• 0211 « Viens voir, je te dis… ».

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    « Les grandes transformations se font à petits pas. Pose une pierre chaque jour, n’abandonne jamais ta construction, et l’édifice grandira. Combats le doute et la paresse. Tiens constamment ton esprit en éveil. Observe, comprends et aime. » Dugpa Rimpoché

     

    0211 Viens voir, je te dis...

     



    Après une matinée à cheval, après le repas tiré de nos sacoches au bord de la rivière, je ressens une douce fatigue m’envahir et j’adhère volontiers à l’idée d’une demi-heure de sieste avant de repartir. L’un après l’autre, les cavaliers s’allongent sur l’herbe et se mettent en veilleuse.
    Je m’allonge sur l’herbe à mon tour, alors que Jérém s’éloigne pour griller une clope. Le ciel est d’un bleu profond, le soleil est toujours là, il chauffe ma peau, le clapotis de l’eau dans le ruisseau me berce. Les chevaux paissent autour de nous. C’est reposant de regarder ou même simplement écouter les chevaux brouter. Je me sens peu à peu glisser dans les bras du Morphée de la sieste.
    Mon repos est de courte durée, une caresse légère sur le dos de ma main m’oblige à rouvrir les yeux. La première image qui se présente à moi, c’est le visage de Jérém, illuminé d’un petit sourire coquin.
    « Viens voir… » il lâche discrètement.
    « Qu’est-ce qui se passe ? ».
    « Viens voir, je te dis… ».
    Je me lève, tout aussi discrètement. Le bogoss me devance. Je le suis, intrigué. Au bout de quelques pas, lorsque nous sommes hors de la vue des cavaliers, Jérém m’attrape la main, adorable.
    Jérém continue d’avancer à grands pas, nous rentrons dans la forêt.
    « On va où ? ».
    « On y est presque… ».
    « Oui, mais on va où ? ».
    « Je vais te montrer un truc… ».
    Le bogoss finit par s’arrêter devant une paroi rocheuse abritée par une épaisse végétation.
    « Nous y voilà… » fait-il, l’air fier de lui.
    « Alors, tu veux me montrer quoi ? ».
    Et là, pour toute réponse, le bogoss me plaque contre la paroi, il colle son torse contre mon torse, son bassin contre le mien et m’embrasse à pleine bouche, à pleine langue. La chaleur et la raideur de sa queue traversent le quadruple tissu de nos boxers et de nos pantalons de cheval et me fait bander sur le champ.
    « J’ai envie de toi… » il me chuchote à l’oreille, tout en la mordillant, très sensuellement.
    « Ici ? Maintenant ? ».
    « Ici et maintenant… ».
    « T’es sûr ? »
    « Ouais… grave… ».
    « T’as pas peur qu’on se fasse gauler ? ».
    « Personne va venir nous chercher ici… de toute façon, ils sont tous en train de roupiller… ».
    Le bobrun défait ma braguette, se met à genoux devant moi, il sort doucement ma queue de mon boxer, il la prend dans la bouche et il commence à me sucer. Ses deux mains glissent sous mon t-shirt pour aller exciter mes tétons avec des caresses avisées, je tremble de plaisir. La chaleur douce et humide de sa bouche me fait frémir, les va-et-vient de ses lèvres, les caresses de sa langue me font frissonner. Et ses cheveux bruns qui effleurent mon bas ventre au gré de ses mouvements alternés me font délirer.
    Jérém semble prendre de plus en plus de plaisir à me faire des gâteries. Et c’est certainement parce qu’il prend du plaisir, qu’il fait ça de mieux en mieux. Quand je pense que lors de notre première révision, il ne m’avait même pas touché, mis à part avec sa queue : on en a fait, du chemin, depuis.
    Alors, quand je regarde ses beaux cheveux onduler au gré de ses va-et-vient, quand je vois ma queue disparaître entre ses lèvres, j’ai encore du mal à réaliser que tout cela est bien réel. Et pourtant, ça l’est. Incroyable, et pourtant réel. Réel et terriblement bon. Si bon, mais aussi un brin déroutant.
    Depuis que j’ai eu envie de Jérém – ça fait trois ans, trois ans parsemés d’innombrables branlettes, et d’une infinité d’idées lubriques avant notre première « révision » – et encore plus depuis que j’ai découvert sa virilité, à chaque fois que j’ai pensé et que je pense à ce dont j’ai envie avec lui, mon désir, mon instinct premier ont toujours été d’offrir à mon bobrun un plaisir de mec actif. De m’offrir à lui comme on s’offre à un mâle qui n’aurait que des envies de mâle.
    Sa virilité me fascine, son plaisir de mec me fascine, et j’aime l’idée d’être celui qui lui donne ce plaisir.
    Aussi loin que je me souvienne, j’ai depuis toujours eu des fantasmes de passif. Et ce « jeu de rôles » qui a régi nos « révisions » jusqu’à il y a peu – lui exclusivement actif, moi exclusivement passif – a assouvi ces fantasmes au-delà de mes espoirs les plus fous.
    Et, en même temps, ça a façonné ma sexualité, une sexualité qui s’est construite autour de la célébration d’une virilité, la sienne, qui m’ensorcèle. Son plaisir à lui est devenu mon plaisir à moi. Son orgasme a souvent déclenché mon propre orgasme. Pendant des mois, je n’ai rien connu d’autre que ça avec lui. J’aimais tellement m’occuper de sa virilité que ça n’avait aucune importance que la mienne soit oubliée, presque effacée : bien des fois, j’ai pris tellement de plaisir à me faire secouer par mon bomâle que je n’ai même pas eu besoin de jouir pour être sexuellement comblé.
    Mais, depuis peu, cela a un peu changé. Jérém a voulu essayer autre chose. Et, par ricochet, me faire découvrir autre chose. Depuis qu’il me prend dans sa bouche, je découvre de nouvelles envies : de me faire sucer jusqu’au jus, de jouir dans sa bouche. Lorsque Jérém me suce, il me donne des envies d’actif, des envies qui effacent – ou qui perturbent – mes envies de passif. Lorsque Jérém me suce, l’envie de jouir comme un mec actif me ferait presque oublier à quel point sa virilité me rend dingue.
    Au fil de nos « révisions », j’ai fini par croire que je ne serais jamais que passif, à fortiori avec un mâle aussi dominant que Jérém. Cette conviction était l’un des fondements sur lesquels se basait le plaisir que je prenais avec lui.
    Maintenant, le fait de découvrir que je peux prendre mon plaisir autrement, et même avec un mec comme Jérém, ébranle ce fondement de ma sexualité, et me fait poser bien des questions. Peut-on être actif et passif avec le même mec, et à tour de rôle ? Le fait de découvrir dans ma chair le plaisir de l’actif, n’abimerait pas la perfection de mon plaisir de passif, perfection qui résidait justement dans le fait de « m’interdire » ou « de me laisser interdire » de jouer un autre rôle que celui de passif, et de ne pas connaître cette autre facette de la jouissance masculine ?
    En attendant, lorsque Jérém me suce, quand il me laisse « prendre sa place », j’ai envie de faire comme lui : parfois j’ai envie d’envoyer des coups de reins, comme il sait si bien le faire. J’hésite, de peur que cela ne soit trop pour lui. Différents plaisirs génèrent différentes attitudes, différents besoins, différents ressentis.
    Mais aujourd’hui, peut-être à cause de la situation – inédite, à peine croyable, osée au plus haut point – j’ai trop envie d’essayer un truc. La peur de nous faire gauler aurait pu couper tous mes moyens. Au contraire, force est de constater qu’elle a quelque chose de terriblement excitant. Et cela me donne des ailes. Alors, aujourd’hui, j’ose. J’ose glisser une main derrière sa nuque, j’ose faire onduler légèrement mon bassin, j’ose envoyer quelques timides coups de reins. Presque instantanément, Jérém lève ses yeux, il plante son regard dans le mien. Et c’est un regard à la fois surpris et intrigué.
    Surpris à mon tour, j’arrête mes coups de reins et j’éloigne ma main de sa nuque. Et là, sans quitter ma queue, Jérém recule un peu, jusqu’à ce que sa tête se retrouve en appui contre la paroi rocheuse. Ses deux mains agrippent fermement mes fesses, attirent mon bassin vers son visage. Le bogoss avale à nouveau ma queue. Ses mains attrapent mes hanches, leur imprimant un mouvement de va-et-vient assez puissant. Encouragés par ses gestes, mes coups de reins suivent la cadence.
    Ses mains, leurs gestes, leur impatience, semblent demander de plus en plus de puissance à mes va-et-vient, de plus en plus d’intensité. En fait, ses mains semblent demander à mon bassin d’envoyer la même puissance que le sien a parfois envoyé dans ma bouche. Je n’ai pas de mal à me laisser entraîner dans cette escalade d’excitation, de frénésie sexuelle, d’animalité assumée.
    Sa tête est coincée entre la paroi et mon bassin, mes mains sont appuyées contre la paroi rocheuse, ma queue est en train de coulisser entre ses lèvres. Cela n’est pas sans me rappeler certains moments très chauds dans l’appart de la rue de la Colombette, mais avec les rôles inversés. Notamment notre première « révision ». C’est là que je me rends compte à quel point ce que je suis en train de vivre paraît irréel. Non seulement le plus beau mec de la Terre est en train de me sucer, mais il accepte, il demande, il m’incite pour que je lui baise la bouche.
    Alors, j’y vais franco, car le bogoss semble en demander toujours plus, toujours plus fort, toujours plus rapide. J’y vais tellement franco que je sens très vite mon orgasme approcher. Dès lors, je n’ai plus qu’une envie, celle de jouir, et de jouir dans sa bouche. Je suis tellement excité, tellement proche de perdre pied, que je suis à deux doigts de lui balancer : « Je vais jouir… vas-y… avale… ».
    Puis tout s’arrête d’un coup, lorsque ses mains repoussent soudainement mon bassin. Mon bobrun reprend sa respiration, une respiration bruyante comme s’il avait été en apnée (je connais très bien cette sensation, le bonheur de s’étouffer avec la queue d’un mec à qui on a envie de faire plaisir).
    Quelques instants plus tard, Jérém est debout, en train d’ouvrir la braguette de son pantalon d’équitation. Il en sort sa queue bien tendue, le gland déjà luisant de ce liquide qui, parfois, marque l’excitation d’un garçon. Il a dû kiffer un max ce qu’on vient de faire, pour que cela se produise.
    Et alors que je suis happé par cette braguette ouverte d’où dépasse sa queue, belle, tendue, frémissante, je suis définitivement assommé par son geste, celui de relever le t-shirt sans manches et de le coincer derrière le cou, découvrant ainsi son mur d’abdos et son relief de pecs, ce dernier recouvert d’une douce pilosité qui me rend dingue.
    Un instant plus tôt j’étais sur le point de jouir dans sa bouche, me demandant si je n’étais pas en train de devenir actif pour de bon. Mais un instant plus tard, dès que je me retrouve à genoux devant lui, devant cette attitude de mec qui a très envie de se faire sucer, dès que sa queue tendue et chaude envahit ma bouche, dès que le petit goût délicieux de son gland humide fait pétiller mes papilles : voilà, je retrouve intact tout mon instinct de mec passif.
    Ainsi, il suffit d’un geste, d’une attitude, d’une image, d’une position, pour que je retrouve mes repères de mec qui aime faire plaisir à un mec actif.
    Alors, je le suce. Je le pompe dans le seul but de le faire jouir le plus vite possible, le plus fort possible. Je connais par cœur les endroits à titiller pour lui faire vraiment plaisir, alors, je ne m’en prive pas. D’autant plus que ses doigts ne cessent de jouer avec mes tétons, décuplant ainsi mon instinct retrouvé de le faire jouir comme un fou.
    Les parfums entêtants de sa peau, du gel douche, du déo, ainsi que les délicieuses petites odeurs de sa virilité se mélangent avec les odeurs que nos chevaux ont laissées sur nos vêtements, avec les odeurs de terre, de végétation, de nature. Mélange délicieux, celui entre la sexualité de mon bobrun et cet environnement montagnard si naturel et authentique.
    Je le suce de plus en plus fort et le bogoss halète de plaisir : c’est une douce musique pour mes oreilles. J’ai vraiment envie de goûter à son sperme. Mais une fois encore le bobrun a d’autres projets en tête.
    D’abord, il ôte son t-shirt, il l’accroche à une branche basse. La vision de son torse nu m’assomme. Puis, il me fait relever d’un coup, il me fait retourner, il me plaque face contre la paroi. Je me retrouve le dos plié à 45 degrés, mon front pressé sur mes avant-bras pliés l’un sur l’autre.
    Les bras de Jérém contournent mes hanches, ses mains défont ma braguette. Le bogoss descend mon pantalon de cheval jusqu’à mi-cuisse, et mon boxer avec. Je me retrouve les fesses en l’air, en pleine nature, à quelques dizaines de mètres du bivouac où une quinzaine de personnes sont en train de faire la sieste.
    Je l’entends cracher dans sa main, je ressens le contact de ses doigts étalant la salive à l’entrée de mon trou. Je frémis. Je tique un peu, mais je me laisse faire. Le désir est trop fort. Je lâche prise, j’accepte de perdre le contrôle face à sa fougue de mâle en rut.
    « J’ai envie de toi… » je lui chuchote, comme dans un état second, alors que mon envie vient une fois de plus d’entrer en résonance avec la sienne. Oui, quelle que soit l’envie de mon bobrun, elle devient instantanément la mienne.
    « J’ai envie de te remplir… » il lâche, alors que son gland vient à bout lentement mais inexorablement de la résistance de mes muscles.
    « Vas-y, fais toi plaisir… ».
    « Qu’est-ce que je l’aime, ce petit cul… ».
    « Il est à toi… gicle lui dedans… ».
    « Je vais te remplir… ».
    Et le bogoss entreprend de me pilonner. Et c’est terriblement bon. Je sens que Jérém a envie de jouir vite, ses gestes trahissent son empressement. Je sens que mon bobrun est très excité. Mais je sais aussi que l’heure avance, que la sieste générale va bientôt prendre fin, et que nous devons revenir au bivouac sous peu.
    Très vite, les coups de reins de mon bomâle ralentissent, son torse vient épouser mon dos, son souffle vient chatouiller mon cou et ma nuque, ses mots viennent m’achever :
    « Je te remplis… ».
    « Oh oui… ».
    Et pendant que le bogoss ahane dans mon cou, pendant que ses grognements étouffés me parlent des giclées qu’il est en train de lâcher en moi, je jouis à mon tour, sans même me toucher. Je ne l’ai pas senti venir, et l’orgasme me surprend comme une tornade, il balaie ma conscience, me fait disjoncter.
    « Je viens aussi… » j’annonce à mon tour, déjà submergé par le plaisir.
    « Trop bon… trop bien… » je l’entends lâcher, la voix assommée par la puissance de sa jouissance.
    Nous jouissons ensemble, et nos orgasmes s’amplifient mutuellement. C’est comme de l’énergie qui circule entre nous, l’énergie du plaisir entre nos corps connectés. Sa semence vient en moi et me fait lâcher la mienne, son orgasme déclenche mon propre orgasme, décuplé par sa présence en moi.
    Jérém vient de jouir en moi, et il vient de me faire jouir. Je suis fou de plaisir. Le bomâle est toujours en moi, il me serre fort contre lui, il me fait plein de bisous dans le cou, sur les oreilles, sur la joue. Sa bouche cherche ma bouche, qui se laisse trouver.
    Lorsque le bogoss se déboîte de moi, tout en douceur, je me retourne illico, je le serre à mon tour contre moi. Nous nous retrouvons torse contre torse, queue contre queue, la sienne est toujours aussi raide que la mienne. Je suis brûlant de plaisir, et de cette ivresse du corps et de l’esprit qui suit l’orgasme avec le gars qu’on aime. Et, apparemment, Jérém semble ressentir la même ivresse.
    Je l’embrasse comme un fou, il m’embrasse tout aussi fébrilement. Le contact avec les poils doux de son torse me rend dingue, je ne peux m’empêcher de poser des bisous entre ses pecs, de les caresser encore et encore, de plonger mon nez dans sa pilosité brune à la recherche de l’odeur virile de sa peau.
    « Ah, putain… ces pecs… et ces poils… » je ne peux m’empêcher de laisser échapper, happé par une sorte d’extase tactile.
    « Tu les kiffes mes poils, hein ? ».
    « Ah, oui, grave ! Surtout, ne les coupe plus jamais, ok ? ».
    Le bogoss me fait un bisou, il me serre dans ses bras. Je replonge mon visage dans ses poils, je suis groggy.
    « Promis… » finit par chuchoter mon Jérém.
    Jérém vient de me faire la promesse de ne plus jamais toucher à cette belle toison de bomâle brun et cela me fait vraiment plaisir. Non seulement parce que je kiffe ces poils, mais parce que le bobrun semble vouloir tenir cette promesse pour me faire plaisir. Hélas, il s’agit d’une promesse que le bogoss ne tiendra pas longtemps.
    Un instant plus tard, toujours torse nu, mon bobrun s’appuie avec le dos contre la paroi rocheuse. Le corps encore vibrant de plaisir, les pecs bien saillants, les abdos dessinent les mouvements d’une respiration profonde, après l’effort. Je ne peux m’empêcher de l’embrasser une dernière fois.
    « C’était trop bon … » je lui glisse à l’oreille.
    « M’en parle pas… j’ai la tête qui tourne… ».
    En effet, mon Jérém a l’air vraiment secoué. Mais très vite, il attrape son t-shirt gris sans manches, il le passe, cachant sa nudité spectaculaire. Puis, il se laisse glisser lentement le long de la paroi, jusqu’à se retrouver en position assise. Il sort son paquet de clopes, il en allume une. Je m’assois à mon tour sur le sol, les jambes en tailleur, juste à côté de lui. Nos bras, nos coudes, nos épaules se touchent. Qu’est-ce que j’aime sentir sa proximité, le contact avec son corps.
    « T’es vraiment fou… » je le cherche.
    « Je te l’avais dit que je ne tiendrais pas jusqu’à ce soir… ».
    Jérém me regarde, un beau sourire sur son visage, et il lâche :
    « C’est fou comme on s’éclate… ».
    « C’est vrai… c’est dingue… ».
    Ma main cherche sa main. Nous restons quelques secondes assis côte à côte, en silence, nos doigts entrelacés. C’est juste magique.
    « Nous devrions y aller je pense… ».
    « Attends un peu, Nico… ».
    « Ils vont finir par trouver suspect qu’on ait disparu tous les deux… ».
    « Attends encore un peu, je te dis… » il insiste.
    « Pourquoi, donc ? ».
    « Ça se voit sur ton visage que tu viens de t’envoyer en l’air… »
    « C’est vrai ? »
    « Oui, t’es tout rouge… attends un peu… ».
    En effet, lorsque je le regarde, je vois moi aussi sur son visage les signes – la moiteur de la peau, une rougeur sur le front et les joues, la pupille pétillante, la paupière lourde – qui indiquent qu’il vient tout juste de jouir. Alors, je n’ai pas de mal à imaginer que mon visage doit afficher le même bonheur.
    Une poignée de minutes plus tard, en revenant vers le bivouac, je me dis que ma première fois dans la nature a été tout simplement géniale.
    Au bord de la rivière, les autres cavaliers sont déjà en train de seller. Ce qui n’efface pas pour autant la gênante sensation d’avoir des dizaines d’yeux braqués sur nous, sur moi, comme si je portais sur moi non seulement les marques, mais les preuves évidentes du plaisir qui vient de me secouer. Cela ne doit être que dans ma tête, mais je n’arrive pas à le chasser.
    « Vous étiez passés où ? » nous accueille Charlène.
    « Nous avons fait un tour dans la forêt… ».
    « Ça fait dix minutes qu’on vous appelle… ».
    « On a pas entendu… ».
    J’ai soudain l’impression que le regard clair et pénétrant de Charlène arrive à percer à jour les petits mensonges de son protégé. Ses yeux font des allers-retours incessants de Jérém à moi, comme si elle cherchait à sonder nos regards, à lire sur nos visages empourprés par le plaisir la vérité maladroitement dissimulée derrière l’explication de façade.
    Est-ce que dans l’expression de nos visages échaudés (je réaliserai plus tard que les visages peuvent garder assez longtemps les traces de l’extase du plaisir), dans l’attitude de nos corps encore vibrants de l’orgasme qui les a traversés voilà peu (là aussi, l’expérience m’apprendra que les corps qui viennent de se faire mutuellement plaisir ne peuvent s’empêcher d’adopter des postures et des attitudes réciproques qui ne trompent pas) ; est-ce que dans notre complicité, l’excessive proximité des êtres qui s’aiment, Charlène a pu deviner ce qui vient de se passer à quelques dizaine de mètres de là ?
    Peut-être que je me fais des idées, peut-être que c’est juste mon inconscient qui me joue des tours : quand on se sent « coupable », on l’impression que tout le monde nous observe, que tout le monde nous pointe du doigt.
    Mais, apparemment, elle n’est pas la seule à se poser des questions.
    « C’était bien la balade en forêt ? » fait Loïc de but en blanc.
    « Oui, c’est beau par ici… » je tente de donner la réplique.
    « Nico ne connaît pas, je lui ai fait découvrir… » fait Jérém à son tour.
    Une question anodine que celle de Loïc, dans laquelle j’ai pourtant l’impression de déceler une pointe de malice, un subtil sous-entendu. Une impression qui devient certitude lorsque Loïc, en passant tout proche de nous avec sa jument tenue en longe, lance discrètement à Jérém :
    « T’as remis le débardeur à l’envers… ».
    Soudain, le regard de Jérém prend un air surpris, perturbé, désorienté, agacé, tout à la fois. Et moi avec lui. J’ai l’impression de ressentir en moi ce qu’il ressent, le même état d’esprit, la même sensation se s’être fait gauler.
    Mais putain, comment j’ai pu, moi qui je ne quitte pas mon bobrun des yeux, ne pas m’en rendre compte ? Comment je n’ai pas pu faire gaffe à cette couleur moins brillante du coton gris, à ces coutures en relief, signes incontestables que le t-shirt a été passé à l’envers ? A croire que le plaisir qu’on s’est donné m’a complètement retourné.
    Quoi qu’il en soit, Loïc a vu juste, et ses mots ne sont pas choisis au hasard. D’abord, la discrétion dont il a fait preuve en lâchant ces quelques mots, des mots qui sonnent à la fois comme un avertissement bienvenu « fais gaffe, les autres pourraient le remarquer aussi » mais aussi comme une moins agréable notification « j’ai compris ». D’autant plus que le choix du mot « remis » implique que ledit débardeur a d’abord été enlevé, puis remis.
    Est-ce que Charlène a vu la même chose ?
    Au bout de quelques secondes, sans un mot, Jérém allume une nouvelle clope. Il fait quelques pas, il se faufile à l’abri d’un regroupement d’arbres, et il enlève le t-shirt gris pour le remettre à l’endroit. Pendant une seconde, son torse sculpté fait son apparition, à moitié caché par la végétation. Jérém a voulu la jouer discrète. Et ça aurait pu marcher. Mais c’était sans compter avec le regard omniprésent de Satine, et avec ses observations pétaradantes.
    « Ah, un bogoss à poil, je vais défaillir… » elle surjoue, dans le but de faire rire la galerie.
    Mais en même temps, ses mots ont pour effet de déstabiliser le bogoss, qui laisse tomber le t-shirt à ses pieds, et d’attirer les regards et les remarques des autres cavaliers. Le temps qu’il récupère le t-shirt, qu’il secoue le feuillage qui s’est accroché, et qu’il le passe sur son torse, la moitié des cavaliers, et surtout des cavalières, a pu se rincer l’œil sur la plastique sculptée. C’est Carine qui ouvre le bal :
    « Ca c’est un corps de rugbyman… ».
    « Tu devrais toujours rester habillé de cette façon… » fait Martine.
    « Tu devrais faire le calendrier des dieux du stade ! » fait Arielle à son tour.
    « On va toutes l’acheter… » renchérit Nadine.
    Un sifflement fend l’air, en guise à la fois de remarque affectueuse et de moquerie. C’est toujours le même, celui qui n’en rate pas une, j’ai nommé Daniel, le joyeux luron de la bande.
    Jérém arrive enfin à passer son t-shirt, et il lance :
    « Vous n’êtes qu’une bande de nymphos… ».
    Jérém essaie de faire de l’humour, mais je perçois son malaise. Je m’en veux de ne pas avoir su lui éviter ce petit « accident » qui, je le sens, va l’affecter. Heureusement, Loïc n’est pas Satine et l’histoire du débardeur à l’envers n’a pas été criée sur tous les toits. Jérém l’aurait vraiment mal pris.
    En tout cas, désormais, il n’y a plus de doute, Loïc sait. Et, sans doute, Sylvain va bientôt savoir aussi. Il n’y a plus à espérer qu’ils sachent tenir leurs langues.
    Nous sellons nos montures, alors que certains cavaliers sont déjà en selle et nous font savoir leur impatience de repartir. Le fait d’apprêter les chevaux semble détendre un peu mon bobrun. Jérém prépare Unico et m’aide à préparer Téquila. Mais il demeure silencieux et il évite toute familiarité à mon égard.
    « J’ai une proposition à vous faire les gars… » nous lance JP de but en blanc.
    « On t’écoute… » fait Jérém, l’air soulagé qu’on s’adresse à lui pour autre chose que son corps.
    « Moi et ma charmante épouse souhaiterions prendre le relais pour accompagner Nico. Comme ça tu peux partir devant avec les autres et profiter de ton Unico. On vous laisse y aller, et nous on se la fait calmos, en différé ».
    « Avec Nico, c’est plus que calmos… on ne fait que du pas… ».
    « Le pas est l’allure reine de la balade… » assène JP. C’est son leitmotiv.
    « Vous n’allez pas arriver de bonne heure, tu sais… ».
    « J’ai tout mon temps… je suis retraité, tu sais ? ».
    « T’en penses quoi, Nico ? » me demande Jérém.
    L’idée de me séparer de mon bobrun ne me plaît pas plus que ça. Mais d’autre part, je ne peux pas obliger mon Jérém à faire du 3 km/heure pendant encore tout une après-midi. Il a été adorable de m’accompagner le matin, mais j’ai bien senti qu’il s’était fait chier. Il a aimé être avec moi, mais il n’a pas pu profiter de son étalon, de ses potes, de toute la palette de sensations que seule la pratique des trois allures est en mesure d’apporter. De plus, JP et Carine m’inspirent confiance, je pense que je suis entre de bonnes mains. Alors, je décide de le libérer :
    « Ecoute, on va le tenter ? ».
    « C’est toi qui décides… si tu veux, je reste avec vous… ».
    « Vas-y, Jérém, profite de ton cheval et de tes potes… ».
     « Il faudrait vraiment surveiller les chevaux… vraiment… » fait Jérém. J’adore ce Jérém prévoyant, attentionné.
    « On fera le nécessaire. De toute façon, nos chevaux n’ont plus l’âge de faire des sprints. Mon Mojito à moi, c’est désormais un Virgin Mojito. Quant au Tornade de Carine, il a été récemment déclassé en tourbillon de poussière… ».
    L’humour de JP me fait rire, m’aide à déstresser avant de remonter à cheval. Car, oui, je suis en confiance avec ma Tequila, mais cela n’empêche pas d’avoir une petite boule au ventre. Nous nous connaissons que depuis peu, et nous ne nous connaissons pas à fond.
    « Je ne sais pas… » hésite Jérém.
    « On va te le ramener tout entier, ton pote… » insiste Carine.
    « Ok… on se retrouve chez Charlène, alors… » fait Jérém, tout en plantant une dernière fois son regard brun dans le mien, l’air toujours hésitant.
    « Allez, tire-toi… » lance JP sur un ton d’affectueuse taquinerie.
    Je regarde Jérém partir, mettre Unico au trot, puis au galop, pour rejoindre le groupe de tête qui a déjà disparu dans la forêt. Définitivement, mon étalon sur son étalon dégage une virilité redoutable. Quand je pense que sa queue était en moi encore quelques minutes plus tôt et alors que l’écho de sa présence résonne encore dans ma chair et que je suis rempli par son jus, je me dis que j’en ai de la chance !
    Mon mâle me manque à l’instant même où il disparaît de ma vue.
    Nous laissons passer un bon quart d’heure, un quart d’heure pendant lequel JP se charge de me faire lui aussi un cours d’équitation en accéléré.
    En remontant en selle, je retrouve dans mon entrejambe le souvenir très vif de l’amour avec mon bobrun.
    Nous démarrons enfin nos montures et nous les laissons flâner au pas. Nous n’avons pas fait cent mètres que Carine commence à me questionner sur Jérém.
    « Alors, il était comment au lycée ? Il se débrouillait bien ? Et au rugby ? Il a une copine ? Il est content de partir à Paris ? Vous êtes très proches ? Tu risques de ne plus le voir trop souvent quand il sera à Paris… ».
    « Arrête un peu de lui poser des questions. Laisse-le respirer un peu… » lance JP à sa femme, sur le ton de la rigolade. Puis, s’adressant à moi : « ma femme c’est la reine des questions. Dès qu’elle rencontre quelqu’un, elle lui fait passer un interrogatoire. Tant que tu ne lui dis pas gentiment « ta gueule », elle ne te lâche pas… ».
    La complicité de ce couple de toute une vie me fascine. Une complicité et une longévité conjugale dans lesquelles l’humour de Jean-Paul ne doit pas y être pour rien. Un humour qui, une fois de plus, m’aide à déstresser. Et qui, en plus, me permet de retrouver un silence propice pour me reconnecter aux perceptions sensorielles, mais également spirituelles, de la balade.
    La terre, la roche, le ciel, le grand air : c’est l’espace.
    Les arbres, la flore, l’harmonie du végétal : c’est la nature.
    La faune sauvage, sur le sol, dans les airs, le cheval en tant que compagnon de balade : c’est le vivant.
    Les amis, la bonne humeur, le partage : c’est le bonheur, le plus simple et le plus intense.
    Au fil de la balade, sur le dos de Tequila, je découvre un nouveau bien-être, inattendu. J’ai l’impression de respirer à pleins poumons pour la première fois de ma vie, l’impression de me connecter avec la terre, la nature, le vivant, l’humain, le bonheur avec un grand B.
    La balade m’offre une nouvelle perception de l’espace, du paysage, du vivant. Ainsi, pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression de regarder les monde d’un tout autre point de vue que celui d’où j’ai été habitué à l’appréhender. Et pour la première fois, je me surprends à me poser de réelles questions sur ma place dans le monde, sur la place de l’Homme dans le monde.
    En ville, on vit dans l’illusion d’avoir complètement dompté la nature, et on a tendance à oublier à quel point la toute-puissance de l’homme est un concept tout à fait bancal. Mais à la montagne, entourés de roches millénaires, plongés dans une nature majestueuse et immortelle, assis sur le dos d’un cheval de 500 kg et doué d’une puissance qui pourrait vous tuer, on retrouve assez vite de l’humilité. Oui, cette balade m’inspire l’humilité.
    Les passages dans la forêt s’alternent avec des points de vue dégagés sur la montagne et la vallée. Plus on avance, plus je me sens bien. Plus on avance, plus je me dis que, tout comme le sexe, la balade à cheval est une expérience qui touche tous les sens.
    La vue, avec les paysages inhabituels, les points de vue différents, inconnus, inattendus. L’odorat, avec les senteurs typiques de l’animal, du cuir, de la nature. Le toucher, par le contact avec la monture, la selle, les rênes. L’ouïe, avec le bruit du sabot qui tape le sol, le bruit du vent, du feuillage, la respiration des chevaux, les franches rigolades entre potes.
    Pour le goût, je n’ai pas trouvé, j’avoue. Mais j’ai envie de parler d’un sixième sens que je découvre aujourd’hui et qui me bouleverse : c’est la perception du temps.
    En balade dans les bois, le temps semble se dilater, s’écouler au ralenti. Mieux : il semble se faire discret jusqu’à disparaître, permettant le luxe d’oublier son existence. Oui, en balade, on oublie carrément le temps. Et cela n’arrive à priori que lorsqu’on se sent bien, vraiment bien.
    Une seule chose manque à la beauté de ces instants pour qu’elle touche à la perfection absolue : la présence de mon bobrun, la possibilité de partager tout ce bonheur avec lui. Le paysage de la Joconde est beau, mais il ne suffirait pas pour faire de ce tableau un chef d’œuvre.
    Nous ne sommes partis que depuis une heure, et mon Jérém me manque déjà, beaucoup. Minute après minute, je me dis que, même si la compagnie de JP et Carine est plutôt agréable, l’après-midi sans mon bobrun ça va être long.
    Je viens justement de me faire cette réflexion, lorsque, au détour d’un chemin, une surprise m’attend : elle a l’allure d’un cavalier brun, la cigarette un bec, assis sur une pierre à côté de son étalon bai foncé.
    Dès que nos regards se croisent, le bogoss me balance un sourire charmeur et ravageur, un sourire agrémenté par un rapide haussement de sourcils et d’un petit clin d’œil qui, pour un peu, me feraient fondre sur place.
    Jérém sourit, et c'est carrément un scandale, un truc absolument insupportable, parce que c'est juste pas NORMAL d'être aussi beau et charmant ! Car dans ce sourire il y a tout ce qui peut rendre un mec craquant : la sexytude, le charme, une bonne dose de coquinerie et de malice. Mais aussi, je vois très clairement dans ce sourire son bonheur de me retrouver, le bonheur que je représente pour lui. Jérém ne m’a jamais encore dit « je t’aime », et pourtant son attitude depuis 3 jours ne cesse de le crier haut et fort.
    Bref, tous les charmes de l’Homme sont dans ce sourire. Un sourire, c’est précieux, aussi chatoyant, aussi fugace que l’éclair : il ne dure qu’un instant, mais son souvenir nous marque à tout jamais, et c’est un souvenir doux et agréable. Et notamment celui de l’être aimé.
     « Et alors, tu fais la sieste ? » se marre JP.
    « Ça allait trop vite pour moi avec les autres… ».
    « Oui, c’est ça… » se re-marre JP.
    « Tu t’inquiétais pour ton pote ? » fait Carine, en minaudant comme elle sait si bien faire (Carine est la démonstration vivante qu’on peut minauder même après la cinquantaine).
    « Non, mais… si… un peu… » fait-il en lâchant un sourire à faire fondre les dernier glaciers de la planète.
    « T’as vu, il est tout entier ».
    « C’est bien… ».
    Et là, le bogoss met le pied à l’étrier. Puis, en faisant travailler l’ensemble de ses muscles, il quitte le sol avec un élan à la fois puissant et mesuré et il atterrit sur le dos d’Unico avec une douceur incroyable.
    « C’est beau d’être jeune… » commente JP.
    Nous démarrons nos montures. JP et Carine gardent leur place en tête du petit comité, alors que Jérém se place à côté de moi.
    « Ça va ? » me demande le bogoss, alors que le couple vient de nous distancer de quelques mètres.
    « Très bien, en toi ? ».
    « Mieux… ».
    « Tu t’inquiétais ? ».
    « Je m’ennuyais de toi » il me glisse discrètement.
    « Toi aussi, tu me manquais ».
    Je suis tellement content de le retrouver et de partager la dernière partie de la balade avec lui. Et je suis encore plus content du fait qu’il ait eu envie de me retrouver, parce que je lui manquais. J’ai tellement envie de le serrer contre moi, de le couvrir de bisous.
    « On dirait que le temps se gâte » fait JP peu après, le regard rivé vers les nuages qui s’amoncellent au loin et qui approchent. C’est vrai que la température vient de baisser brusquement. D’ailleurs, Jérém vient de faire disparaître ses bras puissants, ses biceps saillants et son t-shirt sans manches sexy à mourir sous son pull à capuche gris.
    Le temps change très vite à la montagne. Le matin, lorsque le soleil brille dans le ciel, il nous apparaît comme étant la promesse d’une longue journée de beau temps. Pourtant, quand on connaît un peu le relief pyrénéen, on réalise vite que les nuages et le brouillard ne sont jamais trop loin, notamment en deuxième partie d’après-midi, et à fortiori au mois de septembre. Ça fait partie des charmes de la montagne, cette météo capricieuse et versatile.
    Lorsque la grisaille prend soudainement la place du ciel bleu, rappelant l’approche de l’automne, nous faisant connaître le regret pour l’été dont on n’a jamais assez profité, la tristesse peut prendre aux tripes, serrer le cœur. Mais le bonheur d’être avec Jérém, et d’y être enfin si bien, arrive même à donner de magnifiques couleurs à ce ciel chargé et menaçant.
    Nous avançons désormais dans un espace dégagé, offrant une ample vue sur le profil vallonné du paysage. C’est un paysage fait de roches sculptées par les millénaires, décoré par une végétation riche, fière, sauvage et indomptée, parcouru par les ombres chinoises que les nuages poussées par le vent dessinent sur les pentes.
    Dans un pré en forte pente, un grand troupeau de brebis est en train de brouter tranquillement, l’air pas du tout perturbé par le soudain changement de météo. Un peu plus loin, dans un petit enclos, un très jeune poulain collée à une jument. Le petit équidé démarre les politesses, en se mettant à hennir avec sa petite voix de bébé cheval. Dans la foulée, la petite famille monoparentale et nos quatre montures s’appellent, se saluent. JP et Carine arrêtent leurs chevaux devant la porte de l’enclos, à côté d’une rigole où circule de l’eau claire.
    « On fait une petite pause… » fait JP en descendant de son moyen de locomotion à quatre fers « on fait boire les chevaux… ».
    Jérém et moi en faisons de même. Les chevaux trempent aussitôt leurs naseaux dans l’eau. Sauf Tequila qui, fidèle à elle-même et à ses formes généreuses, semble préférer l’herbe à la boisson.
    Pendant ce temps, Jérém et JP échangent au sujet du bonheur de se balader à cheval. Un bonheur dont j’ai eu un petit aperçu aujourd’hui, et que je comprends désormais.
    Jérém a raison. JP est vraiment un gars génial. Lorsque je l’écoute parler, je le trouve profondément inspirant. Ses mots, son discours dégagent un subtil mélange entre l’expérience de son âge, une profonde sagesse, et une jeunesse d’esprit qu’il a su garder intactes. Ainsi, le regard qu’il pose sur le monde semble être à la fois avisé et humble, ouvert, tolérant, sans préjugés aucuns. Mais aussi frais et pétillant, rempli de curiosité, jamais blasé, comme celui d’un enfant.
    Depuis les tout premiers échanges, j’ai ressenti une grande estime pour ce monsieur. Il est des êtres, des esprits qui forcent l’admiration, qui dégagent ce quelque chose capable de faire ressortir instantanément le meilleur de nous-mêmes, de nous donner envie d’être meilleurs. Qu’ils aient 60 ans ou 19 ans, qu’ils s’appellent JP ou bien Thibault, le résultat est le même : leur présence est apaisante, rassurante, et nous fait sentir bien.
    Le contact et l’échange avec JP ont un effet sur mon bobrun aussi, et pas des moindres : lorsque j’entends Jérém discuter avec JP, j’entends les mots et je vois l’attitude d’un homme. Oui, il est des êtres dont la seule proximité nous fait grandir.
    A cet instant précis, je me sens tellement bien : l’homme que j’aime est juste là, devant moi, entouré par la bienveillance de JP. JP qui, je le crois dur comme fer, comprendrait notre amour, et il serait heureux pour nous.
    « On ferait bien d’y aller, avant d’attraper une saucée… » fait Carine, en remontant à bord de Tornade.
    En effet, le ciel se couvre de plus en plus, les cimes accrochent les nuages, le brouillard dense remonte les pentes. Le ciel est menaçant, le vent de plus en plus fort. Et pourtant, un rapace brave les nuages épais.
    Nous remontons à cheval, et nous repartons aussitôt. Nous traversons une petite rivière et nous pénétrons dans une région boisée. Soudain, les bruits de la balade – le tambourinement cadencé du sabot sur le sol, le crissement du cuir, la respiration de l’animal – me parviennent plus vifs que jamais, comme s’ils pénétraient dans mon corps et qu’ils rentraient en résonance avec les battements de mon cœur et le rythme de ma respiration. Dans cette partie boisée, les odeurs de la balade – du cuir, du poil, de la terre humide, de la végétation automnale, du bois – me parviennent plus puissantes que jamais, elles m’étourdissent.
    Lorsque nous nous ressortons à découvert, et alors que nous amorçons la montée d’une côte, les nuages sont désormais à l’aplomb de nos têtes, et tout devient gris et triste. J’ai l’impression de me trouver dans un film catastrophe. Les chevaux semblent nerveux, méfiants. Des grosses gouttes commencent à tomber, surprennent les animaux et les cavaliers.
    Mais cela ne dure pas bien longtemps. Assez vite, le nuage passe, et un rayon de soleil arrive à se faufiler dans la grisaille, rendant illico les belles couleurs au paysage, de nouvelles couleurs. C’est bluffant, presque déroutant, ce caractère bipolaire de la montagne, cette capacité à changer sans cesse de rôle, d’humeur, à passer avec désinvolture du soleil au mauvais temps, de la joie à l’ennui, de l’espoir à la tristesse.
    La côte devant nous paraît interminable. D’autant plus que Tequila, qui a cherché l'herbe pendant toute la balade, ne cesse désormais de s’arrêter pour arracher le moindre brin vert. Ce qui fait qu’elle est aussi maniable et réactive qu'on A380 sans ailes. Jusqu’à ce que, à un moment, elle s'arrête net, l’air de ne plus vouloir avancer du tout.
    « Tequilaaaaaaaaa! Maaarche! ».
    « Tu sais à quoi elle me fait penser ? » fait JP en rigolant sous la moustache.
    « Je ne veux pas savoir… » fait Jérém.
    « Elle me fait penser à un Berlingo. Tu vois ces petites camionnettes bien pratiques pour transporter n’importe quoi mais avec un moteur de mobylette ? ».
    « N’importe quoi… ».
    « C’est pas n’importe quoi » persiste JP « moi je trouve au contraire que les ressemblances sont multiples… avec le Berlingo, elle partage les formes longilignes… d’un cochon… ».
    « T’abuses ! ».
    « Comme le Berlingo, elle a tendance à chauffer dans les montées ».
    « Ça, c’est pas faux… » admet Jérém.
    « Comme le Berlingo, elle a des vitesses courtes, une capacité d’accélération tout à fait théorique, un couple moteur impossible à atteindre… ».
    « Mais ta gueule ! ».
    « Ceci dit, elle est adorable comme jument, et parfaite pour un débutant… ».
    Nous arrivons enfin sur le plat. Le vent n’a pas cessé, les nuages défilent toujours au-dessus de nos têtes. Unico a les oreilles dressées, les yeux dilatés, il n’arrête pas de remuer la tête, il a l’air de plus en plus nerveux, il tire sans cesse sur les rênes.
    Nous traversons une prairie longeant une clôture à moutons. Unico a toujours tête en l’air et Jérém commence à s’agacer. Nous arrivons face à un enclos avec deux chevaux.
    Et là tout se passe en un éclair. Unico tire violemment sur les rênes, Jérém manque de peu de tomber. Ce dernier se fâche et lui met une baffe. Unico se cabre, Jérém se laisse glisser à l’arrière, en retombant sur ses pieds. L’étalon se retourne, fait face à son cavalier. Ce dernier essaie de reprendre les rênes. Mais Unico, le défiant du regard, prend la tangente et part au grand galop.
    Et là, sans crier gare, Tequila démarre au quart de tour et prend le galop derrière sa mère. Petit détail qui a son importance : je suis toujours sur son dos !!!!!!!!!!!!!!
    Sans transition ni préparation, je me prends direct le trot et m’enquille le galop, un très très grand galop, une allure qui n’a rien à voir avec celle du matin. Pris de panique je ne sais plus quoi faire. Je tire sur les rênes comme un malade, les mains à des hauteurs inimaginables. Je serre mes jambes, j’appuie sur mes étriers, j’essaie de me pencher en arrière pour tenter de l’arrêter. Mais rien n’y fait. A un moment, elle semble ralentir. Tu parles, elle repart de plus belle, au triple galop.
    A ce moment-là, je suis toujours sur son dos. Et je me pose mille questions. La fondamentale : Pourquoi ai-je accepté de remonter à cheval ? (J’entends encore la citation de JP : le cheval est un moyen dangereux à l’avant, à l’arrière…) La pratique : Comment l’arrêter ? Et enfin, la cruciale : quand et comment vais-je tomber ? Le fait est que plus ça va, plus ma jument semble avoir tendance à baisser son encolure. Je me vois passer par-dessus sa tête, je me vois écrabouillé par la douce caresse de ses sabots.
    N’étant pas du genre à attendre que ça tombe (ici ce n’est pas juste une expression), je décide de prendre les devants. Lorsque Tequila atteint la vitesse MACH1 (c’est l’impression que j’ai), dans ma tête c’est décidé : je vais me laisser glisser sur le côté pour éviter le pire. Dans ma tête en panique totale, je cherche la façon de le faire en prenant le minimum de risque. Tu parles…
    Je déchausse les étriers et je me laisse glisser lentement sur le côté droit de Tequila. Et je tombe. L’impact avec le sol est violent. Ma tête heurte le sol et ça fait un bruit sourd et impressionnant dans la bombe. Et je roule dans l’herbe. J’ai mal aux côtes. C’est tellement douloureux que j’ai du mal à respirer. Je me demande si je vais perdre connaissance. Je me demande plus que jamais pourquoi j’ai accepté de monter à cheval. Pourquoi j’ai fait confiance. Quand je pense qu’on m’a répété mille fois qu’avec Tequila je ne risquais rien…
    « Nico ! Nico ! Nico ! » j’entends au loin la voix paniquée de Jérém.
    « Ca va, Nico ? » il me demande, lorsqu’il arrive près de moi, la voix et le regard chargés d’angoisse.
    « Je crois que je suis toujours vivant… ».
    « T’as mal où ? ».
    « Aux côtes… ».
    « Je suis désolé, tout est de ma faute… je n’aurais jamais dû te faire monter sans une véritable préparation… » il se morfond.
    « Arrête… » je le coupe.
    « Comment il va Nico ? » fait JP en descendant de son cheval, la voix calme mais l’air grave.
    « J’allais mieux avant… ».
    « Bon, tu n’as pas perdu ton humour, c’est deja ça… blagues à part, on va appeler le Samu… ».
    « Oui, on appelle le Samu » répète Jérém qui n’a pas vraiment l’air dans son étant normal.
    « Non, attendez un peu… je ne crois pas que ce soit si grave… ».
    « Tu arrives à bouger ? » se renseigne mon bobrun.
    « Oui… ça devrait le faire… ».
    « T’es sûr de toi, Nico ? » fait JP.
    « Oui, je crois… ».
    « On est tous tombés de cheval un jour ou l’autre… » fait Carine.
    « Quand je pense qu’on m’a répété mille fois qu’avec Tequila je ne risquais rien… » je tente de rigoler, malgré la douleur aux côtes, tout en essayant de me mettre en position assise.
    « Le risque zéro n’existe pas… » fait JP.
    « J’ai cru comprendre, oui… ».
    « Heureusement que t’avais la bombe… » fait remarquer JP.
    « Bon, si tu n’as rien de cassé, il te faut remonter en selle de suite. Dans l’équitation, il ne faut jamais rester sur un échec… » me taquine Jérém.
    C’est en suivant ce conseil que, dix minutes plus tard, je remonte en selle malgré la douleur aux côtes. Et que je termine ma balade en traversant une dernière région de toute beauté, sur le dos d’une Tequila ayant retrouvé tout son calme.
    Lorsque nous arrivons à la pension, Patou, le chien de Charlène, nous accueille en aboyant comme un taré. Allez, dégage, ne fais pas peur à Tequila. Mais Tequila, solide comme un roc, pom pom pom pom.
    « Comment ça va les côtes ? » me demande Jérém, pour la énième fois.
    « Ça va mieux… ça va mieux… ».
    « Je suis fier de toi, tu t’es débrouillé comme un grand… » il me glisse, alors qu’il arrête son Unico devant un mur avec des anneaux d’attache.
    C’est là que je réalise que je l’ai vraiment fait, que je suis monté à cheval pour la première fois de ma vie, que je me suis baladé pendant toute une journée, avec mon Jérém. Je suis content de moi, et heureux de sentir sur moi le regard admiratif de mon bobrun.
    Nous retrouvons les autres cavaliers et je constate qu’ils terminent la balade de la même façon que celle avec laquelle ils l’avaient commencée le matin, c'est-à-dire avec le sourire.
    Nous descendons de cheval et Jérém commence aussitôt à desseller. J’essaie d’en faire de même, mais l’effort pour dessangler Tequila réveille ma douleur aux côtes.
    « Aie… » je ne peux me retenir.
    « Laisse, je vais le faire… » fait Jérém, adorable.
    Le bobrun finit de desseller nos chevaux, et nous les ramenons au pré. En remontant, nous passons par l’écurie pour déposer les selles et les harnachements. Et là, Jérém m’attrape par la main, il m’attire dans un box, il me plaque contre le mur, il me prend dans ses bras et il m’embrasse fougueusement.
    Nous sommes tellement happés par nos effusions, que cela nous empêche d’entendre le bruit de pas qui approchent. Nous nous apercevons de sa présence que lorsqu’elle apparaît sur le seuil du box, le regard abasourdi, lorsqu’elle tente de se dérober, en lâchant un :
    « Oh… pardon… ».
    Un instant plus tard, alors que Charlène détale à toute vitesse, Jérém relâche illico notre étreinte pour lui courir après, l’air paniqué…



  • Commentaires

    1
    baraban66
    Mercredi 12 Juin à 22:57

    merci pour ce nouveau épisode... quelle suite ? ..il va assumer ou bien nier ? .. on va attendre avec impatience le prochain épisode 

    2
    Etienne
    Jeudi 13 Juin à 23:47

    Excellent, je m'attendais plutôt à ce qu'ils se fassent choper dans la forêt, mais Fabien sait ménager des surprises.

    Mais je suis prêt à parier que Charlène va aider Jérémy à avancer ...

    3
    Samedi 15 Juin à 17:35

    Super épisode !

    C'était très chaud et sensuel entre Jerem et Nico dans les bois. J'ai beaucoup aimé aussi toute la tendresse et l'affection que Jerem
    montre à Nico.

    Maintenant qu'ils se sont fait surprendre, espérons que Jerem ne va pas (re)commencer à jouer au con !

     

    Très hâte de lire la suite !!

    4
    Yann
    Lundi 17 Juin à 05:42
    Je partage les commentaires qui précèdent. J'ai beaucoup aimé le cadre de cet épisode. C'est touchant de voir comment ils se font surprendre. espère que Jerem aura la bonne réaction.
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    5
    Yann
    Mercredi 19 Juin à 06:08
    J'espère que Loïc comme Charlène saura mettre Jerem à l'aise et en confiance en lui disant qu'ils sont heureux pour lui et son bonheur.
    6
    florentdenon
    Lundi 24 Juin à 22:05
    Encore un bel episode, merci ! Hate de lire ce que tu nous reserve et peur de ce qui va advenir de ce week-end idyllique...
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