• Épisode BONUS Jérém&Nico Saison 1

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    Dimanche 26 aout 2001, 4h08.

    La nuit va bientôt se terminer et le vent d’Autan n’a rien perdu de sa vigueur : il souffle auprès de Nico, sur le balcon de l’appart de Martin, il caresse sa peau, s’engouffre dans ses cheveux, essuie ses larmes, encourage ses bonnes résolutions d’aller une dernière fois vers son Jérém, dès le lendemain.
    C’est le même vent d’Autan qui souffle sur une terrasse à l’autre bout de la ville, et qui caresse le torse dénudé de Thibault.
    Il est tard, mais le jeune mécano n’arrive pas à dormir : quelque chose le tracasse. Ça fait un certain temps qu’il a du mal à dormir : mais cette nuit, le sommeil ne veut vraiment pas venir.
    Ça fait plus d’une semaine que Thibault n’a pas vraiment de nouvelles de son pote Jéjé : et ça l’inquiète de plus en plus.
    Après la façon dont ils se sont « quittés » la dernière fois qu’ils se sont vus, il n’y a pas eu une heure, pas une minute où il n’ait pas pensé à son pote, loin de lui ; pas une minute où il n’ait pas ressenti en lui la déception de son pote face à son « exclusion » des poteaux du rugby toulousain ; pas une minute où il n’ait pas imaginé son Jéjé, malheureux, après cette bêtise de quitter Nico et de se priver ainsi de sa présence bénéfique ; pas un instant où il n’ait pas ressenti l’inquiétude que son Jéjé, désormais seul et désorienté, puisse se mettre en danger.
    Depuis plus d’une semaine, Thibault n’a pas vécu un instant sans que tout cela ne lui noue la gorge, ne lui vrille les tripes.
    Alors, non, cette nuit le jeune pompier n’arrive pas à trouver le sommeil : il cogite, il ressasse sans cesse ses inquiétudes, il se laisse envahir par la nostalgie de cette époque où son Jéjé et lui étaient comme des frères, où leur complicité était parfaite, sans zones d’ombre ; et il ressent une immense tristesse en pensant que cette époque est désormais bel et bien révolue.
    Seul sur sa terrasse, Thibault remonte le temps, de souvenir en souvenir, à la recherche d’un bonheur perdu : un voyage dans le passé qui l’amène jusqu’aux racines de cette amitié née dix ans plus tôt.
    Le premier souvenir de son Jéjé qui se présente à lui, c’est l’image d’un garçonnet effacé, complexé et malmené, qui souffrait en silence, à la récré, dans la cour du collège.
    Touché par ce petit bonhomme, Thibault lui avait offert son amitié ; et, presque dans la foulée, le rugby. Leur amitié était née.
    Thibault repense aux innombrables moments, aux souvenirs, aux rires partagés en dix ans d'amitié ; mais aussi aux embrouilles, aux prises de tête, à chaque fois réglées autour d’une bière, ou sur le terrain de rugby.
    Il repense au bonheur immense qu’il avait ressenti lors d’une soirée de confidences d’adolescents, une nuit où son Jéjé lui avait dit : « Tu es important pour moi… » ; des mots qui l’avaient touché comme aucun autre et auxquels il s’était empressé de répondre ce qu’il ressentait si fort au fond de lui : « Toi aussi tu es important pour moi… ».
    Il repense à la joie sans limites du jour où ils avaient gagné leur premier tournoi de rugby ; au bonheur de l’avoir gagné ensemble.
    Jour après jour, le garçonnet effacé s’était transformé en un très très beau garçon remarqué, admiré, convoité : en un souffle, presque du jour au lendemain.
    Thibault retrouve le souvenir, troublant, bouleversant, d’un vestiaire d’après match, vers l’âge de 12-13 ans : ce jour-là, en regardant son pote se doucher, il s’était attardé à le regarder. Et il l’avait trouvé beau.
    Match après match, vestiaire après vestiaire, douche après douche, Thibault n’avait jamais pu arrêter de regarder son pote ; il arrivait presque toujours à s’arranger pour se doucher en même temps que lui. Parfois, il lui était arrivé de croiser son regard, souvent accompagné d’un petit sourire, un sourire qu’il n’avait jamais su interpréter. Complice ? Amusé ? Flatté ?
    Au fil du temps, il avait même appris à garder un sujet de conversation à lancer sous la douche, astuce qui lui permettait de regarder son pote, de détailler son anatomie, toute son anatomie, sans que cela paraisse inapproprié.
    De plus en plus, Thibault avait « besoin » de regarder son pote : car, le regarder, le faisait sentir bien.
    Un jour, il avait fait exprès de chercher son pote, de le narguer, de provoquer une réaction physique de sa part ; un autre jour, il l’avait éclaboussé pendant qu’il prenait sa douche (ce jour-là, attirés par leur petite chamaillerie sous l’eau, d’autres gars étaient venus jouer avec eux sous les douches, tels des labradors voyant d’autres labradors nager dans une rivière ; au bout de quelques minutes, le sol du vestiaire était recouvert d’une épaisse couche d’eau et de mousse, bêtise qui leur avait valu un bon savon, sans jeux de mots, de la part de l’entraîneur).
    A chaque fois, Thibault avait été heureux que son pote fasse semblant de le bousculer, qu’il essaie de le maitriser, qu’il l’attrape par les bras, les épaules, par le cou, tout en rigolant : et à chaque fois, il avait été heureux de sentir le contact avec ce corps, avec cette peau mate et douce qui lui faisait de plus en plus envie.
    Et puis, il y avait eu cette nuit, sous une tente, en camping, l’été de leurs 13 ans : ce moment sensuel et Puis, très vite, son Jéjé avait été accaparé par les nanas. Et ils n’avaient jamais reparlé de cette nuit, comme si elle n’avait jamais existé.
    Ce qui n’avait pas empêché les échanges de regards avec son pote (dans les vestiaires, sous les douches) de continuer comme avant ; ce qui n’avait pas empêché les désirs du jeune pompier de continuer à le hanter.
    Parfois, lors des déplacements pour les matchs de rugby, Thibault s’était parfois retrouvé à dormir dans la même chambre, et parfois dans le même lit que son Jéjé.
    Délice et torture, de redécouvrir et devoir maîtriser à chaque fois la brûlante envie de retrouver cette complicité des esprits, des corps et des plaisirs qu’il avait ressenti cette fameuse nuit sous la tente.
    A chaque fois, l’envie était un peu plus violente, et la frustration un peu plus insupportable. Pourtant, le respect de leur amitié avait toujours freiné tout dérapage.
    Thibault considérait Jéjé comme son petit frère, il avait pour lui une affection infinie : leur complicité de potes et de coéquipiers était si importante à ses yeux que jamais il n’aurait pris le risque de laisser ses sentiments et ses désirs gâcher cette si belle amitié.
    Thibault avait fini par se dire que ce qui s’était passé sous la tente n’était qu’une bêtise d’ados, une bêtise qu’il fallait oublier, tout comme semblait l’avoir fait son pote.
    Pourtant, Thibault s’était parfois demandé si son Jéjé repensait parfois à cette nuit, et s’il lui arrivait d’avoir lui aussi envie de retrouver le bonheur de ce moment magique.
    Parfois, lors de ces fins de soirée très tardives, Jéjé avait parfois eu de gestes un peu ambigus à son égard, des gestes qu’ils lui avaient valu pas mal de frissons et pas mal de questions.
    C’était lors de ces moments où l’alcool, la fatigue et le joint rendent possibles certaines attitudes inconcevables « à jeun » ; des attitudes dans lesquelles on ne saura vraiment jamais quel rôle ont joué l’alcool ou le joint.
    Thibault repensait par exemple à ce geste qu’avait parfois son pote, après une discussion houleuse, celui de passer sa main sur ses cheveux, de le caresser, tout en rigolant : peut-être une façon de s’excuser pour la virulence de ses propos, peut-être une façon d’admettre qu’il avait tort
    Thibault repensait à cette autre habitude de son Jéjé, avant un match important, ou après une victoire, celle de le serrer contre lui et de glisser ses mains entre son t-shirt et son dos ; il repensait à sa façon de passer un bras autour de son cou, ou d’appuyer sa tête à son épaule lorsqu’ils n’étaient que tous les deux sur le canapé, devant un match de rugby.
    Des gestes, amicaux, certes, mais pleins de douceur, presque de tendresse, des gestes qui lui procuraient à la fois de doux frissons et une violente frustration.
    Fidèle à sa résolution de faire passer leur amitié avant tout le reste, , Thibault avait à chaque fois accepté ces gestes de son Jéjé, sans chercher à creuser plus loin, sans tenter d’aller plus loin.
    Pourtant, c’était de plus en plus difficile pour lui de faire semblant.
    « Est-ce que j’aime les mecs ? » s’était parfois demandé Thibault.
    Depuis son adolescence, Thibault avait toujours aimé fréquenter les nanas. Son genre à lui c’était les filles naturelles et douces, avec de la conversation ; et surtout pas les trop précieuses, les bimbos, les affriolantes, celles dont le maquillage pèse plus lourd que leur cerveau ; les « cagoles » comme les appelait son pote marseillais Thierry.
    Thibault n’avait pas eu beaucoup de nanas dans sa vie : deux histoires qui avaient duré quelques mois, plus quelques aventures d’un soir, mais pas très nombreuses. Il aurait pu en avoir plus, mais ça ne l’avait jamais vraiment intéressé de remplir un tableau de chasse.
    Malgré quelques déceptions, Thibault s’était toujours imaginé fonder une famille avec une femme et des enfants.
    Mais à côté de ça, il avait toujours aimé regarder un beau garçon : au rugby, sous les douches, dans les vestiaires, au KL, au garage, dans la rue, dans le bus.
    Pourtant, même si la présence d’un beau mec attirait son regard et lui apportait une sorte de sensation de bienêtre, jamais il ne s’était imaginé aller plus loin avec aucun gars.
    Thibault ne savait pas vraiment comment l’expliquer : avec son Jéjé, c’était différent, point. Il n’avait jamais ressenti ce truc pour un autre gars : cette envie de le faire rire, l’envie de l’aider quand il avait besoin de lui, l’envie de le rassurer, de le serrer dans ses bras quand il n’était pas bien ; l’envie de le protéger, de le caresser pour qu’il soit bien : cette empathie totale qui faisait que quand son pote Jéjé était bien, Thibault était bien lui aussi.
    Non, aucun gars ne lui avait jamais fait l’effet qui lui faisait son Jéjé ; pour aucun autre gars il avait ressenti ce « truc » qui lui vrillait les tripes lorsqu’il regardait son pote sous la douche.
    Car c’était bien là le « problème », cette foutue envie qui allait au-delà du simple lui « faire » plaisir : c’était l’envie, inavouable, de lui « offrir » du plaisir.
    Une envie que Thibault avait tout fait pour essayer de maîtriser, d’étouffer, d’oublier.
    Une envie qui lui était pourtant revenue à la figure comme un boomerang une nuit d’été, un an plus tôt, dans un camping à Gruissan, une nuit où son pote s’était éclipsé en prétextant une coucherie avec une nana ; cette même nuit où il avait vu son Jéjé sortir d’un mobil home, suivi d’un garçon inconnu, un garçon qui lui avait rapporté sa montre, et qui avait posé un bisou dans son cou.
    Cette nuit-là, le cœur de Thibault en avait pris un gros coup.
    Ça avait été très dur pour lui de réaliser que son pote avait les mêmes envies que lui, des envies qu’il n’avait pas su voir, malgré tout le temps passé ensemble ; ou bien « à cause » de tout le temps passé ensemble, « à cause » de leur amitié, cette amitié qui avait empêché leurs désirs similaires de se reconnaître et de se rencontrer.
    L’amitié, mais quelle amitié ?
    Parfois, Thibault se disait qu’il n’était pas vraiment honnête avec son pote, qu’il n’était pas l’ami qu’il prétendait être. Depuis longtemps, il lui cachait son attirance et ses sentiments ; et, désormais, il lui cachait également qu’il savait des choses sur lui qu’il était censé ignorer.
    S’il avait facilement oublié l’épisode du mobil home en voyant son pote revenir aux filles dès le retour sur Toulouse, un autre épisode était venu troubler le jeune mécano au cours de l’hiver qui avait suivi ; c’était l’« épisode Guillaume ».
    Pendant une période, le cousin de son Jéjé était sorti le week-end avec eux. Thibault avait ainsi eu l’occasion de remarquer comment ce Guillaume dévorait son cousin des yeux, le regard plein de désir.
    Et au fond de lui, il avait toujours pensé qu’il se passait des choses entre son pote et ce Guillaume, lorsque ce dernier restait dormir à l’appart rue de la Colombette.
    C’était pendant l’« épisode Guillaume », à l’automne 2000, que Thibault avait commencé à ressentir un sentiment inattendu poindre dans son esprit : ce sentiment, c’était la jalousie.
    Un sentiment qui s’était d’abord emparé de lui de façon sournoise, avant de lui éclater à la figure d’une façon extrêmement violente en une autre occasion, à la fin de cette même année.
    C’était arrivé un week-end de décembre, lors du dernier match avant la pause du tournoi pour les fêtes de fin d’année, un match qu’ils avaient remporté de justesse face à une Section Paloise plutôt aguerrie.
    Parmi les joueurs de l’équipe paloise, il y avait ce Patxi, le demi de mêlée originaire de Saint-Jean de Luz. Un demi de mêlée, tout comme lui, Thibault.
    Patxi n’était pas très grand, mais bien musclé ; il était brun, les cheveux assez courts et frisés, plutôt typé basque, avec des petits yeux très noirs, très vifs, un regard très brun, profond, pénétrant ; il portait un petit piercing à l’arcade sourcilière qui ajoutait un petit côté « soigné » à sa sexytude naturelle. Avec son sourire magnifique, tour à tour doux, fripon, charmant et charmeur ; avec son rire sonore, franc, spontanée, généreux, contagieux, avec un je-ne-sais-quoi d’enfantin ci et là, Patxi était le genre de garçon qui dégage une joie de vivre exubérante.
    Comme certains de ses co-équipiers, et malgré la défaite, le p’tit brun basco-béarnais était resté sur Toulouse pour faire la fête.
    Au cours de la soirée, Patxi avait très vite et très bien sympathisé avec lui, Thibault, et avec son Jéjé ; et ils avaient fini par se retrouver tous les trois, tard dans la nuit, à boire une dernière bière dans l’appart de la rue de la Colombette.
    C’est à ce moment là que Thibault avait ressenti ce sentiment étrange monter en lui, lui serrer la gorge et lui vriller les tripes. C’était lorsqu’il avait été frappé par la nette impression que ce Patxi s’employait à flatter l’égo de son Jéjé, qu’il tentait de l’impressionner, presque de le « draguer » ; et que son pote, porté par la progression de son degré d’ivresse, semblait de plus en plus admiratif de la personnalité de ce petit basque.
    Plus les minutes passaient, plus il avait l’impression que son pote Jéjé était conquis par les mots et par la présence de ce tchatcheur intarissable (mais, il fallait bien l’admettre, intéressant, sympathique, fûté et plutôt drôle) ; plus ça allait, plus il sentait que son pote buvait les mots de ce Patxi, qu’il posait sur lui ce regard attentif et admiratif qu’il ne lâchait pas si facilement ; ce regard dont lui, Thibault, avait été assez souvent l’objet par le passé.
    Comment ça lui manquait, ce regard, depuis quelques temps !
    Cette nuit-là, Thibault avait presque l’impression qu’en quelques heures, entre son pote et ce gars s’était créé une complicité aussi forte, voire plus forte encore, que celle qu’ils avaient tous les deux depuis tant d’années.
    « Là, j’ai du respect, mec ! » avait lâché Jéjé, lorsque le petit basco-béarnais avait sorti un joint de sa poche. Sa voix était chargée de cette allégresse fille d’ivresse, son regard dégageait ce sourire un peu « hébété » qu’il avait toujours trouvé adorables et touchants chez son pote lorsqu’il était saoul ou stone.
    Après avoir partagé le joint à tous les trois, Jéjé avait proposé à Patxi de rester dormir chez lui.
    « Si ça te fait pas peur de dormir avec un gars… » lui avait lancé ce dernier, taquin.
    « Si tu me touches, je te défonce… » lui avait retorqué Jéjé, en rigolant.
    « On se voit demain » avait alors pris congé Thibault, la mort dans l’âme en regardant son Jéjé et Patxi en train de se dessaper.
    Thibault était rentré chez lui le cœur lourd, très lourd : la jalousie le dévorait de l’intérieur comme un incendie de forêt en plein mois d’août.
    Il n’avait jamais su s’il s’était passé quelque chose entre son pote et le demi de mêlée palois. Pourtant, plus encore que l’« épisode Gruissan », plus encore que l’« épisode Guillaume », l’« épisode Patxi » avait fait prendre conscience à Thibault de l’existence et de l’importance de sa jalousie : car, contrairement à l’inconnu de Gruissan ou à Guillaume, Patxi était un gars « comme eux », un rugbyman, un mec qu’il n’aurait jamais pu imaginer être « de ceux qui s’intéressent à d’autres gars » ; pourtant, Patxi, « un gars comme eux », semblait vraiment s’intéresser à son pote.
    Pourtant, la plus grosse claque restait à venir. Elle avait percuté le jeune mécano de plein fouet quelques mois plus tard, assenée à son insu par un gars sorti de nulle part, un redoutable « outsider », le charmant et adorable Nico.
    Oui, ça avait été très dur pour Thibault de voir ce petit mec débarquer dans la vie de son Jéjé ; car, en plus d’être attiré par son pote, il était vraiment amoureux ; un petit gars qui, malgré ce que son pote voulait croire lui-même et faire croire, avait réussi l’exploit d’arriver à représenter quelque chose d’important à ses yeux.
    Thibault repense à ce jour où son pote Jéjé l’avait carrément foutu à la porte à l’heure de l’apéro parce qu’il devait « réviser » avec son camarade Nico : un comportement qui ne lui ressemblait tellement pas, et qui avait éveillé sa curiosité. En partant, il avait croisé Nico sur le palier. Et là, c’était flagrant : ce petit gars semblait si heureux de retrouver son camarade ! C’était beau à voir…
    Très vite, l’arrivée de ce petit Nico avait remué bien des choses : assez vite, son pote avait mis un coup de frein aux aventures avec les nanas ; puis, presque du jour au lendemain, Thibault avait été confronté à un Jéjé moins disponible, et surtout un Jéjé qui avait cessé de se confier à lui sur tout un pan de sa vie.
    Mais autre chose perturbait également le jeune pompier depuis l’arrivée de Nico dans la vie de son pote : si par le passé Thibault avait ressenti un pincement au cœur en imaginant son Jéjé en train de prendre son pied loin de lui, cela était resté supportable tant qu’il avait été persuadé que son pote ne faisait que coucher.
    Mais depuis l’arrivée de Nico, Thibault s’était retrouvé confronté à une situation d’un tout autre genre : son pote désormais « engagé » dans une sorte de relation suivie, même si conflictuelle, une relation qu’il n’avait jamais eue avec une nana ; avec la possibilité que son Jéjé pourrait tôt ou tard ressentir des sentiments à son tour.
    Sa frustration était devenue insupportable lorsqu’il avait réalisé que, malgré son penchant pour les garçons, son Jéjé ne s’intéresserait jamais pour autant à lui autrement que comme à son pote.
    Ainsi, cette nouvelle relation lui avait claqué brutalement et définitivement à la figure l’impossibilité d’envisager quoique ce soit avec son Jéjé, la douloureuse conscience de se heurter à tout jamais à la « barrière » de leur amitié.
    Thibault avait cru pouvoir faire un transfert de ce qu’il ressentait pour son pote en encourageant Nico à se confier à lui, en encourageant sincèrement cette relation, en le sachant heureux avec un autre, avec ce petit Nico qui lui inspirait confiance, car il trouvait sincère et touchant : il l’avait cru, il avait essayé de toutes ses forces ; mais il n’avait pas réussi, bien au contraire.
    Ainsi, les sentiments que Nico lui avait avoué ressentir pour son pote, avaient fait écho à ses propres sentiments, les rendant encore plus vifs et brûlants : en devenant le confident de Nico, Thibault s’était retrouvé témoin privilégié d’un bonheur qui lui était interdit.
    Aussi, en plus de devoir cacher à son Jéjé les sentiments qu’il avait pour lui, il s’était également retrouvé à devoir cacher ces sentiments à Nico, à proposer son amitié, pourtant sincère, au gars qui avait pris une place dans le cœur de son pote, cette place qu’il avait toujours rêvé d’avoir, lui.
    Une situation intenable pour le jeune mécano, une situation qui le faisait sentir de plus en plus dans cette position du « cul entre deux chaises » qui n’avait jamais été son genre, lui d’habitude si franc, si soucieux d’être droit et juste.
    Amour, désir, frustration, jalousie : voilà les ingrédients du cocktail explosif qui s’agitait dans la tête et dans le cœur de Thibault. Un cocktail qui était devenu de plus en plus instable au cours des dernières semaines, lorsque la sensualité s’était peu à peu invitée entre son pote et lui.
    Un soir, en boîte, son Jéjé lui avait proposé ce plan avec les deux nanas : sur le coup il avait été surpris et troublé par l’idée (à cause de la promiscuité que cela allait amener avec son pote et aux désirs qu’elle allait enflammer ; mais aussi à cause du questionnement qui lui trottait dans la tête, de savoir comment Nico, également présent ce soir-là dans la boîte, allait réagir en les voyant partir tous les quatre) ; le jeune mécano avait pourtant fini par accepter.
    Il l’avait fait pour faire plaisir à son pote ; mais aussi, et surtout, pour partager ce moment avec lui. Thibault s’était dit que, de toute façon, avec lui ou sans lui, son pote finirait sa soirée au pieu avec une nana ou deux ; et puis, si vraiment son pote allait partir à la rentrée, il n’aurait jamais d’autres occasions pour vivre ce genre d’expérience avec son pote.
    Sur la route vers l’appart rue de la Colombette, Thibault s’était dit ce soir-là, que son pote était vraiment génial d’avoir eu cette idée ; tous en se demandant si, en imaginant ce plan, il avait une idée derrière la tête, une idée qui ressemblerait à la sienne, celle de « partager » leur plaisir, l’envie de proximité, de promiscuité : avec la présence des deux nanas comme caution.
    Thibault avait adoré partager ce moment avec son pote ; les regards, les odeurs, les contacts d’épaule, les gestes et l’intense beauté de son corps vibrant au rythme de l’ivresse des sens, tendu vers la jouissance.
    Mais ce qu’il avait adoré par-dessus tout, c’étaient ces regards de plus en plus désinhibés entre son pote et lui échangés « dans le dos des nanas » ; c’était ce bras que son pote avait posé sur son épaule ; c’était cette main, cette caresse qu’il avait posées sur son cou, ce geste à la fois touchant et excitant et que le jeune mécano avait rendu à l’identique, geste qui avait précipité et synchronisé leurs orgasmes respectifs.
    Un moment sensuel qui non seulement lui avait laissé un petit goût de reviens-y, mais qui l’avait également laissé un peu sur sa faim : car, si Thibault avait bien trouvé dans ce plan une réponse à ses questions, c’était qu’il avait bien envie d’aller plus loin dans le partage du plaisir avec son pote.
    Alors, quand son Jéjé, quelques temps plus tard, lui avait proposé de passer nuit avec Nico et lui, la perspective de retrouver cette complicité sensuelle avec son pote l’avait poussé à accepter sans trop penser aux conséquences.
    Thibault s’était dit qu’entre mecs, il pourrait peut-être oser des choses avec son pote qu’il n’avait pas osé en présence des filles ; et qu’il en serait peut-être de même pour son Jéjé.
    Mais aussi, il était curieux de découvrir le plaisir entre garçons ; curieux de savoir ce que son pote aimait, et pourquoi il n’arrivait pas à l’assumer.
    Mais cette nuit-là, tout comme ça avait été le cas pour son pote, elle lui avait échappé des mains.
    Cette nuit-là Thibault avait retrouvé le bonheur de regarder son pote prendre son pied, d’approcher son intimité, sa virilité ; et il avait ressenti une promiscuité encore plus forte, encore plus intense.
    Cette nuit-là, Thibault avait aussi découvert un plaisir inattendu et délirant avec Nico, le même qu’il offrait à son pote ; cette nuit-là, Thibault avait découvert que le sexe entre garçons était génial. Tout ce qui s’était passé avec Nico, tout ce que lui avait fait découvrir Nico avait été génial : le plaisir, la douceur, la tendresse.
    Dans le feu de l’action, il aurait voulu aller encore plus loin, tout autant avec son Jéjé, qu’avec Nico ; cette nuit-là, Thibault avait eu envie de prendre son pote en bouche ; tout comme il avait eu envie de prendre Nico en bouche : mais il n’avait pas osé.
    Il y avait plein de choses qu’il n’avait pas osé cette nuit-là ; parce que c’était sa première fois avec des mecs, parce que certains de ses tabous l’avaient bridé ; et aussi, et surtout, parce que cette première expérience se déroulait avec ses deux meilleurs potes, deux potes qui n’étaient pas n’importe qui l’un pour l’autre, mais entre lesquels il y avait un truc bien plus fort que son Jéjé avait semblé vouloir lui faire croire en lui proposant de se joindre à eux.
    Thibault avait également ressenti un gros malaise vis-à-vis de l’attitude méprisante et irrespectueuse de son pote à l’égard de Nico ; et il s’en était voulu de ne pas avoir été plus ferme face à son comportement.
    Car cette nuit-là, Thibault avait ressenti plein de trucs pour ce petit Nico : l’envie de le protéger, de le rassurer, de le soutenir.
    C’était troublant, cette somme et l’amplitude de la gamme des sensations et des émotions que Thibault avait ressenties en une seule nuit.
    Cette nuit-là, Thibault avait ressenti l’amour que Nico portait à Jérém : cet amour qu’il connaissait de par ses confidences, mais qu’il avait désormais sous les yeux, vibrant, touchant ; et il avait aussi ressenti la jalousie de son pote Jéjé vis-à-vis de la façon dont le plaisir s’était échangé entre lui, Thibault, et Nico, cette jalousie qui était un peu sa façon d’aimer Nico : une façon inavouée, certes, mais bien présente.
    Oui, cette nuit-là avait remué bien de choses dans la tête et dans le cœur du jeune mécano.
    Le corps de Nico, le souvenir du plaisir partagé avec lui, sa douceur, sa tendresse, sa sensualité, le troublaient ; dans sa tête et dans son cœur, l’absence de Nico le hantait désormais tout autant que celle de son pote Jéjé.
    Après cette nuit, c’était devenu très très dur pour Thibault de côtoyer l’un et l’autre ; ses anciens désirs, ses anciens démons ne le quittaient plus, alors que des nouveaux étaient venu s’y ajouter.
    Après cette nuit, tout était parti en vrille.
    Il y avait eu d’abord cette branlette qu’il n’avait pas pu se retenir d’offrir à son pote Jéjé, blessé à l’épaule, une nuit dans la semaine avant la finale du tournoi de rugby ; une branlette qui avait failli aller bien plus loin, si Jéjé n’avait pas appuyé sur le bouton STOP, juste à temps.
    Puis, quelques jours plus tard, le soir après la finale du tournoi, ça avait à nouveau failli déraper entre son pote et lui : cette fois-là, c’était lui, Thibault, qui avait appuyé sur le bouton STOP, face à son Jéjé saoul à tomber lui réclamant carrément une gâterie, et le jetant méchamment devant son refus.
    Une autre fois, la nuit après l’appel du Racing, voulant empêcher son Jéjé de repartir de chez lui en pleine nuit suite à un accrochage – dont Nico était l’objet – Thibault s’était à nouveau retrouvé confronté à l’attirance, à la tension érotique vis-à-vis de son pote : leurs fronts, leurs nez s’étaient retrouvés collés, leurs désirs, confrontés ; cette nuit-là, il s’en était manqué de peu, de très peu, pour que leurs lèvres se rencontrent.
    Ainsi, après chaque incursion plus ou moins manquée dans l’intimité de son Jéjé, Thibault avait eu le cœur lourd, et s’était senti de plus en plus perdu : vis-à-vis de son pote, vis-à-vis de Nico ; et, surtout, de lui-même.
    Thibault n’arrivait plus à maîtriser ses sentiments, ses envies ; il avait l’impression que de plus en plus les choses lui échappaient des mains ; l’impression qu’en continuant sur cette pente, le risque qu’un accident se produise était dangereusement élevé.
    Thibault avait conscience qu’il jouait avec le feu. En tant que pompier, il savait que la meilleure façon de prévenir le feu est d’éloigner les éléments inflammables des sources de départ de feu potentielles. Le jeune pompier était réputé pour être redoutablement efficace lors des mises en sécurité des scènes d’accident, et notamment dans la maîtrise des risques. Pourtant, dans ce cas précis, face au risque potentiel, il se sentait incapable de prendre les décisions nécessaires pour annuler le risque.
    Thibault l’avait prévu, mais il n’avait pas pu l’éviter pour autant : et l’« accident » s’était produit la dernière fois qu’il avait vu son pote.
    Le vent d’Autan souffle sur la terrasse de l’appart des Minimes, caresse les bras, les épaules, le torse nu du futur joueur du Stade Toulousain.
    Depuis des années, Thibault avait parfois eu le cœur lourd : c’était à cause de ce dont il avait envie avec son pote, à cause de ce qui ne s’était pas passé, si ce n’est s’en approcher parfois, en rendant sa frustration d’autant plus insupportable.
    Mais si depuis quelques jours le cœur de Thibault est 10, 100, 1000 fois plus lourd encore, c’est à cause de ce qui s’est passé avec son pote, la dernière fois qu’il a dormi chez lui.
    Et si depuis dix jours, le cœur de Thibault est très lourd, il s’est chargé un peu plus quelques heures plus tôt, lorsque Nico est venu lui parler.
    Le bomécano ressent un nouveau malaise depuis cette rencontre, le malaise d’avoir menti à Nico ; ou du moins de ne pas lui avoir tout dit, comme c’était le cas déjà l’avant dernière fois qu’ils s’étaient vus.
    Depuis quelques temps, Thibault ne se reconnaît plus. Ne pas oser dire les choses, ne pas oser regarder la réalité en face, de ne pas savoir l’affronter : tout ça, ce n’est tellement pas lui !
    Et même si son intention n’était que de préserver, de ne pas faire souffrir, il culpabilise d’avoir caché des choses à Nico, des choses qui n’auraient jamais dû se produire.
    Car Thibault ressent une profonde tendresse pour ce petit Nico, cet adorable Nico qui a su chambouler la vie de son Jéjé, lui apporter quelque chose dont il avait besoin, quelque chose que personne d’autre n’a su lui apporter jusque-là.
    Thibault repense à la façon dont le regard de Nico s’illumine quand il parle de son Jérém : c’est le genre de regard qui te fait sentir « important » pour quelqu’un, vraiment important.
    Thibault a le sentiment qu’il n’y aurait rien de plus doux que de sentir ce regard sur soi ; il se dit qu’il serait heureux, qu’il aurait de la chance si un jour, une nana, ou même un garçon, pouvait poser sur lui le regard plein d’admiration et d’amour que Nico porte sur son pote Jéjé.
    Thibault comprend désormais comment sa douceur, son côté attachant ont pu toucher son pote Jéjé ; car, à cette douceur et à ce côté attachant, il y est sensible lui aussi. Nico est un garçon spontané, à fleur de peau, il est touchant, très touchant ; c’est un garçon qu’on a envie de protéger, de câliner, d’aimer. Sans compter que c’est aussi un garçon très sensuel ; et qu’au lit, c’est un feu d’artifice.
    Thibault sait désormais que le cœur de son pote est pris : car, même s’il se comporte mal avec Nico, c’est bien lui qu’il aime, et il l’aime vraiment ; s’il souffre de partir à Paris, c’est parce qu’il souffre de s’éloigner de lui ; s’il souffre, c’est de ne pas être capable de l’aimer.
    Thibault est confiant quant au fait qu’un jour ses deux potes vont se retrouver ; et il ne veut plus être un obstacle entre eux, un obstacle pour leur bonheur.
    Et il ne veut plus continuer à souffrir non plus.
    Jusque-là, Thibault a essayé d’oublier ses envies et ses besoins à lui, de pousser ses deux potes l’un dans les bras de l’autre : ça lui a pris toute son énergie et il a échoué.
    Depuis longtemps, il s’est toujours dit qu’à force, il finirait par y arriver. Mais il n’y arrive pas, il n’y arrive plus : il n’arrive plus à prendre sur lui, il a trop mal.
    Thibault n’en peut plus de se battre contre lui-même : il a besoin de décrocher ; il a besoin de prendre de la distance pour oublier tout ça, pour tourner la page.
    Thibault se dit que finalement le départ de son pote Jéjé à Paris est une bonne chose ; c’est l’occasion de prendre de la distance de tout « ça » ; l’occasion pour oublier, comme si ça n’avait jamais existé.
    D’ailleurs, il se dit que tout irait mieux s’il n’avait jamais ressenti ce « truc » pour son pote Jéjé.
    Mais « ça », ça ne se commande pas. Lorsque l’amour nous tombe dessus, c’est par surprise, toujours par surprise ; il débarque de nulle part et il bouleverse l’horizon de notre cœur. Il est imprévisible, insaisissable, incontrôlable : et c’est justement ça qui en fait sa beauté unique, cette beauté simple et intense qui est l’essence même du bonheur.
    Mais face à cet amour impossible, Thibaut n’a plus la force de se battre : alors, cette nuit Thibault dépose ses armes. Il a besoin de toutes ses énergies pour se consacrer corps et âme dans son projet sportif. Il a besoin de jouer pour oublier. Et il a besoin d’oublier pour jouer.
    Cette nuit, sur sa terrasse, Thibault est en train de lâcher prise. Cette nuit, le jeune pompier « dépose les armes ».
    En lâchant prise, tout devient plus clair dans sa tête.
    Peut-être qu’« Aimer » c’est aussi arriver à souhaiter le bonheur de l’autre, même si de ce bonheur nous n’en faisons plus partie… peut- être qu’« Aimer » c’est aussi accepter qu’il puisse être heureux sans nous…
    « Cher Nico, tu m’as « pris » mon Jéjé mais je ne t’en veux pas : un garçon amoureux, ça se respecte. Alors, prends bien soin de lui : mon plus grand souhait, c’est qu’il retrouve ce sourire, cette joie de vivre, ce bonheur intense et beau qu’il a eu parfois grâce à notre amitié.
    Je serais heureux de le savoir bien avec toi, même si parfois il me manquera. Son amitié me manque déjà. Notre complicité me manque.
    Mais ça me rassurerait vraiment, maintenant que mon Jéjé s’est éloigné de moi, de le savoir heureux dans tes bras. Garde un œil sur lui, comme je l’ai fait jusque-là, comme je ne pourrais plus le faire, garde le pour moi…
    Je te fais confiance Nico, parce que tu es sincèrement amoureux, et je sais que tu ferais tout ce que tu peux pour le rendre heureux… ».
    « Quant à toi, mon Jéjé : vas-y, mon pote, mon grand, prends ton envol, va vivre ta vie à l’autre bout du pays : fais tes preuves, amuse-toi, et vis ce que tu as à vivre.
    Vas-y, mon pote, va chercher ailleurs ce « tu-ne-sais-pas-quoi », ce « tu-ne-sais-pas-où », ce « tu-ne-sais-même-pas-si-cela-existe » qui t’apportera ce bonheur que tu n'as pas en toi ; va donc chercher ailleurs, ce calme de l’esprit que je te souhaite de trouver mais que tu ne pourras garder en toi tant que ton cœur pleurera les blessures anciennes qui te hantent toujours ».
    « Peut-être qu’un jour tu arriveras à oublier ta colère pour ne pas avoir été retenu par le rugby toulousain ; de toute façon, j’en suis sûr, tu vas très vite te révéler en tant qu’immense joueur ; tu vas prendre ta revanche sur la vie et ses injustices.
    Et peut-être qu’un jour tu auras envie de revenir me voir.
    Nous nous retrouverons un jour, qui sait… ».
    Mais avant cela, Thibault se sent prêt et déterminé à rappeler son Jéjé, dès le lendemain, à trouver les bons mots pour désamorcer sa colère, son mal-être, ses pulsions autodestructrices ; les mots justes pour tout arranger, les bons mots pour apaiser son pote, pour lui dire au revoir. Avant de le « confier » à Nico.
    La nuit va bientôt se terminer et le vent d’Autan n’a rien perdu de sa vigueur ; il caresse le torse dénudé de Thibault, fait écho à sa tristesse, ravive sa nostalgie, appuie sur ses remords, tout en encourageant ses résolutions, si dures à assumer ; c’est le même vent d’Autan qui souffle auprès de Nico sur le balcon de l’appart de Martin, qui s’engouffre dans ses cheveux, essuie ses larmes, encourage ses bonnes résolutions à lui.
    C’est encore le vent d’Autan qui balaie la place du Capitole, la place Wilson, le boulevard Carnot, la rue de la Colombette, jusqu’à cette rue du centre-ville où une petite foule s’est amassée autour d’un gars à terre, inconscient, à la suite d’une bagarre entre mecs bourrés.
    C’est le même vent d’Autan qui caresse la peau du jeune pompier, toujours réveillé, se retournant sans cesse dans son lit, cherchant sans cesse dans ses draps l’odeur persistante de son Jéjé.

    Dimanche 26 août 2001, 5h41

    En apprenant au petit matin, par un coup de fil d’un collègue pompier, que son pote Jéjé avait été secouru, inconscient, à la suite d'une bagarre, Thibault avait ressenti une terrible souffrance s'emparer de lui.
    Depuis un bon moment, il savait que son pote n’allait pas bien ; et il avait pressenti le risque que quelque chose puisse lui arriver. Et quelque chose de grave venait de lui arriver.
    Alors, ce matin, Thibault s’en veut de ne pas avoir pu, de ne pas avoir su l’empêcher : il s'en veut à mort.
    Le jeune pompier est tenaillé par les regrets de ne pas avoir été capable de soutenir son meilleur pote dans ce moment délicat, de ne pas avoir su lui rester proche ; mais aussi par les remords de ce qu’il a laissé s’immiscer dans leur amitié, et qui a fini par en miner les fondements.
    Thibault avait tant rêvé d'avoir un avenir dans le rugby professionnel ; mais il n'aurait jamais imaginé que le prix à payer ce serait de blesser son pote de toujours.
    Pourtant, au fond de lui, il sait bien que si son recrutement au Stade Toulousain a joué un rôle, d'autres raisons sont à la base de l'éloignement de son pote.
    Et dans ces raisons, il a le sentiment d'être le seul fautif.
    En roulant vers les urgences de l’hôpital de Purpan, les yeux embués de larmes, il repense à la dernière fois que son pote est passé chez lui, dix jours plus tôt ; il repense à sa détresse, à ses idées noires ; et il repense à cette faiblesse, sa propre faiblesse, à cette maudite erreur qui a définitivement éloigné son pote de lui.
    Oui, au petit matin de ce dernier dimanche d’août, Thibault a le cœur lourd, très lourd…

    10 jours plus tôt, le mercredi 15 août 2001, 23h49, chez Thibault.

    En mode « torse nu et boxer », en attendant la fraîcheur de la nuit pour se décider à aller au lit, le bomécano est installé devant la télé, sur le clic clac du salon : ce clic clac qu’il n’a pas fermé, même si depuis plusieurs nuits son pote a découché.
    Lorsqu’il entend la porte s’ouvrir, et qu’il voit son pote débarquer, Thibault est soulagé. Et heureux.
    Depuis presque une semaine, il n’a presque pas eu de ses nouvelles : et il commençait à s’inquiéter.
    Depuis presque une semaine, il n’a pas vu son pote : et il commençait à lui manquer.
    « Alors, c’était bien Paris ? » il l’interroge.
    « Je n’ai pas été à Paris… ».
    « Mais tu m’as pas dit que… ».
    « Je n’y ai pas été… » le coupe sèchement son Jéjé.
    Thibault n’était pas vraiment étonné de cela : il avait de suite trouvé bien bizarre ce départ précipité pour Paris, à la veille d’un week-end, départ dont il lui avait parlé uniquement par le biais de quelques sms très secs.
    Tout comme, très secs, lui paraissent à présent les mots et le ton de la voix de son pote.
    Thibault a l’impression que son pote est pas mal torché, qu’il est énervé, mais aussi abattu.
    « Et t’étais passé où ? T’as pas dormi à la Bodega ? » fait le jeune mécano pour tenter de détendre l’ambiance.
    « J’étais à Toulouse… ».
    « Mais où ? »
    « Ça n’a pas d’importance… ».
    « Bah, c’est sympa… je commençais à m’inquiéter… ».
    « J’avais besoin de prendre l’air… ».
    « C’est quoi ce bleu ? » fait Thibault, en découvrant la trace du coup que son pote porte sur son visage.
    « C’est rien, t’inquiète… ».
    « Tu t’s encore battu ? ».
    « C’est rien, je te dis… » s’agace Jérém, en levant sensiblement le ton de la voix et en partant très vite vers la terrasse, tout en s’allumant une cigarette.
    « Mais qu’est ce qui va pas Jé ? » fait Thibault, sur un ton ferme et bienveillant, tout en passant un t-shirt, avant de rejoindre son pote en terrasse, et de lui taxer une cigarette qui se trouve être la dernière.
    « Tout va bien, très bien… » fait Jérém, amer.
    « On ne dirait pas… » fait le bomécano, tout en allumant sa cigarette et en tirant une première taffe, avant de continuer : « mais putain… tu as une touche avec le Racing, tu devrais être heureux… ».
    « Fait chier que le Stade n’ait pas voulu de moi… » lâche sèchement son Jéjé.
    « Je sais, je sais… mais il ne faut pas regarder ce que tu n’as pas eu, il faut regarder ce que tu as eu… il y a plein de gars qui seraient heureux à ta place… tu as la possibilité de montrer ton talent à tout le monde du rugby… tu vas tout donner et dans un an le Racing sera dans le Championnat… grâce à toi, il sera plus fort que le ST… dans un an, tout le monde va te manger dans la main ! ».
    « Je n’ai pas envie d’aller à Paris… ».
    « Ne dis pas de bêtises… »
    « Je rigole pas… ».
    « Tu en as parlé à Nico ? »
    « Je m’en fiche de Nico ! Qu’est-ce qu’il vient faire là-dedans ? ».
    Thibault regarde son pote en train de fumer en silence : il a l’air si nerveux, et si triste. Ça lui serre le cœur de le voir comme ça.
    « C’est ça qui te prend la tête ? ».
    « De quoi tu parles ? ».
    « Je te parle du fait de laisser Nico à Toulouse… ».
    « Tu me saoules, tu dis n’importe quoi ! ».
    « Je ne crois pas… ».
    « De toute façon c’est fini… je l’ai largué… ».
    « Mais pourquoi ça ? » s’étonne Thibault.
    « Parce que ça ne rime avec rien… rien du tout ! Parce que c’était une connerie et j’aurais dû arrêter tout ça bien plus tôt… ça n’aurait même jamais dû commencer ! ».
    « Pourquoi tu dis ça, Jé ? Nico a besoin de toi, mais toi aussi tu as besoin de lui… ».
    « De toute façon, je n’ai rien à lui offrir… je ne pourrais jamais être le genre de gars qu’il lui faut… et puis, je vais avoir une nouvelle vie à Paris… je vais tout recommencer à zéro… je veux redevenir le mec que j’étais avant… à Paris, il n’y aura que des meufs dans mon pieu ! ».
    « Tu tiens à lui quand même… et lui, lui est fou de toi… ».
    Jérém se tait, le regard dans le vide.
    Les deux potes fument côte à côté, appuyés à la rambarde de la terrasse, en silence. Thibault ferme les yeux et écoute les bruits légers de la nuit, la respiration de son pote, ses inspirations, ses expirations. Le parfum de son déo mélangé à l’odeur de cigarette arrive à ses narines et provoque une petite tempête dans son cerveau.
    Il a horriblement envie de le prendre dans ses bras et de le rassurer. Il cherche les bons mots pour lui redonner le moral, tout en essayant de résister à cette tendresse infinie qui l’aimante vers lui.
    « Je ne sais pas ce qui m'arrive… » fait Jérém de but en blanc, la voix cassée par les larmes, tout en se tournant légèrement vers Thibault.
    Immédiatement, le jeune pompier jette sa cigarette fumée tout juste à moitié et le serre fort contre lui.
    Dans ses bras, les tensions se relâchent, et des sanglots silencieux résonnent dans la nuit.
    Ça fait bien longtemps que Thibault n’a pas vu son pote pleurer. Et ça lui déchire les tripes.
    « Je ne veux pas devenir pd… ».
    « Dis pas ça, dis pas ça ! Tu es un vrai mec, un sacré bonhomme, et rien ne pourra changer ça… ».
    « Je ne suis rien… ».
    « Si, tu es mon pote, mon plus grand pote… et quoi qu’il arrive, tu seras toujours mon pote Jéjé… ».
    Thibault le serre encore un peu plus fort contre lui ; le jeune pompier est ému ; mais aussi troublé.
    Troublé par le contact du visage de son pote dans le creux de son épaule ; par l’odeur de sa peau, par le contact de son torse contre le sien ; par la proximité de son cou, de cette oreille qui semblent appeler le contact avec sa bouche ; par la proximité avec ses cheveux qui semblent implorer la caresse de sa main.
    « Si tu savais comment c’est dur… » fait Jérém, en sanglotant nerveusement.
    Thibault le serre très fort contre lui.
    « Il ne faut pas se prendre la tête comme ça… laisse-toi aller, Jé, arrête de te faire du mal… arrête de te punir… ».
    « Ça me dégoute… je me dégoute… parfois j'ai envie de me foutre en l'air… ».
    « Regarde-moi, Jé… » fait Thibault en repoussant immédiatement et fermement son pote.
    « Regarde-moi, je te dis ! » insiste le jeune pompier jusqu’à capter le regard de son pote : « ne dis pas ça, ne le dis même pas pour rigoler… tu es un sacré mec… tu as tout pour toi… tu as toute la vie devant toi… tu peux tout faire, tout réussir… tu es beau, intelligent, adroit, malin, tu as un talent fou pour le rugby et pour tout un tas d’autres choses… tu peux tout faire…
    Et en plus tu as la chance d’avoir un mec qui est dingue de toi et ce, malgré ton caractère de cochon… et ça, putain, c’est beau et précieux… ne gâche pas ça… ».
    Jérém se tait, la respiration saccadée, fébrile.
    « Et puis, n’oublie pas que tu m’as, moi ! Tu comprends, Jé ? Tu m’as, moi ! Quoi qu’il arrive, je serai toujours là… tu es comme mon frère et je te soutiendrai toujours.
    Mais, ne fais jamais la connerie de vouloir partir trop tôt… ce serait un gâchis sans nom… tu as tellement de belles choses à accomplir, tellement à offrir à la personne qui partagera ta vie…
    Ne fais jamais ça, Jé… tu ne serais plus là pour le voir, mais je serais malade tout le reste de ma vie ! Je serais mort à l’intérieur, en me demandant pourquoi je n’ai pas su t’empêcher de te foutre en l’air… ».
    « Tu es vraiment un pote en or, Thib ».
    « Toi aussi tu es un pote en or, Jé ».
    Jérém met fin à leur étreinte et il rentre dans l’appart ; épuisé, il s’allonge sur le clic clac.
    Thibault s’allonge à côté de lui et le serre dans ses bras.
    La détresse de son pote le touche, sa proximité le bouleverse.
    Rester là, juste l’un contre l’autre, le corps chaud et musclé de son pote contre le sien, le bonheur de cette douceur familière et apaisante qui se dégage de sa peau, de sa présence de mec, de la douceur de ses cheveux bruns : rester là, en silence, en laissant la tendresse exprimer ce que dix-mille mots ne sauraient mieux formuler.
    Peu à peu, sa respiration s’apaise, ses muscles se détendent : moment de bonheur tellement intense à appeler ses larmes.
    Un bonheur qui ressemble à une petite ivresse, une ivresse dans laquelle Thibault se sent perdre pied.
    Ses lèvres frémissent, hésitent ; avant de céder à l’émotion.
    Un bisou léger, puis deux, puis dix, se posent sur le cou de son pote.
    C’est tellement bon, qu’il ne peut plus s’arrêter ; d’autant plus que son Jéjé semble accepter cette marque de tendresse et d’affection.
    Pourtant, au bout d’un moment, si court et si long à la fois, Jéjé se retourne brusquement.
    « Je suis désolé… » tente de se justifier le jeune mécano, surpris, le cœur tapant à tout rompre dans sa poitrine.
    Son pote se tait, le regarde droit dans les yeux. Et, contrairement à ce qu’il avait craint, ce qu’il voit dans la pénombre, le rassure.
    Le regard de son Jéjé n’est pas fâché : c’est un regard doux, touchant, un regard qui accroche le sien et qui le fait fondre.
    Les deux garçons se fixent pendant un long instant, en silence. Et puis c’est comme une évidence : Jéjé avance son visage vers le sien ; les fronts se rencontrent, les nez se retrouvent, à nouveau.
    Puis, à l’initiative de Jéjé, les lèvres s’effleurent.
    Le mouvement marque une pause : Thibault hésite. Jérém revient à la charge.
    « On ne peut pas faire ça, Jé… » chuchote ce dernier, se faisant violence pour résister aux flots impétueux du désir et de l’amour.
    « J’ai envie » fait Jérém, alors que sa main se faufile déjà sous le t-shirt de Thibault.
    « T’es vraiment sûr ? » fait Thibault, sur le point d’être emporté par la tempête des sens.
    « T’as pas envie ? ».
    « Oh si… » souffle Thibault, à bout de sa capacité à se contrôler.
    « Moi aussi… » chuchote son pote, tout en posant des bisous tout doux dans son cou.
    Thibault se sent définitivement perdre pied face à la puissance ravageuse de son désir.
    Les lèvres se pressent les unes contre les autres, d’abord timidement ; puis, très vite, se cherchent avec une fougue dévorante.
    Les baisers, les caresses ; les uns et les autres, sont doux, puis sensuels.
    La nuit avance et les corps musclés s’enlacent, s’aiment, s’offrent mutuellement douceur, tendresse, plaisir ; et les jouissances des deux jeunes mâles se mélangent dans un feu d’artifice sensuel intense et émouvant.

    Lorsque Thibault ouvre les yeux, le jour pointe déjà son nez. Il regarde sa montre. Il n’est que 6h30. Mais son pote Jéjé est déjà parti.
    Quelques heures plus tard, le jeune mécano sera contacté par le Stade Toulousain.
    Excellente nouvelle, pourtant si difficile à annoncer à son pote.
    Un court et sec échange d’sms sera le dernier contact entre Thibault et son Jéjé, avant la bagarre que, dix jour plus tard, viendra changer bien de choses dans la vie de chacun.

     


    Bonjour à vous tous,
     

    les amis de Jérém&Nico,
    l'équipe Jérém&Nico,

    (Merci Yann pour être un si fidèle lecteur, pour la richesse de tes commentaires, si justes et touchants ; et pour ton amitié. Je sais que tu ne m'en veux pas, mais désolé de t'avoir oublié dans la vidéo)

    les tipeurs de Jérém&Nico,
    les 100 de la mailing list de Jérém&Nico,
    tous les lecteurs de Jérém&Nico,

    Merci à vous tous pour avoir rendu cette aventure possible : de par votre aide précieuse, votre contribution financière nécessaire, votre présence et votre fidélité.
    J’espère que vous avez apprécié ces derniers épisodes de la saison 1.
    Avant d’entreprendre l’écriture de la Saison 2, j’aimerais avoir votre ressenti sur les derniers épisodes, sur la final de la saison 1, savoir comment vous l’avez perçu, et aussi avoir vos impressions sur la saison 1 dans son ensemble.
    Quelques lignes seulement seront les bienvenues, vraiment bienvenues.
    Merci d’avance !
    Vous pouvez vous exprimer via mon mail, fabien75fabien@yahoo.fr, ou bien prendre partie à

     

    La soirée Bonjour à toutes et à tous ! le jeudi 31 mai à 21h00 en cliquant ICI



    Après 4 années d’écriture très intense, je vais prendre quelques mois de pause : pour souffler un peu, tout en travaillant à l’édition papier/epub de Jérém&Nico et à l’écriture de la Saison 2.

    Le premier livre de Jérém&Nico va paraître en juillet 2018.

     

    Dans la tête et dans le cœur de Thibault.



    Si vous voulez aider le projet Jérém&Nico, vous pouvez précommander votre copie livre ou epub (merci à ceux qui l'ont déjà fait) ou choisir des tips mensuels sur la TOUTE nouvelle page tipeee :

    www.tipeee.com/jerem-nico-s1

    Merci d’avance !

    RENDEZ VOUS pour la SAISON 2 de JEREM & NICO en septembre 2018 !

    Plus de détails (et peut-être quelques surprises) pendant l'été, sur ce site :

    jerem-nico.com

    Passez un excellent été et prenez soin de vous !

    Fabien

     


    5 commentaires

  • Dimanche 26 août 2001

    Il est 3 heures du mat lorsque nous quittons le B Machine. Après une overdose de décibels, ça fait du bien de retrouver le silence de la nuit ; tout comme, après les températures tropicales de la boîte, ça fait du bien de retrouver un air plus respirable.
    Le vent d’Autan souffle toujours, et la fraîcheur nocturne est la bienvenue.
    Nous contournons le parking en spirale, alors que nous entendons voler un : « Bande de pd ! » sur notre passage.
    « N’y fais pas attention… surveille juste du coin de l’œil qu’ils n’approchent pas… et si tu les vois approcher, cours le plus vite possible, et n’arrête pas tant que tu n’as pas croisé du monde… j’ai un pote qui s’est fait démolir par une bande de casseurs… ».
    « Des casseurs ? ».
    « Des casseurs de pd… ».
    « Oui, ça existe… » fait-il, devant mon étonnement.
    Nous sortons des petites rues et nous débouchons sur les allées Verdier.
    Nous n’avons pas fait 100 mètres qu’une silhouette blanche rentre dans mon champ de vision.
    J’ai beau être à 150-200 mètres de distance, je reconnais une démarche cadencée, rapide, souple, masculine ; je reconnais également une façon de fumer, elle aussi, éminemment masculine.
    Nous avançons, le type avance droit vers nous : nous allons fatalement nous rencontrer.
    Un t-shirt de mec, blanc, aveuglant, bien ajusté, un simple jeans, des baskets…
    Soudainement, j’ai l’impression que le sang vient de se figer dans mes veines, que mon cœur est sur le point d’exploser à la suite d’un ultime battement, tellement puissant qui défoncerait ma caisse thoracique ; ma tête tourne comme un tambour de machine à laver en mode essorage, mes muscles se crispent, mes tripes se vrillent, j’ai du mal à marcher, et même juste à respirer.
    Oui, à cette distance je reconnais la façon de fumer, non pas la cigarette, mais le pétard : SA façon à LUI.
    Pas ça, pas ça, pas ça, non…
    Je cherche une raison plausible pour faire demi-tour, pour éviter le choc frontal. En vain. Mon cerveau est paralysé, je suis incapable de me focaliser sur la moindre pensée ; le t-shirt blanc approche vite et la collision est déjà inévitable.
    Un étrange mélange d’émotions s’agite en moi… j’ai envie de pleurer et j’ai peur…
    Quinze jours depuis ce maudit vendredi 10 août ; quinze jours passés à tenter de l’oublier, à tenter de soigner mes blessures, à essayer de me donner l’illusion que je suis en passe de guérir de cet amour dévastateur.
    Pourtant, il me suffit de capter sa présence à des centaines de mètres pour qu’en une fraction de seconde, tout remonte, dans mon cerveau, dans ma chair : son sourire pendant la semaine magique, sa langue, les baiser musclés, le goût de sa peau, son kif, mon kif, la puissance de ses giclées, le goût de son jus ; ses coups de reins ; ses doigts sur mes tétons, sa main sur ma queue, sa main qui me fait jouir ; la capote qui tombe de son jeans ; notre dispute, mon coup, son coup…
    Alors, oui, j’ai envie de pleurer.
    Mais aussi, et surtout, j’ai peur ; peur de sa réaction lorsqu’il va me voir en compagnie d’un mec, et à fortiori CE mec, dont il a déjà été jaloux.
    Bien sûr, le voir jaloux ce serait une belle revanche par rapport à sa méchanceté de cet horrible vendredi !
    Ce que je redoute par-dessus tout, c’est son indifférence ; alors qu’une bonne scène de jalousie me ferait tant de bien, ça montrerait que je ne suis pas qu’une petite merde à ses yeux.
    Ce qui me fait peur, c’est qu’une scène de jalousie ce serait assurément virulent ; j’ai peur de l’esclandre, des mots blessants, de son mépris ; j’ai peur de la violence, de l’affrontement ; le connaissant, avec son sang chaud bouillant, ça pourrait vite déraper.
    Je me demande aussi comment Martin, dont je ne connais pas le caractère, pourrait réagir si Jérém se mettait à faire le con. Je ne veux surtout pas de bagarre.
    100 mètres… je reconnais ce t-shirt, c’est le même qu’il portait le soir du repas de fin de lycée, tellement moulant qu’on le croirait peint sur sa peau… combien de souvenirs autour de ce t-shirt…
    50 mètres… t-shirt CK proche collision… mais qu’est-ce qu’il fait là, seul, à cette heure ? Il n’est pas avec sa pouffe ? Est-ce qu’il a bu ? Fumé ? Il vient d’où, il va où ?
    40 mètres… dernière possibilité de mise en garde…
    « Martin… ».
    « Oui ? ».
    « Mon ex garde du corps nous fonce dessus… ».
    « Ah, c’est lui, là ? J’étais justement en train de tenter d’évaluer le degré de canonitude du mec… ».
    « Oui, c’est lui… s’il te plaît Martin… ».
    « Tu gardes ton calme, je garderai le mien… et on s’en débarrasse vite fait… ».
    30 mètres… allure alcoolisée/fumée confirmée… et il fume toujours…
    20 mètres… un petit hochement de la tête, accompagné d’un éclair mauvais traversant son beau visage de mec : voilà la notification du fait qu’il vient de me capter, et de capter que je ne suis pas seul…
    15 mètres… il est beau, beau comme un dieu dans son t-shirt blanc immaculé, presque une deuxième peau sur sa plastique de fou… ah, putain ! C’est à hurler à s’en casser les cordes vocales…
    10 mètres… putain de brassard tatoué, et putain de nouveau tatouage, ressortant par le col du t-shirt, le long de son cou, jusqu’à son oreille, jaillissant par la manchette collée à son biceps…
    9 mètres… le blanc du coton, sa peau mate, chaude, douce, parfumée, l’encre noir des tatouages… contrastes magiques… je craque !
    8 mètres… ses beaux cheveux bruns, comment j’ai envie de les caresser !
    7 mètres… le petit grain de beauté dans le cou, la chaînette posée sur le coton blanc… j’ai envie de lui !
    6 mètres… envie de le serrer dans mes bras, de le couvrir de bisous, de câlins…
    5 mètres… envie de son corps musclé sur le mien, et lui coulissant en moi…
    4 mètres… envie de le sentir prendre son pied… envie de mes sentir dominé, débordé, chauffé, rempli par sa virilité, par sa puissance de jeune mâle…
    3 mètres… envie de retrouver la complicité de la semaine magique…
    2 mètres… envie de lui crier : « je t’aime »…

    Et BAM !

    « Hey… » fait-il sur un ton étonnamment décontracté… ou, surtout, complètement shooté par le pétard….ce qui n’est pas une bonne chose, a priori…
    Tout de suite, je remarque que sous son œil, une légère trace de coup persiste : putain, je l’ai vraiment frappé fort.
    « Salut… » je lui réponds avec une petite voix ridicule ; j’ai le souffle coupé, le cœur dans la gorge.
    « On se balade ? » fait-il, sur un ton en apparence aimable.
    « Ouais… il fait bon maintenant… ».
    On peut toujours chercher une réplique plus idiote.
    Lorsqu’il expire la fumée, je reconnais l’odeur du tarpé.
    « Tu me présentes pas ton pote ? ».
    Bon, ça commence moins mal que je l’avais imaginé ; il n’y a que son ton distant et détaché qui me blesse ; pourtant, quelque chose dans le ton un brin sarcastique de sa voix me ferait dire qu’au-dessous de cette politesse de façade, ça bouillonne sévère.
    J’ai l’impression de marcher sur des œufs… écourter… s’en débarrasser vite… suit le conseil de Martin, Nico…
    « Si… Martin… Jérémie… Jérém… Martin… » j’énumère, les jambes flageolantes.
    Dans mon champ de vision, deux facettes de la plus absolue perfection masculine, deux styles opposés : t-shirt-blanc-jeans-baskets-chaînette-de-mec VS chemise-à-carreaux-noirs-et-blancs-pantalon -chaussures-de-ville-belle-montre-de-marque… bref, p’tit con insupportablement sexy VS mec très classe insupportablement sexy.
    Oui, ça avait l’air de ne pas avoir trop mal commencé ; mais ça ne va pas durer.
    Martin lui tend la main, poliment ; mais Jérém, petit con de son statut, ne la saisit pas, tout en expirant la fumée dans sa direction.
    « On s’est déjà croisés à l’Esmé… » il ajoute, avec mépris ; et il continue, avec un certain dédain : « alors, t’as été t’amuser au… B Machine ? ».
    Ainsi, Jérém connaît le B Machine… tout comme la Ciguë… et le On Off… combien de fois a-t-il déjà mis les pieds dans le milieu gay ? Combien de mecs s’est-il déjà envoyés ? Romain a donc raison de me mettre en garde…
    Voilà peut-être la réponse à ma question de savoir où est-ce qu’il allait, seul, à cette heure tardive : il était peut-être en train de se diriger vers là d’où justement nous venons…
    Je ne sais pas trop quoi répondre, ni comment me comporter face à son attitude ; oui, il a fumé, et il certainement bu aussi, je le sens au ton éraillé de sa voix ; je dois éviter de le chatouiller, je dois éviter à tout prix que ça dérape.
    Un silence gênant s’installe. Vite, trouver un prétexte pour se tirer.
    Mais avant que j’aie pu échafauder quoi que ce soit, Jérém revient à la charge, le ton de la voix de plus en plus froid et méprisant :
    « C’est bien, t’as trouvé un nouveau mec… ».

    Tutt'al più, mi accoglierai/Tout au plus, tu m’accueilleras
    Con la freddezza che, non hai avuto mai/Avec la froideur que tu n’as jamais eue

    Pourtant, je sens qu’au fond de lui, il est énervé de me trouver en compagnie de Martin. Comme si ça le faisait chier de me trouver :

    Assieme a quelle che, ha preso il posto moi/Avec (celle) celui qui a pris (ma) sa place…

    Au fond de moi, une voix a envie de crier que personne n’a pris sa place ; que si j’ai été au B Machine,

    Non è perché l’amore sia finito/Ce n’est pas parce que l'amour est terminé
    Io ti amo ancora/Je t’aime encore

    Oui, j’ai envie de lui crier que, non, personne n’a pris sa place, du tout ; que si j’ai accepté de finir ma soirée avec Martin, c’est juste parce que j’ai besoin de ne pas être seul, parce que je n’ai plus envie de pleurer en pensant à lui ; j’ai envie de lui crier que la présence de Martin à mes côtés est juste une façon de trouver un peu de répit à la souffrance, une façon de supporter cet immense gâchis.
    Mais à cet instant, la seule chose que je me sens capable de faire, c’est de partir loin, au plus vite, loin de lui, de ce malaise et des larmes que je sens monter en moi.
    « On va y aller… » je fais à l’attention de Martin.
    « Non, moi je dis que c’est bien, il faut savoir passer à autre chose… » revient à la charge Jérém, de plus en plus sarcastique « alors, t’en as bien profité depuis deux semaines ? ».

    E forse mi chiederai/Et peut-être tu me demanderas
    Quanti ragazzi ho avuto/Combien de gars j'ai eus
    Dimenticando te/En oubliant que tu (étais le plus important de tous pour moi)

    « Ça y est, tu es à nouveau « amoureux » ? » il ajoute, railleur.

    Eppure tu sai bene/Pourtant, tu le sais bien
    Che una ragazza come me/Qu'(une fille) un mec comme moi
    Non scherza con l’amore/Ne plaisante pas avec l'amour
    Non ha scherzato mai/N’a jamais plaisanté.

    « Jérém, tu es relou… ».
    « Tu ne disais pas ça quand tu me suppliais de te baiser… » fait-il, mauvais.
    « Tu ferais bien de te calmer… ».
    La voix chaude et calme de Martin vient de se manifester.
    « Sinon quoi ? » fait Jérém, soudainement agressif.
    « Sinon rien… il est tard, on va rentrer… ».
    « C’est qui ce bouffon ? » fait Jérém, de plus en plus piquant.
    « Hey… » fait Martin en haussant le ton de la voix « je t’insulte pas, tu m’insultes pas ! ».
    « La ferme, toi ! C’est à lui que je cause ! A toi je n’ai rien à dire… toi, tu n’existes même pas ! ».
    Ses mots, tout comme son attitude, sont clairement provocateurs et mauvais. J’ai l’impression que Jérém cherche à faire sortir Martin de ses gonds : j’ai l’impression qu’il cherche la bagarre.
    « Tu commences vraiment à me casser les couilles ! » fait Martin, soudainement emporté. J’ai l’impression qu’il est lui aussi à deux doigts de perdre son calme.
    « Tu veux quoi, tu veux me cogner ? » fait Jérém, en mode petit coq arrogant et provocateur.
    « Je ne me bats jamais… ça ne sert à rien ! ».
    « Tu te bats pas parce que t’as pas de couilles… ».
    « Tu veux voir ça ? ».
    « Martin, Jérém, s’il vous plaît, arrêtez ! » je crie, tout en m’interposant entre les deux.
    « Martin, on y va ! Et toi, Jérém, casse-toi ! Tu m’as dit de dégager de ta vie, alors, maintenant, fiche-moi la paix ! ».
    « T’inquiète, je vais te foutre la paix… tu ne me verras plus jamais ! ».
    « Tant mieux ! » je crâne, alors que je crie et je pleure et je saigne à l’intérieur.
    « Fais-toi sauter par qui tu veux, je n’en ai rien à foutre, je me suis assez amusé avec toi ! ».

    Tutt’al più mi offenderai/Tout au plus, tu m’offenseras
    Et tu mi caccerai/Et puis tu me chasseras (…)
    Dicendo che oramai/Me disant que maintenant
    Non t’interessa più/Tu ne te soucies pas plus
    Una ragazza che/Pour un(e) (fille) mec qui
    Serviva solamente/A servi seulement
    Per divertirsi un po’/Pour s’amuser un temps

    « T’es nul, Jérém… »
    « Viens, on y va… » fait Martin sèchement.
    « Oui, on va y aller… » je le seconde « salut Jérém… ».
    Jérém se tait, le regard vide, comme désemparé. C’est un regard dans lequel j’ai l’impression de lire le même souvenir qui m’arrache le cœur depuis que le destin, avec son ironie impitoyable, ait provoqué cette rencontre inattendue : c’est le souvenir de cette nuit à l’Esmé où j’avais failli partir avec Martin… le souvenir de son sketch, lorsqu’il était venu me chercher, me sommant de rentrer avec lui ; obtenant, au final, que je rentre avec lui.
    Un souvenir qui se met tout seul en parallèle avec cette nuit, où je suis en train de repartir avec ce même gars, sous ses yeux. Certes, Jérém ne m’a pas demandé de repartir avec lui, cette nuit : d’une part parce qu’il n’a plus de chez lui ; et d’autre part, parce qu’il m’a quitté il y a deux semaines.
    Jérém se tait, comme s’il essayait de contenir sa colère, des mots qu’il regretterait ; il se tait, comme pour garder les apparences, comme s’il renonçait à « jouer » pour ne pas devoir affronter la « défaite ».
    Ses traits sont figés, par la fatigue et la frustration, ses lèvres sont serrées, parcourues par un frémissement incontrôlable ; sa pomme d’Adam bondit sous l’effet d’une déglutition fiévreuse ; son regard perdu, rempli de désolation, est le même que j’ai vu dans ses yeux la dernière fois qu’il est venu chez moi, après qu’il m’ait quitté, alors que j’essayais de le retenir ; et tout comme à ce moment-là, ce que je vois à cet instant, ce n’est plus le connard ivre mort qui vient de me balancer des horreurs, mais un garçon très, très, très malheureux. Et ça me fend le cœur.
    Mais quoi faire pour annuler cette distance infinie qu’il a voulu, lui et lui seul, mettre entre nous ?
    Je me suis battu pour cela, depuis des mois ; j’ai tout essayé pour me rapprocher de lui. Et là, force est de constater mon échec. Oui, c’est un gâchis inouï ; mais puisqu’il ne veut rien entendre, à quoi bon dépenser encore de l’énergie pour me battre, alors que je n’ai plus l’énergie de me battre.
    Ce qui ne m’empêche pas de me demander si, au cas où il avait encore eu un « chez lui », il aurait à nouveau essayé de m’arracher de Martin… l’espoir de retrouver un amour malheureux est si dur à juguler…
    Pendant que Martin et moi reprenons notre chemin, je sens son regard s’accrocher lourdement à moi, happer mon énergie, entraver le mouvement de mes jambes : le fait est que mon corps est en train de s’éloigner DE lui, mais que mon cœur est resté AVEC lui. Mes pas sont de plus en plus pénibles au fur et à mesure que je tente de m’éloigner, comme si un fil invisible était en train de se tendre entre ces deux bouts de moi : jusqu’où ce fil va se tendre avant de casser ? Ou bien, lequel des deux bouts sera de taille à ramener l’autre auprès de lui, lorsque le fil trop tendu donnera un grand coup de ressort ?
    Nous n’avons pas fait 10 pas, que j’entends sa voix résonner dans l’allée :
    « Nico… ».
    Je me fige sur place, le dos secoué par mille frissons, la tête comme un manège, la respiration coupée : au fond de moi, j’espère, je veux, je crie pour qu’il puisse changer d’attitude du tout au tout, qu’il essaie de me rattraper comme lors de cette fameuse nuit ; qu’il me laisse enfin comprendre que, malgré tout, je suis quelqu’un de spécial pour lui, que je lui manque.
    Je me retourne, le cœur en mode marteau piqueur ; mon espoir aura été de courte durée : son regard est à nouveau noir et plein d’éclairs mauvais :
    « Pour ton info… ton cadeau de merde, je n’en ai rien à cirer ! ».
    « T’as qu’à le foutre à la poubelle, si ça te chante ! ».
    « T’inquiète, c’est fait ! ».
    Et BAM ! Voilà le grand coup de ressort qui ramène mon cœur à moi, mais en mille morceaux.
    « Laisse tomber, viens… » fait Martin, impatient.
    Un doigt d’honneur pour seule et unique réponse, Jérém reprend son chemin comme une furie.
    Je le regarde s’éloigner, en pensant à l’affreux gâchis qu’il vient de faire du souvenir de cette merveilleuse complicité que nous avions, il y a encore trois semaines.
    Je pensais qu’il ne pouvait pas me faire davantage souffrir qu’il l’avait pu il y a deux semaines : je me trompais. Cette nuit, il a tout trainé dans la boue ; cette nuit, ma souffrance est renouvelée et portée à des sommets encore jamais atteints.
    Envie de pleurer. De courir et de pleurer. D’être seul et de pleurer.
    « Ne l’écoute pas… il est rond comme une bille, il dit n’importe quoi… » fait Martin, adorable.
    Merci Martin.

    Chez Martin, nous avons pris un verre et je lui ai reparlé de mon amour impossible, lui du sien ; je lui ai reparlé de mon cœur brisé, il a fait de même.
    Nous nous sommes allongés sur son lit. Il m’a pris dans ses bras, il m’a caressé, il m’a embrassé. Je me suis laissé faire.
    Son parfum m’étourdissait, son regard m’hypnotisait. Le contact avec sa peau chaude, avec son torse dénudé, avec ses pecs saillants et assez poilus, me faisait sentir bien.
    Martin a été doux, attentionné, câlin, sensuel. Lorsqu’il a passé sa main sous mon t-shirt, il s’est attardé à me caresser, tout en continuant à m’embrasser.
    J’ai croisé son regard, un regard qui attendait un signe de ma part pour savoir de quoi j’avais envie… est-ce que je savais seulement de quoi j’avais envie ?

    Se immagino che tu sei qui con me/Si j’imagine que tu es ici avec moi
    Sto male, lo sai!/Je me sens mal, tu sais!
    Voglio illudermi di riaverti ancora/Je veux me donner l’illusion de t’avoir à nouveau
    Com'era un anno fa/Comme c’était il y a un an.
    Io stasera insieme ad un altro/Ce soir, je suis avec un autre (…)



     

    Puis, Martin s’est glissé sur moi, il a défait ma ceinture, ma braguette. Lorsqu’il m’a pris en bouche, ça a été le feu d’artifice pour mes sens.
    Pourtant, pendant que mon corps prenait son plaisir, mon cœur pleurait ; alors, je fermais les yeux et je me laissais aller à cette… Pazza Idea/Idée folle…

    Pazza idea di far l'amore con lui/Idée folle de faire l'amour avec lui
    Pensando di stare ancora insieme a te!/En imaginant d’être encore avec toi!
    Folle, folle, folle idea di averti qui/Folle, folle, folle idée de t’avoir ici
    Mentre chiudo gli occhi e sono tua/Pendant que je ferme les yeux et je suis à toi.

    Martin s’est allongé sur moi, il m’a embrassé ; il m’a souri, je lui ai souri…

    Pazza idea, io che sorrido a lui/Idée folle, alors que je souris à lui
    Sognando di stare a piangere con te/Tout en rêvant de pleurer dans tes bras
    Folle, folle, folle idea sentirti mio/Folle, folle, folle idée de te sentir à moi
    Se io chiudo gli occhi vedo te/Si je ferme les yeux c’est toi que je vois.

    Pazza idea.../Idée folle, que de coucher chacun de notre côté… alors qu’on est fait l’un pour l’autre…

    Ainsi, après avoir partagé nos solitudes et nos détresses, Martin et moi avons partagé le plaisir ; puis, nous nous sommes assoupis l’un à côté de l’autre.

    Il est 4h30 du mat lorsque je me réveille, en sursaut. Il fait chaud dans l’appart et je sors chercher de la fraîcheur sur le balcon.
    Je regarde la ville endormie, j’écoute le silence de la nuit ; Jérém me manque à en crever.
    Je repense à ce maudit vendredi, la dernière fois qu’il est venu chez moi. Je le revois, planté sur le pas de porte, si distant, le regard fuyant, me demandant de lui rendre sa chaînette, pressé de repartir.

    J’avais dû insister pour qu’il rentre, et j’avais dû ramer pour qu’il me laisse lui faire plaisir : et même s’il avait fini par se laisser faire, ce jour-là, le sexe avait été incroyablement triste.
    Jérém semblait ailleurs, perturbé par une sorte de mélancolie, par un malaise palpable que même son attitude de macho, qui sonnait d’ailleurs un brin forcée, n’avait pas réussi à masquer.
    Et puis il y avait eu l’accident de la capote tombée de son jeans, ses mots blessants, sa goujaterie, qui sonnait fausse elle aussi ; je repense à son regard, toujours ailleurs, à sa jambe, animée par une sorte de tremblement nerveux.
    « Ça ne peut pas finir comme ça entre nous ! » j’avais essayé de le retenir.
    Je le revois, là, devant moi, muré dans son silence, le regard posé sur la poignée de la porte ; je revois ses traits figés, ses paupières qui clignent nerveusement, ses lèvres serrées, parcourues par un frémissement incontrôlable ; sa pomme d’Adam qui bondit sous l’effet d’une déglutition fiévreuse ; ses yeux qui se ferment lourdement, se rouvrent ; ce petit mouvement de sa tête sur le côté, comme s’il voulait chercher mon regard, avant que ses yeux ne se perdent à nouveau dans le vide.
    J’ai eu l’impression de me retrouver devant un garçon qui n’était pas mon Jérém ; un garçon qui se faisait violence pour être aussi méchant, pour me blesser et m’éloigner de lui :
    « Il n’y a toujours eu que ton cul qui m’intéressait ! » ; « Le mec de la piscine, c’est pas moi qui t’a dit de baiser avec… » ; « T’es pas le seul mec que j’ai fait couiner… ».
    Ma colère aveugle ; mon coup ; son coup.
    « T’es vraiment qu’une petite merde ! »… « tu vas dégager de ma vie ! ».
    Maman qui débarque.
    Et je repense à son dernier regard avant de partir, ce regard qui me brise le cœur davantage encore que ses mots cruels ; ce regard perdu, rempli de désolation, de chagrin, et de regret. Ce que je vois à cet instant, ce n’est plus le connard qui vient de me balancer plein d’horreurs, mais un garçon très malheureux.
    Ce même regard que j’ai retrouvé ce soir, alors que je repartais avec Martin ; ce regard que j’ai retrouvé au-delà de sa colère, de sa vulgarité, de son mépris, de son état d’ivresse.
    Oui, Thibault a raison : au fond, Jérém, n’est qu’un animal blessé qui se débat, qui réagit à sa souffrance par la violence ; oui, que ce soit en me quittant il y a quinze jours, ou en me retrouvant en compagnie d’un autre cette nuit, son comportement n’est au fait que le révélateur de sa détresse.
    Quand je vois Jérém dans cet état, je comprends l’inquiétude de Thibault et je ressens la même inquiétude, une inquiétude qui me prend au ventre. J’ai peur qu’il se mettre en danger, j’ai peur qu’il lui arrive quelque chose.
    Qu’a-il-fait, après être reparti en colère tout à l’heure ? Où est-il allé ? Qui a-t-il rencontré ? Est-ce qu’il a bu davantage, fumé davantage ? Avec qui a-t-il couché ? Est-ce qu’il s’est au moins protégé ?
    Soudainement, je me sens prêt à aller le voir, où qu’il soit, prêt à retourner toute la ville pour le retrouver et pour m’excuser de l’avoir frappé, pour lui dire qu’il est la plus belle chose qui me soit arrivé dans la vie.
    Non, je ne peux pas me résigner à le perdre de cette façon, sans tenter une dernière fois de lui faire comprendre à quel point on pourrait être bien ensemble.
    Alors, à cet instant précis, je me dis que, dès demain, je vais l’appeler, et le convaincre de se voir pour discuter calmement ; je me dis que oui, demain je vais trouver les mots ; que demain, je vais retrouver mon Jérém.
    À cet instant précis, le lendemain me semble encore plein de promesses.

    À l'autre bout de la ville, cherchant lui aussi la fraîcheur sur son balcon, Thibault non plus n'arrive pas à dormir. Quelque chose le tracasse, lui empêchant de trouver le sommeil. Cette nuit, comme depuis de nombreuses nuits.
    Thibault est inquiet de ne pas avoir des nouvelles de son Jéjé depuis plus d’une semaine ; il a la nostalgie de cette époque où ils étaient comme des frères, l’un pour l’autre ; et il ressent une immense tristesse en pensant que cette époque semble être désormais bel et bien révolue ; et imaginer l’avenir sans la présence de son Jéjé, ça lui arrache le cœur.
    Jamais il n’aurait cru que ça puisse arriver un jour ; il a fallu que le Stade le choisisse, lui, et qu’il laisse son pote sur la touche. Il a fallu que le rugby s’interpose entre eux.
    Depuis une semaine, il a essayé d’appeler son Jéjé, il lui a laissé des messages ; il n’a jamais réussi à l’avoir.
    Depuis une semaine, il n’y a pas eu une heure, une minute, où il n’a pas pensé à son pote et à sa déception  après l’injustice de son exclusion des poteaux toulousains ; pas un seul instant où il n’a pas pensé à son Jéjé, se privant lui-même de la présence bénéfique de Nico ; pas un instant sans qu’il ne pense à son pote loin de lui, sans qu’il s’en veuille à mort pour la façon dont ils ses sont quittés la dernière fois qu’ils se sont vus ; pas un moment sans ressentir l’inquiétude que son pote, désormais seul et désorienté, puisse se mettre en danger ; pas un moment, sans que tout cela ne lui noue la gorge, lui vrille les tripes.
    Oui, depuis une semaine, Thibault a le cœur lourd, très lourd : un cœur qui en a encore pris un coup quelques heures plus tôt, lorsque Nico est allé lui parler. Car, à partir de ce moment-là, son cœur s’est encore alourdi un peu plus, de la honte d’avoir menti à Nico ; ou du moins de ne pas lui avoir tout dit, comme c’était le cas déjà l’avant dernière fois qu’ils s’étaient vus.
    Une grande résolution de profile dans son esprit ; une décision importante, terriblement difficile à prendre.
    Mais avant de cela, Thibault se dit que, dès demain, il va rappeler son Jéjé, et le convaincre de se voir pour discuter calmement ; il se dit que oui, demain il va trouver les mots pour sauver leur belle amitié ; que demain, il va retrouver son Jéjé.
    À cet instant précis, pour Thibault, tout comme pour moi, le lendemain semble encore plein de promesses.
    C’est reposant de se dire qu’il y aura toujours un demain pour faire ce que nous nous sentons pas le courage de faire aujourd’hui, pour trouver les mots que nous n’avons pas su prononcer plus tôt, pour nous reconcilier avec les personnes avec qui nous regrettons d’être fâchés : en somme, pour être en harmonie avec nous-mêmes ; pour être heureux, tout simplement.
    La nuit va bientôt se terminer et le vent d’Autan n’a rien perdu de sa vigueur ; il caresse ma peau, s’engouffre dans mes cheveux, essuie mes larmes ; il fait onduler les branches les arbres des allées, il balaie les feuilles que la sécheresse commence à faire tomber ; c’est encore lui qui qui fait osciller les câbles des lignes électriques, qui s’engouffre dans les places, les avenues, les rues de la ville rose, qui traverse les grilles du Boulingrin, que je contourne en rentrant chez moi, après avoir quitté l’appart de Martin au petit matin.
    Devant le Grand Rond, je ralentis le pas : je suis percuté par la violence du souvenir, ce tout premier souvenir de ma nouvelle vie, le souvenir d’un beau jour de mai, le souvenir de mon parcours, plein d’angoisses et d’inquiétudes, vers les « révisions », vers l’appart du garçon que j’aime depuis le tout premier jour du lycée.
    Je me souviens de cet après-midi ensoleillé ; ce jour-là, le vent d’Autan soufflait très fort dans les rues de la ville Rose. Puissant, insistant, caressant ma peau, s’engouffrant dans mes oreilles, me racontant le réveil d’un printemps qui se manifestait partout, dans les arbres des allées au feuillage triomphant, dans les massifs fleuris du Grand Rond.
    J’ai le net souvenir de la sensation de ce vent dans le dos, accompagnant mes pas, encourageant ma démarche, comme pour tenter de faire taire mon hésitation.
    Cette nuit encore, le vent d’Autan semble m’encourager à retrouver mon Jérém, dès demain.

    Oui, c’est reposant de se dire qu’il y aura toujours un demain pour faire ce que nous n’avons pas le courage de faire aujourd’hui…

    Je ne me lasse pas de cette caresse légère que le vent d’Autan pose sur moi ; c’est la même caresse qui glisse dans les moindres recoins de la ville, dans la place du Capitole, place Wilson, boulevard Carnot, rue de la Colombette, jusqu’à cette rue du centre-ville, là où une petite foule s’est amassée autour d’un gars à terre, inconscient, après que sa tête ait heurté violemment un mur en briques, lors d’une bagarre entre mecs bourrés…

    … la vérité c’est que nous ne savons rien de ce que demain nous réserve ; car, en une fraction de seconde, le temps d’un battement d’aile de papillon, la vie que nous connaissons peut se retourner, du tout au tout…

    Le vent d’Autan glisse sur mon visage, tout en glissant au même moment sur un t-shirt qui a été blanc ; mais qui, plus les secondes passent, plus il se tache copieusement de rouge vif…

    … la vérité c’est que la vie est un cadeau ; un cadeau dont il faut savoir profiter, tant qu’il est possible.


    FIN de la SAISON 1 de JEREM & NICO.


    Ne ratez pas le générique de fin de saison ci-dessous, avec les remerciements à tous ceux qui ont rendu cette aventure possible.
    Merci de le regarder jusqu’au bout, vraiment jusqu’au bout : une petite surprise vous attend... une surprise à venir dans quelques jours sur jerem-nico.com !

     

     

    Bonjour à toutes et à tous ! Bienvenue sur le site Jérém&Nico   55.2 Des grains de sable et des pas de crabe.


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    Le livre existe également en format pdf + epub (format liseuses), au prix de 15 euros, cliquez ICI


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  • Samedi 25 août 2001, 23h55.

    Lorsque je pousse la porte du B Machine, je suis frappé de plein fouet par la puissance des décibels. A droite de l’entrée, un escalier s’enfonce dans le sous-sol : c’est de là que vient l’incessante vibration de la musique techno.
    Mais dès qu’on avance un peu dans la salle, c’est une ambiance sonore plus apaisée qui est proposée aux clients : la magnifique « Angels » de Robbie Williams retentit dans la sono du haut.
    Enveloppée par une lumière tamisée sur des tons bleutés, la salle se développe toute en longueur, bordée sur la droite par un bar presque entièrement occulté par les nombreux clients assis et débouts. Derrière le zinc, deux barmans et une barmaid s’affairent à servir tout ce beau monde.
    En face, sur ma gauche, un alignement de petites tables, toutes bondées ; au fond, une porte battante semble donner accès aux toilettes.
    C’est d’un pas incertain que je m’aventure dans cet espace inconnu, comme un lionceau qui, un peu méfiant, un peu craintif, pas vraiment rassuré, prendrait sur soi pour poser ses premières traces dans la poussière de la savane. Intimidé par ce terrain nouveau, j’avance lentement, sur mes gardes, tout en essayant de me familiariser avec le lieu et sa faune, une faune quasi exclusivement masculine.
    Je ne sais pas si c’est à cause de mon air désorienté, ou de ma démarche un peu gauche, ou tout simplement du fait de mon statut de tête nouvelle ; j’ai l’impression d’être plongé dans une sorte de bocal, que les regards se tournent sur mon passage, et qu’on me toise de la tête aux pieds.
    A vrai dire, j’ai peur qu’on me trouve ridicule. Je ressens un peu la même crainte qu’au lycée, dans les vestiaires : la crainte des quolibets : pd ! pd ! Sauf, bien évidemment, qu’à cet endroit je ne risque pas d’être traité de pd : qui pourrait donc lancer la première pierre ?!? Non, le risque c’est de faire office de papier peint ; le risque c’est que, après s’être aperçu de ma présence, personne ne la trouve intéressante. Qu’on se moque de moi parce que je ne suis pas assez branché…
    Très vite je suis captivé par l’ambiance feutrée, par la déco, par la musique, par la présence de tous ces mecs ; je suis saisi par ce mélange de senteurs d’alcool, de fumée de cigarette, et de parfums et déos divers : bref, je suis happé par le son, l’image et l’arôme entêtante d’une soirée pleine de promesses.
    Au fond de la salle, à côté du comptoir, un deuxième escalier s’enfonce lui aussi dans le sous-sol, tout en débitant le même boum boum techno que le premier ; ce qui me fait dire qu’il doit sans doute conduire au même endroit, c'est-à-dire une piste de danse.
    Attiré par les basses puissantes, et par la curiosité de compléter la découverte du lieu, j’attaque la descente. L’escalier n’est pas illuminé, et à chaque marche la pénombre se fait un peu plus sombre ; tout comme, à chaque pas, la musique se fait un peu plus forte.
    La première rampe débouche sur un palier, presque dans le noir ; j’arrive à discerner une ouverture donnant sur un espace encore plus sombre, une ouverture délimitée par d’épais rideaux faits de bandes souples de plastique translucide. Naïvement intrigué par cet endroit mystérieux, je n’aurai pourtant pas le loisir de mener bien loin mes investigations. Une priorité, une urgence indérogeable se présente à moi : une rythmique familière vibre sous mes chaussures et dans mon ventre, m’attirant irrésistiblement vers le sous-sol.
    Je descends une nouvelle rampe ; marche après marche, le rythme se fait de plus en plus pressant ; jusqu’à ce que je débouche dans une grande piste de danse, aussi grande que la salle du haut, remplie de centaines de mecs serrés comme des sardines, s’agitant au rythme d’un immense tube que je ne connais que trop bien et qui commence par :

    Hey Mister Dj, put a record on, I wanna dance with my baby
    And when the music starts, I never wanna stop, It’s gonna drive me crazy
    Music… music…
    Music… makes the people came together… yeeeaaaah !
    Music… mix the bourgeoisie and the rebels…

    Presque un an déjà que ce titre est sorti et me voilà enchanté de découvrir qu’il tourne toujours en boîte de nuit : rien d’étonnant, il est tellement puissant, qu’il reste toujours d’actualité.
    Alors je me laisse aller, je cherche à me glisser dans la piste et à me mélanger à la foule pour danser moi aussi sur ce tube phénoménal.
    Je danse et je me sens bien, je danse et je me sens libre ; je danse pour essayer de m’enivrer de cette nuit, des lumières de la piste, de l’odeur du gaz de brouillard, de cette ambiance, de cet étourdissant parfum de fête. Je cherche à me mélanger, à me fondre dans la masse.
    Je danse et je laisse mon regard divaguer ; je capte des regards, je surprends des regards venant à moi : c’est grisant.
    La monumentale « Music » vient de se terminer, et je me laisse porter par le prochain tube ; danser me fait du bien, la puissance des décibels et le mouvement de mon corps m’aide à faire le vide, à ne plus penser au passé.
    Je danse, tout en me disant à quel point j’aimerais qu’Elodie soit là avec moi, en train de danser et de déconner avec moi, comme c’était au « Fire », à Londres. Oui, là aussi j’avais été dans une boîte gay : mais c’était avec ma cousine, à une soirée Madonna ; et ce soir-là, j’avais juste envie de danser avec elles, tout en me berçant dans le bonheur d’imaginer mes retrouvailles avec mon Jérém à notre retour à Toulouse. Un bonheur qui m’est désormais interdit.
    Alors je ferme les yeux pour freiner les larmes qui voudraient sortir, je pousse un immense cri silencieux pour me débarrasser de la solitude qui vient me trouver au beau milieu de cette piste bondée ; et je danse, toujours et encore, pour oublier, pour m’étourdir, pour m’épuiser, bien décidé à ne pas m’arrêter de sitôt.
    C’est lorsque je rouvre les yeux, que je capte son regard fixe et insistant : le dos appuyé au mur, installé à côté de l’escalier par où je suis venu, un mec est en train de me dévisager. Il me regarde, je le regarde, il me sourit ; je le regarde toujours, en essayant de savoir pourquoi cette tête ne me parait pas inconnue.
    Il me faut quelques instants avant que ça fasse « tilt » dans ma tête.
    Bien sûr que sa tête ne m’est pas inconnue : je connais ce mec, j’ai même couché avec !
    C’était un samedi soir, tard dans la nuit, au tout début des « révisions » avec Jérém. Un sms était arrivé au beau milieu de la nuit, me sommant de me rendre à l’appart « vite », pour « prendre cher ». J’avais foncé chez lui et Jérém m’avait accueilli dans le noir ; et il avait voulu que je le suce dans le noir.
    Surprise, ce soir-là un troisième participant était de la partie : ainsi, lorsque la petite lumière de la table de nuit avait été allumée, Jérém m’avait présenté « Guillaume », sans me donner plus de détail ; j’avais appris un peu plus tard que ce « Guillaume », était le cousin de Jérém : Jérém qui nous avait mis en compétition pour le sucer et pour nous faire baiser…
    C’est dingue de penser à quel point j’ai pu me laisser humilier par Jérém.
    Voilà d’où je connais ce mec qui est en train de me faire un petit coucou en levant son verre dans ma direction. L’idée de retrouver Guillaume, ne m’enchante guère : c’est uniquement par politesse que je quitte la piste pour aller lui dire bonjour.
    « Hey, salut, comment tu vas ? » fait-il, tout pimpant, en me claquant la bise.
    « Bien et toi ? ».
    « Bien, bien… alors, qu’est-ce que tu deviens ? ».
    « Ça va, j’ai eu mon bac, je passe bientôt mon permis, et à la rentrée, je vais aller à la fac à Bordeaux… ».
    « C’est cool… et tu vois toujours mon cousin ? ».
    Direct le sujet que je voulais éviter. Je savais que ce n’était pas un bon plan d’aller parler à Guillaume.
    « Non, je ne le vois plus… » je coupe court.
    « Ah, dommage… ».
    « Tu es au courant qu’il a été recruté par un club de rugby à Paris ? » je tente de dévier le sujet.
    « Non, je ne savais pas… je n’ai plus de nouvelles de lui… il va quitter Toulouse, alors ? ».
    « C’est ça… » je fais, sans joie.
    « Ne sois pas triste, tu trouveras d’autres mecs… t’es bogoss… » fait-il, avant d’enchaîner : « vous vous êtes revus souvent après ce soir-là ? ».
    « Oui, pas mal de fois… ».
    « T’en as, de la chance, toi… ».
    « Mais elle est finie, la chance… il est revenu aux meufs… ».
    « Tu sais… il est hétéro… parfois les hétéros font un petit détour pour aller voir des mecs… mais ils restent hétéros… et il n’y a pas de remède pour ça, hélas… ».
    « Et toi, tu l’as… revu, après ce soir-là ? ».
    Je ne sais pas pourquoi je me lance dans ce genre de question dont la réponse peut potentiellement faire mal.
    « Non, jamais… et c’est pas faute de lui avoir proposé pourtant… ».
    « Tu lui as proposé ? ».
    « Oui… ça t’embête ? ».
    « Un peu… je suis amoureux de lui… enfin… je l’étais… bref… de toute façon, ça n’a plus d’importance… ».
    « Moi aussi je suis amoureux de lui, depuis tellement longtemps… bien avant le lycée… alors, techniquement, c’est moi qui l’ai vu en premier… alors, il est à moi… » il rigole ; avant de continuer plus sérieusement : « mais il faut croire qu’il te kiffe davantage qu’il me kiffe… ».
    « Et tu avais déjà couché avec lui avant ? ».
    Je ne sais toujours pas pourquoi je me lance dans ce genre de questions…
    « Non… enfin… oui… je l’ai sucé quelques fois, l’année dernière… mais il n’a jamais voulu me baiser… à part la fois où tu es venu… ».
    … dont la réponse peut potentiellement faire mal. Et ça fait mal.
    « Mais tu m’avais dit que c’était la première fois que… ».
    « Les pipes, ça compte pas… ».
    « Si tu le dis… ».
    Définitivement, ce n’était pas un bon plan d’aller parler à Guillaume. Parfois, il faut savoir être impoli.
    Découvrir que Jérém s’est fait sucer par un mec avant moi, ça me fait mal ; à côté de ça, même le fait qu’il n’a jamais cédé aux avances de son cousin après ce soir-là, ne ressemble à mes yeux qu’à un petit lot de consolation.
    Déjà qu’à la base je n’ai pas envie de parler de Jérém, j’ai de plus en plus envie de mettre fin à cette conversation qui, réplique après réplique, m’enfonce le moral. J’ai besoin de prendre l’air.
    « Je vais te laisser, je vais prendre un verre à l’étage… ».
    « Je t’accompagne… ».
    « Je vais retrouver des potes… » je mens promptement « je ne sais pas si on va rester longtemps… ».
    « Ah… ok… à un de ces quatre, alors… » fait-il, visiblement déçu.
    « Oui… c’est ça… ».
    Je remonte l’escalier, j’approche du comptoir et je commande mon mojito en pensant une fois de plus à Elodie, tout en savourant le soulagement de m’être débarrassé de Guillaume.
    Mon répit ne sera que de courte durée : j’attends ma boisson, lorsque mon regard tombe sur un mec assis à une table avec des potes ; c’est un mec barbu, beau comme un Dieu ; nos regards se croisent, le sien semble me toiser, me caresser, me déshabiller : ce qui est plutôt flatteur, vu le spécimen.
    Le fait est que ce mec non plus ne m’est pas totalement inconnu : et que là encore, je n’ai pas envie de provoquer des retrouvailles qui finiraient inévitablement par ressasser les souvenirs d’une autre nuit torride dans l’appart de la rue de la Colombette.
    Je tente de détourner mon regard, mais il est déjà trop tard : du coin de l’œil, je vois le mec se lever et approcher inexorablement.
    « Salut ! » fait-il, la voix chaude et charmante, en approchant sa joue de la mienne pour me faire la bise. Le contact avec sa barbe bien fournie et très douce me donne des frissons.
    Frissons qui me transportent à une nuit où Jérém m’avait traîné au On Off ; le On Off où, justement, nous avions croisé la route de ce bobarbu.
    Je repense au On Off et à cette maudite back room dans laquelle Jérém m’avait dégagé avant de s’éclipser avec deux mecs ; je repense à mon départ de la boîte, le bobarbu aux trousses, à ma difficulté à lui faire comprendre que je ne suis pas d’humeur à le suivre chez lui ; je repense à Jérém qui attend à l’extérieur, et qui propose à l’autre d’aller chez lui, qui me propose de me joindre à eux ; je repense au duel d’étalons pour savoir qui serait le « plus mâle » au lit ; à Jérém qui m’offre à cet inconnu, comme un lot de consolation, comme s’il s’en foutait de moi ; je repense à sa jalousie pendant que le bobarbu me baise ; à la provocation de ce dernier avant de partir ; à Jérém qui veut le cogner et qui se fait maîtriser ; je repense au bobarbu qui lui balance ses quatre vérités au sujet de son arrogance et de son manque de consideration à mon égard.
    Et je repense à Jérém hors de lui après le départ de ce mec ; Jérém qui me demande pourtant de rester dormir, ce qui permettra à cette nuit magique d’exister, nuit magique où nous avons partagé, en plus du sexe, de la tendresse, des confidences, un petit début de complicité ; une nuit où je l’ai senti si proche, si humain, pour la première fois.
    Pourtant, lorsque je m’étais réveillé le matin suivant, Jérém était parti. Je n’ai jamais su pourquoi.
    Nuit magique, nostalgie terrible.
    « Salut… » je finis par répondre au sexy Romain, tout en revenant de mes rêveries.
    « Comment ça va depuis le temps ? ».
    « Euh… bien… on va dire… et toi ? ».
    « Ça gaze… mais dis-moi, tu es seul ici ou bien tu es venu accompagné de ton chéri ? ».
    Et de deux. Il m’énerve déjà.
    « C’est pas mon chéri… ».
    « Ah bon, je croyais… ».
    « Je suis seul… » je coupe court.
    « Tu l’as laissé chez lui ? ».
    « Je ne le vois plus… ».
    « Tu l’as enfin largué ? T’as bien fait ! Il ne te mérite pas ce mec… ».
    « C’est lui qui m’a largué ! ».
    « Je pense que c’est le mieux qu’il pouvait faire… ce mec n’avait aucune considération pour toi… ».
    « Arrête, tu sais pas de quoi tu parles… » je lâche, agacé.
    « J’espère que ce n’est pas ce que je lui ai balancé ce nuit-là qui a pas foutu la merde… » il ricane.
    « Non, au contraire, ça nous a rapprochés… quand tu es parti, j’ai passé la nuit avec lui, et ça a été la plus belle nuit que nous avons passé ensemble… ».
    « Ah, c’est nouveau ça… moi qui joue les Cupidons en jouant un plan à trois… j’aurai tout entendu ! ».
    « De toute façon, c’est fini… ».
    « Alors, que s’est-il passé ? ».
    « Je prends un joker, s’il te plaît… ».
    Mon mojito arrive enfin.
    « C’est si dur pour toi ? ».
    « Laisse tomber, va ! ».
    « Tu le kiffes vraiment, hein ? ».
    « Je le kiffais… ».
    « Tu le kiffes toujours… ».
    « Mais je suis le seul à kiffer… ».
    « Mais lui aussi il te kiffe… il était jaloux à mort de nous voir coucher ensemble… mais il n’avait pas les couilles d’assumer qu’il tient à toi plus qu’il n’ose se l’avouer… une fois de plus, ce mec ne te mérite pas… ».
    « Il faut croire… ou alors c’est moi qui ne le mérite pas… ».
    « Ne dis pas ça, tu es un bon mec… j’en connais pas beaucoup de mecs amoureux comme toi qui supporteraient que leur mec leur fasse ce qu’il t’a fait… inviter un mec chez lui sans te demander ton avis, baiser avec, devant toi, puis le laisser te baiser, toujours sans te demander ton avis, en faisant mine de s’en foutre… je trouve qu’il a été horrible avec toi… moi, à ta place, je lui aurais mis une torgnole… mais toi, toi tu as tenu bon… s’il ne sait pas se rendre compte de la chance qu’il a, c’est qu’il n’en vaut pas le coup, un point, c’est tout ! ».
    Il ne me mérite pas, il n’en vaut pas le coup : si seulement ces arguments suffisaient à calmer ma tristesse et ce sentiment d’abandon qui me hante.
    J’ai envie de pleurer en pensant à cette nuit déjà lointaine où j’ai été si bien avec Jérém.
    « Tu fais quoi, après ? ».
    « Je ne sais pas… rien, je crois, je vais rentrer, je suis fatigué… ».
    « Moi, je vais partir… viens prendre un verre chez moi… ».
    « Je ne sais pas si c’est une bonne idée… ».
    « Pourquoi ça ne le serait pas ? ».
    « Je ne suis pas dans mon assiette ce soir… ».
    « Allez, secoue-toi, tu ne vas pas te laisser gâcher la vie par ce type qui couche avec tout ce qui bouge ! ».
    « De quoi tu parles ? ».
    « Quand on s’est rencontrés au On Off, j’avais eu l’impression d’avoir déjà vu ce mec… ».
    « Où, ça ? ».
    « Dans « le milieu »… ».
    « Dans le milieu gay ??? ».
    « Ouaisss… ».
    « Tu te trompes… ».
    « Non, je ne crois pas… je n’oublie jamais les visages, ni les corps, même habillé, d’un bomec… je m’en suis souvenu le lendemain… c’était à la Ciguë, au mois de juin dernier… un dimanche soir, je crois… et il est reparti avec un mec, un pote à moi… ».
    « T’es sûr de toi ? » je me décompose.
    « J’ai revu ce pote quelques temps après le plan avec vous deux et je lui en ai parlé… quand je lui ai décrit le type… il s’appelle Jérémie, c’est ça ?... et que je lui ai parlé de l’appart rue de la Colombette, il m’a dit qu’il s’était fait baiser par le même mec, au même endroit… ».
    J’ai envie de vomir. Ainsi, Jérém ne m’a pas mitonné juste pour me faire du mal. Il a vraiment couché avec d’autres mecs. Lui qui ne veut pas être pd ! Quel connard, mais quel connard !
    Mais pourquoi, pourquoi, pourquoi je me suis infligé ça cette nuit ? Pourquoi je ne suis pas resté dans mon lit à me branler ? Vraiment, j’avais besoin de tout sauf de connaître les exploits gays de mon…ex.
    J’ai chaud, j’étouffe.
    « Allez, viens prendre un verre à la maison ! ».
    « Je vais retrouver des potes en bas… ».
    « Comme tu voudras… ».
    L’arme fatale des potes qui m’attendent marche à tous les coups.
    Je traverse la salle sans trop regarder autour de moi, pressé de m’éloigner de Romain ; dans mon empressement, je ne fais pas gaffe au mec avec la chemise à petits carreaux noirs et blancs installé debout devant le comptoir, et que je le frôle involontairement au passage.
    Le mojito à la main, je m’enfonce à nouveau dans le sous-sol. Le mojito est la seule raison pour laquelle je ne quitte pas illico le B Machine pour rentrer chez moi ; en descendant les marches, je me rends compte que je risque de recroiser Guillaume, chose dont je n’en ai franchement pas envie.
    Deux mecs surgissent à l’improviste dans le noir, de derrière les rideaux plastique du palier ; dans leur élan, ils manquent de me faire renverser mon verre. Le premier, un petit blond, s’excuse, tout en remontant l’escalier ; le deuxième trace son chemin ; pendant une fraction de seconde, nos regards se croisent. Visage connu, physique connu, mec connu. Est-ce qu’il m’a seulement reconnu, lui ? Rien dans son attitude ne le laisse présager. Dans son regard, que de l’indifférence ; comme si j’étais transparent.
    Pourtant, moi je l’ai bien reconnu ; le revoir, me replonge direct dans le mauvais souvenir d’une nuit où je me suis fait jeter par Jérém ; une nuit où, pour échapper à ma tristesse, je me suis laissé faire par ce mec qui m’a mis à la porte dès qu’il eu ce qu’il voulait.
    Il fallait que Mourad soit là, lui aussi, cette nuit. Fidèle à lui-même, d’ailleurs, sortant de la backroom du B Machine en compagnie de son plan Q du soir.
    Sur la piste de danse, toujours aussi bondée, la musique martèle dans ma tête en amplifiant les battements de mon cœur. Je danse et je laisse une fois de plus mon regard parcourir le paysage : tant de mecs, quelques caricatures, parfois des bogoss ; mais, surtout, tant de mecs normaux, cherchant juste à échapper à la solitude d’un samedi soir.
    Tant de mecs, mais pas la force de tenter d’accrocher un regard, te tenter une approche. Il n’y a qu’un mec dont j’ai envie et ce mec m’est désormais inaccessible. Dans cette salle bondée de monde, je me sens seul comme je ne me suis jamais senti seul de ma vie.
    Croiser Mourad, m’a fait penser à ce dont je n’ai pas envie. Du sexe, du pur sexe. Pourtant, au fond, je suis venu un peu pour ça. Me sentir attirant, savoir que je plais. Chercher à noyer ma détresse dans une nouvelle rencontre sensuelle. Je ne suis pas guéri de mon amour pour Jérém et je ne suis pas prêt à aimer à nouveau. Pourtant, baiser pour baiser, je ne peux pas : un autre « Mourad », non, pas ce soir, je m’en sens incapable.
    J’avale rapidement ma boisson et je remonte les escaliers. Je laisse mon verre au bout du comptoir ; et alors que je m’apprête à quitter les lieux, j’entends mon nom balancé au milieu des décibels.
    « Nico ! Nico ! ».
    Je me retourne ; un mec me regarde et me sourit. À travers des lunettes carrées lui donnant un look étudiant-intello sexy, ses yeux marron foncé me fixent ; son regard intense, charmant et charmeur, aimante le mien ; son sourire, brûlant comme le soleil du mois d’août, m’aveugle.
    Sa chemise à petits carreaux noirs et blancs, parfaitement ajustée à sa plastique, les manches retroussées jusqu’aux coudes – chemise estampillée du logo à l’effigie d’un fameux reptile – retombe sur un beau pantalon marron-orange ; à son poignet, une belle montre de mec ; ses beaux cheveux châtains souples, bouclent légèrement sur le dessus ; alors que sa barbe brune, drue et bien taillée, donne du caractère à sa mâchoire par ailleurs très virile.
    Bref, dans son look élégant et décontract à la fois, le mec en jette. Car le type, il a la classe : définitivement, Martin est le genre de garçon qui attire le regard, comme un rideau blanc la lumière du soleil.
    Décidemment, on dirait que tous les pd de Toulouse se sont donné rendez-vous au B Machine ce soir. Je me surprends à me réjouir de tomber sur Martin ; et ce, malgré le malaise vis-à-vis de la façon dont je l’ai laissé tomber la dernière fois que nous sommes vus.
    « Bonsoir ! » il me lance en me claquant la bise.
    « Bonsoir… ».
    Sa barbe est dense mais douce comme une caresse ; alors que son parfum, de marque sans doute lui aussi, est capiteux, captivant.
    Quand je pense que j’ai failli faire mes cours de conduite avec lui, me retrouver enfermé dans l’espace clos d’une petite voiture avec cette bombasse assise à côté de moi, les narines mises à dure épreuve par ce parfum… bien que, je ne peux pas dire qu’avec Julien ça ait été moins « éprouvant ».
    « T’as failli me casser une côte tout à l’heure… » il fanfaronne.
    « De quoi ? ».
    « Tu m’as pas vu quand tu es parti en laissant Romain en plan ? ».
    « Ah si… la chemise à carreaux noirs et blancs… c’était toi ! Pardon, j’étais pressé de m’en débarrasser… mais tu le connais ? ».
    « Qui ne connaît pas Romain… le serial baiseur… au fait… je crois qu’il n’a pas aimé que tu le plantes… c’est qu’il n’a pas l’habitude… » il se marre.
    Je me perds dans son regard de braise, tout en essayant de comprendre si lui aussi a déjà couché avec Romain et/ou s’il sait que j’ai couché avec.
    « Alors, que deviens tu depuis le temps ? Tu vas bientôt passer la conduite ? » il enchaîne.
    « Début septembre… même si tu m’as fait faux bond… ».
    « J’ai eu un petit accident… ».
    « T’es toujours en arrêt maladie ? »
    « Eh, oui… je dois subir une petite opération dans quelques temps… j’en ai encore pour deux mois au moins… ».
    « J’espère que c’est rien de grave… ».
    « Non, pas trop grave… mais c’est dommage… je t’aurais bien voulu te prendre à la conduite… et sur la banquette arrière aussi… ».
    Des mots prononcés sur le ton de la boutade, alors que ses yeux dégagent un petit regard lubrique sur le ton d’envie inassouvie.
    « Que de la gueule… » je joue.
    « Tu me connais mal… » fait-il, mi farceur, mi challengeur.
    « N’empêche que tu m’as fait faux bond… ».
    « T’as pas à te plaindre… du coup, t’as fait ça avec Julien… ce putain de bogoss sexy à se damner et chaud comme la braise… ».
    « Ouiiiiii… ».
    « Ce Julien dont le plus grand défaut c’est d’être excessivement hétéro… et ce, même après trois bières… ».
    « T’as essayé ? ».
    « Et comment ! J’ai eu beau le faire boire, impossible de lui extorquer la moindre petite pipe… ».
    « C’est un hétéro… ».
    « C’est surtout un petit allumeur, il chauffe tout le monde, filles, mecs, chiens, chats… les filles, il les baise presque toutes… mais avec les mecs, il n’ira jamais jusqu’au bout… crois-moi, j’ai tout essayé… ».
    « Nous sommes devenus amis… » je lui annonce.
    « Amis ? Il t’a pas chauffé, toi ? ».
    « Ah, si... en plus, il m’a gaulé de suite... ».
    « Tu le dévorais des yeux, toi aussi, hein ? ».
    « Grave… je le matais dans le rétro, quand j’étais assis à l’arrière… ».
    « Évidemment que tu le matais… il fait tout pour qu’on le mate… mais quelle idée d’être aussi sexy… et en plus, il en rajoute avec sa gouaille et ses attitudes de petit allumeur… ».
    Au fond de moi, je ressens une sorte de frisson, un frisson incroyable car inespéré : c’est la grisante sensation, comme une délivrance, de pouvoir enfin partager avec quelqu’un tout ce qui était si secret pour moi avant ; de, réaliser que d’autres pensent comme moi et ressentent les choses comme moi…
    « C’est clair… ».
    « Il t’a bien chauffé, alors ? ».
    « Un peu comme toi, il jouait sur tous les tableaux, regards, sourires, allusions… » je lui explique.
    « Avec un mec comme lui, on a vite fait de ne plus savoir où l’on habite… ».
    « Julien est un coureur mais c’est un bon gars… ».
    « J’en suis persuadé… d’ailleurs je ne lui en veux pas pour ce qui s’est passé… ».
    « Mais lui il s’en veut apparemment… ».
    « Il t’a raconté ? ».
    « Pas vraiment, il a juste dit qu’il n’avait pas voulu ce qui s’était passé et qu’il le regrettait, mais il ne m’a pas dit davantage… ».
    « C’était un stupide accident… » fait-il, rêveur.
    « T’es pas obligé de me raconter… ».
    « Il y a prescription désormais… et puis, il n’y a rien à cacher…
    Juju est arrivé à l’autoécole ce printemps… quand j’ai vu débarquer cette bombasse, j’ai été scotché… en plus il est super sympa, il est marrant… comme il me parlait des filles avec qui il couchait, j’ai fini par lui dire assez vite que moi j’aimais les mecs… il l’a super bien pris, on en déconnait, c’était devenu une sorte de complicité entre nous, il essayait de deviner quels mecs je kiffais, c’était génial… très vite j’ai eu l’impression qu’il y avait une sorte de feeling entre nous, l’impression qu’il me cherchait, qu’il me chauffait… au fil du temps, j’ai fini par me dire qu’il y aurait peut-être le moyen de le mettre dans mon lit… je ne m’étais pas encore vraiment rendu compte qu’il faisait ça avec tout le monde…
    Un soir je l’ai invité prendre un verre chez moi… on a bien rigolé, on s’est raconté nos vies… il m’a posé plein de questions sur mes relations avec les mecs… au bout de quelques bières, ses regards me semblaient particulièrement chauds et caressants…
    Je te raconte pas dans quel état j’étais… j’avais bu moi aussi et je me suis dit que j’avais mes chances… alors, à un moment, je lui ai carrément dit que j’avais envie de lui faire une pipe… il hésitait… j’ai fini par lui mettre la main sur le paquet… il m’a regardé droit dans les yeux, avec son regard pétillant sexy à mort… j’ai cru qu’il allait me dire d’y aller, mais il m’a dit :
    « Fais pas ça ».
    Ah, ce ptit con ! J’ai essayé de rigoler, de le chauffer à mort, de lui dire qu’il n’allait pas le regretter… je lui ai même dit que je ne lui demandais rien de plus que ça… mais il n’a pas voulu…
    Il était tard, il s’est levé pour partir ; nous nous sommes retrouvés face à face ; j’ai vu dans son regard qu’il était rond comme une bille… et j’ai trouvé que l’alcool, ça lui donnait un petit air fragile et perdu qui le rendait, si possible, encore plus sexy que d’habitude… ah, putain… ce mec me rend dingue… j’avais tellement envie de le sucer… à m’en arracher les tripes… il faut dire que j’avais pas mal bu moi aussi… je me suis approché de lui, j’ai tenté de passer mes doigts sous son t-shirt…
    Dans un premier temps, j’ai eu l’impression qu’il se laissait faire ; je suis même arrivé à effleurer les poils en dessous de son nombril… je te dis pas comment j’avais furieusement envie d'aller débraguetter son putain de short et me mettre à genoux devant lui, le front collé à son mur d’abdos d’acier…
    C’est là que j’ai senti ses doigts attraper les miens et les stopper net… mon élan était impétueux, le sien mal maitrisé… quand il a chopé mes doigts, j’ai entendu un crack, j’ai eu très mal… et au fond de moi, j’ai su immédiatement que quelque chose avait cassé… ».
    « Ah, merde… ».
    « Juju voulait m’amener aux urgences, mais je n’ai pas voulu, il avait trop bu… j’ai pensé à son permis, au cas il se serait fait arrêter… et puis, malgré tout, je voulais croire que ce n’était pas cassé…
    Je n’ai été aux urgences que le lendemain, après avoir passé une nuit blanche à cause de la douleur… entre temps, ma main avait drôlement enflé… résultat des courses… j’ai eu des phalanges et des métacarpes du majeur et de l’annulaire brisées… ils m’ont mis des vis et des boulons… et ils ont emballé tout ça dans une espèce de plâtre… avec la chaleur, c’était horrible… je viens tout juste de l’enlever… deux mois sans sortir, deux mois sans presque baiser, deux mois sans pouvoir me branler avec la bonne main… j’ai cru devenir fou… ».
    « Et là, tu as bien récupéré ? ».
    « Je n’arrive pas à serrer complètement la main, et probablement je n’y arriverai plus jamais… je vais devoir être opéré à nouveau dans quelques temps pour retirer les vis et les boulons, c’est à ce moment-là qu’on verra combien de mobilité je vais récupérer… ».
    « Quelle histoire… je suis désolé pour toi… et je comprends que Julien s’en veuille… ».
    « Il est venu me voir plusieurs fois depuis l’accident… il m’a fait les courses, il m’a servi de chauffeur… et grâce à son assurance, je ne perds pas un centime de mon salaire… ».
    « Il est adorable… ».
    « Oui, mais j’ai voulu mettre de la distance entre nous… ».
    « Pourquoi ça ? ».
    « Parce que… ce mec me fait un effet bizarre… ».
    « Tu as trop envie de lui ? ».
    « C’est plus que ça, Nico… je crois que je suis… ah putain… ça m’arrache la gueule de le dire, tellement ça ne me ressemble pas… je crois que je suis… amoureux… de Juju… ».
    « C’est beau ! ».
    « Non, c’est con… ce mec ne sera jamais à moi… un coureur de jupons et un coureur de caleçons... qu’est-ce que tu veux que ça donne de bon ? Et quand bien même… ce mec n’est franchement pas un cadeau… il baise tout ce qui bouge, mais à condition que ça ait des nichons… avec la gueule et le corps qu’il a, il peut se permettre n’importe quoi… je plains sa copine… être avec ce mec, c’est un sacerdoce… ».
    « Tu redoutes de le retrouver au taf ? ».
    « Disons que je ne suis pas spécialement pressé de reprendre… putain !… quand je pense qu’il ne veut pas que je le suce juste parce que je suis un mec… alors que je ne lui demande rien de plus que lui faire ce que lui font ses copines… mais en mieux ! ».
    Je ne peux m’empêcher de me marrer de sa prétention.
    « C’est vrai, quoi… » s’excite Martin « je veux juste lui faire plaisir… nous voulons juste leur faire plaisir à ces cons d’hétéros… leur faire plaisir, tout en les laissant être « les mecs »… tout ce qu’ils veulent, rien que ce qu’ils veulent, autant qu’ils veulent… et merde… pourquoi nous n’aurions pas le droit de se faire plaisir en leur faisant plaisir ? Juju laisserait n’importe quelle greluche fouiller dans son boxer mais pas moi, juste parce que je n’ai pas de chatte… une bouche, c’est une bouche, merde ! … quant à la maîtrise… ».
    « Oui, je te confirme, c’est très con un hétéro… ».
    « Moi je pense que s’ils ont autant de réticence à se faire sucer par un mec, c’est parce qu’ils ont peur de trop aimer… ils ont peur de ne plus pouvoir s’en passer… et aussi de découvrir des envies qu’ils ne pourront jamais assumer… comme de sucer ou même de se faire prendre… j’en ai connu quelques-uns de soi-disant hétéro qui jamais ne se feraient prendre…
    Il faudrait les priver de toute gonzesse, du jour au lendemain… tu verrais qu’au bout d’une semaine, ils feraient moins les difficiles si un mec leur propose une pipe ! ».
    « C’est clair… ».
    « Il fallait que je m’entiche de ce petit con de Juju, je te jure ! » fait-il, avec une certaine tristesse dans la voix.
    « Mais tu dois en tomber plein de mecs en boîte… » je tente de dédramatiser.
    « Oui, oui, j’en tombe, oui… enfin, j’en tombais… là, j’ai même plus vraiment envie… c’est avec lui que j’ai envie d’être… je donnerais une fortune pour sentir l’odeur de sa peau, pour le serrer contre moi, pour passer une nuit avec lui… une fortune pour avoir le plaisir de lui offrir du plaisir… ça m’est arrivé de coucher avec des mecs et de jouir en pensant à Juju… ».
    « T’es vraiment accro… ».
    « C’est idiot… alors que je n’ai rien à espérer… » il considère ; avant d’enchaîner, sans transition : « et toi alors… t’as pas ton garde du corps ce soir ? ».
    Et de trois. Mais tant pis. Je suis prêt à partager ma détresse avec celle de Martin.
    « Je ne le vois plus… il m’a largué… ».
    « Ah… mince… ».
    « Je suis désolé de t’avoir laissé en plan la dernière fois… » je profite pour m’excuser.
    « J’avoue que ça m’a fait bizarre… moi non plus, je ne suis pas habitué à me faire planter… mais bon, je ne peux pas te blâmer… si un étalon pareil vient me chercher, devant plein le monde en plus, je me laisse faire moi aussi… et puis, je pense que tu espérais mieux que juste du sexe avec ce mec… ».
    « Moi, oui… mais je me suis trompé sur lui… lui il voulait juste baiser… ».
    « Dis… ça te dit d’oublier nos bombasses impossibles et d’aller prendre un verre chez moi ? ».
    C’est la deuxième fois on me propose ça cette nuit. J’hésite.
    « On n’est pas obligé de baiser… » il précise, en se marrant « on peut juste discuter ou mater un film… ».
    Oui, c’est la deuxième fois qu’on me propose ça cette nuit. Et cette fois, je décide d’accepter.
    « Super, je n’habite pas loin, à Port St Sauveur… ».
    Je n’ai pas envie de me retrouver seul à ruminer dans ma chambre, et Martin m’inspire confiance. Je l’ai trouvé touchant et sincère lorsqu’il m’a parlé de ce qu’il ressent pour Julien ; comme quoi, en grattant un peu sous la surface, dans chaque coureur peut se cacher un esprit sensible.



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  • Samedi 25 août 2001, au soir.

    Je quitte le Grand Rond, et je vais marcher sur le Canal. Je marche longuement, sans regarder l’heure. Je marche dans cet après-midi qui glisse vers le soir, je marche au milieu des ombres s’allongent peu à peu.
    Je marche et je me sens seul, triste, je me sens « Ragazzo Triste/Garçon triste ».

    Ragazzo triste come me (…)/Garçon triste comme moi (…)
    che sogni sempre come me (…)/qui rêve toujours comme moi (…)
    (…) Nessuno può star solo/Personne ne peut rester seul,
    Non deve stare solo, quando si e' giovani così/Ne devrait pas être seul quand on est si jeune

    Je n’ai pas envie de rentrer manger ; je préviens maman, je prétexte un McDo avec des potes, alors que je me tape un McDo tout seul. Et un McDo tout seul, c’est le summum de la tristesse.
    Heureusement, l’enseigne possède des atouts autres que la bouffe : ses boissons fraîches (il ne les fabrique pas, c’est justement l’atout) ou bien la clim, argument de taille lors de chaudes soirées estivales ; et, surtout, les « produits » phare, qui n’est malheureusement pas à la carte, le McBogoss et le McPetitCon.
    T-shirt qui va bien et casquette à l’envers, sourire ravageur, brushing à la mode, barbe de quelques jours ou collier de barbe, avant-bras finement poilus, la plupart du temps en meute avec ses potes : le McBogoss et le McPetitCon ce sont des « cadeaux » « offerts » par la maison, au gré de la rotation de sa clientèle. Bonheurs visuels, et parfois olfactif, capables de faire tout oublier, l’angoisse et les larmes, la tristesse et la jalousie, le temps d’un passage éclair dans le paysage de notre vie.
    Il est 21h30 lorsque je quitte le McDo, et la chaleur s’est un peu dissipée. La place du Capitole est plutôt animée à cette heure-ci. Je traverse le grand espace ouvert et je marche vers la Daurade.
    Je n’ai pas fait cent mètres qu’un beau reubeu traverse la rue juste devant moi, le téléphone à l’oreille, t-shirt noir bien ajusté, la peau bien mate, le regard hurlant de sexytude sauvage. Nous nous croisons à distance suffisamment rapprochée pour me permettre de sentir une trainée de parfum boisée sur son passage ; et pour entendre sa voix, avec cet accent sec, qui claque un brin agressif, typique des gars des cités. Je le regarde repartir avec sa démarche si « mec », tout en appréciant l’absolue beauté du corps masculin.
    Le jour se couche sur la ville rose, les derniers rayons du soleil se fanent, laissant derrière eux des couleurs et des nuances pleines de charme. Et sans qu’on se rende compte, la nuit s’installe peu à peu.
    Les arcades du pont Neuf s’illuminent, tout comme les candélabres du pont St Pierre, qui semblent sortis d’un autre temps ; les berges de la Garonne entre les deux ponts sont éclairées comme en plein jour, permettant ainsi aux nombreux toulousains venus chercher de la fraîcheur au bord de l’eau de prolonger leur soirée jusqu’à tard.
    Sur les vastes marches qui amènent aux berges, un petit brun assis à mi-pente est en train de boire une bière ; il a quelque chose de violemment sensuel dans sa façon d’être, dans son regard ; je finis par croiser ses yeux, qui accrochent les miens ; son regard est fixe, insistant, un regard dans lequel je ne sais pas lire, contenant peut-être des intentions que je ne sais pas traduire. Est-ce que mon regard l’importune ? Est-ce qu’il est à deux doigts de se lever et de me cogner devant tout le monde ? Ou bien, est-ce qu’il me cherche ? Ou alors, est-ce que ce regard n’est pas tout simplement un regard alcoolisé ?
    Je finis par baisser les yeux, comme toujours intimidé, devant le regard d’un bomec.
    J’avance de quelques pas, puis je me retourne, furtivement : le petit brun regarde ailleurs. Je trace mon chemin.
    Je me balade sur les berges, je longe le mur de soutènement de la route qui se déroule une vingtaine de mètres plus haut : les briques rouges rendent petit à petit à la nuit la chaleur accumulée pendant la chaude journée estivale. Sur l’étroite bande de verdure à côté de l’eau, une bande de potes est assise en cercle, comme une petite communauté qui se protègerait des intrusions externes ; des bouteilles de bière vides sont amoncelées au centre de ce petit cercle, comme des trophées d’une soirée simple et agréable.
    Un peu plus loin, un mec assis dans l’herbe est en train de textoter, le dos penché en avant : son t-shirt gris découvre un bout de peau de ses reins, c’est simplement beau.
    Sur la pelouse de la Daurade, chaque mètre carré de verdure est pris d’assaut par le toulousain en mode détente.
    Un bobrun torse nu et casquette bleue vissée à l’envers sur la tête se balade avec assurance au bord de l’eau, tout en buvant de grandes rasades de bière et en rigolant avec les potes assis sur l’herbe.
    Une force inexplicable me pousse à quitter le bord de l’eau, à remonter des marches pour aller faire un tour dans le quartier de la Daurade, ce quartier que je connais si bien pour l’avoir fréquenté tous les jours pendant trois ans.
    Petit pincement nostalgique en passant devant ce lieu, cette vieille et magnifique bâtisse que je n’ai pas encore appris à appeler « mon ancien lycée ».
    Plus qu’un lieu, une époque de ma vie désormais révolue, une époque dans laquelle j’ai laissé « mes anciens profs » ; une époque après laquelle j’ai vu partir, à jamais dispersés dans leurs vies respectives, « mes anciens camarades » ; une époque qui a vu ma vie d’adulte commencer sur les ailes d’un amour dévorant, un beau jour de septembre de trois ans plus tôt, lorsque j’ai croisé le chemin de vie d’un beau brun de 16 ans, avec son t-shirt noir déjà sexy ; un garçon qui m’a fait connaître le feu d’artifice de l’amour physique, sans jamais me laisser l’accès à son cœur ; ce garçon qu’il va falloir que je m’habitue à appeler « mon ex ».
    Je me surprends à penser à lui pour la première fois, en tant que mon « ex ». C’est tellement triste.
    À ce stade, je pourrais choisir d’emprunter l’un des deux ponts, de traverser la Garonne, de rentrer chez moi ; je suis fatigué, j’ai mal aux pieds à force de marcher ; pourtant, l’idée de me retrouver dans ma chambre, dans ce lit où les souvenirs m’étouffent, me paraît encore plus insupportable que de continuer à marcher.
    Alors, je décide de rester encore un peu en ville ; ainsi, pour fuir mes démons, je choisis le seul remède efficace que je connaisse : celui qui consiste à m’abreuver, à m’étourdir, à m’énivrer de l’inépuisable beauté du « Masculin ».
    Je viens de reprendre la direction le Capitole, et j’entends des voix de mecs derrière moi ; du coin de l’œil, je détecte une bande de potes ; ils marchent vite, ils me doublent, ils rentrent dans mon espace visuel ; ils sont cinq : t-shirt blanc pas vraiment ajusté à un physique trop élancé ; t-shirt gris bien coupé et casquette rouge, morphologie p’tit rugbyman un peu trapu ; un autre t-shirt me plait tout particulièrement, il est blanc sur le torse, avec les manchettes et les épaules jusqu’au col en bleu ; il y a un deuxième t-shirt gris, mais moins bien rempli que l’autre ; et, pour finir, un polo blanc sur une peau plus sombre, métisse.
    Shorts, pantalons légers, mollets poilus, d’autres moins, baskets ; brushing de bogoss, d’autres plus approximatifs : bande de potes de 20 ans lancés à toute allure vers leur nuit toulousaine, laissant derrière eux de subtiles trainées de propre et de parfum ; laissant derrière eux comme des étincelles de bogossitude, la vibration étourdissante des vies anonymes, pleines de promesses, de tous ces p’tits mecs croquant leur jeunesse et leur sexualité bouillonnante.
    En arrivant au Capitole, une étoile filante traverse le ciel vers St Sernin ; vite, un vœu, Nico ! Le vœu qui s’affiche dans ma tête est si beau et si impossible qu’il fait jaillir mes larmes.
    Une force irrépressible me pousse vers place Wilson, puis vers la rue Gabriel Péri : voilà la Bodega, ce pub dans lequel je ne suis pas souvent rentré mais où, lors de la soirée après le bac, j’ai fait une pipe mémorable à mon bobrun dans les chiottes.
    Boulevard Riquet, le vent d’Autan agite les frondes des platanes ; le chant des grillons fait office de bande originale à une nuit d’été sur le bord du Canal ; le néon rouge de l’enseigne du On Off fait office de madeleine pour me rappeler un autre souvenir avec Jérém…
    La nostalgie et la souffrance me déchirent le cœur. Putain de souvenirs ! Mais pourquoi notre cerveau et notre cœur ne disposent pas d’une fonction style : « Cliquez ici pour désinstaller toutes les composantes », fonction essentielle en cas de rupture sentimentale ?
    Je m’engouffre dans la rue de la Colombette, je ne peux m’en empêcher ; je trace, je marche vite, je sens le cœur se serrer devant cette façade si familière, devant ce théâtre de nos premières révisions, cette scène où se joue désormais une autre pièce, avec d’autres acteurs.
    Je n’arrive toujours pas à vraiment réaliser que tout est fini, à me dire ce que je vais faire…

    Se perdo te/Si je te perds

    Se perdo te cosa farò/Si je te perds, qu’est-ce que je vais faire ?
    Io non so più restare sola/Je ne sais plus rester seul
    Ti cercherò e piangerò/Je te chercherai et je pleurerai
    Come un bambino che ha paura/Comme un enfant qui a peur
    (…) Se perdo te, se perdo te/Si je te perds, si je te perds
    Cosa farò di questo amore/Qu’est-ce que je vais faire de cet amour
    Ti resterà, e crescerà/Il restera, il grandira
    Anche se tu non ci sarai/Même si tu n'es pas là

    La rue de la Colombette défile devant mes yeux embués, je passe devant la Ciguë, à la façade discrète et sombre, ce bar à mecs dans lequel je n’ai jamais fichu les pieds.
    Je traverse Carnot, place Wilson à nouveau, je prends rue d’Alsace-Lorraine, une des rues les plus animées de la ville en pleine journée, rue fantôme à cette heure-ci, avec ses boutiques aux vitrines éteintes et sinistres.
    Je continue rue de la Trinité, puis place de la Trinité, avec sa fontaine ronde et ses trois statues se tournant le dos et tenant le bassin supérieur avec le bout de leurs ailes.
    Trois mecs déboulent juste devant moi en sortant d’un café… bande de potes bogoss toulousains, tous plus mignons les uns que les autres. Ils s’arrêtent au milieu de la petite place, en rond, ils discutent ; ils sont bientôt rejoints par un quatrième pote, tout aussi charmant… et aussi bien bâti… si ça ne sent pas la bande de potes rugbyman, je n’y connais rien…
    Les quatre potes ne semblent pas pressés de partir, ils sont peut-être en train de définir où terminer leur soirée. Oui, comment vont-ils terminer leur soirée ? Avec qui vont-ils éventuellement prendre leur plaisir ? Avec des nanas ? Est-ce qu’ils vont tous jouir, en compagnie ou en solitaire dans leur lit, avant la fin de cette nuit ? Pourquoi pas entre eux ?
    J’en ai mal au ventre tellement ils sont beaux, tellement leur énergie et leur fraîcheur débordantes de testostérone réveillent une émotion qui va au-delà du désir charnel, une émotion qui est contemplation, la même émotion qu’on ressent devant une œuvre d’art.
    Je les regarde, incapable de détourner mes yeux de la magie qui se dégage d’eux, jusqu'à ce qu’ils disparaissent dans une rue.
    Un dernier tour de la place pour me laisser bercer par le joyeux brouhaha des jeunes toulousains qui font la fête dans la douce tiédeur d’une nuit d’été.
    Dans l’une des nombreuses terrasses, une dizaine de potes autour d’une table boit des bières en déconnant. Et là, force est de constater que, dans une bande de jeunes mâles aussi fournie, on peut retrouver une belle palette de nuances du charme masculin.
    On retrouve un « petit con-caquette à l’envers » ; un autre, avec un t-shirt blanc bien ajusté sur ses épaules, bobrun avec un sourire charmeur ; il y a un châtain, un peu bouclé, avec un regard pétillant ; un autre, avec un t-shirt marinière, couplé avec un short bleu d’où dépassent des mollets finement poilus ; un autre passe une main sous le t-shirt pour se caresser les abdos, dévoilant pendant une fraction de seconde un petit bout de peau tiède ; un autre mec dégage un regard d’ange blond posé sur un torse sculpté et souligné par un débardeur bleu ciel ; il y a ce « petit con » avec une chaînette à grosses mailles qui se balade effrontément sur un t-shirt bien tendu sur un petit physique plutôt attirant ; un autre porte un polo blanc avec les finitions bleu foncé et un écusson sur une poche à hauteur du pec (un t-shirt ajusté c’est beau, mais un polo bien rempli, c’est tout aussi beau) ; les coutures du polo, plus nettes que celles d’un t-shirt, comme en relief, soulignent très bien la ligne des épaules, tout comme les bords des manchettes, rétrécis autour des biceps, soulignent d’une façon redoutable une jolie plastique masculine ; et puis il y en a un autre qui porte un jogging ; l’un de ces survêts bénis permettant parfois, lorsque le mec est assis en arrière, le bassin un peu en avant, de déviner le modèle du matos et de quel côté il est rangé…
    Certains discutent, d’autres écoutent ; certains fument, d’autres boivent ; il y en a un qui met l’ambiance : c’est le brun avec le polo bien coupé, c’est le ménestrel de la bande.
    Putain de bande de potes. Définitivement, tout ce que je vois, entends, sens dans la présence, dans l’essence d'un beau garçon, m’attire, m’émeut, me fait sentir bien.
    Lorsque je me décide enfin à quitter la petite place, je continue en direction des Carmes. Rue des Filatiers, un autre bobrun t-shirt bleu et short blanc est assis à une petite table en métal vert d’un restaurant ; il est moins bien bâti que mon Jérém, mais il a la peau tout aussi mate ; il dégage un charme fou, porté par un sourire magnifique ; il est en train de tenter de faire rigoler la fille assise en face de lui, fille qui a pourtant l’air peu joyeuse.
    Mais putain, rigole une peu ! Tu as de la chance que ce bogoss hyper charmant s’intéresse à toi, de ne pas avoir besoin de te cacher, de ne pas avoir besoin de faire attention à tout ce que tu dis ou tu fais, de ne pas avoir la peur au ventre de te faire jeter. Le mec a l’air sympa, la nuit est tiède, c’est les vacances… mais bordel, détends-toi un peu !
    Un mec me double et son parfum flotte et persiste dans l’air chaud de la ville.
    Place des Carmes, c’est la façade discrète du B Machine qui me tape dans l’œil. Je connais cette boîte, de nom, de par ce que j’ai pu en lire sur Internet : apparemment, ce serait THE boîte gay branchée de la ville. Happé par les lumières et les basses qui arrivent à filtrer à travers la porte, je me fige sur le trottoir ; tout en sachant que je ne suis ni habillé, ni assez en forme, ni avec le bon état d’esprit pour en franchir le seuil.
    Pourtant, je frémis d’envie de franchir cette porte métallique ; une envie qui se fait encore plus forte lorsque je suis obligé de me décaler pour laisser rentrer trois mecs : lorsque la porte s’ouvre, la musique me percute de plein fouet ; j’ai même le temps d’apercevoir l’ambiance feutrée de l’intérieur, une salle remplie de monde au-delà de ce que j’avais pu imaginer.
    Pourtant, faute d’une tenue et d’une forme mentale et physique adéquates, je décide de rentrer.
    En marchant vers la maison, je reconnais l’abribus où j’avais vu deux petits mecs en train de s’embrasser, la dernière fois que j’avais fait une longue balade nocturne en ville. Que sont-ils devenus ? Sont-ils toujours aussi amoureux ?
    À la maison, papa est en train de regarder un match de foot à la télé ; maman est en train de lire dans la cuisine.
    « Ça va mon loulou ? ».
    « Oui maman… ».
    Non, ça ne va pas : je viens de rentrer et tout me semble insupportable. Je n’ai pas envie de monter dans ma chambre, pas envie de m’y enfermer avec mes souvenirs et mes larmes.
    Soudainement, je repense à la façade discrète du B Machine, comme la promesse d’une longue nuit qu’échapperait à la tristesse, à la désolation ; j’ai envie de me défoncer les tympans de musique techno, j’ai envie de danser ; j’ai envie de mater des mecs, j’ai envie de savoir si je peux plaire, si je peux attirer les regards ; oui, le B Machine, comme l’annonce de nouvelles, merveilleuses rencontres.
    Je me dis que tous les mecs ne veulent pas forcément d’une baise rapide « à la Mourad » ; je me dis qu’il y a peut-être un « Stéphane » qui m’attend dans cette multitude de mecs.
    Au fait, je ne sais pas trop de quoi j’ai envie cette nuit… peut-être, justement, de sexe, et rien que de sexe, m’étourdir de sexe. Ou, peut-être, juste me retrouver à un endroit où être gay, c’est « normal » ; j’ai envie de découvrir l’ambiance, ce monde, voir comment ça marche la drague entre mecs.
    « Je vais ressortir… je vais boire un coup avec des potes du lycée… » j’annonce à maman.
    Je me douche, je m’habille, petit t-shirt noir, jeans qui va bien, baskets jaunes, brushing au gel comme me l’a appris Elodie. Ça fait du bien de me faire beau, de me sentir mis en valeur ; de me regarder dans le miroir et de me dire que j’ai quand-même une chance de plaire.
    « Amuse-toi bien… eh Nico… » me glisse maman discrètement « tu… penses aux moufles… au cas où ? ».
    « Oui, maman ! » j’arrive à me marrer en repensant à Sacha, le célèbre sketch de Muriel Robin.
    J’adore maman.
    Je sers le même prétexte à papa, sortie entre potes, et je ressors sans entraves en direction de la ville et de ses lumières.
    Il est minuit et la ville semble s’endormir suivant une vague qui part de la périphérie, et qui avance vers le centre-ville, tout en s’arrêtant à ses abords : car, le centre-ville ne dort jamais.
    Je passe le pont St Michel et je regarde les lumières de la ville se projeter dans la Garonne ; le pont Neuf, le Pont St Pierre, les clochers de la ville brillent de mille feux.
    Le vent d’Autan est très toujours là, toujours aussi puissant, il caresse ma peau, s’engouffre dans mes oreilles, semble accompagner mes pas.
    Un quart d’heure plus tard, je suis à nouveau place des Carmes, devant l’entrée discrète du B Machine.
    Je réalise que c’est la première fois que je m’apprête à rentrer dans une boîte gay, tout seul ; la première fois, c’était avec Jérém, au On Off ; une autre fois, j’avais approché le On Off sans y rentrer, et le On Off était venu à moi, sous les traits et la baise sans âme de Mourad.
    J’hésite à rentrer : j’ai l’impression qu’une fois que j’aurai passé cette porte, une fois que j’aurai approché ce « monde », une fois que je serai devenu un « pd qui sort dans le milieu », que j’aurai peut-être rencontré un mec comme moi et que j’aurai couché avec ; oui, j’ai la sensation qu’à ce moment-là, j’aurai tourné une page ; que j’aurai définitivement renoncé à mon Jérém.
    Je n’ai pas envie de renoncer à Jérém. Je me demande comment et pourquoi j’en suis arrivé là ; pourquoi ça n’a pas marché avec Jérém ; pourquoi je n’ai pas su le garder auprès de moi.
    Une rafale un peu plus forte du vent d’Autan et la sensation d’un insupportable gâchis m’envahit, me prend à la gorge, aux tripes ; j’ai envie de faire demi-tour, de rentrer chez moi, de pleurer.
    Vite, rentrer, avant de me faire rattraper par la détresse.


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  • Samedi 25 août 2001, 17 heures.

    Le t-shirt noir dépassant du zip largement ouvert de son bleu de travail, la tête sous le capot d’une voiture de sport, comme toujours Thibault a l’air d’un gars bosseur, très appliqué à sa tâche.
    Il est 17 heures et je sais qu’il ne va pas tarder à débaucher.
    Je traîne sur le trottoir d’en face, tout en faisant mine de trifouiller mon téléphone, en attendant qu’il capte ma présence. Lorsqu’il lève enfin le nez de son taf, je lui adresse un petit coucou.
    Un petit coucou qu’il me retourne, certes ; cependant, quelque chose me frappe tout de suite : le beau sourire chaleureux et bienveillant auquel il m’a habitué, ne semble pas de la partie aujourd’hui.
    Un instant plus tard, il referme le capot de la voiture, raccroche les outils au tableau, se nettoie les mains dans un bout d’essuietout.
    Les battements de mon cœur s’emballent lorsque je le vois marcher droit dans ma direction. Malgré l’essuietout, ses mains et les avant-bras sont noirs de cambouis, il en porte même des traces sur le visage : il est craquant.
    Hélas, au fur et à mesure qu’il approche, force est de constater que non seulement son beau sourire semble être absent, mais qu’en plus, ses magnifiques yeux noisette tirant sur le vert ont l’air plutôt inquiets aujourd’hui.
    « Salut Nico… » fait-il, sans tenter la bise.
    « Salut Thibault… ».
    « Tu vas bien ? ».
    « Oui… oui… et toi… ? ».
    « Ça peut aller… » fait-il ; avant d’enchaîner, sur un ton empressé, impatient, presque fiévreux : « dis-moi, Nico… tu as des nouvelles de Jéjé ? ».
    Je sens les larmes monter à mes yeux en entendant le diminutif amical de ce prénom que je n’ai pas prononcé depuis deux semaines ; et, en même temps, je suis abasourdi de l’entendre dégainer pile la même question que j’ai moi-même envie de lui poser.
    « Non… ça fait deux semaines que je n’en ai pas… ».
    « Il fait chier… » fait Thibault, soucieux.
    « Mais il n’est pas chez toi ? » je m’inquiète à mon tour.
    « Ça fait plus d’une semaine que je ne l’ai pas vu… ».
    « Et tu n’as aucune nouvelle depuis… une semaine ??? » j’angoisse.
    « Tu m’attends deux minutes, Nico ? Je vais me laver et on va prendre un truc ensemble… ».

    Thibault revient cinq minutes plus tard, habillé du même t-shirt noir qui dépassait de sa cotte ; un t-shirt plutôt bien mis en valeur par sa plastique massive (à moins que ce ne soit le contraire), surmontant un short découpé dans un jeans.
    Le bomécano s’est nettoyé à la va vite, et des petites traces de cambouis persistent sur ses avant-bras puissants et au-dessus de son arcade sourcilière. Avec son regard un peu triste, si inhabituel chez lui, il est terriblement touchant.
    Nous nous installons en terrasse d’un bar à proximité du garage.
    « Mais il ne crèche plus chez toi ? ».
    « Non… » fait-il, tout en tripotant nerveusement sa canette de soda, le regard vague.
    « Mais qu’est-ce qui s’est passé ? ».
    D’habitude si calme, si posé, si maîtrisé, à cet instant précis, Thibault n’a l’air pas bien du tout dans ses baskets ; une sorte de frémissement de sa personne, tout un ensemble de petits gestes nerveux (son genou qui ne cesse de sautiller), maladroits (il a failli renverser sa canette), inhabituels (il sort un paquet de cigarettes et il en allume une), semblent témoigner du fait que l’anxiété a pris la place de sa solidité légendaire.
    Il est tellement touchant qu’il me donne envie de le prendre dans mes bras pour le rassurer : si seulement je le pouvais, le rassurer.
    Le bomécano expire la fumée de cigarette ; puis, il prend une grande inspiration, et il raconte :
    « Il a commencé à découcher le week-end d’il y a 15 jours… le vendredi soir, il m’a envoyé un sms pour me dire qu’il partait à Paris pour le week-end pour rencontrer des gens du Racing… il ne m’a pas donné plus d’explications… il est venu chercher quelques affaires pendant que j’étais au taf… sur le coup, je ne me suis pas inquiété, j’ai cru que c’était lié à ses sélections… ».
    « Mais tu l’as quand même revu depuis… ».
    « Il n’est revenu qu’en milieu de semaine dernière… mais il n’avait pas été à Paris… ».
    « Ah bon ? Et tu sais ça comment ?
    « C’est lui qui me l’a dit… il m’a dit qu’il était resté à Toulouse et qu’il avait juste besoin de prendre l’air… »
    « Et il a dormi où, alors ? ».
    « Ça, je ne sais pas, il n’a pas voulu me le dire non plus… et en plus il avait un gros bleu sur la figure… je me suis dit qu’il avait découché pour ne pas me montrer qu’il s’était battu… évidemment, il n’a pas voulu me dire ce qui lui était arrivé… ».
    « Mais il ne t’a pas parlé de ce qui s’est passé entre nous ? ».
    « Vite fait… ».
    « Et qu’est-ce qu’il t’a dit ? ».
    « Euh… il a été évasif… tu sais comment il est Jéjé… il m’a dit que vous étiez en froid… je ne sais plus exactement… il n’a pas voulu me dire grand-chose… ».
    Au fond de moi, j’ai remarqué le malaise qui s’est glissé dans son regard lorsque je lui ai posé cette question ; au fond de moi, j’ai détecté l’empressement avec lequel il a semblé vouloir balayer ce sujet.
    Pourtant, sur le moment, pressé de lui parler de ce qui s’est passé avec Jérém, je n’y ai pas prêté plus attention que ça.
    « C’est avec moi qu’il s’est battu… » je lâche à brûle pourpoint.
    « Avec toi ? Et c’est toi qui l’as cogné ? ».
    « C’était le vendredi d’il y a deux semaines… tu sais, le premier soir qu’il a découché de chez toi… cet après-midi-là, il est venu chez moi… et il m’a largué… on s’est disputés… il a été odieux… il m’a fait sortir de mes gonds… mais je le regrette, si tu savais comment je le regrette… ».
    « T’as pas à te justifier, Nico… »
    « J’ai cru que tu m’en voulais de l’avoir frappé, j’ai cru que tu pensais que je n’étais pas quelqu’un de bien… ».
    « Mais non, jamais de la vie, Nico… je sais que tu es quelqu’un de bien… je ne savais même pas que c’était avec toi qu’il s’était battu… après, je sais aussi à quel point Jé peut être une tête de con… ».
    « Je suis soulagé qu’il n’y a pas de malaise entre nous… j’avais peur de te perdre toi aussi… j’ai cru que ton silence c’était à cause de ça… ».
    « Ça faisait un moment que je voulais t’appeler… mais les derniers jours ont été intenses… le taf, la caserne… et… tout le reste… ».
    « Je comprends, t’en fais pas… c’est moi qui aurais dû t’appeler… toi, tu étais occupé, alors que moi, je viens de passer deux semaines à la mer avec ma cousine… mais dis-moi… du coup il est parti à Paris pour les sélections ou pas ? ».
    « Si, si… il y a été lundi dernier et il est revenu jeudi, avant-hier… ».
    « Et il a été retenu ? ».
    « Apparemment oui…
    « Mais tu lui as parlé, alors… ».
    « Pas vraiment… jeudi soir j’ai essayé de l’appeler plusieurs fois pour savoir comment s’était passé à Paris… il m’a répondu par sms à trois heures du mat, en disant juste que c’était signé et qu’il allait démarrer les entraînements lundi prochain… ».
    « Et tu ne sais toujours pas où il crèche ? ».
    « Je n’ai pas plus de détails… et aucune nouvelle depuis… dans deux jours il repart à Paris et je ne sais même pas si je vais le voir d’ici là… ».
    « Mais qu’est ce qui s’est passé entre vous deux ? ».
    Thibault marque une pause, prends une grande inspiration ; il semble hésiter, autant sur la direction à donner à sa réponse que sur le choix des mots à utiliser, comme s’il avait un poids très lourd sur le cœur ; puis, il finit par se lancer :
    « La semaine dernière j’ai été contacté par le Stade Toulousain… ».
    « Le Stade Toulousain ? C’est vrai ?? Félicitations ! ».

    (* Toute référence à des équipes de rugby, et à leurs responsables, joueurs, collaborateurs de l’époque où se déroule ce récit doit être considérée comme étant purement fictive).

    « Merci… ».
    « Et alors, ça a marché ? ».
    « Oui… j’ai passé les sélections cette semaine… et j’ai été recruté… ».
    « Mais c’est génial ! ».
    « C’est ce que je me dis aussi… mais je n’arrive pas à m’en féliciter autant que je l’aurais imaginé… ».
    « Pourquoi ça ? ».
    « Parce que mon recrutement a fichu un sacré coup au moral de Jéjé… et à notre amitié… ».
    « Comment ça ? ».
    « La proposition du Racing est une belle opportunité pour lui ; ça avait un peu calmé sa frustration de ne pas avoir été contacté par le Stade Toulousain après la fin de notre tournoi… il en rêvait, tu sais… le Stade, ça a toujours été notre équipe de cœur… et le rêve ultime, à tous les deux… on rêvait d’y jouer, ensemble, comme toujours… et maintenant que j’ai été recruté, et pas lui, cette frustration le rattrape… de plus, le ST c’est le Championnat de France… le Racing, c’est la Pro D2… on ne va même pas pouvoir jouer en tant qu’adversaires… ».
    « Tu crois qu’il n’est pas heureux pour toi ? ».
    « Si, quand même… il m’a félicité quand je lui ai annoncé la nouvelle… mais j’ai vite senti qu’au fond de lui, il y avait en colère… j’imagine bien ce qui doit se passer dans sa tête… il doit ressentir un sentiment d’injustice et d’échec… il doit en vouloir aux décideurs du ST… et il doit aussi m’en vouloir d’une certaine façon d’avoir accepté leur proposition… ».
    « Mais pourquoi le Stade Toulousain n’a pas recruté Jérém, alors que c’est l’un des meilleurs joueurs de votre équipe ? ».
    « Jéjé n’est pas l’un des meilleurs joueurs… Jéjé est de loin le meilleur joueur de notre équipe… c’est un champion… je pense que s’il a été laissé sur la touche, c’est plus à cause de son « caractère »… ».
    « Comment ça ? ».
    « Je ne parle pas de « mauvais caractère »… je parle de « caractère », dans le sens de dire tout haut les choses que trop de monde n’ose pas dire… ou dire trop timidement… après, bien sûr, il n’est pas champion de diplomatie… mais il a eu les couilles pour tenir tête à l’entraîneur… il n’était pas d’accord sur certaines stratégies de jeu et sur le choix de certains joueurs… et il l’a bien fait savoir… ».
    « Il y a eu des accrochages ? ».
    « Oui… mais le fait est qu’il avait raison… on a commencé à bien jouer à la mi saison, quand il y a eu des changements tactiques suite à plusieurs défaites… au fond, c’est pas seulement grâce à ses qualités de joueur que nous avons gagné le tournoi… mais aussi grâce à ses coups de gueule… des coups de gueule qui, au final, lui coûtent son recrutement au ST… si tu savais comment ça me fait chier pour lui… ».
    « Je comprends… ».
    « Quand le ST m’a contacté, j’ai de suite su que ça allait créer un gros malaise avec Jéjé… j’ai même hésité à accepter… ».
    « Tu ne pouvais pas renoncer à ton rêve… tu l’aurais regretté toute ta vie… ».
    « Non, bien sûr, je ne pouvais pas dire non à cette opportunité… mais, putain ! Je ne veux pas devoir choisir entre une carrière pro et mon meilleur pote ! ».
    J’ai toujours vu mon pote Thibault bien dans ses bottes, plein de ressources, rassurant ; j’ai toujours vu en lui le gars pur qui il n’y a jamais de problèmes, que des solutions ; alors, de le voir si déstabilisé, ça fait mal.
    « Jéjé ne va pas bien en ce moment… » il ajoute « j’ai peur qu’il fasse des conneries… j’ai peur qu’il lui arrive quelque chose… ».
    Je suis interloqué par ses derniers mots ; je me dis que si le bomécano est autant angoissé au sujet de son pote, c’est qu’il a des raisons de l’être. Et je me laisse gagner à mon tour par l’inquiétude.
    La cigarette rien qu’à moitié fumée écrasée dans le cendrier, ses doigts se baladent toujours nerveusement sur la canette. Après un instant de silence, lourd comme du plomb, il finit par lâcher :
    « Nico… maintenant il n’y a plus que toi qui peut veiller sur lui… ».
    « Mais pourquoi tu dis ça ? Vous êtes toujours amis quand même… ».
    « Je ne sais plus où nous en sommes avec Jéjé… et… » s’arrête net le bomécano, l’air de plus en plus affecté par toute cette affaire, avant de continuer : « le rugby nous a rendu comme des frères, et maintenant, il nous éloigne… notre amitié en a vraiment pris un coup… je n’aurais jamais cru que ça arriverait… pourtant… il va falloir du temps pour que les choses se tassent… c’est pour ça que, pour l’instant, il n’y a plus que toi qui peut garder un œil sur lui… ».
    « Qu’est-ce que je vais pouvoir faire, moi ? Il m’a largué comme une merde ! ».
    « Tu lui manques, Nico… c’est aussi à cause de ça qu’il ne va pas bien… c’est beaucoup à cause de ça… ».
    « Il t’en a parlé ? ».
    « C’est sûr, tu lui manques… appelle-le… s’il te plaît… ça lui fera du bien… ».
    « Je ne peux pas… je ne peux pas… il m’a fait trop mal, il m’a dit des choses horribles… il m’a dit de dégager de sa vie…
    « Jéjé me fait penser à un animal blessé qui se débat, qui réagit par la violence contre quiconque veut l’approcher… » lâche Thibault.
    Les mots de Thibault me touchent ; mais mon instinct de survie a encore le dessus :
    « Si je l’appelle, je vais encore me faire jeter… de toute façon, il ne va même pas me répondre… ».
    Thibault a l’air de plus en plus abattu et désarçonné. Le silence entre nous devient très vite insupportable.
    « Il est grand, il sait ce qu’il fait… il ne va pas foutre en l’air son rêve… » je me surprends à tenter de rassurer mon pote Thibault, pour la toute première fois.
    « Je l’espère… je l’espère… » fait le bomécano, la voix cassée par l’émotion.
    Son inquiétude et son désarroi me touchent au plus haut point. Et cette petite larme que sa main s’est empressée d’essuyer avant qu’elle ne glisse sur sa joue, m’en arrache des dizaines et me vrille les tripes ; c’est bouleversant de voir un garçon comme Thibault si désemparé, laissant enfin paraître ses émotions.
    Je me surprends à prendre ses mains entre les miennes, comme il l’avait fait lors de notre premier apéro, lors de mon coming out. Elles sont grandes, chaudes, puissantes.
    Un contact qui, hélas, ne durera pas longtemps, car la sonnerie de son portable retentit bruyamment, et Thibault décroche en suivant.
    « C’était la caserne… je dois partir en mission… » il m’annonce, en raccrochant.
    « Je vais essayer de l’appeler… je te le promets… » je décide de prendre sur moi, face à la détresse de ce garçon en or.
    « Merci, Nico… » fait-il en se levant de la table.
    Nous nous prenons dans les bras ; et nous pleurons ensemble, en silence.
    Je réalise à cet instant à quel point j’étais dans le faux dans l’interprétation de son attitude depuis deux semaines ; et à quel point j’ai été égoïste. Je me sens mal, et je m’en veux terriblement.
    A aucun moment je n’ai envisagé qu’il pouvait être silencieux pour d’autres raisons que le fait d’être « déçu » par mon comportement vis-à-vis de son pote ; je pensais qu’il m’en voulait, alors qu’il ne savait même pas ce qui c’était passé ; j’ai pensé qu’il allait bien, alors qu’il était lui aussi particulièrement angoissé et déjà malheureux.
    On se trompe souvent sur les intentions des gens, et rarement quelque chose se passe comme on l’avait imaginé : en tout cas, c’est souvent mon cas.
    Mais comment imaginer qu’un gars comme Thibault, un mec d’habitude si bien dans ses baskets, quelqu’un qui semble si solide, sorte de pilier servant de repère à tous ceux qui ont la chance de le côtoyer : comment imaginer que SuperThibault puisse ne pas aller bien ?
    Thibault est un homme, si jeune et pourtant si mûr, si solide et rassurant ; mais là, face à cette inquiétude qui le travaille, je découvre une toute autre facette de lui.
    Je découvre qu’au-delà de ce physique de mec, de cette force, de cette virilité, de cette maturité, au-delà de ces bras dans lesquels on se sentirait à l’abri et en sécurité, se trouve un mec à la sensibilité à fleur de peau, comme une fragilité qui n’est en aucun cas faiblesse, juste l’expression la plus touchante de sa profonde humanité.
    C’est un Thibault dont j’avais parfois imaginé l’existence, mais que là se révèle au grand jour. Et face à ça, je fonds.
    Je quitte Thibault bien déterminé à tenir mon engagement : prendre des nouvelles de Jérém, coûte qui coûte.
    Je marche, j’arrive au Grand Rond, je trouve un endroit tranquille, je tapote son numéro ; je l’appelle ; à la première sonnerie, mon cœur est déjà prêt à exploser.
    Deuxième sonnerie : l’appeler, s’avère un exercice particulièrement difficile ; ma respiration est suspendue dans l’attente qu’il décroche ; entendre sa voix, ça va être une épreuve, tout comme « entendre » son silence.
    Troisième sonnerie : je stresse, j’étouffe ; le simple fait de l’appeler, ravive ma souffrance. Pourquoi je m’inflige ça ?
    Parce que si je ne tente rien, je risque de le regretter, et de souffrir encore plus longtemps après. En prenant les choses en main, en forçant le destin, je pourrai au moins me dire « j'ai essayé ». Même si ça ne marche pas.
    C’est à la fin de la quatrième que ça décroche.
    « Allo, bonjour ? » fait une voix… de cruche !
    J’éloigne le téléphone de mon oreille, je regarde l’écran : il n’y a pas d’erreur, c’est le bon numéro.

    Tutt’al più, ti troverò/ Tout au plus, je te trouverais,
    Assieme a quelle che, ha preso il posto moi/Avec celle qui a pris ma place…

     « Allo ? Allo ? AAAAllooooo ! » j’entends se lâcher la voix de crécelle à l’autre bout des ondes.
    « C’est qui ? » j’entends demander en arrière-plan par une voix de mâle. Illico, la vibration chaude et masculine de SA voix vient remuer d’infinies cordes sensibles en moi.
    « C’est marqué « MonNico »… mais ça ne parle pas… c’est qui « MonNico » ? ».
    « C’est personne !!! » assène-t-il, en mettant précipitamment fin à la communication.

    Tutt’al più, mi accoglierai/ Tout au plus, tu m’accueilleras
    Con la freddezza che, non hai avuto mai/Avec la froideur que tu n’as jamais eue (…)

    Je glisse mon téléphone dans la poche comme un automate. Je suis sonné.
    « MonNico » !!!! Ces 7 lettres résonnent à tout rompre dans ma tête et dans mon cœur. Sept lettres qui semblent tout dire, tout révéler de ce qu’éprouve Jérém, tout ce qu’il n’a jamais voulu admettre. Sept lettres qui semblent contenir toutes les réponses que j’attends depuis toujours.
    Est-ce qu’il a vraiment pensé que je pouvais être son « MonNico », un Nico spécial à ses yeux, à l’instant où il a rentré ces sept lettres dans son répertoire ? Comment j’ai pu passer à côté de ça ?
    De toute façon, si tant est que ça ait pu être le cas à un moment, ça a cessé de l’être après cette pipe manquée, après son recrutement au Racing, après notre dispute ; et encore plus, après le choc du recrutement de Thibault au Stade Toulousain, ce qui a dû bousculer complètement la priorité de ses soucis.
    Désormais, c’est d’une nana dont il a besoin, apparemment ; une nana qui, dans ce moment de grands changements, de colère, de frustration, un moment où même son amitié avec Thibault est mise à mal, va le rassurer au moins en tant qu’hétéro ; une nana avec laquelle il venait peut-être de coucher pendant que je m’inquiétais pour lui.
    Je savais que ce n’était pas une bonne idée de m’infliger le supplice d’aller vers lui.

    Qualche volta, penso di tornare da te/Parfois, je pense revenir te voir
    E se non l’ho ancora fatto/Et si je ne l'ai pas encore fait
    Non è perché l’amore sia finito/Ce n’est pas parce que l'amour est terminé
    Ioti amo ancore/Je t’aime encore
    Non l’ho fatto solo perché/Je ne l'ai fait parce que
    Perché ho paura/Parce que j’ai peur
    Di trovarti cambiato/De te trouver changé

    Ce coup de fil m’a doublement blessé : car il m’a confirmé que je l’ai perdu, qu’il ne souhaite plus avoir de contact avec moi ; et aussi, que j’ai définitivement perdu le statut que j’ai peut-être eu un jour à ses yeux, sans m’en rendre vraiment compte, celui de « MonNico ».
    Aujourd’hui, « MonNico », « C’est personne ». Personne. Ça calme.
    J’envoie un sms au bomécano :
    « Je l’ai appelé, c’est sa cruche qui a répondu, mais lui m’a raccroché au nez ».
    « Je suis désolé Nico ».
    Moi aussi je suis désolé que ça se termine de cette façon.
    Le vent d’Autan souffle, souffle, souffle. Il souffle et il emporte mes derniers espoirs ; il souffle et il disperse mon amour.
    Je vais tout faire pour t’oublier, mon Jérém : toi qui, pour ne pas être quitté, tu quittes.



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