• 0227 Par un beau matin ensoleillé.


    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    La journée commence par une belle matinée de début d’automne. Le ciel est bleu sur tout le sud-ouest.
    Mario, agriculteur à la retraite, est en train de pêcher la carpe dans le petit lac au milieu de sa propriété, à près de cinquante kilomètres au sud de Toulouse.
    La ligne frémit, un poisson semble avoir mordu. L’homme lève sa canne pour essayer de le sortir de l’eau, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant que sa main vacille, la canne plie, le poisson se décroche.
    Mario racontera plus tard qu’il avait cru que ce bruit venait d’une explosion rapprochée.

    Il est un peu plus de 11 heures lorsque je trouve sur mon portable un message de Jérém : « Bien arrivé, c’était trop bien » datant d’une heure plus tôt. Ça me fait un bien fou.
    Midi arrive vite et je vais manger au resto U avec mes camarades. Pendant la pause déjeuner, Fabien, le nouvel arrivé, nous parle de lui, de ses études, de ses projets. Monica a l’air sous le charme.
    Nous sommes sur le point de quitter le resto et de nous diriger vers la salle où se tiendra le cours de l’après-midi, lorsque je surprends une conversation entre deux étudiants qui me glace le sang.
    « … et il paraît que ça pourrait être un attentat… ».
    « Si c’était un attentat, ils auraient choisi Paris… ».
    « Qu’est-ce qui se passe ? » les questionne Raphaël sans détours, alors qu’il vient lui aussi d’entendre le mot « attentat ».
    « Il semblerait que la France soit visée à son tour par une attaque terroriste ».
    « Où ça ? » je lâche, désormais mort de peur.
    « Ce matin, il y a eu une grande explosion à Toulouse. Et il y aurait des victimes ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Valérie, éleveuse de volailles dans une petite commune située à soixante kilomètres au sud-ouest de Toulouse, est en train de nourrir ses canards.
    Elle distribue le grain, vérifie la santé de ses animaux, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant que sa main vacille, le seau lui tombe des mains et manque de peu de glisser et de tomber.
    Valérie racontera plus tard qu’elle avait pensé qu’un avion avait explosé en vol.

    Ce n’est pas possible, pas ça dans ma ville, pas ça chez moi. Pas là où se trouvent mes parents, Elodie, Thibault, Julien. Le visage des gens qui comptent pour moi défilent dans ma tête, associés au pire. Je sens la peur tétaniser mes muscles, la panique m’envahir. Je retrouve avec horreur la sensation ressentie dix jours plus tôt, devant les images des Twin Towers, la sensation glaçante d’avoir été poignardé dans le dos, la sensation qu’on vient de m’arracher un membre.
    J’ai besoin d’en savoir plus, mais je n’ai pas la force de demander. J’ai envie de pleurer, j’ai envie de ne pas croire à ce que je viens d’entendre. J’ai besoin d’appeler maman, et tous les autres. Jérém n’est pas à Toulouse. Mais si Toulouse est attaquée, est-ce que Paris ne le sera pas ? J’ai besoin de prendre de ses nouvelles aussi.
    « Je dois appeler chez moi » je lance, comme dans un état second.
    « Tiens nous au courant, Nico » me lance Monica, l’air grave.
    « Ça va aller, courage » fait Raphaël, tout en posant une tape amicale sur mon dos.
    Je fonce comme un zombie. Je sors du resto et, les doigts tremblants, j’attrape mon téléphone. Il me glisse des mains, il tombe par terre. Je le ramasse, en larmes, j’essaie de composer le numéro de la maison. Qu’est-ce que je vais retrouver au bout ? Je suis mort de peur. J’appuie sur la touche verte, je porte l’appareil à l’oreille, j’attends plusieurs longues, interminables secondes. La tonalité ne vient pas. Je relance l’appel, et je tombe sur une tonalité bizarre, comme de numéro occupé mais pas tout à fait.
    Je ressaie plusieurs fois, mais mes appels n’aboutissent toujours pas. J’essaie d’appeler Elodie, Julien. Aucun appel n’aboutit. J’ai envie de tenter d’appeler Thibault mais j’hésite, il doit être en intervention à l’heure qu’il est. J’essaie d’appeler Jérém, je tombe sur son répondeur, plusieurs fois. J’essaie même d’appeler Martin, Maxime. J’essaie d’appeler les voisins de mes parents, la boulangerie de ma rue, aucun appel n’aboutit. La panique ne fait que grimper en moi. J’ai peur que ce soit encore plus grave qu’à New York. J’ai peur que ma ville ait été complètement rayée de la carte. Avec les gens que j’aime.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Marc, est en train de faire du vélo près de l’Aéroport de Blagnac. Il vient de s’arrêter à un passage à niveau fermé. Le train vient de passer, la barre commence à se lever. Marc se prépare à redémarrer, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant que, au moment même où ses muscles se contractent pour produire l’effort de démarrage, ses jambes vacillent. Tellement puissant, qu’il en est déstabilisé, déséquilibré et qu’il arrive à se rattraper de justesse pour ne pas tomber.
    Marc racontera plus tard avoir cru à l’explosion d’une canalisation de gaz.

    Je quitte le campus, je veux rentrer à l’appart, je veux prendre la voiture, je veux rentrer à Toulouse.
    Je passe devant un bar où des gens s’agglutinent devant un poste allumé sur les infos. Je rentre et ce sont des images de guerre qui se présentent devant mes yeux.
    J’apprends alors que c’est l’usine d’AZF qui a explosé. J’apprends qu’on ne sait toujours pas s’il s’agit d’un attentat, mais qu’il y aurait bien des morts et des blessés. La caméra montre les décombres fumants des installations industrielles. La rocade, les véhicules arrêtés, les tôles froissées, des gens en sang, le tout recouvert d’une poussière grisâtre. Les immeubles de l’autre côté de la rocade, les façades éventrées, les vitres explosées.
    Non, Toulouse n’est pas rayée de la carte. Mais elle a été sacrément meurtrie. Mais ils sont où mes parents et mes amis ? Est-ce qu’ils vont bien ?
    L’animateur insiste sur le fait qu’il ne faut pas essayer de rejoindre la ville car les accès sont endommagés ou bloqués, et aussi pour ne pas entraver les secours qui font tout ce qui est en leur pouvoir pour venir en aide aux victimes et protéger la population.
    Je suis mort d’inquiétude. Je sors du bar, j’essaie à nouveau de passer des coups de fil, toujours sans succès. Je rejoins un arrêt de bus, j’attends pendant un laps de temps qui me paraît une éternité. Je ne tiens pas en place, je me sens impuissant, c’est horrible.
    Je ne peux pas attendre, je décide de rejoindre mon studio à pied. Je marche comme un fou, je cours. Je pleure à chaudes larmes. Il me faut un bon moment pour retrouver le portail en bois peint en vert, pour retrouver la petite cour avec le sol peint en rouge.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Nadège est assise à son bureau de secrétaire, devant son ordinateur. Nadège travaille dans un cabinet d’avocats en plein centre-ville. Elle s’apprête à boire le café qui depuis quelques minutes est en train de refroidir à côté du clavier, lorsque quelque chose d’inattendu se produit. Un arc électrique se forme entre l’écran d’ordinateur et la lampe posée juste à côté.
    Puis, quelques instants plus tard :
    BOOOOOOM !!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Tellement puissant qu’elle croit d’abord à une explosion dans l’immeuble même où elle travaille. Des plaques des faux plafonds se décrochent en tombent sur son bureau, sur sa tête.

    « Nico ! Nico ! » j’entends Denis m’appeler. Depuis sa position privilégiée, derrière la porte fenêtre du séjour donnant pile face au passage d’entrée à la petite cour, il a dû me voir ou m’entendre rentrer.
    « Oui… ».
    « Tu es au courant de l’explosion à Toulouse ? ».
    « Oui, j’ai appris ça… ».
    « Viens, Nico, viens regarder les infos avec nous ».
    Première note agréable à entendre depuis de longues minutes, que cette invitation empreinte de bienveillance.
    Les images sont horribles. Le site d’AZF est un champ de ruines. La ville est défigurée. On parle des morts, des blessés. On parle d’un nuage toxique qui se serait échappé suite à l’explosion et qui, à la faveur des vents, se dirigerait droit vers le centre-ville. On parle d’attentat. Ou pas. Encore d’attentat. D’erreur humaine. De malveillance isolée. On se demande comment est possible qu’une usine potentiellement aussi dangereuse demeure aux portes d’une ville comme Toulouse, comment les autorités publiques aient pu tolérer un tel risque industriel. « Mais l’usine était là avant que la ville ne l’engloutisse… ». « A ce compte-là, il aurait fallu l’obliger à partir ailleurs… ».
    « Je n’arrive à avoir personne à Toulouse » je lance, triste à mort.
    « Moi non plus » me répond Denis « apparemment les lignes téléphoniques sont saturées ».
    « Je deviens fou de ne rien savoir de ma famille ».
    « On ne peut rien y faire, il faut attendre ».
    « Je deviens fou en pensant qu’ils sont peut-être blessés ou morts ».
    « Il ne faut pas penser au pire, il faut rester positif ».
    « C’est pas facile ».
    « Je sais ».
    « Vous croyez que c’est un attentat ? ».
    « Après ce qui s’est passé il y a dix jours à New York, on y pense tous. Mais c’est difficile de le dire pour l’instant ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Le 21 Septembre 2001, il faisait beau. Dans mon bureau, nous avons senti le sol trembler. Je me disais qu'il y avait quelque chose de pas normal. Quelques secondes après, un énorme boum.
    L’un des gars a dit de ne pas avoir peur, que c'était juste un avion qui venait de passer le mur du son.
    Nous nous sommes tous réunis au centre de la pelouse en regardant le ciel.
    Nous avons fini par retourner à l’intérieur et nous avons pu écouter la radio.
    Les infos parlaient d’une bombe, d’une explosion qui aurait eu lieu au centre-ville, puis à l'aéroport.
    La circulation était bloquée et nous sommes restés cloîtrés longtemps, inquiets, sans savoir réellement ce qui se passait.
    Quand enfin nous avons pu sortir nous avons vu des gens en sang. Ça faisait froid dans le dos.
    Un terrible cauchemar. Le centre-ville avait été balayé. Notre ville rose était devenue une ville fantôme. De la poussière partout, des vitres brisées, des gens perdus. Un des plus grands traumatismes urbains jamais vécus ».

    Je n’en peux plus de ne pas avoir de nouvelles, j’ai peur, j’étouffe. Je ne peux pas rester sans rien faire. J’ai envie de prendre la voiture et de foncer à Toulouse.
    Les infos relayent pourtant les consignes des autorités enjoignant à ne pas s’approcher de la ville pour ne pas entraver les secours.
    Et si je prenais le train ?
    Espoir de courte durée, car à l’antenne on finit par annoncer que la circulation ferroviaire a été interrompue elle aussi.
    Soudain, une sonnerie retentit dans la pièce. Mon téléphone sonne enfin. C’est maman.
    « Nico, enfin j’arrive à t’avoir ».
    « Vous allez bien ? ».
    « Oui, oui, papa vient de rentrer ».
    « Vous n’êtes pas blessés ? ».
    « Non, mais il y en a beaucoup de blessés, beaucoup. Et toi, tu vas bien ? ».
    « Très bien, je me faisais un sang d’encre ».
    « Tout va bien, mon chéri ».
    « Tu as des nouvelles d’Elodie ? ».
    « Non, pas encore. Je vais essayer de la rappeler et dès que j’arrive à l’avoir, je dis aussitôt ».
    « Il y a beaucoup de dégâts ? ».
    « La ville est complètement retournée, tout s’est arrêté d’un coup. Il n’y a plus de voitures dans les rues. Il y a des sirènes partout. Il paraît qu’il y a du danger à cause des gaz de l’usine. On nous dit de nous calfeutrer chez nous, mais il n’y a plus une vitre entière, même les encadrements ont bougé. Même la porte d’entrée. Des meubles sont tombés et c’est un grand bazar. Mais nous allons bien, c’est le principal ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    Maxime est en cours de sport dans le gymnase de son lycée à Toulouse. Il est en train de jouer au basket avec ses camarades. Il vient de faire un panier, ses coéquipiers le félicitent, lorsque quelque chose d’inattendu se produit.
    BOOOOOOM !!!!
    Un bruit puissant, qui résonne dans tout son corps. Les murs de la salle se mettent à trembler. Des éléments du plafond se décrochent et l’un d’entre eux vient percuter le petit brun qui tombe à terre, inconscient.

    Me voilà un brin rassuré. Papa et maman vont bien. Mais je suis toujours inquiet pour Elodie, Julien, Thibault.
    Je viens de raccrocher d’avec maman, lorsque mon portable sonne à nouveau. Lorsque je regarde l’écran je suis tellement submergé par l’émotion que je ne peux retenir mes larmes.
    « Nico ».
    « Tu vas bien, Jérém ? ».
    « Oui, oui, ça va. Tu as eu tes parents ? ».
    « A l’instant, ils vont bien. Et toi tu as des nouvelles de ton frère ? ».
    « Je viens d’avoir mon père… Maxime a été blessé au lycée. Il est aux urgences ».
    « Merde… c’est grave comment ? ».
    « Je ne sais pas, mon père venait de recevoir un coup de fil de Purpan ».
    « J’espère que c’est pas trop grave… ».
    « J’ai peur, Nico… s’il devait ne pas s’en sortir… ».
    « Tais-toi, Jérém, ce n’est juste pas possible ».
    « Je monte dans le premier train pour Toulouse ».
    « Je vais essayer de rentrer moi aussi ».
    « D’accord ».
    « Je te tiens au courant ».
    Pendant les heures qui suivent, j’essaie d’appeler Elodie et Julien, toujours sans succès. J’essaie avec Thibault, je tombe sur le répondeur. Je lui laisse un message pour lui demander de donner des nouvelles dès qu’il le pourra.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « J’étais à l’hôpital de Rangueil pour passer une visite gynécologique à Rangueil lorsque l’explosion s’est produite » raconte Elodie C. « tout s’est mis à vibrer. Des vitres brisées tombaient des étages. Quelqu’un a dit qu’un hélicoptère venait de s’écraser sur le CHU. La fenêtre de la salle où je me trouvais est tombée à l’intérieur et a été retenue par un ordinateur, ce qui m’a évité de me la prendre sur la tête. J’ai cru que l’hôpital allait s’effondrer ».

    Il est environ 18 heures lorsque je reçois un nouveau coup de fil de maman.
    « Je viens d’avoir le copain d’Elodie au téléphone ».
    « Alors ? Elle va bien ? ».
    « Elle est à l’hôpital… ».
    « Elle est blessée ? ».
    « Elle n’a pas de blessures graves, mais elle a eu un tympan endommagé à cause du souffle de l’explosion. Elle est à Rangueil, ils sont en train de l’examiner ».
    « C’est un cauchemar sans fin ».
    « Elle est en vie, et c’est le plus important ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Je me trouve chez moi, à quelques centaines de mètres de cette déflagration assourdissante » raconte Julien B., moniteur d’autoécole « mes oreilles sifflent, je suis abasourdi, figé et paniqué à la fois. Ce matin-là, je ne travaillais pas, je faisais la grasse matinée. Les volets encore fermés de ma chambre ont empêché que les éclats des vitres brisées me tuent dans mon propre lit.
    Je m’habille, je descends, je sors dans la rue. Dans les rues, on court, on pleure, on saigne. J’assiste à un spectacle de désolation, des scènes de guerre, à ce que l’on ne voit qu’à la télévision. Mon quartier, celui où j’ai grandi, ses commerces, mes repères, sont détruits. L’impossibilité de passer des coups de fil à nos proches participe d’autant plus au sentiment de panique. On se réconforte, on se soigne, on s’aide. Peu à peu, nous avons de plus amples informations, les esprits se calment. Mais nous sommes sonnés, sous le choc. Un nuage rosâtre survole la ville. Je prête main-forte jusqu’au soir, nous sommes nombreux, jusqu’à l’épuisement. On s’apaise, on se soutient.
    Le 21 septembre 2001, je suis témoin d’un fait historique et j’apprends à cet instant ce que signifie le mot solidarité.
    Nous nous trouvons en présence de l’une de ces catastrophes qui nous dépassent et qui ont le pouvoir, face au malheur qu’elles apportent, de relativiser tous nos repères et de rabattre les cartes dans notre relation au monde et aux autres ».

    Vers 19 heures, alors que j’aide Denis à préparer le dîner auquel je suis invité, mon portable sonne à nouveau.
    « Julien, ça va ? ».
    « Oui, un peu sonné mais ça va ».
    « Tu n’as rien ? ».
    « Non, j’ai eu un bol pas possible… ».
    « Ah bon ? ».
    « Ce matin je ne bossais pas. Au moment de l’explosion, j’étais encore au lit, et j’étais en train de baiser. J’étais même en train de venir. J’ai entendu les vitres de la fenêtre de la chambre se briser derrière moi. Mon lit est juste devant la fenêtre. Je pense que si les volets n’avaient pas été fermés, je ne serais plus là pour t’appeler, Nico… j’ai eu la trouille de ma vie… j’ai cru qu’on était attaqués, comme à New York. J’ai vraiment cru que j’allais y passer. C’est fou de jouir en pensant que tu vas mourir ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Je roulais sur la rocade et je me trouvais pile à hauteur de l’usine » raconte un automobiliste « quand soudain mon attention a été attirée vers le ciel. J'ai levé la tête, et j'ai vu comme un « voile qui ondulait au vent » dans les nuages, comme une image qui se déforme. La terre a tremblé. Et 2-3 secondes plus tard, une énorme explosion.
    L'explosion a été simultanée avec un énorme souffle. La voiture s’est déportée d’une dizaine de mètres et je me suis retrouvé contre la bande d’arrêt d’urgence, sonné.
    J’ai ressenti l’onde de choc dans tout mon corps et le souvenir est très vivace. Quand je me concentre j'en ai encore le souvenir et je peux toujours le « ressentir ».
    L’explosion a été accompagnée d’une énorme colonne toute droite et noire, au-dessus de laquelle il y avait une espèce de grosse masse, comme un champignon atomique.
    J'ai vu aussi une couleur orangée au sommet du champignon qui, par l'effet du vent d’Autan, commençait à de dissiper et se diriger vers la ville. J’ai cru qu’un nuage toxique allait envahir Toulouse ».

    Après une nuit épouvantable, peuplée de cauchemars, je prends le premier train pour Toulouse du samedi matin. Je suis content de pouvoir rentrer, je suis impatient de retrouver papa et maman. Et je suis impatient et inquiet d’aller voir Elodie, j’espère qu’elle ne va pas avoir de séquelles.
    Je suis impatient aussi d’en savoir plus sur l’état de Maxime. Hier soir, lors d’un deuxième coup de fil, Jérém m’a annoncé que son jeune frère souffrait de fractures aux côtes et de plusieurs blessures. Les médecins le gardaient quand-même en observation pour la nuit et pour d’autres analyses, ce qui n’était pas vraiment rassurant.
    Enfin, je suis impatient de retrouver mon Jérém, même si ce n’est pas dans des circonstances heureuses. Il m’a annoncé qu’il prendrait un train en début de matinée, et qu’il serait à Toulouse en début d’après-midi. Je veux être à ses côtés pour le soutenir.
    Pendant tout le voyage, je suis angoissé à l’idée de l’état dans lequel je vais retrouver ma ville. Je l’ai quittée « en bonne santé » une semaine plus tôt et je m’attends à la retrouver marquée par les stigmates d’une catastrophe industrielle épouvantable. Le train arrive par le nord, pratiquement à l’opposé du site d’AZF. De ce côté de la ville rien ne semble avoir bougé. Il n’y a pas de dégâts apparents.
    A la Gare Matabiau, boulevard Riquet, Jean Jaurès, rue de la Colombette tout semble à peu près en ordre, exception faite de quelques vitres brisées, de plus en plus nombreuses au fil de mes pas.
    Mais plus j’avance vers le sud, plus les blessures sont visibles et importantes. Des murs lézardés, des portes et fenêtres enfoncées, des toitures et panneaux soufflés ou envolés, des débris de toiture, de bois, de verre jonchent le sol. Dans les rues, des voitures aux pare-brises fendus, aux tôles froissées. Ma ville est blessée, touchée dans sa chair, et j’ai l’impression de l’être avec elle. Je pense au lourd bilan des morts et des blessés qui ne fait d’empirer d’heure en heure. C’est horrible, j’ai envie de pleurer. Mais comment cela a pu arriver dans ma belle ville rose ?
    Mais un choc encore plus grand m’attend lorsque j’arrive dans la rue où se situe la maison de mes parents. Comme me l’a annoncé maman, il n’y a pas de circulation, tout est comme figé. L’entendre raconté est terrible, mais le voir est glaçant. Tout n’est que ruine, couvert d’une poussière grisâtre. Tous les immeubles sont debouts, mais leurs façades sont défigurées. Si je ne savais pas qu’il s’agit de l’explosion d’un site industriel, on pourrait croire qu’il y a eu un bombardement et craindre qu’il il en aura d’autres. On pourrait croire que c’est la guerre. En arrivant dans ma rue, je pleure comme un enfant.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « J’étais dans mon bureau à Compans Caffarelli » raconte un employé de bureau « l’immeuble a bougé de droite à gauche et gauche à droite. Ceci a été suivi par une forte explosion. J’ai vu la fenêtre s’ouvrir et se refermer violemment. Mon collègue avait plongé sous son bureau, terrorisé. J’ai pensé de suite à l’attentat de New York. J’ai paniqué, je me suis précipité dans les escaliers, et je suis arrivé 3 étages plus bas, dans la rue. Je me suis mis à courir pour m’éloigner car dans mon esprit l’immeuble allait s’effondrer.
    C’est alors que j’ai vu que d’autres personnes sortaient des immeubles voisins. Personne ne savait ce qui se passait car les portables ne passaient pas. Nous avons vu passer des voitures couvertes de cendres.
    Un souvenir marquant à vie ».

    J’ai du mal à parcourir les derniers mètres qui me séparent de la maison. Mon cœur s’emballe, tape très fort, jusqu’à provoquer une véritable douleur dans ma poitrine. Je force mes jambes qui ne veulent plus avancer. Devant l’entrée de ma maison, j’essaie de maîtriser mes larmes pendant de longs instants. Je ne veux pas pleurer devant mes parents. Je ne veux pas leur saper le moral.
    Je reste planté là, devant cette façade meurtrie, devant cette porte déglinguée, incapable de bouger. Lorsque j’essaie enfin de rentrer, je n’y arrive pas, la porte est bloquée. Malgré mes efforts, je n’arrive pas à l’ouvrir.
    Je me résous alors à sonner. J’attends plusieurs secondes, rien ne se passe. Je tape plusieurs fois sur la porte. Quelques instants plus tard, j’entends la voix de papa demander :
    « C’est qui ? ».
    « C’est moi ».
    « Ah, Nico… ».
    J’entends alors des bruits secs et la porte s’ouvre enfin, en forçant, car elle est en partie dégondée. Je suis comme abasourdi, toujours planté sur le seuil d’entrée.
    « Rentre mon fils » fait papa, en me serrant l’épaule, en se laissant aller à l’un de ses rares gestes de tendresse.
    Sur ce, maman arrive à son tour et me prend dans ses bras.
    « Je suis tellement contente que tu aies pu rentrer ».
    « Moi aussi. Tu as des nouvelles d’Elodie ? ».
    « Il semblerait que les dégâts au tympan soient assez importants ».
    « Elle pourrait ne plus entendre ? ».
    « Ou moins entendre de l’oreille touchée ».
    « Vous êtes allé la voir ? ».
    « Non, pas encore. On a prévu d’y aller cet après-midi ».
    Pendant le reste de la matinée et le début de l’après-midi, j’aide papa à boucher les ouvertures avec des planches de contreplaqué, et maman à faire du ménage et du rangement.
    A 15 heures, mon portable sonne à nouveau.
    « Ourson ».
    « Ça fait plaisir de t’entendre ».
    « Tu es à Toulouse ? ».
    « Oui, depuis ce matin. Et toi ? ».
    « Je débarque à l’instant ».
    « Tu vas aller voir Maxime ? ».
    « Oui. Tu veux venir avec moi ? ».
    « Bien sûr que je vais venir ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.
     
    « J’étais dans le métro » raconte un étudiant « les murs ont tremblé comme s’il y avait un gros orage, un immense orage ».

    Je retrouve mon bobrun boulevard Carnot, non loin de la rue de la Colombette. Je le retrouve pour la première fois sur Toulouse depuis notre dispute chez moi. T-shirt gris, jeans, blouson noir et baskets, tenue de bogoss. Son regard brun est rempli d’inquiétude. Il est à la fois terriblement sexy et tellement touchant.
    « J’ai tellement envie de t’embrasser » je lui chuchote à l’oreille, alors que nous nous faisons la bise et que j’en profite pour effleurer discrètement et fugacement ses doigts avec les miens.
    « On ne peut pas ici » je l’entends me répondre sèchement.
    « Je sais ».
    « Mais moi aussi j’en ai envie » il finit par admettre alors que nous montons dans le bus.
    « J’ai eu mon père hier soir » il m’annonce « Maxime a plusieurs côtes cassées. Il m’a dit qu’il était conscient mais qu’il devait passer d’autres examens pour voir qu’il n’y ait pas de dégâts internes ».
    « Ça va aller » je tente de l’encourager, en lui serrant brièvement mais intensément la main.
    A Purpan, les souvenirs de l’accident de Jérém remontent en moi. C’est dur d’aller voir quelqu’un qu’on aime et dont on ne connaît pas l’état. Je suis content de pouvoir l’accompagner, je suis content qu’il me l’ait demandé. Je suis content d’être avec Jérém, en ce moment.
    Je le regarde foncer dans la rue, dans l’enceinte de l’hôpital, dans le hall, pressé de revoir son frérot et de savoir comment il va. Il est beau, tellement beau, tellement viril et tellement émouvant.
    Dans un recoin qui nous cache des regards, Jérém me colle contre le mur et m’embrasse. Il me prend dans ses bras et il me serre fort contre lui.
    « J’ai peur ».
    « Ça va aller, ça va aller, il n’y a pas de raison… les Tommasi ont la peau dure » je tente de le rassurer.
    Nous avançons dans les couloirs et nous arrivons à la chambre qui nous a été indiquée.
    Et alors qu’il a avancé d’un pas speedé jusque-là, le bobrun s’arrête net sur le seuil, il se fige. Par-dessus son épaule, je retrouve Maxime, le haut du crâne entouré d’un pansement cachant ses beaux cheveux bruns. Son visage porte quelques égratignures et quelques bleus. Il est amoché, mais il est conscient, assis, et il a même l’air amusé.
    Une femme et un homme se tiennent d’un côté et de l’autre du lit médicalisé.
    « Jérémie » fait la femme.
    Jérém se raidit.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    J'étais au travail ce jour-là. Normal, c'était un vendredi.
    A l'heure de l'explosion, j'ai senti mon siège poussé vers la table du bureau. J’ai d’abord pensé à une petite blague d’un collègue, je me suis retourné. Personne.
    Puis j'ai entendu le « boum ! » 3 à 4 secondes après, en même temps que le reflet du bâtiment où je travaillais se déformait dans les vitres de celui d'en face.
    Nous sommes sortis de nos bureaux, montés sur le toit d'un bâtiment, rien vu de spécial, à part des bouts de nuage orange qui flottaient.
    J'ai croisé notre secrétaire qui nous a dit qu'elle regardait par hasard par la fenêtre au moment de l'explosion, et qu'elle avait vu un nuage de feu et de la fumée en direction d'AZF.
    Je me souviens que c'était le vent d'Autan, et je me suis dit (égoïstement), "ouf ça ne va pas venir dans notre direction". Quand on a peur, on pense à soi d’abord.
    C'est à ce moment-là que nous avons croisé des gens entre les bâtiments, dans les couloirs et l'imagination est partie au galop.

    « Tu fais quoi, là ? » lance Jérém, sèchement, à la femme qui vient de le saluer.
    « Comment, je fais quoi, là ? Mon fils est à l’hôpital, je viens le voir ».
    « Tu te rappelles que tu as des fils juste quand ils sont aux urgences ! ».
    « Jérémie, s’il te plaît ».
    « Quoi s’il te plaît » fait Jérém en montant dans les tours.
    « Eh, oh, ici il y a un blessé » lance Maxime en forçant sa faible voix pour se faire entendre. Ce qui a pour conséquence de provoquer une quinte de toux, fait particulièrement douloureux lorsqu’on a des côtes cassées. Le petit brun grimace, porte ses mains sur son flanc.
    « Désolé » fait Jérém, en baissant de plusieurs tons.
    « Ça va mon chéri ? » demande la mère au cadet de ses deux beaux bruns.
    « Ça va, ça va ».
    « Allez, on va prendre un café en bas » fait celui que j’imagine être son compagnon.
    « Comment tu vas frérot ? » fait Jérém en serrant la main de son frère.
    « Je tiens le coup, tu vois ? J’étais jaloux de toi, il me fallait un accident à moi ».
    « T’es con ! ».
    « Salut Nico ! ».
    « Salut Maxime ».
    Et alors que le couple vient de quitter la chambre, Maxime nous lance :
    « Ça va, vous, les amoureux ? ».
    « Mais ta gueule, ferme là ! » fait Jérém.
    « Vous êtes beaux tous les deux ».
    « Oui, c’est ça ».
    « Il a fallu que je me prenne une poutre sur la tronche pour pouvoir vous voir enfin tous les deux ensemble ! » continue l’adorable petit con.
    « C’est très drôle ! ».
    « Surtout ne vous lâchez plus ! ».
    « Occupe-toi de tes fesses ! ».
    « Toi, Nico, ça va ? Tout le monde va bien chez toi ? ».
    « Mes parents vont bien, il y eu juste des dégâts matériels. Mais ma cousine a été touchée au tympan. Elle est à Rangueil ».
    « T’es très mal ? » le questionne Jérém.
    « Ça va… ».
    « Ta gueule, dis-moi en vrai ».
    « En vrai, j’ai mal partout. Aux côtes, aux épaules, au dos. J’ai une migraine terrible et l’estomac en vrac à cause des médocs. Mais ça va passer ».
    « Ils t’ont fait toutes les analyses ? ».
    « Je pense. Même un scanner du cerveau. Ils ont été troublés par ce qu’ils ont trouvé ».
    « C'est-à-dire ? ».
    « Du vide, comme dans l’espace »
    « T’es trop con, frérot ! ».

    En sortant de l’hôpital, Jérém pousse un long soupir de soulagement.
    « Putain, j’ai eu peur ».
    « Je te l’ai dit que ça allait aller ».
    « Tu m’avais pas dit que ta cousine était blessée » il me lance.
    « J’ai zappé. On doit aller la voir avec mes parents ».
    « Tu veux qu’on y aille maintenant ? ».
    « Tu viendrais avec moi ? ».
    « Mais bien sûr ».

    Toulouse, Vendredi 21 septembre 2001, 10h17.

    « Il y avait un léger vent d’Autan ce matin-là. C’était un beau vendredi ensoleillé de septembre. A 10h15 c’est la pause, On fume, on plaisante, on envisage le week-end à venir. Plus que quelques heures.
    Mon regard flotte au-dessus des arbres qui bordent l’enceinte du lycée Jolimont. Et là, je vois les feuilles des arbres qui s’orientent toutes dans le même sens et « BOUM !!! »
    Un léger souffle, les vitres ondulent, on se regarde avec les collègues :
    « C’est peut-être un attentat ? »
    « Déconne pas, c’est pas New York… ».

    Elodie est installée dans une chambre double avec une nana un peu plus âgée qu’elle. Lorsque nous arrivons, elles sont en train de se raconter leurs vies. Tout comme Maxime, elle porte un pansement autour du crâne.
    « Oh mon cousin ».
    « Salut Elodie ».
    Nous nous prenons dans les bras, nous nous serrons très fort l’un contre l’autre.
    « Comment vas-tu ? » elle me demande.
    « C’est à toi qu’il faut le demander ».
    « Je suis sonnée comme une cloche avant la messe ».
    J’ai toujours été impressionné par sa capacité à garder le moral dans les pires situations.
    « Allez, sérieusement ».
    « Moi ça va, il faut juste me parler dans la bonne oreille désormais ».
    « Tu vas pouvoir récupérer l’audition ? ».
    « Les médecins ne sont pas très optimistes pour l’oreille gauche qui a été la plus exposée ».
    « Ma pauvre cousine ».
    « C’est la vie, mon Nico. Ça aurait pu être bien pire. Ça me fait plaisir de te voir. Et ça me fait plaisir de voir enfin de près le fameux Jérémie ».
    « Le plaisir est pour moi » fait mon bobrun.

    Toulouse, Vendredi 21 septembre… 1781, 10h30.

    Au dix-huitième siècle, une poudrerie était installée sur l’Ile du Ramier à Toulouse, pas loin de l’emplacement de l’usine d’AZF. Le 21 septembre 1781, à 10 heures et demie du matin, la poudrerie avait connu un accident majeur. Une grande explosion avait secoué le site. L’accident n’avait pas fait de victimes puisque, par un heureux hasard, les ouvriers étaient en train de prendre leur repas à une certaine distance.
    Le 21 septembre 1781, à 10h30 et 21 septembre 2001 à 10h17, à 220 années de distance. Ça ne s’invente pas.

    Il est près de 18h30 heures lorsque nous quittons Elodie.
    « J’en ai ma claque des hôpitaux pour aujourd’hui » me lance Jérém en quittant la grande bâtisse de Rangueil, dont la façade porte les blessures bien visibles de l’explosion.
    Après avoir fait le tour de nos blessés respectifs, je ne sais pas quels sont les projets de Jérém. J’ai terriblement envie de l’embrasser, de le sentir contre moi, de faire l’amour avec lui.
    « Tu penses rester quelques jours ? ».
    « Je ne sais pas encore. Au moins jusqu’à demain. Ou lundi ».
    « Tu rentres chez ton père ce soir ? » je le questionne.
    « Je ne crois pas, je n’ai pas trop envie ».
    « Viens à la maison alors ».
    « Je ne crois pas que ce soit une bonne idée ».
    « Pourquoi ? ».
    « Je ne sais pas… je crois que je vais plutôt prendre une chambre à l’hôtel ».
    « Allez, ça me ferait plaisir. Ce n’est pas le grand confort en ce moment, mais il y a toujours un toit et des murs ».
    « T’es sûr que tes parents vont être d’accord ? ».
    « Mais oui, surtout en ce moment. Après ce qui vient de se passer, tout le monde a besoin d’aide, il faut se serrer les coudes. Je vais leur dire que tu es là pour ton frère et que tu n’as pas d’endroit où passer la nuit. Je les appelle… ».
    « Attend, Nico… et ta mère, tu crois qu’elle va être d’accord ? Je veux dire… après ce qui s’est passé la dernière fois… ».
    « Ma mère sait aussi que j’ai été à Campan et que tu as été adorable et que je suis heureux avec toi ».
    « Et ton père sait ? ».
    « Non, et il n’a pas besoin de savoir pour l’instant. Tu es un ancien camarade de lycée. Point à la ligne ».
    « Je ne vais pas savoir quoi lui raconter ».
    « Tu vas lui parler rugby, de tes entraînements à Paris, et tu l’auras dans la poche ».
    J’appelle maman malgré la perplexité persistante de mon bobrun. Non seulement elle est ok pour que Jérém passe la nuit à la maison, mais elle insiste pour qu’il vienne dîner à la maison.
    En parcourant la ville en bus vers le sud, Jérém est de plus en plus horrifié.
    « Putain, le bordel. Il va falloir des années pour remettre tout ça en état ».
    A l’approche de la maison, je le vois stresser.
    « Ça va aller ? ».
    « Je suis pas très à l’aise ».
    « Ça va aller, tu vas voir ».
    Pendant le repas, la conversation tourne longuement au sujet de la catastrophe. Ce n’est qu’autour du dessert qu’elle se porte enfin sur un sujet moins grave et bien plus fédérateur, le rugby.
    « Alors, il paraît que tu as été recruté par le Racing ? » lance mon père.
    « Oui, monsieur ».
    « T’as commencé les entraînements ? ».
    « Oui, depuis une semaine ».
    La conversation est lancée. Et elle se poursuit bien au-delà du dessert et du café.
    Pendant que papa et Jérém discutent, j’aide maman à débarrasser la table. Jérém se propose d’aider aussi, mais j’insiste pour qu’il reste assis à sympathiser avec papa.
    « Ils ont l’air de bien s’entendre ces deux-là » me glisse discrètement maman.
    « Oui, ça fait plaisir. Tu n’as rien dit à papa, hein ? ».
    « Non, mon chou, c’est à toi de le faire, quand tu te sentiras prêt ».
    « Merci d’avoir dit oui ».
    « Ce sera toujours oui pour rendre service à ton copain ».
    « Merci maman, merci ».
    « De rien mon chou ».
    Maman a l’air très fatigué et elle monte se coucher dès le lave-vaisselle lancé.
    La conversation entre les deux passionnés de rugby se prolonge désormais au salon. La télé déblatère en sourdine sans que personne ne lui prête attention. Papa est installé dans son fauteuil attitré, je m’installe sur le canapé à côté de Jérém. Je ne connais rien au rugby, alors je ne peux pas vraiment prendre part à la conversation. Alors, je me contente d’écouter, d’observer, d’être heureux, et ému.
    Avoir Jérém à la maison, chez mes parents, partager un repas en famille. Puis, le regarder discuter avec papa, l’entendre raconter ses tournois du rugby, s’attarder sur la dernière saison, celle de la victoire, mais aussi celle de notre amour. Et encore, voir papa pendu à de ses lèvres, attentif et admiratif par ce que petit mec lui raconte du haut de ses vingt ans même pas révolus, c’est juste un bonheur infini.
    Plus ça va, plus ils ont l’air de bien s’entendre. Au fond de moi, j’ai terriblement envie d’annoncer à papa que Jérém est plus qu’un ancien camarade de lycée. Mais je ne veux pas gâcher ce pur instant de bonheur. Je ne veux pas mettre Jérém mal à l’aise. Je me dis que pour l’instant, mon bobrun est en train d’investir dans un capital sympathie auprès de mon père qui me sera utile le jour où je lui annoncerai que ce jeune joueur de rugby qu’il semble trouver passionnant est aussi mon mec.
    « Allez, je vais me coucher aussi » fait mon père sur le coup de 11 heures « bonne soirée les gars ».
    « Il est sympa ton père ».
    « Je crois qu’il t’aime bien ».
    « Parce qu’il ne sait pas tout ».
    « Un jour je lui dirai ».
    « Ok, mais attends que je sois parti ».
    « Oui, t’inquiète ».
    Jérém m’embrasse et me caresse longuement. J’ai envie de lui, et je sens qu’il a aussi envie de moi.
    Nous montons à l’étage. Une fois encore, nous nous brossons les dents ensemble, nous allons dormir ensemble. Ces petits moments du quotidien sont si précieux à mes yeux.
    « Cette pièce a connu des jours meilleurs » se moque le bobrun en t-shirt gris et boxer blanc en passant la porte de ma chambre.
    « C’est clair ».
    En effet, elle a connu de bien meilleurs jours. Une plaque en contreplaqué est vissée sur le cadre de la fenêtre, fenêtre dont les battants, sans vitres, sont entreposés contre un mur. Tout comme les planches de mon étagère renversée et complètement déglinguée par l’explosion. Mes livres et mes cours du lycée gisent en tas dans un coin de la pièce. Mon placard, dont les étages ont lâché aussi, est un fouillis de fringues entassées et poussiéreuses.
    « Fais gaffe où tu poses les pieds. Maman a passé l’aspi toute la journée, mais il pourrait rester des éclats de verre ».
    Une fois au lit, je me colle contre lui et nous nous faisons plein de bisous et de câlins. J’ai terriblement envie de lui. Je passe une main sous son t-shirt, j’effleure ses abdos. Mon avant-bras effleure sa queue.
    « Pas ici, Nico ».
    « Pourquoi ? ».
    « Ça me gêne ».
    « C’est pas la première fois qu’on le fait ici ».
    « Je sais, mais il y a tes parents juste à côté ».
    « On va être discrets ».
    « Non ».
    « Allez… » je fais, en glissant ma main dans son boxer.
    « T’es chiant » il me balance, tout en bloquant ma main avec la sienne.
    « Tu n’as pas envie ? ».
    « Bien sûr que si ».
    « Alors, laisse-toi faire, juste une petite gâterie ».
    « Coquin, va » me chuchote le bogoss alors que le simple contact de mes doigts est en train de faire monter sa queue à vitesse grand V.
    « Et toi donc… t’es pas très crédible dans le rôle de la Sainte N’y Touche ».
    « Ta gueule et suce » il soupire, alors que la montée de son excitation efface d’un coup toutes ses réticences.
    Devant une invitation aussi claire et appétissante, je ne peux que m’exécuter. Je me faufile sous la couette, je fais glisser le boxer le long de ses cuisses musclées, et je m’attaque à la bête chaude et conquérante. Je commence par laisser ma langue caresser ses couilles, avant de la laisser remonter lentement le long de son manche vibrant de désir, jusqu’à titiller le creux de son gland et lui arracher un frisson de plaisir incontrôlable. Je le fais languir, j’aperçois les ondulations sensuelles de ses abdos, j’entends sa respiration changer, ses ahanements contenus.
    Et alors que j’avale enfin sa queue jusqu’à la garde, un soupir de bonheur qui vient « du cœur » lui échappe malgré ses précautions. Ça me fait sourire et ça m’excite tout à la fois.
    Je suis content de coucher à nouveau avec Jérém dans ma chambre, dans ce lit où nous avons couché chaque jour pendant la semaine magique l’été dernier. Je suis content de pouvoir remplacer le dernier souvenir de Jérém dans cette chambre, un souvenir malheureux, avec ce nouveau souvenir, heureux, malgré les circonstances qui l’ont rendu possible.
    Je pompe mon bobrun avec bonheur et délice, mais sans précipitation. L’avoir en bouche est un bonheur dont je ne me lasse pas. Je sais qu’il kiffe ça, alors je vais lui en donner « pour son argent ».
    Mais le bogoss a envie de me sucer aussi, et même de me faire jouir dans sa bouche, et d’avaler mes giclées. C’est tellement bon que j’en oublie presque que mes parents dorment juste à côté et manque de peu de manifester bruyamment mon bonheur.
    Un bonheur que je lui renvoie à l’identique lorsque, moins d’une minute plus tard, je jouis à nouveau en recevant ses giclées puissantes dans ma bouche et en les laissant glisser lentement dans ma gorge.
    « Ça va ? » je lui demande, en remontant vers mon oreiller.
    « Grave. Toi aussi ? ».
    « Oui, très bien. Vraiment, très bien » je lui chuchote, tout en cherchant ses lèvres.
    « J’ai envie d’une cigarette ».
    « Mince, tu ne peux même pas ouvrir la fenêtre. Elles sont toutes condamnées ».
    « Je vais descendre et fumer dans la rue ».
    Je regarde le bogoss se rhabiller dans une sorte de rituel fait de gestes inconscients, assurés et très virils. Je l’entends descendre les escaliers en bois. Il me manque déjà. J’ai tellement envie de lui, tellement envie de l’avoir en moi.
    J’attends son retour, et ces quelques minutes de cigarette me paraissent une éternité.
    Lorsque je l’entends enfin remonter les escaliers, comme pendant la semaine magique, je décide de l’attendre dans une position sans équivoques. Je m’allonge à plat ventre sur la couette, les cuisses bien écartées. Je l’entends ouvrir la porte, la refermer. Le bogoss ne dit rien, mais je ressens son excitation. Je la ressens dans la précipitation de ses gestes pour se débarrasser de ses fringues, au léger bruit du coton qui glisse sur son torse, au cliquetis de la boucle de sa ceinture, au frottement du jeans sur ses cuisses. Je l’entends à sa respiration.
    Je sens le matelas se dérober sous mes pieds et mes mollets sous l’effet du poids de son corps s’approchant du mien. Je frémis, alors que ses doigts saisissent mes fesses, les écartent. Mon excitation s’emballe lorsque je sens sa langue s’insinuer dans ma raie et aller direct exciter ma rondelle. Le temps est comme suspendu lorsque, quelques instants plus tard, je sens une bonne goutte de salive tomber lourdement sur ma rondelle. Et je m’embrase alors que son gland se presse sur mon trou.
    Lorsque sa queue commence à s’enfoncer lentement en moi, je suis une torche brûlante de plaisir.
    Ses va-et-vient sont puissants, virils et fougueux, mais pas précipités. Ses caresses sont douces et sensuelles. Ses baisers chauds et émouvants. Faire l’amour, c’est ça, ça ne peut pas être autre chose.
    Faire l’amour, c’est aussi ne pas pouvoir résister à l’envie de lui proposer de changer de position, pour pouvoir le regarder s’approcher de son orgasme, pour le caresser pendant qu’il me fait l’amour, pour amplifier son plaisir en excitant ses tétons. Faire l’amour c’est aussi le couvrir de bisous alors que, submergé par l’orgasme, il s’abandonne sur moi pendant qu’il me remplit de sa semence. Faire l’amour c’est aussi sa main qui, une minute après, branle ma queue et qui me fait jouir alors qu’il est toujours en moi.
    Faire l’amour c’est se trouver enlacés après l’amour, et se couvrir de bisous et de tendresse.
    « Qu’est-ce que je suis bien avec toi » je ne peux m’empêcher de partager mon bonheur.
    « Merci de m’avoir invité à dormir chez toi. Je n’avais pas envie de rester seul ».
    « Je n’aurais pas pu ne pas passer la nuit avec toi ».
    « Tu as des nouvelles de Thibault ? » me questionne le bobrun.
    « Non, pas encore. Je n’ai pas eu le temps aujourd’hui. Je vais essayer demain ».
    « Tu me diras, s’il te plaît. Je m’inquiète pour lui ».
    « Bien sûr. Mais tu as prévu quoi demain ? »
    « Je vais retourner voir mon frérot à Purpan. J’ai aussi envie d’aller chercher quelques affaires chez mon père ».
    « Mais tu n’as pas de voiture ».
    « Je vais voir si un pote du rugby peut m’en prêter une ».
    Nous nous endormons l’un dans les bras de l’autre.



  • Commentaires

    1
    Yann
    Mardi 31 Mars à 14:37

    Les circonstances actuelles si particulières que nous vivons font que cet épisode n'est que plus touchant. La peur pour ceux qui nous sont proches et que l'on aime et puis toutes ces personnes qu'on ne connait pas et que ce drame touche directement ou un proche. Une pensée à tous. Protéger vous prenez soin de vous et de ceux qui vous sont chers. 

    Yann 

    2
    Florentdenon
    Mardi 31 Mars à 17:03
    Merci pour ce recit touchant et sensible ! Il fait en effet echo a ce que nous vivons et a la peur de perdre des etres chers...Cela etant, Nico et Jerem vont tellement bien ensemble. Cela va etre difficile de les separer.
    3
    Eri
    Mardi 31 Mars à 19:48
    C est un très joli texte Fabien tres bien écrit et très sensible comme toujours Continue
    4
    MORA Jean-Marie
    Mercredi 1er Avril à 20:40

    J"ai remarqué que la date indiquée était le 1er mars je pense qu'il fa fallait lire 1er avril. Le reste rien à dire c'est toujours parfait.

    5
    MORA Jean-Marie
    Mercredi 1er Avril à 20:45

    J'ai lu la date de l"écriture le 1er mars je pense qu'il fallait liire le 1er avril. C'est toujours aussi beau et bien ecriot.

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    6
    gebl
    Jeudi 2 Avril à 13:58

    Drôles de convergences , quel bonheur de te lire cette histoires est toujours captivante, loin des premiers intérêts qu'on y portait (lo , quoique !l)

     

    7
    Jeudi 4 Juin à 13:26

    Il se passe beaucoup de chosen, de rencontres. On apprend que Jerem à une mère très absente, en tout cas à ses yeux mais moins à ceux de son frère (peut être?) 

    Elodie croise Jérèm, enfin. 

    La scène de cul breve est très cool. Ca me parle happy

    8
    Mercredi 17 Juin à 06:24

    Tu as écrit un épisode ambitieux, qui atteint son objectif mais dans deux directions opposées. Mon premier commentaire du 4 juin reflète le dilemme . 

    D'un coté, il y a la catastrophe d' AZF. J'avoue que je n'avais pas réalisé que les dégâts avaient été si importants. Que s'est-il passé? on était tellement en période post attentat, tout ce mélangeait et j'ai plus retenu les polémiques sur les différentes hypotheses que l'accident en lui même. Une histoire de cadavre avec des slips superposés. 

    Je viens de regarder sur wikipedia et je ne savais pas qu'il y avait eu tant de morts et de blessés. 

    En regard de ça, comme lecteur qui doit commenté, je suis gêné de parler des aspects de la relation Jérémie et Nicolas qui du coup, paraissent futiles.

    Bon, j'y vais quand même. Une fois la porte de la chambre fermée, tu as écrit une rencontre qui est vraiment très sexy. Le coup du Nico, sur la couette du lit, c'est pas mal. Pas mal du tout même. 

    Néanmoins, comme précédemment pour d'autres scènes, ça installe une petite musique qui joue sur la perception que je me fais de lui. Est ce que c'est voulu ou pas? 

    9
    Lundi 13 Juillet à 08:13

    La  mère de Jérémie n'a pas l'air si indifférente que ça et Maxime n'a pas l'air d'être en guerre avec elle.

    Si Jérémie lui dit qu'elle ne se souvient qu'elle a des fils que quand ils sont aux urgences, on peut déduire qu'elle était là pour lui aussi.

    Nico n'a pas beaucoup de temps avec Jérémie, il n'a donc pas beaucoup de temps pour s'intéresser à lui mais, il devrait creuser de ce côté la. 

    'Il y a quelque chose à faire pour aider son bomec à être mieux avec lui-même. 

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