• 55.8 Franchir un seuil, tourner une page.


    Samedi 25 août 2001, 23h55.

    Lorsque je pousse la porte du B Machine, je suis frappé de plein fouet par la puissance des décibels. A droite de l’entrée, un escalier s’enfonce dans le sous-sol : c’est de là que vient l’incessante vibration de la musique techno.
    Mais dès qu’on avance un peu dans la salle, c’est une ambiance sonore plus apaisée qui est proposée aux clients : la magnifique « Angels » de Robbie Williams retentit dans la sono du haut.
    Enveloppée par une lumière tamisée sur des tons bleutés, la salle se développe toute en longueur, bordée sur la droite par un bar presque entièrement occulté par les nombreux clients assis et débouts. Derrière le zinc, deux barmans et une barmaid s’affairent à servir tout ce beau monde.
    En face, sur ma gauche, un alignement de petites tables, toutes bondées ; au fond, une porte battante semble donner accès aux toilettes.
    C’est d’un pas incertain que je m’aventure dans cet espace inconnu, comme un lionceau qui, un peu méfiant, un peu craintif, pas vraiment rassuré, prendrait sur soi pour poser ses premières traces dans la poussière de la savane. Intimidé par ce terrain nouveau, j’avance lentement, sur mes gardes, tout en essayant de me familiariser avec le lieu et sa faune, une faune quasi exclusivement masculine.
    Je ne sais pas si c’est à cause de mon air désorienté, ou de ma démarche un peu gauche, ou tout simplement du fait de mon statut de tête nouvelle ; j’ai l’impression d’être plongé dans une sorte de bocal, que les regards se tournent sur mon passage, et qu’on me toise de la tête aux pieds.
    A vrai dire, j’ai peur qu’on me trouve ridicule. Je ressens un peu la même crainte qu’au lycée, dans les vestiaires : la crainte des quolibets : pd ! pd ! Sauf, bien évidemment, qu’à cet endroit je ne risque pas d’être traité de pd : qui pourrait donc lancer la première pierre ?!? Non, le risque c’est de faire office de papier peint ; le risque c’est que, après s’être aperçu de ma présence, personne ne la trouve intéressante. Qu’on se moque de moi parce que je ne suis pas assez branché…
    Très vite je suis captivé par l’ambiance feutrée, par la déco, par la musique, par la présence de tous ces mecs ; je suis saisi par ce mélange de senteurs d’alcool, de fumée de cigarette, et de parfums et déos divers : bref, je suis happé par le son, l’image et l’arôme entêtante d’une soirée pleine de promesses.
    Au fond de la salle, à côté du comptoir, un deuxième escalier s’enfonce lui aussi dans le sous-sol, tout en débitant le même boum boum techno que le premier ; ce qui me fait dire qu’il doit sans doute conduire au même endroit, c'est-à-dire une piste de danse.
    Attiré par les basses puissantes, et par la curiosité de compléter la découverte du lieu, j’attaque la descente. L’escalier n’est pas illuminé, et à chaque marche la pénombre se fait un peu plus sombre ; tout comme, à chaque pas, la musique se fait un peu plus forte.
    La première rampe débouche sur un palier, presque dans le noir ; j’arrive à discerner une ouverture donnant sur un espace encore plus sombre, une ouverture délimitée par d’épais rideaux faits de bandes souples de plastique translucide. Naïvement intrigué par cet endroit mystérieux, je n’aurai pourtant pas le loisir de mener bien loin mes investigations. Une priorité, une urgence indérogeable se présente à moi : une rythmique familière vibre sous mes chaussures et dans mon ventre, m’attirant irrésistiblement vers le sous-sol.
    Je descends une nouvelle rampe ; marche après marche, le rythme se fait de plus en plus pressant ; jusqu’à ce que je débouche dans une grande piste de danse, aussi grande que la salle du haut, remplie de centaines de mecs serrés comme des sardines, s’agitant au rythme d’un immense tube que je ne connais que trop bien et qui commence par :

    Hey Mister Dj, put a record on, I wanna dance with my baby
    And when the music starts, I never wanna stop, It’s gonna drive me crazy
    Music… music…
    Music… makes the people came together… yeeeaaaah !
    Music… mix the bourgeoisie and the rebels…

    Presque un an déjà que ce titre est sorti et me voilà enchanté de découvrir qu’il tourne toujours en boîte de nuit : rien d’étonnant, il est tellement puissant, qu’il reste toujours d’actualité.
    Alors je me laisse aller, je cherche à me glisser dans la piste et à me mélanger à la foule pour danser moi aussi sur ce tube phénoménal.
    Je danse et je me sens bien, je danse et je me sens libre ; je danse pour essayer de m’enivrer de cette nuit, des lumières de la piste, de l’odeur du gaz de brouillard, de cette ambiance, de cet étourdissant parfum de fête. Je cherche à me mélanger, à me fondre dans la masse.
    Je danse et je laisse mon regard divaguer ; je capte des regards, je surprends des regards venant à moi : c’est grisant.
    La monumentale « Music » vient de se terminer, et je me laisse porter par le prochain tube ; danser me fait du bien, la puissance des décibels et le mouvement de mon corps m’aide à faire le vide, à ne plus penser au passé.
    Je danse, tout en me disant à quel point j’aimerais qu’Elodie soit là avec moi, en train de danser et de déconner avec moi, comme c’était au « Fire », à Londres. Oui, là aussi j’avais été dans une boîte gay : mais c’était avec ma cousine, à une soirée Madonna ; et ce soir-là, j’avais juste envie de danser avec elles, tout en me berçant dans le bonheur d’imaginer mes retrouvailles avec mon Jérém à notre retour à Toulouse. Un bonheur qui m’est désormais interdit.
    Alors je ferme les yeux pour freiner les larmes qui voudraient sortir, je pousse un immense cri silencieux pour me débarrasser de la solitude qui vient me trouver au beau milieu de cette piste bondée ; et je danse, toujours et encore, pour oublier, pour m’étourdir, pour m’épuiser, bien décidé à ne pas m’arrêter de sitôt.
    C’est lorsque je rouvre les yeux, que je capte son regard fixe et insistant : le dos appuyé au mur, installé à côté de l’escalier par où je suis venu, un mec est en train de me dévisager. Il me regarde, je le regarde, il me sourit ; je le regarde toujours, en essayant de savoir pourquoi cette tête ne me parait pas inconnue.
    Il me faut quelques instants avant que ça fasse « tilt » dans ma tête.
    Bien sûr que sa tête ne m’est pas inconnue : je connais ce mec, j’ai même couché avec !
    C’était un samedi soir, tard dans la nuit, au tout début des « révisions » avec Jérém. Un sms était arrivé au beau milieu de la nuit, me sommant de me rendre à l’appart « vite », pour « prendre cher ». J’avais foncé chez lui et Jérém m’avait accueilli dans le noir ; et il avait voulu que je le suce dans le noir.
    Surprise, ce soir-là un troisième participant était de la partie : ainsi, lorsque la petite lumière de la table de nuit avait été allumée, Jérém m’avait présenté « Guillaume », sans me donner plus de détail ; j’avais appris un peu plus tard que ce « Guillaume », était le cousin de Jérém : Jérém qui nous avait mis en compétition pour le sucer et pour nous faire baiser…
    C’est dingue de penser à quel point j’ai pu me laisser humilier par Jérém.
    Voilà d’où je connais ce mec qui est en train de me faire un petit coucou en levant son verre dans ma direction. L’idée de retrouver Guillaume, ne m’enchante guère : c’est uniquement par politesse que je quitte la piste pour aller lui dire bonjour.
    « Hey, salut, comment tu vas ? » fait-il, tout pimpant, en me claquant la bise.
    « Bien et toi ? ».
    « Bien, bien… alors, qu’est-ce que tu deviens ? ».
    « Ça va, j’ai eu mon bac, je passe bientôt mon permis, et à la rentrée, je vais aller à la fac à Bordeaux… ».
    « C’est cool… et tu vois toujours mon cousin ? ».
    Direct le sujet que je voulais éviter. Je savais que ce n’était pas un bon plan d’aller parler à Guillaume.
    « Non, je ne le vois plus… » je coupe court.
    « Ah, dommage… ».
    « Tu es au courant qu’il a été recruté par un club de rugby à Paris ? » je tente de dévier le sujet.
    « Non, je ne savais pas… je n’ai plus de nouvelles de lui… il va quitter Toulouse, alors ? ».
    « C’est ça… » je fais, sans joie.
    « Ne sois pas triste, tu trouveras d’autres mecs… t’es bogoss… » fait-il, avant d’enchaîner : « vous vous êtes revus souvent après ce soir-là ? ».
    « Oui, pas mal de fois… ».
    « T’en as, de la chance, toi… ».
    « Mais elle est finie, la chance… il est revenu aux meufs… ».
    « Tu sais… il est hétéro… parfois les hétéros font un petit détour pour aller voir des mecs… mais ils restent hétéros… et il n’y a pas de remède pour ça, hélas… ».
    « Et toi, tu l’as… revu, après ce soir-là ? ».
    Je ne sais pas pourquoi je me lance dans ce genre de question dont la réponse peut potentiellement faire mal.
    « Non, jamais… et c’est pas faute de lui avoir proposé pourtant… ».
    « Tu lui as proposé ? ».
    « Oui… ça t’embête ? ».
    « Un peu… je suis amoureux de lui… enfin… je l’étais… bref… de toute façon, ça n’a plus d’importance… ».
    « Moi aussi je suis amoureux de lui, depuis tellement longtemps… bien avant le lycée… alors, techniquement, c’est moi qui l’ai vu en premier… alors, il est à moi… » il rigole ; avant de continuer plus sérieusement : « mais il faut croire qu’il te kiffe davantage qu’il me kiffe… ».
    « Et tu avais déjà couché avec lui avant ? ».
    Je ne sais toujours pas pourquoi je me lance dans ce genre de questions…
    « Non… enfin… oui… je l’ai sucé quelques fois, l’année dernière… mais il n’a jamais voulu me baiser… à part la fois où tu es venu… ».
    … dont la réponse peut potentiellement faire mal. Et ça fait mal.
    « Mais tu m’avais dit que c’était la première fois que… ».
    « Les pipes, ça compte pas… ».
    « Si tu le dis… ».
    Définitivement, ce n’était pas un bon plan d’aller parler à Guillaume. Parfois, il faut savoir être impoli.
    Découvrir que Jérém s’est fait sucer par un mec avant moi, ça me fait mal ; à côté de ça, même le fait qu’il n’a jamais cédé aux avances de son cousin après ce soir-là, ne ressemble à mes yeux qu’à un petit lot de consolation.
    Déjà qu’à la base je n’ai pas envie de parler de Jérém, j’ai de plus en plus envie de mettre fin à cette conversation qui, réplique après réplique, m’enfonce le moral. J’ai besoin de prendre l’air.
    « Je vais te laisser, je vais prendre un verre à l’étage… ».
    « Je t’accompagne… ».
    « Je vais retrouver des potes… » je mens promptement « je ne sais pas si on va rester longtemps… ».
    « Ah… ok… à un de ces quatre, alors… » fait-il, visiblement déçu.
    « Oui… c’est ça… ».
    Je remonte l’escalier, j’approche du comptoir et je commande mon mojito en pensant une fois de plus à Elodie, tout en savourant le soulagement de m’être débarrassé de Guillaume.
    Mon répit ne sera que de courte durée : j’attends ma boisson, lorsque mon regard tombe sur un mec assis à une table avec des potes ; c’est un mec barbu, beau comme un Dieu ; nos regards se croisent, le sien semble me toiser, me caresser, me déshabiller : ce qui est plutôt flatteur, vu le spécimen.
    Le fait est que ce mec non plus ne m’est pas totalement inconnu : et que là encore, je n’ai pas envie de provoquer des retrouvailles qui finiraient inévitablement par ressasser les souvenirs d’une autre nuit torride dans l’appart de la rue de la Colombette.
    Je tente de détourner mon regard, mais il est déjà trop tard : du coin de l’œil, je vois le mec se lever et approcher inexorablement.
    « Salut ! » fait-il, la voix chaude et charmante, en approchant sa joue de la mienne pour me faire la bise. Le contact avec sa barbe bien fournie et très douce me donne des frissons.
    Frissons qui me transportent à une nuit où Jérém m’avait traîné au On Off ; le On Off où, justement, nous avions croisé la route de ce bobarbu.
    Je repense au On Off et à cette maudite back room dans laquelle Jérém m’avait dégagé avant de s’éclipser avec deux mecs ; je repense à mon départ de la boîte, le bobarbu aux trousses, à ma difficulté à lui faire comprendre que je ne suis pas d’humeur à le suivre chez lui ; je repense à Jérém qui attend à l’extérieur, et qui propose à l’autre d’aller chez lui, qui me propose de me joindre à eux ; je repense au duel d’étalons pour savoir qui serait le « plus mâle » au lit ; à Jérém qui m’offre à cet inconnu, comme un lot de consolation, comme s’il s’en foutait de moi ; je repense à sa jalousie pendant que le bobarbu me baise ; à la provocation de ce dernier avant de partir ; à Jérém qui veut le cogner et qui se fait maîtriser ; je repense au bobarbu qui lui balance ses quatre vérités au sujet de son arrogance et de son manque de consideration à mon égard.
    Et je repense à Jérém hors de lui après le départ de ce mec ; Jérém qui me demande pourtant de rester dormir, ce qui permettra à cette nuit magique d’exister, nuit magique où nous avons partagé, en plus du sexe, de la tendresse, des confidences, un petit début de complicité ; une nuit où je l’ai senti si proche, si humain, pour la première fois.
    Pourtant, lorsque je m’étais réveillé le matin suivant, Jérém était parti. Je n’ai jamais su pourquoi.
    Nuit magique, nostalgie terrible.
    « Salut… » je finis par répondre au sexy Romain, tout en revenant de mes rêveries.
    « Comment ça va depuis le temps ? ».
    « Euh… bien… on va dire… et toi ? ».
    « Ça gaze… mais dis-moi, tu es seul ici ou bien tu es venu accompagné de ton chéri ? ».
    Et de deux. Il m’énerve déjà.
    « C’est pas mon chéri… ».
    « Ah bon, je croyais… ».
    « Je suis seul… » je coupe court.
    « Tu l’as laissé chez lui ? ».
    « Je ne le vois plus… ».
    « Tu l’as enfin largué ? T’as bien fait ! Il ne te mérite pas ce mec… ».
    « C’est lui qui m’a largué ! ».
    « Je pense que c’est le mieux qu’il pouvait faire… ce mec n’avait aucune considération pour toi… ».
    « Arrête, tu sais pas de quoi tu parles… » je lâche, agacé.
    « J’espère que ce n’est pas ce que je lui ai balancé ce nuit-là qui a pas foutu la merde… » il ricane.
    « Non, au contraire, ça nous a rapprochés… quand tu es parti, j’ai passé la nuit avec lui, et ça a été la plus belle nuit que nous avons passé ensemble… ».
    « Ah, c’est nouveau ça… moi qui joue les Cupidons en jouant un plan à trois… j’aurai tout entendu ! ».
    « De toute façon, c’est fini… ».
    « Alors, que s’est-il passé ? ».
    « Je prends un joker, s’il te plaît… ».
    Mon mojito arrive enfin.
    « C’est si dur pour toi ? ».
    « Laisse tomber, va ! ».
    « Tu le kiffes vraiment, hein ? ».
    « Je le kiffais… ».
    « Tu le kiffes toujours… ».
    « Mais je suis le seul à kiffer… ».
    « Mais lui aussi il te kiffe… il était jaloux à mort de nous voir coucher ensemble… mais il n’avait pas les couilles d’assumer qu’il tient à toi plus qu’il n’ose se l’avouer… une fois de plus, ce mec ne te mérite pas… ».
    « Il faut croire… ou alors c’est moi qui ne le mérite pas… ».
    « Ne dis pas ça, tu es un bon mec… j’en connais pas beaucoup de mecs amoureux comme toi qui supporteraient que leur mec leur fasse ce qu’il t’a fait… inviter un mec chez lui sans te demander ton avis, baiser avec, devant toi, puis le laisser te baiser, toujours sans te demander ton avis, en faisant mine de s’en foutre… je trouve qu’il a été horrible avec toi… moi, à ta place, je lui aurais mis une torgnole… mais toi, toi tu as tenu bon… s’il ne sait pas se rendre compte de la chance qu’il a, c’est qu’il n’en vaut pas le coup, un point, c’est tout ! ».
    Il ne me mérite pas, il n’en vaut pas le coup : si seulement ces arguments suffisaient à calmer ma tristesse et ce sentiment d’abandon qui me hante.
    J’ai envie de pleurer en pensant à cette nuit déjà lointaine où j’ai été si bien avec Jérém.
    « Tu fais quoi, après ? ».
    « Je ne sais pas… rien, je crois, je vais rentrer, je suis fatigué… ».
    « Moi, je vais partir… viens prendre un verre chez moi… ».
    « Je ne sais pas si c’est une bonne idée… ».
    « Pourquoi ça ne le serait pas ? ».
    « Je ne suis pas dans mon assiette ce soir… ».
    « Allez, secoue-toi, tu ne vas pas te laisser gâcher la vie par ce type qui couche avec tout ce qui bouge ! ».
    « De quoi tu parles ? ».
    « Quand on s’est rencontrés au On Off, j’avais eu l’impression d’avoir déjà vu ce mec… ».
    « Où, ça ? ».
    « Dans « le milieu »… ».
    « Dans le milieu gay ??? ».
    « Ouaisss… ».
    « Tu te trompes… ».
    « Non, je ne crois pas… je n’oublie jamais les visages, ni les corps, même habillé, d’un bomec… je m’en suis souvenu le lendemain… c’était à la Ciguë, au mois de juin dernier… un dimanche soir, je crois… et il est reparti avec un mec, un pote à moi… ».
    « T’es sûr de toi ? » je me décompose.
    « J’ai revu ce pote quelques temps après le plan avec vous deux et je lui en ai parlé… quand je lui ai décrit le type… il s’appelle Jérémie, c’est ça ?... et que je lui ai parlé de l’appart rue de la Colombette, il m’a dit qu’il s’était fait baiser par le même mec, au même endroit… ».
    J’ai envie de vomir. Ainsi, Jérém ne m’a pas mitonné juste pour me faire du mal. Il a vraiment couché avec d’autres mecs. Lui qui ne veut pas être pd ! Quel connard, mais quel connard !
    Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi je me suis infligé ça cette nuit ? Pourquoi je ne suis pas resté dans mon lit à me branler ? Vraiment, j’avais besoin de tout sauf de connaître les exploits gays de mon…ex.
    J’ai chaud, j’étouffe.
    « Allez, viens prendre un verre à la maison ! ».
    « Je vais retrouver des potes en bas… ».
    « Comme tu voudras… ».
    L’arme fatale des potes qui m’attendent marche à tous les coups.
    Je traverse la salle sans trop regarder autour de moi, pressé de m’éloigner de Romain ; dans mon empressement, je ne fais pas gaffe au mec avec la chemise à petits carreaux noirs et blancs installé debout devant le comptoir, et que je le frôle involontairement au passage.
    Le mojito à la main, je m’enfonce à nouveau dans le sous-sol. Le mojito est la seule raison pour laquelle je ne quitte pas illico le B Machine pour rentrer chez moi ; en descendant les marches, je me rends compte que je risque de recroiser Guillaume, chose dont je n’en ai franchement pas envie.
    Deux mecs surgissent à l’improviste dans le noir, de derrière les rideaux plastique du palier ; dans leur élan, ils manquent de me faire renverser mon verre. Le premier, un petit blond, s’excuse, tout en remontant l’escalier ; le deuxième trace son chemin ; pendant une fraction de seconde, nos regards se croisent. Visage connu, physique connu, mec connu. Est-ce qu’il m’a seulement reconnu, lui ? Rien dans son attitude ne le laisse présager. Dans son regard, que de l’indifférence ; comme si j’étais transparent.
    Pourtant, moi je l’ai bien reconnu ; le revoir, me replonge direct dans le mauvais souvenir d’une nuit où je me suis fait jeter par Jérém ; une nuit où, pour échapper à ma tristesse, je me suis laissé faire par ce mec qui m’a mis à la porte dès qu’il eu ce qu’il voulait.
    Il fallait que Mourad soit là, lui aussi, cette nuit. Fidèle à lui-même, d’ailleurs, sortant de la backroom du B Machine en compagnie de son plan Q du soir.
    Sur la piste de danse, toujours aussi bondée, la musique martèle dans ma tête en amplifiant les battements de mon cœur. Je danse et je laisse une fois de plus mon regard parcourir le paysage : tant de mecs, quelques caricatures, parfois des bogoss ; mais, surtout, tant de mecs normaux, cherchant juste à échapper à la solitude d’un samedi soir.
    Tant de mecs, mais pas la force de tenter d’accrocher un regard, te tenter une approche. Il n’y a qu’un mec dont j’ai envie et ce mec m’est désormais inaccessible. Dans cette salle bondée de monde, je me sens seul comme je ne me suis jamais senti seul de ma vie.
    Croiser Mourad, m’a fait penser à ce dont je n’ai pas envie. Du sexe, du pur sexe. Pourtant, au fond, je suis venu un peu pour ça. Me sentir attirant, savoir que je plais. Chercher à noyer ma détresse dans une nouvelle rencontre sensuelle. Je ne suis pas guéri de mon amour pour Jérém et je ne suis pas prêt à aimer à nouveau. Pourtant, baiser pour baiser, je ne peux pas : un autre « Mourad », non, pas ce soir, je m’en sens incapable.
    J’avale rapidement ma boisson et je remonte les escaliers. Je laisse mon verre au bout du comptoir ; et alors que je m’apprête à quitter les lieux, j’entends mon nom balancé au milieu des décibels.
    « Nico ! Nico ! ».
    Je me retourne ; un mec me regarde et me sourit. À travers des lunettes carrées lui donnant un look étudiant-intello sexy, ses yeux marron foncé me fixent ; son regard intense, charmant et charmeur, aimante le mien ; son sourire, brûlant comme le soleil du mois d’août, m’aveugle.
    Sa chemise à petits carreaux noirs et blancs, parfaitement ajustée à sa plastique, les manches retroussées jusqu’aux coudes – chemise estampillée du logo à l’effigie d’un fameux reptile – retombe sur un beau pantalon marron-orange ; à son poignet, une belle montre de mec ; ses beaux cheveux châtains souples, bouclent légèrement sur le dessus ; alors que sa barbe brune, drue et bien taillée, donne du caractère à sa mâchoire par ailleurs très virile.
    Bref, dans son look élégant et décontract à la fois, le mec en jette. Car le type, il a la classe : définitivement, Martin est le genre de garçon qui attire le regard, comme un rideau blanc la lumière du soleil.
    Décidemment, on dirait que tous les pd de Toulouse se sont donné rendez-vous au B Machine ce soir. Je me surprends à me réjouir de tomber sur Martin ; et ce, malgré le malaise vis-à-vis de la façon dont je l’ai laissé tomber la dernière fois que nous sommes vus.
    « Bonsoir ! » il me lance en me claquant la bise.
    « Bonsoir… ».
    Sa barbe est dense mais douce comme une caresse ; alors que son parfum, de marque sans doute lui aussi, est capiteux, captivant.
    Quand je pense que j’ai failli faire mes cours de conduite avec lui, me retrouver enfermé dans l’espace clos d’une petite voiture avec cette bombasse assise à côté de moi, les narines mises à dure épreuve par ce parfum… bien que, je ne peux pas dire qu’avec Julien ça ait été moins « éprouvant ».
    « T’as failli me casser une côte tout à l’heure… » il fanfaronne.
    « De quoi ? ».
    « Tu m’as pas vu quand tu es parti en laissant Romain en plan ? ».
    « Ah si… la chemise à carreaux noirs et blancs… c’était toi ! Pardon, j’étais pressé de m’en débarrasser… mais tu le connais ? ».
    « Qui ne connaît pas Romain… le serial baiseur… au fait… je crois qu’il n’a pas aimé que tu le plantes… c’est qu’il n’a pas l’habitude… » il se marre.
    Je me perds dans son regard de braise, tout en essayant de comprendre si lui aussi a déjà couché avec Romain et/ou s’il sait que j’ai couché avec.
    « Alors, que deviens tu depuis le temps ? Tu vas bientôt passer la conduite ? » il enchaîne.
    « Début septembre… même si tu m’as fait faux bond… ».
    « J’ai eu un petit accident… ».
    « T’es toujours en arrêt maladie ? »
    « Eh, oui… je dois subir une petite opération dans quelques temps… j’en ai encore pour deux mois au moins… ».
    « J’espère que c’est rien de grave… ».
    « Non, pas trop grave… mais c’est dommage… je t’aurais bien voulu te prendre à la conduite… et sur la banquette arrière aussi… ».
    Des mots prononcés sur le ton de la boutade, alors que ses yeux dégagent un petit regard lubrique sur le ton d’envie inassouvie.
    « Que de la gueule… » je joue.
    « Tu me connais mal… » fait-il, mi farceur, mi challengeur.
    « N’empêche que tu m’as fait faux bond… ».
    « T’as pas à te plaindre… du coup, t’as fait ça avec Julien… ce putain de bogoss sexy à se damner et chaud comme la braise… ».
    « Ouiiiiii… ».
    « Ce Julien dont le plus grand défaut c’est d’être excessivement hétéro… et ce, même après trois bières… ».
    « T’as essayé ? ».
    « Et comment ! J’ai eu beau le faire boire, impossible de lui extorquer la moindre petite pipe… ».
    « C’est un hétéro… ».
    « C’est surtout un petit allumeur, il chauffe tout le monde, filles, mecs, chiens, chats… les filles, il les baise presque toutes… mais avec les mecs, il n’ira jamais jusqu’au bout… crois-moi, j’ai tout essayé… ».
    « Nous sommes devenus amis… » je lui annonce.
    « Amis ? Il t’a pas chauffé, toi ? ».
    « Ah, si... en plus, il m’a gaulé de suite... ».
    « Tu le dévorais des yeux, toi aussi, hein ? ».
    « Grave… je le matais dans le rétro, quand j’étais assis à l’arrière… ».
    « Évidemment que tu le matais… il fait tout pour qu’on le mate… mais quelle idée d’être aussi sexy… et en plus, il en rajoute avec sa gouaille et ses attitudes de petit allumeur… ».
    Au fond de moi, je ressens une sorte de frisson, un frisson incroyable car inespéré : c’est la grisante sensation, comme une délivrance, de pouvoir enfin partager avec quelqu’un tout ce qui était si secret pour moi avant ; de, réaliser que d’autres pensent comme moi et ressentent les choses comme moi…
    « C’est clair… ».
    « Il t’a bien chauffé, alors ? ».
    « Un peu comme toi, il jouait sur tous les tableaux, regards, sourires, allusions… » je lui explique.
    « Avec un mec comme lui, on a vite fait de ne plus savoir où l’on habite… ».
    « Julien est un coureur mais c’est un bon gars… ».
    « J’en suis persuadé… d’ailleurs je ne lui en veux pas pour ce qui s’est passé… ».
    « Mais lui il s’en veut apparemment… ».
    « Il t’a raconté ? ».
    « Pas vraiment, il a juste dit qu’il n’avait pas voulu ce qui s’était passé et qu’il le regrettait, mais il ne m’a pas dit davantage… ».
    « C’était un stupide accident… » fait-il, rêveur.
    « T’es pas obligé de me raconter… ».
    « Il y a prescription désormais… et puis, il n’y a rien à cacher…
    Juju est arrivé à l’autoécole ce printemps… quand j’ai vu débarquer cette bombasse, j’ai été scotché… en plus il est super sympa, il est marrant… comme il me parlait des filles avec qui il couchait, j’ai fini par lui dire assez vite que moi j’aimais les mecs… il l’a super bien pris, on en déconnait, c’était devenu une sorte de complicité entre nous, il essayait de deviner quels mecs je kiffais, c’était génial… très vite j’ai eu l’impression qu’il y avait une sorte de feeling entre nous, l’impression qu’il me cherchait, qu’il me chauffait… au fil du temps, j’ai fini par me dire qu’il y aurait peut-être le moyen de le mettre dans mon lit… je ne m’étais pas encore vraiment rendu compte qu’il faisait ça avec tout le monde…
    Un soir je l’ai invité prendre un verre chez moi… on a bien rigolé, on s’est raconté nos vies… il m’a posé plein de questions sur mes relations avec les mecs… au bout de quelques bières, ses regards me semblaient particulièrement chauds et caressants…
    Je te raconte pas dans quel état j’étais… j’avais bu moi aussi et je me suis dit que j’avais mes chances… alors, à un moment, je lui ai carrément dit que j’avais envie de lui faire une pipe… il hésitait… j’ai fini par lui mettre la main sur le paquet… il m’a regardé droit dans les yeux, avec son regard pétillant sexy à mort… j’ai cru qu’il allait me dire d’y aller, mais il m’a dit :
    « Fais pas ça ».
    Ah, ce ptit con ! J’ai essayé de rigoler, de le chauffer à mort, de lui dire qu’il n’allait pas le regretter… je lui ai même dit que je ne lui demandais rien de plus que ça… mais il n’a pas voulu…
    Il était tard, il s’est levé pour partir ; nous nous sommes retrouvés face à face ; j’ai vu dans son regard qu’il était rond comme une bille… et j’ai trouvé que l’alcool, ça lui donnait un petit air fragile et perdu qui le rendait, si possible, encore plus sexy que d’habitude… ah, putain… ce mec me rend dingue… j’avais tellement envie de le sucer… à m’en arracher les tripes… il faut dire que j’avais pas mal bu moi aussi… je me suis approché de lui, j’ai tenté de passer mes doigts sous son t-shirt…
    Dans un premier temps, j’ai eu l’impression qu’il se laissait faire ; je suis même arrivé à effleurer les poils en dessous de son nombril… je te dis pas comment j’avais furieusement envie d'aller débraguetter son putain de short et me mettre à genoux devant lui, le front collé à son mur d’abdos d’acier…
    C’est là que j’ai senti ses doigts attraper les miens et les stopper net… mon élan était impétueux, le sien mal maitrisé… quand il a chopé mes doigts, j’ai entendu un crack, j’ai eu très mal… et au fond de moi, j’ai su immédiatement que quelque chose avait cassé… ».
    « Ah, merde… ».
    « Juju voulait m’amener aux urgences, mais je n’ai pas voulu, il avait trop bu… j’ai pensé à son permis, au cas il se serait fait arrêter… et puis, malgré tout, je voulais croire que ce n’était pas cassé…
    Je n’ai été aux urgences que le lendemain, après avoir passé une nuit blanche à cause de la douleur… entre temps, ma main avait drôlement enflé… résultat des courses… j’ai eu des phalanges et des métacarpes du majeur et de l’annulaire brisées… ils m’ont mis des vis et des boulons… et ils ont emballé tout ça dans une espèce de plâtre… avec la chaleur, c’était horrible… je viens tout juste de l’enlever… deux mois sans sortir, deux mois sans presque baiser, deux mois sans pouvoir me branler avec la bonne main… j’ai cru devenir fou… ».
    « Et là, tu as bien récupéré ? ».
    « Je n’arrive pas à serrer complètement la main, et probablement je n’y arriverai plus jamais… je vais devoir être opéré à nouveau dans quelques temps pour retirer les vis et les boulons, c’est à ce moment-là qu’on verra combien de mobilité je vais récupérer… ».
    « Quelle histoire… je suis désolé pour toi… et je comprends que Julien s’en veuille… ».
    « Il est venu me voir plusieurs fois depuis l’accident… il m’a fait les courses, il m’a servi de chauffeur… et grâce à son assurance, je ne perds pas un centime de mon salaire… ».
    « Il est adorable… ».
    « Oui, mais j’ai voulu mettre de la distance entre nous… ».
    « Pourquoi ça ? ».
    « Parce que… ce mec me fait un effet bizarre… ».
    « Tu as trop envie de lui ? ».
    « C’est plus que ça, Nico… je crois que je suis… ah putain… ça m’arrache la gueule de le dire, tellement ça ne me ressemble pas… je crois que je suis… amoureux… de Juju… ».
    « C’est beau ! ».
    « Non, c’est con… ce mec ne sera jamais à moi… un coureur de jupons et un coureur de caleçons... qu’est-ce que tu veux que ça donne de bon ? Et quand bien même… ce mec n’est franchement pas un cadeau… il baise tout ce qui bouge, mais à condition que ça ait des nichons… avec la gueule et le corps qu’il a, il peut se permettre n’importe quoi… je plains sa copine… être avec ce mec, c’est un sacerdoce… ».
    « Tu redoutes de le retrouver au taf ? ».
    « Disons que je ne suis pas spécialement pressé de reprendre… putain !… quand je pense qu’il ne veut pas que je le suce juste parce que je suis un mec… alors que je ne lui demande rien de plus que lui faire ce que lui font ses copines… mais en mieux ! ».
    Je ne peux m’empêcher de me marrer de sa prétention.
    « C’est vrai, quoi… » s’excite Martin « je veux juste lui faire plaisir… nous voulons juste leur faire plaisir à ces cons d’hétéros… leur faire plaisir, tout en les laissant être « les mecs »… tout ce qu’ils veulent, rien que ce qu’ils veulent, autant qu’ils veulent… et merde… pourquoi nous n’aurions pas le droit de se faire plaisir en leur faisant plaisir ? Juju laisserait n’importe quelle greluche fouiller dans son boxer mais pas moi, juste parce que je n’ai pas de chatte… une bouche, c’est une bouche, merde ! … quant à la maîtrise… ».
    « Oui, je te confirme, c’est très con un hétéro… ».
    « Moi je pense que s’ils ont autant de réticence à se faire sucer par un mec, c’est parce qu’ils ont peur de trop aimer… ils ont peur de ne plus pouvoir s’en passer… et aussi de découvrir des envies qu’ils ne pourront jamais assumer… comme de sucer ou même de se faire prendre… j’en ai connu quelques-uns de soi-disant hétéro qui jamais ne se feraient prendre…
    Il faudrait les priver de toute gonzesse, du jour au lendemain… tu verrais qu’au bout d’une semaine, ils feraient moins les difficiles si un mec leur propose une pipe ! ».
    « C’est clair… ».
    « Il fallait que je m’entiche de ce petit con de Juju, je te jure ! » fait-il, avec une certaine tristesse dans la voix.
    « Mais tu dois en tomber plein de mecs en boîte… » je tente de dédramatiser.
    « Oui, oui, j’en tombe, oui… enfin, j’en tombais… là, j’ai même plus vraiment envie… c’est avec lui que j’ai envie d’être… je donnerais une fortune pour sentir l’odeur de sa peau, pour le serrer contre moi, pour passer une nuit avec lui… une fortune pour avoir le plaisir de lui offrir du plaisir… ça m’est arrivé de coucher avec des mecs et de jouir en pensant à Juju… ».
    « T’es vraiment accro… ».
    « C’est idiot… alors que je n’ai rien à espérer… » il considère ; avant d’enchaîner, sans transition : « et toi alors… t’as pas ton garde du corps ce soir ? ».
    Et de trois. Mais tant pis. Je suis prêt à partager ma détresse avec celle de Martin.
    « Je ne le vois plus… il m’a largué… ».
    « Ah… mince… ».
    « Je suis désolé de t’avoir laissé en plan la dernière fois… » je profite pour m’excuser.
    « J’avoue que ça m’a fait bizarre… moi non plus, je ne suis pas habitué à me faire planter… mais bon, je ne peux pas te blâmer… si un étalon pareil vient me chercher, devant plein le monde en plus, je me laisse faire moi aussi… et puis, je pense que tu espérais mieux que juste du sexe avec ce mec… ».
    « Moi, oui… mais je me suis trompé sur lui… lui il voulait juste baiser… ».
    « Dis… ça te dit d’oublier nos bombasses impossibles et d’aller prendre un verre chez moi ? ».
    C’est la deuxième fois on me propose ça cette nuit. J’hésite.
    « On n’est pas obligé de baiser… » il précise, en se marrant « on peut juste discuter ou mater un film… ».
    Oui, c’est la deuxième fois qu’on me propose ça cette nuit. Et cette fois, je décide d’accepter.
    « Super, je n’habite pas loin, à Port St Sauveur… ».
    Je n’ai pas envie de me retrouver seul à ruminer dans ma chambre, et Martin m’inspire confiance. Je l’ai trouvé touchant et sincère lorsqu’il m’a parlé de ce qu’il ressent pour Julien ; comme quoi, en grattant un peu sous la surface, dans chaque coureur peut se cacher un esprit sensible.



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