux !
    J’essaie d’avoir des pensées positives, d’imaginer ma nouvelle vie, mon indépendance, mes études passionnantes.
    Et pourtant, je suis assailli par les doutes. Est-ce que je vais réussir mes études ? Est-ce que je vais savoir tenir un appart, un budget, un ménage ? Est-ce que je vais arriver à me faire des amis ? Ca n’a jamais vraiment été le cas au lycée.
    Est-ce que les moqueries et les quolibets vont me suivre à la fac ? Est-ce que je vais pouvoir m’intégrer dans la vie universitaire ? Est-ce que je vais pouvoir tenir bon, sans la présence rassurante de mes parents au quotidien, sans la proximité de ma cousine ? Est-ce que je vais tenir bon, alors que mon bobrun est à 600 bornes ? Est-ce que notre amour survivra à l’éloignement ?
    Je suis excité par cette nouvelle aventure de la fac qui s’ouvre devant moi et pourtant je ressens de la tristesse à cause de ce que je laisse derrière moi, une maman inquiète, un pote Thibault pas vraiment heureux. Mon pote Julien.
    Le petit moment d’euphorie que j’ai connu en quittant la Rocade ne fait pas long feu. Assez vite, au fil des bornes parcourues dans l’indifférence et la monotonie de cette autoroute sans fin, c’est la tristesse et l’angoisse qui prennent le dessus dans mon esprit.
    Heureusement, peu après Castelsarrasin, l’autoroute enjambe la Garonne. Soudain, je réalise que ma ville de mes racines et la ville de mes études sont reliées par cette rivière. C’est idiot, mais cette pensée me rassure.
    A une aire d’autoroute, je fais une pause pipi en terre inconnue. J’en profite pour jeter un œil à mon portable. Il y a un sms :
    « Bon courage à Bordeaux, champion ».
    Julien est toujours aussi adorable. Son message m’aide à reprendre mon chemin avec l’esprit un peu plus apaisé.
    Une heure et demie plus tard, j’arrive à Bègles. Bordeaux n’est plus qu’à une poignée de minutes. Mon appart n’est plus qu’à quelques minutes. Ma nouvelle vie aussi. A partir de Bègles, la route longe la Garonne. Sa présence me rassure à nouveau. Ici la Garonne est immense, bien plus large et imposante qu’à Toulouse. Elle me paraît d’autant plus imposante qu’elle ne coule pas plusieurs mètres en contrebas de la ville, comme chez moi, mais presque au niveau de la route. De plus, elle affiche une drôle de couleur marron que je ne lui ai jamais connue à Toulouse. Je me demande d’où vient cette couleur peu ragoûtante, et si elle est causée par la pollution.
    Au premier contact avec Bordeaux, je trouve ses rues, ses bâtisses, ses teintes plus austères que celles de ma Toulouse natale, plus douce, plus colorée, plus « souriante ». Un environnement étranger nous paraît souvent hostile au premier abord.
    A une époque où le GPS n’est pas encore dans chaque voiture, j’ai un peu de mal à trouver le quartier et la rue St Genès. Je suis obligé de m’arrêter, de demander, de me tromper, d’hésiter, de me faire klaxonner à nouveau. Mais lorsque je trouve enfin, je suis assez fier de moi.
    La rue Saint Genès est une rue tranquille, avec des immeubles à un ou deux étages, plus éventuellement un mansardé. Les façades sont homogènes, en pierre assez claire, avec des balcons en fer forgé.
    Très vite, je me fais la réflexion, accompagné d’un doux frisson, que cette rue à sens unique me rappelle à beaucoup d’égards une rue qui a beaucoup compté pour moi : la rue de la Colombette à Toulouse.
    Je roule doucement, je cherche le numéro de rue indiqué sur l’annonce. Je le trouve. Il correspond à un grand portail en bois peint en vert. Mais il n’y a pas de place à proximité. On me klaxonne à nouveau. Putain, mais le Bordelais a l’avertisseur sonore facile ou quoi ?! Ou alors c’est parce que je suis immatriculé 31, c’est du bizutage.
    Je suis obligé de m’éloigner, de prendre une rue transversale pour trouver à me garer. En sortant de ma voiture, je prends un grand bol de cet air nouveau pour moi. Il fait plus frais qu’à Toulouse. Je me sens étranger en terre inconnue.
    J’appelle maman pour lui dire que je suis bien arrivé. Puis, je prends l’une de mes valises et je me rends à ma future adresse. Me voilà pile devant le grand portail en bois impeccablement peint en vert foncé mais brillant. On dirait que ça a été fait la veille. Sur le tableau des sonnettes, je repère le nom du propriétaire, Mr Guillon.
    Je sonne. Ma nouvelle vie commence ici et maintenant.

     

     

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    4 commentaires
  • Life is a journey, not a destination.

    La vie est un voyage, pas une destination.

     

    Il est deux heures, je suis en train de ranger la dernière valise dans ma voiture, lorsque mon téléphone se met à vibrer dans ma poche. Je le sors vite pensant à un appel surprise de mon bobrun. Mais une surprise de taille m’attend lorsque je regarde le petit écran indiquant avec insistance :

    « Thibault ».

    Mon cœur fait là aussi un sprint digne de la fusée Ariane. Je n’arrive pas à croire qu’il m’appelle. Soudain, j’ai les mains moites, le souffle court. Mais je ne peux pas rater l’occasion. Je dois répondre. Je prends une profonde inspiration et je décroche.

    « Salut Thibault ».

    « Salut Nico, ça va ? ».

    « Bien et toi ? ».

    « Ça va. Alors, tu te prépares à partir ? ».

    Il a retenu que je pars ce soir à Bordeaux. Ce mec est vraiment incroyable.

    « Oui, je viens de ranger la dernière valise dans ma voiture ».

    « T’as le temps de faire un saut chez moi pour un café ? ».

    « Quand ? Vers quelle heure, je veux dire… ».

    « Maintenant si tu veux ».

    « J’arrive ».

     

    Après avoir raccroché, je me sens tout retourné. J’ai tant attendu ce coup de fil, j’ai tant espéré qu’il arrive. Et pourtant, j’avais fini par me convaincre qu’il ne viendrait pas. Au point que son arrivée provoque en moi presque de l’étonnement. Je suis étonné et touché du fait que Thibault vient de me tendre la main, une fois de plus.

    Je suis heureux qu’il ait accepté de me voir. Et en même temps, je les redoute un peu. Je me demande à quoi vont ressembler ces retrouvailles. Je sais que je ne peux pas m’attendre à rattraper notre complicité d’avant. Le Thibault bienveillant, plein d’énergie et de générosité en a pris un coup. Je l’ai entendu à sa voix. Son attitude n’est plus la même. Je l’ai senti comme fatigué, blessé par la vie.

    Je sais que je me suis mal comporté. Alors, j’appréhende de me retrouver face à lui.

    Pendant le trajet en bus vers son appart aux Minimes, j’ai comme une boule au ventre. En arrivant à l’arrêt le plus proche de l’immeuble, j’ai l’impression que mes jambes ne vont plus me porter. Lorsque je sonne à l’interphone, mon cœur joue un jive endiablé.

    « Salut, c’est Nico » je lui lance, après avoir entendu un premier bruit disgracieux venant du petit haut-parleur.

    « Salut, monte ».

    Je prends l’ascenseur, je monte jusqu’à son étage. La porte de son appart est entrouverte. Et le bomécano m’attend sur le seuil.

    Et voilà Thibault, le torse bien gainé dans un t-shirt gris redessinant à la perfection ses biceps rebondis, ses épaules carrées, ses pecs saillants, son cou puissant. Le pire, c’est que ce t-shirt n’est même pas particulièrement moulant. Mais comme d’habitude, ça lui va comme un gant. Tout comme ce short en jeans qui laisse admirer des mollets musclés.

    Certes, avec un physique comme le sien, n’importe quel vêtement ressemble à une œuvre d’art. Car son corps est une véritable œuvre d’art. Une œuvre d’art qui semble resculptée depuis la dernière fois que j’ai pu l’admirer, un mois plus tôt, à l’hôpital de Purpan, le jour de l’accident de Jérém.

    Car, certainement à la faveur des premières semaines d’entraînement intensif au Stade, le bomécano a encore pris du muscle. Et il est beau comme un dieu.

    « Salut » je lui lance, en cherchant son regard. Un regard que je trouve d’emblée fuyant, presque vide, privé de sa chaleur. Mais il est passé où ce regard bienveillant qui faisait se sentir si bien ?

    Et même si en me rendant mon « Salut » le bogoss esquisse un petit sourire, on est loin du beau sourire rempli de joie de vivre et d’un optimisme contagieux. C’est un sourire tendu, qui disparaît vite de son visage. Je le sens crispé, mal à l’aise. Je le suis aussi.

    Le bogoss me fait rentrer et me fait la bise. Il sent bon. Je reconnais le délicat parfum de lessive qui se dégage de son t-shirt.

    « Excuse le bordel, mais en ce moment je n’ai pas vraiment la tête à ça ».

    « Ca ne fait rien t’inquiète ».

    « Installe-toi sur le clic clac. Tu préfères un café ou quelque chose de frais ? ».

    « Plutôt quelque chose de frais ».

    « Une bière blanche ? ».

    « C’est ça »

    Je réalise qu’il se souvient de mon goût pour la bière blanche depuis la dernière fois où je suis passé chez lui des mois plus tôt. Vraiment adorable ce mec.

    Thibault s’accroupit devant le frigo pour attraper les bières. Son dos puissant est tout aussi beau que son torse. Et là, le short se baisse un peu, le t-shirt remonte et un épais élastique noir avec des inscriptions en lettres capitales mauves apparaît. Vision d'un bout de sa peau au-dessus de ses reins, vision de bonheur. Sa mâlitude me touche et me procure un intense frisson. Il y’a dans la sensualité une sorte d’allégresse, de bonheur cosmique.

    Je regarde son torse gainé dans ce t-shirt et je repense à la nuit où j’ai fait l’amour avec Jérém, et avec lui. Je me souviens de sa virilité, et de sa douceur. Je me souviens de comment j’avais aimé lui donner du plaisir et le voir prendre du plaisir. Je me souviens de comment lui aussi avait voulu me donner du plaisir. Et de la tendresse. C’était le premiers gars qui me donnait autant de tendresse. Encore plus que Stéphane.

    Dans ses bras, je m’étais senti vraiment bien, vraiment en sécurité. Depuis, je me suis senti bien et en sécurité dans les bras de Jérém aussi. Mais à ce moment-là, c’était quelque chose de complètement nouveau pour moi. Cette nuit-là, j’avais appris ce que c’était d’être vraiment bien avec un gars. Je crois que depuis, c’est cette sensation que j’avais voulu sans cesse retrouver. J’avais tellement forcé les choses pour la retrouver avec mon Jérém que je j’ai fini par le perdre. Il avait fallu un choc, son accident, pour qu’il revienne vers moi, et que je retrouve enfin cette sensation, dans ses bras.

    Thibault revient avec deux bières et s’installe sur le clic clac juste à coté de moi. Je le regarde décapsuler les deux petites bouteilles avec un geste aisé de mec qui a du en décapsuler tant d’autres. Mon regard est aimanté par l’extrême sensualité d’un bout de pilosité dépassant du col de son t-shirt. Ce sont juste quelques poils posés sur sa peau lisse et douce. Mais c’est terriblement sexy.

    Bâti comme un petit taureau, tout en muscles mais transpirant une immense douceur, définitivement ce mec représente pour moi un sommet dans la Mâlitude. Il incarne pour une moi une sorte d’absolu masculin. Un canon, dans le sens « étant une référence ». C’est le Mâle à la virilité tranquille, portée avec naturel, assumée sans arrogance, comme une évidence.

    Une virilité pourtant aujourd’hui marquée par un abattement inquiétant. Super Thibault semble avoir perdu ses super pouvoirs. Il semble fatigué, tant physiquement que moralement. Sa personne dégage cette fragilité que je lui avais vue pour la première fois le jour de l’accident de Jérém. Je le sens dans son regard et dans le ton de sa voix. Peut-être qu’il traîne cette fragilité depuis le jour de l’accident.

    « Ca va, Thibault ? » je me lance, un brin inquiet.

    « Oui, ça peut aller. Et toi, ça va ? ».

    « Je suis content que tu m’aies rappelé ».

    « Désolé de ne pas l’avoir fait plus tôt, j’ai été très occupé ces derniers temps ».

    « Ca ne fait rien ».

    « Alors, qu’est-ce que tu deviens ? » il enchaîne.

    « Rien de spécial, demain je pars à Bordeaux pour la fac ».

    « Tu as trouvé un appart là-bas ? ».

    « Oui, mais je n’ai même pas été le voir ».

    « Ce soir ça va être la grande surprise, alors » il commente, tout en esquissant un petit sourire.

    Et pourtant, malgré ce petit sourire, je sens Thibault distant. Poli, correct, mais distant. J’ai envie de le prendre dans mes bras, j’ai envie qu’il me prenne dans les siens. J’ai envie de retrouver cette complicité, cette magnifique connexion qu’on avait avant l’accident de Jérém.

    « Et toi, quoi de neuf ? » je le questionne.

    « Des entraînement, des entraînements, et des entraînements. C’est épuisant ».

    « Ça donne des bons résultats ».

    « C'est-à-dire ? ».

    « Tu as repris du muscle ».

    « Il paraît, oui. Mais j’ai mal partout. Je suis fatigué. Je n’ai même plus le temps pour faire des interventions ».

    « Avec les pompiers ? ».

    « Oui. Depuis que j’ai commencé les entraînements, je suis sorti tout juste deux fois ».

    « Ça te manque ? ».

    « Oui, beaucoup ».

    « T’es vraiment quelqu’un de bien. Et c’est pour ça que… ».

    « Dis, Nico, tu as des nouvelles de Jé ? Tu sais comment se sont passés ses examens au club ? » il me coupe, alors que j’allais tenter de rentrer dans le vif du sujet qui m’a conduit à vouloir lui parler.

    Soudain, je me fais la réflexion qu’« avant », c’était moi qui lui demandais des infos sur Jérém. Alors que maintenant, c’est lui qui m’en demande. D’une certaine façon, j’ai l’impression de lui avoir volé son pote.

    « Oui, tout est bon, il n’y a pas de problèmes, normalement il a commencé les entraînements ce matin même ».

    « Ça me fait plaisir, vraiment ».

    Thibault a l’air très ému. Ses yeux sont humides.

    « Ça va ? ».

    « J’ai eu tellement peur qu’ils lui trouvent une couille et qu’ils ne lui signent pas le contrat » il lâche, la voix cassée par les larmes.

    Thibault est en train de pleurer. C’est dur de voir un gars comme lui pleurer. Je pleure aussi. Je le prends dans mes bras, je tente de le réconforter. Je suis triste, et pourtant, le contact avec sa musculature puissante est un vrai bonheur.

    « Ca va aller. Il va bien, il va bien » je tente de le rassurer.

    Thibault m’enveloppe à son tour avec ses bras musclés. Comme un flash, je retrouve la sensation de bonheur que j’ai connue le soir où nous nous sommes donné du plaisir avec Jérém.

    « Excuse-moi » je l’entends me lancer quelques secondes plus tard, en quittant notre étreinte.

    « Ne t’excuse pas, moi aussi j’ai été soulagé quand j’ai su que tout allait bien ».

    « J’espère que ça va bien se passer pour lui. Je suis en train de passer par là et je sais que ce n’est pas facile d’arriver dans une équipe et de trouver sa place. C’est dur physiquement et mentalement ».

    « Je l’espère aussi. Normalement je devrais avoir des nouvelles ce soir ».

    « Vous vous êtes retrouvés, alors ? » fait le jeune rugbyman en essuyant discrètement ses larmes avec le dos des mains.

    « Oui… ».

    « Depuis longtemps ? ».

    « Dix jours, pas plus. Il m’a appelé le vendredi soir de l’autre semaine et il m’a demandé de le rejoindre à Campan ».

    « Je savais qu’il reviendrait vers toi. Il ne peut pas se passer de toi. Alors t’a aimé Campan ? ».

    Je me retrouve alors à lui parler de mon escapade. Je suis un peu gêné de lui raconter ces quelques jours en compagnie de Jérém, les balades à cheval, les belles rencontres humaines, les gueuletons, la guitare de Daniel. Je suis un peu gêné de lui raconter mon bonheur.

    « Ils vont tous bien ? JP, Charlène, Satine, Martine, Ginette… » il me questionne.

    « Tous en pleine forme, tous à cheval. Tout le monde a demandé de tes nouvelles ».

    « Ils sont adorables ».

    « C’est vrai, et ils t’apprécient beaucoup ».

    « Moi aussi je les apprécie beaucoup. JP en particulier, j’adore ce mec. C’est un modèle pour moi. Je voudrais lui ressembler ».

    « Mais tu lui ressembles ! ».

    « Je ne sais pas ».

    « Je t’assure ».

    « Ils m’ont tous dit de t’apporter leurs encouragements pour ta carrière au Stade. Ils sont fiers de toi ».

    Le beau pompier est visiblement touché.

    « Il allait bien Jé ? » il me questionne.

    « Oui… un peu stressé, mais ça allait ».

    « Il n’a pas à stresser, il va faire un tabac à Paris ».

    Pendant que nous discutons, j’ai vraiment du mal à croiser son regard. Et lorsque j’y arrive enfin, je suis happé par ses yeux vert marron, par son regard transparent, doux et pourtant tellement viril. Un regard pourtant empreint de mélancolie, et qui se dérobe très vite. C’est un regard qui tranche d’une façon assez violente avec le regard vif mais tranquille, bienveillant, rassurant, réconfortant, qui était le sien il y a quelques semaines encore.

    J’ai toujours connu un Thibault qui me regardait droit dans les yeux pendant nos discussions. Comme s’il avait voulu établir une communication plus vraie, un contact par le regard, l’esprit, la considération, en plus de la parole. Désormais, ce regard, cet esprit et cette considération sont aux abonnés absents.

    J’ai l’impression que Thibault est à fleur de peau. Ça m’attriste. Et pourtant, il faut bien admettre que ce côté « cabossé-par-la-vie » donne à son allure de mec un je-ne-sais-quoi de spirituel qui le rend encore plus craquant.

    Je le regarde porter la petite bouteille à ses lèvres et en siroter une longue rasade, je regarde sa pomme d’Adam s’agiter au gré de sa déglutition. Qu’est-ce que c’est sexy un mec qui boit à la bouteille !

    Je bois un coup moi aussi, comme pour tenter de noyer le blanc qui vient de s’installer entre nous.

    Le silence se prolonge jusqu’à ce que je décide de prendre les choses en main.

    « Thibault… je suis vraiment désolé de comment les choses se sont passées ».

    « Moi aussi, Nico ».

    « Je regrette de ne pas t’avoir écouté à l’hôpital, d’être parti et d’avoir été distant par la suite ».

    « Et moi je regrette de t’avoir fait du mal ».

    Une question me brûle les lèvres. Je m’autorise à la poser.

    « Thibault… tu ressens quoi au juste pour Jérém ? ».

    Et là, après avoir pris une longue inspiration, le beau rugbyman finit par lâcher :

    « Je vais être franc avec toi, Nico. Je crois que je suis amoureux de lui ».

    « Ça dure depuis combien de temps ? ».

    « Je ne sais pas te dire. C’est venu sans que je m’en rende compte. Jéjé est mon meilleur pote, depuis toujours. Depuis notre rencontre en CM, j’ai tout partagé avec lui. Je l'ai vu grandir, j’ai vu le gamin timide et gringalet devenir le mec superbe qu’il est aujourd'hui ».

    « Je t’ai déjà parlé de cette nuit en camping, l’été de nos 13 ans, et de cette petite galipette sous la tente ».

    « Oui, à l’hôpital » je confirme.

    « Depuis cette nuit-là, ça a été clair dans ma tête. Jéjé me faisait envie. Et pourtant, je m'efforçais de ne pas y penser, j’essayais d’oublier. Je n’ai jamais su ce qu’il en avait pensé, car il a toujours fait comme si rien ne s’était passé. J’ai pensé qu’il l’avait regretté. J’avais très envie de recommencer, mais j’avais peur de tenter quoi que ce soit. J’avais peur de gâcher notre amitié. J’ai essayé de me convaincre que ce qui s’était passé cette nuit-là était juste une bêtise, parce qu’on avait bu. Et que ça ne devait plus jamais arriver ».

    « Mais tu n’y es pas arrivé… ».

    « C’est pas simple d'oublier l'attirance pour quelqu'un qu’on côtoie au quotidien, qu’on voit régulièrement à poil dans un vestiaire, avec qui on prend sa douche, avec qui on se retrouve souvent seul, quelqu’un pour qui on est le confident. J’étais aux premières loges de sa vie, y compris pour ses exploits sexuels ».

    « J’imagine bien ».

    Je repense aux nombreuses fois où j’ai vu Jérém avec une nana, où je l’ai vu partir avec. J’en avais les tripes retournées. Alors je n’ai aucun mal à imaginer que Thibault ait pu ressentir la même chose, d’autant plus qu’il côtoyait son pote au quotidien, qu’il le voyait à poil dans les vestiaires, qu’il connaissait beaucoup de choses de sa vie sexuelle.

    « J’ai longtemps eu peur de regarder en face ce sentiment qui me prenait aux tripes quand je le voyais sous la douche, quand il s'essuyait à côté de moi, quand nos peaux nues se frôlaient dans les vestiaires.

    J’ai mis du temps à admettre que je ressentais plus que de l’amitié pour lui. Que j’avais aussi envie de le serrer contre moi, de le toucher, de le caresser, de lui procurer du plaisir.

    Mais je n’ai jamais osé tenter quoi que ce soit. De toute façon, très vite, Jérém a été tellement branché nanas ! De plus, je l’entendais souvent tenir des propos homophobes.

    Alors, j’ai essayé de cacher ça au plus profond de moi. Mais ça me rongeait. J’avais peur qu’un regard déplacé puisse me trahir, qu’il comprenne, qu’il me jette. Et pourtant, l’amitié ne me suffisait plus. C’était chaque jour un peu plus dur ».

    « Je n’arrêtais pas de me dire que je devais revenir à la raison. Que je devais me contenter de l’amitié. Alors, quand on a commencé à tourner avec le rugby, et qu’on se retrouvait parfois à dormir à l’hôtel, presque toujours dans la même chambre, parfois dans le même lit, c’était une torture. J’en ai passé des nuits sans sommeil, à regarder dormir, à écouter sa respiration. J’avais envie de lui à en crever. J’en avais tellement envie que, parfois, je me suis fait des films ».

    « C'est-à-dire ? ».

    « Parfois, quand on dormait ensemble, et quand il avait bu ou fumé ou les deux, il avait des gestes un peu ambigus. Il était à poil et il me serrait contre lui, il me faisait des bisous sur les joues, sur le front, il me caressait. Pour lui, ça ne devait pas avoir une signification particulière. Il était juste défoncé. Mais pour moi, c’était autre chose. Son parfum me faisait tellement d’effet !

    On passait des heures à discuter, à refaire le match. On rigolait beaucoup. J’adorais la complicité qu’il y avait entre nous. J’étais bien avec lui, parce que je sentais qu’il était bien avec moi, et qu’il appréciait ma compagnie. Il n’y a pas de mots pour décrire ça, il faut l’avoir vécu pour comprendre ».

    Pour ne pas le blesser, je me retiens de lui dire que je comprends parfaitement ce ressenti, car je l’ai vécu chaque nuit, pendant mon séjour à Campan.

    « Et ce bonheur, il arrivait presque à faire taire mes autres envies. Mais le sexe était très présent dans la vie de Jé et il n’hésitait pas à m’en parler. Je me souviens d’une nuit en particulier, où il m’a parlé d’une nana qu’il s’était tapée la veille et avec laquelle il s’était particulièrement amusé. Il m’a raconté ça dans les détails, tu vois… et après, il a voulu que je lui dise à mon tour ce que j’aimais le plus au pieu ».

    « C’était dur pour moi de parler de ces choses là avec lui. Parce que lorsque je pensais sexe, j’avais envie de lui. Parce que lui raconter ce que j’aimais avec les nanas, c’était lui faire comprendre que j’étais hétéro et que rien ne pourrait se passer entre nous. Je savais que je ne pourrais rien tenter avec lui… et pourtant, au fond de moi, je gardais un petit espoir ».

    « Mais cette nuit-là Jé n’était pas comme d’habitude. Il avait pas mal bu et je ressentais entre nous quelque chose qui me rappelait cette autre nuit sous la tente. Cette nuit-là, j’avais l’impression que quelque chose pouvait se passer.

    A un moment, il m’avait parlé de deux gars de l’équipe contre laquelle on avait joué le jour même et qu’il pensait être gays. Il m’a dit qu’il croyait qu’ils étaient ensemble et qu’ils avaient l’air heureux. Ses propos sur le sujet étaient plus apaisés que d’habitude.

    Moi aussi j’avais un peu bu. Et je me suis senti pousser des ailes. Je l’écoutais parler, je m’efforçais de lui donner la réplique. Mais mon cœur tapait à mille à l’heure. A un moment, j’étais vraiment à deux doigts de l’embrasser.

    Je sentais à sa voix que la fatigue commençait à le gagner. Je me souviens m’être dit que c’était le moment, car qu’une occasion comme celle-ci ne se représenterait plus jamais. J’avais l’impression qu’à ce moment-là tout était possible. Dans ma tête, c’était presque une certitude. J’avais l’impression qu’il se passait un truc, qu’il allait se passer un truc. J’ai essayé de trouver le courage, de prendre le risque, de surmonter ma peur.

    Je sentais les secondes s’écouler au fil des battements de mon cœur qui résonnaient dans mes tempes. A chaque instant je me disais que c’était le bon, tout en me disant que le suivant serait meilleur, et que je trouverais enfin le courage de me lancer.

    J’ai attendu, tétanisé par la peur de me tromper, de faire une énorme bêtise. Le risque était trop grand. Si j’avais gâché notre amitié, si on ne s’entendait plus avec Jéjé, c’est notre parcours dans le tournoi de rugby qui allait en souffrir.

    J’ai trop attendu, j’ai trop cogité. A un moment, je l’ai entendu me souhaiter la bonne nuit. La magie de cette nuit-là était partie, d’un coup. Un instant plus tôt, tout semblait possible. Un instant plus tard, tout était foutu. Deux mots et tout s’était écroulé.

    Sur le coup, je me suis senti soulagé que cette tension cesse enfin. Mais en même temps, j’ai ressenti une frustration et une déception terribles. J’ai su qu’il n’y aurait jamais meilleure occasion que celle-ci. Et que même une occasion pareille ne se représenterait sûrement plus jamais. J’ai compris que je n’arriverais jamais à avouer à Jé ce que je ressentais pour lui.

    Quand je l’ai entendu glisser dans le sommeil, j’ai eu envie de pleurer. J’ai essayé de me ressaisir en me répétant mille fois que Jé était comme mon petit frère, et que notre amitié, notre complicité étaient plus importantes que tout. Et que jamais je ne devais prendre le risque de gâcher ça ».

    « Mais ça n’a pas suffi pour oublier ».

    « Non… non… ».

    Thibault marque une pause. Une question me brûle les lèvres. J’hésite avant de la poser. Mais je décide de me lancer.

    « Thibault… tu crois que tu es… ? ».

    « Gay ? ».

    « Oui… ».

    « Je n’en sais rien. J’ai toujours couché avec des nanas. Et ça s’est toujours bien passé. Après, c’est vrai que j’aime regarder un beau garçon. Au rugby, sous les douches, dans les vestiaires, on côtoie des gars vraiment canons. Mais je n’ai jamais ressenti ce que je ressens pour Jé pour un autre gars.

    Je ne sais pas vraiment comment l’expliquer. Avec Jé, c’est différent. Je ne sais pas comment te dire. C’est juste que quand je le regarde, quand je suis avec lui, je suis bien. Et j’ai envie de lui faire plaisir. Voilà, c’est ça. J’ai envie de le faire rire, de l’aider quand il a besoin de moi, j’ai envie de le rassurer, de le soutenir, de l’aider à avancer. Mais j’ai aussi envie de le serrer dans mes bras. J’ai envie qu’il soit bien. Parce que, quand il est bien, je suis bien aussi. C’est même plus fort que l’attirance ».

    Soudain, je réalise que ce que Thibault vient de me donner en quelques mots, ressemble à une inconsciente mais magnifique déclaration d’amour.

    « Tu es déjà ressenti ça pour une nana ? »

    « Je ne sais pas » il finit par lâcher, pensif « je ne crois pas ».

    « De toute façon » il continue « pour Jé ce n’était pas la même chose. Il appréciait mon amitié, mais il ne ressentait pas les mêmes choses que moi. Ça a été dur de le voir aller vers d’autres gars ».

    Thibault me parle alors de la nuit où il avait surpris son pote en train de sortir d’un mobil home au camping de Gruissan, en compagnie d’un autre garçon. De son cousin Guillaume qui dormait parfois chez lui l’an dernier et avec lequel il pensait qu’il se passait des choses. Et aussi d’un rugbyman d’une autre équipe avec qui avait dormi chez lui tout un week-end. Il me parle également de ce plan à quatre avec son pote et les deux nanas quelques mois plus tôt.

    Je suis au courant de tous ces moments, Jérém m’en a parlé à Campan. Mais je le laisse parler, je veux connaître sa version de l’histoire, son vécu, son ressenti. Et je sens qu’il a besoin de m’expliquer, de s’expliquer. Il a besoin de parler. Parce que je suis certainement la seule personne avec qui il peut le faire. Comment je regrette de ne pas lui avoir donné cette occasion plus tôt, de ne pas avoir su l’écouter et lui permettre de soulager son cœur.

    « Quand il m’a proposé ce plan, il m’a scié. J’ai hésité à accepter, de peur d’être confronté à mes démons. Sur le coup, je me suis demandé pourquoi il voulait partager ça avec moi. Mais Jé semblait tellement emballé par ce plan que je n’ai pas su lui dire non. Alors, j’ai fini par accepter pour lui faire plaisir.

    Je l’ai regardé emballer deux nanas d'un claquement de doigts. Ce mec est incroyable ».

    « Je sais, je l’ai vu faire aussi, j’étais là ce soir-là ».

    « Après, je te cache pas que si j’ai accepté, c’était aussi pour voir Jé nu, en train de prendre son pied. Je n’allais pas coucher avec lui, mais j’allais pouvoir le voir en train de coucher. La présence des nanas m’offrait cette occasion. Tant pis pour mes peurs, j’en avais trop envie ».

    « Et on s’est retrouvés dans son studio, à poil, en train de baiser les nanas. Je le regardais en train de prendre son pied et je sentais mon excitation monter. La nana avait vraiment l’air de prendre son pied aussi. Elle était folle de lui, elle gémissait de plaisir, ses mains touchaient ses pecs, ses biceps. Elle ne se gênait pas pour lui dire à quel point il la faisait jouir et à quel point elle avait envie d’être à lui. Ca me rendait dingue. Ca me donnait envie, tellement envie de m'occuper de lui à sa place.

    Parce que cette nuit-là, j’étais beaucoup plus attiré par son corps, pas son regard, par son plaisir à lui que par ceux des nanas. Cette nuit-là, j’avais envie de lui, bien plus que des nanas.

    Nos épaules se touchaient, je sentais son parfum, j’entendais sa respiration et ça me donnait des frissons. Je sentais son regard sur moi. Lui aussi me regardait prendre mon pied. Je me suis demandé si ça l’excitait aussi me voir prendre mon pied.

    Très vite, nos regards ont commencé à se croiser de plus en plus souvent. Je sentais mon orgasme arriver et je guettais l’arrivée de son orgasme à lui, j’avais hâte de le voir venir. Et on a fini par venir presque au même moment ».

    « Après une bière, Jé a voulu recommencer, et les prendre par derrière ».

    « En sodo ? ».

    « Oui… ça m’a mis mal à l'aise d'entendre Jé demander ça. Surtout qu’il l’a carrément exigé. J’ai espéré que les nanas disent non, mais elles étaient partantes. Au départ, j’étais gêné. Je n’avais jamais fait ça. Mais après, j’ai aimé. Ce que j’ai aimé surtout, c’est de découvrir avec une nana ce que doit être le plaisir entre garçons, le plaisir que j'imaginais Jé devait prendre avec les mecs avec qui il avait couché.

    Et puis, ce qui était bon aussi, c’était qu’on se sentait plus libres dans cette position, sans devoir composer avec le regard des nanas. Les regards de Jéjé me semblaient bien plus chauds qu’avant. Le contact entre nos épaules et nos cuisses était permanent, comme si on le cherchait. C’était tellement excitant ! Là aussi, on était venus presqu’au même moment. Et c’était encore plus fort !

    Après ça, les nanas sont parties. Pendant qu’elles étaient là, j’avais eu envie de me retrouver seul avec mon Jéjé. Et maintenant, après ce qu’on avait partagé, après cette complicité pendant ce plan, je le redoutais. J’avais tellement envie de lui. J’avais peur de ce qui pourrait arriver. J’avais envie de partir à mon tour.

    Mais Jéjé m’a demandé de rester dormir. J’ai essayé de trouver un prétexte pour rentrer chez moi, il a insisté. J’ai cédé pour lui faire plaisir, une fois de plus.

    Nous nous sommes couchés, et il s’est endormi très vite. Mais moi j’ai eu du mal à trouver le sommeil. Pas facile de dormir dans le même lit qu’un mec qui fait tant d'effet, surtout avec ce qu’il venait de se passer. D’autant plus que la trique m’a gagné, même après deux baises rapprochées. J’ai essayé de me calmer, et j’ai fini par m’endormir aussi. Mais quand je me suis réveillé un peu plus tard dans la nuit, je le tenais dans mes bras. Je ne sais pas comment c’est arrivé, mais c’est arrivé, dans le sommeil. J’ai eu tellement peur qu’il s’en rende compte et qu’il me jette ».

    « Et il s’en est rendu compte ? ».

    « Je ne l’ai jamais su. Mais je pense que oui. Car le matin, au réveil, il y avait comme un malaise entre nous. Et même l’après-midi, au rugby j’avais l’impression qu’il m’évitait, qu’il n’était pas dans son assiette. Nous n’avons pas arrêté de foirer des actions sur le terrain. Aux vestiaires, sous les douches, on se parlait à peine. J’avais tellement peur que ce plan ait fait du tort à notre amitié ! ».

    « Après cette nuit, ça a été le bazar dans ma tête. Encore plus qu’avant. J’avais qu’une envie, c’était de recommencer, de voir Jérém prendre son pied. Mais sans les nanas. J’avais envie de l’embrasser, de le caresser, de faire l’amour avec lui. J’en rêvais presque toutes les nuits. J’avais envie de savoir si je ne m’étais pas trompé, si vraiment lui aussi avait envie de moi. Et, comme toujours, j’avais peur pour notre amitié. Alors, comme d’hab, j’ai pris sur moi. J’ai voulu faire comme si de rien n’était. J’ai essayé de me raisonner.

    Je me suis forcé à me dire que renoncer à mes désirs pour Jé était nécessaire. Douloureux et difficile, mais nécessaire. Il fallait à tout prix que j'y arrive. Mais je ne voyais pas comment. Plus j’essayais de me raisonner, plus je crevais d’envie de lui. Je n’aurais jamais du accepter ce plan à quatre. Parce que j’ai trop aimé. Et après, c’était encore plus dur pour moi ».

    Thibault marque une pause. Il sort un paquet de cigarettes.

    « Ça te gêne si je fume ? » il me questionne.

    « Non, tu es chez toi ».

    « Mais au club on ne t’a pas dit à toi aussi d’arrêter ça ? » j’enchaîne, pendant qu’il allume sa cigarette.

    « Si, bien sûr. Il faut que j’arrête. Je n’aurais pas du reprendre ».

    « Excuse-moi, tu as le droit, ce ne sont pas mes oignons ».

    « Mais tu as parfaitement raison ».

    « Quand j’ai compris ce qui se passait entre Jé et toi » il enchaîne « ça a été un nouveau choc pour moi. Certainement le plus grand de tous ».

    « Tu as compris quand ? ».

    « Le jour où je t’ai croisé dans les escaliers chez lui, tu te souviens ? ».

    « La première fois qu’on s’est vus ? ».

    « Oui. Jé venait quasiment de me mettre à la porte parce que tu devais arriver pour le faire réviser. Déjà c’était louche. Après, quand je t’ai croisé, j’ai vu ton regard. Tu étais tout excité, ton cœur battait la chamade. Vous étiez tellement pressés de vous retrouver, et il n’y a que le sexe et l’amour qui peuvent faire ça ».

    « Ca a été dur pour moi de te voir débarquer dans la vie de Jé. Parce que tu n’étais pas une simple aventure comme il en avait eu avant avec d’autres mecs. Cette fois-ci, Jé était tombé sur un gars qui était vraiment amoureux de lui. Car j’ai senti que tu l’aimais ».

    « Pendant un temps, j’ai cru que Jé couchait avec des gars juste pour le sexe. J’ai cru qu’il était bi. Mais je me suis dit qu’il ne renoncerait jamais aux nanas. Et, surtout, qu’il ne serait jamais amoureux d’un gars. Et puis tu es arrivé. Jé a peu à peu oublié les nanas. Et j’ai compris assez rapidement que, malgré ce qu’il voulait croire et faire croire, tu étais quelqu’un de très important à ses yeux. Et tout est remonté en moi. Donc il aimait bien les mecs. Plus que les nanas. Et il pouvait ressentir des choses pour un gars. Et j’ai compris qu’il ne s’intéresserait jamais à moi autrement que comme à un pote. Parce qu’il ne me voyait que comme un pote ».

    Je réalise que Thibault a été également aux premières loges pour voir naître ma relation avec son Jé. Combien de fois, coincé derrière ce mur de verre cruel qui l’empêchait d’atteindre son bonheur, Thibault a du avoir les tripes retournées en voyant son pote coucher avec d’autres mais pas avec lui ?

    « Mais ce n’était pas tout. Quand tu es arrivé dans sa vie, c’est notre amitié qui a changé. Du jour au lendemain, Jé était moins disponible, pour le rugby, pour les sorties, pour moi. D’un côté, ce n’était pas une mauvaise chose. Moins je le voyais, moins ça me faisait mal de devoir accepter une amitié qui ne me suffisait plus. Et pourtant, il me manquait. Notre complicité me manquait. Jé ne se confiait plus à moi, il me cachait toute cette partie de sa vie ».

    « Mais ça aurait été dur pour toi de l’entendre te parler de sa relation avec moi ».

    « Je le sais, j’étais dans une situation intenable. Ne pas savoir me faisait souffrir. Mais s’il m’avait raconté, je crois que j’aurais souffert encore plus. Et ce qui me faisait du mal aussi, c’était de me rendre compte que si votre relation lui apportait du bonheur, il avait du mal à accepter tout ça, à l’assumer. Si je n’avais pas été amoureux, j’aurais pu le pousser à se confier, et tout aurait été plus simple. Quand un amour à sens unique se mélange à l’amitié, ça produit un mélange explosif ».

    « J’avais déjà du mal à oublier ce que j’avais ressenti pendant le plan à quatre, et le fait de vous imaginer vous donner du plaisir, ça me remuait. Mais en même temps, je me disais que c’était une bonne chose que tu sois arrivé dans sa vie. J’avais besoin de prendre un peu de distance pour essayer d’oublier ce que je ressentais pour lui. Et je croyais pouvoir compter sur toi pour y arriver ».

    « Mais moi je me suis confié à toi ».

    « Je t’y ai poussé. J’avais besoin d’être sûr de ce que tu ressentais pour lui pour encourager votre relation ».

    « Tu as tout fait pour nous rapprocher ».

    « Après coup, tu as du te dire que j’ai joué un drôle de jeu avec toi. Essayer de vous rapprocher alors que j’avais des sentiments pour Jé ».

    Je me dis que c’est vrai, lorsqu'on a des sentiments pour quelqu'un, on n'essaie pas en général de faire copain copain avec la personne qui a la place que l'on convoite dans le lit et dans le cœur de ce quelqu'un. Et surtout pas de pousser son « rival » dans les bras de l’être aimé.

    Mais je me tais. Et je l’écoute. Là encore, je veux entendre son récit et sa cohérence.

    « Et pourtant j’étais sincère. Au fond de moi je savais que je n’avais aucun espoir avec Jé, aucun espoir de bâtir une relation au-delà de l’amitié. Je me suis dit que vous aider à être heureux ensemble me permettrait de tourner la page.

    Et comme je savais que ce n’était pas une mince affaire de s’attaquer au cœur de Jé, j’ai voulu t’encourager, te soutenir. J’ai voulu essayer de te donner quelques clefs pour connaître et comprendre un peu mieux ce sacré bonhomme. Mais ça a été plus difficile que prévu ».

    « J’imagine ».

    « L’un des moments les plus durs, ça a été la nuit où Jéjé s'est battu à l'Esmé, et qu’il n’a pas voulu me dire ce qui s’était passé ».

    « Il s’est battu avec un mec saoul qui voulait me taper parce que je l’avais regardé ».

    « Je me doutais que c’était un truc comme ça. Je crois que c’est cette nuit-là que j’ai compris clairement que Jé ne faisait pas que coucher avec toi, mais qu’il t’aimait. Sans se l’avouer encore, certes, mais il t’aimait. J’ai compris que tu allais prendre une grande place dans la vie et dans son cœur. Une place qui ne serait jamais la mienne.

    Et quand je vous ai regardé partir tous les deux dans la 205, vers son appart, vers son lit, ça a été un déchirement. J’aurais voulu être heureux pour vous, mais je n’y arrivais pas. Je n’y arrivais plus. J’étais trop malheureux ».

    « J’avais plus que jamais besoin de prendre de la distance. De ne plus le voir, de ne plus vous voir pendant un temps. Mais on avait un tournoi à gagner. Toujours pareil, on avait des entraînements, on se voyait dans les vestiaires, sous les douches. Après sa blessure à l’épaule, Jé m’a même demandé de rester dormir chez lui. C’était très difficile pour moi ».

    Thibault allume une nouvelle cigarette. Il tire une longue taffe et il se retourne pour expirer et ne pas m’envoyer la fumée.

    « La nuit qu’on a passé tous les trois ensemble a du être compliquée pour toi » je considère.

    « Ça l’a été ».

    « Comment se fait que tu es passé le voir si tard cette nuit-là ? ».

    « J’avais besoin de lui parler. Plusieurs fois, avant cette nuit, après des soirées où on avait bu, ça avait failli déraper entre nous. Mais ça n’avait jamais été plus loin qu’une branlette. Et pourtant, ça avait créé un malaise entre nous. J’avais aussi essayé de lui parler de toi, de votre relation, et il m’avait jeté. Je sentais qu’on s’éloignait, on se voyait de moins en moins, au rugby c’était plus comme avant. On était à deux doigts de foirer le tournoi, alors qu’il était tout à fait à notre portée.

    Ce soir-là, j’étais à une soirée chez des potes. En rentrant, je suis passé dans la rue de la Colombette, et j’ai vu qu’il y avait de la lumière chez lui. J’avais besoin de lui parler. J’avais besoin de lui dire que son amitié était trop importante pour moi et qu’il ne fallait pas laisser quoi que ce soit lui faire du tort. Je voulais aussi lui reparler de toi, lui dire que ça ne me posait aucun problème. Je voulais lui dire qu’il avait le droit d’être heureux avec toi.

    En aucun cas j’étais passé pour qu’il se passe quoi que ce soit avec lui. Bien au contraire, je ne voulais surtout plus qu’il se passe quoi que ce soit. Je pensais qu’il était seul ».

    « Mais j’étais là… ».

    « Oui… ».

    « Je venais tout juste d’arriver ».

    « Quand Jé a lancé l’idée de ce plan, je me suis demandé à quoi il jouait. Au fond de moi, je me disais que c’était la dernière chose à faire, parce que ça allait encore compliquer les choses. Et pourtant, j’en crevais d’envie. L’idée de retrouver les sensations du plan avec les nanas me faisait vraiment envie. Et l’idée de partager ce moment avec toi, le mec qui faisait du bien à mon pote, me plaisait bien aussi. Je voulais aussi savoir ce que Jé aimait. Et pourquoi il n’arrivait pas à l’accepter. J’étais aussi curieux de découvrir le plaisir entre garçons ».

    « Je crois que pendant ce plan il voulait te montrer que j’étais juste son objet sexuel et qu’il ne ressentait rien de plus pour moi ».

    « Je le crois aussi. Mais je savais déjà que ce n’était pas vrai ».

    « Cette nuit-là, j’ai ressenti tellement de choses » il continue « c’était ma première fois avec un mec… enfin, tu sais… la première fois… jusqu’au bout. Et c’était génial. C’était décomplexé, c’était assumé, c’était bon. Je n’avais jamais pris autant mon pied ».

    « Et moi pareil. C’était la première fois que je couchais avec un gars qui voulait vraiment me faire plaisir. Car jusque-là, Jérém ne semblait se soucier que de son plaisir à lui ».

    « J’ai toujours regretté de ne pas lui avoir empêché de te traiter comme il l’a fait ».

    « Je sais. Mais ça aurait crée des tensions entre vous ».

    « Mais j’aurais du être plus ferme ».

    « Tu as fait ce que tu as pu. Et surtout, tu m’as fait l’amour. Devant Jérém. Et ça, ça l’a rendu fou ».

    « Tu es un gars touchant, Nico. Tu es doux et sensuel. Et tu m’as aidé à regarder en face cette partie de moi que j’avais enfouie depuis toujours. Et de ça, je t’en étais reconnaissant. Tu m’as montré à quel point l’amour entre garçons est bon. Tellement bon qu’on ne peut pas le mépriser, mais uniquement le respecter. Alors, j’ai voulu montrer à Jé qu’il n’y avait aucun mal à ça, qu’il n’avait pas à avoir cette attitude méprisante vis-à-vis de toi. Je me suis dit que s’il me voyait assumer, ça l’aiderait à assumer. Et puis je l’ai vu jaloux. Et je me suis dit que cette jalousie était saine, et que ça le pousserait à se remettre en discussion ».

    « Mais cette nuit-là, j’ai aussi ressenti autre chose » il continue.

    « C'est-à-dire ? ».

    « Jamais je n’ai eu autant envie de lui qu’à ce moment-là. J’ai trouvé que Jé était terriblement sexy, bien plus que pendant le plan avec les nanas. Il avait l’air de prendre son pied comme jamais ».

    « Tu peux pas savoir à quel point j’avais… » il ajoute, avant de marquer une pause, l’air très gêné.

    « A quel point ? » je le questionne.

    « Laisse tomber ».

    « Au point où nous en sommes, tu peux tout me dire. Ça te fera du bien ».

    « A quel point j’avais envie d’être à ta place, de lui faire ce que tu lui faisais, de lui laisser faire ce qu’il te faisait. J’avais envie de faire l’amour avec lui ».

    « D’autant plus » il continue « qu’il ne me lâchait pas du regard. Son attitude était troublante. Il s’est lâché beaucoup plus qu’avec les deux nanas. Je me suis dit qu’il avait lui aussi envie qu’il se passe quelque chose entre nous deux. Pendant un moment, j’ai même cru que ce serait lui qui prendrait l’initiative ».

    « Je l’ai senti, j’ai senti votre attirance. Et j’ai cru que vous alliez le faire ».

    « Et ça aurait été mieux que ça se passe là, devant toi, plutôt que plus tard, dans ton dos. C’était la nuit de toutes les folies, et ça se serait arrêté là ».

    « A un moment, j’ai même cru que Jérém avait voulu ce plan pour s’approcher de toi » je lance.

    « Je ne le crois pas. Cette nuit-là on n’a pas vraiment couché ensemble Jé et moi ».

    « Mais ça aurait pu » je considère.

    « S’il ne s’est rien passé, c’est parce que je savais que c’était toi qu’il aimait. Je savais aussi que tu l’aimais. Cette nuit-là, dans cette intimité j’ai senti toute l’intensité de votre amour. Je ne voulais pas te faire de mal. Je ne voulais pas que tu te sentes trahi. Mais j’en crevais d’envie. De toute façon, à partir du moment où il a commencé à être jaloux, il a oublié tout le reste. Sa tentation envers moi s’est évaporée aussitôt ».

    « Cette nuit-là a remué bien de choses dans ma tête » il continue « et je me suis rendu compte que je n’en pouvais plus d’endurer tout cela, que j’avais plus que jamais besoin de prendre de la distance.

    Mais je ne pouvais pas m’éloigner de suite. Une fois de plus, j’attendais la fin du tournoi. Jérém serait peut-être parti travailler ailleurs. Si je n’avais pas été recruté par le Stade, je me serais investi davantage au SDIS, j’aurais voulu devenir pompier pro. Et je crois bien que j’en aurais profité pour changer de ville. Je me souviens m’être dit qu’il fallait que je tienne bon encore quelques mois, et que j’arriverais enfin à tourner la page.

    Mais rien ne s’est passé comme prévu. Après cette nuit, ça a failli à nouveau déraper entre Jé et moi. Et à chaque fois, j’avais le cœur de plus en plus lourd. Je culpabilisais. Je ne voulais pas gâcher notre amitié, et je ne voulais pas non plus trahir ta confiance, je ne voulais pas me mettre entre vous deux. Je savais aussi que s’il avait failli se passer quelque chose entre nous, c’était aussi parce qu’il était mal dans sa peau. Je ne voulais pas compliquer les choses inutilement ».

    « Après la fin du tournoi, j’ai cru que ça allait bien se passer pour la suite. Je pouvais enfin prendre de la distance. D’autant plus que Jé était accaparé par son taf à la brasserie et que ses horaires étaient très différents des miens.

    C’était dur, mais c’était la seule chose à faire. Ce qui me faisait tenir bon c’était le fait de vous savoir amoureux l’un de l’autre, de vous savoir bien ensemble, de croire que votre bonheur était possible. Je me suis dit qu’il avait le droit passer avant le mien, qui lui n’avait aucune chance.

    J’ai su d’emblée que tu étais un bon gars et que Jé était bien avec toi. J’ai su que tu pourrais lui offrir tout ce que moi je ne pouvais pas lui offrir. Non seulement le plaisir et l’amour, mais aussi une relation assumée. J’ai vite compris que tu assumais qui tu étais. Et que tu pouvais l’aider à se connaître lui-même, à s’accepter. Tu pouvais l’aider à s’aimer. Ce qui n’a jamais été le cas. Tu sais, derrière sa façade de « petit con je me la pète », Jé ne s’aime pas vraiment. Pas du tout même. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il est génial, mais il ne l’a jamais imprimé. Je me suis dit que tu avais des chances de réussir là où j’avais échoué. L’amour peut bien des choses. Je me suis dit que tu pouvais le rendre heureux, sans que l’amitié s’en mêle et vienne compliquer les choses.

    D’une certaine façon, j’ai voulu te confier mon Jéjé. Je me suis dit que tu lui apporterais un nouvel équilibre, que tu veillerais sur lui, à ma place. Parce que c’était devenu trop dur pour moi de le faire.

    Oui, après la fin du tournoi, j’ai vraiment cru que ça allait bien se passer. Mais il a fallu que Jé se fasse expulser. Et qu’il me demande de crécher quelques temps chez moi ».

    « Ca n’a pas du arranger les choses ».

    « Non, pas vraiment. Tu sais, j’ai hésité avant de dire oui. Je ne voulais plus être confronté à la tentation, à cet amour impossible. Mais je ne pouvais pas le laisser dans la rue. Je ne pouvais pas lui dire non, surtout qu’il m’avait dit que ce n’était que pour quelques jours. J’ai même prétexté que j’avais du mal à dormir pour lui laisser le lit et prendre le clic clac. Finalement, c’est lui qui a pris le clic clac. Pendant les quelques semaines où il est resté chez moi, j’ai tout fait pour l’éviter. Je n’étais pas là pendant sa pause de l’après-midi, je me couchais avant qu’il rentre du service du soir. On se voyait très peu. Et ça se passait très bien.

    Jusqu’à ce soir du 15 août. Jé a débarqué à l’improviste, en pleine nuit. Il venait de découcher plusieurs nuits d’affilé. Moi j’étais déjà couché, et j’ai été surpris de le voir arriver. Il était complètement paumé. Il était stone. Il était si mal dans sa peau. Et je crois que c’était avant tout parce que tu lui manquais à en crever.

    J’ai essayé de lui parler de votre histoire, de le mettre à l’aise, de lui dire qu’il n’y avait rien de mal à aimer un gars. Il m’a jeté comme d’habitude. Il voulait ressortir et je ne voulais surtout pas qu’il reparte, si tard dans la nuit, dans cet état. J’ai juste voulu le réconforter. Je l’ai rejoint sur le clic clac et ça a dérapé ».

    Je réalise que je suis assis sur le clic clac dans lequel les deux potes se sont donné du plaisir. Je ne peux empêcher une poussé de jalousie parcourir ma colonne vertébrale et me couper le souffle. Mais elle retombe très vite, chassée par l’envie d’entendre et de comprendre le récit de Thibault.

    « Jé avait davantage besoin d’affection que de sexe. Si le sexe est venu, c’est parce que nous, les garçons, nous avons besoin de ça pour nous détendre et laisser tomber la carapace. S’il a voulu coucher avec moi, c’est parce qu’il se sentait seul et perdu. Après le sexe, je l’ai pris dans mes bras. J’ai senti qu’il en avait envie, qu’il en avait besoin. Nous n’avons pas parlé. Mais tout était dit. J’étais bien, et je sentais qu’il était bien aussi. C’était si bon de le sentir s’apaiser, partager ce moment de complicité et d’intimité.

    C’était tellement bon d’être là pour lui. Mais aussi très dur ».

    « Je comprends ce que tu as du vivre ».

    « Je pensais vraiment pouvoir garder le contrôle, mais mes sentiments ont fait surface, et c’était violent. J’ai essayé de résister, mais ça a été plus fort que moi.

    Tu sais, Nico, j’ai passé des années à me maîtriser, tout le temps, à arrondir les angles partout, à m’oublier pour faire plaisir aux autres. Cette nuit-là, j’ai perdu pied. C’était une folie et pourtant c’était tellement bon d’écouter enfin mon cœur. Je n’ai pas eu la force de résister. Est-ce que j’ai assez réfléchi aux conséquences ? Je ne crois pas. Non, je ne savais pas comment j’allais gérer ça après, mais j’en avais besoin. En tout cas, je me suis dit que j’assumerais et que je trouverais les mots pour faire comprendre à Jé qu’il devait s’assumer aussi. Mais je n’en ai pas eu l’occasion ».

    « Parce qu’il est parti ».

    « Pendant quelques heures, j’ai cru qu’il reviendrait. Mais il n’est pas revenu ».

    « Tu lui en as voulu ? ».

    « Sur le coup, oui, un peu. J’aurais voulu qu’on se réveille ensemble, qu’on prenne le petit déj, qu’il me laisse l’occasion de lui montrer que ce qui s’était passé ne changeait rien entre nous, que je ne lui demandais rien du tout. J’aurais voulu au moins que ce qui s’était passé entre nous lui montre qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien entre mecs.

    Mais il a préféré partir. Je sais qu’il n’a pas voulu me faire du mal. Peut-être qu’il a eu peur de m’avoir donné des faux espoirs, de m’avoir blessé. Peut-être qu’il a eu peur de me faire davantage de mal s’il était resté. Mais ça a été dur pour moi de le perdre de cette façon.

    En fait, tu l’as compris, c’est ça, bien avant et bien plus que mon recrutement au Stade Toulousain, qui nous a éloignés ».

    « Je comprends, oui ».

    « Je regrette de ne pas t’avoir tout dit le jour où t’étais venu me voir au garage. Mais j’étais tellement mal à l’aise ! Je ne voyais pas comment je pourrais te raconter ça et comment tu pourrais l’accepter. Jé venait de te quitter, vous vous étiez battus, ça avait du être horrible pour toi. Comment t’expliquer que quelques jours plus tard il couche avec son meilleur pote, moi, en qui tu avais confiance ? Car tu avais confiance en moi et je l’ai trahie ».

    Je me souviens qu’au fond de moi, j’avais remarqué le malaise qui s’était glissé dans son regard lorsque je lui avais demandé si Jérém lui avait parlé de notre rupture. Oui, au fond de moi, j’avais détecté l’empressement avec lequel il avait semblé vouloir balayer ce sujet. « Vite fait… » il avait balayé ma question sur un ton évasif, comme si ça le mettait mal à l’aise de parler de ma relation avec Jérém.

    Pourtant, sur le moment, pressé de lui parler de la rupture entre Jérém et moi, je n’y avais pas prêté plus d’attention que ça.

    « Après cette nuit, j’ai culpabilisé à fond » il continue « j’avais perdu mon pote de toujours. Je me suis dit que ce qui s’était passé avait été une grosse erreur. Si tu savais comment je m’en suis voulu ! Et encore plus après l’accident ».

    « L’accident n’était pas de ta faute ».

    « Non, mais si on n’avait pas couché ensemble, il n’aurait pas été si mal dans sa peau, il ne serait pas parti en vrille, et probablement il ne se serait pas battu avec ce type ».

    « Avec les si… ».

    « Je sais bien. Mais sur le coup, je voyais tout en noir. Mais depuis, j’ai eu le temps de réfléchir. Et j’ai arrêté de voir cette nuit comme une erreur.

    Au risque de te choquer, je ne regrette pas ce qui s’est passé entre Jé et moi. Parce que cette nuit-là, on avait besoin l’un de l’autre. L’espace d’une nuit, on s’est fait du bien. Jamais nous n’avions été si proches que pendant ces quelques heures. Pendant, et surtout après le sexe, j’ai été heureux. Il aurait suffi qu’il reste et qu’on assume tous les deux ce qui s’était passé et il n’y aurait pas eu de malaise. En tout cas, ça aurait été bien moins compliqué pour moi.

    D’une certaine façon, je pense qu’il fallait que ça arrive. Car cette nuit nous a permis de nous avouer ce que l’on ressentait l’un pour l’autre. Et elle nous a fait comprendre qu’entre nous ce n’est pas possible. Car Jé est amoureux de toi et moi je ne serais jamais que le bon pote. Cette nuit était une façon de nous dire adieu, alors que le rugby et la vie allaient nous éloigner. Cette nuit a donné la réponse à toutes les questions que nous pouvions nous poser l’un sur l’autre et sur nous-mêmes aussi ».

    « Il vaut mieux avoir des remords que des regrets » je réfléchis à haute voix.

    « La seule chose que je regrette » il continue « c’est le mal que ça t’a fait à toi, Nico ».

    Thibault marque une pause, le regard dans le vide. Je me sens bizarre. Je viens de comprendre que Thibault est tout aussi amoureux de son Jéjé que je le suis de mon Jérém. Et qu’il l’est depuis beaucoup plus longtemps que moi, en secret. Je réalise à quel point ça a dû être dur pour lui pendant tout ce temps à côtoyer ce pote dont il était amoureux. Tout en essayant de maîtriser ses sentiments, et de me permettre de me rapprocher de son pote. Car il a été sincère dans sa démarche, j’en suis certain.

    Oui, Thibault a souffert aussi, et bien plus que moi. Moi, avec Jérém, j’ai eu de la peine mais aussi de la joie, beaucoup de joie. Mais Thibault, à part cette unique nuit d’amour, n’a pratiquement retiré de cette histoire que de la souffrance. Et dans cette histoire, il a perdu plus que tout le monde.

    Bien sûr, une partie de moi lui en veut quand même d’avoir couché avec le gars que j’aime. Et pourtant, je comprends désormais son geste. Quand on est amoureux, quand on ressent une attirance, on a beau lutter. Elle finit toujours par nous rattraper.

    Finalement, la « faiblesse » révélée du beau pompier est loin de ternir son image. En réalité, ce qui s’est passé avec Jérém, ne fait que dévoiler sa sensibilité, depuis trop longtemps dissimulée derrière le garçon fort et généreux. Et ça le rend on ne peut plus humain. Thibault dévoile ses fêlures, sans pour autant perdre ses qualités.

    Depuis toujours, Thibault a plutôt eu tendance à s'oublier et à se tourner vers les autres. Mais le fait de trop s'oublier peut jouer des tours, ça peut faire perdre sa propre identité et réserver un beau choc inattendu lorsque la gravité terrestre nous rappelle à ses lois.

    « Les semaines après l’accident de Jé ont été très difficiles ».

    « Je suis désolé de ne pas avoir été là pour te soutenir ».

    « Je ne devrais pas ressentir ça pour mon meilleur pote… » il enchaîne, le regard ailleurs, sans prêter attention à mes mots.

    « Ça ne se commande pas ».

    Plus je le regarde, plus je me dis que ce mec est beau, beau, infiniment beau ! Il l’est dans tous les sens que ce mot peut s’appliquer à un garçon. Son corps est beau, son visage est beau, son cœur est beau. Avec sa gentillesse et sa droiture, avec ses fêlures, ce petit mec est un ange.

    Son regard ému me fait fondre. Il est beau et touchant. Je prends ses mains dans les miennes et je les serre très fort. Ses pouces caressent mes doigts.

    « Je n’aurais pas du réagir comme j’ai réagi, te laisser tomber sans te permettre de t’expliquer ».

    « Tu étais déçu et en colère ».

    « Sur le coup, j’étais sonné, comme si j’avais reçu un coup de massue sur la tête ».

    « Je le comprends, et je pense qu’à ta place j’aurais peut-être réagi de la même façon ».

    « Même si, au fond de moi, je savais déjà que tu étais amoureux de Jérém. Moi aussi j’ai ressenti des trucs la nuit qu’on a couché tous les trois. Après cette nuit, j’ai eu peur que vous puissiez coucher ensemble. Et pourtant, j’ai toujours cru que tu arriverais à gérer. Mais quand tu m’as raconté ça, alors que je vivais la période la plus dure de ma vie, entre la séparation avec Jérém et son accident, je suis tombé de haut ».

    « J’aurais pu te le cacher, mais j’ai préféré être sincère ».

    « Je sais que tu as voulu agir pour le mieux et tu as bien fait ».

    « Je savais que vous alliez vous retrouver un jour, et je ne voulais pas non plus laisser le fardeau à Jé de te l’avouer. Et prendre le risque que ça explose à nouveau entre vous à cause de ça. Mais je ne voulais pas l’accabler, au contraire, je voulais t’expliquer pourquoi c’était arrivé ».

    « Mais je ne t’en ai pas laissé l’occasion ».

    « J’avais aussi besoin de te le dire, pour me soulager de ce poids, surtout après l’accident de Jé ».

    « Après l’accident, j’ai passé des semaines difficiles. Je me sentais tellement mal, tellement fautif vis-à-vis de ce qui était arrivé. J’avais tellement peur qu’il ne se réveille pas ! Et quand il s’est réveillé, j’ai eu peur que cet accident brise sa future carrière au rugby. J’en ai longtemps fait des cauchemars ».

    « Vraiment, je suis désolé de ne pas avoir été là ».

    « Je ne t’en veux pas, Nico. Enfin, je ne t’en veux plus. Je comprends que tu aies été blessé par ce qui s’est passé ».

     « Mais tu m’en as voulu… ».

    « Si je te disais non, je mentirais. Du moins pendant un temps. J’avais perdu mon meilleur pote, et toi aussi tu me tournais le dos. J’ai essayé de t’expliquer, je t’ai demandé pardon. Je regrettais, vraiment, sincèrement. Quand tu es parti sans un mot, je me suis retrouvé seul. C’est bien connu, il n’y a rien de tel que ce genre d’histoires pour venir à bout des plus belles amitiés. Et moi, dans ce cas, j’avais perdu deux potes d’un seul coup ! Il faut le faire ! ».

    « Maintenant tout va bien, le plus important c’est qu’il soit est en bonne santé et qu’il puisse réaliser son rêve » considère le jeune rugbyman.

    « Jérém regrette que ce qui s’est passé vous ait éloignés. Il a toujours besoin de toi, de ton amitié. Il me l’a dit. Et je crois qu’il regrette aussi d’être parti comme un voleur cette nuit-là ».

    « Je l’imagine, je le sais même. Il m’a appelé deux fois, je sentais qu’il voulait me parler, mais je n’ai pas pu. C’est trop dur pour moi. Je n’y arrive pas. Pas encore. Tu sais, Nico, malgré ce qui s’est passé, j’ai toujours des sentiments pour lui. Son départ pour Paris est une bonne chose finalement. Ca va nous permettre de prendre de la distance de tout ça.

    Que ce soit clair, je ne fais pas la tête, il ne faut surtout pas qu’il pense ça, hein ? Mais j’ai besoin de temps, tu comprends ? J’espère que tu comprends et que tu sauras lui expliquer ».

    « J’essaierai ».

    Je réalise que le Thibault bienveillant, plein d’énergie et de générosité en a pris un coup. Il est las de prendre sur soi. Las de faire passer le bonheur des autres avant le sien. Ce n’est pas qu’il ait changé. Sa nature demeure généreuse au plus haut point. Mais il n’en a plus l’énergie.

    « Et je voudrais aussi que tu veilles sur lui à ma place, maintenant que je ne peux plus le faire. Je sais que tu sauras assurer à merveille ».

    Je suis touché par ce passage de témoin symbolique, et par la confiance que Thibault m’accorde.

    « Et si vraiment un jour il a un problème » il continue « il peut toujours m’appeler. Et s’il n’ose pas, tu peux toujours m’appeler, toi. Tu peux m’appeler même si c’est toi qui a un problème ».

    « Merci Thibault. Toi aussi tu peux m’appeler si tu as besoin de quelque chose ».

    Avant de nous quitter, et alors que nous sommes en train de nous dire au revoir devant la porte d’entrée, Thibault va me glisser quelques mots qui vont me bouleverser.

    « De toute façon, maintenant tout ça ça n’a plus la même importance pour moi. A présent, je dois me concentrer sur le rugby. Et il faut surtout que je m’occupe de ma famille… ».

    « Pourquoi, tu as des soucis ? ».

    « Non, pas de soucis. Que du bonheur. Je vais être papa, Nico… ».

     

    Prochain épisode vers la fin du mois.

     

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    Même un petit, chaque geste est le bienvenu. Merci d'avance.

    Fabien.

     

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