• 55.6 Quand on a tout faux.


    Samedi 25 août 2001, 17 heures.

    Le t-shirt noir dépassant du zip largement ouvert de son bleu de travail, la tête sous le capot d’une voiture de sport, comme toujours Thibault a l’air d’un gars bosseur, très appliqué à sa tâche.
    Il est 17 heures et je sais qu’il ne va pas tarder à débaucher.
    Je traîne sur le trottoir d’en face, tout en faisant mine de trifouiller mon téléphone, en attendant qu’il capte ma présence. Lorsqu’il lève enfin le nez de son taf, je lui adresse un petit coucou.
    Un petit coucou qu’il me retourne, certes ; cependant, quelque chose me frappe tout de suite : le beau sourire chaleureux et bienveillant auquel il m’a habitué, ne semble pas de la partie aujourd’hui.
    Un instant plus tard, il referme le capot de la voiture, raccroche les outils au tableau, se nettoie les mains dans un bout d’essuietout.
    Les battements de mon cœur s’emballent lorsque je le vois marcher droit dans ma direction. Malgré l’essuietout, ses mains et les avant-bras sont noirs de cambouis, il en porte même des traces sur le visage : il est craquant.
    Hélas, au fur et à mesure qu’il approche, force est de constater que non seulement son beau sourire semble être absent, mais qu’en plus, ses magnifiques yeux noisette tirant sur le vert ont l’air plutôt inquiets aujourd’hui.
    « Salut Nico… » fait-il, sans tenter la bise.
    « Salut Thibault… ».
    « Tu vas bien ? ».
    « Oui… oui… et toi… ? ».
    « Ça peut aller… » fait-il ; avant d’enchaîner, sur un ton empressé, impatient, presque fiévreux : « dis-moi, Nico… tu as des nouvelles de Jéjé ? ».
    Je sens les larmes monter à mes yeux en entendant le diminutif amical de ce prénom que je n’ai pas prononcé depuis deux semaines ; et, en même temps, je suis abasourdi de l’entendre dégainer pile la même question que j’ai moi-même envie de lui poser.
    « Non… ça fait deux semaines que je n’en ai pas… ».
    « Il fait chier… » fait Thibault, soucieux.
    « Mais il n’est pas chez toi ? » je m’inquiète à mon tour.
    « Ça fait plus d’une semaine que je ne l’ai pas vu… ».
    « Et tu n’as aucune nouvelle depuis… une semaine ??? » j’angoisse.
    « Tu m’attends deux minutes, Nico ? Je vais me laver et on va prendre un truc ensemble… ».

    Thibault revient cinq minutes plus tard, habillé du même t-shirt noir qui dépassait de sa cotte ; un t-shirt plutôt bien mis en valeur par sa plastique massive (à moins que ce ne soit le contraire), surmontant un short découpé dans un jeans.
    Le bomécano s’est nettoyé à la va vite, et des petites traces de cambouis persistent sur ses avant-bras puissants et au-dessus de son arcade sourcilière. Avec son regard un peu triste, si inhabituel chez lui, il est terriblement touchant.
    Nous nous installons en terrasse d’un bar à proximité du garage.
    « Mais il ne crèche plus chez toi ? ».
    « Non… » fait-il, tout en tripotant nerveusement sa canette de soda, le regard vague.
    « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? ».
    D’habitude si calme, si posé, si maîtrisé, à cet instant précis, Thibault n’a l’air pas bien du tout dans ses baskets ; une sorte de frémissement de sa personne, tout un ensemble de petits gestes nerveux (son genou qui ne cesse de sautiller), maladroits (il a failli renverser sa canette), inhabituels (il sort un paquet de cigarettes et il en allume une), semblent témoigner du fait que l’anxiété a pris la place de sa solidité légendaire.
    Il est tellement touchant qu’il me donne envie de le prendre dans mes bras pour le rassurer : si seulement je le pouvais, le rassurer.
    Le bomécano expire la fumée de cigarette ; puis, il prend une grande inspiration, et il raconte :
    « Il a commencé à découcher le week-end d’il y a 15 jours… le vendredi soir, il m’a envoyé un sms pour me dire qu’il partait à Paris pour le week-end pour rencontrer des gens du Racing… il ne m’a pas donné plus d’explications… il est venu chercher quelques affaires pendant que j’étais au taf… sur le coup, je ne me suis pas inquiété, j’ai cru que c’était lié à ses sélections… ».
    « Mais tu l’as quand même revu depuis… ».
    « Il n’est revenu qu’en milieu de semaine dernière… mais il n’avait pas été à Paris… ».
    « Ah bon ? Et tu sais ça comment ?
    « C’est lui qui me l’a dit… il m’a dit qu’il était resté à Toulouse et qu’il avait juste besoin de prendre l’air… »
    « Et il a dormi où, alors ? ».
    « Ça, je ne sais pas, il n’a pas voulu me le dire non plus… et en plus il avait un gros bleu sur la figure… je me suis dit qu’il avait découché pour ne pas me montrer qu’il s’était battu… évidemment, il n’a pas voulu me dire ce qui lui était arrivé… ».
    « Mais il ne t’a pas parlé de ce qui s’est passé entre nous ? ».
    « Vite fait… ».
    « Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? ».
    « Euh… il a été évasif… tu sais comment il est Jéjé… il m’a dit que vous étiez en froid… je ne sais plus exactement… il n’a pas voulu me dire grand-chose… ».
    Au fond de moi, j’ai remarqué le malaise qui s’est glissé dans son regard lorsque je lui ai posé cette question ; au fond de moi, j’ai détecté l’empressement avec lequel il a semblé vouloir balayer ce sujet.
    Pourtant, sur le moment, pressé de lui parler de ce qui s’est passé avec Jérém, je n’y ai pas prêté plus attention que ça.
    « C’est avec moi qu’il s’est battu… » je lâche à brûle pourpoint.
    « Avec toi ? Et c’est toi qui l’as cogné ? ».
    « C’était le vendredi d’il y a deux semaines… tu sais, le premier soir qu’il a découché de chez toi… cet après-midi-là, il est venu chez moi… et il m’a largué… on s’est disputés… il a été odieux… il m’a fait sortir de mes gonds… mais je le regrette, si tu savais comment je le regrette… ».
    « T’as pas à te justifier, Nico… »
    « J’ai cru que tu m’en voulais de l’avoir frappé, j’ai cru que tu pensais que je n’étais pas quelqu’un de bien… ».
    « Mais non, jamais de la vie, Nico… je sais que tu es quelqu’un de bien… je ne savais même pas que c’était avec toi qu’il s’était battu… après, je sais aussi à quel point Jé peut être une tête de con… ».
    « Je suis soulagé qu’il n’y a pas de malaise entre nous… j’avais peur de te perdre toi aussi… j’ai cru que ton silence c’était à cause de ça… ».
    « Ça faisait un moment que je voulais t’appeler… mais les derniers jours ont été intenses… le taf, la caserne… et… tout le reste… ».
    « Je comprends, t’en fais pas… c’est moi qui aurais dû t’appeler… toi, tu étais occupé, alors que moi, je viens de passer deux semaines à la mer avec ma cousine… mais dis-moi… du coup il est parti à Paris pour les sélections ou pas ? ».
    « Si, si… il y a été lundi dernier et il est revenu jeudi, avant-hier… ».
    « Et il a été retenu ? ».
    « Apparemment oui…
    « Mais tu lui as parlé, alors… ».
    « Pas vraiment… jeudi soir j’ai essayé de l’appeler plusieurs fois pour savoir comment s’était passé à Paris… il m’a répondu par sms à trois heures du mat, en disant juste que c’était signé et qu’il allait démarrer les entraînements lundi prochain… ».
    « Et tu ne sais toujours pas où il crèche ? ».
    « Je n’ai pas plus de détails… et aucune nouvelle depuis… dans deux jours il repart à Paris et je ne sais même pas si je vais le voir d’ici là… ».
    « Mais qu’est ce qui s’est passé entre vous deux ? ».
    Thibault marque une pause, prends une grande inspiration ; il semble hésiter, autant sur la direction à donner à sa réponse que sur le choix des mots à utiliser, comme s’il avait un poids très lourd sur le cœur ; puis, il finit par se lancer :
    « La semaine dernière j’ai été contacté par le Stade Toulousain… ».
    « Le Stade Toulousain ? C’est vrai ?? Félicitations ! ».

    (* Toute référence à des équipes de rugby, et à leurs responsables, joueurs, collaborateurs de l’époque où se déroule ce récit doit être considérée comme étant purement fictive).

    « Merci… ».
    « Et alors, ça a marché ? ».
    « Oui… j’ai passé les sélections cette semaine… et j’ai été recruté… ».
    « Mais c’est génial ! ».
    « C’est ce que je me dis aussi… mais je n’arrive pas à m’en féliciter autant que je l’aurais imaginé… ».
    « Pourquoi ça ? ».
    « Parce que mon recrutement a fichu un sacré coup au moral de Jéjé… et à notre amitié… ».
    « Comment ça ? ».
    « La proposition du Racing est une belle opportunité pour lui ; ça avait un peu calmé sa frustration de ne pas avoir été contacté par le Stade Toulousain après la fin de notre tournoi… il en rêvait, tu sais… le Stade, ça a toujours été notre équipe de cœur… et le rêve ultime, à tous les deux… on rêvait d’y jouer, ensemble, comme toujours… et maintenant que j’ai été recruté, et pas lui, cette frustration le rattrape… de plus, le ST c’est le Championnat de France… le Racing, c’est la Pro D2… on ne va même pas pouvoir jouer en tant qu’adversaires… ».
    « Tu crois qu’il n’est pas heureux pour toi ? ».
    « Si, quand même… il m’a félicité quand je lui ai annoncé la nouvelle… mais j’ai vite senti qu’au fond de lui, il y avait en colère… j’imagine bien ce qui doit se passer dans sa tête… il doit ressentir un sentiment d’injustice et d’échec… il doit en vouloir aux décideurs du ST… et il doit aussi m’en vouloir d’une certaine façon d’avoir accepté leur proposition… ».
    « Mais pourquoi le Stade Toulousain n’a pas recruté Jérém, alors que c’est l’un des meilleurs joueurs de votre équipe ? ».
    « Jéjé n’est pas l’un des meilleurs joueurs… Jéjé est de loin le meilleur joueur de notre équipe… c’est un champion… je pense que s’il a été laissé sur la touche, c’est plus à cause de son « caractère »… ».
    « Comment ça ? ».
    « Je ne parle pas de « mauvais caractère »… je parle de « caractère », dans le sens de dire tout haut les choses que trop de monde n’ose pas dire… ou dire trop timidement… après, bien sûr, il n’est pas champion de diplomatie… mais il a eu les couilles pour tenir tête à l’entraîneur… il n’était pas d’accord sur certaines stratégies de jeu et sur le choix de certains joueurs… et il l’a bien fait savoir… ».
    « Il y a eu des accrochages ? ».
    « Oui… mais le fait est qu’il avait raison… on a commencé à bien jouer à la mi saison, quand il y a eu des changements tactiques suite à plusieurs défaites… au fond, c’est pas seulement grâce à ses qualités de joueur que nous avons gagné le tournoi… mais aussi grâce à ses coups de gueule… des coups de gueule qui, au final, lui coûtent son recrutement au ST… si tu savais comment ça me fait chier pour lui… ».
    « Je comprends… ».
    « Quand le ST m’a contacté, j’ai de suite su que ça allait créer un gros malaise avec Jéjé… j’ai même hésité à accepter… ».
    « Tu ne pouvais pas renoncer à ton rêve… tu l’aurais regretté toute ta vie… ».
    « Non, bien sûr, je ne pouvais pas dire non à cette opportunité… mais, putain ! Je ne veux pas devoir choisir entre une carrière pro et mon meilleur pote ! ».
    J’ai toujours vu mon pote Thibault bien dans ses bottes, plein de ressources, rassurant ; j’ai toujours vu en lui le gars pur qui il n’y a jamais de problèmes, que des solutions ; alors, de le voir si déstabilisé, ça fait mal.
    « Jéjé ne va pas bien en ce moment… » il ajoute « j’ai peur qu’il fasse des conneries… j’ai peur qu’il lui arrive quelque chose… ».
    Je suis interloqué par ses derniers mots ; je me dis que si le bomécano est autant angoissé au sujet de son pote, c’est qu’il a des raisons de l’être. Et je me laisse gagner à mon tour par l’inquiétude.
    La cigarette rien qu’à moitié fumée écrasée dans le cendrier, ses doigts se baladent toujours nerveusement sur la canette. Après un instant de silence, lourd comme du plomb, il finit par lâcher :
    « Nico… maintenant il n’y a plus que toi qui peut veiller sur lui… ».
    « Mais pourquoi tu dis ça ? Vous êtes toujours amis quand même… ».
    « Je ne sais plus où nous en sommes avec Jéjé… et… » s’arrête net le bomécano, l’air de plus en plus affecté par toute cette affaire, avant de continuer : « le rugby nous a rendu comme des frères, et maintenant, il nous éloigne… notre amitié en a vraiment pris un coup… je n’aurais jamais cru que ça arriverait… pourtant… il va falloir du temps pour que les choses se tassent… c’est pour ça que, pour l’instant, il n’y a plus que toi qui peut garder un œil sur lui… ».
    « Qu’est-ce que je vais pouvoir faire, moi ? Il m’a largué comme une merde ! ».
    « Tu lui manques, Nico… c’est aussi à cause de ça qu’il ne va pas bien… c’est beaucoup à cause de ça… ».
    « Il t’en a parlé ? ».
    « C’est sûr, tu lui manques… appelle-le… s’il te plaît… ça lui fera du bien… ».
    « Je ne peux pas… je ne peux pas… il m’a fait trop mal, il m’a dit des choses horribles… il m’a dit de dégager de sa vie…
    « Jéjé me fait penser à un animal blessé qui se débat, qui réagit par la violence contre quiconque veut l’approcher… » lâche Thibault.
    Les mots de Thibault me touchent ; mais mon instinct de survie a encore le dessus :
    « Si je l’appelle, je vais encore me faire jeter… de toute façon, il ne va même pas me répondre… ».
    Thibault a l’air de plus en plus abattu et désarçonné. Le silence entre nous devient très vite insupportable.
    « Il est grand, il sait ce qu’il fait… il ne va pas foutre en l’air son rêve… » je me surprends à tenter de rassurer mon pote Thibault, pour la toute première fois.
    « Je l’espère… je l’espère… » fait le bomécano, la voix cassée par l’émotion.
    Son inquiétude et son désarroi me touchent au plus haut point. Et cette petite larme que sa main s’est empressée d’essuyer avant qu’elle ne glisse sur sa joue, m’en arrache des dizaines et me vrille les tripes ; c’est bouleversant de voir un garçon comme Thibault si désemparé, laissant enfin paraître ses émotions.
    Je me surprends à prendre ses mains entre les miennes, comme il l’avait fait lors de notre premier apéro, lors de mon coming out. Elles sont grandes, chaudes, puissantes.
    Un contact qui, hélas, ne durera pas longtemps, car la sonnerie de son portable retentit bruyamment, et Thibault décroche en suivant.
    « C’était la caserne… je dois partir en mission… » il m’annonce, en raccrochant.
    « Je vais essayer de l’appeler… je te le promets… » je décide de prendre sur moi, face à la détresse de ce garçon en or.
    « Merci, Nico… » fait-il en se levant de la table.
    Nous nous prenons dans les bras ; et nous pleurons ensemble, en silence.
    Je réalise à cet instant à quel point j’étais dans le faux dans l’interprétation de son attitude depuis deux semaines ; et à quel point j’ai été égoïste. Je me sens mal, et je m’en veux terriblement.
    A aucun moment je n’ai envisagé qu’il pouvait être silencieux pour d’autres raisons que le fait d’être « déçu » par mon comportement vis-à-vis de son pote ; je pensais qu’il m’en voulait, alors qu’il ne savait même pas ce qui c’était passé ; j’ai pensé qu’il allait bien, alors qu’il était lui aussi particulièrement angoissé et déjà malheureux.
    On se trompe souvent sur les intentions des gens, et rarement quelque chose se passe comme on l’avait imaginé : en tout cas, c’est souvent mon cas.
    Mais comment imaginer qu’un gars comme Thibault, un mec d’habitude si bien dans ses baskets, quelqu’un qui semble si solide, sorte de pilier servant de repère à tous ceux qui ont la chance de le côtoyer : comment imaginer que SuperThibault puisse ne pas aller bien ?
    Thibault est un homme, si jeune et pourtant si mûr, si solide et rassurant ; mais là, face à cette inquiétude qui le travaille, je découvre une toute autre facette de lui.
    Je découvre qu’au-delà de ce physique de mec, de cette force, de cette virilité, de cette maturité, au-delà de ces bras dans lesquels on se sentirait à l’abri et en sécurité, se trouve un mec à la sensibilité à fleur de peau, comme une fragilité qui n’est en aucun cas faiblesse, juste l’expression la plus touchante de sa profonde humanité.
    C’est un Thibault dont j’avais parfois imaginé l’existence, mais que là se révèle au grand jour. Et face à ça, je fonds.
    Je quitte Thibault bien déterminé à tenir mon engagement : prendre des nouvelles de Jérém, coûte qui coûte.
    Je marche, j’arrive au Grand Rond, je trouve un endroit tranquille, je tapote son numéro ; je l’appelle ; à la première sonnerie, mon cœur est déjà prêt à exploser.
    Deuxième sonnerie : l’appeler, s’avère un exercice particulièrement difficile ; ma respiration est suspendue dans l’attente qu’il décroche ; entendre sa voix, ça va être une épreuve, tout comme « entendre » son silence.
    Troisième sonnerie : je stresse, j’étouffe ; le simple fait de l’appeler, ravive ma souffrance. Pourquoi je m’inflige ça ?
    Parce que si je ne tente rien, je risque de le regretter, et de souffrir encore plus longtemps après. En prenant les choses en main, en forçant le destin, je pourrai au moins me dire « j'ai essayé ». Même si ça ne marche pas.
    C’est à la fin de la quatrième que ça décroche.
    « Allo, bonjour ? » fait une voix… de cruche !
    J’éloigne le téléphone de mon oreille, je regarde l’écran : il n’y a pas d’erreur, c’est le bon numéro.

    Tutt’al più, ti troverò/ Tout au plus, je te trouverais,
    Assieme a quelle che, ha preso il posto moi/Avec celle qui a pris ma place…

     « Allo ? Allo ? AAAAllooooo ! » j’entends se lâcher la voix de crécelle à l’autre bout des ondes.
    « C’est qui ? » j’entends demander en arrière-plan par une voix de mâle. Illico, la vibration chaude et masculine de SA voix vient remuer d’infinies cordes sensibles en moi.
    « C’est marqué « MonNico »… mais ça ne parle pas… c’est qui « MonNico » ? ».
    « C’est personne !!! » assène-t-il, en mettant précipitamment fin à la communication.

    Tutt’al più, mi accoglierai/ Tout au plus, tu m’accueilleras
    Con la freddezza che, non hai avuto mai/Avec la froideur que tu n’as jamais eue (…)

    Je glisse mon téléphone dans la poche comme un automate. Je suis sonné.
    « MonNico » !!!! Ces 7 lettres résonnent à tout rompre dans ma tête et dans mon cœur. Sept lettres qui semblent tout dire, tout révéler de ce qu’éprouve Jérém, tout ce qu’il n’a jamais voulu admettre. Sept lettres qui semblent contenir toutes les réponses que j’attends depuis toujours.
    Est-ce qu’il a vraiment pensé que je pouvais être son « MonNico », un Nico spécial à ses yeux, à l’instant où il a rentré ces sept lettres dans son répertoire ? Comment j’ai pu passer à côté de ça ?
    De toute façon, si tant est que ça ait pu être le cas à un moment, ça a cessé de l’être après cette pipe manquée, après son recrutement au Racing, après notre dispute ; et encore plus, après le choc du recrutement de Thibault au Stade Toulousain, ce qui a dû bousculer complètement la priorité de ses soucis.
    Désormais, c’est d’une nana dont il a besoin, apparemment ; une nana qui, dans ce moment de grands changements, de colère, de frustration, un moment où même son amitié avec Thibault est mise à mal, va le rassurer au moins en tant qu’hétéro ; une nana avec laquelle il venait peut-être de coucher pendant que je m’inquiétais pour lui.
    Je savais que ce n’était pas une bonne idée de m’infliger le supplice d’aller vers lui.

    Qualche volta, penso di tornare da te/Parfois, je pense revenir te voir
    E se non l’ho ancora fatto/Et si je ne l'ai pas encore fait
    Non è perché l’amore sia finito/Ce n’est pas parce que l'amour est terminé
    Ioti amo ancore/Je t’aime encore
    Non l’ho fatto solo perché/Je ne l'ai fait parce que
    Perché ho paura/Parce que j’ai peur
    Di trovarti cambiato/De te trouver changé

    Ce coup de fil m’a doublement blessé : car il m’a confirmé que je l’ai perdu, qu’il ne souhaite plus avoir de contact avec moi ; et aussi, que j’ai définitivement perdu le statut que j’ai peut-être eu un jour à ses yeux, sans m’en rendre vraiment compte, celui de « MonNico ».
    Aujourd’hui, « MonNico », « C’est personne ». Personne. Ça calme.
    J’envoie un sms au bomécano :
    « Je l’ai appelé, c’est sa cruche qui a répondu, mais lui m’a raccroché au nez ».
    « Je suis désolé Nico ».
    Moi aussi je suis désolé que ça se termine de cette façon.
    Le vent d’Autan souffle, souffle, souffle. Il souffle et il emporte mes derniers espoirs ; il souffle et il disperse mon amour.
    Je vais tout faire pour t’oublier, mon Jérém : toi qui, pour ne pas être quitté, tu quittes.



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