• Cet épisode est dédié à la mémoire de tous les Zelim Bakaev du monde.


    14 février 2002.


    Aujourd’hui, c’est la Saint Valentin. On a beau se dire que c’est un jour comme tous les autres. On a beau être agacés par le bombardement médiatique dont cette « fête » fait l’objet. Ou bien s’insurger contre cette « obligation » de montrer qu’on aime, tout en attendant qu’on nous le montre en retour, comme s’il y avait besoin d’une date « consacrée » pour faire la démonstration de nos sentiments. On a beau se dire que c’est une fête commerciale avant tout.
    Et pourtant, lorsqu’on est séparé de l’être aimé, on ne peut s’empêcher d’attacher une signification à cette date, une importance. Car la Saint Valentin est un jour, ou du moins un soir, qu’on a envie de passer avec la personne qu’on aime. Et quand cela n’est pas possible, ça fait un bon gros pincement au cœur.
    Mais je sais que je ne suis pas à plaindre. Ma Saint Valentin, je l’ai eue au moins trois fois depuis Noël. La semaine passée à Campan, avec le premier « je t’aime » de Jérém à l’aube de la nouvelle année, sa nouvelle visite surprise à Bordeaux en janvier, et ce séjour récent à l’hôtel à Poitiers.
    Oui, il y a encore moins de 48 heures, j’étais avec mon Jérém. Définitivement, son attitude me touche et me bouleverse. J’ai longuement eu besoin d’être rassuré quant à ses sentiments, et tout ce que je viens de vivre depuis Noël prouve sans équivoque qu’ils sont bien réels.
    Et je suis d’autant plus touché que je suis conscient de l’effort que tout cela lui demande. Je pense à la route, au temps de repos auquel il renonce pour me voir. Mais je pense surtout et avant tout au conflit qui gronde en lui, à ses peurs, à ses angoisses. Au tiraillement entre l’envie de donner une chance à notre histoire et les peurs qui parasitent son élan vers moi.
    Je repense à mon réveil dans la nuit, je repense à Jérém en train de fumer un joint dans la pénombre. Je pense aussi au coup de fil qu’il a reçu lorsque la neige lui a fait rater un entraînement, à son malaise après s’être fait gronder par son entraîneur.
    J’ai l’impression qu’il marche en permanence sur des œufs, qu’il n’est pas complètement serein même lorsque nous ne sommes que tous les deux, comme s’il avait peur à chaque instant de faire un faux pas, de se trahir, de se faire repérer.
    « Tu peux pas imaginer ce que j’entends dans les vestiaires, Nico. Il y a tant de haine pour les gars comme nous, tu ne peux pas savoir. Si ça se sait, ma carrière est foutue. Il vaudrait encore mieux que je me casse une jambe… Il vaudrait encore mieux que je tue mon père et ma mère… Ulysse m’aide à garder les apparences… mais si la vérité se sait, il ne pourra rien pour moi… ».
    Je me rends compte de sa difficulté à s’assumer dans un environnement « hostile ». Et je mesure ma chance d’évoluer dans un milieu où je n’ai pas trop de difficultés à être moi-même, beaucoup moins contraignant que celui de Jérém, avec un entourage qui a intégré mon orientation sexuelle sans trop d’accrocs.
    Je suis entouré, Jérém l’est beaucoup moins. Certes, il pourrait parler à Charlène, à son frère Maxime, et il y a toute une bande de cavaliers qui le soutiendrait. Mais ils sont tous loin, et le contact téléphonique ne vaut pas une bonne discussion autour d’un verre avec une cousine, un pote, ou une présence bienveillante de l’autre côté de la cour, à quelques mètres de chez soi. Ulysse est dans la confidence, mais je ne pense pas non plus que Jérém se sente à l’aise de lui parler de notre relation, de ses doutes, de ses angoisses aussi ouvertement que je le fais avec Elodie, avec Julien, ou avec mes deux papis. D’autant plus que Jérém n’est pas quelqu’un qui s’ouvre facilement, mais il a tendance au contraire à garder tout pour lui. Notamment lorsqu’il se sent sous pression.
    Oui, aujourd’hui c’est la Saint Valentin et je voudrais être avec Jérém. Mais je n’ai pas à me plaindre, non. J’ai l’impression que si Jérém prend le temps et le risque de faire vivre notre histoire, c’est parce qu’il vient chercher du réconfort auprès de moi, et qu’il en trouve. Et même s’il n’est pas complètement serein, ça me rend heureux de pouvoir lui apporter du réconfort. Au fond, il n’y a qu’avec moi qu’il peut être complètement lui-même, sans faire semblant d’être quelqu’un d’autre. Je veux qu’il se sente bien avec moi, je veux que nos rencontres soient pour lui un havre de paix et de bonheur.
    « Joyeuse Saint Valentin, mon amour », je lui envoie par sms.

    Les cours, les coups de fil de Jérém le soir, voilà mon quotidien des semaines suivantes. Jérém me manque, mais je sais que nous allons nous revoir bientôt. Du moins, je l’espère. C’est cet espoir qui m’aide à supporter l’absence, le manque. Une absence, un manque qui me hantent tout particulièrement le soir, au moment d’éteindre la télé et de chercher le sommeil. Pendant toutes ces nuits loin de Jérémie, je me refugie dans son t-shirt, dans son odeur, dans mes souvenirs avec lui.
    Mais mon quotidien est hélas fait aussi de ce compte à rebours commencé le soir où la capote de Benjamin a cassé. On s’habitue à tout, même à l’attente d’une réponse qui pourrait faire basculer notre vie tout entière. Mais lorsque la date du test, et surtout du résultat, approche, lorsque les mois glissent les uns sur les autres et qu’ils deviennent semaines, puis une semaine, des jours, puis 6 jours, 5 jours, 4, 3, 2, 1, l’angoisse reprend le dessus.
    J’ai fait le test hier, le 13 mars, et j’aurai mes résultats demain à 15 heures. Ces 48 heures d’attente sont les plus longues de toute ma vie. J’ai envie de savoir, j’ai envie que demain arrive le plus vite possible. J’ai envie qu’il n’arrive jamais. Je compte les heures, j’ai l’impression qu’elles passent à la fois au ralenti et trop vite. Je ne voulais pas parler à Jérém du test, pour ne pas le faire angoisser avec moi, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Il m’a demandé si j’avais fait le test le jour même où je me suis rendu à l’hôpital pour faire le prélèvement. Du coup, depuis 48 heures, il est tout aussi angoissé que moi. Je l’ai senti au téléphone. Il m’a dit de l’appeler dès que je sais que je suis négatif. A l’entendre, il n’y a que cette option, que je sois négatif. Il n’arrive même pas à envisager que ça puisse en être autrement. C’est sa façon de me soutenir, et de vouloir y croire en même temps. Il est vraiment adorable mon Jérém.

    Vendredi 15 mars 2002.

    L’heure de vérité approche, je sèche les derniers cours de l’après-midi pour me rendre au centre de dépistage. A chaque fois que je me rends à l’hôpital depuis l’ « accident », je ressens un malaise insistant. J’ai l’impression que tous et tout me jugent. Les hôtesses d’accueil, les infirmières, les médecins, les autres « testés », les couloirs, le mobilier. Et moi-même. Je me sens honteux. Dans la salle d’attente, nous sommes 5 gars à ne pas tenir en place sur les chaises en plastique. Une infirmière les appelle par leur prénom à tour de rôle, ils disparaissent derrière une porte, dans une pièce où leur vie peut basculer à tout jamais. Ils passent l’un après l’autre, mais ils ne réapparaissent pas, ils doivent sortir par un autre côté du bâtiment. D’autres arrivent après et passent avant moi. Tout ce va-et-vient me stresse, je commence vraiment à avoir peur. Seigneur, donne-moi une chance, s’il te plaît ! Ça n’est arrivé qu’une fois et ça a vraiment été un accident, je ne l’ai pas cherché ! Ça ne peut pas se passer comme ça !
    Et pourtant, si, bien sûr que ça peut se passer comme ça. Quelle va être ma vie si je suis séropositif ? Comment vais-je l’annoncer à ma famille, à mes proches ? A Jérém ? Que va devenir notre belle histoire ? Comment va-t-il appréhender cet état de choses ? Est-ce qu’il va pouvoir gérer ? Est-ce qu’il va culpabiliser ? Je lui ai dit et je lui redirais qu’il n’a pas à culpabiliser, car ce n’est pas lui qui a fabriqué la capote qui a cassé, et encore moins lui qui m’a poussé dans les bras de Benjamin. Mais est-ce qu’il va y arriver ? Est-ce qu’il va supporter de me voir prendre mon traitement au quotidien ? Est-ce qu’il va supporter de continuer à mettre la capote ? Est-ce que nous allons pouvoir un jour pouvoir arrêter la capote ? Est-ce que j’y arriverais un jour, même si un médecin m’y autorise ? Si je suis positif, la peur de l’infecter me hantera toute ma vie, capote ou pas. C’était déjà le cas depuis Noël, mais le doute faisait que je pouvais continuer à espérer, à me dire que les quelques petits risques que nous nous sommes accordés étaient minimes. Mais du moment où je saurai, la peur ne me lâchera plus. Même l’embrasser me fera peur. C’est idiot, certes. Je ne sais pas encore si je suis positif et je me sens déjà comme un pestiféré.
    Une infirmière appelle enfin mon nom et sa voix me fait sursauter. Du coup tout devient encore un peu plus réel. L’heure de vérité est arrivée. Ça y est, je vais savoir.
    Le médecin qui me reçoit doit avoir une soixantaine d’années, il est grand, maigre, grisonnant. Il a les sourcils en chapeau, les traits tendus et l’air pas commode. Il parcourt deux fois les feuilles de mes résultats sans m’adresser la parole. J’ai l’impression que soit il cherche à gagner du temps avant de m’annoncer une mauvaise nouvelle, soit qu’il prend du plaisir à me faire mijoter.
    J’ai l’impression que tout se bouille dans ma tête, que mon cœur tape dans ma gorge, dans mes tempes.
    « Dites-moi, s’il vous plaît, je m’entends lâcher, la voix basse, comme éteinte.
     — Vous avez de la chance Mr Sabathé, il m’annonce froidement un instant avant que mon cœur n’explose.
     — Ça veut dire que je suis…
     — Négatif, oui. »
    Le stress, l’angoisse, la peur accumulés depuis trois mois et oubliés d’une certaine façon par le quotidien remontent d’un coup. Et je pleure.
    « Vous n’êtes pas content ?
     — Si si, c’est juste que j’ai eu tellement peur.
     — Qu’est-ce qui vous est arrivé ? »
    J’ai beau être soulagé, je me sens toujours honteux à raconter pour la énième fois les circonstances qui m’ont amené à ce test.
    « La capote a cassé pendant un rapport.
     — Anal ?
     — Oui.
     — Et vous étiez actif ou passif ? »
    Mais qu’est-ce que ça peut bien faire ? Que cherche-t-il à la fin ? Tout ça n’a plus d’importance désormais. Du coup, je trouve humiliant de devoir répondre à ce genre de question.
    « C’était un accident, je me contente de répondre, pressé de me sortir de là.
     — Ce genre d’accident arrive le plus souvent aux hommes comme vous.
     — Un accident c’est un accident, je lui lance sur un début d’agacement.
     — J’espère que cette mésaventure vous apprendra peut-être à faire davantage attention à ce que vous faites. Il n’y a pas toujours de deuxième chance… »
    Le ton et l’air accusateurs du médecin ne gâcheront pas ma joie d’être délivré de cette angoisse avec laquelle j’ai vécu depuis trois mois. Je le remercie, et je me tire de là au plus vite. Je m’empresse de quitter l’hôpital. Dès l’instant où je suis dans la rue, et où je sens l’air frais circuler dans mes sinus, emplir mes poumons, les rayons de soleil chauffer mon visage, j’ai l’impression de renaître. Je me sens léger, heureux, euphorique.
    Je prends quelques bonnes inspirations, je me retiens de pousser un grand cri de joie et j’appelle mon Jérém. Je tombe sur son répondeur, mais rien que le fait d’entendre sa voix enregistrée me fait du bien. Je lui laisse un long message décousu pour lui dire qu’il n’a plus à s’inquiéter. J’aimerais tant qu’il soit avec moi, le prendre dans mes bras, pleurer de joie dans son étreinte, le sentir contre moi, partager ce moment de joie et de sérénité retrouvées.
    En attendant, j’envoie un message à Julien pour le prévenir. Il me répond dans la seconde.
    « Je suis content pour toi, mon poto ! »
    Définitivement, Julien est un pote formidable.

    Jérém me rappelle une heure plus tard alors que je viens de rentrer chez moi et de faire part de la bonne nouvelle à mes deux adorables papis.
    « Je le savais ! Je le savais ! Putain, je le savais ! Ça ne pouvait pas être autrement ! ! ! »
    Je sens que mon beau brun est très heureux, mais aussi ému.
    « Tu peux pas savoir comment je suis content pour toi ! il ajoute, la voix vibrante d’émotion.
     — Merci mon amour…
     — Tu sais ce qui va t’arriver maintenant ? il enchaîne sans transition.
     — Non, qu’est-ce qui va m’arriver ?
     — Des bricoles ! ».
    Je commence à comprendre où il veut en venir et je sens instantanément mon excitation monter.
    « Quel genre de bricoles ? je le cherche.
     — Moi je pense que tu sais très bien ce que je veux dire.
     — Tu peux être plus clair ?
     — Tu verras quand je t’aurai chopé ! »
    Là, c’est ma queue que je sens monter.
    « Tu vas t’occuper de mon cas ?
     — Oh que oui ! Et tu vas prendre cher ! »
    J’ouvre mon pantalon, je glisse ma main dans mon boxer.
    « Ah bon ? Tu vas me faire l’amour ?
     — Je vais te défoncer ! »
    Ah, ça a le mérite d’être clair. Clairement bandant.
    « Mais encore ?
     — Je vais te… il lance, puis s’arrête net, il me fait languir, je suis suspendu à ses lèvres.
     — Tu vas… quoi ? »
    Je sais à quoi il pense, je pourrais y parier un million. Mais j’ai envie de l’entendre me le dire.
    « Je vais te… gicler dans le cul !
     — T’en as envie, hein ?
     — Et pas qu’un peu !
     — Moi aussi !
     — Je sais…je l’entends lâcher dans un chuchotement accompagné d’un ahanement que je reconnais sur le champ.
     — Tu te branles ?
     — Ouais…et toi ?
     — Aussi…j’ai tellement envie de toi !
     — Moi aussi !
     — J’ai envie de te sucer…
     — Quand je pourrai te coincer, je te baiserai direct !
     — Tu ne me laisseras pas te sucer un peu avant ?
     — Non ! »
    Soudain, le souvenir de Jérém qui me colle violemment contre le mur, et qui m’encule direct après le bac philo s’affiche dans ma tête. Au fond de moi, j’ai envie de ça. De beaucoup de tendresse, de mille autres choses, mais de ça aussi, de sentir sa fougue, sa force, son animalité, tout en même temps.
    « T’as autant envie de me gicler dans le cul ? » je le cherche. Cette perspective, ces simples mots, m’excitent au plus haut point.
    « Tu peux pas savoir…
     — T’as la queue bien dure ?
     — Tu vas pas être déçu !
     — T’as les couilles bien pleines ?
     — A ras-bord !
     — Il est bien chaud ton jus ?
     — Brûlant !
     — Et tu vas tout me l’offrir ?
     — Tu vas me supplier d’arrêter !
     — Ça, je ne crois pas, non !
     — C’est ce qu’on verra !
     — J’ai hâte de t’avoir en moi !
     — Et moi d’être en toi ! »
    L’image de Jérém tous pecs et abdos dehors en train de me tringler, en train de prendre son pied, de perdre pied, de lâcher son jus en moi s’affiche dans ma tête dans toute sa violence. C’est comme une gifle puissante.
    « Je viens… » je lâche, alors que mon premier jet atterrit sur l’un de mes tétons.
    Les ahanements vibrants et prolongés à l’autre bout de la ligne ne me laissent pas de doute quant au fait que le beau brun a également atteint son orgasme.
    « Quel dommage !  je lâche.
     — De quoi ?
     — Que tu n’aies pas pu me remplir, là.
     — C’est clair !
     — T’as giclé où ?
     — Sur mon torse ! »
    L’image de son torse musclé et de sa peau mate parsemés de giclées chaudes, denses et odorantes me rend dingue.
    « J’ai tellement envie de tout lécher !
     — Bientôt ! »

    Le lendemain, je suis d’humeur joyeuse. Je suis tellement bien que ça doit se voir.
    « Tu as l’air en forme, ce matin, ça fait plaisir à voir ! me lance Monica.
     — Eh, qu’est-ce qui t’arrive, tu as gagné au loto ? me taquine Fabien.
     — T’as tiré ton coup ? » me taquine Raph à son tour.
    Après la bonne nouvelle d’hier après-midi, mon horizon se rouvre enfin, comme après un orage. Je retrouve l’intérêt pour les cours que j’avais un peu perdu depuis quelques temps, et tout me paraît à nouveau possible. Et il y a quelque chose qui ajoute encore du bonheur à cet état de choses. Un mot prononcé par Jérém juste après notre petite gâterie en télécom, et qui ne cesse de tourner en boucle dans ma tête : « Bientôt ».
    Le beau brun a sous-entendu qu’il me ferait bientôt tout ce qui m’a promis. Ça voudrait dire que nous allons bientôt nous revoir, qu’il a peut-être même déjà une petite idée du quand et du comment. Hâte de savoir ce qu’il prévoit, hâte de le retrouver. Hâte de faire l’amour avec lui. Mais hâte avant tout de le serrer dans mes bras et de le sentir contre moi, sans cette distance, cette peur et cette culpabilité que l’attente du test a mises entre nous depuis Noël.
    Je rentre à l’appart, j’allume la télé, je me cale devant « On a tout essayé », cette émission que je suis depuis la rentrée et qui égaye mes fins d’après-midi. Une interview de Hugues Delatte demandant à une Nicoletta morte de rire si son titre « Mamy blue » est inspiré par la Grand-mère Schtroumpf, me fait également rire aux larmes.

    https://www.facebook.com/raphmezrahi/videos/231102304915987

    Je m’apprête à dîner, tout en pensant au coup de fil avec Jérém qui va tomber aux alentours de 20 heures, comme chaque soir, lorsque le bruit strident de l’interphone résonne dans la petite pièce. Au bout du combiné, le bonheur m’attend.
    « Oui ?
     — C’est moi… »
    Mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Sa voix à l’interphone. Jérém est là. Ah, c’était donc ça « bientôt ». Vraiment « bientôt ». Je pensais que ce serait dans pas longtemps, mais en aucun cas je n’avais pas osé espérer imaginer que ce serait si vite.
    J’appuie sur le bouton, je me précipite à la porte de mon appart, je me rue dans la petite cour.
    Dès que l’image de mon beau brun traverse ma rétine, je suis KO. Pull à capuche gris, le zip ouvert sur un triangle de coton blanc au col arrondi, mon Jérém me fait craquer au premier regard.
    « Qu’est-ce qui se passe Nico ? » j’entends Denis me questionner en me voyant débouler comme un fou hors de chez moi. Depuis leur baie vitrée ils ne ratent par une miette de ce qui se passe dans l’entrée de l’immeuble.
    « Va voir, il y a peut-être le feu à l’appart ! j’entends Albert lui lancer.
     — Oui, il y a le feu…mais pas celui que tu crois ! » lui répond Denis qui a dû voir Jérém avancer dans le passage couvert.
    Je profite de la discrétion offerte par la configuration des lieux qui nous permet de n’être vus que par mes deux propriétaires, pour sauter au cou de Jérém.
    « Tu es là… »
    Sur le coup, le beau brun se raidit. Il regarde partout autour de lui, je ne le sens pas à l’aise vis-à-vis de mes effusions.
    « T’inquiète, personne ne peut nous voir ici, à part les propriétaires… »
    Et là, Jérém m’embrasse. Je prends ça pour un feu vert, je le prends dans mes bras, je le serre très fort contre moi, je l’embrasse comme un fou.
    « Je suis tellement heureux que tu sois là !
     — Je ne pouvais pas attendre…
     —  Jérém ! j’entends Albert lancer, ça fait plaisir de te revoir !
     — Bonjour monsieur ! »
    Sa façon de dire « monsieur » et le respect avec lequel il semble charger ce mot lui donnent un côté « petit garçon devant son prof » qui le rend craquant.
    « Venez prendre l’apéro, enchaîne Albert.
     — Mais laisse-les tranquilles, un peu ! fait Denis, ils ont d’autres chats à fouetter que de gâcher leur soirée avec deux vieux ! »
    Ça me fait sourire. Et ça fait sourire mon Jérém.
    « Viens ! » je lui lance tout bas, tout en saisissant sa main et en l’attirant vers moi, impatient de me retrouver seul avec lui.

    Une seconde plus tard, nous sommes dans le petit studio. Jérém me colle contre le mur, il prend mes lèvres comme s’il ne m’avait pas embrassé depuis des siècles. Il me serre très fort contre lui, il couvre mon cou de bisous. Je sens son souffle sur ma peau, je sens son bonheur d’être avec moi. Je sens qu’il est bien, là, avec moi. Qu’est-ce qu’il me touche ce petit gars !
    Son bassin collé contre le mien, je sens son érection monter à vitesse grand V. J’ai envie de le pomper, j’ai envie de l’avoir en moi. Mais en même temps, je n’ai pas envie de quitter cette étreinte qui me fait un bien fou et qui me montre à quel point je compte pour lui, plus que tous les mots du monde.
    Je ne sais pas me décider, alors je me laisse porter. De toute façon, tout va très vite. Le bobrun est chaud bouillant. Il a envie de câlins, mais il a aussi envie de prendre son pied. Pendant qu’il m’embrasse sans retenue, il ouvre le zip de son pull, il s’en débarrasse. Le coton molletonné glisse sur le coton de son t-shirt avec un petit crissement qui a la douceur d’une caresse. Je suis aveuglé par l’éclat du t-shirt blanc qui moule terriblement bien ses pecs et ses biceps. Mais le bogoss se débarrasse aussitôt de cette dernière couche de coton. Son torse en V à la peau mate s’offre à moi dans toute sa splendeur virile. Sans attendre, il défait sa ceinture – le cliquetis de la boucle qui s’ouvre est un son terriblement excitant à mes oreilles – puis sa braguette, puis ma ceinture, et ma braguette à moi. Les gestes sont secs, rapides, ils trahissent la délicieuse précipitation du désir.
    D’un coup rapide et puissant, il fait glisser mon pantalon à mi-cuisse. Il me fait alors me retourner face au mur. Définitivement, tout ça me rappelle le jour où je l’avais suivi chez lui après le bac philo, après l’avoir chauffé à bloc pendant l’épreuve. Ce jour-là, dès la porte claquée derrière nous, il m’avait plaqué contre le mur, il avait presque arraché ma ceinture et ma braguette, et il m’avait baisé direct, sans autre forme de procès. Il m’avait baisé avec une fougue presque bestiale, comme un animal en rut, tout en me traitant de sale pute. Il m’avait fait sentir à lui comme ce n’est pas permis, et il m’avait giclé dans le cul.
    Aujourd’hui, Jérém ne me traite plus de sale pute, mais il me fait toujours sentir autant à lui. Les gestes n’ont pas la brutalité de ceux du jour du bac philo, ils sont désormais empreints d’un mélange de douceur et de fermeté virile qui me fait délirer.
    Je sens le souffle chargé d’excitation de mon mâle glisser sur mon cou, sur ma nuque. Je suis aux aguets de ses ahanements empreints de désir. Jérém mordille nerveusement mon oreille, il passe ses mains sous mon t-shirt, agace mes tétons, me rend dingue d’excitation. Je sens sa queue chaude et raide tendre le tissu élastique de mon boxer, s’enfoncer dans ma raie. Je crève d’envie de lui.
    Tout comme le jour du bac philo, le beau brun attrape le bas de mon t-shirt, le pull en plus, le retourne, le fait glisser le long de mon torse. J’ai tout juste le temps de seconder son mouvement, et je me retrouve torse nu, mon dos enveloppé par sa présence virile.
    Et lorsque son bassin relâche enfin la pression, je n’en peux plus. Je charge mes mains de descendre mon boxer, comme une urgence, mais Jérém m’en empêche. C’est lui qui se charge de le descendre, doucement, lentement, sensuellement. Je me retrouve avec le boxer à mi-cuisse et la langue de Jérém qui lèche ma rondelle avec un entrain jouissif.
    Le beau brun cale son torse contre mon dos, sa queue raide dans ma raie humide et hypersensible, il frotte et tapote son gland contre ma rondelle. Jérém n’est pas encore venu en moi, et pourtant je me sens déjà dominé par sa virilité. Je n’en peux plus !
    « J’ai envie de toi ! je finis par lui lancer, fou de lui.
     — Je vais te défoncer !
     — C’est tout ce que je demande ! »
    Son bassin exerce une pression de plus en plus forte, lente et impitoyable, jusqu’à ce que je sente mes muscles humides céder, jusqu’à le sentir venir en moi lentement, mais inéluctablement. Sa pénétration est lente, puissante mais tout en douceur. Ses va et vient sont délicieux. Sa façon d’agripper tour à tour mes hanches, mes épaules ou mes biceps pour mieux me secouer me rend fou.
    Je sens son souffle dans mon dos, ses ahanements de plaisir, je perçois ses frissons, je ressens son envie.
    « Qu’est-ce que c’est bon ! je l’entends lâcher.
     — Mais grave ! »
    Et pourtant, quelques secondes plus tard à peine, il s’arrête net. Envahi par sa queue, je suis instantanément en manque de ses coups de reins.
    « Fais-moi l’amour Jérém !
     — Si je continue comme ça, je vais jouir de suite…
     — Fais-toi plaisir, beau mâle ! »
    Ses coups de reins reprennent, mais pas pour longtemps.
    « Je vais te remplir… » je l’entends souffler.
    Ses mains se crispent, ses doigts s’enfoncent dans ma chair. Un réflexe nerveux, lorsque son corps et son esprit perdent pied. Son souffle s’emballe, ses va-et-vient ralentissent jusqu’à se caler sur le rythme de ses éjaculations. Et son plaisir s’exprime par des râles puissants et étouffés.
    Ça y est, pour la première fois depuis des mois, mon beau brun vient de gicler en moi. Je suis tellement heureux de lui offrir ce plaisir, cet aboutissement sensuel qui avait l’air de tant lui manquer !
    Je suis tellement excité que je pourrais jouir sans même me toucher. Mais je me retiens, car j’ai envie de faire durer cet instant de bonheur le plus longtemps possible. La sensation, l’idée d’avoir son jus en moi me rendent dingue.
    « Je suis désolé…je l’entends me glisser, entre deux bisous posés sur mon cou alors qu’il est toujours en moi.
     — Désolé de quoi ?
     — Je suis venu trop vite…
     — Mais c’est pas grave du tout !
     — C’est meilleur quand ça dure…
     — C’était intense, il y avait le feu !
     — Un feu de paille…
     — Un feu de dingue !
     — T’as aimé, quand même ?
     — Et comment !
     — Moi aussi !!! Putain qu’est-ce que ça m’a manqué !
     — A moi aussi… »
    Le bogoss se déboîte lentement de moi. Il me fait me retourner, il se met à genou et il me pompe à bloc. Il ne faut pas longtemps pour me sentir perdre pied à mon tour.
    « Je vais jouir ! » je lui annonce.
    Jérém cesse de me pomper. Il empoigne ma queue et la branle vigoureusement. Un instant plus tard, je gicle sur son torse musclé et poilu, sur sa peau mate. Le beau brun avale une dernière fois ma queue, comme s’il ne pouvait pas résister à l’envie de goûter à mon sperme. Je suis surpris par cela. Et avant de revenir à moi et de me rappeler que je n’ai plus aucune raison de le faire, je me retiens de justesse de l’en empêcher. Lorsque la peur s’installe, c’est difficile de la faire repartir. Il faut du temps.
    Le bogoss passe son pull à capuche à même la peau, referme approximativement le zip et entrouvre la fenêtre pour griller une clope. Lorsqu’il revient au lit, il me prend dans ses bras. Le bonheur que ce gars sait m’offrir est un cadeau du ciel.

    Jérém a l’air plutôt fatigué, alors je lui propose de lui préparer à manger. Mais je n’ai pas grand-chose dans mon frigo. Alors, pendant que je le laisse se reposer à l’appart, je pars en expédition de survie à la superette du coin. J’achète de quoi lui faire une bolognaise maison, des escalopes milanaises. Je suis tellement content que Jérém soit là, et de pouvoir m’occuper de lui.
    En rentrant des courses, je retrouve le beau brun assoupi. Il est vraiment fatigué. Et il est touchant comme un enfant. Je baisse le son de la télé et je fais attention à ne pas faire trop de bruit en cuisinant. Je regarde ma bolo en train de mijoter et je ressens un tel bonheur ! C’est le bonheur des petites choses du quotidien qu’on a envie de partager avec l’homme de sa vie. J’ai un jour entendu quelqu’un dire que quand on aime, on cuisine. J’ai tellement envie de cuisiner pour Jérém !
    Un couvercle qui glisse et tape contre la poêle dans un grand bruit métallique fait revenir brutalement mon beau brun de sa petite sieste.
    « Putain, je me suis endormi…
     — Tu étais fatigué…
     — Ah oui… »
    Il est tellement mignon !
    « C’est prêt dans 5 minutes, je lui annonce.
     — Ça sent très bon tout ça, il considère en regardant en direction des fourneaux.
     — C’est rien…
     — Non, ce n’est pas rien. C’est beaucoup pour moi » je l’entends me glisser à l’oreille un instant plus tard.
     
    Pendant notre petit dîner improvisé et en amoureux, Jérém me parle de son quotidien, de ses entraînements, de sa progression sportive, de son intégration au sein de l’équipe. Je le sens enfin à nouveau épanoui, bien dans sa peau, confiant. Il me raconte comment, avec Ulysse, il a l’impression de retrouver le parfait tandem au rugby, comme avec Thib. Dans sa façon de me raconter ses nouveaux exploits dans l’équipe je retrouve le Jérém un brin frimeur que j’ai connu à Toulouse. Mais ce qui le rend encore plus craquant, c’est le fait que cette « assurance » retrouvée n’est pas dénuée de quelques craintes. Son assurance revient, mais j’ai l’impression qu’elle n’est plus si nette qu’avant. Comme si elle était toujours marquée par le choc inattendu avec cette nouvelle réalité dans laquelle il s’est senti d’abord rejeté, où il a dû lutter pour se faire accepter. Comme si sa sérénité était toujours entremêlée par l’incertitude du lendemain, parasitée par la pression qu’il doit supporter au quotidien.

    « Tu es retourné à Toulouse depuis Noël ? il me questionne au détour d’une conversation.
     — J’y suis retourné une fois en février, et je vais y retourner dans un mois pour le mariage de ma cousine. Je suis son témoin.
     — Ah, tu vas te faire tout beau ! Et tu vas encore te faire draguer !
     — N’importe quoi !
     — J’en suis sûr !
     — T’as qu’à venir pour me surveiller…
     — Je ne suis pas invité !
     — Si !
     — Quoi ?
     — Ma cousine m’a dit de te dire que tu es le bienvenu si tu veux venir.
     — Moi ?
     — Oui, toi !
     — Et pourquoi, moi ?
     — Parce que tu es le copain de son cousin préféré qui est aussi son témoin de mariage, banane ! »
    Jérém ne répond pas, il semble soudainement pensif.
    « Je ne suis pas prêt à jouer le parfait petit copain pédé, il finit par lâcher à mi-voix.
     — Tranquille, je ne te demande pas ça. Je n’ai pas besoin de te présenter autrement que comme un pote. Ce qu’il y a entre nous ne regarde que nous.
     — Je ne suis pas prêt pour ça… la famille, les repas, tout ça…
     — T’inquiète, je comprends. J’aimerais bien que tu viennes, bien sûr, mais je ne vais pas insister. Je te le dis juste parce qu’elle me l’a proposé. Elle voudrait juste te montrer que tu es le bienvenu dans ma vie et que dans ma famille tout le monde n’est pas comme mon père.
     — Ah, oui, ton père. Je n’ai vraiment pas envie de le croiser ! Et puis, de toute façon, je déteste les mariages…
     — Il n’y a pas de mal, vraiment.
     — C’est cool que tu aies eu un jour de repos, je change de sujet.
     — Mais je n’en ai pas eu !
     — Et comment tu as fait pour venir ?
     — J’ai dit que j’avais rendez- vous chez le dentiste.
     — T’es génial !
     — Mais demain matin je dois être impérativement aux entraînements à 9 heures…
     — Mais ça va te faire lever super tôt ! je considère.
     — Il va falloir que je prenne la route à 3 heures du mat’.
     — Mais tu ne vas jamais arriver à temps !
     — Neuf heures plus ou moins le quart d’heure toulousain, il plaisante.
     — Mais tu es fou !
     — J’avais trop envie de te voir…
     — Tu es adorable…
     — Et de te faire l’amour comme il se doit…
     —     »
    Mon beau brun a traversé la moitié de la France pour venir me faire l’amour, alors nous refaisons l’amour. Après le dîner, Jérém me fait m’allonger sur le dos et il vient en moi une nouvelle fois. Il me pilonne lentement, les ondulations de son bassin sont divines. La vision de son torse nu sculpté par le sport, de ses poils bruns, de ses tatouages, de sa belle gueule défaite par le plaisir sont autant d’images de bonheur. Cette fois-ci, mon beau brun prend son temps. Il me pilonne, il m’embrasse, il me lime, il me caresse, il me défonce, il me branle, et il me fait jouir. Mes jets chauds atterrissent sur mon torse au moment même où le corps et la petite gueule de mon beau brun se crispent dans l’expression de son nouvel orgasme, à l’instant même où il lâche de nouvelles bonnes giclées viriles en moi.

    Après son immanquable cigarette, Jérém m’annonce qu’il a besoin de dormir et il passe à la douche aussitôt. A travers l’encadrement de la porte laissée ouverte et des vitres translucides de la cabine, je regarde mon Jérém en train de se doucher. J’entrevois, j’entends l’eau tomber sur son corps musclé, je sens le parfum du gel douche se répandre dans la pièce. Je le regarde sortir de la cabine, les cheveux et la peau ruisselants d’eau, sa nudité spectaculaire, beau comme un Dieu. Je le regarde s’essuyer, les cheveux, le dos, les bras, les aisselles, l’entrejambe, les jambes, les pieds. Je le regarde faire disparaître sa virilité dans un boxer rouge à l’élastique blanc.
    Un petit passage devant le miroir pour dompter un minimum ses cheveux bruns en bataille et il revient dans la pièce principale, sans me quitter du regard.
    J'adore capter la fraîcheur qui se dégage de sa peau à la sortie de la douche. Qu’elle soit portée par les notes enivrantes d’un gel douche de petit con, ou bien par la douce sensualité d’un savon neutre qui laisse s’exprimer l’odeur naturelle de sa peau, cette fraîcheur de la peau qui vient d’être douchée me rend complètement dingue.
    Je lui demande de s’allonger à côté de moi et le bogoss s’exécute sans me quitter des yeux. Au fond des siens, une étincelle coquine qui me confirme ce que j’avais deviné. Nos envies se complètent.
    Le temps nous est compté, les quelques heures de sommeil devant nous sont précieuses. Surtout pour Jérém. Et pourtant, le beau brun est chaud comme une baraque à frites, et il ne compte pas vraiment se coucher avec les poules. Il préfère coucher avec son poulet toulousain.
    Il me caresse et il m’embrasse partout, tout en jouant délicatement avec ma queue déjà bien tendue. C’est entre la caresse et la branlette, et c’est juste divin. Excitant, frustrant, un truc de fou. Jérém me suce, longuement, amoureusement. Il enlève son boxer lentement, me regardant fixement dans les yeux. Sa queue tendue est magnifique. Je crève d’envie de le prendre en bouche, mais je sais que le beau brun a envie d’autre chose. Je le regarde s’allonger sur le lit, m’appeler silencieusement pour que je lui fasse l’amour à mon tour. Tu peux le faire, Nico, tu n’as plus rien à craindre.
    Alors je lui fais l’amour, je me laisse glisser entre ses fesses musclées de rugbyman. Je le pilonne en faisant bien attention à son plaisir, en prenant du plaisir à le voir frissonner au rythme de mes coups de reins. Me sentir coulisser en lui est une sensation incroyable. Et me sentir perdre pied, sentir mes giclées se répandre en lui, c’est juste délirant.
    Juste après l’amour, j’enserre Jérém très fort dans mes bras. Je suis tellement heureux. Et je le suis d’autant plus que mon beau brun a l’air lui aussi vraiment heureux. Une visite surprise, un dîner improvisé, et beaucoup d’amour. Et ce petit appart de 13 m² devient le plus beau des endroits sur Terre. Il est près de 22 heures, il faut dormir. J’éteins la lumière.
    Nos lèvres se cherchent dans le noir, se rencontrent, et ont du mal à se quitter.
    « C’est gentil de la part de ta cousine, quand même » je l’entends me glisser, la voix déjà pâteuse, juste avant de glisser dans le sommeil.

    Tu t'appelles Jérémie Tommasi mais tout le monde t'appelle Jérém ou Jéjé ou Jé. Aussi loin que tu te souviennes, tu te dis que tu n’as jamais été heureux. Dans ton enfance, tu vois tes parents se disputer sans cesse. A dix ans, ils divorcent et ta mère part refaire sa vie loin de toi. Très jeune tu comprends à quel point ça fait mal de se sentir abandonné. Ça te déchire le cœur et tu n’arrives pas à le réparer. Tu veux oublier cette souffrance, mais tu ne peux pas. Tu apprends à jouer au rugby, tu deviens un petit champion, tu te fais des potes, tu te tapes des meufs, mais tu n’arrives pas à oublier. Tu veux t'endurcir, mais tu n’arrives à t’endurcir que de l’extérieur. Car au plus profond de toi, les pleurs silencieux d’enfant résonnent toujours. Et les fantômes de ton enfance reviennent sans cesse te hanter.
    Tu finis par te convaincre que tu ne seras plus jamais heureux, parce que tu ne mérites peut- être pas d’être heureux. Parce que tu ne mérites pas d’être aimé. Et tu essaies de t’accommoder de cet état de choses. Tu te bâtis un personnage, et un monde dans lequel le faire graviter. Une sorte de réalité virtuelle, définie par les regards que tu arrives à attirer. Ton bonheur ne vient pas de ton cœur, mais du regard des autres. Tu n’arrives pas à aimer parce que tu ne veux pas que ton bonheur dépende des autres, mais tu as besoin du regard des autres pour te sentir heureux. Tu fais tout pour plaire, pour être admiré. Tu ne montres que ce que tu veux montrer et tu caches soigneusement cette partie de toi que tu as découverte bien assez tôt et qui te perturbe depuis. Tu essaies d’oublier ton attirance pour les mecs, mais tu n’y arrives pas.
    C’est difficile pour toi de penser à ce mot, gay, et surtout de l’imaginer s’appliquer à toi. Au fond de toi, tu sais que c’est le cas, mais tu veux croire que tu peux oublier. Les autres te rappellent sans cesse qu’être pédé n’est pas bien, alors tu apprends à faire semblant. Tu te dis que tu trouveras le moyen de garder les apparences. Tu fais ce que tu peux pour survivre, mais un sentiment de culpabilité t’envahit. Tu te sens comme une merde.
    Tu baises des meufs, mais tu n’oublies pas. Tu as envie d’aller vers les mecs, mais tu ne peux pas. Tu te caches, des autres, de toi-même. Tu te dis que tu ne peux pas être pédé, jamais. Tu vis dans la peur qu’un regard te trahisse. Tu finis par avoir des aventures avec quelques mecs. Tu prends ton pied mais tu culpabilises un max. Mais tu arrives à donner le change, à garder les apparences. Tout cela est bien fragile, mais tu arrives à tenir en t’aidant avec l’alcool et la fumette.
    Puis, un jour, tu croises le chemin d’un gars qui fait voler tout ça en éclat. Son regard rebat toutes les cartes. Tu as eu envie de lui, et tu as fini par assouvir cette envie. Ce que tu n’avais pas prévu, c’est de te sentir aimé, et ça t’a fait peur. Tu avais l’impression d’être libre quand tu couchais avec toutes les nanas que tu voulais – et parfois un mec, vite fait – et tu aurais voulu continuer ainsi. Tu n'as jamais eu l'intention de tomber amoureux, et encore moins d’un gars.
    Et pourtant, quand tu as croisé son chemin tu as ressenti quelque chose que tu n’avais jamais ressenti auparavant. Il t’a fallu un certain temps pour apprivoiser cet amour. Avant votre première révision, et malgré les apparences, tu étais en train de te noyer. La présence de Nico a donné un nouvel élan à ta vie. Grâce à lui, tu as pu enfin comprendre et accepter qui tu es.
    Tu te demandes ce qui se serait passé si tu n’avais pas croisé le chemin de Nico. Si tu n’avais pas connu le bonheur qu’il a su t’apporter.
    Oui, tu t’appelles Jérémie Tommasi et ce soir tu es heureux. Tu es heureux parce que tu as eu tellement peur pour Nico. Tu ne voulais pas croire qu’il ait pu être contaminé, tu ne pouvais pas. Et pourtant, tu avais peur. Tu y pensais chaque jour, chaque heure. Tu n’as vraiment pas envie qu’il arrive du malheur à ce petit gars. Parce que ce petit gars, tu l’aimes. Cette nuit, tu es tellement bien dans ses bras. Tu te sens en sécurité, tu te sens libre. Quand tu es avec lui, tu as l’impression de respirer enfin, à pleins poumons, comme après une trop longue apnée. Quand tu es avec lui, tu recharges ton moral, tu remontes ta jauge de bonheur. Penser à lui, te rend ton quotidien plus supportable. Le voir heureux, te rend heureux. C’est pour ça que tu aimes être avec lui.
    Oui, ce soir tu es heureux. Et si cet instant est si précieux pour toi, c’est parce que tu sais que dès que tu auras quitté cet appartement minuscule, dès que tu ne sentiras plus sa présence rassurante, tes fantômes vont revenir te hanter. Tu sais que dès demain matin 9 heures, tu seras à nouveau prisonnier d’un monde où tu devras faire semblant, où il ne te sera pas autorisé d’être toi-même. Alors tu profites de cet instant, de cette étreinte dans le noir, de ses bisous, de son amour.
    Tu aurais envie d’être avec lui plus souvent mais tu te dis aussi que tu ne peux pas prendre le risque. Tu ne veux pas tout gâcher maintenant que tout semble s’arranger pour toi, alors que tu es de mieux en mieux intégré dans l’équipe, alors que le coach semble enfin apprécier ton jeu, alors qu’il te montre enfin de l’estime, alors que tu retrouves enfin peu à peu les sensations et les regards que tu ressentais à Toulouse, celles et ceux qui t’ont tant manqué et que tu essaies désespérément de retrouver depuis 6 mois : la sensation d’être un bon joueur, la sensation d’être à ta place, les regards admiratifs, les regards bienveillants, les regards qui te portent, les regards qui te font rêver, parce qu’ils te montrent que toi, tu fais rêver. Tu as envie de briller, tu as envie de te sentir le meilleur, à nouveau. Tu ne veux plus jamais ressentir l’humiliation de te sentir scruté, jugé, exclu, regardé avec méfiance, avec défiance.
    Oui, être avec Nico te paraît difficile. Mais ça c’est uniquement parce que le monde n’est pas prêt à accepter votre amour. Mais dans l’absolu, tu sens qu’être heureux est à ta portée. Il suffirait de saisir sa main, tendue vers toi depuis votre première révision, et même depuis le premier jour du lycée. Et même si tu ne peux pas la saisir autant que tu veux, tu sais qu’il suffirait d’un geste pour la saisir. Et ça, ça te met du baume au cœur.

    Lorsque le réveil sonne, c’est comme un coup de fouet impitoyable. J’entrouvre les yeux et je regarde mon radio réveil. Il est 2h45. La seule note de douceur dans ce réveil brutal est la présence de Jérém contre moi, ses bras autour de ma taille. Mais cela ne dure pas. Mon beau brun me fait un bisou dans le cou et bondit hors du lit. Un instant plus tard, j’entends le jet dru tomber dans la cuvette, suivi par celui de la chasse d’eau. Jérém revient près de moi, il commence de s’habiller. Il passe son t-shirt blanc et sa queue mi-raide attire mon regard. Je suis dans le coltard, mais ma main part toute seule, elle ne peut résister à la tentation de la caresser. Le bogoss se retourne illico. Dans ses yeux, une étincelle lubrique qui m’enchante.
    Un instant plus tard, il se glisse sous les draps, il se glisse sur moi, il glisse entre mes fesses, il glisse en moi. Il me pilonne une dernière fois, il me refait l’amour, ses mains fébriles saisissent mes hanches, je l’entends souffler son plaisir de mec. Et il gicle une dernière fois en moi au petit matin.
    « Oh, putain, qu’est-ce que c’est bon… » je l’entends souffler, la voix basse, ralentie, comme assommé par son orgasme.
    Jérém se déboîte aussitôt et termine de s’habiller. Sa queue disparaît dans le boxer et le jeans, son t-shirt blanc sous le pull à capuche dont il referme la fermeture zip jusqu’en haut. Une minute, un dernier bisou et un « bon retour, fais attention sur la route, envoie-moi un message quand tu es arrivé. Je t’aime » plus tard, le beau rugbyman quitte mon appartement et repart dans sa vie loin de moi.

    Vendredi 29 mars 2002.

    Ce vendredi est un jour de grandes annonces. Déjà, le soir, en rentrant des cours, je trouve dans ma boîte aux lettres l’invitation officielle du mariage d’Elodie. Puis, le même soir, vers 21 heures, alors que je viens tout juste de raccrocher d’avec Jérém, la sonnerie de mon portable retentit à nouveau. Je regarde le petit écran et je vois « Thibault » s’afficher. Au fond de moi, je sais pourquoi il m’appelle. Je sens que je vais apprendre une bonne nouvelle.
    « Thibault, ça va ? je fais en décrochant.
     — On ne peut mieux. Nico… »
    Puis, après un petit moment de flottement, l’adorable pompier finit par lâcher la grande nouvelle :
    « Ça y est… je suis papa ! Nathalie a accouché cet après-midi. C’est un beau petit gars, Nico ! Il s’appelle Lucas ! »
    Sa voix est fébrile, transportée par l’émotion. Je le sens tellement heureux que j’en ai les larmes aux yeux.
    « Félicitations mon grand, félicitations ! Tout le monde va bien ?
     — Oui, le gosse, la maman, tout le monde va bien. Ça a été un peu long, mais tout s’est bien passé.
     — Et comment va le papa ?
     — Le papa a failli tomber dans les pommes, mais il se remet peu à peu de ses émotions !
     — Je suis vraiment, vraiment heureux pour toi, Thibault ! »
    Oui, je suis heureux pour Thibault. Même si j’ai encore du mal à imaginer ce petit mec de 20 ans avec un gosse, ce gars avec qui j’ai fait l’amour quelques mois plus tôt alors que sa copine était déjà enceinte – bien que nous l’ignorions encore à ce moment là – je suis certain qu’il fera un papa merveilleux.
    « Merci Nico, merci !
     — Et tu as annoncé la bonne nouvelle à Jérém ? je ne peux m’empêcher de le questionner.
     — Non, pas encore. Je vais le faire.
     — Ça lui fera plaisir, il sera heureux pour toi
     — Oui, je pense… »
    Je sens de l’hésitation dans sa voix. Comme s’il n’était pas à l’aise avec la perspective de contacter Jérém.
    « Ça fait un moment que nous ne nous sommes pas parlé, il finit par ajouter.
     — Tu sais, il me demande souvent de tes nouvelles. Ce sera l’occasion de lui en donner directement.
     — Je me demande ce qu’il va ressentir quand je vais lui annoncer que je viens d’avoir un petit gars…
     — Ça va le bouleverser, c’est sûr… mais il va être heureux pour toi.
     — Merci Nico.
     — Encore félicitations Thibault. Et félicitations à Nathalie. Et à Lucas. Il a de la chance d’avoir un papa comme toi.
     — J’espère que je vais être un bon père.
     — Je ne me fais pas de souci pour ça, vraiment pas.
     — Merci Nico. Il va falloir que tu passes faire sa connaissance quand tu viendras sur Toulouse.
     — Je n’y manquerai pas ! »

    L’occasion de tenir ma promesse se présente trois semaines plus tard, le week-end où je remonte sur Toulouse pour le mariage de ma cousine.
    J’arrive dans la Ville Rose le vendredi soir. Je fais un bisou à Maman, nous discutons un peu tant que nous ne sommes que tous les deux. Dès que Papa rentre à la maison, je me sens mal à l’aise et la belle complicité entre Maman et moi doit se faire discrète. Les mots doivent se prononcer à voix basse pour ne pas provoquer, les rires doivent s’étouffer pour ne pas heurter. Fait chier. La présence de mon père plombe l’ambiance. Le dîner est lugubre. Papa ne décroche pas un mot et Maman se charge de faire la conversation pour ne pas laisser le silence assourdissant s’installer. La discussion tourne essentiellement autour du mariage d’Elodie qui va avoir lieu le lendemain soir. J’essaie de lui donner le change, mais je ne suis vraiment pas à l’aise. J’ai l’impression que Papa juge chacun de mes mots comme étant dénué de tout intérêt, qu’il trouve ma voix pas assez virile, mes attitudes pas assez viriles, et ma présence dérangeante. Ce n’est peut-être que dans ma tête, mais j’ai l’impression d’étouffer et il me tarde de partir de là. Ça me fait chier pour Maman, parce que je voudrais passer plus de temps avec elle. D’ailleurs, je ne sais pas comment elle fait pour le supporter. Je ne veux pas que mes parents divorcent à cause de moi, pas du tout. Mais Papa se comporte vraiment comme un con. Maman doit vraiment beaucoup l’aimer, ou elle a dû vraiment beaucoup l’aimer, pour lui pardonner son attitude depuis mon coming out.

    Samedi 20 avril 2002, 8h17.

    Ce matin, je me réveille avec le moral en berne. A vrai dire, ça fait un petit moment que mon moral est chancelant. Et l’ambiance du dîner d’hier soir n’a rien arrangé.
    Ça fait désormais plus d’un mois que je n’ai pas revu Jérém. Il m’avait prévenu que pendant cette dernière ligne droite avant la fin du championnat ça allait être dur de se voir. Parce qu’il allait devoir être à fond dans le rugby, parce qu’il allait devoir tout donner.
    Et cela s’est confirmé au fil des dernières semaines, depuis que son équipe traverse une phase difficile.
    La dernière fois que Jérém était venu à Bordeaux, je l’avais senti confiant, vis-à-vis de sa place dans l’équipe. Il avait l’air de dire que tout se passait bien et que le plus dur était derrière lui.
    Hélas, dans le sport, non seulement on ne peut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir attrapé, mais même quand on l’a attrapé, il vaut mieux rester prudent car l’ours en question peut s’échapper à tout moment. Dans le sport, notamment le sport d’équipe, la réussite dépend d’une multitude d’acteurs, d’une infinité de paramètres, ainsi que d’un facteur chance. Autant de variables qu’on ne peut contrôler individuellement et dont la défaillance passagère, peut très vite faire tout basculer. Oui, dans le sport d’équipe, tout peut changer très vite. Un jour aux Anges, le suivant en Enfer, sans transition.
    Après un lot de matches en début d’année plutôt satisfaisants, depuis quelques semaines le Racing se fait régulièrement dominer. Au dire de Jérém, l’ambiance dans les vestiaires et aux entraînements est de plus en plus difficile. Je le sens de mauvaise humeurs, soucieux, distant. Je sens qu’il essaie de ne pas me faire subir tout ça, mais je ressens son malaise.
    J’essaie de l’encourager, de lui dire que les choses vont s’arranger, que son équipe a connu des temps meilleurs et qu’elle va en connaître d’autres. Mais entre le fait que je ne connais pas les tenants et les aboutissants des problèmes que traverse son équipe, et le fait que mes compétences en rugby sont d’un niveau plus bas que terre et mer, mes propos doivent sonner bien creux aux oreilles de mon beau brun, dénués de toute crédibilité. Ce qui fait que l’encouragement que je souhaite lui apporter doit tomber à plat.
    Preuve en est le fait que lors de nos derniers échanges téléphoniques, dès que j’essaie de lui demander des nouvelles, il se contente de répondre « ça va » et il change direct de sujet.
    Je sens qu’il est fatigué, physiquement, mentalement, moralement. Ces défaites multiples l’affectent beaucoup. Je sais, parce que ça lui a échappé un soir, qu’il se sent de plus en plus sur la sellette, qu’il commence à craindre de ne pas être reconduit pour la saison prochaine. Je sens que ces problèmes sont à nouveau en train de nous éloigner, mais je me fais surtout du souci pour lui. Je ne veux pas que son rêve se termine si tôt. Je ne veux pas qu’il soit malheureux. Je ne veux pas le voir partir en vrille, parce que je ne sais pas si j’aurais la force de l’en empêcher. En attendant, son inquiétude déteint sur moi.
    Il me manque, j’essaie de tenir bon. Mais ce n’est pas facile tous les jours. C’est de plus en plus dur pour moi de ne pas savoir quand je vais le revoir. La fin du championnat c’est dans plus d’un mois. Est-ce que je vais devoir attendre jusque-là ? Est-ce que notre relation va être ça, tout le temps ? Se voir de temps en temps, une fois par mois au plus, beaucoup moins quand il doit être à fond dans le rugby ?
    J’essaie de me réconforter en me disant qu’en dépit de la faible quantité de nos rencontres, leur qualité est excellente. Je repense à cette visite éclair de mon beau brun un mois plus tôt, après le résultat négatif de mon test HIV. Quand je pense à la façon dont il s’est tapé deux fois six heures de route pour venir me voir l’espace d’une soirée et d’une nuit écourtées, pour venir me faire l’amour comme il me l’a fait, pour me faire me sentir bien et aimé comme il a su le faire, je me dis que je suis un garçon chanceux.
    Quand j’ai su que j’aimais les garçons, j’ai toujours pensé au fond de moi que mon orientation sexuelle et sentimentale rendrait plus difficile la recherche de mon bonheur. Le peu d’œuvres, films, livres, chansons, traitant des histoires entre garçons que j’avais eu l’occasion de connaître, se terminaient rarement avec un final heureux. Moi, mon bonheur, je l’ai trouvé. Il arrive par petites touches, ou plutôt par grandes touches isolées, mais il est bien là. Et cette idée m’aide à tenir bon. Mais pas à faire taire le sentiment de manque et d’inquiétude. Que fait Jérém à Paris, entre deux entraînements, entre deux cours à la fac ?
    Le mariage de ma cousine a lieu dans quelques heures. Je vais faire la fête. C’est en pensant à cela que j’arrive à m’extirper de ma morosité.

    Samedi 20 avril 2002, 16h00.

    Le mariage a lieu à la mairie de Blagnac. La cérémonie est courte, mais solennelle. Je suis ému de voir ma cousine s’engager à partager sa vie avec un garçon. Ma cousine est toute en beauté dans sa robe blanche, très sobre et élégante, plutôt classe, tout à fait dans son style. Son Philippe est lui aussi tout en beauté dans son costume noir très bien taillé.
    Et je suis vraiment ému lorsque, après les vœux et l’échange des alliances, je me retrouve à signer les papiers du mariage avec la sœur de Philippe, qui est aussi son témoin. Je suis toujours autant touché qu’Elodie ait pensé à moi pour ce rôle.
    La fête se poursuit dans une salle des fêtes où le DJ chargé de l’animation de la soirée ne nous épargne absolument rien de la « beaufitude » légendaire des mariages. Déjà, il se fait remarquer par un choix musical sans originalité, par une voix très envahissante crachée dans un micro trop sonore, par des blagues grasses et souvent douteuses, par des animations grossières entraînant les invités dans des situations gênantes.
    J’aimerais m’extraire de ce carcan, partager davantage ce moment avec ma cousine, mais elle est occupée à faire le tour des invités. En attendant, je me fais chier. Et pour « soulager ma peine », je bois et je mate la faune masculine en présence. Il y a en effet quelques beaux spécimens, notamment dans la « garde rapprochée » des potes de Philippe. Mais the « bogoss » de la soirée est sans conteste mon cousin Cédric, celui qui a été à l’origine de mes premières et nombreuses branlettes solitaires dans mon adolescence. Il est toujours aussi canon, et chaque année il gravit une nouvelle marche dans l’ascension vers l’accomplissement de sa beauté virile. Ce soir, dans sa tenue chemise blanche, cravate, et costume sur différents tons de bleu, il est juste craquant.
    Sans que je cherche à lui parler, parce que je ne sais vraiment pas de quoi lui parler, parce que je n’ai pas envie de le sentir étaler sa vie parfaite, le déroulement de la soirée fait que nous finissons par tomber l’un sur l’autre et par échanger quelques mots. Il me parle de ses études en médecine et j’ai l’impression d’entendre le résumé d’un épisode de « Grey’s anatomy ». Ou plutôt d’« Urgences ». Je n’ai que peu l’occasion de lui parler de mes études à moi. Mais qu’importe, je l’écoute moins que je ne le regarde. Sa présence est magnétique, comme capiteuse.
    « Alors tu as une copine ou tu es toujours puceau ? il finit par lâcher au détour d’une conversation.
     — Non, j’ai pas de copine » je réponds, un brin agacé.
    Et là, l’alcool aidant, je décide d’aller au fond de mes pensées.
    « Mais j’ai un copain, j’ajoute aussitôt.
     — Ah…
     — Ça t’étonne ?
     — Pas vraiment…
     — Tu t’en doutais ?
     — J’ai toujours pensé que tu me kiffais…
     — Et c’était le cas… et c’est toujours le cas… »
    Le cousin semble soudainement mal à l’aise avec la franchise de mes mots. Il me regarde un brin interloqué, il cherche quelque chose à répondre.
    « Mais moi je ne suis pas…
     — T’inquiète, je le coupe, las de me faire prendre de haut par ce petit con. A une époque, je continue, si tu avais dit oui, je n’aurais pas dit non. Mais maintenant j’ai un copain canonissime et je ne fantasme plus sur toi ! »
    Cédric me regarde sans savoir quoi répondre, l’air un tantinet déstabilisé.
    Et bam ! Ça s’est dit… Cassé !!!! comme s’exclamera quelques années plus tard un célèbre philosophe niçois.

    C’est vers la fin de la soirée, ou plutôt de la nuit, que j’arrive enfin à approcher ma cousine. Elle est épuisée par les obligations mondaines, et elle est heureuse de prendre un dernier verre avec moi.
    «  Ça va mon Nico ?
     — Très bien et toi ?
     — Ta cousine est désormais une femme respectable, elle me balance en me montrant son alliance avec un geste excessivement théâtral qui me fait mourir de rire.
     — Je vois ça, oui…
     — Ton copain n’a pas pu venir, alors ? elle enchaîne.
     — Je lui ai proposé, mais il n’a pas voulu. Il n’est pas prêt pour ça.
     — Ne lui en veux pas…
     — Je ne lui en veux pas.
     — Ça se passe toujours bien entre vous deux ?
     — Ça fait plus d’un mois que nous ne nous sommes pas vus, mais je crois que oui.
     — Je suis certaine que ça va bien se passer. Dans votre histoire, il y aura des hauts et des bas, mais vous vous retrouverez toujours.
     — Je l’espère…
     — Ta cousine a quelque chose à t’annoncer, mon petit Nico, fait Elodie sans transition.
     — Ah bon ?
     — Tu vois cette robe blanche ?
     — Oui…
     — Elle est un tantinet… comment je dirais… abusive !
     — Pourquoi ça ?
     — Parce qu’il y a Polichinelle dans le tiroir !
     — Quoi ?
     — Je suis enceinte, gros couillon ! De plus de deux mois !
     — Tu es… tu …
     — Oui, j’attends un bébé. Tu es l’une des premières personnes à qui je le dis. Je ne l’ai même pas encore dit à Tata.
     — Elle m’en aurait parlé… félicitations ma cousine, je suis vraiment content pour toi ! »

    Je rentre de la fête au petit matin. Je n’ai pas eu de nouvelles de Jérém depuis jeudi soir. J’ai essayé de l’appeler après le passage en mairie, mais je n’ai pas pu l’avoir. Il me manque à en crever.
    Je me réveille plusieurs heures plus tard, en tout début d’après-midi. Je grignote un peu et pense à ma promesse faite à Thibault de passer voir son gosse. Aujourd’hui, c’est jour de match. Je ne veux pas le déranger, je lui envoie un message pour lui proposer de passer le voir dans la soirée, s’il est disponible.
    Je passe l’après-midi à comater, à penser à Jérém, à avoir envie de ne rien faire, à broyer du noir. La fatigue est un catalyseur de tristesse. Heureusement, un rayon de lumière vient illuminer la fin de journée. En même temps que les infos sportives à la télé annoncent que cet après-midi le Stade Toulousain a remporté la victoire haut la main contre Montferrand, je reçois un message de Thibault qui me propose de passer pour une soirée pizza.


    Zelim Bakaev
    23 avril 1992 - 8 août 2017

    0304 Un mariage et quelques entraînements.



    A cause de sa notoriété dans son pays et en Russie, Zelim est devenu le symbole des exactions infligées en Tchétchénie aux personnes LGBT au nom de la « purification du sang de la nation ». L’horreur aux portes de l’Europe.

    https://eurovision-quotidien.com/zelimkhan-bakaev-trois-ans-deja/

    Nous savons et nous n’oublierons pas ce qu’ils t’ont fait, comme à tant d’autres gars comme toi, ni pourquoi ils l’ont fait.

    Paix à ton âme.


    6 commentaires
  • Dimanche 6 janvier 2002, au soir.

    Oui, quitter Jérém après ces jours magiques à Campan est un véritable déchirement. Les derniers instants avant de sortir de sa voiture, garée non loin de la maison de mes parents, sont les plus difficiles, les plus tristes. Les mots nous font défaut. Mais pas les regards, et l’émotion qu’ils savent véhiculer, pas le contact fébrile de nos mains, pas le bisou furtif que nous nous échangeons avant de nous quitter.
    « Fais attention sur la route ! Appelle-moi quand tu arrives à Paris.
     — Toi aussi fais attention ! Appelle-moi quand tu es à Bordeaux.
     — Tu vas me manquer !
     — Toi aussi, Ourson ! »
    Nos derniers mots sont des mots simples, les mots de ceux qui s’aiment.

    A la maison, l’accueil de Maman est tout aussi chaleureux que celui de Papa  est glacial. Le repas de midi ne s’éternise pas. Mon  père demeure silencieux et ne lève pas les yeux de son immanquable « Dépêche », le bouclier derrière lequel il essaie de cacher son mépris. Comme d’habitude, il cherche à fuir la conversation à table, tout en guettant les détails des exploits de son club de cœur, le Stade Français. Maintenant que j’y pense, cette préférence sportive est plutôt originale de la part d’un Toulousain  pure souche. Et pourtant, aussi loin que je m’en souvienne, je l’ai toujours entendu parler de ce club « fabuleux » qu’il allait voir jouer à chaque fois qu’il passait par Toulouse. Il m’y avait même amené une ou deux fois dans mon adolescence. Mais vu le désintérêt que je témoignais au rugby, il n’avait pas réitéré l’expérience. Bientôt le match Stade Toulousain vs Stade Français va avoir lieu. Et ce n’est pas maintenant qu’il sait que je m’intéresse aux rugbymen qu’il va me proposer de l’accompagner.
    Oui, Papa est un grand supporter de l’équipe désormais dirigée par un personnage haut en couleurs, l’équipe à l’origine d’un calendrier plutôt sympathique, l’équipe qui quelques années plus tard choquera le monde du rugby en exhibant fièrement des maillots roses. L’équipe qui quelques mois plus tard risquera fort de perdre le soutien de son supporter toulousain.  Mais cela est une autre histoire .
    Maman se charge de dissiper la mauvaise ambiance en me questionnant sur mon séjour à la montagne, en se limitant exclusivement à des sujets « politiquement corrects », comme le ski, mes révisions pour les exams, la neige, les amis du cheval.
    Mais dès la fin du repas, dès que papa monte faire la sieste, elle veut tout savoir sur comment se sont passées ces retrouvailles avec le gars que j’aime. Je lui raconte mon bonheur retrouvé, et mes espoirs en l’avenir.
    « Je suis heureuse de savoir que tout s’arrange pour toi. Je n’aimais vraiment pas te voir abattu comme avant Noël. J’avais peur que tu sois malade. Mais je suis contente de savoir que ce n’était que la maladie d’amour !
     — Tu penses que papa va arrêter un jour de me faire la tête ? » je change vite de sujet.

    Je ne dirai rien à maman au sujet de cette autre chose qui me préoccupe, de cette autre maladie potentielle suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de moi, je ne peux pas.

    « Laisse-lui le temps, il finira par se fatiguer d’attendre que tu sois autre chose que celui que tu es. »
    Il est 15 heures lorsque mon portable se met à sonner.
    « C’est lui…
     — Vas-y, réponds ! »

    « Ourson !
     — Hey… ça fait plaisir de t’entendre ! Tu es où ?
     — Je viens de passer Brives… Je me suis arrêté pour prendre un sandwich. J’avais envie d’entendre ta voix. Tu me manques !
     — Toi aussi !
     — J’aimerais tellement que tu sois avec moi !
     — Moi aussi, si tu savais !
     — Tu fais quoi ?
     — Je discute avec Maman.
     — Ne lui raconte pas tout ! il se marre.
     — T’inquiète …
     — Allez, je vais continuer.
     — Tu m’appelles quand tu arrives, ok ?
     — A tout’, Ourson !
     — A tout’, bisous ! »

    « C’est beau d’être amoureux, n’est-ce pas, mon Lapin ? »
    De Ourson à Lapin, j’ai l’impression d’être un drôle d’animal.
    « Oui, c’est génial !
     — On n’est jamais aussi heureux que quand on aime et qu’on se sent aimé en retour.
     — C’est tellement vrai.
     — Alors, profitez bien de ce bonheur. C’est dommage que ton père ne soit pas un peu plus ouvert d’esprit, ton copain aurait pu rester déjeuner.
     — C’est gentil, Maman.
     — Ça viendra un jour, je suis persuadée que ça viendra. »

    Je profite de cet après- midi sur Toulouse pour rendre visite à ma cousine Elodie et à mon pote Julien. Mais au lieu de sauter dans un bus tout de suite, je prends le temps de marcher, de retrouver ma ville toujours défigurée par l’explosion d’AZF. Bientôt cinq mois que la catastrophe s’est produite. Toulouse, toujours Rose mais en vrac, se relève peu à peu et soigne ses blessures les unes après les autres. Il faudra du temps pour que ses cicatrices matérielles disparaissent, beaucoup de temps. Quant à celles humaines, de nombreux Toulousains les porteront dans leur chair et dans leur tête toute leur vie.

    « Maintenant, quand je mets un casque, je suis obligée de régler la balance droite et gauche pour avoir un son à peu près équilibré ! » plaisante Elodie.
    Elle a retrouvé une partie de son audition à l’oreille touchée par l’onde de choc de l’explosion, mais les médecins sont formels, elle ne récupèrera jamais totalement. Mais elle n’a pas perdu son humour et sa joie de vivre. Sa capacité à affronter les aléas de la vie et de dédramatiser me bluffe toujours.
    « Alors, on a beaucoup de choses à se raconter, elle enchaîne. Depuis que tu es à Bordeaux, c’est plus compliqué…
     — Depuis que tu es une femme mariée, aussi ! je la taquine.
     — Pas encore, pas encore, mais bientôt ! C’est vrai que nos vies changent. Mais une chose ne changera jamais. C’est l’amour que ta cousine te porte. Même si on se voit moins, rien ne change pour moi, je te retrouverai toujours comme si on s’était quittés la veille. Je peux tout entendre et je sais que je peux tout te raconter. »
    Si seulement c’était vrai, si seulement. Il y a des choses que je voudrais lui raconter mais que je garde pour moi de peur de la faire souffrir.

    « Alors ces retrouvailles à la montagne ? » elle questionne.

    « Vous avez dû niquer comme des hamsters ! » me taquine Julien, que je retrouve en fin d’après-midi dans un bar du centre-ville.

    A l’un et à l’autre, je raconte les jours que je viens de vivre avec Jérém, son « je t’aime » juste avant l’arrivée de la nouvelle année.

    ELODIE. —  Je suis tellement heureuse pour toi, mon cousin ?

    JULIEN. — C’est qu’il devient sentimental le rugbyman !

    Et je leur raconte aussi les derniers mois avant Noël, les difficultés de notre relation à distance, notre couple « ouvert » pour mieux nous retrouver quand nous le pouvons.

    ELODIE. — Un couple libre ? Pas facile à gérer, ça, quand on aime…

    MOI. — Je ne te le fais pas dire…

    JULIEN. — Un couple libre ? Il est malin ton Jérémie. Il pourrait vendre du sable aux Touaregs et de la glace aux Esquimaux ! Avoir un PQR et des extras, c’est le rêve de tout mec normalement conformé ! Moi je dis que quand un mec arrive à faire gober à sa copine ou à son copain que c’est dans l’intérêt du couple qu’il aille voir ailleurs, il mérite mon respect !

    MOI. — Les choses ne se posent pas vraiment dans ces termes… il couche avec des nanas pour faire comme ses potes et pour qu’ils lui foutent la paix…

    ELODIE. — Et toi, tu es censé faire quoi ?

    JULIEN. — Et toi tu attends sagement qu’il revienne au bercail ?

    MOI. — Il ne m’interdit pas de voir d’autres gars, mais je sais que ça le fait chier… tout comme ça me fait chier de le savoir avec une nana, ou avec un autre mec…

    ELODIE. — Ah, parce qu’en plus…

    JULIEN. — … il se tape des mecs, aussi ? Vraiment, le gars est mon héros !

    MOI. — On s’est promis de n’avoir que des aventures, de nous protéger et d’être toujours spécial l’un pour l’autre quand nous nous retrouvons.

    ELODIE. — J’imagine qu’en étant gay et joueur pro il doit avoir une pression de dingue.

    JULIEN. — Blagues à part, une relation à distance c’est compliqué, il faut agrémenter ça avec un peu de fun. Être joueur pro c’est prise de tête, et le sexe est une façon d’évacuer le stress. Il vaut mieux qu’il tire son coup de temps en temps plutôt qu’il se mette minable avec l’alcool ou la drogue, non ?

    MOI. — C’est clair.

    ELODIE. — Les mecs te font davantage peur que les nanas ?

    MOI. — Oui, je crois que oui. Jérém n’a jamais eu de sentiments pour une nana. Mais il en a pour moi. Alors, je me dis qu’il pourrait en avoir un jour pour un autre gars.
    Ce qui me rassure c’est le fait que nous nous sommes promis de nous voir plus régulièrement, à mi-chemin entre Paris et Bordeaux. De toute façon, j’ai décidé d’arrêter de me prendre la tête, et de lui lâcher les baskets.

    ELODIE. — Tu as raison de lui lâcher les baskets. Lâche-lui du leste, il reviendra vers toi tout seul.

    JULIEN. — Tu as raison de lui lâcher les baskets. Mais dis-moi, le petit veinard, t’as niqué avec d’autres gars depuis que tu es à Bordeaux ?
     — Oui…
     — Le petit coquin ! Tu m’as rien dit la dernière fois !
     — Je n’en suis pas fier, tu sais ! »
    Et là, soudain, j’ai envie de parler à Julien de ce qui me préoccupe.
    « Il faut que je te dise un truc, Julien.
     — Quoi donc ?
     — J’ai eu un souci…
     — Quel souci ?
     — J’ai baisé avec un gars et… la capote a cassé…
     — Ah… ça m’est déjà arrivé…
     — Et comment ça s’est passé, après ?
     — On a fait le test direct, et on a été vite rassurés.
     — Toi t’es un bon gars, Julien… mais le type n’a pas voulu faire le test…
     — Et pourquoi ?
     — Des raisons fumeuses… il est prof et il avait peur que des parents de ses élèves le reconnaissent à l’hôpital…
     — N’importe quoi !
     — Oui, c’est n’importe quoi. Mais en attendant, je ne sais pas à quoi m’en tenir. Et dans le doute, je prends des médocs pendant un mois.
     — Ah, le fameux traitement…
     — Eh oui…
     — Et tu vas devoir attendre de faire le test à 3 mois pour en avoir le cœur net…
     — C’est ça.
     — Ça s’est passé quand ?
     — Il y a trois semaines…
     — Ah, tu as encore un bon moment à attendre !
     — Ouais…
     — Et tu lui as dit à ton rugbyman ?
     — Bien sûr ! On s’est protégés à chaque fois qu’on a fait l’amour.
     — Vous aviez un bon stock de capotes, alors !
     — C’est pas faux…
     — Ça n’a pas dû être simple de le lui dire.
     — Non, mais il l’a bien pris. Il a même culpabilisé…
     — Ce sont les risques du " métier " …
     — Je sais, mais quand j’y pense, je flippe.
     — Ça va aller, Nico, je suis sûr que ça va bien se passer ! »

    Je suis soulagé d’avoir parlé à Julien. Ça m’a fait du bien de me confier. Je ne sais pas pourquoi Julien plutôt qu’Elodie, mais c’est avec lui que je me suis senti à l’aise pour le faire.
    Si je n’ai pas le cœur à raconter cela à Elodie, c’est parce que je ne veux pas l’inquiéter, alors qu’elle est toute projetée dans la préparation de son mariage.

    « La date est fixée, c’est le samedi 20 avril à la mairie de Blagnac. Tu n’oublies pas mon cousin !
     — Je ne pourrais jamais oublier !
     — De toute façon je vais t’envoyer un faire- part de mariage. Je suis tellement heureuse que tu sois mon témoin !
     — Moi aussi je suis content que tu m’aies demandé d’être ton témoin.
     — J’ai toujours su que ce serait toi !
     — Je t’aime ma cousine.
     — Je sais. Moi aussi je t’aime. Alors, tu viens avec ton chéri ?
     — Ça me paraît compliqué. Jérém s’assume maintenant, mais je pense qu’il n’en est pas encore là…
     — Mais je ne te parle pas de venir en tant que couple, ou de le présenter comme ton petit copain. Je l’invite en tant que pote…
     — C’est super gentil de ta part. Mais ça me paraît impossible. Surtout après ce que je lui ai raconté de la réaction de Papa quand je lui ai parlé de nous…
     — Quoi ? J’ai raté un épisode de Nico & Jérém ? Tu as fait ton coming out paternel  ?
     — Oui, j’ai fait ça le week-end où je suis venu à Toulouse après AZF… Jérém est venu à Toulouse pour voir son frère qui avait été blessé lui aussi. Je lui ai proposé de dormir à la maison. Il a vachement sympathisé avec Papa, surtout à cause du rugby… quand Jérém est reparti, j’ai eu envie de lui dire que ce n’était pas qu’un pote…
     — Et ça s’est mal passé…
     — Oui, il m’a mis plus bas que terre, il m’a dit de me faire soigner. Je l’ai envoyé chier. Depuis, il ne me parle plus, il me regarde de travers.
     — Mais quel idiot, Tonton !
     — Mais je m’en fiche. Je ne le vois presque pas. Heureusement, Maman me soutient…
     — Tata est géniale !
     — Bref, je préfère éloigner le risque de clash à ton mariage !
     — Ah, non, pas ça, vous vous débrouillez comme vous voulez, mais vous n’allez pas me voler la vedette de cette journée avec un psychodrame familial ! elle plaisante.
     — Je préfère éviter… Et Jérém aussi, j’en suis sûr. En plus je ne sais pas si les mariages c’est vraiment son truc.
     — Oui, oui, je comprends tout ça, bien évidemment. Mais même s’il ne vient pas, parle-lui quand même de mon invitation, ça lui montrera que tu as envie de lui faire partager ta vie, et aussi que tout le monde n’est pas borné dans ta famille. »

    Il est environ 20h30 lorsque mon téléphone retentit. Manque de bol, je suis encore à table. Mon père sursaute au déclenchement intempestif de la sonnerie.
    « Mets ça en sourdine ! » il me lance sèchement.
    Je ne prends même pas la peine de lui répondre. Après un échange de regards avec Maman, je pars répondre dans ma chambre.
    « Ourson !
     — Tu es arrivé, P’tit loup ?
     — A l’instant…
     — Tu as fait bonne route ?
     — Oui, mais je suis naze.
     — Tu vas pouvoir te reposer…
     — Oh, oui, demain j’ai une journée chargée !
     — Tu me manques P’tit loup !
     — Toi aussi, putain, toi aussi ! »

    Ce soir-là, dans mon lit, Jérém me manque terriblement. Malgré nos promesses, je ne sais pas quand je vais le revoir. La double distance, géographique et temporelle, m’angoisse. Je tourne et retourne dans mon lit. J’écoute de la musique, je lis un livre, je me branle. Le sommeil ne vient pas.
    Je repense aux mots de Charlène, à la difficulté rencontrée par Jérém à Paris pour trouver sa place. A la solitude qui a été la sienne pendant les premiers mois, au choc qu’il a encaissé en passant du jour au lendemain du statut de joueurs admiré et populaire de Toulouse à celui du dernier arrivé qui a tout à prouver. Je n’arrive même pas à imaginer l’effort et l’énergie qu’a dû lui demander le fait de tout recommencer à zéro.
    Charlène a raison, Jérém est quelqu’un qui aime briller, être remarqué, admiré. Et ça a dû sacrement lui manquer à Paris. Je suis triste de ne savoir que maintenant qu’il a failli tout quitter à cause de la pression. Pour les études, je savais, mais le rugby, carrément… J’aurais voulu savoir ce qui se passait dans sa tête, j’aurais voulu l’aider. Mais est-ce que j’aurais su le faire ? Est-ce qu’il aurait voulu de mon aide ?
    Je ne m’étais pas douté non plus que mon premier voyage à Paris l’avait mis mal à l’aise vis-à-vis de ses potes. Et je comprends qu’en étant déjà bien sous pression, il ne voulait pas en ajouter en prenant le risque qu’ils se doutent pour nous.
    Ça me fait mal qu’il ne se sente toujours pas assez à l’aise avec moi pour me parler quand ça ne va pas. Je lui ai dit, nous en avons parlé. Mais comme le dit Charlène, Jérém ne changera pas du jour au lendemain. Jérém c’est Jérém, et il a sa façon d’appréhender les choses. Lui mettre la pression pour que cela change, ça ne servirait à rien. J’en ai fait l’expérience. Jérém a besoin de se sentir aimé, pas jugé. Le stress, il l’a chaque jour autour de lui, il remplit sa vie. Je veux lui apporter le calme dont il a besoin. Je ne veux pas lui prendre de l’énergie, mais lui en donner, avec mon soutien.
    On ne peut pas aider l’autre jusque parce qu’on aime. Mais on peut écouter, et montrer qu’on est là.
    Je dois me montrer fort. Je ne veux plus que Jérém se sente en dessous de mes attentes, je ne veux plus qu’il pense qu’il me déçoit. Je ne veux plus lui demander davantage que ce qu’il peut me donner, parce que je sais désormais qu’il me donne tout ce qu’il peut me donner.
    Là aussi, Charlène a raison : quand on aime, on n’essaie pas de changer l’autre. Essayer de changer celui qu’on aime, c’est ne pas l’aimer tel qu’il est. C’est une contradiction.
    Jérém et moi nous sommes dit l’essentiel, à savoir qu’Ourson et P’tit Loup font bande à part. Alors, tout le reste, tous les autres, ça n’a pas vraiment d’importance. Tant qu’un autre Campan est à l’horizon.
    « Jérém est heureux quand il est avec toi. Je pense qu’il se sent plus fort quand vous êtes ensemble. Grâce à toi, il sait désormais qui il est et il l’a accepté. Mais il n’est pas habitué à se sentir aimé et ça lui fait toujours peur . »
    Ces mots de Charlène tournent en boucle dans ma tête. Je l’aime tellement, ce petit gars !

    Lundi 7 janvier 2002.

    « Ah toi, ça a l’air d’aller mieux. Moi je pense que tu as retrouvé ton Jérémie pendant les vacances ! me lance Albert, en me voyant débarquer dans la cour au sol rouge en fin de matinée tout en fredonnant l’air de " Memory ".
     — Tu connais les classiques… » me taquine Denis.
    Ça me fait plaisir de retrouver mes sympathiques propriétaires, voisins et amis. Définitivement, je ne peux rien leur cacher.

    Mes examens démarrent dans deux jours et j’en profite pour faire un dernier tour de révisions. Je suis rassuré de voir que je n’ai pas de grosses lacunes. Pendant les jours à Campan, j’ai bien révisé et j’ai l’impression que j’ai rattrapé le retard accumulé pendant les dernières semaines avant Noël.
    Il faut dire que la méthode de révision « Jérém&Nico », l’association des connaissances au plaisir physique et sensuel, a déjà fait ses preuves pendant la préparation du bac. Mais cette première recette a été considérablement enrichie avec l’ajout de nouveaux ingrédients tels que les câlins, la complicité et la tendresse. Il en résulte une méthode d’apprentissage à l’efficacité redoutable.
    En reparcourant ces notes que j’ai bûchées pour la première fois en faisant l’amour et les câlins avec Jérém, j’ai à nouveau envie de faire l’amour avec lui, et très envie de câlins. Je révise, je me branle, je révise, je me branle, je révise, encore et encore.
    Chaque soir mon téléphone sonne et lorsque je décroche, lorsque je m’entends m’appeler « Ourson », c’est comme une caresse à mon esprit. Chaque soir nous parlons de nos révisions et de nos exams et nous nous encourageons l’un l’autre. De centaines de bornes nous séparent et pourtant je ressens toujours la vibration de notre complicité, l’écho du bonheur de Campan. Je suis heureux. La distance me rend toujours triste, me fait toujours peur. Mais j’ai envie d’y croire.

    Mercredi 9 janvier 2002

    C’est à partir de cette date que Jérém et moi passons nos examens. Chaque soir nous faisons un point, nous nous encourageons, nous nous félicitons, nous sommes là l’un pour l’autre. Les miens se passent plutôt bien. Pour Jérém, c’est un peu plus en dent de scie, mais ça reste satisfaisant. Il y a un loupé, mais il m’explique que ce n’est pas grave, car pour les sportif aux cursus aménagés il y a toujours un rattrapage possible.
    « Je voudrais avoir une tête comme la tienne.
     — Ne dis pas de bêtises, ta tête est très bien.
     — Dehors, oui… mais dedans, moins…
     — Tu dis n’importe quoi, espèce de petit con ! » je réagis à sa réplique à la fois culottée et touchante. Une réplique de petit con, mais de petit con adorable.
    « Je te voyais en cours, au lycée, tu captais au vol et moi j’avais du mal, ça me demandait beaucoup plus d’effort que toi.
     — Tu es un gars intelligent. Et puis c’est un exploit de mener à la fois une carrière de sportif pro et un cursus d’étudiant. »

    Mon dernier examen a lieu le vendredi, et je ne suis pas mécontent de cette session. Le soir, au téléphone, Jérém me félicite. Il me manque tellement !
    Le week-end sans lui est long, très long, chaque jour sans le voir me pèse.
    Je retourne en cours dès le lundi suivant, et le rythme retrouvé de la vie universitaire m’aide à penser à autre chose. Le mardi, Jérém passe son dernier exam. Le beau brun m’appelle entre midi et deux pour m’annoncer que ça s’est plutôt bien passé. Je suis content pour lui.

    Le mercredi, après notre dernier cours, et alors que les filles s’empressent de rentrer chez elles, Raph m’invite prendre un verre. Une fois installés à une table d’un bar près de la fac, il m’entraîne dans une drôle de discussion.
    « J’ai repensé à ton speech de l’autre jour…
     — Lequel ?
     — Quand tu m’as dit que tu étais gay…
     — Je pense que j’ai été un peu vif, c’était une mauvaise période, j’étais sur les nerfs. Désolé que ce soit tombé sur toi. Tu es un bon gars et je te considère comme un pote.
     — Tu as eu raison de me recadrer, le respect de l’autre passe avant tout par le langage. On ne peut pas utiliser les mots à tort et à travers. Chaque mot a son importance et son sens.
     — Je pense que tu as compris désormais, je plaisante.
     — Ouais ! Je te remercie de m’avoir fait réaliser à quel point le langage peut être homophobe sans même qu’on s’en rende compte.
     — Je n’avais aucun doute sur le fait que tu es un garçon intelligent. Hétéro, mais intelligent, je plaisante.
     — Je suis un mec de gauche, alors je me dois de défendre toutes les minorités et toutes les différences. Mais je veux juste savoir un truc, ok ? il enchaîne après une petite hésitation.
     — Quel truc ?
     — Je voudrais savoir si… tu…
     — Quoi donc ?
     — Est-ce que tu es attiré par moi ? » il accouche enfin.
    Me voilà pris au dépourvu. Je ne m’attendais pas à une question aussi directe. Je ne sais pas vraiment quoi lui répondre et à quoi il s’attend comme réponse.
    Comment lui expliquer que je le trouve très séduisant mais que je ne lui sauterai jamais dessus ? Car le « risque » de ce genre d’explication est double. Qu’il prenne mal le fait que je le trouve séduisant, ou qu’il prenne mal le fait que je le trouve séduisant… mais pas assez pour lui sauter dessus !
    « Raph, tu es un gars très charmant, mais je te considère comme un pote, je finis par jongler.
     — Tant mieux, parce que je suis 100% hétéro !
     — Ça, j’avais cru comprendre, oui ! je le taquine.
     — C’est juste pour que les choses soient claires, je ne veux pas qu’il y ait d’ambiguïté et des non-dits entre nous.
     — T’inquiète, il n’y en a pas. De toute façon, je ne suis pas célibataire.
     — T’as un mec ? il semble s’étonner.
     — Oui !
     — Ici à Bordeaux ?
     — Non, il est à Paris.
     — C’est cool… enfin, c’est cool que tu aies un mec, mais pas cool qu’il soit aussi loin…
     — C’est vrai, la distance complique les choses. Mais nous avons passé toutes les vacances de fin d’année ensemble dans les Pyrénées.
     — Il s’appelle comment ?
     — Jérémie.
     — Et il fait quoi dans la vie ?
     — Il est rugbyman pro dans un club à Paris.
     — Le Stade ?
     — Non, son petit frère, le Racing. Il débute.
     — C’est déjà pas mal pour débuter. Mais dis-moi, tu n’as jamais essayé avec une nana ? il enchaîne sans transition.
     — Non, jamais.
     — Et ça ne t’a jamais chatouillé l’esprit ?
     — Non, parce qu’aussi loin que je me souvienne, j’ai été attiré par les mecs. Coucher avec une nana, ça ne m’a jamais rien dit.
     — Comme moi de coucher avec un mec…
     — Chacun ses préférences. On ne choisit pas ses goûts…
     — Ceci étant dit, je ne sais vraiment pas ce que vous pouvez vous trouver entre mecs… un mec n’a pas de seins, de jolies fesses, de jolies jambes, de chatte…
     — Je ne sais pas ce que vous trouvez aux nanas, vous les hétéros, je le prends à contrepied, une nana ça n’a pas de pecs, pas d’abdos, pas de poils, pas de bi…
     — Ça va, ça va, j’ai compris ! »
    Son malaise vis-à-vis de mes mots aussi explicites que les siens me fait sourire.
    Je lui raconte rapidement ma rencontre avec Jérém le premier jour du lycée, mes années passées à le désirer sans pouvoir l’approcher, les révisions pour le bac, les hauts et les bas de notre relation, les difficultés de sa nouvelle vie à Paris.
    « Je préfère être hétéro, c’est moins compliqué pour baiser ! » il conclut, pragmatique.

    Dans le bus qui me ramène dans mon quartier, je repense à cette conversation avec Raph. Je me demande pourquoi il a eu besoin de cette mise au point. Est-ce qu’il a eu besoin de savoir si Monica ou Cécile étaient attirées par lui pour que leur amitié se fonde sur des bonnes bases ? Non, je ne crois pas. L'acceptation de l'homosexualité ressemble trop souvent à un effort de l’esprit, au mieux à une posture de « grand seigneur ». Alors qu’elle devrait être un réflexe inconscient, comme le fait de respirer.

    En arrivant chez moi, je n’ai qu’une envie, celle de m’allonger sur mon clic clac et de me taper une bonne branlette en pensant à l’amour avec Jérém. Mais dès l’instant où je passe le lourd portail en bois, je sais que mes plans vont être « contrariés ». Car, dans la petite cour, Denis et Albert sont en train de discuter avec… Jérém !
    Ah putain, si je m’étais attendu à ça ! Blouson en cuir, pull à capuche, simplement mec, le bobrun est là !
    « Ah, beh, le voilà ! s’exclame l’aîné de mes propriétaires en me voyant débarquer.
     — Salut ! me lance le jeune rugbyman, avec son plus beau sourire.
     — Tu fais quoi là ? je ne trouve pas mieux à dire pour exprimer ma joie mêlée d’incrédulité.
     — Je crois qu’il est venu pour moi, plaisante Albert. A croire que je peux encore faire de l’effet à 80 ans ! »
    Jérém se marre et il est tellement beau ! Son geste de venir me voir une nouvelle fois par surprise me touche beaucoup. Je m’approche de lui, je le prends dans mes bras. Le contact avec son corps me fait beaucoup de bien, ses bras qui m’enserrent me font du bien, le double contact de nos mains qui se glissent dans les cheveux de l’autre m’émeut. Je plonge mon visage dans le creux de son épaule et son parfum m’enivre. Je ne peux m’empêcher de poser quelques bisous fébriles dans son cou.
    « Ah, qu’est-ce qu’ils sont beaux ! s’exclame Albert.
     — Nous aussi nous avons été beaux… fait Denis.
     — Je me demande ce que ça fait que d’être aussi jeune … je crois que j’ai oublié ce qu’on ressent quand on a vingt ans », fait Albert, rêveur et nostalgique.
    Je relève mon cou, je prends son visage entre mes deux mains, je le regarde, fou de lui. J’ai besoin de le regarder droit dans les yeux pour réaliser pleinement qu’il est bien là. J’ai tellement envie de l’embrasser, il a tellement envie de m’embrasser. Si nos lèvres se retiennent de se jeter les unes sur les autres, c’est par pudeur. Et pourtant, l’envie d’unir nos lèvres nous consume, nos regards brûlent d’impatience.
    « Et maintenant, le marié peut embrasser le marié ! » se marre Albert.
    Et là, dissipées par l’humour du vieil homme, nos dernières réticences s’évaporent d’un coup. Nous nous embrassons à pleine bouche, et ça me donne mille frissons, ça me fait un bien fou.
    « Eh ben, voilà ! fait Denis, c’était pas si compliqué ! Les jeunes sont si pudiques de nos jours !
     — Tu es là jusqu’à quand ? je questionne le beau brun.
     — Je dois repartir demain matin, de bonne heure.
     — Je suis tellement content que tu sois là !
     — Moi aussi !
     — Allez, vous n’avez pas beaucoup de temps, les gars. Nous allons vous laisser. Profitez bien l’un de l’autre tant que vous êtes jeunes ! »

    Une poignée de secondes plus tard, nous sommes dans mon petit studio. Son blouson en cuir a volé, son pull à capuche aussi, son t-shirt pareil. Nos torses nus s’aimantent, nos bras sont avides d’enlacer, de serrer, nos mains insatiables de chercher l’autre, nos baisers intarissables. J’ai terriblement envie de lui, et lui de moi, mais le besoin de nous câliner est plus fort encore que le désir sexuel. Je bande comme un âne, j’ai envie de le pomper à en crever, mais je n’arrive pas à me résoudre à casser le flux ininterrompu de nos baisers et de nos caresses.

    A genoux devant lui, je le pompe avec entrain. J’ai envie de lui faire plaisir, de le rendre dingue. Le beau brun est très excité. Nous oublions la capote. Comme la dernière fois. J’empoigne ses fesses, je les malaxe vigoureusement. Un mec qui rabat sa tête vers l’arrière, qui dirige le visage vers le ciel, qui bombe ses pecs, qui prend une profonde inspiration et qui avance son bassin, est un mec qui prend sacrement son pied. Je kiffe comme un fou et je me donne corps et âme  pour me surpasser. Ses mains prennent appui sur mes épaules, les serrent fermement, son bassin envoie de bons petits coups de reins.
    Son orgasme arrive au grand galop. Je sens le beau brun frissonner et pousser un long souffle de plaisir. Ses mains se crispent sur mes épaules. Des bonnes giclées lourdes et chaudes percutent mon palais et s’étalent sur ma langue, son goût de jeune mâle se répand dans ma bouche.
    Sans attendre, il retire sa queue d’entre mes lèvres, il glisse ses mains sous mes aisselles, il me fait me relever. Il se met à genoux devant moi, défait ma braguette, descend mon jeans et mon boxer à mi-cuisse. Sa main saisit ma queue, la branle. Quelques instants plus tard, je jouis comme un fou sur son torse musclé et poilu.

    Jérém s’allonge sur le lit, sans même passer par la case cigarette. Je m’allonge près de lui, je le prends dans mes bras, je le serre très fort contre moi.
    « Qu’est-ce que je suis content que tu sois venu !
     — Dès que j’ai su que j’avais un moment de libre, j’ai foncé.
     — Qu’est-ce que je t’aime, Mr Tommasi ! »
    Pour toute réponse, le beau brun se blottit un peu plus dans mes bras. Il saisit ma main, la porte à hauteur de sa bouche et pose un chapelet de bisous doux sur le revers, puis remonte le long de mon avant-bras.
    Nous nous assoupissons amoureux et heureux.

    C’est la nouvelle érection de mon beau brun qui vient me tirer du sommeil. Je sens son gland frotter dans ma raie, lentement, langoureusement, et ça m’excite à mort. Je bande quasi instantanément. J’ai envie de lui à en crever. J’ai envie de l’avoir en moi, de le sentir coulisser en moi. J’ai envie de me faire prendre et défoncer par mon beau Jérém. Son gland s’attarde sur ma rondelle, de façon de plus en plus insistante. Je n’ai qu’une envie, celle de le laisser faire, de sentir mes chairs céder à l’assaut de sa virilité, de le laisser me défoncer, de le laisser gicler au plus profond de moi. Mais je ne peux pas. Toujours pas. C’est dur de ne pas pouvoir faire l’amour comme on le voudrait, mais je ne peux baisser la garde.
    Le beau brun me fait pivoter sur le flanc et je me retrouve sur le ventre, sa queue bien calée entre mes fesses, son gland mettant dangereusement en joue ma rondelle. Ses mains empoignent fermement mes fesses, autrefois le signal de l’imminence de sa venue en moi. J’ai tellement envie de lui que l’idée folle d’ignorer le risque me traverse l’esprit pendant une fraction de seconde. Mais je me ravise aussitôt, pris de panique :
    « Attend, Jérém, mets une capote, s’il te plaît !
     — Shuuuut ! T’inquiète, fais-moi confiance ! »
    Et là, je sens ses mains empoigner mes fesses et les rapprocher l’une de l’autre, les resserrer autour de sa queue bien chaude. Ses va-et-vient commencent, et je suis fou d’excitation.
    Je sais désormais qu’il n’a pas l’intention de prendre le risque de venir en moi sans capote, et je réalise avec bonheur qu’il trouve quand même le moyen de me faire l’amour. Le sentir coulisser entre mes fesses, sentir son gland frotter sur mon trou, le sentir prendre son pied de mec, tout en réalisant qu’il ne viendra pas en moi, voilà qui est à la fois terriblement excitant et horriblement frustrant. Je réalise que la frustration ajoute de l’excitation et de l’inventivité.
    « Ah putain, c’est bon ! je l’entends ahaner, ivre de plaisir.
     — Oh que oui, c’est bon ! »
    Puis, le beau mâle brun s’arrête net, ma rondelle délicieusement harcelée par sa queue dure comme l’acier.
    « T’as envie que je t’éclate le cul, hein ?
     — Putain qu’est-ce que j’en ai envie ! »
    Rien que le fait de l’entendre énoncer cette promesse de bonheur me rend dingue. Pendant une fraction de seconde, je me dis que finalement, pour une fois on pourrait…
    Mais non, non, non. Ma raison reprend le dessus sur ma libido et la peur et la précaution recouvrent le contrôle de mes actes.
    « J’en ai trop envie, mais…
     — Tais-toi ! Montre-moi comment tu as envie de ma queue ! »
    Je m’exécute, fou de plaisir. Je serre bien mes fesses, je fais coulisser ma raie le long de sa bite.
    Je le sens frissonner.
    « Tu as envie que je te gicle dans ton beau petit cul… »
    Je comprends que tout cela n’est qu’un jeu, un jeu bien excitant auquel se prête Jérém, qui exorcise notre frustration et nous offre des frissons sexuels inédits. Je décide de me donner à fond dans ce jeu.
    « J’ai trop envie que tu me remplisses !
     — Vas-y, redis-moi de quoi tu as envie !
     — Prends-moi, défonce-moi, gicle bien au fond de mon cul ! Montre-moi qui est le mec dans ce pieu ! »
    Et là, il s’allonge sur moi, la queue bien calée dans ma raie. Je sens le poids de son corps, la chaleur de sa peau, je me sens dominé par sa présence virile.
    « Pourquoi, tu ne sais pas qui est le mec dans ce pieu ? il me glisse si près de mon oreille que ses lèvres, sa barbe et son souffle frôlent ma peau et provoquent en moi des frissons géants.
     — C’est toi le mec, putain, c’est toi ! je lui balance, fou de lui.
     — Tu veux me vider les couilles, hein ? »
    Ah putain, si en plus il me prend par les « sentiments » !
    « Oh que oui, je ne demande que ça, beau mec ! »
    Et là, je sens le beau brun se relever. Une grosse goutte de salive tombe dans ma raie. Je sens ses mains resserrer un peu plus mes fesses autour de sa queue. Ses va-et-vient sont lents mais implacables. Tout ce que j’aime. Il ne faut pas vraiment longtemps pour entendre mon Jérém pousser un grand soupir de bonheur, pour sentir ses jets chauds taper sur ma rondelle, glisser dans ma raie, voler sur mes reins. Un instant plus tard, ses doigts s’insinuent dans mon trou et poussent son jus en moi.

    Faire l’amour avec le gars que j’aime est un bonheur inouï. Mais il y a des choses que j’aime tout autant partager avec lui. Des choses simples, comme un repas au restaurant, ce que nous faisons ce soir-là, ou une nuit dans ses bras, ce que nous faisons cette nuit-là. Ou le café du matin, ce que nous faisons avant de nous quitter alors que le jour n’est pas encore levé.

    Les semaines suivant  la venue de Jérém à Bordeaux, sont le récit d’un bonheur ininterrompu. Je suis comme sur un petit nuage. Mes journées sont ponctuées par les cours, par les discussions avec mes camarades, par les dîners partagés avec mes proprios, et par les coups de fil de Jérém. Je sens qu’il est heureux de me retrouver chaque soir – d’ailleurs c’est lui désormais qui m’appelle le plus souvent – qu’il a envie de me raconter ses journées, mais aussi de savoir ce que je fais des miennes. Je le trouve détendu, bien dans ses baskets. Et ça me fait un plaisir fou d’entendre que ses progrès sportifs sont appréciés, qu’il est de mieux en mieux intégré dans l’équipe. Ses efforts paient, et son amitié avec Ulysse aussi.
    Je suis porté par le sentiment que ma relation avec le beau brun est définitivement en bonne voie, par la sensation que plus rien ne pourra nous séparer. Je suis heureux.

    20 janvier 2002

    J’ai terminé mon traitement trois jours plus tôt et je me suis empressé de refaire le test. Aujourd’hui, je viens chercher les résultats au centre de dépistage. J’ai le cœur qui tape de plus en plus fort au fur et à mesure que je m’approche du guichet. L’attente est assommante. Lorsque je tiens l’enveloppe dans ma main, je n’ose pas l’ouvrir pendant de longs instants. Et si ? Qu’est-ce que je vais faire… si ?
    Contrairement à ce qui se passe dans presque tous les autres domaines, un résultat négatif pour un dépistage est en général une bonne nouvelle. Et je suis négatif partout, le HIV et toutes les MST possibles et imaginables. C’est une petite victoire qui me permet de reprendre mon souffle. Du moins une partie. Car ce n’est qu’une petite bataille que je viens de gagner, et il reste encore à gagner la guerre. Et ça ne se jouera que dans deux mois.
    J’ai hâte de revoir Jérém, hâte de le serrer contre moi. Les jours s’accumulent, les semaines aussi. Il me manque de plus en plus, j’ai envie de monter à Paris. Mais il n’a jamais envisagé cette possibilité. J’attends qu’il me dise quand il est disponible pour nous voir quelque part entre Paris et Bordeaux. Il me tarde ! Mais je dois être patient et confiant, je dois rester positif.

    La première fois où Jérém m’a proposé de le rejoindre pour passer la nuit ensemble dans un hôtel à mi-chemin entre Paris et Bordeaux, ça m’a rendu heureux comme un gosse à Noël. Son coup de fil est tombé le dimanche soir, à 22 heures.
    Le bobrun m’annonce qu’il pourra se libérer assez tôt le mardi après-midi, et que le mercredi ses entraînements ne commenceront qu’en milieu de matinée. C’est l’occasion rêvée.
    En raccrochant, je réalise que la Saint-Valentin approche et que nous allons la rater de très peu. Mon côté romantique dit : quel dommage ! Mon manque d’assurance dit : est-ce que je devrais marquer le coup ? Mon côté réaliste semble trancher : ça ferait peut- être trop pour Jérém, il n’est pas du genre à donner une quelconque importance à ce genre de truc. Je finis par me dire que nous n’avons pas besoin de ça pour nous montrer notre amour.
    En attendant, le lundi après mes cours je ne peux m’empêcher d’acheter un petit cadeau pour marquer le coup. Je passe ma soirée à le « personnaliser ». Je ne sais pas si je vais oser le lui donner, mais lorsque je le glisse dans mon sac de voyage, je suis heureux.

    Mardi 12 février 2002.

    Ces retrouvailles tombent en plein milieu de la semaine. Evidemment, je sèche mes cours de l’après-midi pour aller le rejoindre. Ce n’est pas sérieux, mais c’est inévitable. La route qui m’amène vers le garçon que j’aime me paraît être un escalier vers le Paradis.
    Jérém a réservé un hôtel à Poitiers, à proximité du Futuroscope. Lorsque je rentre dans le parking de l’établissement, le beau brun est là, l’épaule nonchalamment appuyée au mur à côté de l’entrée, une main dans la poche du pantalon, l'autre tenant sa cigarette, le blouson de cuir ouvert, une belle chemise bleue entrouverte sur un t-shirt blanc sexy à mort. Et par-dessus le coton immaculé, sa chaînette de mec négligemment posée.
    Lorsqu’il me voit, un grand sourire ravageur illumine instantanément son visage. Qu’est-ce que je suis content de le retrouver, putain ! Et qu’est-ce que c’est beau de ressentir cette impression, ou plutôt une certitude, qu’il est tout aussi heureux de me voir ! Là encore, je suis sur un nuage. Le retrouver dans ce nouveau décor me réjouit. Car c’est une nouvelle terre vierge, un territoire hors de tout, comme Campan, un endroit où nous ne connaissons personne et où nous pouvons vivre discrètement et un peu plus librement notre amour.
    Je lui souris à mon tour, et je m’empresse de le rejoindre.
    « Salut mec ! il me lance sur un ton enjoué.
     — Salut p’tit Loup ! Tu as fait bon voyage ?
     — Pas mal, pas mal… je te raconterai ça… »
    Je pressens au ton de sa voix, à son regard, à son attitude que ce n’est pas de bavarder dont il a envie là, tout de suite. Je sais qu’il a envie de moi. Et moi j’ai envie de lui. L’attente a assez duré.

    Nous traversons le parking et la traînée de parfum de bogoss que Jérém laisse derrière lui m’assomme. Nous franchissons la porte de l’hôtel et nous nous dirigeons vers la réception. La première chose qui capte mon attention est le regard du réceptionniste. Un regard qui se révèle à chaque pas davantage pétillant, pénétrant, charmeur, sexy.
    Le mec, dans les 25 ans je dirais, arbore de beaux cheveux bruns sculptés dans un bon brushing de bogoss, ainsi qu’une barbe de quelques jours, bien taillée, aux bords bien nets. Ses yeux, qui de loin m’avaient semblé plutôt sombres, sont en réalité d’un beau gris éclatant, mais entourés de cils bruns, ce qui donne une profondeur et un charme terribles à son regard.
    Jonas, comme l’indique le badge collé à sa chemise blanche qu’il porte avec un style certain, nous salue de façon sonore et accueillante.
    « Bonsoir, Messieurs !
     — J’ai réservé une chambre au nom de Tommasi », lance Jérém.
    Le gars consulte son registre, puis il regarde Jérém droit dans les yeux et lui balance :
    « Je crois qu’il y a un problème… Je ne trouve pas votre réservation…
     — Mais j’ai réservé !
     — Je ne trouve pas de chambre à votre nom… il persiste.
     — Vous n’avez qu’à nous en donner une autre !
     — Le fait est que nous sommes complets ce soir…
     — Quoi ? fait Jérém, regardez mieux !
     — Je ne fais que ça, regarder, mais je ne vois pas de Mr Tommasi…
     — C’est vrai, ça ? commence à chauffer le beau brun.
     — Non, en vrai, je vous fais marcher, fait Jonas en lâchant un sourire fripon.
     — Je préfère, fait Jérém en se décrispant.
     — Ça, ça marche à tous les coups ! » se moque le réceptionniste .
    Je le trouve sympa. Jonas a un visage très expressif, avec une mimique très variée, ponctuée de petits sourires, de plissement des yeux, de regards franchement charmeurs. Il dégage une bonne humeur solaire et communicative. Son sourire léger, sa voix sonore, son aisance sont pleins de charme.
    Pendant qu’il remplit les papiers de séjour, j’ai l’impression qu’il mate mon Jérém du coin de l’œil. Et je suis presque certain qu’il me mate moi aussi. Ce qui provoque un moi un certain malaise.
    « Blagues à part, je crois qu’il y a une erreur, il ajoute tout en nous rendant les pièces d’identité.
     — Quoi encore ? Une autre bêtise ?
     — Non, ça c’est vrai, pour le coup. On vous a attribué un grand lit à la place de deux lits individuels…
     — On s’en bat les… on s’en fout de ça, fait Jérém.
     — Alors au temps  pour moi, fait Jonas en plissant les yeux d’une façon très malicieuse, je vous souhaite un agréable séjour Messieurs.
     — Merci ! fait Jérém machinalement.
     — Vous prendrez le dîner dans notre restaurant ou bien vous allez sortir ?
     — Je ne sais pas, on verra.
     — D’accord. A plus tard peut-être… » fait le beau réceptionniste en nous tendant les clés et les pièces d’identité.

    Une minute plus tard, nous sommes dans notre chambre au premier étage. Le beau brun me colle contre le mur, m’embrasse fougueusement. Puis il attrape mon visage, il me fixe à quelques centimètres à peine de mon visage. Et dans son regard je retrouve une étincelle sensuelle, coquine, mélangée à une tendresse infinie. La fougue et la douceur. Voilà une alchimie virile qui me fait fondre.
    Je soutiens son regard pendant un court instant, un instant chargé d'un érotisme et d’une sensualité insoutenables. Car son regard brun me déshabille et me caresse, tout à la fois. Sa façon de passer le bout de sa langue entre les dents, c’est sexy à crever. Happé par ses yeux qui brillent, qui brûlent de désir, j’ai comme l'impression, excitante et grisante, de l'avoir déjà dans la bouche. Putain de mec !
    Son blouson vole, sa chemise tombe. Seule  reste devant mes yeux la beauté simple et étourdissante de ce t-shirt blanc tendu sur sa plastique, épousant ses pecs, redessinant le V de son torse, moulant ses biceps, offrant un délicieux contraste avec la couleur mate de sa peau, avec ses tatouages, le brassard juste en dessous de la manchette, et celui qui part du biceps, glisse sur son épaule, disparaît sous le coton blanc, réapparaît à la base de son cou, remonte jusqu’à son oreille.
    Je m'approche de lui, je le serre contre moi, je l’embrasse, je passe et repasse fébrilement mes doigts dans ses cheveux courts, je m’attarde à caresser cette petite zone très érogène entre le haut de son cou et la base de sa nuque.
    Je recouvre son cou, et notamment la petite région autour de son grain de beauté, de bisous tendres et sensuels, tout en inspirant avidement l'odeur de sa peau, en enivrant mes mains du contact avec son visage et sa barbe de trois jours.
    Par-dessus le tissu fin et doux, je tâte ses biceps, je caresse ses pecs qui semblent se bomber au fil des entraînements, j’agace ses tétons qui pointent délicieusement, je les mordille. Je sens sa respiration s’accélérer.
    Je glisse mes mains sous le t-shirt, je lis les lignes de ses abdos, je le sens frissonner à chaque caresse. Mes doigts fébriles s’attaquent à sa ceinture, la dégrafent, puis à sa braguette, la défont bouton par bouton, lentement, le dos de mes doigts effleurant le coton doux et chaud de son boxer, détectant au passage la puissance de son érection.
    Jérém attrape mon pull, puis mon t-shirt, m’oblige à les quitter. Ses lèvres et sa langue avides s’attaquent à mes tétons. Ses doigts défont ma braguette à leur tour. Sa main se glisse dans mon boxer, attrape ma queue, me branle. C’est indiciblement bon.
    Une minute plus tard, je suis à genoux, en train de le pomper. Et le beau brun surexcité finit par remplir ma bouche de bonnes giclées chaudes, denses, et de ce goût délicieux de jeune mâle que je connais si bien.
    Jérém me fait m’allonger sur le lit, puis se glisse contre moi. Et là, tout en bouffant à pleine bouche mon téton le plus à sa portée, il me branle. Mon orgasme ne tarde pas à venir, et il s’exprime avec de longues traînées atterrissant sur mon torse.
    Et là, à ma grande surprise, le beau brun vient se glisser sur moi.
    « Fais gaffe ! Tu vas en avoir partout !
     — M’en branle… »

    Jérém est fatigué de ses entraînements du matin. Ainsi, nous descendons dîner au resto de l’hôtel. Pour rejoindre la salle, nous sommes obligés de repasser devant la réception.
    « Bon appétit Messieurs ! » nous lance promptement le charmant Jonas. Je me tourne vers lui pour le remercier et je capte son regard, un regard discret mais presque caressant.
    Il en est de même lorsque nous faisons le parcours inverse, de la salle de resto à la chambre. Nouveau passage devant la réception, devant Jonas, et devant son regard souriant, charmeur, pénétrant.
    « Bonne soirée Messieurs ! il nous lance sur un ton cordial et pourtant presque taquin.
    J’ai l’impression qu’il nous drague. Et, pour étonnant que cela puisse me paraître, j’ai surtout l’impression qu’il me drague. Je ne peux pas ne pas me sentir flatté par le fait d’attirer l’attention d’un si beau garçon. Affirmer le contraire, ce serait mentir. Mais en même temps, je suis gêné que cela se produise là et maintenant, alors que je suis si heureux avec Jérém. En mon for intérieur, depuis le « je t’aime » de Jérém, je suis le garçon le plus comblé qui soit. Je n’ai aucune envie d’aller voir ailleurs.  Certes, je sais que nous nous sommes promis la fidélité des cœurs, mais pas celle des corps. Et pourtant je sais que l’un comme l’autre préférons « ne pas savoir » ce qui se passe « à côté » quand nous sommes loin.
    Mais là, c’est différent. Ça m’a toujours fait chier que Jérém se fasse mater sous mes yeux. Ça m’a excité, certes, mais ça m’a bien fait chier. Et ça n’a pas changé, ça me ferait toujours autant chier. Et je sais qu’il en est de même pour lui. Je connais bien sa jalousie. Je le regarde tracer vers l’escalier et je suis étonné par son calme. N’a-t-il donc rien capté ?
    La réponse à ma question ne tarde pas à venir. Je viens tout juste de fermer la porte de la chambre derrière nous, lorsque le bobrun se lâche :
    « Il est rélou ce type !
    —  Quoi ? je tente de temporiser pour chercher comment le rassurer.
     — Le type à la réception… il n’arrête pas de mater !
     — Tu es bogoss…
     — Mais c’est toi qu’il mate !
     — Je crois qu’il nous mate tous les deux…
     — Non, c’est toi qu’il mate, je te dis ! »
    Visiblement Jérém est jaloux. Mais de quoi est-il jaloux ? Du fait que je me fasse mater, ou du fait que j’aie une touche… à sa place ?
    « Mais il peut mater autant qu’il veut, tu es beaucoup plus beau que lui. Et puis, tu es mon Jérém à moi. Et ça, c’est unique ! » je tente de le rassurer sur tous les tableaux.
    Ça semble marcher, car le beau brun me claque un long bisou en guise de réponse.
    « Et puis, c’est de toi dont j’ai envie. Tu peux pas savoir à quel point…
     — Ah oui ??? il fait, le coquin.
     — Si tu savais…
     — Je ne sais pas, il me cherche.
     — Tu veux que je te montre ?
     — Oui, ce serait bien d’être plus clair à ce sujet… » il lâche, la voix basse, sensuelle, tout en commençant de déboutonner lentement les boutons de sa chemise.
    Les deux pans de tissu bleu nuit se rouvrent peu à peu sur le paysage de coton immaculé. Il défait sa ceinture, sa braguette, dévoile un triangle de tissu du boxer, tendu par l’érection. Je suis fou de lui.
    Pendant que nos langues s’affrontent dans un duel des plus excitants, je laisse ma main droite glisser vers son entrejambe. Son érection est puissante, conquérante.
    Je soulève son t-shirt, j’embrasse langoureusement ses abdos, je suis happé par le bouquet olfactif tiède, viril et délicieux qui se dégage de sa peau mate et d’où j’arrive à distinguer la fragrance de son gel douche, de son parfum. Mais aussi et surtout, les petites odeurs naturelles de sa peau.
    Sa queue n’a pas encore été libérée de sa prison de coton, mais j’ai l’impression de sentir l’odeur de son érection s’échapper de son boxer. J'adore l'odeur entêtante de sa queue en pleine érection. J'adore le goût quand je la pompe. Et ce qui me fait carrément chavirer, c’est d’arriver parfois à l’exciter au point de faire suinter ce petit jus de mâle qui accompagne son excitation violente et ravit mes papilles.
    Et son souffle de pleine satisfaction à l’explosion de son orgasme, lorsque ses giclées puissantes et chaudes fusent dans ma bouche, ravit mon être tout entier. Qu’est-ce que j’aime lui faire plaisir !

    Nous allumons la télé, nous la regardons distraitement, en nous faisant des papouilles. Mon beau Jérém finit par tomber très vite dans les bras de Morphée. J’éteins la lumière et la télé, je me colle contre lui, et je m’assoupis aussi.

    Je me réveille dans la nuit, seul dans le lit. Mais où est donc passé Jérém ? Je le retrouve aussitôt, dans la pénombre, à proximité de la fenêtre, en train de fumer. Le t-shirt blanc tendu sur son torse capte et renvoie la faible luminosité de la pièce venant de la fenêtre entrebâillée. Une odeur intense de tarpé envahit la pièce.
    « Tu dors pas ? je le questionne
     — J’avais envie de fumer. Je t’ai réveillé ?
     — Oui, mais c’est pas grave.
     — J’ai fait du bruit ?
     — Je crois que c’est le fait de ne plus te sentir à côté de moi qui m’a réveillé… je dors tellement bien quand je suis avec toi ! »
    Le bobrun écrase son mégot, expire une dernière volute de fumée et referme la fenêtre. Puis, il ôte son t-shirt et vient me rejoindre au lit. Il se glisse sur moi, il m’embrasse sensuellement. Sa douceur me fait fondre. Le contact avec son corps me fait bander sur le champ. J’ai à nouveau envie de lui et je sais qu’il a encore envie de moi. Je sens son érection contre la mienne. L’intense bouquet olfactif qui se dégage de sa peau mate fraîchement dénudée me rend dingue.
    Ses doigts relèvent mon t-shirt, puis défont ma braguette, font glisser mon boxer le long de mes cuisses. Ses lèvres bouffent fébrilement mes tétons, puis descendent vers mon nombril, caressent mes boules, remontent le long de ma queue, et… l’avalent. Ça se passe comme dans un éclair, mon excitation et ma surprise montent si vite que je n’ai pas la présence d’esprit de m’opposer à sa fougue. Jérém entreprend de me pomper. Je bande à bloc, et c’est terriblement bon. Mais je ne suis pas à l’aise, pas du tout.
    « Jérém ! Jérém ! Jérém ! Passe une capote ! »
    Mais le bobrun ignore mes sollicitations et continue de me pomper. C’est bon, terriblement bon, terriblement excitant, malgré l’interdit, ou justement à cause de l’interdit. Le plaisir vrille peu à peu ma volonté, l’étouffe jusqu’à la faire disparaître. Le plaisir prend très vite le contrôle de mon corps et de mon esprit. Plus il me pompe, plus j’ai envie de jouir dans sa bouche. Jérém y va avec une telle ardeur que je me sens très vite happé par le précipice de l’orgasme.
    Dans un dernier sursaut de volonté, je fais tout mon possible pour me retenir. Mais je sens que je ne vais pas pouvoir tenir longtemps.
    « Jérém, arrête, s’il te plaît arrête ! je le somme, la queue en feu, tout en posant mes mains sur ses épaules musclées et en essayant de l’éloigner de ma queue de toutes mes forces.
     — Ne fais pas ça, fais-moi l’amour ! »
    Et là, le bogoss se relève, il attrape une capote dans son sac de voyage. Je me relève aussi, je lui prends le petit emballage des mains, je le déchire, je pose le préservatif sur son gland et je le déroule lentement sur son manche bien raide. Je le branle un peu, je l’excite. Jérém m’embrasse.
    Quelques instants plus tard, il vient en moi, lentement, sans me lâcher du regard, m’offrant tout le bonheur d’assister au spectacle magnifique de son désir pour moi. La pénombre qui enveloppe nos corps et nos gestes apporte quelque chose de magique à cet acte d’amour. La communion de nos esprits, la connexion de nos êtres est parfaite.
    Les ondulations de son corps sont douces et sensuelles, ses va-et-vient lents et langoureux. Le bogoss s’allonge sur moi, le visage enfoui dans le creux de mon épaule. J’écoute sa respiration, ses ahanements de bonheur, sa déglutition, les battements de son cœur. Je m’enivre de l’odeur douce et tiède de sa peau. Je vibre au rythme des frottements de nos corps excités à bloc, mais encore plus amoureux qu’excités. Je dérive dans ce bonheur de la donation réciproque du plaisir qui est le pendant de l’amour .
    Jérém me fait l’amour, en silence. Cette nuit il n’a pas besoin de savoir quel effet me fait sa queue, si je prends mon pied, si je jouis, si je kiffe ses assauts virils, si je sais qui est le mec dans ce lit. Cette nuit, notre complicité est plus forte et intense que tous les jeux de domination et soumission auxquels nous avons pu, et nous pouvons nous livrer à d’autres moments.
    Puis, soudain, je sens son corps se crisper, ses va-et-vient s’espacer, se faire plus appuyés, ses lèvres se resserrer sur ma peau, sa bouche pousser un grand souffle de délivrance.
    Le bonheur de sentir jouir le gars que j’aime, combiné aux frottements de ses abdos sur mon gland me fait très vite perdre pied à mon tour.
    Jérém s’abandonne sur moi, assommé de plaisir. Nous échangeons quelques bisous et nous pivotons sur un flanc. Et nous rendormons dans les bras l’un de l’autre.

    Le lendemain matin, une surprise de taille nous attend au réveil. Une épaisse couche neigeuse s’est déposée dans la nuit, et ça continue de tomber dru.
    « Putain ! Comment je vais faire ? j’entends Jérém pester.
     — Tu vas pas prendre la route avec ce temps !
     — Mais j’ai promis au coach que je serai à l’entraînement ce matin !
     — Mais il neige à bloc ! Il peut bien entendre ça !
     — Je n’étais pas censé quitter Paris !
     — Tu fais ce que tu veux dans tes jours de repos, non ?
     — Il va me défoncer…
     — Allez, il n’y a pas mort d’homme. Appelle-le et explique-lui.
     — De toute façon, je n’ai pas le choix ! »
    Le bobrun s’assoit sur le bord du lit et passe donc un coup de fil pour prévenir qu’il ne peut prendre la route dans l’immédiat et qu’il ne pourra dont pas être présent à l’entraînement. Je regarde son dos solide, ses cheveux bruns. Je l’écoute parler, se justifier. Je capte vite qu’il n’en mène pas large, car à l’autre bout du fil on lui met la pression. Je le sens mal à l’aise, contrarié, frustré.
    Après avoir raccroché, Jérém demeure un long moment sans bouger, assis sur le bord du lit, le téléphone entre les mains, le regard dans le vide, muet, comme un gosse qui vient de se faire gronder. Et je le trouve terriblement touchant.
    « Alors ? je finis par l’interroger.
     — Ça me casse les couilles !
     — Qui, l’entraîneur ?
     — L’entraîneur, la neige… »
    Je m’approche de lui, je le serre dans mes bras, je pose des bisous dans son cou, sur sa joue. Le bobrun est toujours crispé, mais ses lèvres finissent par se laisser aimanter par les miennes.
    « Allez, je vais prendre une douche ! » il me lance.

    Une poignée de minutes plus tard, il revient de la salle de bain, complètement à poil, tout pecs, abdos et queue dehors, promenant sa virilité et sa jeunesse avec un naturel désarmant. C’est tellement beau la nudité masculine et l’aisance avec laquelle mon beau brun sait la porter !
    J'adore capter la fraîcheur du bouquet olfactif qui se dégage de sa peau à la sortie de la douche. Qu’elle soit portée par les notes enivrantes d’un gel douche de petit con, ou bien par la douce sensualité d’un savon neutre qui laisse s’exprimer l’odeur naturelle de sa peau, son odeur naturelle, cette fraîcheur du matin me rend complètement dingue.

    Je le regarde passer un t-shirt gris, un boxer et des chaussettes propres, son jeans, ses baskets. A chacun des mouvements de ses avant-bras ses biceps se gonflent et sollicitent les manchettes, mettent en valeur ses beaux tatouages. Je le regarde se mettre debout, boucler sa braguette, puis sa ceinture, laisser retomber le t-shirt par-dessus. Regarder un beau mec se rhabiller après une nuit d’amour, repu de plaisir, est presque aussi excitant que de le voir se dessaper en pleine excitation. Le bogoss complète sa tenue en passant sa belle chemise bleue par-dessus le t-shirt, et en la laissant complètement et nonchalamment ouverte. Sexy à mort. Et adorable.
    « Qu’est-ce qu’il y a ? il me demande, en captant mon regard subjugué.
     — Qu’est-ce que je t’aime ! je lui lance simplement, comme une évidence.
     — Allez, file te doucher ! » il me lance du tac au tac, le ton railleur, mais l’air flatté.

    A la réception, la place du très charmant Jonas est désormais prise par Solène, une nana blonde et un peu enrobée, mais très souriante. Elle nous explique que nous pouvons garder notre chambre jusqu’à 17 heures, mais qu’il faudra régler une nuit supplémentaire si nous ne pouvons pas repartir d’ici-là. Je sens Jérém un tantinet tendu.
    A travers les grande baies vitrées de la salle du petit déj, je regarde la neige tomber sans discontinuer.
    « Jamais on va pouvoir partir d’ici ! » il lance, son regard inquiet faisant des allers-retours incessants entre les voitures couvertes de poudreuse sur le parking de l’hôtel et le reportage sur l’épisode neigeux qui s’est abattu sur une partie du pays qui est en train de défiler à la télé en face de nous.
    Je n’ose pas lui dire que cette neige me met vraiment de bonne humeur, car elle m’offre un bonus de temps en sa compagnie. Aussi, elle me rappelle celle de Campan, le jour de l’an lorsque nous étions bloqués à la petite maison dans la montagne, le premier « Je t’aime » de Jérém après avoir fait l’amour. La neige me rappelle ce bonheur.
    « Mais si, ça va bien s’arrêter à un moment… » je tente de le rassurer.
    Mais mes mots ne semblent pas apaiser ses soucis. Je le trouve tellement touchant quand il est contrarié. J’ai tellement envie de le prendre dans mes bras, et de le couvrir de bisous. Lorsque nous serons à nouveau seuls dans la chambre, je vais le prendre dans mes bras et le couvrir de bisous.
    En attendant, je profite du petit déjeuner . Un bon petit déjeuner à l’hôtel est une bonne façon de commencer la journée. Car un petit déjeuner à l’hôtel est d’abord un petit déjeuner qu’on n’a pas besoin de préparer et qui, de ce simple fait, ouvre l’appétit. Et a fortiori quand il s’offre à moi étalé sur une longue table de buffet, copieux, à volonté, plein de promesses gustatives - viennoiserie, jus de fruit, café, cappuccino, pain grillé, confiture, salade de fruits – comme une rafale de caresses. D’une certaine façon, et toutes proportions gardées, ce petit déjeuner me rappelle ceux que me préparait Maman quand j’allais au lycée. Tout était prêt, je n’avais qu’à me servir. Ça a bien changé depuis que je suis à Bordeaux.
    Le lycée, tiens, c’était mon quotidien encore il y a quelques mois, et pourtant ça me paraît déjà si loin. La rue de la Colombette aussi, ça me paraît très loin. Je repense à toutes ces années de lycée où Jérém me semblait complètement hors de ma portée, à cette peur qui m’a habité pendant des mois en terminale, et même encore pendant nos révisions, celle de ne plus jamais le revoir après le bac. Lorsque je repense à ces angoisses, tout en regardant mon beau brun là, devant moi, en train d’avaler son petit déjeuner après une nuit d’amour dans une chambre d’hôtel, je ressens une sorte de délicieux vertige.
    Oui, un bon petit déjeuner est une excellente façon de commencer la journée. Quant à un bon petit déjeuner à l’hôtel, en compagnie de la personne qu’on aime, sans avoir à se presser de repartir chacun de son côté parce que les éléments en ont décidé ainsi, c’est juste le bonheur absolu.
     
    Pendant que Jérém fume une cigarette sous l’avancée de toit devant l’entrée de l’hôtel, je retourne dans notre chambre. J’allume la télé et je tombe sur une rediffusion d’une série qui a marqué mon adolescence. Voilà une autre bonne façon de bien commencer cette journée.
    Jérém revient quelques minutes plus tard, alors que je rigole comme un bossu devant le sketch de Niles se faisant passer par Maxwell et demandant à C.C. de caqueter comme une poule pour l’exciter .
    « On t’entend rigoler depuis le fond du couloir ! il me lance, le regard sombre.
     — Viens regarder avec moi, tu vas rigoler aussi ! »
    L’épisode se termine et un autre démarre dans la foulée. J’adore ce type d’humour, je ne peux retenir mes fous rires. Quant à Jérém, d’abord plutôt crispé, il finit lui aussi par éclater de rire devant un gag particulièrement hilarant centré sur Miss Fine, Sylvia et grand-mère Yetta. Je crois que c’est la première fois que je l’entends rire aussi franchement, la première fois que j’entends son rire éclater, sans retenue. Et c’est tellement beau, ça me touche tellement.
    « C’est drôle, hein ?
     — C’est très con !
     — Mais très drôle quand même !
     — Ouais, j’avoue ! »
    Je ne peux résister à l’envie de lui claquer un bisou. Nous continuons de regarder, et de rigoler ensemble. Rigoler ensemble, c’est rigoler beaucoup plus. Qu’est-ce que j’aime partager ce moment avec Jérém. C’est tellement bon de passer du temps avec lui. Chaque heure, chaque minute, chaque instant est un cadeau arraché au temps.
    A 10 heures, à la faveur d’une page de pub, je pars nous chercher des cafés. A 11 heures, à la faveur d’une érection soudaine, nous repartons sous la couette et nous refaisons l’amour.

    Lorsque nous redescendons au resto pour prendre notre déjeuner, la neige s’est arrêtée de tomber. La nana à la réception nous prévient que l’autoroute est désormais dégagée et que le parking de l’hôtel va l’être incessamment sous peu. La petite parenthèse enchantée va prendre fin. Quel dommage, j’aurais tellement aimé passer encore une nuit dans les bras de mon Jérém.
    Pendant le déjeuner, je lui demande de me parler de la façon dont ça se passe dans l’équipe. Le beau rugbyman m’explique que côté sportif ça se passe plutôt bien pour lui, que sa mise à niveau est bien avancée et il qu’il a trouvé ses marques dans le schéma de jeu de l’équipe. Ce qui le tracasse, ce sont les difficultés de l’équipe à gagner des matchs et des points.
    « Si ça continue comme ça, on risque la relégation en Fédérale la saison prochaine ! Il faut vraiment mettre les bouchées doubles pour les derniers matchs ! »

    Après le café, nous remontons dans la chambre. Il est 14 heures, Jérém m’annonce qu’il va prendre la route pour rentrer à Paris.
    « Déjà ? je ne peux me retenir de lui lancer, alors que je m’étais imaginé que nous passerions au moins une partie de l’après-midi ensemble.
     — Je ne veux pas me laisser rattraper par la nuit, surtout si ça se remet à neiger…
     — Je comprends… Et on se revoit quand, petit Loup ?
     — Je ne sais pas… Je risque d’être moins dispo d’ici la fin de la saison…
     — Moins dispo comment ?
     — Je ne sais pas encore, mais je risque de ne pas avoir trop de jours de repos, et quand j’en aurai, il faudra vraiment que je me repose… si je ne suis pas au top, l’entraîneur ne me rate pas. Et puis il y a les cours aussi…
     — C’est vrai que tu es bien chargé. Mais alors, ça veut dire qu’on va pas se voir au mieux jusqu’à la fin du championnat ?
     — Je ne sais pas, je ne peux rien te promettre.
     — Et ça se finit quand le championnat ?
     — Mi-mai…
     — Mais c’est dans trois mois ! Je pourrais venir te voir à Paris, non ?
     — Peut-être, mais pas à l’appart…
    — Et où alors ?
    — On essaiera l’hôtel…
    — Pourquoi l’hôtel ?
    — Parce qu’à l’appart, ça va être galère…
     — Tu as peur que tes potes débarquent à l’appart ?
     — Ça peut arriver. Je préfère ne pas prendre le risque. S’ils débarquent et qu’ils te voient, ils vont forcément se poser des questions. Il suffit qu’ils s’imaginent des trucs pour qu’ils me fassent la misère. Et s’ils commencent à lancer des ragots, c’est fichu pour moi. Je peux rentrer à Toulouse direct.
     — Tu crois qu’ils te feraient chier, un bon joueur comme toi, juste parce que tu es…
     — Oh que oui. Tu peux pas imaginer ce que j’entends dans les vestiaires, Nico. Il y a tant de haine pour les gars comme nous, tu ne peux pas savoir. Si ça se sait, ma carrière est foutue. Il vaudrait encore mieux que je me casse une jambe… Il vaudrait encore mieux que je tue mon père et ma mère…
     — Mais tu n’exagères pas un peu ? Ulysse te soutient et…
     — Ulysse m’aide à garder les apparences… mais si la vérité se sait, il ne pourra rien pour moi… D’autant plus que l’année prochaine il ne sera certainement plus au Racing…
     — Il veut partir ?
     — Oui, il a eu une proposition au Stade. Pour l’instant ce n’est pas signé, mais ça ne va pas tarder.
     — Le Stade Toulousain ?
     — Non, le Stade Français !
     — Il va rester à Paris, alors…
     — Oui, mais on ne va plus se voir  comme maintenant. »
    Les mots de Jérém m’ont un peu secoué. La perspective de ne pas nous revoir pendant des mois me replonge dans mes angoisses de l’automne. Je sais que je dois être fort, j’ai pris cette résolution et je veux m’y tenir. Mais c’est dur. Jérém n’est pas encore parti et il me manque déjà.
    « Mais on s’appellera, ok ? Tu ne vas pas recommencer à me laisser des semaines sans nouvelles, hein ?
     — Nico…
     — Promets-moi !
     — Mais oui, on s’appellera ! »
    Jérém me prend dans ses bras et m’embrasse.
    « Ne t’inquiète pas, Ourson ! »
    Je l’embrasse à mon tour, je caresse ses cheveux, son visage, j’inspire son parfum, comme pour m’imprégner de sa présence, comme pour me « charger » de sa présence, comme pour essayer de repousser le moment où son absence sera insupportable.
    « Je vais y aller, Nico.
     — Fais bonne route, petit Loup…
     — Je t’appelle ! » fait le beau brun en quittant notre étreinte. Puis, il attrape le sac avec le logo de son club et s’apprête à quitter la chambre. Ainsi, c’est là que nous nous quittons. C’était si court. Tout va si vite. Encore il y a quelques minutes je pensais qu’on passerait une partie de l’après-midi ensemble, et qu’on se reverrait à son prochain jour de repos, dans une semaine, deux au max, et là Jérém est en train de partir, sans transition, et pour une durée indéfinie. Il n’y a rien de plus angoissant que les délais indéfinis.
    Soudain, en voyant sa main se poser sur la poignée de la porte, je repense à ce petit cadeau que j’avais prévu de lui donner.
    « Attends ! J’ai un truc pour toi !
     — Quel truc ?
     — Tiens, je lui lance, tout en lui tendant le petit paquet que je viens de sortir de mon sac de voyage.
     — C’est quoi ?
     — Ouvre ! »
    Le bogoss repose son sac à terre, il saisit le cadeau et déchire le papier.
    « Un baladeur ! Ça fait un moment que je veux m’en acheter un pour m’en servir pendant la muscu et quand je vais courir…
     — Je sais, tu m’en avais parlé la dernière fois…
     — Merci Ourson, merci ! Il fallait pas ! fait-il, visiblement touché, avant de m’embrasser.
     — J’y ai mis quelques-unes des chansons que nous avons chantées avec les cavaliers…
     — Tu es trop mignon… mais il ne fallait pas !
     — Demain c’est un jour pas comme les autres, et je voulais marquer le coup…
     — Demain c’est jeudi et… fait Jérém, interrogatif, en cherchant visiblement en quoi le lendemain serait un jour spécial.
     — Et c’est le 14 février… je l’aide.
     — Ah… zut… j’ai l’air con… moi j’ai rien prévu…
     — Si, tu as prévu ce moment, l’hôtel, le resto…
     — Mais j’avais pas percuté… je ne pense pas à ces trucs…
     — Mais tu as pensé à moi, on s’en fout que ce soit le 14 ou le 12 ou le 37 du mois ! »
    Et là, après un instant de silence, après avoir aimanté mon regard avec ses yeux bruns remplis de douceur, il me serre une nouvelle fois dans ses bras. Puis, il approche ses lèvres de mon oreille si près que son souffle et sa barbe chatouillent ma peau et me glisse :
    « Tu sais, je suis vraiment content d’avoir redoublé ma seconde…
     — Quoi ?
     — Si je n’avais pas redoublé, je ne t’aurais jamais rencontré… »

    La voiture de Jérém vient de quitter le parking de l’hôtel et je remonte chercher mes affaires. Dans la salle de bain, je repère quelque chose qui n’est pas à moi. Jérém a oublié son t-shirt blanc de la veille. Sans réfléchir, je l’attrape, je ferme les yeux, le porte contre mon nez. L’empreinte olfactive dont sont imprégnées ses fibres me vrille les neurones, fait battre très fort mon cœur. Pendant un instant, Jérém est à nouveau là, avec moi. En un instant, je bande. Un instant après, je me branle. L’excitation est un très bon moyen de chasser les angoisses. Ça ne dure qu’un temps, le temps de l’arrivée de l’orgasme, mais c’est radical.

    Je traverse le parking et je m’apprête à mon tour à prendre la route qui m’éloignera du gars que j’aime. Je regarde la neige qui brille au soleil et redessine le paysage autour de moi et je me dis que c’est grâce à elle que j’ai eu quelques heures de sursis avec mon Jérém. Si seulement ça avait pu durer encore un peu, j’aurai eu une autre nuit avec lui. Dommage !
    Devant le volant de ma voiture, je n’arrive pas à me décider à repartir. Je suis sur le point de laisser couler les larmes qui alourdissent mon cœur, lorsqu’un petit utilitaire se gare à l’opposé du parking. La porte s’ouvre et un gars en descend aussitôt. Je reconnais la silhouette dégagée et la gestuelle franche de Jonas, le réceptionniste de l’après-midi. Le mec me capte et me fait un grand signe de la main accompagné d’un grand sourire. Je retiens mes larmes et je lui réponds avec un petit coucou. Pendant un instant, j’ai l’impression qu’il va venir me parler. Je n’ai vraiment pas envie de me faire brancher. Je démarre le moteur comme pour l’en dissuader. Jonas trace son chemin et continue vers l’entrée de l’hôtel.

    Je viens tout juste de quitter le parking lorsque l’envie de pleurer qui monte en moi depuis plusieurs minutes éclate dans un chapelet de sanglots incontrôlables.


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    Merci à vous tous.
    Fabien


    7 commentaires
  • Mardi 1er janvier 2002.
     
    Le lendemain de cette nuit où pour la première fois Jérém m’a dit « je t’aime », où pour la première fois de ma vie je me suis entendu dire « je t’aime », je ne me réveille pas vraiment de bonne heure. Nous avons passé la première nuit de l’année à faire l’amour, c'est-à-dire, à nous aimer. Mon corps avait besoin de récupérer.
    Après son « je t’aime », nous n’avons pas beaucoup parlé. Et pourtant, les caresses, les baisers, les regards, les gestes complices, l’envie réciproque de nous donner du plaisir et de la tendresse se sont chargés d’exprimer notre bonheur d’être là, l’un avec l’autre, sans détours. Le feu brûlait entre nos corps, nos esprits baignaient dans une osmose totale, nos cœurs battaient sur un accord parfait. Tout était limpide, comme une évidence, il n’y avait pas d’erreur possible.
     
    Le premier matin de la nouvelle année, je me réveille dans les bras de Jérém. Son torse enveloppe mon dos. Je sens sa respiration cadencée sur ma peau, son souffle léger dans mon cou. Le beau brun dort toujours, et pourtant je ressens son bonheur d’être avec moi, même dans son sommeil. J’en prends pour preuve le fait de me réveiller comme je me suis endormi, c'est-à-dire enlacé par le gars que j’aime.
    Le premier réveil de la nouvelle année est enveloppé d’un bonheur immense. Je n’ai qu’une envie, que cet instant parfait ne cesse jamais. Parce que je crois, j’en suis même sûr, de ne pas avoir été un jour plus heureux qu’à cet instant précis.
    Hélas, les emballages de capote sur la table de nuit me rappellent que tout n’est pas rose dans ma vie. En regardant l’intensité de la réverbération du soleil qui rentre par la petite fenêtre, je pense que mon heure de prise habituelle des médocs du matin, 8 heures, est largement dépassée. Et alors que tout mon être veut continuer à profiter de ce réveil dans les bras de mon Jérém, je ne peux pas attendre plus longtemps pour me lever.
    Je dois me faire violence pour quitter ce bonheur de tiède douceur virile. Je ne veux pas le réveiller, je n’ai pas envie qu’il me voie prendre mes médocs, et qu’il se sente encore coupable de ce qui m’est arrivé. J’ai envie de faire ça discrètement, et de revenir aussitôt dans ses bras.
    Je prends mille précautions pour quitter le lit, pour quitter ses bras. Mais avant que j’aie pu mettre un orteil à terre, je sens le bogoss remuer derrière moi. J’entends sa respiration changer, et je l’entends me lancer, la voix pâteuse, le ton presque enfantin :
    « Bonjour Ourson ».
    Sa façon de m’appeler « Ourson » m’émeut toujours autant. Surtout quand je pense qu’au début de nos révisions c’était plutôt avec « salope », « sale pute », « chienne en chaleur » qu’il s’adressait à moi. Un contraste qui ne cesse de me sauter aux yeux et qui me fait à chaque fois réaliser qu’en quelques mois mon statut a bien changé à ses yeux. Je me demande même comment j’ai pu accepter d’être autant soumis à ce gars, comment j’ai pu le laisser m’humilier comme il le faisait parfois. Je me sens tellement mieux maintenant, alors que je suis dans une relation de respect réciproque, une relation d’amour. Mais à l’époque de nos premières révisions, je n’avais pas vraiment le choix. Jérém donnait le ton de notre relation, et c’était à prendre ou à laisser. Ses envies façonnaient les miennes. Mais je ne regrette rien, ça a valu le coup d’en passer par là, pour en arriver là où nous en sommes aujourd’hui.
    « Bonjour P’tit Loup ! » je ne peux renoncer à lui répondre, tout en abandonnant momentanément mon projet de quitter le lit, à me retourner, à le prendre à mon tour dans mes bras, et à l’embrasser tendrement.
    Jérém émerge peu à peu de son sommeil, il me regarde fixement, le regard encore vide, les cheveux en bataille, le haut des pecs qui dépasse des draps, il est beau.
    « Tu as bien dormi ? je le questionne.
     — Comme un bébé, et toi ?
     — Très bien aussi. Quand je suis avec toi, je dors toujours bien !
     — Ravi d’apprendre que je te fais l’effet d’un cachet pour dormir ! il plaisante.
     — Andouille ! Je dors bien parce que je suis bien, parce que je suis heureux avec toi !
     — Moi aussi je suis heureux d’être avec toi ! »
    Et là, mon adorable Jérém me serre un peu plus fort contre lui, il glisse de doux baisers dans mon cou, sur ma joue, sur mon oreille.
    « Putain ! je l’entends chuchoter.
     — Quoi ?
     — Je ne peux pas te toucher sans bander dans la seconde !
     — C’est triste, ça ! » je plaisante, tout en glissant une main contre son boxer tendu.
    En effet, malgré les heures supp de la nuit, sa queue est à nouveau bien fringante. Elle ne semble vraiment pas vouloir prendre de RTT.
    Je glisse ma main dans son boxer et je l’empoigne, je la caresse doucement. Son manche me remplit bien la main, chauffe bien ma paume et mon désir. Je me glisse sous les draps, je me glisse sur son corps musclé à la peau mate. Ce matin non plus les mots ne sont pas notre moyen de communication favori. Les regards et les envies manifestes des corps suffisent à dire tout ce qu’il y a à dire.
    Je le branle sans cesser de l’embrasser, et je me sens bander à mon tour. Et lorsque sa main vient exciter mes tétons, je laisse mes lèvres glisser vers ses pecs saillants. Le bogoss frissonne de plaisir, ahane bruyamment. C’est dur de ne pas pouvoir le sucer librement, j’ai tellement envie de le prendre dans ma bouche ! Ce matin je n’ai vraiment pas envie de passer une capote, alors j’invente. Je fais glisser son boxer le long de ses cuisses, et je le branle, je l’embrasse, je le caresse, je l’excite pour le faire grimper au rideau.
    Sentir mon Jérém vibrer de plaisir est pour moi un bonheur indescriptible. Sentir venir son orgasme, alors que je l’embrasse, sentir sa respiration changer, son souffle trahir ses frissons, ses lèvres frémir sur les miennes, son corps tout entier se contracter à la venue de l’apothéose, c’est à la fois terriblement excitant et d’une certaine façon émouvant. Oui, faire plaisir au gars que j’aime m’émeut.
    Je n’ai pas besoin d’aller chercher bien loin pour sentir sa queue frémir sous la pression de son jus qui monte, pour sentir plusieurs jets bien lourds et bien chauds percuter mon torse, jusqu’à mon menton. Certains retombent sur son torse à lui. Et alors que son torse ondule sous l’effet de la respiration et de la récupération après le plaisir, je ne peux résister à la tentation d’aller chercher son goût délicieux sur sa peau mate, dans les vallées de ses abdos, entre ses poils bruns qui repoussent. Et je dois me faire violence pour ne pas aller astiquer son gland humide.
    Lorsque j’émerge des draps, Jérém m’embrasse à nouveau. Je me laisse glisser sur son flanc et je le regarde en train de récupérer, il tellement beau mon beau brun après l’amour.
     
    Jérém part fumer sa première cigarette de la journée, et j’en profite pour me lever enfin. Je jette un œil par la fenêtre. L’horizon qui entoure la petite maison est blanc, très très blanc. Depuis hier soir, il est tombé au moins 50 centimètres de neige. Jérém remet du bois dans la cheminée, et ravive le feu. Je crois qu’il en a remis pendant la nuit, mais je ne me suis rendu compte de rien.
    Et j’en profite enfin pour passer à la salle de bain et prendre mes médocs discrètement. Mais pas assez. Une boîte remplie de gros comprimés qui glissent les uns sur les autres fait toujours son bruit.
    « T’en as jusqu’à quand ? je l’entends me questionner depuis le petit séjour.
     — Trois semaines, je lui réponds en m’approchant de lui.
     — Si tu savais comme ça me fait de la peine de te voir prendre ça ! »
    Son regard est triste, affecté. C’est exactement ce que je voulais éviter, éviter de gâcher ce matin heureux de bonheur intense.
    Je tente de faire bonne figure, je le prends dans mes bras.
    « Tu sais, Jérém, je n’ai rien ! Ces médocs ne sont qu’une précaution. A tous les coups le gars n’avait rien. Et avec ces médocs ça va encore réduire un risque très faible. Il ne faut pas que tu te prennes la tête comme ça !
      — Je sais, mais…
     — C’est pas toi qui m’as dit de coucher avec ce gars. Ce n’est pas de ta faute si la capote a cassé. C’est la faute à pas de chance. Un point, c’est tout. »
     
    « C’est beau ! » s’exclame Jérém en regardant par la fenêtre, avec le ton et l’attitude fébriles d’un gosse le matin de Noël. Je le rejoins aussitôt et je regarde avec lui, joue contre joue.
    « C’est beau ! je lance à mon tour.
     — Oui, mais on n’est pas sorti de l’auberge, c’est bien le cas de le dire ! » il tempère.
    C’est vrai qu’en regardant l’épaisse couche blanche qui encombre la cour, et forcément le petit chemin qui depuis la route départementale mène à la petite maison, on a l’impression qu’on va être coupés du monde pendant un moment. Ceci dit, l’idée d’avoir mon beau brun rien que pour moi pendant un temps indéfini est une perspective qui ne me déplaît pas du tout.
     
    Nous passons à la douche l’un après l’autre. L’envie de la prendre ensemble ne manque pas, mais l’exigüité de la cabine rend cela compliqué . En fait, c’est plutôt une cabine pour faire l’amour à deux que pour prendre une douche à deux.
    Je passe en premier. Et pendant que Bobrun passe à son tour sous l’eau, j’en profite pour préparer le petit déj. Il revient de la salle de bain habillé d’un jeans et d’un t-shirt blanc tout propre, parfaitement tendu sur ses épaules, sur ses pecs, sur ses biceps, son éclat créant un contraste détonnant avec sa peau mate et inspirant chez moi de chauds frissons. Le café vient de monter, le pain est grillé, beurré et tartiné de confiture.
    « Ah bah, c’est le luxe ce matin !
     — Prends ton café, chéri, je lui dis en lui servant la boisson chaude.
     — J’ai très faim ! il s’exclame.
     — Nous n’avons pas trop mangé hier soir.
     — Et nous avons beaucoup fait l’amour ! il me lance. Ça ouvre l’appétit, ça !
     — C’est clair ! »
    Le beau brun attrape une tartine et en croque une grande bouchée. Une deuxième bouchée suffit à la faire disparaître. Une deuxième tartine y passe en quelques secondes. Bobrun prend son petit déj avec un bonheur manifeste, très concentré sur le plaisir apporté par la nourriture, l’air d’apprécier à fond, comme s’il n’avait pas mangé depuis des jours. Je trouve son côté bon vivant très sensuel. Je ne peux quitter du regard ce gars à la beauté presque surnaturelle. Et pourtant, malgré la folle attirance que je ressens pour lui, je sais désormais que l’essentiel de ce qui me lie à lui est ailleurs. J’aime ce gars pour ce qu’il est, parce que je ne suis jamais aussi bien que lorsque je suis avec lui.
    « Tu comptes rester planté là à me regarder pendant que je prends mon petit déj ? il finit par me lancer, entre une gorgée de café et une troisième tartine, le petit sourire taquin en coin, le clin d’œil ravageur.
     — Oui, peut-être…
     — Et tu fais quoi, là, au juste ?
     — Je me disais juste que je suis fou de toi.
     — Viens là, il me lance, approche ! »
    Je contourne la table sans attendre. Et dès que je suis à sa portée, sa main attrape la mienne, m’attire contre lui avec un geste rapide, fougueux. Jérém enserre ses bras autour de ma taille et plonge son visage dans mon t-shirt, à hauteur de mon ventre.
    « Câlin ? je lui demande, touché, ému.
     — Câlin ! » il me répond, touchant au possible.
    Je me penche sur lui, je plonge mon visage dans ses cheveux bruns encore humides, et je le serre à mon tour dans mes bras à hauteur de ses épaules solides. Je pose des bisous sur son oreille, sur sa joue, dans son cou.
    Jérém soulève mon t-shirt et entreprend de poser des bisous légers et terriblement sensuels juste au-dessus de l’élastique de mon boxer. Je sens son souffle, la douceur de ses lèvres qui caressent, le piquant de sa barbe qui chatouille. Et cela déclenche d’intenses frissons dans tout mon corps.
    « Tu vas encore me faire bander ! je lui lance.
     — Vas-y bande petit mec ! »
    Et, ce disant, il défait ma braguette et prolonge ses baisers sur le coton désormais tendu de mon boxer. Mon excitation monte en flèche. Et lorsque ses deux mains font glisser mon jeans et mon boxer le long de mes cuisses, lorsque je sens ma queue jaillir à l’air libre, j’ai terriblement envie de jouir. Mais l’excitation est vite contrariée par la peur que Jérém veuille se passer des nécessaires précautions.
    « Jérém ! je le rappelle à l’ordre.
     — T’inquiète, je vais juste regarder et caresser ! »
    Et en effet, pendant un bon petit moment, le bobrun caresse mes couilles, ma queue, il fait des bisous, il laisse traîner sa langue. Sans jamais effleurer mon gland, il me chauffe à blanc.
    Puis, soudain, il remonte mon boxer, il se lève de la chaise, et part s’allonger sur le lit. Il s’installe en position demi-allongée, épaules appuyées à nos deux oreillers superposés. Puis, en dégainant le regard le plus coquin qui soit, il passe sa main droite sous son t-shirt, le fait remonter un peu, en dévoilant au passage l’élastique du boxer ainsi qu’une partie du relief incroyable de ses abdos.
    Et alors que sa main cachée sous le coton immaculé caresse négligemment sa peau mate au-dessus de son nombril, son regard me cherche, m’aimante, m’attire, m’enflamme.
    Au bout d’une poignée de secondes, je n’en peux plus, j’ai trop envie d’aller le rejoindre et de faire encore l’amour avec lui. Mais lorsque j’amorce le mouvement pour quitter ma chaise, le bogoss me lance, d’un ton ferme :
    « Reste assis ! »
    Tout en m’intimant cet ordre, il déboutonne son jeans, il l’enlève carrément, tout comme le boxer. Il dégaine sa belle queue tendue et commence à la branler sans me quitter du regard, le coquin.
    « J’ai envie de toi ! je lui lance, frémissant de désir, ne tenant plus en place.
     — Assis, j’ai dit ! »
    Et là, le bogoss attrape une capote dans la boîte posée sur la table de nuit, ainsi que le tube de gel. Il jette tout ça sur le lit, entre ses pieds. Puis il me regarde, l’œil coquin, le regard brun et charmeur, l’attitude terriblement érotique. Je n’y tiens plus, je me précipite vers le lit, je grimpe dessus. Je déchire l’emballage de la capote, je l’attrape entre mes doigts et je me prépare à la lui passer. Et là, le bogoss me repousse doucement mais fermement.
    « C’est toi qui vas me faire l’amour, P’tit mec… »
    Ah, c’est de ça dont il a envie ! Alors, j’en ai envie aussi. C’est simple, j’ai envie de tout ce dont il a envie. Je me déshabille en vitesse, je me glisse sur lui, je l’embrasse comme un fou. Nos regards se croisent, se figent l’un dans l’autre.
    « Tu es beau, Ourson !
     — Et toi, alors ?
     — Ça je sais, ça fait des années qu’on me le dit, il crâne exprès pour me faire râler.
     — Petit con, va ! »
    Son beau sourire amusé me rend dingue.
     
    Sentir sa rondelle se relâcher au passage de mon gland et se resserrer autour de ma queue est une sensation indescriptible. Je commence de le  limer, et mon plaisir monte très vite. Et voir, sentir son corps musclé frémir sous mes assauts, c’est juste délirant. Jérém prend son pied, et il est aussi avide de bisous. Je n’arrive toujours pas à croire que mon beau mâle brun a désormais envie de ça aussi, parfois. Je ne peux cesser de contempler son visage frémissant de bonheur. Nos regards finissent par s’accrocher, se figer l’un dans l’autre. Quand les regards se croisent et se figent pendant l’amour des corps, sans pudeur, sans crainte, c’est que l’amour des esprits est là aussi.
    Je jouis longuement, je jouis comme un fou, un fou amoureux.
    Mon beau et adorable Jérém vient en moi à son tour, me remplit de sa virilité débordante, me fait me sentir à lui comme personne d’autre n’a su le faire.
    Et pendant que le bogoss au t-shirt blanc moulant me fait l’amour, nos lèvres fébriles se cherchent toujours. Mes mains tout aussi fébriles n’ont de cesse de tâter ses biceps, ses épaules, ses pecs d’acier, comme pour m’imprégner de sa beauté, de sa virilité.
    L’espace d’un instant, l’orgasme vient ravager d’une intense grimace sa belle petite gueule de mec.
     
    « J’espère que les autres ne se sont pas inquiétés hier soir, je considère, pendant qu’il fume cette cigarette qui est depuis toujours une sorte de générique de fin de nos ébats.
     — Non, je ne pense pas. Ils ont dû se douter qu’on a été bloqués par la neige. Elle était annoncée. »
    C’est là qu’un ronronnement commence de se faire entendre. C’est un bruit qui monte en intensité, comme si un engin motorisé était en train de se rapprocher. Pas une voiture, quelque chose de plus gros.
    « C’est quoi, ça ? je m’étonne.
     — Les secours, je pense, fait Jérém avec un beau sourire. Ils arrivent pile au bon moment, ils nous ont laissé le temps de faire l’amour !
     — C’était tellement bon !
     — Grave ! »
    Nous revenons à la petite fenêtre. Pendant quelques instants, le bruit continue d’augmenter d’intensité sans que sa source se présente devant nos yeux. Jusqu’à ce que la silhouette d’un tracteur bleu avec un chasse neige à l’avant n’apparaisse à l’entrée de la petite cour.
    « J’étais sûr que c’était lui !
     — Lui, qui ?
     — Benjamin !
     — Benjamin ? je m’étonne.
     — Benji, mon pote qui fait du fromage !
     — Ah, oui, ton pote… »
    Je n’y étais pas du tout. Le prénom Benjamin évoque désormais pour moi de mauvais souvenirs.
    « Merde ! » je l’entends lâcher, tout en se précipitant vers la table de nuit pour faire disparaître la boîte de préservatifs. Je l’aide à ramasser les capotes et les emballages de la nuit et à arranger le lit.
    Jérém sort pour accueillir son pote. Malgré la température pas vraiment engageante, je le rejoins. Mon beau brun fait des grands signes avec ses bras, et son pote semble le saluer de la même façon joueuse derrière son parebrise. Jérém a l’air heureux. J’adore le voir si heureux.
    Le tracteur avance dans la cour et s’arrête à proximité de la voiture de Jérém. La porte s’ouvre et le pote barbu descend, toujours aussi gaillard.
    « Eh, les gars, ça va ? il nous lance en approchant.
     — Tu peux pas savoir comment je suis content de te voir ! fait Jérém.
     — Je me doute… surtout de voir mon chasse-neige, je pense ! »
    Jérém sourit.
    « J’ai vraiment de super amis… se marre le barbu, mais j’en ai deux fois plus après une bonne neige !
     — C’est ça ! » fait Jérém. Les deux potes se font la bise. Puis, c’est à mon tour de recevoir la bise de la part de Benjamin, de sentir le contact avec sa barbe douce.
    « Charlène m’a appelé ce matin, et elle m’a dit de passer voir si vous étiez toujours vivants, il nous explique.
     — Eh bien, nous le sommes, comme tu le vois… tu veux un café ?
     — C’est pas de refus… je me suis levé de bonne heure pour faire du "ménage ".
     — Je ne savais pas que tu nettoyais les routes, fait Jérém.
     — J’ai passé un deal avec la mairie il y a deux ans, ils ont acheté l’outil et ça me permet d’arrondir mes fins de mois l’hiver. Sinon, ça a été votre réveillon, les gars ?
     — Vite fait, tu sais, on n’avait pas grand-chose à bouffer et le courant était encore coupé.
     — Chez moi aussi ça avait coupé, mais il est revenu dans la nuit. Et ici ?
     — Non, il n’y a rien du tout.
     — Vous avez de quoi bouffer, les gars ?
     — Pas vraiment…
     — Comme hier soir tout a été annulé, Charlène fait un repas chez elle ce midi pour manger la bouffe qui était prévue…
     — Même si tu as déneigé, je ne sais pas trop si c’est une bonne idée de partir chez Charlène. S’il neige à nouveau, on va être bloqués chez elle, fait Jérém.
     — Tranquille, mec, je vous y emmène !
     — En tracteur ? je fais, par reflexe, étonné.
     — Oui, en tracteur. Il faudra se serrer, mais ça va aller, il fait avec assurance. »
     
    Dans la cabine exigüe du tracteur de Benjamin, la proximité est telle qu’elle ressemble à de la promiscuité. Je sens l’odeur de la lessive de ses vêtements, je détaille de très près son profil, sa mâchoire carrée, sa belle barbe rouquine. Je regarde Benjamin comme dans une sorte de contemplation du masculin. Mais je regarde mon Jérém avec cet émoustillement, cette émotion, cette tendresse, ce désir, cette soif de l’esprit qu’inspire la personne qu’on aime et avec qui on vient de faire l’amour.
    Les deux potes discutent pendant tout ce voyage au ralenti vers le centre équestre de Charlène. Pendant ce temps, je regarde le paysage d’un blanc immaculé. Le ciel est couvert, on dirait qu’il va neiger à nouveau.
    Au centre équestre, l’accueil de Charlène est comme d’habitude très chaleureux.
    « Je suis heureuse de vous voir les garçons ! fait-elle en nous claquant la bise.
     — On dirait qu’on ne s’est pas vus depuis des mois ! On s’est vus avant-hier !
     — Depuis qu’il a quitté le Sud, on dirait qu’il est devenu con, non ? fait Charlène, en faisant semblant de me prendre à parti, mais avec humour et bonhomie.
     — Quoi ? » fait Jérém, amusé.
    Qu’est-ce que j’aime le voir si complice avec Charlène, le voir réagir comme un gosse avec sa mère.
    « J’ai eu tout le temps de m’inquiéter hier soir, banane ! Pendant que je passais ma soirée toute seule avec mes chiens ! Tu parles d’un réveillon !
     — On n’a pas bougé de la maison, fait Jérém.
     — Ça je me doute ! Vous aviez au moins de quoi bouffer ?
     — C’était pas copieux, mais on a fait avec.
     — Allez, on va se rattraper à midi avec les autres.
     — Qui vient ? demande Jérém.
     — Presque tout le monde, je pense. »

    Charlène nous propose un café que nous acceptons volontiers. Jérém demande à pouvoir utiliser le téléphone pour appeler son frère Maxime. J’en fais de même, pour appeler maman et lui souhaiter la bonne année.
    Après la pause-café prolongée, nous nous rendons à l’écurie. L’odeur typique de cet endroit, un mélange d’odeur de fourrage, de crottin et du cuir des harnachements monte très vite à mes narines, c’est presque la signature olfactive de mon bonheur. Jérém file direct faire des papouilles à Bille, Téquila et Unico. Je ressens une immense tendresse en le voyant poser sa chevelure brune contre l’encolure tout aussi brune d’Unico, et lorsque ce dernier semble se frotter tout doucement contre son cavalier, comme en quête de câlins.
    Nous aidons Charlène à terminer de soigner les chevaux, puis à évacuer quelques brouettes de fumier des box. A nous quatre, ça va vite. Nous sommes complémentaires. Charlène a de la technique, mais elle manque de force. Jérém a de la force, mais il me semble qu’il manque de technique. Surtout quand je le compare à Benjamin qui, en bon éleveur, cumule la force et la technique dans ce genre de tâche, qu’il exécute à une allure dingue. Quant à moi, j’ai de la bonne volonté, mais il n’y a pas de quatrième fourche. Alors je m’attèle à vider les brouettes sur le tas de fumier. La corvée se fait dans la bonne humeur, et elle se termine bien trop vite pour moi.
    Nous venons tout juste de ranger les fourches et la brouette lorsqu’une sonnerie sonore retentit dans l’écurie.
    « Je vais répondre », nous annonce Charlène.
    Elle revient une minute plus tard pour charger Benjamin d’aller délivrer Ginette et son mari bloqués par la neige.
    « J’y vais, fait le grand gaillard.
     — Tu es notre ange gardien, fait Charlène, il ne te manque que les ailes !
     — Mais j’ai un chasse-neige, et ça suffit pour avoir ce titre ! » il plaisante, en déclenchant le rire sonore de Charlène.
     
    Benjamin vient de partir et Charlène demande à Jérém de sortir l’« appalooza » de son box pour lui faire faire un tour dans le manège couvert. Elle soupçonne un problème de pied, et elle voudrait avoir un avis extérieur. Le bobrun s’exécute. Il selle l’équidé en question, un mâle castré à la robe noire à l’avant et blanche tachetée à l’arrière, le conduit dans le carré de travail et commence de le  faire tourner en longe, au pas.
    Charlène et moi nous tenons un peu à l’écart. Le bruit léger du sabot sur le sable est apaisant. Regarder mon Jérém tout concentré à la tâche m’attendrit.
    « Alors, mon petit Nico, ça a l’air de bien se passer avec notre rugbyman préféré ! me glisse Charlène discrètement.
     — Très bien, très bien, c’est vrai…
     — Ça me fait plaisir de vous revoir ensemble, tu as l’air heureux, et lui aussi.
     — On n’est jamais aussi heureux qu’ensemble et ici, loin de tout.
     — Vous devriez venir plus souvent, alors !
     — Si seulement on pouvait…
     — En tout cas, je suis rassurée. J’avais peur que la distance ne vous éloigne.
     — Tu sais, Charlène, depuis la dernière fois que nous sommes venus ici, ça n’a pas toujours été facile…
     — Je me doute bien. Quand Jérém est sous pression, il n’est pas facile à vivre…
     — Il a eu quelques difficultés, au début, je considère.
     — Oui, y a pas mal de choses qu’il n’avait pas anticipées.
     — Il t’en a parlé ?
     — Oui, il m’appelait assez régulièrement. A Paris, il a eu du mal à trouver sa place. A Toulouse, il avait ses potes. A Paris, il n’avait personne. Il est arrivé comme une fleur dans une équipe constituée et on ne l’a pas vraiment accueilli à bras ouverts. A Toulouse il était The Jérémie Tommasi, l’un des meilleurs joueurs de son équipe. A Paris, il n’était plus qu’un gars parmi tant d’autres. Il était le dernier arrivé, celui qui avait du mal à faire ses preuves. Il a cru qu’il trouverait facilement sa place, mais il lui a fallu ramer. »
    « Au trot, allez, au trot ! » j’entends mon bobrun lancer à l’appalooza. Le bruit cadencé des sabots qui foulent le sable se fait plus sonore, plus rapproché.
    « Tu dois t’en être rendu compte, continue Charlène, mais Jérémie est quelqu’un qui aime bien briller. Il aime être remarqué, admiré. A Toulouse il y arrivait presque sans effort, et ça le faisait se sentir bien. Jérémie aime se sentir le meilleur et montrer qu’il n’a besoin de personne. Mais, au fond de lui, c’est tout le contraire. Ce dont il a le plus besoin, c’est du regard des autres. Jérém n’a jamais eu de reconnaissance de ses parents. Sa mère est partie quand il n’était qu’un gosse et son père est quelqu’un de très dur. Il a eu une enfance difficile à l’école. Il s’est construit dans le regard des autres. Sans ce regard, il se sent un moins que rien. »

    « Galop ! Galop ! Galop ! » j’entends mon Jérém lancer. Sa voix claque et se diffuse dans le grand espace, estompée par le sol en sable et la structure en bois. Le bruit rythmé et très rapproché des sabots qui tapent le sable gagne encore en puissance, résonne dans le grand espace, se transmet par le sol, jusqu’à mes pieds, mes jambes. Il est accompagné par le crissement du cuir de la selle et des harnachements secoués à chaque foulée.
     
    « Jérémie aime bien frimer, se montrer sûr de lui, continue Charlène, les yeux rivés sur l’appalooza.
    C’est l’idée qu’il se fait d’un "vrai mec ". C’est l’idée que son père lui a fichu dans la tête. L’idée que, quand on est un bonhomme, il ne faut surtout ne jamais montrer ses faiblesses. Alors il a foncé là-dedans. Il s’est construit une image, celle qu’il voulait renvoyer de lui, une image qui lui offrait des regards admiratifs, et avec laquelle il se sentait bien. Le fait est que quand on veut montrer autre chose que ce que l’on est, on se condamne à jouer un rôle, sans jamais pouvoir en changer, sous peine de décevoir, et de recevoir par la même occasion un retour du bâton insupportable. Plus on s’éloigne de qui on est vraiment, plus c’est difficile de faire marche arrière.
    Cette image de jeune premier qu’il s’était construite  dans sa tête s’est fracassée sur la réalité de Paris, et ça lui a mis un sacré coup au moral. Jérém est trop orgueilleux pour l’admettre, mais parfois, je crois bien qu’il aimerait pourvoir lâcher prise, et se laisser porter.
    Être "quelqu’un d’autre", c’est épuisant, surtout quand on n’arrive plus à tenir le rythme. Parfois l’énergie manque, mais les attentes des autres poussent à continuer à renvoyer cette image fausse. On ne veut pas dévoiler le mensonge. Et on devient prisonnier de l’image qu’on s’est construite. On devient prisonnier de soi-même.
     — Ça a dû être plus dur que je le pensais pour lui, je considère. A moi, il ne m’a pas dit tout ça. Quand ça ne va pas, il se ferme comme une huître et il me tient à distance  ! J’ai beau attendre, faire profil bas, ou bien essayer d’être présent, rien ne marche !
     — Notre rugbyman a sa fierté, il ne doit pas être vraiment à l’aise à l’idée que tu le voies en position de "faiblesse". Et pourtant, je ne pense pas trop me tromper en disant que si tu l’aimes, c’est justement parce que tu as vu que derrière sa carapace, il y avait un garçon qui a besoin de se sentir aimé, non ?
     — Non, tu ne te trompes pas, pas du tout !
     — Pour aimer vraiment, il faut connaître l’autre. Être amoureux, c’est facile. Quand on est amoureux, on est simplement en extase devant une image idéalisée, fantasmée. Mais si après avoir découvert les défauts et les faiblesses de l’autre, on a toujours envie d’être avec lui plus qu’avec n’importe qui, je pense qu’on peut dire que l’amour est là .
     — Je pense que l’amour est là, alors. J’étais attiré par lui parce qu’il est très beau garçon. J’étais amoureux de lui parce que sa présence me faisait me sentir bien. Mais j’ai vraiment commencé à l’aimer quand j’ai compris que son allure de frimeur n’était qu’une façon de cacher ses peurs . Et depuis ce moment-là, j’ai eu vraiment envie d’essayer de l’aider. Mais il ne veut pas de mon aide. Et je commence à penser qu’on ne peut pas aider quelqu’un juste parce qu’on l’aime ».
     
    « Au pas… eh ! Ooooh ! Au pas ! Au pas ! » s’emporte le bobrun pour ralentir l’équidé trop fougueux.
     
    « Jérém ne s’ouvre pas parce qu’il ne s’aime pas, elle continue, et il pense ne pas être digne de l’amour qu’on pourrait lui porter. Il a peur de l’amour, et sa façon de refuser de se dévoiler, est une façon de garder l’amour à distance. Mais toi, il n’a pas pu te garder à distance… »
     
    « Hep hep hep hep hep !!! elle s’empresse de crier en voyant Jérém mettre un pied à l’étrier.
     — Quoi ? fait mon bobrun sur un ton agacé en remettant son pied à terre.
     — Tu poses pas ton cul sur la selle sans la bombe !
     — Je vais juste faire un petit tour !
     — Petit tour ou pas, tu mets la bombe ! fait Charlène en se dirigeant vers un pan de mur où plusieurs casques sont accrochés.
     — Allez, me casse pas les couilles, tata !
     — Ne m’appelle pas tata ! Et je te les casse si je veux ! Attrape ça !
     — T’es vraiment chiante ! fait Jérém en se saisissant de la bombe que Charlène vient de lui lancer avec un geste brusque, et en la passant sur sa tête avec des gestes tout aussi emportés.
     — Tête de mule ! lui lance Charlène.
     — Ta gueule ! » lâche Jérém en montant en selle avec un élan à la fois puissant et tout en souplesse.
     
    « Au pas ! » fait le bobrun en accompagnant la voix par un tout petit coup de talon dans le flanc.
    L’appalooza se met à avancer.
     
    « Regarde-le comme il est beau en selle ! fait Charlène. Il a une position magnifique, le buste un peu penché vers l’arrière, droit comme un "I", le menton dégagé, les épaules à la fois bien placées et souples, les mains à la bonne hauteur, les rênes courts mais souples, le bassin souple lui aussi, les genoux écartés juste ce qu’il faut, en contact parfait avec l’animal.
     — C’est vrai que mon Jérém à cheval dégage une aisance et une élégance certaines. Il est très sexy.
     — Il monte super bien, mais il monte vraiment comme un mec, elle ajoute.
     — C'est-à-dire ?
     — Les mecs montent en général avec une attitude dominante vis-à-vis du cheval. Regarde-le, il ne lui laisse rien passer, il le corrige dès qu’il bouge une oreille. Alors que nous, les nanas, on est plus dans l’écoute et dans l’empathie…
     — Je vois…
     — Jérém est un mec, et il raisonne comme un mec. Pas étonnant qu’il réagisse comme un con quand ça ne va pas fort pour lui…
     — Mais être avec quelqu’un c’est ça aussi, non ? Lui parler, chercher son soutien et accepter son aide quand ça ne va pas… Sinon ça sert à quoi d’être avec quelqu’un ?
     — Moi perso, je vois les choses de cette façon… mais moi je suis une nana, elle rigole.
     — Peut-être qu’il ne me fait pas confiance…
     — Je ne pense pas que ce soit une question de confiance, mais de pudeur, et de fierté, je dirais même de fierté mal placée. »
     
    Jérém vient de passer l’appalooza au trot et la lente ondulation de son bassin sur la selle est plutôt suggestive.
     
    « Il n’était pas préparé à supporter tant de pression sur lui, elle continue. Il t’a dit qu’il a failli tout quitter ?
     — Je sais qu’il voulait quitter les études…
     — Non, il voulait carrément tout plaquer et revenir à Toulouse ! Il n’a pas tardé à se raviser, mais il y a pensé pendant un temps.
     — C’était dur pour lui de te dire de ne pas aller le voir à Paris, elle enchaîne. Lui aussi crevait d’envie de te voir. Mais il ne voulait pas prendre le risque qu’on sache qu’il est homo. Il n’aurait pas supporté une pression supplémentaire. Alors il allait faire la fête avec ses potes.
     — Et il couchait avec des nanas !
     — Oh oui, ça alors ! Il m’a dit ça, oui, ce grand couillon. Qu’il couchait avec des nanas pour que les gars lui fichent la paix.
     — Ouais…
     — La première fois que tu es allé le voir à Paris, apparemment il t’a fait sortir avec lui et avec ses potes.
     — Oui, c’est exact…
     — Je ne sais pas s’il te l’a dit, mais cet élan de confiance l’a exposé aux railleries de ses potes. Comme il n’avait pas de nana à présenter et qu’il ne couchait pas avec les nanas qui l’approchaient, ils ont vite fait de se poser des questions. Ça le minait, et ça l’empêchait d’avancer dans son intégration à l’équipe. Et ça avait empiré quand il s’était fait draguer par ce gars et…
     — Qu-quoi ? je la coupe net.
     — Ah… il ne t’a pas raconté ça…
     — Non, je ne crois pas ! C’est quoi cette histoire ?
     — Ça me gêne de t’en parler, vu qu’il n’a pas voulu le faire lui-même.
     — Tu en as trop dit maintenant !
     — Du calme, Nico, il n’y a pas de quoi s’affoler. Jérém m’a dit qu’il ne s’était rien passé avec ce gars.
     — Mais c’était qui ce type ?
     — Un gars qui lui avait fait des avances dans les chiottes d’un bar où il était avec ses potes…Il voulait baiser avec lui, quoi…elle précise, en captant mon regard ahuri. Mais Jérém n’a pas voulu. Et en plus, l’un de ses co-équipiers, a débarqué et a surpris leur conversation…
     — Qui, ça ?
     — Je ne sais plus, un petit con qui n’arrête pas de le faire chier…
     — Léo ?
     — Oui, c’est ça, Léo…
     — Il est toujours là pour faire chier, celui-là !
     — Evidemment, il est allé raconter ça à tout le monde, ce qui n’avait rien arrangé dans la tête de Jérém. »
    Je suis scié. Et ça doit sacrement se voir sur ma tronche puisque Charlène s’empresse d’ajouter :
    « Ne t’en fais pas une montagne, Nico, ok ? Je suis certaine que s’il ne t’en a pas parlé, c’est justement pour ne pas t’inquiéter. Il me l’aurait dit s’il s’était passé quelque chose, il n’a aucune raison de me mentir. De toute façon, Jérém est un très beau garçon. Tu dois t’en douter, il attire les regards, ceux des nanas comme ceux des mecs. Et depuis que grâce à toi il a pris conscience qu’il aime les mecs, il doit désormais plutôt regarder de ce côté-là. Et il doit parfois se faire repérer. Toi aussi tu dois regarder les beaux garçons à Bordeaux, non ? Et parfois, il doit y en avoir qui sont sensibles à tes regards… »
     
    Le beau brun vient de faire passer sa monture au petit galop. Il est vraiment beau en selle, tout concentré sur sa tâche.
     
    « C’est vrai, ça arrive.
     — Pour lui, c’est pareil. Alors, soit, vous vous faites confiance, soit vous devenez fous tous les deux. Sans confiance, il n’y a pas de relation, surtout à distance.
     — Il t’a parlé de son idée de couple libre ?
     — Oui, il m’en a parlé. Et tu sais pourquoi il m’en a parlé ?
     — Non…
     — Parce que ça le faisait flipper à mort !
     — Flipper ?
     — Comme il couchait avec des nanas, il ne pouvait pas t’empêcher de coucher avec d’autres gars. Alors il a eu cette idée du couple libre. Mais ça le faisait vraiment chier, et pas qu’un peu !
     — Alors il ne fallait pas proposer ça !
     — Dans sa tête, il avait imaginé que ces "à côté" ne gâcheraient pas ce qu’il y a entre vous. Il avait pensé qu’il arriverait à gérer ça, mais l’idée que tu puisses coucher avec d’autres gars ne passait pas. Ça le tracassait beaucoup que tu puisses te faire draguer à Bordeaux Il m’a dit que tu lui avais déjà montré que tu pouvais plaire à d’autres mecs quand il n’était pas assez présent dans ta vie.
     — C’est vrai, mais personne n’a compté à part lui.
     — Plus il essayait de s’intégrer à l’équipe, elle continue, plus il sortait faire la bringue avec ses potes, plus il avait l’impression de s’éloigner de toi. Il essayait de prendre sur lui, mais ça le tourmentait. Et c’était plus facile à assumer quand il ne te voyait pas. Même t’appeler c’était devenu difficile pour lui. Il te sentait de plus en plus triste, en souffrance, en colère contre lui. Il avait peur qu’à force de te demander des efforts, un jour tu allais en avoir marre et que tu allais le quitter. Et ça, il n’aurait pas supporté. Jérém a trop souffert de l’abandon pendant son enfance, et il a trop peur de revivre ça. Il ne peut pas supporter l’idée qu’on le laisse tomber. Et surtout pas toi. Tu comptes vraiment pour lui, n’en doute pas. Crois-moi, il avait tellement peur de te perdre !
    S’il a couché avec des nanas, c’est d’abord pour faire taire les rumeurs autour de lui. Il a voulu montrer à ses potes qu’il était comme eux, fêtard et hétéro. C’était sa façon de se faire respecter.
    Il avait aussi besoin de retrouver un peu de confiance en lui, alors qu’il doutait de plus en plus de ses capacités en tant que joueur de rugby. Il ne trouvait plus de regards admiratifs  autour de lui, et il a voulu au moins se sentir désiré en tant que mec. Et ça le rassurait de voir qu’au moins ça, ça ne changeait pas par rapport à Toulouse.
     
    Jérém vient de faire tomber deux vitesses à sa monture, l’appalooza est désormais à nouveau au pas.
     
    « Bref, à Paris il a voulu s’étourdir avec les sorties, l’alcool, le sexe, continue Charlène, tout en fixant les jambes du cheval. Et ça l’aidait à ne pas trop penser à quel point tu lui manquais, à quel point il avait mal de te faire souffrir, et à quel point il ne se sentait pas à la hauteur de tes attentes…
     — Il ne se sentait pas à la hauteur de mes attentes ?
     — Tu aimes Jérém et tu as envie de construire une vie de couple avec lui. Mais pour l’instant, il ne peut pas te donner ça.
     — Je ne lui ai jamais demandé ça !
     — Peut-être, mais c’est ce que tu veux, au fond de toi, non ?
     — Oui, c’est vrai…
     — Jérém l’a senti, et ça le rendait triste de ne pas pouvoir t’apporter tout ça .
     — Parfois j’ai l’impression que je m’y prends comme un pied avec lui…
     — Pour faire face à une personnalité difficile comme la sienne, je pense que tu pourrais déjà essayer de comprendre les craintes et les appréhensions qui motivent ses comportements . Ici vous êtes loin de tout, comme tu l’as dit, et vous êtes surtout ensemble. Mais dans quelques jours, vous serez à nouveau séparés. La distance sera toujours difficile à gérer. Jérém sera toujours difficile à gérer quand il sera sous pression. Et il le sera, sous pression, encore et encore. Je pense que tu ne dois pas te leurrer en te disant qu’après ces vacances tout sera différent entre vous parce que vous vous êtes retrouvés. Dans les mois à venir, vous rencontrerez les mêmes difficultés.
    Les mots de Charlène font écho aux conseils de Thibault, de Denis et d’Albert. Pourquoi je n’ai pas su en faire meilleur usage ?
    « Tu ne le changeras pas, du moins pas tout de suite, elle continue. De toute façon, quand on aime, on n’essaie pas de changer l’autre. On essaie de le comprendre, et on essaie de faire avec. Tu dois être prêt à accepter de sa part des changements progressif ou incomplets. Tu dois exprimer tes besoins et tes limites, et tu dois le pousser à exprimer les siens. Parce que, nous le savons tous les deux, il ne le fera pas de son propre chef. Mais n’essaie pas de lui faire la morale. Pense à ce qui est essentiel pour toi dans cette relation, dis-lui clairement ce qui est insupportable pour toi, et tiens bon sur ce point .
    Jérém est heureux quand il est avec toi. Je pense qu’il se sent plus fort quand vous êtes ensemble. Grâce à toi, il sait désormais qui il est et il l’a accepté. Mais il n’est pas habitué à se sentir aimé et ça lui fait toujours peur. Le rugbyman a besoin d’être rassuré…
     — Je vais essayer de le rassu…
     — Chut, il arrive !
     — C’est quoi ces messes basses, vous deux ? nous questionne Jérém, l’air à la fois amusé et intrigué.
     — On parlait géopolitique, se marre Charlène.
     — C’est ça, oui… prends moi pour un con !
     — Alors, tu en dis quoi de ce cheval, mon cher Jérém ?
     — Je pense qu’il n’a rien, à part des aplombs de merde…
     — C’est ce que je pense aussi. Ça me fait plaisir qu’on arrive à la même conclusion. Je vais en parler à son propriétaire. Merci mon grand, le la bombe te va à merveille !
     — Mais ta gueule !
     — Ah, bah, tiens voilà les Toulousains ! j’entends une voix féminine bien connue nous lancer. Carine est là.
     — Tu devrais plutôt parler d’un Parisien et d’un Bordelais  désormais » fait JP.
    C’est toujours un plaisir de revoir ces gens sympas. Car ce sont vraiment des gens charmants, chacun à leur façon. Carine est une nana attachiante. JP est un gars très bienveillant.
    Autour d’un véritable repas de fête, nous retrouvons la plupart des cavaliers.
    « Ça fait plaisir de vous revoir les garçons ! » nous lance Martine avec sa voix naturellement amplifiée au mégaphone, en nous claquant des bises sonores. Avec son rire franc, son exubérance, son humour, son énergie, elle est une sorte de tornade de bonne humeur contagieuse.
    Arielle est là, avec son immanquable quiche ratée.
    « Personne ne lui a dit que pour un repas de Premier de l’An, elle pouvait faire autre chose ? fait Daniel en s’adressant à Charlène d’une façon théâtralement discrète.
     — Ou bien que pour un repas de Jour de l’An elle aurait pu s’abstenir ? relance JP, tout aussi moqueur.
     — Même le Premier de l’An vous vous foutez de ma cuisine ?
     — Mais regarde la tête de cette quiche ! Tu nous donnes le bâton pour te battre ! fait Martine.
     — Je ne sais pas comment fait ta fille qui est obligée de manger au moins un repas par jour à la maison… enchaîne Satine.
     — Elle n’a pas le choix… c’est ça, ou dépérir ! » surenchérit Martine.
    Nadine  ponctue cet échange avec ses rires tonitruants et interminables. Benjamin, qui est revenu depuis, a pris place à côté d’elle et semble tenter d’installer une complicité avec la jolie blonde.
    Ginette et son mari, les aînés de l’assemblée, comptent les points.
    Florian vient de se pointer avec un gars. Il fait les présentations entre les cavaliers et son Victor.
    « Alors, raconte-nous, Florian… où tu es allé débusquer un si beau garçon ? fait Carine.
     — En Pologne …
     — Tu es Polonais, Victor ? elle minaude.
     — Ah oui, fait le bel étranger.
     — Et tu viens d’arriver en France ?
     — Non, je suis là dans ? de-depuis ? Il y a… tro… trzy… trois années, il trime.
     — Depuis trois ans, l’aiguille JP.
     —Depuis trois ans » il se corrige, avec un sourire charmant, avec un accent craquant, notamment autour de l’intonation des voyelles. C’est un accent charmant, un accent d’ailleurs .
     — Ça ne fait que quelques semaines que nous nous sommes rencontrés, explique Florian.
     — Trinquons aux belles rencontres ! fait Daniel en levant son verre.
     — T’as pas besoin des belles rencontres pour trinquer, toi ! fait sa compagne Lola, avec cet humour décapant qui est leur "marque de couple".
     — Tu sais que je suis un bon vivant…
     — Très bon vivant ! »
     Leur complicité est toujours aussi forte, marrante, touchante.
    « Trinquons à l’amour, et à l’amitié, qui est aussi une forme d’amour. Ce sont les biens les plus précieux dont nous disposons !
     — Bien dit JP, s’exclame Martine.
     — A l’amitié, à l’amour ! fait l’assemblée.
     — Quelqu’un se souvient de cette image de la Terre prise par une sonde américaine il y a une dizaine d’années ? fait JP de but en blanc.
     — Quelle image ? fait Satine.
     — Quelle sonde ? fait Martine.
     — La sonde Voyager. Cet engin a été lancé dans les années ‘70 pour explorer les limites de notre système solaire. Il y a une dizaine d’années, il nous a envoyé une dernière photo de notre planète, juste avant que la distance n’empêche les instruments d’en faire d’autres. On y voyait une image granuleuse, sombre, avec un épais rayon de soleil au milieu. Et dans ce rayon de soleil, on y distinguait tout juste un petit point bleu pâle . Ce point pâle c’était notre Terre, qui faisait figure de minuscule grain de sable dans l’immense nuit de l’Univers.
     — L’astronomie nous apprend l’humilité… fait Daniel, inspiré, avec une attitude de druide.
     — Quand on regarde ce point insignifiant dans cette grande photo, continue JP, on a presque du mal à se dire que c’est là que se trouvent tous ceux qu’on connaît, tous ceux qu’on aime, ceux qu’on déteste, tous ceux dont on a entendu parler, et qu’il porte la somme de nos joies et de nos souffrances. Si je dois retenir une leçon de cette photo, c’est que nous sommes perdus au beau milieu de nulle part, dans l’espace et dans le temps. Perso, ça me donne le tournis .
     — C’est clair que ça remet les idées en place ! fait Ginette.
     — Tout cela devrait nous aider à relativiser pas mal de choses, fait Charlène.
     — Tout ça, ça nous montre que nous ne sommes pas immortels, et que rien ne nous appartient. Et que, par conséquent, nous devons respecter tout ce qui nous entoure, notre Terre et nos semblables. Et l’amitié et l’amour ce sont des façons de respecter nos semblables.
     — Des verre bien remplis aussi c’est une façon de respecter ses semblables ! fait Daniel en réservant une tournée. »
    Autour du dessert, un Mont Blanc très généreux en calories préparé par Charlène, Daniel sort sa guitare et ses cahiers de textes de chansons. A partir de là, tout s’enchaîne sans répit.


    Je vais vous raconter/avant de vous quitter/l’histoire d’un petit village près de Napoli/Nous étions quatre amis/Au bar tous les samedis/A chanter à jouer toute la nuit…
     
    J'habite seul avec maman/Dans un très vieil appartement/Rue Sarasate/J'ai pour me tenir compagnie/Une tortue, deux canaris/Et une chatte


    Colchiques dans les prés/Fleurissent, fleurissent/Colchiques dans les prés/C'est la fin de l'été/La feuille d'automne/Emportée par le vent/En rondes monotones/Tombe en tourbillonnant


    Je me sens perdre pied, j’ai l’impression de flotter. Je ressens en moi cette douce fatigue, cette dérive délicieuse, ce lâcher prise libératoire, cette abdication provisoire de la volonté, cette impression que tout est possible et que le bonheur est là, juste devant moi. C’est l’effet de l’alcool.
    J’ai la tête qui tourne un peu, je me laisse porter par l’ambiance festive et chaleureuse. Jérém est heureux, je le suis aussi, tellement heureux. Depuis son « je t’aime » de la veille, je suis fou de lui comme je ne l’ai jamais encore été.
    Je me sens bien et tout me paraît encore plus beau et heureux depuis que je suis pompette. Plus jamais je ne veux repartir de Campan, plus jamais. Je me sens tellement bien ici. Charlène a raison, dans quelques jours nos problèmes d’avant Noël vont nous rattraper. Et Campan est le seul endroit où je suis sûr d’être heureux avec mon Jérém. Ici il ne peut rien arriver à notre amour.
    Porté par les vapeurs de l’alcool, je dérive très vite, très loin. Je nous verrais bien tout laisser tomber et vivre ici à Campan, ensemble. Je ne sais pas de quoi on vivrait, mais je suis sûr qu’on trouverait et qu’on serait bien, j’en suis sûr ! Tiens, pourquoi pas ? J’ai une idée formidable ! Puisque Charlène va bientôt prendre sa retraite et que Jérém a du mal à se faire à l’idée que le centre équestre pourrait fermer ses portes, pourquoi ne reprendrions-nous pas l’affaire à notre compte ? Jérém est un très bon cavalier, et je l’aiderais, je l’aiderais, tout serait si simple…
    Florian vient d’embrasser Victor dans le cou. Ils sont beaux tous les deux. Ça me fait plaisir de les voir heureux ensemble. Je regarde mon Jérém qui est en train de discuter avec Martine. Je ne peux m’empêcher d’attirer son attention en saisissant son bras. Le beau brun se retourne, il me regarde et me sourit. Je me penche vers lui et je l’embrasse sur la bouche. Le bobrun est surpris, mais il ne se retire pas.
    Il n’est que 16 heures, mais le jour se retire déjà. Dehors il a recommencé de neiger. Les cavaliers s’empressent de rentrer chez eux.
    « Regardez ce que j’ai eu ce matin au magasin ! fait Martine en sortant un billet de la poche de sa veste et en l’exhibant fièrement.
     — C’est quoi, ça ? demande Satine.
     — Un billet de Monopoly !
     — Quoi ?
     — Une nana m’a filé un billet de 20 euros ! Mon premier !
     — Mon précieux ! fait Daniel en imitant la voix visqueuse et la grimace de Gollum.
     — En ville, les billets ont été changés pendant la nuit… lance JP.
     — La nana venait de Bagnères. De la civilisation, quoi ! »
     
    Peu à peu le grand séjour se vide et la magie de cette belle journée s’évapore. Je suis triste que ça se termine déjà, cette chaleur humaine est addictive, ça fait du bien et j’en redemande. Qu’est-ce que ça fait du bien de faire la bringue avec des gens aussi sympas ! Je ne veux pas laisser les fêtes se terminer, je n’ai pas envie de m’éloigner à nouveau de Jérém.
    « Tu nous ramènes, Benji ? fait ce dernier.
     — Allez, on y va, répond le beau barbu.
     — Ah non, vous n’y allez pas, non, fait Charlène sur un ton péremptoire.
     — Quoi, tu vas nous mettre au box ? fait Jérém, railleur.
     — S’il le faut, oui ! Il va reneiger et je ne veux pas vous savoir là-haut isolés et sans courant ! Vous restez dormir ici cette nuit, c’est non négociable !
     — On a du bois, on va pas mourir de froid !
     — Vous ne bougez pas d’ici, c’est tout !
     — Dis plutôt que t’as besoin d’un coup de main aux chevaux parce que tu t’es pété le bide à midi ! la taquine Jérém.
     — Eh, petit con, de quoi je me mêle ! Bon, d’accord, il y a un peu de ça aussi… »
     
    Après ce petit échange d’amabilités, Jérém finit par accepter, et avec plaisir, la proposition de Charlène « coup de main contre gîte et couvert pour la nuit ». Ça me fait tellement plaisir de jouer un petit peu les prolongations de cette belle journée. Nous finissons les restes de midi et nous passons la soirée en jouant au rami tout en ignorant un indigeste vidéogag de l’année qui défile à la télé avec l’audio coupé.
    « C’est vrai que tu t’es fait draguer par un gars, à Paris ? je ne peux m’empêcher de questionner Jérém lorsque nous nous retrouvons seuls dans la chambre d’amis de Charlène.
     — D’où tu sors ça ?
     — Charlène…
     — Mais elle ne sait pas tenir sa langue !
     — Ça lui a échappé…
     — Celle-là, je te jure !
     — Alors, c’est vrai ?
     — Ouiiiiiii, c’est vrai…
     — Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ?
     — Parce que c’était déjà très compliqué entre toi et moi, je ne voulais pas en rajouter. Et surtout parce qu’il ne s’est rien passé.
     — Il était beau ?
     — Pas mal…
     — Pas mal ou… plutôt sexy ?
     — D’accord, il était plutôt sexy.
     — Et ça t’a fait quoi de te faire draguer par un mec ?
     — Ça m’a mis en rogne. Le gars était insistant. Et en plus ce con de Léo est arrivé pendant que je l’envoyais balader. Et il en a fait tout un foin avec les autres gars. Il m’a fait chier, putain !
     — Et si tu n’avais pas été avec tes potes ?
     — Tu veux savoir si j’aurais eu envie de coucher avec lui ?
     — C’est le sens de ma question, oui.
     — Je n’ai pas envie de coucher avec d’autres gars, Nico. C’est de toi dont j’ai envie. J’ai couché avec des nanas pour faire comme les autres. Mais c’est à toi que je pensais…
     — Moi aussi j’ai toujours pensé à toi quand je…
     — N’en parlons plus… » il me chuchote. Et il me fait des bisous, beaucoup de bisous, accompagnés par la caresse inlassable de ses doigts qui glissent dans mes cheveux, qui massent la base de ma nuque. J’ai envie de me laisser porter par ce bonheur apaisant, doux et sensuel. J’en ai vraiment envie. Et pourtant, quelque chose me tracasse. Je pense aux non-dits entre nous, ces non-dits qui, s’ils persistent, feront que notre vie après Campan ressemblera à celle qu’on a connue avant Campan. Je ne veux plus qu’on dérive à nouveau chacun de notre côté.
    Charlène a raison, pour mettre toutes les chances de notre côté pour que notre relation marche, nous devons avoir une discussion, mettre certaines choses au clair, fixer des limites. Je ne peux pas laisser passer ce moment parce que je sais que ce sera toujours difficile d’affronter ce genre de sujet. Je ne crois pas non plus que Jérém va le faire de son initiative, alors je décide de prendre les choses en main.
    Jérém vient de se coller dans mon dos et de me serrer dans ses bras.
    « S’il te plaît, P’tit Loup, ne m’éjecte plus de ta vie si tu as un problème, parle-moi, je lui glisse.
     — Je te le promets, Ourson.
     — Tu vois comment notre relation quand nous serons revenus à Paris et à Bordeaux ? j’enchaîne. J’imagine que nous ne pourrons pas nous voir chaque week-end…
     — Je ne pense pas…
     — Et tu vas tenir bon ? »
    Je sens sa respiration dans mon cou, il ne répond pas.
     « Je veux dire, tu as 20 ans et je sais que tu as des besoins… je t’aime, Jérém, je n’ai pas envie que tu ailles voir ailleurs, mais je ne veux pas que tu me promettes quelque chose que tu ne peux pas tenir. Tu es un super beau mec, et les nanas ne vont pas te lâcher. Et des gars comme celui des chiottes du bar tu vas en croiser d’autres…
     — Et toi, tu vas pouvoir tenir ? Si un très beau mec te draguait, est-ce que tu sais comment tu réagirais ? » il me questionne à son tour.
    « Je tente de lui répondre, sans trop savoir comment, mais le bogoss enchaîne direct :
    « Je préfère ne pas savoir, en fait.
     — Moi non plus je préfère ne pas savoir… je crois.
     — Tant que ça ne reste que du sexe… il considère.
     — Tant qu’on met une capote… je considère, avant d’ajouter : elles ne cassent pas en général…
     — Tant qu’on sait qu’Ourson et P’tit Loup font bande à part, il me glisse tout bas.
     — Oui, Ourson et P’tit Loup font bande à part !
     — Et quoi qu’il arrive, ça ne changera pas.
     — Exactement. Donc, maintenant que tout ça est dit, n’en parlons plus » je conclus.
     
    Nous n’en parlons plus et nous faisons l’amour, longuement, tendrement. Et puis, nous retrouvons le bonheur de nous prendre l’un dans les bras de l’autre. Et je ressens un bonheur d’autant plus fort et sincère dans la mesure où il n’est pas basé sur de promesses insensées, tout en étant bâti sur l’essentiel. Et nous nous endormons comme des gosses heureux.
     
    Les entraînements de Jérém commencent le lundi 7 janvier. Mes partiels commencent le 9 janvier, et les siens la semaine suivante. Par chance, nous pouvons rester ensemble jusqu’à la fin de la semaine.
    C’est la plus longue période que nous ayons passée ensemble jusqu’à maintenant. A chaque fois que je repense aux trois petits mots qu’il m’a glissés au moment où l’année 2001 laissait la place à l’année 2002, je sens un élan de joie et de motivation. Le bonheur de ces jours avec Jérém me donne de l’énergie pour réviser.
    Jérém révise lui aussi, il a l’air motivé à réussir ses partiels. Ces révisions « parallèles » me renvoient aux révisions dans l’appart de la rue de la Colombette. Car ce sont des révisions entrecoupées par des bonnes pauses sexuelles. Le beau brun a besoin d’être détendu pour réviser, et je me charge de lui rendre service plusieurs fois par jour. La capote s’invite presqu’à chaque fois, en tout cas dès que sa présence est nécessaire. Mais qu’importe, c’est devenu un geste mécanique et nous nous y habituons. Notre tendresse, notre complicité sensuelle sont telles que cela ne pose plus de problème.
    Certes, le fait de réviser des cours différents me renvoie aux vies séparées que nous retrouverons dans quelques jours. Mais être avec lui, ici et maintenant, c’est tout ce qui compte pour moi. Je veux profiter, et je profite, de chaque instant, de chaque regard, de chaque sourire.
    En fait, non, ces révisions ne ressemblent pas du tout à celles de la rue de la Colombette. Ni dans le sexe, qui était alors domination et soumission et qui est désormais partage et tendresse. Ni dans mon état d’esprit, qui était alors pétri de tristesse de ne pas pouvoir atteindre le cœur de mon bobrun, et de peur que chaque « révision » soit la dernière. Une tristesse et une peur qui se sont envolées définitivement à Campan lorsque j’ai entendu mon bobrun me dire « je t’aime ».

    Dimanche 6 janvier 2002.

    Lorsqu’il glisse sur le bonheur, le temps semble filer plus vite, trop vite. Et la fin de la parenthèse enchantée et enneigée finit par arriver. Le dimanche matin, il est temps de dire au revoir à Campan, à la petite maison et à tout le bonheur qu’elle contient.
    Avant de nous quitter, j’ai envie d’offrir quelque chose à mon beau brun. J’ai envie de lui offrir et de m’offrir une dernière bonne gâterie, mais sans capote. Je me dis que le risque est minime.
    J’ouvre sa braguette, je descends son jeans et son boxer, et je le pompe. Le bobrun se laisse faire, il attendait ça depuis nos retrouvailles. Une bonne pipe, son sperme qui gicle dans ma bouche, qui glisse dans ma gorge.
    « J’avais presque oublié que c’était si bon ! il me glisse en me prenant dans ses bras, l’air ivre de plaisir.
     — Moi je n’avais pas oublié » je lui réponds.

    « Prenez bien soin l’un de l’autre, les gars, nous lance Charlène qui nous a rejoints à la superette chez Martine pour nous dire "au revoir".
     — Toi, Jérém, sois sage. Et toi, Nico, je compte sur toi pour kafter s’il ne l’est pas. Je m’occuperai de son cas…
     — Il m’a promis qu’il le serait ! je lance.
     — Il a intérêt !
     — On vous revoit quand, les gars ? nous questionne Martine.
     — Cet été, je pense, fait Jérém.
     — Pas avant ? Ça fait loin, ça ! »
    Oui, dans ma tête aussi, ça fait loin.
    « Ça me paraît compliqué… la deuxième partie de la saison est une période tendue. Et puis, y a les partiels… »
    Je repars de ce séjour à Campan, de ces jours ensemble avec pas mal d’éléments qui devraient me rassurer . L’attitude de Jérém, celle d’un gars amoureux qui a l’air d’être aussi bien avec moi que je le suis avec lui, ses regrets pour m’avoir fait souffrir en m’imposant de la distance, ses promesses de ne plus m’éjecter de sa vie, le fait de pouvoir compter sur la bienveillance d’Ulysse, la perspective de se voir à mi-chemin entre Paris et Bordeaux, cette mise au point avec Jérém sur ce qui est important entre nous.
    Mais aussi le fait de savoir que Jérém se confie à Charlène, de savoir que je peux compter sur le soutien de cette dernière. Et, cerise sur le gâteau, de disposer désormais de son numéro de téléphone.
    Mais ça ne m’empêche pas d’être triste. Nous étions montés là-haut alors que nous venions juste de nous retrouver après avoir cru, lui comme moi, que nous nous étions perdus pour de bon. Et nous descendons en nous étant dit « je t’aime ». Se séparer à nouveau après de telles retrouvailles est un déchirement.
     
    Je regarde l’autoroute défiler. Je regarde Jérém conduire. Nous approchons de Toulouse où je dois faire une étape pour récupérer des affaires et faire un bisou à maman avant de repartir à Bordeaux.
    Demain, après demain, et les jours suivants, je serai seul à Bordeaux. Seul avec mes médicaments, seul avec cette attente, avec cette angoisse. Ma tristesse, ma désolation vis-à-vis de l’idée de ne plus avoir Jérém à mes côtés ravivent d’autres angoisses que le bonheur de ces jours à Campan avait maintenu à bonne distance.
    Car même si nous nous sommes promis de nous appeler chaque soir, je sais que ce ne sera pas la même chose. Sentir sa présence à côté de moi, pouvoir le prendre dans mes bras, me sentir enveloppé dans les siens, notamment la nuit, dans le lit, m’apaise et me rassure. Ça me fait un bien fou. Tout cela va terriblement me manquer à Bordeaux, je le sais déjà.
    Le trajet vers Toulouse est le dernier moment que nous allons passer ensemble avant longtemps. Je ne sais pas quand nous allons nous revoir à nouveau.
    J’ai envie de pleurer. Ça doit vraiment se voir sur mon visage. Car, juste après le péage de Saint-Gaudens, j’entends mon Jérém me lancer :
    « Tu as l’air si triste, Nico !
     — Tu vas me manquer ! je lui lance, les larmes aux yeux.
     — Toi aussi tu vas me manquer, Ourson. Je te promets qu’on se verra dès que possible, dès que j’ai un jour de repos, après les partiels. »
    Je ne trouve rien à dire, alors que la tristesse me submerge.
    « Je n’aurai jamais dû coucher avec ce type ! je m’entends lancer, comme si mon angoisse trouvait le moyen de sortir malgré moi.
     — Eh, Nico ! » me lance le beau brun, tout en passant une main derrière ma nuque et en caressant mes cheveux.
    Je le regarde, il me regarde. Son regard est tendre, touchant, adorable. Je crois que c’est de ce regard dont je suis fou amoureux.
    « Ça va bien se passer, ok ? il assène, sur un ton à la fois doux, ferme et rassurant. Tu finis ton traitement et tout va s’arranger !
     — J’espère…
     — Viens-là ! » fait-il, tout en se penchant vers moi et en attirant mon buste avec sa main.
    Jérém me fait le bisou le plus doux et le plus amoureux qu’il ne m’ait jamais fait. Son beau petit sourire lorsque nos lèvres se séparent me met du baume au cœur. Tout comme les mots qu’il me glisse tout bas :
    « Je t’aime, Ourson. »

     

    Un coup de coeur de ces derniers jours, La Casa Azul, des textes qui parlent de vrais sujets, sur des rythmes entrainants : un mix explosif, qui donne une belle énergie, et de l'espoir. pas besoin de comprendre l'espagnol pour cette chanson, le clip parle de lui même :

    Voy a salir
    Aquí no puedo respirar
    Sellé ventanas para dejar de sentir
    Y ahora no siento más que astenia emocional

     

    Je vais sortir
    Je ne peux pas respirer ici
    J'ai scellé les fenêtres pour arrêter de ressentir
    Et maintenant je ne ressens rien d'autre qu'une asthénie émotionnelle

     

     

     


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  • Précédemment, dans Jérém & Nico…

     

    0301 Une histoire peut en cacher d’autres.


    Après le clash chez moi en août 2001, je pensais avoir perdu Jérém à tout jamais. Puis, lorsque son accident était arrivé quelques jours plus tard, j’avais eu tellement peur. Il s'était cogné la tête et il était resté plusieurs jours dans le coma. S’il ne s’en était pas sorti, ça m’aurait détruit.
    Je m’en étais voulu de ne pas avoir su trouver les mots et les gestes pour le retenir, pour le mettre en confiance, pour lui montrer mon amour sans l’étouffer. Et j’avais fini par me dire que je n’aurais jamais dû lui proposer de réviser pour le bac, que j’aurais du le laisser tranquille, le laisser vivre pénard, sans foutre le bordel dans son existence d’hétéro bien dans ses baskets.
    Et pourtant, dès notre première révision, cet « hétéro bien dans ses baskets » m’avait montré qu’il kiffait baiser avec moi. Et pas qu’un peu. Et même, parfois, bien qu’il rejetait le plus souvent tout geste de tendresse et d’affection venant de ma part et qu’il refusait d’assumer ce qu’il y avait entre nous, il m’avait aussi montré qu’il était bien avec moi, et qu’il ne pouvait pas se passer de ma présence dans sa vie.
    Du moins jusqu’au jour du fameux clash, où il avait tout fichu en l’air.

     

    0301 Une histoire peut en cacher d’autres.


    Après sa sortie d’hôpital, alors que je commençais à me faire à l’idée de ne plus jamais le revoir, il m’avait rappelé. En attendant de partir à Paris pour commencer sa carrière de rugbyman professionnel, il était allé prendre l’air à Campan, dans les Pyrénées, dans le village et dans la maison de ses grands-parents. Et il m’avait invité à le rejoindre.
    Pris au dépourvu, j’avais hésité. Depuis notre clash, j’avais entamé le deuil de cet amour, j’essayais d’en « guérir ». Son coup de fil était venu rouvrir une blessure encore très douloureuse. Je pensais que le bonheur avec Jérém était impossible. Il m’avait fait trop mal. J’avais peur de retomber dans les mêmes travers que pendant nos premières révisions. A savoir, des baises torrides et, le plus souvent, rien de plus, pas un mot, pas un geste qui me montrerait que je comptais ne serait-ce qu’un peu pour lui. Et une séparation, quand il le déciderait, sans que j’aie le moindre mot à dire.
    Oui, j’avais eu peur que le fait de revoir Jérém puisse rouvrir cette plaie et rendre ma « guérison » encore plus longue et difficile.
    Mais j’avais fini par accepter. Le beau brun me manquait tellement ! Aussi, j’avais besoin d’avoir des explications de sa part. De savoir pourquoi il m’avait jeté si méchamment après la semaine pendant laquelle chaque jour nous avions fait l’amour chez moi. J’avais besoin de savoir ce que je représentais vraiment pour lui.
    Je n’avais pas été déçu. Sous la halle de Campan, après quelques maladresses, Jérém avait fini par me montrer qu’il tenait à moi. Et par la plus belle des façons : en m’embrassant dans un espace ouvert, alors qu’on aurait pu nous voir. D’ailleurs, on nous avait vus. Mais le bobrun s’en fichait, son baiser était un baiser d’amour, pour me retenir, pour me faire sentir à quel point je comptais pour lui.
    A Campan j’avais trouvé un autre Jérém, un Jérém sans « artifices », plus « authentique » que celui que j’avais connu à Toulouse, et on ne peut plus craquant. Un Jérém qui faisait du cheval, qui aimait le contact avec la nature. Un Jérém débrouillard, souriant, détendu, en connexion avec son âme d’enfant. Un Jérém qui acceptait de me faire partager sa vie, son vécu, ses peurs, ses sentiments, ses amis cavaliers, cette bande de joyeux lurons, comme une famille pour lui.
    Avec ces derniers, nous avions fait des balades, des gueuletons. Nous avions eu des belles conversations portées par Jean-Paul, nous avions chanté autour de la guitare de Daniel. Nous avions été chouchoutés par Charlène, comme une maman pour Jérém, et par Martine, comme une cousine très rigolote.
    Puis, un soir, Jérém m’avait embrassé devant tout le monde. Si je m’attendais à ça ! C’était un moment de bonheur fou. Tout le monde était content pour nous, et je m’étais senti tellement bien !
    A Campan, dans la petite maison dans la montagne, nous avions fait l’amour comme jamais auparavant. C’était un partage intense, le désir réciproque de rendre l’autre heureux. Mais nous avions aussi discuté, nous avions partagé plein de moments inoubliables. Je n’avais jamais été si amoureux de mon Jérém. Ce bonheur pansait toute la souffrance et la peur que j’avais vécues après notre clash. Je reprenais espoir que notre amour soit possible, et que nous arriverions à surmonter la distance quand il serait à Paris. D’ailleurs, j’étais si heureux, et Paris me semblait si loin, presque un mirage rendu flou par le bonheur présent.
    Mais ce qui devait arriver avait fini par arriver. Le coup de fil du club de rugby était arrivé. C’était le jour même des terribles attentats aux Tours Jumelles à New York.
    Le rappel à la réalité a été brutal. Nos vies allaient prendre des chemins différents, Jérém à Paris pour le rugby, moi à Bordeaux pour mes études. Mon cœur se déchirait à nouveau, brisé par la peur de perdre le gars que j’aimais et meurtri par cette autre peur qui était dans tous les esprits après le 11 septembre.
    A Campan, j’avais trouvé un Jérém amoureux, et tellement adorable. J’avais peur que Paris le fasse disparaître à nouveau. J’avais envie de croire aux promesses de Campan, que notre amour était plus fort que tout et que rien pourrait éloigner nos cœurs. Mais au fond de moi je recommençais à ressentir la peur de le perdre.
    Au début de son aventure parisienne, la magie de Campan semblait tenir bon. Jérém était venu me voir à Bordeaux par surprise, et il m’avait invité à Paris. J’étais comme sur un nuage. Tout semblait bien se passer, et même au-delà de mes espoirs. Tellement bien qu’après l’explosion d’AZF j’avais invité Jérém dormir à la maison et que j’avais eu envie de faire mon coming out auprès de mon père. Mais ça s’était mal passé, très mal passé. J’avais essuyé son mépris, senti son dégoût, je m’étais heurté à son rejet net.
    Heureusement, ma vie était désormais à Bordeaux. Mes études à la fac commençaient sur les chapeaux de roues. J’aimais mes cours et je m’étais fait de nouveaux potes. Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression de me plus être le garçon dont tout le monde se moque parce qu’il est « pédé », mais un gars comme les autres, qui avait droit à sa dignité et au respect. Entre le lycée et la fac, j’ai eu l’impression de passer d’un monde d’ados à un monde d’adultes. L’écho des moqueries du lycée était toujours là, mais il s’estompait peu à peu dans ma tête.
    Hélas la complicité des premières semaines avec Jérém n’allait pas durer. Plus le temps passait, plus je le sentais distant. Entre les entraînements intensifs, sa mise à niveau sportive plus compliquée que prévu, ses études qui lui donnaient du fil à retordre, et sa peur panique qu’on découvre qu’il aimait les garçons et que ça compromette sa carrière naissante, Jérém était vraiment sous pression.
    Il avait fini par espacer nos contacts, et à ne plus souhaiter que j’aille le voir à Paris, préférant faire la fête avec ses co-équipiers et recommencer à baiser avec des nanas pour faire « comme tout le monde ». Lorsque je m’étais pointé à Paris par surprise, il m’avait proposé une relation « libre », dont les règles principales seraient que chacun ferait sa vie et qu’on se verrait pendant des périodes de vacances, discrètement.
    Jérém m’avait montré qu’il tenait à moi, il m’avait dit que j’étais quelqu’un de vraiment spécial pour lui, le seul qui comptait pour lui, et que ça ne changerait pas. Que ses « à-côtés » n’étaient que sexuels, que c’était juste pour soulager la fougue hormonale de ses 20 ans entre deux de nos retrouvailles, pour donner une image conforme à ce qu’on attendait de lui, pour qu’on lui foute la paix. Jérém m’avait dit les larmes aux yeux qu’il ne voulait pas me perdre. Mais il m’avait dit aussi qu’il ne pouvait pas faire autrement, qu’il ne pouvait pas assumer une relation « normale ».
    J’avais d’abord rejeté ce mode de fonctionnement, car imaginer Jérém dans les bras d’une nana ou d’un autre mec me rendait fou. Et si un jour il était tombé amoureux ? Loin des yeux, loin du cœur.
    Quant à moi, je n’avais vraiment pas envie d’aller voir d’autres gars. Fantasmer sur les mecs c’est une chose dont je ne peux me passer, certes. Mais passer à l’acte quand on est amoureux, c'est un toute autre chose. Et si un jour j’étais tombé amoureux d’un autre gars ? Loin des yeux, loin du cœur. Je ne voulais pas prendre le risque d’oublier mon Jérém, je tenais trop à lui. Depuis Campan, je savais désormais à quel point je pouvais être heureux avec lui.
    Mais Jérém ne m’avait pas laissé le choix. Pour ne plus m’entendre lui faire des reproches et devoir répondre à mes questions, il avait voulu qu’on fasse une pause. J’avais pensé qu’il s’agissait d’une façon de me quitter. Mon cœur était à nouveau brisé.
    J’avais fini par rencontrer un gars, Benjamin. Un gars mignon, sympa, drôle, et plutôt bon amant. Avec Benjamin, c’était léger, il n’y avait pas de prise de tête. On ne s’était rien promis, à part de passer de bons moments, de partager des repas, des films, des conversations, des rires, et des bonnes baises.
    C’est pendant l’une de ces baises que tout a basculé. La capote qu’il portait avait cassé et il ne s’en était rendu compte qu’en sortant de moi, après avoir joui. J’avais paniqué. Je lui avais demandé de faire un test, il avait refusé. Aux urgences, on m’avait donné le traitement post-exposition. Et c’était parti pour trois mois d’angoisse en attendant le test qui pourrait faire cesser cette angoisse ou tout faire basculer dans ma vie pour de bon.
    Noël était arrivé et c’était dur de cacher ma souffrance et ma peur à mes parents, surtout à maman. Jérém me manquait horriblement.
    Malgré sa pause imposée, le soir du réveillon je n’avais pu m’empêcher de lui envoyer un message peu avant minuit pour lui souhaiter un Joyeux Noël.
    Jérém avait répondu. Il fêtait le réveillon chez son père dans le Gers et il se faisait tout aussi chier que moi. Il m’avait proposé de nous voir. Je n’avais pas su refuser.
    Nous avions passé la nuit à l’hôtel, à discuter, à faire l’amour, à nous aimer à nouveau. Il m’avait terriblement manqué et je lui avais manqué aussi. Il s’est excusé du mal qu’il m’avait fait et j’ai retrouvé le Jérém adorable qui me rend fou amoureux de lui.
    Le lendemain, il m’avait proposé de repartir à Campan jusqu’à la rentrée.
    Campan était sous la neige. Et dans les Pyrénées, dans la petite maison, loin des peurs de Paris et des angoisses de Bordeaux, mon bonheur, notre bonheur d’être ensemble était à nouveau parfait.

     

    0301 Une histoire peut en cacher d’autres.



    NICO

    Campan, le 31 décembre 2001, 23h57

    "Je te promets que le prochain réveillon on le fêtera ici à Campan, avec les cavaliers.
    – J’adore l’effet que Campan a sur toi, Jérém !
    – Quel effet ?
    – Il fait ressortir le Jérém le plus adorable qui soit !
    – Campan n’est qu’à nous !
    – Oui, c’est notre refugeé".

    Bordeaux, le mardi 31 décembre 2002, 18h56

    Sous la douche, je repense à ce rendez-vous manqué avec les cavaliers. La neige nous avait bloqués à la petite maison, sans électricité, sans beaucoup de provisions. Je repense à cette omelette avec laquelle on avait fait un repas de fête. Ce soir-là, il n’y avait que la cheminée, une omelette et notre amour, et ça nous suffisait pour être heureux.
    Je me souviens de chacun des instants du réveillon d’il y a an, de chacune de mes sensations, de toutes les nuances de bonheur que m’apportait sa présence. Je me souviens de chacun de ses regards, de chacun de ses sourires, de chacun de ses mots. Et surtout de ces trois petits mots dont il m’avait fait cadeau juste après avoir fait l’amour à l’approche de minuit.
    "Je t’aime"
    Trois petits mots sur l’oreiller, trois mots, un monde entier.
    Longtemps j’avais rêvé d’entendre ces mots de sa bouche. Et ce cadeau était enfin venu, à l’instant même où une année se terminait et une autre prenait le relais. C’était le plus beau cadeau qu’on ne m’avait jamais fait.

    L’eau chaude de la douche glisse sur ma peau, elle me fait du bien. Elle revigore mon corps qui, après un après-midi passé à faire l’amour, demanderait à rester tranquille plutôt qu’à faire la fête.
    Mais ce soir c’est le réveillon, un autre, et je n’ai pas le temps de me reposer. Dans une heure, je vais être assis à table avec nos invités, et pendant une longue soirée. Car ce soir, l’année 2002 va se terminer, et une nouvelle va commencer. Et il faut fêter ça, le temps qui passe.
    J’arrête l’eau, je me sèche, je m’habille. J’arrange mes cheveux et je quitte la salle de bain pour aller rejoindre le gars qui me fait du bien, qui égaie ma vie, et qui sait pardonner mes erreurs.
    Je le retrouve dans la cuisine, il est en train de terminer le repas pour ce soir. Il est vraiment doué aux fourneaux.
    Je le regarde cuisiner et je ne peux résister à l’envie de m’approcher doucement de lui, de glisser mes bras autour de sa taille, de le serrer contre moi, de lui faire plein de bisous dans le cou.
    Il tourne la tête, et je croise son regard plein d’amour, de l’amour à donner, de l’amour à recevoir. Ce gars est un véritable puits à câlins.
    Après avoir éteint les plaques chauffantes, il se tourne vers moi. Nous nous enlaçons, nous nous embrassons. J’adore laisser glisser mes doigts dans ses beaux cheveux châtains, j’adore me noyer dans ses yeux verts, dans son regard doux et timide.
    La vie est faite de surprises. Je n’aurais jamais pensé qu’on se retrouverait un jour tous les deux.
    "Tu es très beau, Nico, il me lance, adorable.
    – Toi aussi, tu es beau, Ruben !"

    La sœur de Ruben, son mec et leur gosse de trois ans vont arriver dans peu de temps, mais nos corps réclament de nouveaux frissons. Le sien, surtout. Ça ressemble à l’urgence du désir. Pour la troisième fois, rien que cet après-midi. Ruben a tout le temps envie de faire l’amour avec moi. Je crois que je ne me suis jamais senti autant désiré de ma vie.

    J’ai été le premier gars pour Ruben. Avant moi, il avait embrassé une ou deux nanas, mais il était puceau. J’ai été toutes ses premières fois : le premier baiser avec un garçon, les premiers câlins, la première fois où il a senti un corps masculin contre le sien, la première fois où il a fait l’amour. Et la première fois où il est tombé amoureux.
    Au début, il était pudique et timide, et j’ai pris du plaisir à le dévergonder en douceur. Très vite, il a kiffé que je m’impose, que je « dirige » au pieu, et que je le fasse sentir « à moi », que je lui montre ce dont j’ai envie. Et son plus grand plaisir semblait être celui de satisfaire tout ce que je lui demandais.
    Pour le faire kiffer encore plus, j’avais appris à exiger au lieu de demander. Plus je jouais au petit macho, plus ça le rendait fou. Au début, je me trouvais vraiment peu crédible dans ce nouveau rôle qui n’avait jamais été le mien. Mais à force de répéter sous le regard d’un « public » qui veut y croire, les gestes, les mots et les attitudes sont devenus peu à peu naturels, et j’avais fini par devenir celui qu’il attendait que je sois.
    Ruben a vu en moi « un gars avec de l’expérience » et « qui sait ce qu’il veut ». Je me suis employé à combler ses attentes et j’ai appris à être ce gars. Tu parles d’expérience ! Avec une relation foirée et une poignée d’aventures au compteur, je suis loin d’être une référence. Mais je lui fais de l’effet et il a vu en moi ce qu’il avait envie de voir.
    Dans une certaine mesure, Ruben me fait penser à moi, au début des « révisions » dans l’appart de la rue de la Colombette. Un gars à la recherche de repères, à la recherche de la virilité qu’il ne trouve pas chez lui. Et bien qu’au début cela ait pu me paraître un brin surréaliste, cette virilité il a cru la trouver en moi.
    Mais il a suffi de me laisser faire, le laisser aller chercher mon égo masculin, le déballer, et le galvaniser. Et peu à peu mon plaisir a basculé.
    Je me suis laissé entraîner à jouer « le mec ». Un changement de taille, pour moi qui ai toujours préféré faire exulter la virilité de l’autre plutôt qu’envisager qu’on fasse exulter la mienne.
    Et force est de constater que me sentir désiré en tant qu’actif, en tant que « mâle », ça m’a quand même fait du bien à l’égo.

    Oui, Ruben me fait parfois penser au Nico que j’étais il y a un an et demi, lors des révisions avant le bac.
    A quelques nuances près, quand-même. Si j’ai fini par jouer au petit macho, c’est parce que j’ai senti qu’il kifferait ça. Quelque part, c’est lui qui l’a « demandé ». Je ne lui ai rien imposé, je n’ai pas voulu le dominer, et surtout pas en dehors de nos jeux sexuels. Je n’ai pas non plus exigé des trucs fous de lui dès le premier jour, je ne l’ai pas brusqué. Ça s’est fait tout en douceur, je lui ai montré des choses et je lui ai laissé trouver ses repères, à son rythme.
    Après l’amour, après le sexe, après parfois les mots crus, Ruben a toujours cherché mes bisous, mes caresses, mes bras pour s’y blottir, comme pour se sentir en sécurité, enveloppé par mon corps. Et je ne lui ai jamais refusé cette tendresse.

    Ruben me colle contre le mur, m’enlace fougueusement. Ses mains fébriles défont ma ceinture, ouvrent ma braguette, se glissent dans mon boxer, empoignent ma queue, la caressent, la branlent lentement. En un quart de seconde, je suis fou d’excitation.
    "Encore, t’as envie ? je le taquine, alors que je sens monter en moi une seule et unique envie, celle de jouir à nouveau.
    – J’ai tout le temps envie de toi, beau mec !
    – Vas-y, suce, je sais que tu as envie de ça !"
    Pas de réponse verbale à ma boutade, mais un regard embrasé de désir, son corps qui s’exécute au quart de tour, ses genoux qui touchent le sol, ses mains qui font glisser mon boxer et mon pantalon le long de mes cuisses, et ses lèvres qui avalent mon gland et coulissent le long de ma queue.
    Ses mains se glissent sous mon t-shirt, ses doigts excitent mes tétons. La pression, le mouvement, le doigté, tout est parfait. Il ne lui a pas fallu beaucoup de temps pour repérer mes touches sensibles, et guère plus pour en devenir un virtuose.

    Je me souviens de la dernière fois où je l’ai sucé, deux jours après le réveillon à l’omelette, juste avant de quitter la nouvelle parenthèse inattendue et enchantée de Campan, après le réveillon du nouvel an, avant de repartir dans nos vies. Il sortait de la douche et je n’avais pas résisté à la tentation de défaire sa serviette nouée autour de la taille, et de lui faire plaisir une dernière fois.

    Je le regarde pendant qu’il me suce, moi débout, lui à genou, je kiffe ça et je sais qu’il kiffe ça. Dès qu’il sent mon regard sur lui, son regard vert-marron est au rendez-vous. Et je lis une envie débordante de me rendre dingue de plaisir. Je sens cette envie dans la fougue de ses va-et-vient le long de ma queue, dans la fébrilité de ses caresses autour de mes tétons. Je renonce à caresser les siens, car je sais qu’il n’est pas sensible de ce côté-là. Je pose une main sur sa nuque, je sais qu’il kiffe ça, juste la présence de ma main sur sa nuque, sans même forcer. J’envoie quelques petits coups de reins, il kiffe ça aussi.
    Très vite, nous basculons dans cette dimension, nous nous retrouvons sur cette corde raide, tiraillés entre l’envie de faire durer ce plaisir partagé et une furieuse envie de précipiter le feu d’artifice final.

    Notre complicité était parfaite. Il avait balancé sa cigarette dans le feu et ses mains étaient venues exciter mes tétons. Elles sentaient la fumée, je me souviens très bien de ça. Ses petits coups de reins me rendaient dingue. L’excitation de l’un embrasait celle de l’autre. C’était une réaction en chaîne, une réaction explosive. J’avais cherché son regard. Et dans le sien, tout comme dans le mien, il n’y avait pas que de l’excitation, mais aussi une immense tendresse.

    Ruben me pompe de plus en plus fougueusement, m’approchant dangereusement du point de non-retour. J’essaie de me contrôler, de faire durer. Je lutte sciemment contre son envie de conclure, de me faire jouir, d’accueillir mes giclées dans sa bouche et de les avaler. C’est un petit jeu entre nous, un petit jeu tacite, et très plaisant. Plus j’arrive à me retenir, plus mon orgasme va être géant. Mais le petit coquin est de plus en plus fûté et je sens que je ne vais pas y arriver longtemps…

    J’étais tellement fou de lui et tellement triste de devoir le quitter. J’avais décidé de lui donner ce dont il languissait depuis nos retrouvailles après Noël, le bonheur de jouir en moi, du moins dans ma bouche, sans capote. Je m’étais dit qu’au fond, le risque était minime.
    J’avais très envie de retrouver enfin le goût fort et délicieux de son jus, mais je m’employais à l’amener au bord du précipice de l’orgasme et à le retenir de justesse, à lui faire sentir l’appel de sa jouissance et à la reporter sans cesse.

    Je regarde son physique élancé, pas vraiment musclé, mais très sensuel, sa peau claire, ses beaux cheveux châtains un peu bouclés...
    Je sens sur mon cou la caresse de cette chaînette qui était celle de Jérém et qu’il m’avait offerte au moment de partir après notre premier séjour à Campan, au moment de nous séparer, au moment où nos vies empruntaient deux chemins divergents. Malgré tout ce qui s’est passé, je n’ai jamais pu me séparer de cette chaînette.

    Je revois son corps de rugbyman, de jeune mâle fringant, sa peau mate, son brushing de bogoss, ses cheveux bien bruns, coupé très court autour de la nuque, ses abdos, ses pecs, ses tatouages sexy à mort, le petit grain de beauté, lui aussi sexy à mort, dans le creux de son cou, la chaînette que je lui avais offerte pour son anniversaire, nonchalamment posée sur sa peau mate, entre ses pecs saillants…

    Ruben me pompe sans reprendre son souffle. Je sens une chaleur intense, brûlante, presque douloureuse monter dans mon bas ventre. Je sens que je perds pied. Et lorsque l’orgasme me submerge, le bonheur de sentir mon jus partir dans sa bouche me rend dingue…

    Je repense au bonheur de le sentir perdre pied, de sentir son corps musclé trembler de plaisir. Je repense à ses giclées chaudes et puissantes qui explosent dans ma bouche et qui me rendaient dingue…

    "Vas-y, avale !", je lui lance, pour lui faire plaisir

    "Vas-y, avale !", il m’avait lancé, pour me faire plaisir.

    Ruben vient de se relever. Il m’embrasse comme un fou. Il est ivre de moi, ivre du plaisir de passif, celui qu’il kiffe par-dessus tous, et que je viens de lui offrir. Je le sens à la fébrilité de ses gestes, au frémissement de son regard.

    Il avait glissé ses mains sous mes aisselles, il m’avait aidé à me relever. Il m’avait serré très fort contre lui, je l’avais serré très fort contre moi. Je l’avais embrassé comme un fou, j’étais ivre de lui.

    "T’as aimé ? me demande Ruben.
    – Tu veux me tuer, je lui balance, assommé par ce nouvel orgasme, comme abasourdi.
    – Non, je veux juste te faire plaisir".
    Pour toute réponse, je pose quelques bisous dans son cou.
    "Alors t’as pas aimé ? il revient à la charge.
    – Si, si, bien sûr que si! Et toi, t’as aimé ?
    – Moi aussi, beaucoup! Je t’ai bien excité, hein ?
    – Oui, grave !
    – Tu me rends dingue, Nico…"
    Et là, il me serre très fort contre lui. Puis, il approche ses lèvres de mon oreille et me glisse tout bas :
    "Nico… je t’aime…"

    J’avais approché mes lèvres de son oreille et je lui avais glissé :
    "Je t’aime, Jérémie Tommasi
    – Je t’aime Ourson, je t’aime tellement !"

    Ça faisait quelques temps que je sentais ces trois petits mots au bord de ses lèvres. Et les voilà enfin. Ce sont des mots qui peuvent apporter toute la joie du Monde quand on les attend et toute l’angoisse de l’Univers quand on les redoute. Hélas, avec Ruben j’étais malheureusement dans ce dernier cas.
    Pourquoi est-ce que je redoutais d’entendre Ruben prononcer ces mots ? J’imagine, pour la simple et bonne raison qu’ils appellent les mêmes en retour, sous peine de décevoir, de faire de la peine, de tout gâcher.
    Des mots que, je le sens, je ne pourrais lui retourner qu’en mentant, qu’en le trompant.
    Parce que je sais que mes sentiments pour lui ne sont pas les mêmes que les siens pour moi. Je ne sais vraiment pas pourquoi, alors que tout est réuni pour me rendre heureux.
    Ruben est un garçon qui s’assume, qui ne demande qu’à être en couple avec moi, qu’à s’afficher avec moi. Depuis qu’il est avec moi, il a fait son coming out auprès de ses parents, de sa sœur, de ses amis. Et il m’a présenté tout ce monde, il m’a fait rentrer dans sa vie. Ruben m’a offert tout ce que j’ai toujours espéré d’une relation avec un gars.
    Depuis que je suis avec Ruben, j’ai même trouvé une passion : le vélo. Ruben fait partie d’une association de cyclistes basée à Mérignac qui organise des randonnées sur des circuits dans la région. Après une période de mise à niveau, j’ai pu l’accompagner sur des boucles pas trop exigeantes.
    La première fois que j’ai randonné avec les cyclistes de l’asso, ça m’a rappelé les balades à cheval à Campan. J’ai retrouvé les sensations de liberté, de dépaysement, la déconnexion du quotidien. Avec en prime, la sensation de mieux maîtriser mon nouveau moyen de locomotion avec deux roues, des vitesses et des freins, plutôt qu’un cheval dépourvu de tout ça. La première fois que nous avons fait une grande boucle dans une zone boisée, j’ai pensé à Téquila et à Unico. J’ai eu envie de pleurer. J’ai retenu mes larmes pour que Ruben ne me pose pas de questions.
    La pratique sportive m’a aidé à aller de l’avant. Avec le vélo, j’ai retrouvé le plaisir du grand air. Avec le vélo, j’ai aussi trouvé des nouveaux amis, et une sorte de nouvelle famille. Une famille dont les membres sont loin d’être si hauts en couleurs que les cavaliers de Campan, mais avec qui je me sens bien.
    Avec Ruben, nous avons d’autres passions communes. La musique classique et les classiques de la littérature. Je lui ai fait redécouvrir Tchaïkovski, il m’a fait redécouvrir Bach. Je lui ai fait découvrir Proust, il m’a fait me passionner pour l’Iliade et l’Odyssée.
    Nous avons régulièrement de longues et belles conversations, et nos échanges sont très enrichissants. Ruben me pousse à être curieux, me donne envie de découvrir. Il nous arrive de parler philo. Ruben est très calé sur le sujet, et il est passionnant. Il me parle souvent de ses études. Il étudie l’italien, et il l’étudie à fond. Il étudie la grammaire, la syntaxe, le vocabulaire, mais aussi la littérature, la civilisation, l’histoire et la culture qui va avec. Il pousse la passion jusqu’à suivre des cours de latin, la base de l’italien, comme de tant d’autres langues. Il est passionné par ses études et il m’a redonné envie de me passionner aux miennes après la baisse de motivation, proche de l’extinction, que j’avais connue avant, pendant et après la rupture.
    Avec Ruben, je devrais être le plus heureux des garçons. Je devrais être tout autant amoureux de lui qu’il l’est de moi. Et pourtant, je ne sais pas vraiment pourquoi, ce n’est pas le cas.

    Il y a un an, peu avant minuit, Jérém m’avait dit « je t’aime » pour la toute première fois. Soudain, un Univers nouveau s’était ouvert devant moi.
    Au fond, j’avais toujours su que ça viendrait un jour. Et ça ne pouvait venir qu’à Campan, ce Campan « qui n’était qu’à nous », Campan magique, Campan notre refuge.
    Je me souviens de notre complicité parfaite, de l’embrasement de nos sens, de mon bonheur après son – je t’aime », ces trois petits mots qui m’avaient donné des ailes.
    Et pourtant, j’avais vraiment eu du mal à réaliser ce qui venait de m’arriver. Ce dont j’étais certain, c’est que je n’avais jamais été aussi heureux de ma vie.
    Pendant que nous faisions l’amour, dans les toutes premières minutes de l’année 2002, je n’arrêtais pas de me dire que la nouvelle année s’annonçait si douce, si belle !


    Bordeaux, mercredi 1er janvier 2003, 4h54


    Ruben dort paisiblement à côté de moi. Nos invités viennent de partir et mon petit cuistot est tombé comme une masse. J’écoute sa respiration apaisée et apaisante, je sens la chaleur de son corps irradier sous les draps.

    Et mon esprit vagabonde au loin.

    Oui, il y a un an, l’année 2002 s’ouvrait sous les meilleurs augures. En 2002, il y a eu de la joie, du bonheur, mais aussi beaucoup de tristesse et de déception. Et tout cela mélangé pêle-mêle. Des montagnes russes émotionnelles, terminées avec un déraillement inattendu et très douloureux pour moi.

    Malgré tout, il me manque tellement. Il ne s’est pas passé un jour sans que la nostalgie et la tristesse ne me prennent aux tripes. Mais jamais comme cette nuit, pendant cet « anniversaire » si spécial. Parce que je l’aimais ce beau brun, putain qu’est-ce que je l’aimais !

    J’ai été amoureux de Jérém depuis le premier jour du lycée. Au début, je parle des tout premiers instants où je l’ai capté dans la cour du lycée, j’ai été aimanté par sa beauté masculine redoutable. Il n’avait même pas 16 ans, et il était déjà tellement sexy !
    Très vite, mon cœur battait la chamade dès que je pensais à lui. J’avais des papillons dans le ventre dès que je m’apprêtais à le retrouver, ou dès qu’il s’approchait de moi. Il occupait toutes mes pensées, matin, midi, soir, et même la nuit. J’aurais voulu tout savoir de lui.
    Au départ, il n’y avait même rien de sexuel dans mes sentiments. J’imagine que j’étais trop jeune, trop innocent ou naïf ou abruti pour penser au sexe. J’étais amoureux de son sourire, de sa voix, de sa façon d’être, de son assurance, de l’image de petit gars bien dans ses baskets et plutôt marrant qu’il renvoyait.
    Tout ce que je désirais au monde, c’était de me blottir dans ses bras. Tout ce dont j’avais besoin, était d’avoir un pote avec qui me sentir bien. Quelqu’un à qui pouvoir parler, avec qui pouvoir être moi-même, sans avoir peur. J’avais besoin de câlins, de tendresse, de répit. J’avais besoin de me sentir accepté, aimé.
    Je me souviens de notre retour du voyage en Espagne, en bus, lorsqu’il s’était assoupi sur mes genoux. Je m’en souviens comme de l’un des moments les plus sensuels avec lui. Je me souviens de mon bonheur, hélas doublé d’effroi, lorsque je m’étais réveillé et que j’avais réalisé que ma main s’était glissée sous son t-shirt et qu’elle était posée à plat sur ses abdos bien chauds. J’étais tellement bien à cet instant, et pourtant, j’avais tellement peur ! C’est tellement injuste de devoir avoir peur d’être si heureux.
    Ce qui m’avait le plus marqué dans cet instant, c’était le fait d’avoir croisé brièvement son regard. Et d’avoir compris qu’il s’était rendu compte de la présence de ma main. Et que, dans l’obscurité du bus, ça ne le dérangeait pas, au contraire, il avait l’air de kiffer. Évidemment, lorsque le bus avait ralenti et s’était engagé dans la voie de décélération d’une aire de repos, avant que les lumières ne s’allument, il s’était relevé et avait cassé la magie.
    C’est peut-être à ce moment-là que j’avais entrevu pour la première fois ce qui se cachait derrière sa carapace de petit frimeur. A savoir, un petit gars qui avait tout autant besoin de tendresse et d’amour que moi j’en avais besoin, mais qui ne savait pas l’assumer.
    Et là, mes sentiments avaient franchi une étape importante. J’étais fou de lui, fou de ce cœur sensible que j’avais entrevu l’espace d’un instant. Je me languissais désormais de mieux le connaître, mais je savais qu’il ne m’en laisserait pas la chance.

    Plus tard, après le début de nos révisions, c’était dans sa jalousie, dans ses excès de colère, et parfois dans ses besoins d’affection et de tendresse, comme lorsqu’il m’avait demandé de rester dormir chez lui et de le prendre dans ses bras, que j’avais reconnu sa sensibilité. Une sensibilité qu’il avait peur d’assumer, qu’il refoulait.
    Au fil de nos « révisions », j’avais réalisé que je n’étais plus simplement amoureux de ce garçon. J’avais réalisé que je l’aimais, avec sa sensibilité, ses fêlures. Que je l’aimais comme un fou.
    Mon erreur, ma naïveté ont été de croire que je pourrais l’aider à être heureux en lui offrant mon amour. Que je pourrais lui offrir tout ce dont il avait besoin. Et que je pourrais le changer.

    Je n’aurais pas dû lui mettre la pression pour notre relation comme je l’ai fait depuis notre première révision et jusqu’à notre éloignement après son installation à Paris.

     

    J’aurais dû l’écouter davantage, être plus attentif à sa souffrance, à ses doutes.

     

    J’aurais dû lui montrer qu’il pouvait se confier à moi, le soutenir davantage, l’encourager.

     

    J’aurais dû lui montrer que j’étais là pour lui.

     

    J’aurais dû comprendre qu’il avait autant peur de me perdre que j’avais peur de le perdre. Qu’il luttait en permanence contre cette peur de souffrir, parce que l’Amour est le seul domaine où la carapace ne suffit pas, car elle peut se briser dès que les sentiments naissent. Car dans sa tête, il ne cessait de se répéter que je pouvais sortir de sa vie à tout moment.

     

    J’aurais dû lui montrer davantage que je l’aimais tel qu’il était, avec ses qualités et ses défauts, et non pas pour son image de beau mec bon baiseur.

     

    Mon engouement sexuel pour son corps et sa virilité a pu lui montrer à un moment que je ne m’intéressais qu’à ça. Mais ça n’a jamais été le cas. Sinon, je n’aurais pas enduré tout ce que j’avais enduré.

     

    J’avais pensé, parfois, à renoncer à lui. J’y avais pensé quand j’avais trop mal, ou bien quand je me disais qu’il serait plus heureux sans moi. J’y avais pensé, mais je ne l’ai pas fait. Peut-être parce que je l’aimais.

     

    Mais, au fond, quelle aurait été la plus belle preuve d’amour ? Renoncer à lui pour le libérer d’une relation compliquée, lui permettre d’être heureux sans moi ? Ou bien être là, encore et toujours, avec mon amour et tous ses défauts, tout en essayant de trouver la force d’accepter que le gars que j’aime me fasse parfois souffrir ?

     

    Où se situe la limite entre tout faire pour rendre heureuse la personne aimée et se rendre malheureux soi-même ? Jusqu’où peut-on aller, jusqu’où peut-on prendre sur soi par amour ?

     

     

    Pendant cette dernière année, j’ai essayé de suivre les conseils avisés de gens qui m'entourent. J'ai le chance d'avoir des amis tels que Thibault, Denis, Albert, Charlène, et j'ai décidé qu'il était temps de mettre leur sagesse à profit. J'ai essayé d’éviter les erreurs que j’avais commis par le passé et qui nous avaient conduits, mon beau brun et moi, à nous éloigner à deux reprises. Je pensais avoir changé, avoir tout fait pour mettre mon Jérém à l’aise, en confiance, pour le faire se sentir bien avec moi.

     

     

    Mais visiblement, ça n’a pas suffi, je n’ai pas su lui apporter ce dont il avait besoin. En essayant d'éviter les erreurs du passé, j'en ai fait d'autres. Non, l’année 2002 n’a pas tenu ses promesses. Je n’ai pas su lui faire tenir ses promesses. Et Jérém non plus. Je l’aimais, il m’aimait. Mais aimer ne suffit parfois pas pour rendre l’autre heureux.

     

    Je regarde Ruben dans la pénombre, je le regarde dormir. Il est beau, doux, c’est un petit ange. Il me touche, il m’attendrit, et je suis bluffé par son intelligence. Et pourtant, avec lui je ne suis pas passé du stade d’être amoureux, d’être heureux dans le bonheur que nous procure l’autre, à celui d’aimer, de trouver son plus grand bonheur dans le bonheur de l’autre.
    Sexuellement, avec Ruben, une partie de moi n’est pas comblée. Mais dans le fait que mes sentiments pour lui ne soient pas les mêmes que les siens pour moi, la raison principale est ailleurs.
    Ce qui me manque avec Ruben, c’est cette étincelle qui faisait frémir tout mon corps et toute mon âme, et que je n’ai ressentie que pour Jérém.
    Lorsque Ruben était arrivé comme une bouée de sauvetage alors que je me noyais, j’ai cru pendant un temps qu’avec sa douceur, sa tendresse, son amour, il m’apportait à nouveau cette étincelle. J’ai cru que Ruben était mon prince charmant.
    C’en est un, un adorable prince charmant. Mais si son baiser m’a fait me relever, il ne m’a pas réveillé de mon sommeil. Sa présence apaise mes blessures mais ne les guérit pas. Peut-être que je lui en demande trop, c’est même sûr. Au fond, ma rupture est récente. Et elle a été très difficile. Peut-être qu’elle a desséché mon cœur. Peut-être que quelque chose me retient toujours dans le passé.
    Alors, les sentiments de Ruben me font peur, tout comme son impatience d’installer notre relation. Je trouve que ça va trop vite pour moi. En général, quand on a l’impression que ça va trop vite avec quelqu’un, c’est que nous ne sommes pas prêts. Parfois, nous ne le sommes pas encore. Mais le plus souvent, c’est que nous ne le serons jamais.

    JEREM

    Paris, le 31 décembre 2002, 23h42.

    C’était il y a un an. Déjà un an, putain ! Jérém se souvient du silence et de la pénombre de la petite maison sans électricité, de la chaleur, de la flamme, du bruit, de l’odeur du feu dans la cheminée. Il se souvient de son corps contre le sien, de ses câlins, de ses baisers. Il se souvient de son regard amoureux.
    Il se souvient qu’il était tellement bien avec lui. Il se souvient qu’il était heureux, il se souvient comment il était heureux, Nico, il se souvient combien il était heureux de le voir heureux. Il se souvient qu’ils étaient tellement bien ensemble.
    Il se souvient lui avoir enfin dit ces mots qui lui brûlaient les lèvres depuis qu’ils étaient montés à Campan, ces mots que Nico lui avait dits à plusieurs reprises et qu’il n’avait jamais su lui décrocher, malgré l’envie de le faire.
    "Je t’aime, ourson!"
    Il se souvient du bonheur de Nico quand il lui avait dit ce « je t’aime ».  Il se souvient de comment il s’était senti bien après avoir lâché ces mots, si simples et si lourds à la fois.
    Il se souvient qu’ils avaient fait l’amour et que c’était incroyable. Il se souvient que tout était parfait à cet instant.
    Il se souvient lui avoir fait la promesse que le prochain réveillon, celui de ce soir, ils le fêteraient avec les cavaliers. Il se souvient y avoir cru très fort, comme un vœu, comme pour éloigner la peur que ce ne soit pas le cas, que la vie en décide autrement, que le bonheur qui était le leur à cet instant leur file entre les doigts. Il se souvient avoir eu peur que la vie leur fasse à nouveau emprunter des chemins qui s’éloignent. Il avait eu peur de faire encore des bêtises. Il avait eu peur de le faire souffrir encore, et de tout gâcher une fois de plus.
    Jérém se connait. Sa peur était justifiée. Il a encore fait des bêtises. Il a encore fait de la peine à Nico. Et il tout gâché une fois de plus.
    Dans quelques minutes, il sera minuit, et ça fera pile un an qu’ils étaient si heureux. Ça sonne si loin, tout ça. Cette année 2002 se termine sans Nico. Car Nico, il l’a perdu. Cette fois-ci, il n’y aura pas de rattrapage, il n’y aura pas de retrouvailles à Campan.

    Le bruit de la fête du Nouvel An au « Pousse au Crime » résonne jusque dans la rue où Jérém est sorti fumer une cigarette, mais surtout pour se retrouver seul, pour reprendre son souffle, pour essayer d’échapper à cette tristesse qui lui enserre le cœur et qui l’étouffe. Mais il n’y arrive pas. C’est tellement dur de devoir faire la fête quand on a le cœur en miettes.
    Il regarde le briquet avec lequel il vient d’allumer sa clope, le briquet que Nico lui avait offert à Campan, juste avant de partir pour Paris. Plus minuit approche, plus son cœur est lourd.

    "Eh, Jérém, c’est presque l’heure !"
    Jérém a entendu la porte du bar s’ouvrir et la puissance des décibel sde la fête foncer sur lui. Mais il a été étonné d’entendre la voix d’Ulysse. Il n’aurait jamais pensé qu’il viendrait le voir. Pas après ce qui s’est passé. Depuis quelques temps, ils s’évitent. Enfin, c’est surtout lui qui évite Ulysse. Car il a cru avoir perdu son amitié. Définitivement, Jérém a perdu pas mal de choses en cette foutue année 2002. Alors, il est content d’entendre sa voix, et qu’il soit venu le voir. Il aimerait tellement que les choses redeviennent comme avant.
    "J’arrive.
    – Tu fais quoi ?
    – Tu vois, je fume une clope.
    – Ca fait un bon moment que tu fumes !
    – Ouais… ouais…
    – Tu as l’air à côté de tes pompes, mec.
    – T’inquiète, tout va bien.
    – Non, tout ne va pas bien. Je commence à te connaître un peu et je sais quand tu ne vas pas bien.
    – Occupe-toi de tes fesses, Ulysse, tu veux ?
    – Allez, Jérém, ne fais pas l’idiot. Viens trinquer avec nous.
    – Ouais, ouais…
    – Tu penses à Nico…
    – Non, pourquoi tu me demandes ça ?
    – Je ne te le demande pas, je le sais…"
    Jérém a envie de lui parler de tant de choses, mais ça ne sort pas. Il a mal et il n’a envie de rien. Il a juste envie de rentrer chez lui et de dormir et d’être au lendemain, pour ne plus penser à cette foutue nuit d’il y a un an.
    "Écoute, Jérém, tu ne crois pas qu’on devrait arrêter de se faire la gueule ?
    – Je ne te fais pas la gueule !
    – Tu ne vas pas me faire croire qu’il n’y a pas un malaise entre nous depuis quelques temps, hein ?
    – Je voudrais faire comme s’il ne s’était rien passé, mais je n’y arrive pas.
    – Mais il ne s’est rien passé !
    – Je t’ai quand même montré une partie de moi que tu n’as pas aimé…
    – Je m’en fous de ce que tu m’as montré, ça ne change rien pour moi.
    – Mais ça change pour moi.
    – Foutaises ! Tu veux qu’on soit à nouveau amis, oui ou non ?
    – Oui , bien sûr.
    – Et moi aussi. Tu sais, notre amitié m’a manqué.
    – A moi aussi, tu peux pas savoir !
    – Je t’aime beaucoup, Jérémie.
    – Moi aussi je t’aime beaucoup.
    – Je t’ai trouvé sympa depuis le premier jour. Tu es un bon gars.
    – Moi aussi je t’ai trouvé super sympa. Tu es le seul qui soit venu me parler quand j’ai débarqué à Paris.
    – Viens-là, mec !"
    Ulysse le prend dans ses bras et le serre très fort contre lui. Vraiment, ce gars a le pouvoir de le faire se sentir bien, de le rassurer.
    "Je suis désolé pour ce qui s’est passé l’autre soir.
    – Ne le sois pas, il n’y a pas de mal.
    – Il y a des choses que je ne peux pas contrôler.
    – Tu n’as rien fait de mal.
    – J’aurais dû fermer ma gueule.
    – Non, au contraire. T’as bien fait de ne pas garder ça pour toi. Mais pour moi tout va bien. Tu penses que ça va aller pour toi ?
    – Oui ça va aller.
    – Tout va bien alors. Je n’aimais pas qu’on se fasse la tête. Il n’y a pas de malaise de mon côté, d’accord ? Il n’y en a jamais eu. Et il ne faut pas qu’il y en ait de ton côté non plus. Tu n’as rien à te reprocher.
    – Merci Ulysse.
    – Pourquoi tu es ici ce soir ?
    – De quoi ?
    – Pourquoi tu n’es pas avec Nico ? Tu en crèves d’envie !
    – C’est fichu entre nous.
    – Ne dis pas ça. Quoi qui se soit passé entre vous, je suis sûr que tu peux rattraper le coup, ce gars t’aime comme un fou. Appelle-le, va le voir dès demain.
    – Je lui ai fait trop de mal et je n’arrête pas de lui en faire.
    – Tu es bien avec lui ?
    – Oui, tellement bien.
    – Et pourquoi tu es bien avec lui ?"

    Pourquoi je suis bien avec Nico ? Il y en a tellement, de raisons…

    Parce que grâce à Nico, je sais enfin qui je suis. J’ai arrêté de me dire que je suis hétéro et que je me tapais un « pédé » juste pour le fun. J’ai accepté que je suis attiré par les mecs. Et par Nico, en particulier. Aujourd’hui, je sais que je suis homo. Et ça fait du bien de savoir qui l’on est.
    Parce qu’il a su me montrer qu’aimer un garçon peut être quelque chose de très beau, et qu’il ne faut pas avoir honte. Et même si j’ai encore peur du regard des autres, je n’ai plus peur de mon propre regard. Aujourd’hui, j’ai fait la paix avec moi-même vis-à-vis de tout ça.
    Parce qu’il m’a montré que je peux être aimé, pour qui je suis, et pas juste pour mon physique.
    Parce que je sais désormais qu’il m’aime pour ce que je suis, avec mes imperfections, mes défauts, mes faiblesses.
    Parce que je sais que Nico me comprend, il connait mes failles, et il ne les fait pas peser.
    Parce qu’il supporte mes mauvais côtés, mon mauvais caractère et qu’il fait ressortir le meilleur de moi.
    Parce qu’il m’a donné envie de croire que moi aussi j’ai droit au bonheur, et de me battre pour l’obtenir.
    Parce qu’il ose me tenir tête, et me faire avancer.
    Parce que quand je suis avec lui je me sens plus fort et tout me semble plus simple.
    Parce que le voir heureux me rend heureux.
    Parce que je kiffe le prendre dans mes bras.
    Parce que je kiffe quand il me prend dans les siens.
    Parce que j’aime ce qu’il a fait de moi.
    Parce qu’il ne m’a jamais lâché.
    Parce qu’au fond, je sais qu’il m’attend.
    Parce que je ne veux pas le perdre.

    Il y a tellement de raisons qui font dire à Jérémie qu’il est bien avec Nico ! Mais s’il doit en retenir une, pour répondre à la question d’Ulysse :

    "Parce que j’aimais le gars que j’étais quand j’étais avec lui.
    – Rien que ça ?
    – Quoi, rien que ça ?
    – Ce que tu viens de dire…
    – De quoi ?
    – Que tu aimes le gars que tu es quand tu es avec lui. C’est super, c’est beau. Et ça montre à quel point ce gars te fait du bien, et à quel point tu es fou de lui. Alors, fonce, mec. N’aie pas peur de te faire jeter. Si tu l’aimes, ne baisse pas les bras. Si tu lui montres que tu l’aimes, il ne pourra pas résister !
    – J’ai merdé. Comme d’habitude. J’ai tout gâché, et pour de bon cette fois-ci.
    – Je suis sûr qu’il saura te pardonner.
    – De toute façon, je ne fais plus partie de sa vie, et je n’en ferai plus jamais partie. J’avais une place spéciale dans son cœur, mais je l’ai perdue. Et maintenant, c’est un autre gars qui a pris cette place. Je ne lui en veux pas, ni à Nico, ni à ce gars. Je pense qu’il saura rendre Nico plus heureux que je n’ai jamais su le faire et que je n’aurais jamais su le faire. Alors, je suis heureux pour lui, je suis heureux de le savoir heureux.
    – Mais toi, tu es malheureux, Jérém !"

    Mercredi 1er janvier 2003, 3h12

    Jérém a trop bu ce soir. Et trop fumé. Quand les gars sont partis du Pousse pour aller terminer la nuit dans une autre boîte, il a déclaré forfait. Mais il n’est pas rentré chez lui. Il est parti faire un tour dans une boîte gay qu’il a repérée quelques semaines plus tôt. Il s’y est rendu quelques fois, après la rupture. Il s’y est rendu pour s’étourdir, quand l’alcool et le joint ne suffisaient plus. Quand l’envie de baiser le tyrannisait. Quand les regrets le tenaillaient. Quand le bonheur perdu l’attrapait par traîtrise. Quand la solitude le prenait à la gorge. Quand la peur de rentrer seul l’angoissait.
    Il s’est réveillé quelque fois le matin avec la gueule de bois, un inconnu à ses côtés, et l’envie de gerber, de chialer, de hurler. Les excès de la veille ne pardonnent pas au réveil.  

    Il n’a même pas retenu son prénom. Tout ce qu’il a retenu c’est son sourire, sa belle gueule, ses cheveux bruns, son brushing sexy, son t-shirt blanc moulant, son regard qui le dévorait. Il a retenu la promesse du bonheur de la découverte d’un corps inconnu, de quelques instants de plaisir et d’étourdissement. Il est venu pour se sentir désiré, pour laisser un beau gars inconnu essayer de lui remonter le moral.
    Ils sont allés chez lui. Il lui a proposé à boire. Mais avant d'avoir fini les verres, le petit brun bien foutu était à genoux devant lui en train de le pomper.

    Ses lèvres coulissent le long de sa queue, ses mains empoignent ses fesses et les malaxent, trop fort, trop vite. Ça ne l’excite pas vraiment. Il ôte son t-shirt, attrape ses mains, les conduit à ses tétons. Le gars les caresse, trop peu, les pince, trop fort. La pression, le mouvement, rien n’est comme il aime.

    Jérém repense à l’amour avec Nico juste après le réveillon de l’année d’avant. Les lèvres de Nico sur sa queue faisaient des étincelles, lui offraient des frissons de fou. Et ses doigts sur ses tétons, putain ! Même avec une capote, c’était dingue !

    Très vite le gars retire ses mains de ses pecs, et revient tripoter ses fesses.
    "Tu as un cul d’enfer !", il lui glisse à un moment, en reprenant sa respiration, avant d’avaler sa queue à nouveau.

    Ses caresses étaient à la fois terriblement sensuelles et incroyablement douces, l’amour avec Nico c’était tendre et excitant…

    Il regarde le gars en train de le sucer. Le gars cherche son regard, Jérém le fuit. Il n’a pas envie de croiser son regard.

    Pendant que Nico le suçait, il avait croisé son regard. Il avait vu son excitation, son envie de le rendre dingue de plaisir, mais comme un gars amoureux.

    Le gars le pompe de plus en plus vite, Jérém sent qu’il ne va pas tarder à jouir. Et il ne veut pas se retenir. Au fond de lui, il a envie d’en finir au plus vite, et de se tirer. Il sent son orgasme arriver, mais le gars arrête de le sucer juste avant.

    "Baise moi, beau mec !"

    Jérém avait voulu que Nico lui fasse l’amour. Il en avait tellement envie !

    Jérém passe une capote, il encule ce gars, il le baise. Le gars gémit de plaisir, il lui dit qu’il ne s’est jamais fait baiser par un mec aussi canon que lui, que sa queue le fait jouir comme aucune autre. Il veut être défoncé comme un malade, il veut qu’il lui casse le cul. Le gars n’est pas déçu. Jérém le pilonne tellement fort qu’il finit par se déboîter de lui. Le gars veut qu’il enlève la capote et qu’il lui gicle dans le cul. Jérém regarde son cul offert, assoiffé. Il hésite. Le gars le chauffe, lui dit qu’il va jouir deux fois plus sans. Il lui dit que ça ne craint rien, car il s’est fait dépister. Jérém est saoul, il vient de se faire un pétard. Il est à deux doigts de jouir, et il très excité.
    Mais il refuse. Il l’encule encore, il lui tarde de venir…

    Nico était si tendu, il avait peur que la capote casse.
    Jérém n’en pouvait plus de cette saleté de capote. Parce qu’elle le privait d’une partie de son plaisir, certes. Mais aussi et surtout parce qu’elle lui rappelait sans cesse ce qui endurait Nico depuis quelques jours, cet accident de capote avec le gars de Bordeaux, le risque que cela représentait, et la peur. Jérém ne pouvait s’empêcher de se sentir d’une certaine façon responsable de la mésaventure de Nico. S’il n’avait pas refusé de le laisser le rejoindre à Paris, s’il n’avait pas recommencé à faire le con avec les nanas, s’il ne lui avait pas demandé de faire cette maudite pause, s’il avait eu les couilles d’assumer leur relation et leur amour, ça ne serait pas arrivé.
    Nico était tendu, angoissé. Mais Jérém lui avait fait plein de bisous et il avait fini par se détendre. Il s’était allongé sur son torse, il était venu en lui tout doucement. Il lui avait fait l’amour et c’était tellement beau et tellement bon. Nico lui avait donné envie de faire ça, et il l’avait rendu beau. Jérém était si heureux de le sentir prendre son pied.
    Jérém se souvient de la douceur de sa peau, de ses cheveux, de son regard amoureux.
    Et pendant que Nico s’amusait comme un petit mec, leurs lèvres n’étaient jamais rassasiées de bisous, leurs mains de caresses, leur bras d’étreintes.
    Quand Nico était venu, Jérém était fou, fou de ce petit mec qui le rendait si heureux ! Il l’avait pris dans ses bras, et il l’avait couvert de bisous.
    Nico venait de jouir, et lui avait demandé de lui faire l’amour à son tour

    L’amour avec Nico était un bonheur sans fin. Il aurait voulu que ça dure longtemps ! Car il y avait le plaisir, intense, mais il y avait aussi cette délicieuse confiance et cette merveilleuse complicité de leurs corps et de leurs esprits.
    Et il avait fini par jouir en embrassant Nico fébrilement, comme ivre de plaisir, en le serrant très fort contre lui, en plongeant son visage dans le creux de son épaule, et en pensant à tant de fois où il était venu en lui sans capote.

    Jérém finit par conclure avec le gars, mais en pensant à tant de fois où il avait giclé dans le beau cul de Nico… et à son regard amoureux…
    Il se déboîte du gars, il retire ma capote. Il n’a qu’une envie, se tirer de là.

    Jérém était sorti de Nico, ils s’étaient embrassés longuement. Il avait dû se faire violence pour mettre les câlins en pause le temps de retirer la capote. Il n’avait qu’une envie, c’était de le serrer très fort dans ses bras et que cette nuit ne se termine jamais.


    Merci à Fan B pour la rigueur de son travail. Merci à la team J&N sur Discord pour ses suggestions et pour avoir alimenté le blog pendant 5 mois déjà. Merci à Cyril et à tous les autres tipeurs. Merci à tous les lecteurs, à leur fidélité, à leur soutien et à leur patience.


    J&N


    11 commentaires
  • Épisodes originaux du plan à trois entre Jérém, Nico et Romain.

     

    46.5 Duel de bites bien fort tendues

    46.6 Jérém prend son pied, Romain aussi. Et moi...

    46.7 Sodomie entre beaux bruns.

    46.8 Tu vas mes passer une capote.

    46.9 Dans le creux de ses pecs.

    46.10 Une queue pour deux...

    46.11 La bonne pipe sans hésitation

     


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