• JN0203 Une route longue et sinueuse.

    JN0203 Une route longue et sinueuse.

     

    « Hey, mon pote, comment vas-tu ? ».

    Le sms de Julien arrive à point nommé : peu après le coup de fil de Jérém, alors que je marche sur les Berges de Garonne, la tête et le cœur en vrac, incapable de trouver le chemin de la maison.

    Inattendu. Bouleversant. Ce coup de fil m’a fait l’effet d’une bombe ayant explosé dans ma poitrine. Mon cœur s’est emballé dès l’instant où j’ai vu son numéro s’afficher à l’écran ; pendant la durée de nos échanges, j’ai été comme en apnée, les jambes tremblantes, une sorte de vertige altérant mes sens et mes perceptions.

    Je viens de raccrocher et je me sens secoué, assommé, retourné comme une chaussette. J’ai chaud, j’ai froid, j’ai des sueurs, j’ai des frissons, j’ai l’impression de trembler, de flotter. J’ai beau marcher, je n’arrive pas à me calmer : sa voix, ses mots me suivent où que j’aille, ils me hantent.

    Car chacun de ses mots m’a fait vibrer ; la vibration masculine et sensuelle de sa voix a fait remonter des souvenirs, des ressentis, des émotions, des sentiments, des images, des odeurs, des sensations : ce coup de fil a fait rejaillir en moi toutes les couleurs dont étaient composés mes espoirs de bonheur, tout un monde, un Paradis perdu.

    Alors, oui, le sms de Julien est plus que bienvenu : un sms auquel je m’empresse de répondre, comme une bouée de sauvetage à laquelle je m’empresse de m’accrocher :

    « Salut, dispo pour un verre maintenant ? ».

    « Ds 15 min au Quinquina ».

    Un quart d’heure plus tard, je suis installé à une table du Quinquina ; et je viens de réaliser que le Quinquina, c’est un bar gay. Je me demande si Julien est au courant de ce petit détail. Je regarde à nouveau son sms, et c’est bien marqué « au Quinquina ».

    C’est la première fois que je mets les pieds dans un bar gay après la soirée au B-Machine. Définitivement, je ne suis toujours pas à l’aise avec ce genre d’endroit : j’ai toujours l’impression de ne pas être à ma place, l’impression qu’on me regarde comme un OVNI, l’impression de ne pas être « assez » : assez bien sapé (d’autant plus ce soir, où je n’avais pas du tout prévu de « sortir »), assez stylé, assez pd tout court. J’ai à la fois l’impression qu’on m’observe comme une bête rare, mais sans intérêt, ou qu’on me matte comme un nouveau gibier tout fraîchement découvert ; je redoute à la fois qu’on puisse m’ignorer, se moquer de moi, ou bien qu’on me propose un plan « à la Mourad », un coup sans lendemain, merci et « au revoir ». Je ne veux pas revivre ça.

    Je croise quelques regards, mais je n’essaie pas de les accrocher. Je n’ai pas envie de tenter de savoir ce que ma présence inspire : c’est suffisamment le bordel dans ma tête, à cause du coup de fil de Jérém.

    De toute façon je ne suis pas là pour tenter de draguer ; je suis là pour prendre un verre avec un pote, et pour me confier à lui. Mais qu’est-ce qu’il fiche Julien ?

    C’est moins pour étancher ma soif que pour tenter de me donner une contenance, que je commande une bière blanche ; en attendant Julien, je commence à feuilleter une publication posée sur la table, une sorte de brochure détaillant le Toulouse Gay ; page après page, elle recense les lieux où sortir, les évènements gay friendly du moment ou à venir ; on y trouve également des appels à la sensibilisation pour la prévention de MST, avec les lieux où se faire dépister, ainsi que des petites annonces de rencontre entre garçons.

    Quelques instants plus tard, l’arrivée de Julien ne passe pas inaperçue, pas du tout, car elle a des allures d’entrée en scène de rockstar : le boblond est habillé d’un t-shirt blanc de marque, un petit bout de coton fin bien ajusté à son torse musclé ; il porte un short bleu mettant en valeur son magnifique fessier ; il arbore un brushing canaille, les cheveux courts autour de la nuque, beaucoup plus longs au-dessus, rabattus vers l’arrière et fixés avec une profusion de gel, une barbe blonde de plusieurs jours ; et, touche de maître, il porte l’accessoire qui tue et qui séduit : des grandes lunettes de soleil (il faut un sacré culot pour oser les lunettes noires, alors qu’il fait nuit).

    Mais aussi, et surtout, il débarque, il avance, il fonce vers moi avec sa dégaine, sa démarche, son allure, son attitude de mec très sûr de lui et de son charme, il fonce en mode conquérant, se mouvant avec aisance dans l’épais faisceaux de regards et de désirs qui essaient de le retenir comme autant de fils invisibles.

    Oui, l’arrivée de Julien au Quinquina est du genre plutôt remarquée, car le bogoss dégage un charme et une sexytude presque palpables : sa présence attire et aimante les regards, et les têtes se tournent sur son passage. L’arrivée de Julien me fait penser à l’arrivée de Jérém au On Off, le soir où il m’y avait embarqué, le même soir où il avait également embarqué le bobarbu Romain.

    Lorsqu’il arrive près de moi, il relève les lunettes au-dessus de la tête, il dégaine un sourire à faire fondre la banquise en 10 secondes chrono, et se penche pour me faire la bise. Son parfum de mec percute mes narines comme un coup de fouet : ah, putain, qu’est-ce qu’il sent bon ! Quand je pense que j’ai fait toutes mes leçons de conduite assommé par ce parfum, et par ce sourire : je ne sais pas vraiment comment j’ai réussi à me concentrer sur les cours.

    « Alors, c’était quoi cette urgence de prendre un verre ? » il me lance à la cantonade.

    « T’es au courant qu’ici c’est un bar gay ? ».

    « Oui, monsieur… ».

    « Tu vas attirer l’attention… ».

    « C’est déjà le cas… ».

    « C’est la première fois que tu viens dans un bar gay ? ».

    « Non, je viens trois fois par semaine… » il se moque.

    « Je croyais que t’étais hétéro… ».

    « Et tu as raison de continuer à le croire… mais oui, c’est la première fois… j’avais envie d’avoir un nouveau public… ».

    « T’as pas peur de te faire draguer… ? ».

    « Je me suis dit que tu surveillerais mes arrières… ».

    « Je pense que tu vas savoir faire tout seul… ».

    « Bon, si tu me racontais ce qui t’arrive ? ».

    En quelques mots, je lui raconte le coup de fil de Jérém, ses « presque excuses » vis-à-vis de son comportement à mon égard, son invitation à le rejoindre dans les Pyrénées, dès le lendemain ; et aussi mes réticences à envisager ces retrouvailles, après tout ce qui s’est passé, ma peur d’entendre ce qu’il a à m’annoncer, la peur de souffrir encore, la peur de rouvrir une plaie qui a déjà tant de mal à cicatriser.

    Julien me laisse parler, sans m’interrompre, impassible, ses yeux coquins plantés dans les miens ; puis, après avoir bu une bonne gorgée de la bière qu’on vient de lui apporter, il me balance, les yeux dans les yeux :

    « Mais ta gueule, Nico ! ».

    « Quoi, ma gueule ? ».

    « Mais putain, tu meurs d’envie d’y aller, ça crève les yeux ! ».

    « C’est vrai… ».

    « Alors, vas-y, putain ! Fonce ! ».

    « Je ne peux pas, j’ai la visite pour l’appart à Bordeaux ce week-end… ».

    « Tu t’en bats les couilles, tu appelles le proprio, tu inventes un bobard, et tu files voir ton rugbyman… ».

    « Je ne peux pas faire ça… ».

    « Putain, Nico… bien sur que tu peux faire ça ! Si tu es fou de ce mec comme tu le prétends, tu peux faire ça ! Tu dois y aller, tu DOIS y ALLER !  La vie, t’offre une occasion unique, ton mec te tend une perche monumentale, tu ne peux pas la laisser passer ! Parfois, il faut savoir forcer le destin, bon sang ! ».

    Je sais que Julien a raison. Je savais ce qu’il allait me dire avant même qu’il ne débarque. Mais ça fait du bien de l’entendre.

    « Attention, on va avoir de la visite… » me prévient discrètement Julien, les sourcils en chapeau, une étincelle bien coquine dans le regard.

    « Bonsoir beau mec… ».

    Sans que je l’aie vu venir, un mec vient d’approcher de notre table. Il est brun, plutôt fin, il a un beau visage, avec le charme intense de son âge, la vingtaine, un regard qui dévisage, ce petit con de Julien.

    « Bonsoir » fait ce dernier, un sourire ravageur au coin des yeux, au coin des lèvres.

    « Bonsoir… » je lâche à mon tour, juste pour signaler ma présence.

    « Ah, oui, bonsoir… » il se rattrape maladroitement ; puis, il s’adresse à nouveau à Julien « t’as pas arrêté de me mater depuis que t’es arrivé… ».

    « Tu veux dire plutôt que c’est toi qui n’a pas arrêté de me mater depuis que je suis arrivé… ».

    « C’est exact… » avoue l’inconnu, tout en affichant un petit sourire fripon.

    « Normal, je suis bogoss… » fait Julien, bomec et fier de l’être.

    « Tu ne te la pètes pas un peu, avec tes airs de bogoss ? ».

    « Oui, je me kiffe, je n’y peux rien… ».

    « Moi aussi je te kiffe… ».

    « Ça, j’avais compris… ».

    « Alors, si tu veux qu’on aille faire un tour là-bas (l’inconnu plie la tête en direction de la porte des toilettes dans un coin de la salle), tu vas pas le regretter… ».

    « Ça a le mérite d’être clair… ».

    « Alors, tu en dis quoi ? ».

    « Je dis non… désolé mon pote… je ne cherche pas des aventures avec des mecs… ».

    « T’es qu’un allumeur, alors… ».

    « Va voir ailleurs… » fait Julien.

    « Ok, allez vous faire voir tous les deux ! » nous balance le mec, en repartant bredouille et un tantinet agacé.

    « Tu l’avais vu venir ? » je demande à Julien.

    « Il a commencé à me mater dès que je suis arrivé… mais je n’aurais jamais pensé qu’il aurait le cran de venir me brancher… surtout que je suis avec toi… ».

    « Et toi, tu ne l’as pas un peu cherché ? ».

    « Non, pas du tout… ».

    « Tu parles… tu savais très bien en venant ici que tu ne serais pas passé inaperçu… ».

    « Nico, promets-moi d’aller voir ton rugbyman… » il change de sujet « tu crèves d’envie d’y aller et tu as surtout besoin d’entendre ce qu’il a à te dire… ».

    Définitivement, avec Julien, j’ai gagné un pote. Ses mots me portent pendant le trajet de retour vers la maison, alors que le vent d’Autan a repris à souffler de plus belle, secouant les cimes des arbres, brassant les feuilles mortes au sol.

    Je me sens léger, j’ai envie d’envoyer un sms à Jérém pour lui confirmer ma venue ; pourtant, quelque chose m’en empêche : car, au fur et à mesure que je m’éloigne de Julien, une sorte de bataille commence à faire rage dans mon cœur.

    D’un côté, il y a mon amour, cet amour qui fait que j’ai une envie folle de le revoir, de croire à la sincérité de ses mots, de croire aux promesses de cette voix privée de toute arrogance, de cette attitude si différente de celle que je lui connais, ponctuée par de touchantes  hésitations ; de l’autre côté, il y a mon amour propre, celui qui a peur de replonger, celui qui ne veut retomber dans le piège de se créer de nouveaux espoirs, de nouvelles attentes que Jérém pourrait briser à la première occasion ; cet amour propre qui veut me protéger. 

    Lorsque je me réveille le lendemain matin, vendredi, le tiraillement entre mon amour et mon amour propre est toujours là, je ne sais toujours pas si je vais partir.

    Il est 7h30 lorsque j’ouvre les yeux, puis les volets, et je découvre une journée grise et froide, un ciel de plomb d’où tombent des cordes.

    Je reste longuement à regarder la pluie incessante, je passe la matinée à ressasser les mots de Julien, ainsi que les échanges, les émotions et les frissons provoqués par le coup de fil de Jérém.

    Il est 11h37, lorsque la seule décision possible s’impose à mon esprit : je passe un coup de fil à Bordeaux, j’invente un bobard ; lorsque je raccroche, je prends mon courage à deux mains et je vais voir maman.

    « Un pote m’a invité à aller le rejoindre chez lui ce week-end… » j’attaque droit au but.

    « Mais il y a la visite de ton appart demain matin ! ».

    « Je n’ai pas oublié, maman… j’ai appelé le proprio, et il accepte de me rencontrer vendredi prochain… ».

    « Vendredi prochain, je ne sais pas si je pourrai t’amener… ».

    « C’est pas grave, j’irai en train… ».

    « C’est qui ce pote ? ».

    « Un camarade de lycée… ».

    « C’est celui que j’ai vu l’autre jour ? ».

    « Oui, c’est lui… ».

    « Jérémie, c’est ça ? ».

    « Oui, c’est ça… ».

     « Vous n’allez pas encore vous battre ? ».

    « Non, j’espère pas… ».

    « Et il est où ton pote ? ».

    « A Campan… dans les Pyrénées… ».

    « Je sais bien où est Campan… et c’est loin… et en plus, t’as vu le temps qu’il fait ? ».

    « Je sais, je sais… mais je dois y aller… ».

    « Tu n’as le permis que depuis quelques jours… tu te vois rouler pendant des heures sous la flotte ? ».

    « Je roulerai doucement, je ferai attention… ».

    « Tu es vraiment le fils de ton père, tu as le gène de l’imprudence bien développé quand il s’agit d’amour ! Mais tu as raison, tu dois y aller, autrement tu vas le regretter… tu pars quand ? ».

    « Tout à l’heure, vers 15 h… je prévois large… ».

    « On a bien fait de changer les pneus à ta voiture ! ».

    « Merci maman… tu le diras à papa ? ».

    « Oui, oui, je lui dirai… ».

    « Merci ! ».

    « Tu es vraiment fou de ce garçon, n’est-ce pas ? ».

    « Oui, je crois… ».

    « C’est un beau garçon… ».

    « Oui… ».

    Ma décision est prise, j’ai la bénédiction de maman, et dans 6 heures je vais retrouver Jérém ; je me sens soulagé, je me sens tellement « léger » que j’ai l’impression de flotter à un mètre au-dessus du sol.

    Une heure plus tard, maman part travailler. Il est 13 heures, j’ai deux heures pour décider comment m’habiller pour aller retrouver le gars qui me fait tourner la tête et que je n’ai pas vu depuis un mois.

    Je frémis, je bouillonne, je tremble, je ne tiens plus en place ; j’ai le ventre comme un tambour de machine en mode essorage, j’ai l’impression que tous mes sens sont en état d’hyper-sensibilité. Mon corps tout entier est parcouru par une sorte d’excitation insoutenable qui me donne des ailes et m’assomme tout à la fois.

    Je me douche et je me rase, je passe un t-shirt blanc, puis une veste que j’ai achetée quelques jours plus tôt : c’est un blouson d’étudiant américain bleu foncé, avec les manches blanches ; je passe mon plus beau jeans, ainsi que des baskets noires qui remontent bien sur la cheville ; et je mets du gel dans les cheveux, comme ma cousine m’a appris à le faire.

    Je me regarde dans le miroir, habillé sur mon 31, le brushing soigné, et je me trouve presque pas mal.

    Je mets quelques affaires dans un sac et je descends dans le séjour : il est tout juste 14h30, j’attrape mon téléphone et j’envoie un sms à Jérém pour lui confirmer ma venue :

    « Salut, c’est ok pour le week-end, je serai à Campan à 18h ».

    Je n’arrive pas encore à croire que je vais rejoindre Jérém à 200 bornes de là, car il m’y a invité.

    Mais les minutes passent et mon sms reste sans réponse. Est-ce qu’il capte, là-haut ?

    15 heures : il est temps de partir. Je ferme la maison, je glisse mon sac dans la voiture, je m’installe devant le volant et je tourne la clef. Et là…

    Et là, le bruit étouffé du démarreur envoie un message très clair : la batterie est à plat.

    Ah, non, je ne vais pas louper mon Jérém à cause d’une putain de batterie déchargée !

    Et alors que la panique commence à s’emparer de moi, j’essaie de réfléchir pour trouver une solution : papa, maman sont au travail, je ne peux pas les déranger ; la voisine non plus n’est pas là, je ne peux appeler personne ; je retourne dans la maison pour chercher le numéro d’un dépanneur.

    Je suis en train de feuilleter nerveusement l’annuaire, lorsque je reçois un sms.

    « Alors, t’es parti ? ».

    Non, ce n’est pas le sms que j’attends, celui de Jérém, mais c’est le sms qu’il me faut à ce moment précis, celui de Julien.

    « Non, la voiture démarre pas ! » je m’empresse de lui répondre.

    « Batterie à plat ? ».

    « Oui… ».

    « Bouge pas, j’arrive dans 10 minutes »

    C’est exactement ce que j’avais besoin de m’entendre dire à cet instant précis.

    « Tu veux que j’aille où avec la batterie à plat ? » je fais de l’humour, soudainement soulagé de mon angoisse de ne pas pouvoir partir.

    « Ah oui, bien vu lol ».

    L’attente me paraît interminable : à chaque minute qui passe, je vois mon retard se cumuler. Je regarde mon portable trois fois par minute, toujours pas de nouvelles de Jérém, toujours pas de réponse à mon message.

    Je décide de l’appeler pour le prévenir que j’aurai un peu de retard, mais je tombe direct sur son répondeur :

    « Vous êtes sur le répondeur de Jérémie, vous pouvez me laisser un message, mais il se peut que je ne l’écoute pas tout de suite, car je suis dans un bled où ça ne passe pas partout, pas toujours ! ».

    Je m’en doutais, je n’ai aucun moyen de le joindre. Donc, je n’ai pas de droit à l’erreur : si je n’arrive pas à l’heure, il sera reparti et je l’aurai loupé.

    Julien débarque 20 minutes plus tard : il est 15h35 et il pleut toujours. Il débarque en dégainant son plus beau sourire, un véritable rayon de soleil dans cette journée maussade.

    « Dis-donc, tu t’es fait beau mon salop, t’as envie qu’il te fasse ta fête, hein ? ».

    « Arrête de te moquer ! ».

    « Je ne me moque pas, tu es tout en beauté, Nico… ».

    « Merci Julien… ».

    « Je croyais que tu n’avais pas envie d’aller voir ce mec, et patati et patata… » il se moque vraiment, ce coup-ci.

    « La ferme, Julien et aide-moi à démarrer ! ».

    « Allez, rigole un peu… détends-toi… t’es tendu comme un string… ».

    « Alleeeeeez, je suis pressé… on va rigoler une autre fois… ».

    Pendant un instant, le bogoss me regarde fixement, sans prêter attention à la pluie qui tombe sans discontinuer, qui défait peu à peu son brushing de bogoss, qui mouille son t-shirt noir ; puis, avec des gestes bien assurés, très « mec », il ouvre le capot de sa voiture, puis celui de la mienne ; il ouvre sa malle, il en extrait deux câbles épais, l’un rouge, l’autre noir, avec des grosses pinces au bout et il les branche sans hésiter.

    Le bogoss revient à son volant et me lance :

    « Allez, vas-y, essaie de démarrer… ».

    Je reviens devant mon volant, je tourne la clef ; et alors que Julien appuie sur l’accélérateur pour envoyer le jus, ma voiture démarre comme par enchantement.

    « Ne cale pas au premier stop comme tu faisais pendant les cours… tu ne repartirais pas… » il se paie ma tête une fois de plus, pendant qu’il range les câbles de démarrage.

    « J’ai eu mon permis depuis… ».

    « On se demande comment… ».

    « C’est clair, avec un instructeur aussi naze… ».

    « Allez, casse-toi et fais gaffe sur la route ! ».

    « Merci pour tout Julien… ».

    « Merci de quoi ? C’est à ça que servent les amis ! ».

    « Alors merci d’être mon ami ! ».

    « Tu es un bon gars, Nico… ».

    « Toi aussi tu es en bon gars… ».

    « Non, moi je suis une bombasse… ».

    « Aussi… » j’admets sans difficulté.

    Julien me prend dans ses bras, il me serre contre lui. Lorsqu’il relâche son accolade, je le sens touché ; moi aussi je suis touché.

    « J’y vais, alors… ».

    « Attends une seconde… ».

    Le boblond plonge dans la voiture, il trifouille dans le vide poches ; un instant plus tard, il en ressort avec une petite bouteille de parfum à la main, il s’approche de moi et il m’asperge plusieurs fois dans le cou.

    « C’est quoi ça ? » je feins de m’étonner, en reconnaissant illico la fragrance de bogoss qui a failli m’étourdir à chaque fois dans le petit espace de l’habitacle pendant les cours de conduite. Ah, putain, qu’est-ce que ça sent bon son parfum !

    « C’est ton assurance-baise…» il me balance, tout en approchant le nez de mon cou ; avant de continuer, railleur : « hummmmm… tu sens bon… comment il va te démonter le gars ! ».

    « Mais la ferme ! ».

    « Tu m’en donneras des nouvelles ! ».

    « Tu m’énerves… ».

    « Allez, file, Nico ! » il lâche, en m’adressant un petit clin d’œil en guise d’encouragement.

    Lorsque je « décolle », il est 15h45 ; je viens de quitter ma rue pour affronter un voyage somme toute assez long, sous un pluie battante, vers une destination que je ne connais pas ; je viens de quitter Julien et sa présence rassurante : je n’ai pas encore quitté la ville que je suis à nouveau assailli par l’angoisse, le doute, la peur ; je ressens à la fois l’envie d’appuyer sur un bouton pour arriver à destination dans la seconde et la peur au ventre d’y être trop vite.

    Comme tous les vendredi en fin d’après-midi, il y a de la circulation en ville, et également sur le périphérique ; la pluie ralentit encore le mouvement : résultat de courses, je ne serai jamais à Campan à 18h00 ; si tout va bien, j’aurai au moins une demi-heure de retard.

    Je profite de l’arrêt à un feu rouge pour tenter d’appeler Jérém une nouvelle fois, mais je tombe à nouveau sur son répondeur ; rien que le fait d’entendre sa voix enregistrée me fait frissonner. Qu’est-ce que ça va être de me retrouver devant lui !

    Je retente au feu suivant, et au suivant encore, puis lorsque je suis dans la file d’attente au péage de Muret : et je retombe toujours et encore sur son répondeur.

    A hauteur de Cazères, après une dizaine de tentatives, je me dis que je ne vais jamais pouvoir le joindre : je me dis également que, s’il le faut, j’arriverai trop tard, lorsqu’il sera déjà parti, et que je vais faire toute cette route sous la pluie pour rien. Mais désormais je suis parti, et je ne peux plus faire marche arrière.

    Je prends sur moi et je continue à rouler ; je viens de passer le péage et je repense au coup de fil de Jérém de la veille, au frisson inouï qui m’a foudroyé lorsque j’ai vu son numéro s’afficher sur mon portable.

    Jamais je n’aurais imaginé qu’il fasse ce pas ; jamais je n’aurais imaginé entendre à nouveau sa voix, cette vibration sensuelle et virile. Et encore moins, j’aurais cru que cette voix, d’habitude si assurée, puisse être traversée par une sorte d’hésitation, presque un malaise : comme s’il avait vraiment pris conscience de s’être mal comporté avec moi, comme s’il avait peur que ça puisse être « trop tard » pour rattraper le coup, comme s’il craignait que je l’envoie balader.

    « Je voulais savoir comment tu allais… ».

    Je n’ai pas été commode avec lui, je suis resté tout le temps sur la défensive : pourtant, ça m’a pas drôlement fait plaisir de l’entendre demander de mes nouvelles.

    Le mauvais temps rend la circulation difficile : la pluie tombe à seau, et le vent s’en mêle lui aussi ; l’eau réduit la visibilité, les rafales me surprennent, me déstabilisent ; je roule doucement, vraiment doucement, je ne quitte pas la voie de droite ; tout le monde me double, y compris les poids lourds ; ces derniers projettent d’importantes quantités d’eau, ce qui rend la conduite encore plus pénible ; ils provoquent également des appels d’air qui se combinent avec le vent et semblent aspirer ma voiture ; j’ai du mal à garder le contrôle du volant, j’ai l’impression de déraper, c’est stressant, c’est fatiguant.

    Je ne peux pas continuer à rouler comme ça, la peur au ventre : alors, même si je sais que ça va me mettre encore plus en retard, tant pis, je vais quitter l’autoroute.

    La sortie de Martres Tolosane ne tarde pas à se dresser devant mes yeux. Je l’emprunte et je m’arrête sur le bas-côté pour regarder mon plan. Verdict : il faut suivre la direction St Gaudens.

    J’ai toujours autant de mal à me dire que je suis en train de rouler pour aller voir mon Jérém. Son coup de fil, son invitation, mon départ, tout arrive si vite. C’est tellement inespéré, tellement soudain ; alors que je m’étais tellement fait à l’idée que je ne le reverrai jamais !

    Et à chaque fois que j’essaie d’imaginer nos retrouvailles de plus en plus proches, un frisson géant surgit de mon ventre, se propage dans mon corps, sur ma peau toute entière ; tout mon être frémit, des pieds jusqu’au cuir chevelu, tous mes poils se dressent.

    J’arrive à Martres Tolosane depuis l’autoroute et je rentre directement sur son « périphérique intérieur » : en effet, le village n’est pas structuré le long d’un axe principal, mais plutôt en forme de bastide circulaire ; l’« hypercentre », avec son église et ses vieilles bâtisses, constitue une sorte d’immense rond-point situé à l’intérieur de la boucle de circulation.

    A partir de cette dernière, un certain nombre de routes partent dans différentes directions, l’ensemble dessinant autant de points d’interrogation géants posés à plat : une structure urbaine qui semble faire écho à mon état d’esprit, rempli d’interrogations.

    « Je me disais que si tu avais ton permis… et une voiture… ».

    J’ai été très touché par sa façon d’essayer de me tirer les vers du nez, tout en douceur, comme s’il « avait peur » de ma réaction.

    « Ça me ferait plaisir de… de te voir ce week-end… ».

    « T’es sérieux ? ».

    « Oui, Nico… ».

    Mon prénom paraît si beau, lorsqu’il sort de la bouche de Jérém.

    « T’es où ? ».

    « A Campan… dans la maison de mon papi… ».

    Dans sa façon de dire « mon papi », j’ai ressenti chez mon Jérém un côté choupinou qui le rend à mes yeux terriblement touchant ; et j’ai réalisé que le serial baiseur musclé et viril a conservé une âme d’enfant : j’ai eu envie de le serrer dans mes bras et de le couvrir de bisous.

    « Viens me rejoindre, Nico… ».

    L’entendre insister m’a fait un drôle d’effet ; c’est la première fois qu’il me montre qu’il a vraiment envie de me voir ; et son attitude semble bien loin de celle du petit con qui encore il y a pas longtemps m’envoyait des sms bourrés de fautes lorsque l’envie de me baiser lui prenait.

    « Je ne t’ai jamais remercié de m’avoir aidé à avoir mon bac… ».

    C’est gentil quand même…

    « Nico… ».

    « When you call my name, it’s like a little prayer

    « Like a prayer » de Madonna et je me sens bien.

    « Je t’attendrai sur la place du village demain à 18 heures… ».

    Il m’a vraiment ému ce petit con…

    « Je sais que je me suis comporté comme un con avec toi… ».

    … ému aux larmes, même si je luttais pour ne pas pleurer.

    « Les chanceux c’est nous, c’est toi qui me l’as dit une fois… ».

    Il s’est même souvenu de cette phrase que je lui avais lancée, comme un cri de désespoir, comme une façon de le supplier de ne pas me quitter, la dernière fois qu’il était venu chez moi.

    « Si tu viens, fais gaffe sur la route, ils annoncent de la flotte dans les heures à venir… »

    Il s’inquiète pour moi…

    « Salut Nico… ».

    J’ai ressenti beaucoup de tendresse dans ses dernier mots, et notamment dans sa façon de prononcer « Nico » : définitivement, mon prénom est musique pure lorsque c’est Jérém qui le prononce.

    En arrivant à St Martory, je me fais la réflexion qu’au fil des kilomètres la typologie constructive du bâti change de façon perceptible : la brique et la tuile toulousaines cèdent la place à la pierre et l’ardoise ; la chaleur des bâtisses de la plaine cède la place à la sobriété des constructions de la montagne.

    Je regarde ces façades grises, ces rues sans couleurs, et j’ai l’impression que l’hiver est déjà là, alors que nous ne sommes qu’en septembre, et qu’il va commencer à neiger d’un moment à l’autre ; et là, je suis saisi par une intense envie de me calfeutrer bien au chaud, devant un bon feu de cheminée, avec mon Jérém à moi.

    Porté par la monotonie d’un temps pluvieux, par la mélancolie d’un paysage empreint de solitude, mon esprit divague ; certains souvenirs viennent à moi, si beaux et pleins de jolies couleurs qu’ils arriveraient presque à réchauffer cette journée froide et maussade.

    Le souvenir du premier jour du lycée, une chaude journée de septembre, la cour bondée de têtes inconnues ; souvenir du choc que j’ai ressenti la première fois que j’ai aperçu ce petit brun au sourire ravageur : c’était comme recevoir un coup de poing dans le ventre, comme ramasser une gifle capable de me faire tomber à la renverse ; nouveau choc, souvenir de son regard qui soutient le mien, la crainte de me faire capter, la peur de le vexer. Souvenir de ce tout premier instant où tout a commencé, cet instant où « être amoureux » a pris un véritable sens dans mon esprit et dans mon cœur.

    Un autre souvenir, rappel d’un moment magique dans une vigne du Vaucluse, le dernier jour du voyage en Italie, vers la fin de l’année de seconde.

    Nadia et Malik étaient parti se rouler des pelles, et je me suis retrouvé seul avec Jérém. Le bogoss fumait debout, un pied appuyé à un grand arbre, et moi j’étais assis sur une pierre juste à côté.

    J’avais essayé de lui faire un peu la conversation, il n’avait pas été très bavard, le silence me pesait.

    Il faisait très chaud et le bogoss était torse nu, il avait même défait sa ceinture et les deux premiers boutons de son jeans.

    Les départs des plis de l’aine, bien saillants, se dévoilaient sous mes yeux ; les poils au-dessus de l’élastique bleu de son boxer étaient trempés : son boxer devait être bien humide.

    J’avais l’impression de deviner, de sentir l’odeur de sa transpiration, et même l’odeur de sa queue. Je n’arrivais même pas à imaginer le bonheur de poser mon nez sur ce tissu imbibé de ses petites odeurs de jeune mâle ! J’étais fou de désir…

    Mais à cet instant précis, j’étais persuadé que je n’aurai jamais ce gars, je pensais que je n’existais même pas pour lui ; je n’aurais jamais imaginé qu’un jour j’aurais le cran de lui proposer de réviser, et encore moins que ce même jour, il aurait envie de me faire goûter à sa queue.

    Mais, putain, qu'est-ce qu’il était beau, Jérémie, en ce beau jour de printemps, dans cette vigne du Vaucluse ! *

    La route de contournement de St Gaudens m’offre une vue rapprochée avec un paysage vallonné et boisé. Les Pyrénées approchent, je suis à peu près à mi-chemin, j’approche de Jérém ; mon ventre tourbillonne, je trépigne d’impatience, la peur au ventre.

    En première, il y avait eu un voyage en Espagne. Un voyage dont le premier souvenir est ma jalousie vis-à-vis de ma copine Valérie, que j’avais surnommée « la fille qui ne perd pas de temps », lorsque je l’avais surprise en train de rouler des pelles à Jérém dès le matin du premier jour.

    Un autre souvenir de ce voyage, était Laurent, un gros con d’une autre classe, un type franchement trop chiant qui avait commencé à me taxer de l’argent pour s’acheter des clopes. Je lui en avais donné une fois, pour qu’il arrête de me faire chier. Il avait fumé son paquet et il était revenu à la charge ; il m’avait coincé un soir, dans un couloir de l’hôtel où nous séjournions. Je ne voulais plus lui donner d’argent et le type me menaçait pour me faire céder.

    Et là, Jérém avait débarqué, lui avait filé des clopes et il lui avait bien mis les points sur les « I » :

    « Demain tu t’achètes des clopes et tu arrêtes de lui casser les couilles, c’est compris ?! ».

    « Ok, ok, t’énerves pas… ».

    Sur ce, Laurent s’était tiré, tout comme Jérém. Je l’avais regardé s’éloigner dans le couloir alors que j’avais tellement envie de le retenir.

    « Merci, Jérémie ! » je lui avais lancé, le cœur qui battait à tout rompre.

    Le bogoss ne s’était même pas retourné, se limitant à me lancer un geste de la main qui semblait signifier : « c’est rien, laisse tomber », juste avant de disparaître au tournant du couloir.

    Le dernier souvenir de ce voyage est celui du trajet retour, de nuit, le souvenir de Jérém endormi, avec la tête posée sur mes cuisses !

    Et c’est à la fois un moment de pur bonheur et d’immense angoisse.

    Tout s’emmêle dans ma tête, j’ai peur de mes sentiments.

    Malgré cela, j’ai hâte de retrouver Jérémie en cours… **

    Je suis tellement happé par mes souvenirs que je finis par me tromper de route : sans vraiment savoir comment, je me retrouve dans un bled du nom de Ponlat Taillebourg.

    Au village, je dois m’arrêter à un passage piéton : une femme blonde, tenant d’une main un gosse de 4-5 ans, blond et aux grand yeux clairs, et de l’autre main la laisse d’un gros labrador chocolat tout mouillé, est en train de traverser la route.

    Je profite de l’arrêt pour ouvrir la vitre et prendre un peu l’air, tout en suivant le petit sketch qui se joue devant mes yeux.

    La scène est assez hilarante car, tout autant le gosse que le labrador semblent se démener pour tenter d’échapper au contrôle de la femme, pour sauter de flaque en flaque ; le gosse pousse des cris aigus pour exciter le labrador, ce qui a l’air de bien marcher.

    « Jordan, arrête d’embêter Attila… et toi, Attila, avance ! » je l’entends la femme tenter de maîtriser à la fois l’enfant et l’animal, l’air à la fois débordée et amusée par cette petite mutinerie.

    Je quitte le petit village et je mets le cap sur Montréjeau. Campan approche à grand pas, j’ai l’impression que mon cœur a des ratés.

    Désormais, la montagne s’annonce aussi par le changement des cultures : le maïs de la plaine de Garonne laisse la place aux prairies posées sur des pente de plus en plus prononcées ; par endroits, des vaches ou des brebis paissent sans même calculer la pluie qui ne cesse de tomber.

    Plus j’approche de ma destination, plus je me sens agité, fiévreux, tendu : heureusement, les souvenirs occupent mon esprit.

    Je repense à ce fameux soir à l’Esméralda où, une fois encore, Jérém était venu à mon secours, alors qu’un type bourré dans les chiottes exigeait une pipe, sans quoi il allait certainement me frapper. Jérém avait débarqué et avait joué de ses gros bras pour faire dégager le type. Putain, qu’est-ce qu’il était furieusement sexy !

    Cette nuit-là avait été la nuit des « premières fois » : la première fois que j’avais ressenti sa jalousie, la première fois que j’avais eu l’impression qu’il m’avait fait l’amour ; mais aussi la première fois qu’il m’avait demandé de rester dormir chez lui, la première fois que j’avais pu le prendre dans mes bras, la première fois que je m’étais retrouvé dans les siens, bien au chaud ; la première fois que j’avais ressenti cette sensation qui m’avait submergé de bonheur, la sensation que rien ne puisse m’arriver, une sensation de bonheur intense et ultime.

    En arrivant à Montréjeau, c’est le souvenir d’une autre nuit magique qui remonte à mon esprit : celle qui avait suivi le plan avec Romain, le bobarbu que Jérém avait levé au On Off ; cette nuit-là, alors que Jérém essayait de jouer au mec détaché, en baisant avec le bobarbu et en me laissant baiser avec lui, sa jalousie s’était manifestée une nouvelle fois ; cette nuit-là aussi, il m’avait demandé de rester dormir. Et ça avait été une nouvelle nuit de bonheur.

    A l’approche de Lannemezan, je repense à cette semaine magique, un mois plus tôt ; je repense à tous ces après-midi chez moi, à faire l’amour avec un bobrun souriant, ouvert, bien dans sa peau ; je repense à la complicité qu’il y avait entre nous à ce moment-là, au bonheur de notre entente, sexuelle mais aussi sur tous les autres plans ; je repense aux câlins ; et je repense aux attentes que cette semaine avait fait naître en moi : l’espoir que notre relation était en train évoluer, que l’on puisse surmonter la distance et n’importe quel obstacle qui se dresserait entre nous, parce que nous le voudrions tous les deux.

    Puis, je repense à Thibault ; Thibault qui avait l’air si fuyant lorsque je l’ai eu au téléphone la veille ; Thibault que je dois recontacter et essayer d’aller voir dès mon retour sur Toulouse ; Thibault, que je regrette de ne pas avoir été voir plus tôt, pour lui permette de s’expliquer, pour savoir ce qui s’était vraiment passé, et pour quelles raisons ça s’était passé, entre Jérém et lui. Et pour savoir comment il le vivait, ce qui se passait dans sa tête, dans son cœur.

    Quand je repense à qui s’est passé entre Jérém et lui, je ressens à chaque fois une flambée de jalousie remonter violemment en moi et me brûler de l’intérieur.

    Pourtant, si quelqu’un est bien placé pour comprendre ce qu’a pu vivre Thibault, c’est bien moi. Oui, je peux comprendre ces envies déchirantes, et la frustration qui s’y accompagne, pour un garçon à la fois si proche mais si inaccessible. Et cette frustration, Thibault l’a vécue pendant des années, depuis l’adolescence, il l’a vécue avec une acuité, une proximité que moi-même ne connaîtrai pas.

    Comment alors ne pas comprendre que Thibault ait pu céder à l’occasion qui s’est présentée, sans penser à faire du mal à qui que ce soit et au contraire à penser à se faire du bien à lui, à lui et à Jérém ?

    Je ne peux pas affirmer que je n’aurais pas agi de la même façon à sa place, probablement j’aurais agi de la même façon. Comment aurait-il pu agir autrement ?

    Quand je repense à cette nuit que nous avions passée tous les trois chez Jérém, j’y repense souvent comme à une erreur : pendant cette nuit, j’avais cru déceler une sorte d’attirance entre les deux potes, attirance à laquelle eux-mêmes avaient été confrontés peut-être pour la première fois, et qui pourrait réveiller des désirs et des envies jusque-là latents. Dès le lendemain, je m’étais dit que cette nuit pouvait faire des dégâts dans les relations entre nous trois, et dans chacun de nous.

    Erreur ou pas, cette nuit a eu des conséquences sur tous les trois.

    Sur Jérém, car il a été une fois de plus déstabilisé et jaloux de me voir coucher avec un autre gars, même si c’est lui qui avait provoqué ce plan pour me prouver, pour se prouver qu’il n’en avait rien à faire de moi ; jaloux de le même façon que lors du plan avec le bobarbu Romain, jaloux de me voir coucher avec son pote de toujours, alors qu’il l’avait lui-même invité à participer à nos ébats.

    Cette nuit a eu des conséquences sur moi, car j’ai découvert la rassurance douceur de Thibault ; une découverte qui a contribué à me faire prendre conscience que je ne devais pas tout accepter de Jérém.

    Et sur Thibault aussi, car cette nuit l’a certainement remué de fond en comble, lui qui aimait secrètement son pote depuis si longuement ; cette nuit a certainement réveillé en lui des désirs qu’il essayait de maîtriser, non sans peine ; cette nuit a été l’étincelle qui les a fait flamber jusqu’à les rendre insupportables.

    Dès lors, ces désirs ne l’ont plus quitté, et lui ont échappé des mains : jusqu’à ce fameux soir où il a fini par coucher avec Jérém.

    Au fond, j’ai moins du mal à accepter que Jérém ait couché avec Thibault qu’avec d’autres gars, des inconnus.

    A Tournay, je repense à cet adorable Maxime : est-ce que Jérém sait que son frérot m’a vu le caresser sur son lit d’hôpital, qu’il m’a posé des questions, et qu’il a certainement tout compris de ce qu’il y a entre lui et moi, sans que ça semble lui poser de problème ?

    En arrivant à Bagnères de Bigorre, je me sens comme une casserole de lait en pleine ébullition, prête à déborder : les retrouvailles approchent à grand pas, j’en ai mal au ventre.

    « Tu pars quand à Paris ? ».

    « Quand le médecin me donnera le feu vert… je dois passer des visites médicales à la fin du mois… ».

    Il va partir de toute façon, il va partir bientôt : alors, à quoi ça rime son initiative de reprendre contact avec moi ? A quoi ça rime cette invitation ? Est-ce qu’il veut me voir pour me dire « adieu » ? Mais à quoi bon se revoir, si c’est pour se quitter à nouveau de suite après ? Pourquoi ne pas laisser les choses se tasser, laisser au Temps le temps de faire le deuil, le temps de nous oublier ?

    Comment ça va se passer cette rencontre ? Je marche vers l’inconnu, et cet inconnu me fait peur.

    En sortant de Bagnères, la montagne est là, devant moi, tout autour de moi ; le ciel est très gris, très lourd ; il pleut de façon insistante et l’humidité remonte les pentes sous forme de brouillard, jusqu’à cacher les sommets.

    Un panneau routier indique : « Campan 10 km ».

    Dix kilomètres, dix minutes. Dans dix minutes, je serai arrivé à destination ; dans dix minutes, je saurai s’il m’a attendu, malgré ma demi-heure de retard : s’il n’est plus là, j’aurai fait toute cette route, longue, sinueuse et difficile, pour rien, une route qui m’a amené de Toulouse à Campan, une route qui démarre le premier jour de lycée et qui me mène ici, dans les Pyrénées, le cœur en vrac.

    Mais s’il est là, et j’espère encore et malgré tout qu’il est là, je vais devoir affronter son regard, endurer sa présence, maîtriser les battements de mon cœur qui, je le sens, vont encore s’accélérer, qui vont taper tellement fort dans ma poitrine que j’aurai du mal à tenir debout ; s’il est là, et lorsque je serai devant lui, je vais devoir essayer de maîtriser mes émotions, garder mes moyens, ne pas pleurer, ne pas m’énerver. Et ne pas céder au désir brûlant, à cette envie de lui, de son corps, de son odeur, de sa proximité, de cette sensualité qui va me happer à coup sûr.

    Je ne sais pas comment je vais faire, je ressens tellement d’émotions à la fois puissantes et contrastantes vis-à-vis de ce mec…

    Quelle attitude adopter ? Comment me comporter avec lui ? Comment ne pas craquer ?

    Un panneau routier indique : « Campan 3 km ».

    A l’approche de Campan, je repense au moment où j’ai appris pour son accident, à ces trois jour pendant lesquels j’ai eu la peur de ma vie : la peur qu’il ne se réveille pas, la peur de le perdre, pour toujours ; et quand je pense au soulagement que j’ai ressenti lorsque Thibault m’a annoncé qu’il s’était réveillé de son coma, je me sens prêt à tout lui pardonner ; je crois que de toute façon, rien qu’en le revoyant, je vais fondre.

    Je ressens une soudaine et folle envie de le serrer contre moi, de le couvrir de bisous ; je me sens prêt à tout recommencer, à prendre tous les risques ; à lui dire et lui redire clairement qu’il est la plus belle chose qui me soit arrivée dans la vie, que je ne peux pas renoncer à le voir, que je ferai tout ce qu’il faut pour continuer à le voir, que j’irai le voir à Paris, que je serai discret, que je ne lui demanderai pas plus qu’il ne peut me donner.

    Ma playlist sur cassette accompagne mes pensées, avec l’une des dernières chansons, et certainement l’une des plus poignantes, signées Beatles :

     

    The long and winding road that leads to your door/La longue et sinueuse route qui mène à ta porte

    Will never disappear, I've seen that road before/Ne disparaîtra jamais, j'ai déjà vu cette route.

    It always leads me here/Elle me conduit toujours ici,

    Leads me to your door/Elle me conduit à ta porte.

     

     

    L’instant « T » approche à grand pas, tout se bouscule dans ma tête, je n’arrive plus à me focaliser sur quoique ce soit, et encore moins à me fixer sur l’attitude à adopter vis-à-vis de Jérém : désormais il n’est plus temps de prendre des résolutions.

    Alors, ma seule « résolution », ce sera celle de me laisser porter par les évènements, d’écouter ce qu’il a à me dire et de me comporter en fonction ; inutile de prévoir ce que je vais lui dire, ou de me fixer une attitude plutôt qu’une autre ; inutile d’envisager qu’il va se comporter de telle ou telle façon, qu’il va dire ceci ou cela : de toute façon, rien ne se passera comme je pourrais l’imaginer. Et surtout pas avec Jérém. Et, au fond, c’est bien ainsi : c’est cet inconnu qui fait battre si fort mon cœur : ça fait mal parfois, mais ça me fait me sentir tellement, tellement, tellement vivant.

    « CAMPAN ».

    Lorsque le panneau d’entrée d’agglomération rentre dans mon champ de vision, les six lettres me percutent comme une gifle puissante : je ressens une intense chaleur se propager dans mon ventre, tout se brouille dans ma tête, j’ai l’impression de planer.

    Le ciel lourd se combine à merveille avec les nuances de gris de la pierre des murs, de l’ardoise des toitures pentues ; je suis sous le charme de cet environnement tout en pierre et sobriété, de ce paysage comme en « noir et blanc », qui semble tout droit sorti d’une ancienne carte postale ; le village a l’air d’un bijou posé sur un coussin de nuages gris, et tout autour de moi semble parler de l’hiver, de journées froides, humides, d’une nature hostile jusqu’au printemps.

    Voilà la halle en pierre, avec ses pentes très inclinées couvertes d’ardoises, ses piliers en pierre, ronds et massifs mais pas très hauts, empêchant la lumière de pénétrer à l’intérieur, notamment par une journée aussi grise ; je ralentis, et je regarde vite fait si je vois mon Jérém quelque part dans la pénombre, mais je ne vois rien. Pourvu qu’il soit encore là.

    Je m’engage dans le petit boulevard juste en face, là où il semble y avoir des parkings.

    18h38. Presque 40 minutes de retard. Je sors de la voiture sans attendre, alors qu’il tombe toujours des cordes. Pourvu qu’il ne soit pas déjà reparti ! Car, s’il n’est plus là, et comme je n’arrive pas à le joindre, je vais devoir le retrouver : non, je ne repartirai pas à Toulouse sans l’avoir vu, ou sans avoir retourné le village tout entier pour le débusquer.

    Je remonte le petit boulevard, je me hâte en direction de la halle en pierre : je me « hâte » comme je peux, alors que j’ai les jambes en coton, le souffle coupé, le cœur dans la gorge, les mains moites, la tête qui tourne.

    Je n’ai plus que la route à traverser pour atteindre mon but : et c’est là que j’aperçois une présence dans la pénombre, une carrure et une attitude de mec qui pourraient bien être les siennes. Je vois un mec de dos, l’épaule appuyée contre le pilier d’angle du bâtiment, habillé d’un pull gris dont la capuche est remontée sur la tête, et d’un short en jeans assez long. Le mec semble regarder la pluie tomber, mais dans la direction opposée.

    C’est lui, je suis sûr et certain que c’est lui. 

    J’ai le tournis, puis le vertige, ma vue se brouille ; je traverse la route mais je ne me sens pas le courage d’aller directement vers lui : alors, je me cache derrière l’angle de la maison jouxtant la halle.

    Je viens tout juste de l’apercevoir, et tellement de choses remontent en moi, c’est insoutenable, insupportable, j’ai envie de pleurer, j’ai envie de faire demi-tour et de repartir.

    Je reste ainsi, comme tétanisé, mes larmes se mélangeant à la flotte qui tombe sur ma tête et sur mes épaules, pendant quelques longs instants.

    Jusqu’à ce qu’une voix au fond de moi se lève pour crier :

    « VAS-Y ! ».

    Je reconnais cette voix, c’est la même qui s’était levée le jour de la première révision, pendant mon trajet à pied vers l’appart de la rue de la Colombette ; elle s’était fait entendre alors que je traversais le Grand Rond à Toulouse, et que j’hésitais à faire demi-tour, là aussi. Malgré tout, je me dis que cette voix avait eu raison, et que j’avais eu raison de l’écouter. Et si cette voix a eu raison hier, je ne vois pas pourquoi il n’en serait pas de même aujourd’hui.

    J’essuie mes larmes, je prends une profonde inspiration et je franchis le seuil de la halle, laissant à nouveau le garçon que j’aime pénétrer à son insu dans mon champ de vision, dans ma tête, dans mon cœur, dans mes tripes.

    J’avance doucement et j’ai vraiment l’impression de planer, le bruit de mes pas est couvert par le son de la pluie qui tombe sur les ardoises et qui résonne dans le grand espace à la lourde charpente de bois.

    Et à chaque pas, j’ai l’impression de sentir un peu plus fort sa présence, comme une radiation qui se dégage de lui, comme quelque chose de palpable, comme une sorte de brouillard épais qui m’enveloppe, comme quelque chose d'électrique qui perturbe toutes les fibres de mon corps et de mon cœur.

    Alors même qu’il n’est que de dos, qu’il ne s’est même pas rendu compte de ma présence.

    Sa présence irradie, mon amour et mon désir amplifie. Ce mec me fait un effet de dingue.

    J’ai envie de faire durer cet instant le plus longtemps possible, cet instant où tout est possible, où je ne connais pas encore ses intentions, où je n’ai pas encore croisé son regard de braise, où je n’ai pas encore entendu sa voix, ni ses mots, cet instant où il m’attend encore, où il se demande peut-être si je vais venir ou pas, où il est peut-être déçu de ne pas me voir ; oui, j’ai envie de faire durer le plus longtemps possible la perfection de cet instant où tous les espoirs sont encore possibles.

    Le pull à capuche souligne le V de son dos, le short laisse dépasser ses mollets, c’est sexy à tomber. Il est en train de fumer.

    Je ne suis désormais qu’à cinq mètres de lui ; et alors que le bruit de la pluie couvre toujours le bruit de mes pas, le bogoss se retourne soudainement, comme si je l’avais appelé.

    Sous l’ample capuche, les traits et le regard de mon Jérém me frappent comme un poing en plein ventre.

    Il écrase son mégot contre le pilier, il le glisse dans sa poche et il bascule sa capuche : ses cheveux bruns apparaissent et, surprise, ils sont laissés en bataille, sans aucune fixation, ils sont même un peu plus longs que d’habitude, magnifique crinière virile de beau mâle brun ; sa barbe aussi est plus longue que d’habitude, d’une semaine je dirais, et elle habille à merveille la peau mate de son visage ; visage qui porte des marques de coups, qui ne sont pas celles provoquées par ma main, mais certainement les suites de la bagarre qui l’a conduit dans le coma pendant trois jours. Je fonds.

    « Salut… » il me lance en s’efforçant d’afficher un beau sourire.

    « Salut… » je lui réponds, en m’efforçant de ne pas bégayer, en prenant sur moi pour le regarder dans les yeux.

    « Ça va ? » il enchaîne.

    « Oui… et toi ? ».

    « Ça va… ».

    Et là, au bout de deux échanges de politesses, le silence s’installe entre nous. Je suis mal à l’aise et j’ai l’impression que Jérém n’est pas plus à l’aise que moi, comme si son assurance de petit con qui n’a peur de rien s’était soudainement envolée.

    J’aurais envie de trouver un moyen de briser la glace, je n’y arrive pas. Je suis perdu, troublé par sa présence : je ne sais pas où nous en sommes vraiment, j’ai l’impression qu’après tout ce qui s’est passé, après un mois sans se voir, une nouvelle distance s’est glissée entre nous. Comme si nos existences jadis synchronisées étaient désormais en décalage.

    Les secondes s’enchaînent et le bruit de la pluie devient presque assourdissant.

    « T’es beau, dis-donc… » il finit par me balancer, après avoir allumé une nouvelle clope.

    C’est la première fois que Jérém me fait un vrai compliment. Je suis à la fois flatté et déstabilisé.

    « Tu parles… ».

    « Si, si, tu es très beau, t’es très bien sapé… ».

    « Oui, ce sont les fringues qui font tout… ».

    « Oui… enfin… non… c’est pas ce que je voulais dire… euh… t’es vraiment pas mal, Nico… ».

    « Arrête ton baratin… ».

    « C’est pas du baratin… ».

    « Si… ».

    « T’as mis un parfum… ».

    « Non… enfin… si… ».

    « Tu sens bon… ».

    « Merci… ».

    Nos regards se croisent, nos silences s’additionnent, nos malaises s’amplifient mutuellement.

    Puis, un détail attire mon attention : le zip du pull à capuche est légèrement ouvert et un bout de tissu plié dépasse ; on dirait un col de maillot de rugby, mais pas n’importe lequel. Du blanc, du rouge : on dirait bien le maillot que je lui avais acheté à Londres et qui avait désormais une longue histoire : ce maillot que j’avais gardé longtemps chez moi avant de me décider à lui offrir, ce maillot qu’il m’avait balancé à la figure lorsque j’avais enfin voulu le lui donner, ce maillot que j’avais laissé à son patron, à la brasserie, ce même maillot qu’il m’avait crié avoir jeté à la poubelle : c’était la nuit avant son accident, lors de cette rencontre houleuse en présence de Martin.

    Sans vraiment réfléchir, je m'approche de lui, j'ouvre un peu plus le zip. Mes gestes sont déterminés, et le bogoss se laisse faire : oui, c'est bien le maillot que je lui avais offert. Mes doigts effleurent au passage sa peau mate, douce et tiède ; mille frissons se dégagent de ce simple contact, comme des étincelles qui se propagent dans tout mon corps, m’approchant dangereusement de la surcharge et du court-circuit émotionnel.

    « Je croyais que tu l’avais jeté… ».

    « Tu crois que je pourrais jeter le maillot de Johnny ? ».

    « Non, bien sûr… le maillot de Johnny… ».

    « Et puis, c’était un beau cadeau… ».

    « Je voulais te faire plaisir… ».

    « Et c’est réussi… »

    Le silence s’installe à nouveau entre nous ; le bruit incessant de la pluie a quelque chose d’hypnotique, et j’ai l’impression de perdre pied.

    « Tu es vraiment un gars adorable… » il me lance.

    « Si tu le dis… ».

    « … et je me suis vraiment comporté comme un con avec toi… ».

    « Tu m'as fait trop mal… ».

    « Je sais… ».

    Je pleure.

    Jérém s’approche de moi et il me prend dans ses bras.

    « Je suis vraiment, vraiment désolé… ».

    Je me dégage de son étreinte, je lui fais face, je plante mon regard dans le sien.

    « Je t’aime, Jérém, je t’aime comme un fou, je n’ai pas arrêté de penser à toi un seul instant depuis le premier jour du lycée… quand j’ai su pour ton accident, j’ai eu tellement peur de ne plus jamais te revoir ! J’ai réalisé à quel point tout est si fragile, et que tout peut finir sans prévenir… j’ai envie qu’on soit ensemble, j’ai envie de passer du temps avec toi, pas seulement pour le sexe, même si c’est génial avec toi comme avec personne d’autre ; j’ai envie d’être là pour toi, et que tu sois là pour moi, j’ai envie de te dire à quel point tu es quelqu’un de spécial pour moi… ».

    Silence de sa part, il fume. Les secondes s’enchaînent.

    « Tu ne dis rien, Jérém ? ».

    « Nico… je te l’ai déjà dit, je ne peux pas t’offrir une vie de couple comme tu le voudrais… c’est très dur pour moi… ».  

    « Qu’est-ce qui est trop dur ? ».

    « De vivre « ce truc » qu’il y a entre nous… toi t’as envie de le vivre à fond, moi ça me fait peur… ».

    « Pourquoi ? ».

    « Je ne peux pas t’expliquer pourquoi… je n’y arrive pas, c’est tout… ».

    « C’est pour ça que tu m’as fait venir ? Je viens de me taper 200 bornes sous la flotte et tout ce que t’as à me dire que tu n’as pas les couilles pour nous donner une chance ? ».

    « Non, je t’ai demandé de venir parce que j’avais envie de te voir, et parce que je te devais des explications… ».

    « Elles sont nulles tes explications… ».

    Jérém se tait à nouveau, il se réfugie derrière sa cigarette.

    « Alors on fait quoi, maintenant ? On reste potes ? » je tente de le secouer.

    « J’aimerais qu’on y arrive… ».

    « Et ça te suffirait, à toi, qu’on reste potes ? ».

    « Il va falloir… ».

    « Je m’en fiche de ce qu’il faut, je veux savoir si à toi ça te suffirait… ».

    « Je n’ai pas le choix, Nico… Paris c’est loin, et là-bas ça va être impossible de vivre ça… ».

    « Oui ou non ? Réponds à ma question ! » je m’emporte.

    « Il n’y a pas de solution… ».

    « OUI ou NON ??? ».

    « Non ! » il finit par lâcher, un « NON ! » claquant, définitif.

    Un nouveau silence suit ce petit coup de tonnerre, cet éclair qui vient de me foudroyer.

    « Non, ça me suffit pas… » il reprend, le regard fuyant, l’air remué comme jamais « mais c’est comme ça, je n’y peux rien, Nico… ».

    « En gros, tu m’as fait venir pour me dire adieu… ».

    « Je voulais m’excuser pour mes mots et mon comportement des dernières fois qu’on s’est vus… je suis désolé de t’avoir frappé… ».

    « Je t’ai frappé en premier… ».

    « Je l’avais bien cherché… je suis aussi désolé de t’avoir foutu la honte avec ce gars la dernière fois… tu as le droit de voir qui tu veux, bien sûr, et je n’ai pas le droit de te demander des comptes… ».

    « Ce gars n’est personne pour moi ! Si je suis sorti ce soir-là, si je me suis laissé embarquer par ce mec, c’était pour ne pas rester seul, pour essayer d’arrêter de ressasser ce qui s’était passé entre nous… j’étais tellement malade quand tu m’as quitté… je pensais que tu étais passé à autre chose, je croyais que je ne te reverrais jamais… et pourtant, quand je t’ai croisé sur les allées, je n’avais qu’une envie… ».

    Je suis à nouveau submergé par l’émotion, mes mots se coincent dans ma gorge.

    « Quelle envie ? ».

    « Celle de laisser tomber Martin et de repartir avec toi… mais t’as été tellement relou, tellement mauvais… ».

    « J’ai été nul… ».

    Ses excuses tardives, ce sentiment de gâchis, de nous être ratés tant de fois, sa façon de baisser les bras face aux obstacles que la vie est en train de mettre entre nous : je suis dégoûté, j’ai envie de pleurer et de m’enfuir ; je ne sais plus quoi lui retorquer, je me sens désemparé, aucun mot me vient à l’esprit : j’ai juste envie de repartir et de m’enfermer dans ma chambre pour pleurer.

    Je regarde Jérém et j’ai impression qu’il est dégoûté tout autant que moi : il respire bruyamment, il ne tient pas en place, il semble trépigner, on dirait qu’il tape du sabot comme un petit taureau dans l’arène, mais un petit taureau plutôt nerveux qu’énervé ; comme s’il avait des trucs à me dire et qu’il se faisait violence pour ne pas les lâcher.

    J’ai terriblement envie de l’embrasser : alors, sans plus réfléchir, j’avance vers lui et je l’embrasse. Et à l’instant même où je retrouve la chaleur et la douceur de ses lèvres, une décharge électrique parcourt ma colonne vertébrale, j’ai l’impression de changer de dimension, d’être soudainement projeté dans un monde de bonheur absolu où nous serions plus que tous les deux, où tout serait simple et beau.

    Hélas, la décharge de bonheur est de courte durée : elle est stoppée net par l’attitude de Jérém, qui fait un pas en arrière pour se dérober à mes lèvres.

    Je sens ma colère monter, colère fille de frustration face à cette barrière invisible infranchissable qui nous sépare.

    « On n’y arrivera vraiment jamais, alors… ».

    « Je ne peux pas Nico, je ne peux pas… ».

    « Tu m’énerves Jérém » je finis par lui balancer « … je ne sais même pas pourquoi je suis là… je n’aurais pas dû venir… ».

    « Ne dis pas ça… ».

    « Tu ne veux pas d’une relation, mais je crois surtout que tu n’es pas prêt à assumer qui tu es et ce dont tu as envie… alors, ça rime à quoi tout ça ? Pourquoi tu m’as fait venir, pourquoi ??? Tu ne m’as pas fait assez de mal ?!?! ».

    Nouveau silence de sa part. J’ai envie de lui dire tant de choses et pourtant tous les mots du monde me semblent impuissants à le toucher, à le convaincre à vaincre ses peurs, à lui donner confiance en « nous ».

    « Ça veut dire quoi MonNico ? » je lui balance de but en blanc, sans réfléchir.

    « De quoi ? ».

    « La fois où je t’ai appelé, quelques jours avant ton accident, j’ai entendu cette nana te demander : « C’est qui MonNico ? » ; alors, je te demande ce que ça veut dire MonNico… si toutefois ça veut dire quelque chose… ».

    Jérém ne répond pas, il continue de fumer sa cigarette. C’en est trop pour moi.

    « Va te faire voir, Jérém, je me tire ! » je lui balance, tout en me retournant pour repartir, en essayant de retenir mes larmes.

    Je n’ai pas fait un pas que je sens sa main attraper mon avant-bras, m’obligeant à me retourner.

    « Attends, Nico… ».

    « Lâche-moi ! » je lui lance sèchement, tout en me dégageant de sa prise et en repartant vers la voiture.

    Et là, Jérém m’attrape une nouvelle fois par l’avant-bras, la puissance de sa prise traduisant sa détermination ; une nouvelle fois, il m’oblige à m’arrêter, à me retourner ; et cette fois-ci, son mouvement m’attire vers lui.

    Je me retrouve les épaules collées contre le mur en pierre, enveloppé par son parfum qui me met en orbite, ses yeux noirs pleins de feu plantés dans les miens, nos nez à vingt centimètres l’un de l’autre.

    Sa pomme d’Adam s’agite nerveusement ; dans son regard, une étincelle que je lui connais bien, une flamme incandescente qui ressemble et tout et pour tout à celle qui brûlait dans son regard pendant la semaine magique ; la même, mais avec plus d’intensité, car mélangée à une sorte d’angoisse, de peur.

    Le temps est comme suspendu, figé ; comme si plus rien n’existait au monde, à part nos regards qui se cherchent, s’aimantent.

    Un grand homme disparu a dit : il y a des jours, des mois, des années interminables où il ne se passe presque rien ; et puis il y a des minutes et des secondes qui contiennent tout un monde.

    Et ce monde, ce nouveau monde, je l’ai vu, à cet instant précis, dans son regard.

    Sa main glisse doucement derrière ma nuque, sa paume est si chaude, si délicate, elle fait plier légèrement mon cou ; le sien se plie aussi, et nos visages se rapprochent : jusqu’à ce que ses lèvres tremblantes se posent sur les miennes. Puis, très vite, son baiser se fait plus appuyé, et sa langue s’insinue entre mes lèvres.

    Jérém m’embrasse et dans ma tête c’est le blackout ; je l’embrasse à mon tour, heureux, en larmes.

    Dans un coin de la halle de Campan, pendant que la pluie tombe dehors, voilà enfin le premier vrai baiser de Jérém, à la fois fougueux et presque désespéré.

    Jérém m’embrasse longuement, le goût de ses lèvres est délicieux. Un instant plus tard, son nez, son souffle et ses lèvres effleurent la peau de mon cou : je vais devenir dingue.

    « Ça te convient comme réponse ? ».

    « Quelle réponse ? » je fais, perdu, désorienté.

    « Tu voulais savoir ce que ça veut dire MonNico… »

    « Ah, oui… c’est un bon début… ».

    « Tu m’as manqué… » il me chuchote.

    « Toi aussi tu m’as manqué… »

    Je pleure.

    « Ne pleure pas Nico… ».

    Je le sens lui aussi au bord des larmes.

    « J’ai eu tellement peur… ».

    « Je suis là, je suis là… ».

    « Je suis content que tu sois là… » il me glisse à l’oreille, alors que la chaleur de son corps, la puissance de son étreinte, ses bisous dans le cou, son parfum m’étourdissent.

    « Tu veux toujours repartir à Toulouse ? » il me nargue, adorable.

    « Je crois que je vais attendre un peu… ».

     

    The long and winding road that leads to your door/La longue et sinueuse route qui mène à ta porte

    Will never disappear, I've seen that road before/Ne disparaîtra jamais, j'ai déjà vu cette route.

    It always leads me here/Elle me conduit toujours ici,

    Leads me to your door/Elle me conduit à ta porte.

     

     

    * et ** : retrouvez les épisodes inédits des souvenirs des voyages en Italie et en Espagne de Jérém et Nico, ainsi que d’autres surprises inédites, dans le livre « Jérém, qui est-il ce garçon ? » disponible en pdf dès maintenant ou en version papier en précommande (parution décembre 2018).


  • Commentaires

    1
    Virginie-aux-accents
    Vendredi 16 Novembre à 22:35

    waouh!!!

    C'est intense, touchant, inédit et je suis émue aux larmes. Il faut que Jérém se lâche vraiment, et ce baiser est un premier pas encourageant...

     

    PS : je suis très alléchée par les récits inédits annoncés...

    2
    Yann
    Samedi 17 Novembre à 15:15

    Sublimes et émouvantes ces retrouvailles entre Jerem et Nico. Leur timidité, on croirait presque que c'est leur première rencontre. En tout cas Jerem n'est plus le même. Enfin il parle et se dévoile avec tellement de sincérité ; c'est si touchant et inattendu de sa part cette façon de lui dire combien il compte pour lui. Va-t-il continuer ainsi ? En tout cas c'est un bon début et Nico semble apprécier ; il sait enfin qu'il y a une  place pour lui dans le cœur de Jerem. Va-t-il le convaincre pour qu'ils fassent un bout de chemin ensemble ? Lui proposer de l'aider à y voir clair sur lui-même.

    Magnifique épisode Fabien, j'ai adoré.

    Yann

    3
    Momo
    Dimanche 18 Novembre à 09:10

    Magnifique histoire, très touchante j’ai pleuré tellement elle est émouvante vraiment je suis très émue j’arrive même pas à écrire. 

    4
    Perock
    Lundi 19 Novembre à 11:28
    Enfin, il se sort la tête du c**. J'ai eu envie de baffer jerem tant il ne voulait pas s'ouvrir à ses sentiments. C'est enfin le début de quelque chose :D
    5
    Etienne
    Mercredi 21 Novembre à 00:29

    Magnifique épisode, touchant.

    Mais..., j'espère que Jerem ne retient pas Nico uniquement parce que les hormones sont en ébullition...

    6
    moulbox
    Vendredi 23 Novembre à 18:20

    Super texte comme d'ab, cela de voir dans  le récit  le nom de Saint-Martory surtout quand on y habite.

    Ps: Martres-Tolosane n'est pas une bastide, mon amie la présidente de région Carole Delga c'est trop précipitée pour faire imprimer les panneaux à l'entrée de la ville.

    7
    gebl
    Mercredi 28 Novembre à 16:26

    Comment au départ d'une simple recherche d'une histoire de sexe, avec ce que cela implique,  on en arrive à aimer ce roman, à être ému, où la recherche de d'excitation physique est remplacée par des émotions captivantes , au regard de sentiments amoureux  aussi bien  écrits.

    Merci   

    8
    Mercredi 28 Novembre à 23:49
    Merci merci merci, vos commentaires me vont droit au cœur. C'est un bonheur de partager ces émotions avec vous. Fabien
    9
    Florentdenon
    Dimanche 9 Décembre à 14:10
    Vraiment bravo ! A quand la suite ? Pourvu que le bobrun ne soit pas decevant..
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